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craintes, comme on le verra dans la suite de ce rapport; mais j'avais regardé comme certain que cette mort avait dû causer de grands troubles dans l'Empire; et je fus très satisfait en apprenant qu'ils avaient eu lieu, de savoir aussi qu'ils étaient tout à fait terminés.
Après avoir donné aux écrivains tous les détails concernant leur message à bord, je me fis aussitôt conduire à terre chez le mandarin du port qui me confirma la nouvelle de la mort de l'empereur, et m'annonça l'avènement au trône du prince qu'avant mon départ j'avais vu nommer héritier de la couronne de son père. L'Empereur Gia-long, comme je l'ai déjà fait connaître, n'ayant pas d'enfant légitime, avait longtemps fait consulter toutes les lois du pays, avant de se prononcer en faveur de son fils naturel ; il n'ignorait pas que ces lois lui étaient contraires; mais il ne pouvait dissimuler- aux yeux de ses mandarins combien il penchait pour le prince. Ceux-ci ne pouvant s'appuyer de l'autorité de la loi que pour contrarier ce choix, avaient hésité longtemps à se prononcer à cet égard; l'un d'eux, même, chargé plus spécialement de l'interprétation des lois, avait préféré se donner la mort que de s'opposer aux désirs de son souverain ; d'autres n'avaient pu s'empêcher de faire éclater quelques murmures, mais tout cela ne produisit aucun effet, et Gia-long enfin avait nommé son fils pour son successeur. Ainsi, au préjudice d'un oncle du roi actuel, et de ses deux nrveux, fils du prince légitime qui a visité la France en 1786, le fils naturel avait obtenu de son père l'héritage du royaume et le gouvernait, à l'époque de mon arrivée, depuis près de deux ans.
Je fis informer S. M, de mon retour dans ce pays,
et reçus aussitôt Tordre de paraître au palais. Le roi m 'ayant expédié à cet effet quelques galères bien armées, je me rendis promptement à la cour, où je n'eus qu'à me louer de l'accueil que me fit le nouveau souverain. Il versa, en me voyant, des larmes que je n'ai pu attribuer qu'aux bonnes recommandations du roi son père. En effet, S. M. voulut bien me rappeler que l'empereur Gia-long, avait daigné s'occuper de moi avant sa mort, et me recommander dans les termes les plus flatteurs et les plus exprès à la bienveillance de son successeur. Il n'avait pas moins compris dans sa recommandation tous les Français, en disant à son fils : « C'est une bonne nation qui mérite de toi la considération et la reconnaissance des services qu'elle m'a rendus dans la personne des mandarins qu'elle m'a procurés. »
Le vieux roi avait ajouté à tout cela les choses les mieux faites pour inspirera son fils en noire faveur les sentiments dont il fut toujours pénétré lui-même.
Après un court entretien au sujet de mon arrivée, j'annonçai au roi que j'étais porteur pour lui d'une lettre de S. M. le roi de France. Je le priai de m'ao corder pour le lendemain matin, la permission de venir la lui présenter. Le roi acquiesça à ma demande, et fit donner sur le champ les ordres nécessaires pour qu'elle fût honorée de toute la pompe et des cérémonies que comportent, en pareil cas, les usages du pays. Ces ordres ne tardèrent pas à être mis à exécution.
Le 18 mai, au lever du soleil, on dépêcha de la cour plusieurs galères dont l'une avait été désignée pour être favorisée de l'honneur de recevoir la lettre de S. M. Louis XVIII. Ces galères étaient accompagnées, aux deux rives du fleuve, par plusieurs régi-
ments d'infanterie commandés par leurs mandarins respectifs. Tout ce cortège vint se réunir en bon ordre, à l'embouchure de la rivière, près du fort qui en défend l'entrée. Les galères sortirent alors du port, et vinrent se ranger des deux bords du navire le Larose, où je les avais devancées, pour y faire la remise de mes dépêches. Je descendis aussitôt à bord de la galère d'honneur, où je posai la lettre de S. M. sous la garde du commandant, dans une boîte destinée à la recevoir, et où elle fut aussitôt recouverte des sombraires [sic] royaux. Le fort salua aussitôt après la réception de la lettre, et le salut fut répété à bord du navire le Larose.
Nous reprîmes alors le chemin de la capitale, avec la même escorte qu'auparavant, et je me rendis ensuite au palais où je rendis au roi de Cochinchine la lettre de Sa Majesté le roi de France. Sans faire ici de remarques sur la manière dont le roi agit à mon égard et avec M. Vannier, Français et mandarin comme moi, et par conséquent capable aussi de lui donner une interprétation fidèle de cette lettre, je dois dire qu'au mépris de la confiance dont nous avait constamment honoré son père, le prince ne nous en demanda point d'abord la communication, et fit appeler, pour cet effet, d'une province assez éloignée, un Gochinchinois qui a quelque notion de delà langue française, mais dont le savoir est trop limité pour qu'il en puisse peser les expressions et les rendre dans sa propre langue. Cet homme n'ayant donc pu remplir les intentions du roi, ce dernier a été forcé de recourir à notre ministère, et ce fut d'après ce que M. Vannier et moi lui traduisîmes fidèlement qu'il eut connaissance de ce que contenait la lettre de S. M. le roi de France,
Après en avoir pris lecture, le roi parut flatté de tout ce que S. M. Louis XVIII voulait bien lui écrire dans les termes les plus amicaux, et sembla de même répondre favorablement à ses intentions. 11 voulut bien approuver le choix dont m'a honoré le roi pour être ici son agent à l'égard des Français, et me déclara alors que s'il avait hésité à me demander l'interprétation de la lettre, c'était parce qu'il croyait que les convenances l'exigeaient, vu que j'en avais été le porteur.
J'ignore encore aujourd'hui quelles avaient été ses idées réel les à ce sujet; mais je ne puis m'empêcher d'attribuer sa conduite à des sentiments de défiance dont j'aurais été à l'abri sous le gouvernement de son père, et qui, probablement lui furent inspirés, dès mon arrivée, par le Mandarin des Etrangers.
Ce mandarin ayant eu connaissance, par la communication qui lui avait été donnée de la lettre du roi, que je devais être chargé à l'avenir des intérêts des Français dans ce pays, s'imagina que par là je lui enlevais une partie essentielle de ses pouvoirs, et, qui pis est, des nombreux présents qu'on ne peut se dispenser de lui faire. Sa manière d'être à mon égard pendant quelque temps, et le peu de dissimulation dont il usait alors pour témoigner sa jalousie, eurent bientôt changé mes soupçons en certitude. Je crois même pouvoir assurer qu'il avait voulu faire entendre au roi que la France en viendrai! bientôt à lui demander des concessions de terres ou des avantages qu'il ne pourrait accorder qu'à son détriment.
Dans les différentes audiences que j'ai eues depuis du prince, il m'a souvent accueilli moins bien qu'il n'avait fait d'abord; mais jamais assez mal pour me
faire renoncer à l'espoir d'obtenir de lui quelques avantages pour la France. J'ai sondé souvent sa pensée pour m'assurer s'il n'ajoutait point foi aux insinuations du Mandarin des Etrangers, et j'ai mis tout en œuvre pour l'en dissuader. Cependant, lorsque je lui ai adressé, au nom du roi, quelque demande, il a toujours évité d'y répondre d'une manière bien positive, se réservant, m'a-t-il dit, de s'expliquer à cet égard dans la réponse qu'il désire faire parvenir à S. M. Louis XVIII par le navire le Larose. Il m'a fait donner, il y a peu de jours, lecture de cette réponse projetée; mais il a paru exiger que je n'en donnasse point la traduction, et ne m'en a point fait remettre de copie, quoiqu'il m'ait formellement autorisé à en donner le sens : « Le roi de France, m'a-t-il dit, a auprès de lui des hommes assez éclairés pour lui interpréter ridèlement mes écrits; et d'ailleurs il m'a écrit seulement dans sa langue, n'est-il pas naturel que j?en use de même avec lui, et que je n'aie recours qu'à la mienne? »
Il a paru craindre de ne pas répondre à S. M. Louis XVIII d'une manière qui soit digne d'elle, et commence sa lettre par s'en excuser. Cependant la distance qui sépare les deux royaumes est immense, et tolère la grande différence de leurs usages. Le roi de Cochinchine est flatté des avances amicales que lui fait le roi de France : Il retrouve dans son cœur les mêmes intentions que ce souverain, et il verra toujours avec plaisir que ses sujets franchissent l'immensité des mers pour venir commercer dans son pays. Il leur fera toujours bon accueil ; mais ils devront se conformer aux usages du pays. A l'égard des droits d'ancrage, il pourra, comme son père, les leur pardonner suivant son bon plaisir, mais les
Français seront toujours soumis aux lois el aux tarifs qui s'y rapportent, sans que l'exemption accordée à tel ou tel navire puisse jamais prévaloir en faveur de tel ou tel autre. En un mot, les lois du pays, concernant les droits, demeureront intactes, et leur pardon sera toujours arbitraire.
Le roi fera remettre à bord du Larose, avec sa lettre, des présents qu'il y annonce, et qu'il prie S. M. Louis XVIII d'accueillir favorablemeut; mais j'en ignore le détail. Comme je suis de jour en jour, dans les attentes des ordres du roi pour aller à Tourane déposera bord la lettre et les présents, j'aurai sans doute sous peu quelques notions à cet égard, et je m'empresserai alors de les faire connaître plus particulièrement.
Après avoir ainsi fait mention des dispositions où j'ai trouvé le souverain de ce pays a l'égard des Français en particulier, il convient sans doute d'entrer dans quelques détails sur sa conduite politique plus générale, et surtout sur sa manière d'agir envers ses mandarins.
Ce prince, bien jeune encore au moment de son avènement au trône, et sans doute ébloui pari éclat de sa nouvelle puissance, a négligé longtemps de donner à l'Empire les soins qu'il lui devait; au mépris des dernières volontés de son père, qui l'avait recommandé à ses mandarins et remis en quelque sorte à leur discrétion, il a opéré des changements et des innovations qu'aucun d'eux ne peut approuver. Il a changé plusieurs lois et blessé les usages du royaume dans les matières les plus graves. Son père, en le remettant sous la garde des anciens mandarins, leur avait recommandé de lui servir de guides et de n'obéir à ses ordres qu'autant qu ils
seraient dictés par la justice. Cependant le prince a commencé par disgracier les plus anciens et les plus zélés serviteurs du roi son père : mais c'était peu encore pour satisfaire à ses nouvelles idées, et il n'a appelé autour de lui pour remplacer ces mandarins, que ses agents particuliers et même ses anciens serviteurs dont il s'est fait des sujets très dévoués; affectant de ménager le peuple et de veiller à ses intérêts; voulant paraître grand par des largesses qu'il fait sans discernement et sans choix; mais du reste occupé de ses plaisirs privés beaucoup plus que du bien public.
Depuis plusieurs mois le prince veille avec assiduité à ce qu'on prépare avec pompe une suite innombrable qui va l'accompagner dans un voyage au Tonquin. Il y va, suivant les usages du pays et ceux de ses ancêtres, pour se faire sacrer et reconnaître par les ambassadeurs de l'empereur de Chine.
Il avait adressé lui-même à ce souverain des envoyés chargés de lui annoncer la mort du roi Gialong, et son avènement au trône. Le retour de ces mandarins au Tonquin sera très prochain, ainsi que l'arrivée des ambassadeurs chinois. Le roi doit quitter Hué le 15 de la présente lune, répondant au 10 octobre de notre année.
Les grands préparatifs pour ce départ, qui, comme je viens de le dire, occupent ici depuis plusieurs mois le prince et toute sa cour, n'ont pas peu contribué à le détourner de toute décision qu'il eût pu prononcer en faveur du commerce français. Tout est déjà dans l'attente de son passage sur la route du Tonquin, où plusieurs mandarins l'ont devancé avec plusieurs milliers d'hommes. Il fait depuis longtemps aux mandarins et aux employés de toutes classes et de
tous grades des distributions d'habits et de numéraire pour ressortir lui-même au milieu d'eux avec plus d'éclat. Il a du reste exempté deux années de
suite son peuple de tous impôts ou tributs pour l'aider à se remettre des calamités qui avaient pesé sur lui; c'est-à-dire, la disette du riz, et une maladie épidémique dont la contagion avait été funeste a un très grand nombre de Gochinchinois.
Mais au milieu de cette grandeur apparente et de ces faux airs de libéralité, il est facile d'apercevoir que le roi prend souvent l'intérêt pour guide au préjudice de ses peuples.
J'en puis citer une forte preuve dans le projet qu'il avait l'orme, et déjà exécuté en partie, de s'approprier le commerce du sucre, seul article, pour ainsi dire, que la Cochinchine fournisse, depuis peu d'années, à l'Europe.
Mais les agents à qui il avait confié l'exécution de ce dessein, c'est-à-dire, les mandarins et autres personnes chargées par lui d'acheter le sucre dans les provinces où il se fabrique, et des fabricants inèiu prélevant l'un à l'envi de l'autre des commissions plus ou moins fortes sur les prix qu'ils élevaient beaucoup dans leurs additions de comptes, il s'en est peu fallu que le roi n'éprouvât de forts mécomptes dans ses opérations commerciales. En effet, malgré que les fabricants n'eussent reçu de leur
sucre que le pris de sa valeur ordinaire, et souvent
moins, le roi se trouvait l'avoir toujours payé bien
au delà de ce que les vendeurs ru peuvent exiger.
L'attente du navire le Larose et peut-être de quelques autres navires français a\ait pu seule déterminer le
roi a tentée de leur1 livrer lui-même le sucre que produit le pays, en échange de ce qu il se procurerait
provenant d'Europe; mais il avait assez mal pris ses mesures pour ne pas les réduire par ses achats, à ne pouvoir recourir qu'à lui.
M. Borel, subrécargue du navire le Larose, qui avait traité avec S. M. pour majeure partie de sa cargaison, en échange de laquelle le roi lui offrait son sucre, n'ignorait pas que plusieurs marchands en avaient secrètement conservé en quantité considérable, et pouvaient par conséquent le céder à un prix beaucoup moins élevé. Il a donc refusé avec obstination de se rendre aux offres exorbitantes qui lui avaient été faites, et au lieu de recevoir en aucune manière les conditions du roi, il a fini par les lui imposer lui-même.
Le roi, pénétrant sans doute la vérité, parut comprendre, dès cette leçon, qu'il ferait bien d'abandonner à ses sujets le qommerce que peut offrir ce pays; et il y fut tout à fait déterminé par un incident qui survint vers la même époque.
N'ayant pu trouver à se défaire de la totalité de son sucre, il avait formé le projet d'en expédier en Chine, et avait fait charger, pour cet effet, un de ses plus grands vaisseaux. Ce navire outre du sucre, emportait une somme considérable en argent et autres objets précieux. Déjà tout était préparé pour le voyage; on avait quitté la rivière et pris mouillage hors du port, lorsqu'un vent très violent venant à souffler du large, et portant le navire en cote, sans lui laisser le moyen d'appareiller, vint l'assaillir avec force et l'engloutit en peu d'heures avec toutes les marchandises de S. M. Celte leçon valut bien la première qu'il avait reçue <lans son commerce, et il déclara formellement alors qu'il y renonçait sans retour.
Le roi, instruit par là des chances malheureuses du commerce, devint dès lors plus traitable en faveur du navire le Larose. Il avait pardonné à ce navire les droits d'ancrage, parce que, disait-il, il m'avait ramené dans ce pays; mais ce pardon n'a pas été moins dû à l'effet des dépêches dont le roi a bien voulu m'honorer, et aux sentiments même du prince envers les Français, puisque le navire français, la Constance, arrivée ici des lsles de France et Bourbon peu après le Larose, a été comme ce dernier exempté de tous droits. Il est vrai que le capitaine de la Constance était porteur d'un contrat du roi que lui avait cédé M. Rey, capitaine du navire le Henry, venu deux fois en Gochinchine; mais il n'en avait que fort mal exécuté les clauses.
Outre le pardon de l'ancrage accordé à ces deux navires, le prince comme je l'ai fait entendre plus haut, avait fait achat de la presque totalité de leurs cargaisons, quoiqu'il n'ait contracté avec le Larose aucun engagement, et que le capitaine de la Constance n'eut point satisfait à ses commandes en produits d'Europe.
11 a toujours donné les ordres les plus sévères pour que les livraisons de sucres et les réceptions des objets d'Europe se fissent suivant le même mode, et conformément à ce qu'exige l'équité. Les navires ne manquent pas au reste des facilités désirables pour le débarquement des cargaisons d'aller, et pour ['embarquement de celles de retçur; el pour ce qui Concerne les achats faits par le roi, il tient toujours à leur disposition les valeurs en numéraire. Il ne veille pas moins aujourd'hui à ce que les princes ses frères et les princesses fassent exactement solder le montant des achats qu'ils ont pu faire, et a réprimé,
par cette mesure, des abus dont les Français, à leurs premiers voyages, avaient été quelquefois les victimes.
On peut conclure de ce qui vient d'être dit, que quelques navires français expédiés pour ce pays, à des époques peu rapprochées, peuvent compter encore à l'avenir sur un accueil favorable quoique arbitraire. Malheureusement, les besoins sont encore fort limités, et ne peuvent offrir qu'à un petit nombre de produits de nos manufactures des débouchés qui, par la suite, devront s'étendre et devenir plus certains.
Il est cependant quelques articles que le roi ne peut manquer de rechercher toutes les fois qu'ils seront d'un travail soigné ou de qualité reconnue supérieure. Tels sont entre autres : Les armes de nos premières manufactures ; le soufre rafiné ; les pierres à fusil de guerre, et quelques autres objets dont la défaite n'est pas moins certaine.
Mais il faudrait éviter autant que possible, pendant quelques années, que des expéditions de navires du commerce ne se suivissent de trop près; sans quoi les commerçants ne sauraient atteindre le but qu'ils se seraient proposé, et perdraient tous, par une concurrence mal entendue, le fruit de leurs travaux.
La Gochinchine, dont tous les terrains sont susceptibles de produire, ne fournissait de sucres même qu'aux Chinois qui en enlèvent annuellement de faibles quantités comparativement à ce qu'en devront exporter des navires d'Europe.
Déjà quelques voyages des Français dans le pays ont considérablement augmenté l'exportation de cette denrée, et ont suffi pour faire prendre i\ sa
iy
culture un accroissement sensible. Mais, connue je viens de le dire, les besoins de nos marchandises fabriquées sont bien loin de se faire sentir en raison de celui du numéraire. Depuis la paix, un ou deux navires ont suffi, et au delà, chaque année, à toutes les demandes qui avaient pu être précédemment faites, et aux désirs des Gochincliinois curieux. Du moins ont-ils pu, du montant de leurs ventes, former complètement leurs cargaisons de retour, sans émission d'espèces pécuniaires; ce qui ne pourrait avoir lieu dès que les navires français se trouveraient ici en plus grand nombre. D'un autre côté les monnaies d'Europe sont encore à peu près inconnues dans ce pays, sans même en excepter la piastre d'Espagne que peu de personnes veulent accepter bien au dessous de sa valeur. Le temps seul et l'habitude de traiter de pari et d'autre les affaires de commerce avec franchise pourront trancher cette grande difficulté, et permettre de faire des échanges avantageux d'espèces en attendant qu'on puisse effectuer ceux des produits de nos manufactures.
Nous avancerons à l'appui des bonnes intentions que nous supposons au roi de Cochinchine, le projet qu'il a manifesté d'entreprendre, d'après nos avis, la culture du café et de l'indigo. Déjà il a été fait recolle, dans plusieurs quartiers, de quelques quintaux du premier, q u i parait être d'une fort bonne qualité. Quant au second, tout s'est borné jusqu'ici à lui en fournir quelques échantillons supérieurs du Bengale dont je me suis trouvé possesseur. Sans doute il sera réservé aux Français de venir chercher ici ces produits précieux d'une nouvelle industrie: et peut-être en est-il qui déjà semblent, par leur
position, appelés à les exporter de préférence.
Le roi n'ignore pas que MM. Balguerie, Sarget et Cie, de Bordeaux, ont fait constamment leurs efforts pour rendre plus importantes et plus étendues les relations entre la France et son pays, et qu'ils ont contribué pour beaucoup par eux-mêmes à entretenir celles qui existent. Déjà il y a vu, dans trois voyages différents, M. Auguste Borel, chargé des intérêts de cette maison, dont s'honore le commerce de France; et la franchise que ce jeune homme a toujours apportée dans ses derniers traités, comme dans les précédents, lui sera un sûr garant de l'estime du roi et de sa confiance dans les affaires qu'il pourra traiter encore avec lui. L'aménité, qui fait le fond de son caractère, ne peut manquer de lui attirer aussi la considération et l'attachement des naturels. Nul doute que la loyauté avec laquelle tous les Français seront disposés à se porter aux affaires, ne leur assure la bienveillance générale, et par suite l'espoir des avantages commerciaux.
Le prince, sur la première demande que je lui ai faite, n'a pas hésité à accorder ici un domicile au petit nombre de Français qui doivent y résider : l'un est mon neveu et mon chancelier, M. Eugène-Louis Ghaigneau, qui fera ses efforts pour obtenir la considération qu'on doit à des agents du roi, quels qu'ils puissent être; M. P. Diard, jeune naturaliste français qui, depuis plusieurs années, a parcouru le Bengale et les isles de Sumatra et Java, ayant pris passage à Batavia sur le navire qui me portait en Cochinchine, se détermine à rester dans ce pays, pour y explorer l'histoire naturelle, et s'est livré déjà à des travaux qui ne peuvent manquer d'avoir d'heureux résultats. Enfin M. Auguste Borel, conjointement avec son jeune frère, représentera ici la
maison de commerce de MM. Balguerie, Sarget et Cie ; et en soignant les intérêts de ses commettant s, se rendra utile, autant qu'il dépendra de lui, à ceux de tous les Français que le commerce attirera dans ce pays.
C'est avoir obtenu bien peu sans doute en raison de ce que nous devons désirer d'obtenir; mais de plus grandes faveurs suivront peut-être ces légère concessions; il est indispensable pour y parvenir, que l'esprit du roi ne se laisse pas dominer par des craintes qui influent journellement sur ses décisions.
Je crois devoir appuyer encore ici plus spécialement sur ce qui a rapport aux droits d'ancrage et développer ce qu'en dit le roi dans la réponse qu'il fait à S. M. Louis XVIII.
Ce prince sait jusqu'où s'étendent la puissance et la domination des Anglais dans l'Inde ; son père, sans les redouter, s'en méfiait beaucoup, et a l'ait part de sa défiance à son fils chez qui elle a pris une augmentation peut-être fondée. Or, en accordant ouvertement à la France, par un traité quelconque, des exemptions de droits ou d'ancrage pour ses bâtiments ou des faveurs quelconques pour son commerce, il craint d'attirer sur lui l'attention de l'Angleterre et d'exciter une rivalité qui pourrait lui devenir fatale.
C'est là, je pense, l'unique motif qui s'oppose aux épanchements du roi sur ses véritables sentiments pour la France, et je dois supposer qu'il s'en est expliqué devant quelques-uns de ses mandarins qui m'ont affirmé la chose, en me disant que le roi était particulièrement bien disposé en ma faveur, suivant ce qu'il leur avait plusieurs fois déclaré lui-même.
J'espère le trouver, à son retour du Tonquin, d'un abord plus facile, et je m'empresserai alors de saisir toutes les occasions qui se présenteront d'en obtenir quelque chose de favorable aux intérêts de la France. Dans ces derniers temps, où je l'ai toujours vu préoccupé et livré à des idées étrangères à mon objet, j'ai cru devoir ménager son caractère; et j'aimerai mieux mériter le reproche d'avoir agi trop prudemment dans celte circonstance, que d'avoir mis obstacle, par trop de précipitation, à l'espoir de voir un jour les affaires prendre une tournure moins défavorable.
Je ferai constamment mes efforts pour exciter et maintenir, dans l'esprit du prince, les sentiments qui pourront assurer à la France les faveurs qu'elle vient implorer par mon organe; si, d'un autre côté, le gouvernement français juge convenable de protéger les opérations qui se dirigeront vers la Cochinchine, et qui semblent réclamer, au moins pour quelques années, son assistance et des privilèges particuliers ; si les commerçants sont de quelque manière, dédommagés des charges que leur imposent une navigation si lointaine et des spéculations encore douteuses, alors on pourra compter sur la stabilité des relations réciproques, devenues de part et d'autre plus avantageuses, et atteindre par conséquent le but où tendent nos vœux et nos travaux les plus assidus.
Le retour des ambassadeurs cochinchinois envoyés près de l'Empereur de Chine pourra faire rapporter ici des nouvelles intéressantes concernant ce vaste empire, où il paraît que des altercations ont eu lieu entre les habitants de Canton, soutenus de l'autorité, el quelques équipages anglais. Je me propose
ultérieurement d'en donner communication à Votre Excellence, dès que les faits me seront rapportés plus officiellement.
Les troubles survenus à Manille, il y a un an, et dont Votre Excellence ne peut manquer d'être instruite puisqu'il s'y trouvait alors des bâtiments français, seraient totalement apaisés, si l'on en croit ce que mandent ici des négociants de ce pays-là. 11 paraît qu'on y a pris les mesures nécessaires pour assurer à l'avenir la tranquillité du public, et la sécurité pour les affaires du commerce. Cependant, suivant les rapports que m'en a fait le capitaine du navire le Larose, les étrangers sont encore dans le cas de recourir aux précautions de la prudertce la plus sévère, pour être à l'abri de toute crainte; surtout ceux qui prennent à terre un domicile pour la nuit, doivent agir avec la plus grande circonspection.
L'état sanitaire et politique de l'île Java, et de Batavia, pendant le court séjour que j'y ai fait, n'était rien moins que satisfaisant pour les Hollandais ; depuis un an, disait-on, la maladie habituelle du pays y avait fait de grands ravages; et malgré que son influence fût devenue beaucoup moindre, j'ai vu moi-même des exemples très répétés de ses cruels effets. Je crois devoir rendre hommage à la sage prévoyance de MM. Balguerie, Sarget et Cle el aux soins vigilants de M. Hardy, capitaine de leur navire, qui, au milieu de plusieurs équipages plus ou moins infectés de maladies, a conservé tout le sien en aussi bon état qu'au départ de France.
Cependant, au milieu des malades et des mourants, les Hollandais ne laissaient pas de faire de grands préparatifs pour une troisième expédition
contre le sultan de Calimban, et se flattaient qu'elle aurait une meilleure issue que les deux premières. J'ai vu se réunir à Batavia une partie de leurs forces navales, et toutes les troupes destinées à opérer le débarquement. Il paraît que les sujets du sultan, encouragés par leurs premiers succès, et soutenus par de forts approvisionnements d'armes d'Europe, étaient devenus pour les Hollandais des puissants adversaires. Ceux-ci donc, malgré leurs forces beaucoup plus grandes qu'aux deux autres expéditions, ne pouvaient être sans quelques craintes.
Le capitaine du navire le Larose, arrivé depuis peu de jours de Manille, m'apprend qu'il a su là que les Hollandais avaient réussi au gré de leurs désirs à l'exécution de leurs projets. Il a vu arriver à Manille il y a un mois, le navire français le Jean Jacques, de Bordeaux, parti à la fin de janvier dernier et venant de Batavia, où il avait appris le succès des Hollandais.
La Cochinchine ne laisse en ce moment aucun doute sur la salubrité ni l'influence de quelque maladie contagieuse que ce soit. Le climat est sain par lui-même, et les naturels n'y sont sujets qu'à des affections dartreuses ou galeuses très répandues, qui ne sont dues qu'à leur nég-lig-ence et à leur excessive malpropreté.
Tel est le rapport exact que m'ont dicté les conjonctures où je me suis trouvéjusqu'à cejour, et que j'adresse à Votre Excellence en le priant de l'accueillir favorablement.
J'ai l'honneur d'être, etc., etc.
Le Consul de France en Cochinchine, J.-B. Chaigneau.
19 octobre 1821.
.4 Son Excellence le Ministre de l'Intérieur {.
Ayant pris congé de Votre Excellence vers la fin du mois de novembre dernier, je m'embarquai pour cette destination où je me trouve bien arrivé depuis le 17 mai. Je suis déjà informé que Votre Excellence a bien voulu mettre à exécution la promesse dont elle m'avait flatté pour deux places dans un collège, en faveur de mes deux fils restés en France. J'ai su que vous avez daigné les admettre au collège royal de Pontivy, et je prie Votre Excellence d'agréer à ce sujet l'expression de ma bien vive gratitude.
Je crois devoir informer Votre Excellence que M. Diard2, naturaliste, parti de France, il y a quelques années, se trouvant à Batavia au moment où j'y suis passé sur le navire le Larose, a profité de cette occasion pour venir dans ce pays, et tâcher d'y faire quelques recherches fructueuses. Ce jeune homme, à ce qu'il parait, s'est depuis son départ livré sans relâche à l'étude la plus assidue dans les pays qu'il a visités, et n'est pas sans avoir fait quelques rencontres heureuses. L'isle de Java, surtout, l'a rendu possesseur de quelques nouveautés curieuses qui doivent être parvenues au Muséum à Paris. Sans doute la Cochinchine ne peut manquer aussi d'objets inconnus dans les trois règnes; et l'on ne peut douter que M. Diard n'en découvre quelques-