‹ Mélanges d'histoire et de litérature religieuseChapitre 14 sur 115 · Act. XXI · texte numérisé non relu

Act. XXI

2. Parmi les anciens, saint Jérôme et saint Augustin dans leurs lettres polémiques au sujet du différend d'Antioche (inter opp. S. Hieron. éd. Vallarsi, surtout fpp. 112 et 116), saint Chrysostome dans rbomélie in Gai. II, 11 sur le même événement, ont groupé à peu près les faits signalés, mais avant tout pour défendre leur opinion particulière sur ce sujet, au cours de la controverse et sans se préoccuper de l'ensemble au point de vue historique.

La précision à cet égard coupe court à certains expédients par lesquels on échappe parfois aux difficultés vues par le menu et , pour ainsi dire , au jour le jour ; mais il y a tout intérêt à suivre les faits dans leur enchaînement et à les rétablir à leur vraie place dans Fensemble dont ils ne sont c[ue des parties ou ne présentent qu^un des côtés. Dès Torigine on s'est servi de ces faits contre l'autorité des Apôtres et contre leurs écrits. Il suffit de rappeler les anciens gnostiques du ii* siècle, les Ébionites et les Harcionites, par exemple, pour ne citer que les extèmes, les uns prenant de là parti contre saint Paul, les autres contre les Apôtres de la circoncision. Les païens Celse et Porphyre * n'ont pas manqué d'appuyer sur les mêmes faits leurs attaques contre le témoignage des Apôtres. Mais leurs difficultés, tour à tour reprises et réfutées, sont longtemps demeurées elles-mêmes éparses et isolées. C'est Baur et son école qui les ont recueillies, groupées, organisées, qui leur ont donné corps dans un vaste système de critique sur l'histoire et les documents de l'âge apostolique. Les discussions soulevées par l'école de Tubingue ont mis en lumière l'importance de la question pour les origines chrétiennes ; et au lieu de s'attaquer

1. Cfr. Origène, C, Cels. II, 1 ; et pour Porphyre, cfr. saint Jérôme, in Ep. ad Gaïat, praef. lib. I et in II, 11 sqq. Cfr. aussi Julien, ap. S. Cyrill. Alex, lib, 9, contra Iulian, in fine.

pièce à pièce à Tédifice construit par elle, il vaut mieux reprendre à nouveau l'étude des témoignages et des faits allégués comme se rattachant à un môme sujet.

Dès que les Apôtres se trouvèrent en présence du monde païen, la question se posait : FÉglise resterait-elle une secte juive, la forme la plus parfaite, il est vrai, du mosaïsme, mais exclusivement réservée à la nationalité juive et à ceux qui adopteraient cette nationalité? ou bien s'ouvrirait-elle sans restriction aux Gentils, ayant selon les intentions du divin Maître le caractère absolument nouveau de religion universelle , dans laquelle s'eflFacent, comme les ombres devant la lumière, les pratiques locales, temporaires, nationales qui l'auraient à jamais retenue dans le monde juif? Telle est la question qui s'agite sous le couvert des observances légales et qui est au fond du grand débat dont la réunion de Jérusalem^ le différend dAntioche^ les événements de Galatie sont des épisodes importants, les seuls bien connus de nous et qu'il convient d'étudier de près pour suivre à l'âge apostolique les phases de la lutte. Si on ne doit pas les réduire à quelques faits locaux et de secondaire importance, il faut se garder de les exagérer pour dénaturer le caractère et l'étendue du débat, comme l'a fait l'école de Tubingue. Nous n'avons pas à donner ici un exposé de

son système, — travail déjà fait de divers côtés * ; — mais il est bon de rappeler — ce qui a été moins souvent mis en lumière — comment elle a aperçu sous un jour si trouble et si faux les origines chrétiennes.

Elle a vu, jugé les événements et même les écrits du premier âge à travers les erreurs et les écrits légendaires ^ des judalsants des II* et IIP siècles ; ce milieu a déteint sur toutes ses conclusions.

Elle s'est représenté saint Pierre et saint Paul .sous les traits que leur prêtaient ces hérétiques, et elle a déplacé le débat qui s'agitait dans l'Église au V siècle ; au lieu de le laisser à côté du collège apostolique, comme le présentent à l'unanimité les écrits contemporains , elle l'a supposé dans ce collège lui-même : première erreur!

Partant de là, elle a étendu le débat bien au delà de son foyer, Jérusalem : elle a tenu pour églises judaïsantes toutes celles que saint Paul n'avait pas fondées.

De plus elle a attribué à tous les judaïsants du

1. Signalons entre autres l'étude faite par un disciple même de Baur, Zeiler, Christian Baur et Véeole de Tubïngue, trad. de l'allemand par Oh. Ritter (Paris, 1883); et d'autre part celle de M. Vigonroux, Les Livres SS. et la critique rationaliste y t. II« p. 496 sqq.

2. Surtout les Homélies Clémentines^ où saint Paul est plusieurs foU Tisiblement représenté sous le personnage de Simon le magicien; cfr. par ex. II, 17, 18; XI, 35 et surtout XVII, 19, où l'allusion an différend d'Antioche est manifeste.

V^ siècle les erreurs tranchées et accusées de ceux

du IP, comme la négation de la divinité de Jésus- Christ. Enfin, chose plus surprenante, elle a voulu expliquer les événements, les croyances, les écrits de Tâge apostolique par ce débat même : Pétrinismey Paidinisme y tendances opposées qui leur correspondent et plus tard tendance de conciliation sont les ressorts moteurs des Églises naissantes et même créateurs des institutions non moins que des écrits qui circulent parmi elles : deus ex machina! Ainsi c'est à la tendance de conciliation qu'est dû le livre des Actes; sous l'influence de cette tendance *, Fauteur raconte ou plutôt compose et travestit tour à tour les événements du premier âge. En veut-on une preuve? — A la réunion de Jérusalem, il prête à Pierre et à Jacques un langage tout paulinien, tandis qu'en plusieurs circonstances il fait agir Paul suivant les principes de Pierre (circoncision de Timothée, vœux, observation des fêtes juives, nazireat). — Quant aux Épitres de saint Paul, on en rejette le plus grand nombre comme apocryphes; on n'en conserve que quatre comme d'une incontestable authenticité (aux Rom., I et 11 aux Corinth., aux Galates) et l'on n'y voit partout que manifestes ou attaques contre les autres apôtres. L'Épltre aux

1. Cfr. Renan, Les Évangiles, p. 337-440; Les Apôtres, p. xxxiv-

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Galates surtout, interprétée seloa ces vues, sert de cheval de bataille.

Le système de Tubingue comme tel a eu son temps ; mais ses conclusions ont laissé une trace profonde dans tous les écrits rationalistes de ces trente dernières années; on en sent toujours Tinfluence, et il n^est pas inutile de placer sous leur vrai jour, dans un exposé fondé sur une rigoureuse analyse de témoignages^ les faits qu'une interprétation superficielle a dénaturés. La question du judéo-christianisme s'agite dans r Église à Tàge apostolique, et il importe de Tétudier jusqu'au temps où les efforts et les déclarations de saint Paul, principalement dans ses Épltres aux Galates et aux Romains, rejettent hors de VÈglise, non ce qui est simple attachement et fidélité patriotique à la loi ancienne, ou pure condescendance à Tégard des Juifs convertis, mais ce qui est proprement erreur judaïsante portant atteinte à Tunité de TÉglise et à la doctrine chrétienne du salut. Le débat s'engage d'abord sur l'admission des Gentils dans l'Église et sur leur liberté vis-à-vis de la loi mosaïque; il amène la réunion des Apôtres à Jérusalem, qui va être l'objet spécial de cet article, et nous verrons que dès lors la lutte n'est pas entre saint Paul et les autres Apôtres, maïs entre saint Paul et les Apôtres, d'une part, et une fraction de l'Église, d'autre

part; que non seulement les Actes^ mais même les

écrits de saint Paul, dont on ne récuse pas l'autorité, nous présentent ainsi les faits.

L'erreur judaïsante est née du sol chrétien : elle a été apportée toute faite dans le cœur de Juifs convertis qui n'ont ni assez soumis leur esprit à la foi de l'Évangile pour fléchir et corriger les préjugés nationaux en ce qu'ils avaient de contraire à ridée chrétienne. Ils mesurent celle-ci à leur étroitesse. Il en sera de même, vers la fin de l'âge apostolique, pour le Gnosticisme : il ne naît pas dans rÉghse, mais à côté; ce sont quelques esprits imbus de doctrines malsaines qui, en entrant dans son sein sans abandonner leurs théories puisées à d'autres sources, tentent de former une gnose chrétienne.

Déjà la mésintelligence qui régnait entre les Juifs palestiniens et les Juifs hellénistes avait eu un contre-coup dans l'Église ^ ; mais la querelle qui donna occasion à l'élection des sept demeura sans importance. Bien autrement profonde était la division qui séparait le Juif du Gentil ! Il faut des-

1. Cfr. Act. VI, I; èyéveTO yoyYvo'aôç twv *EXXif)vi9T(3v itpo; too; '£6paîouc... » La traduction latine : « factum est murmur Graeco' rum adversns Hebraeos » méconnaît la portée de l'expression *£X- ).if)vt(rra{.

cendre au fond d'une conscience juive et voir tout ce qu'elle contient d'aversion vis-à-vis de l'incirconcis, pour mesurer l'épaisseur du mur de sépa^ ration {y.zfsb'^Qiyo>è toîî (ppaY|xoî3) *, qui divise le monde juif du monde gentil. A travers l'empire romain et au delà du côté de l'Orient, règne entre eux une ligne de démarcation bien tranchée, que la dispersion des Juifs, en les mettant tous deux en présence, fait ressortir davantage : ils vivent à côté et ne se mêlent pas. Les Juifs, il est vrai, entrent en rapport avec les païens pour leurs affaires commerciales; parfois même quelques Juifs influents jouent un rôle politique dans les petites cours asiatiques ou auprès des gouverneurs romains, comme autrefois Daniel, Néhémie, Mardochée à la cour des rois de Chaldée ou de Perse. Mais, dans la vie sociale, domestique, religieuse, ils se tiennent - à l'écart, éprouvant une vive et légitime horreur pour toutes les pratiques idolâtriques ou licencieuses qui souillent la plupart des manifestations de la vie publique païenne : les assemblées, les jeux, les fêtes, les fonctions civiles. Le mariage avec les Gentils leur est prohibé : ce serait une fornication ;

1: Cette expression si heurease est de S. Paul, Ephes. II, 14.

2. Les prlTilëges accordés aax Juifs dans les principales villes de l'empire par J. César, Auguste, Tibère, reconnaissaient offlcielleinent cet état de choses. Les Juifs formaient vraiment une société civile et religieuse à part.

et dans les rapports de la vie privée, ils ne peuvent prendre part à ce qui est l'expression la plus significative des relations intimes, le repas commun. Ne rencontreraient-ils pas chez le Gentil ces mets impurs qui leur causent tant de répugnance ^ et peut-être même des viandes offertes aux idoles, objet d'abomination?

Les Gentils, du reste, font payer cher aux Juifs ce dédain et ce mépris, non moins que leur influence commerciale ; s'ils ne peuvent se passer d'eux pour les affaires, ils ne leur épargnent pas moqueries et calomnies 2. Le prosélytisme juif, qui paraît être une tentative de rapprochement, rend, dans un sens, plus apparente la distinction : même aux Gentils qui subissent l'influence religieuse d'Israël, l'entrée du judaïme demeure le plus souvent fermée : ils restent à la porte dans une position inférieure. D'autre part, cette influence, très active en certaines villes, comme à Rome, par exemple,

1. Cfr. AcU X, 14; XI, 8, où cette répugnance est prise sur le fait dans saint Pierre. — Rien ne scandalise plus les Pharisiens de l'Évangile que de Toir N. S. manger avec ceux quHls appellent des « à(iapT(i)).ot » (Math. IX, 11. — Xwc. XV, 2).

2. Des moqueries nous en avons un écho dans Horace {SaL I, 9, 70) et Juvénal (Sat, XIV, 97) ; des calomnies, dans des historiens pourtant très graves comme Tacite (Hist, V, 2 sqq.); cependant il leur rend aussi indirectement hommage quand il parle en si beaux termes de la divinité qu'ils adorent : ludaei mente sola unumque numen intelligunt,.. summum illud et aeternum, neque mutabile, nequeinlerilurum. v{Hist> V, 5).

devient chez les païens un nouveau grief contre les Juifs ; elle creuse le fossé qui les sépare : elle ne le comble pas.

Or, si le Juif se renferme ainsi dans cet isolement social, il n'obéit pas seulement à un instinct de race, à des institutions nationales : il y voit une obligation religieuse ; il estime que la Loi, qui vient de Dieu, le lui commande ; c'est la Loi qui a voulu conserver en lui, pure de tout contact polythéiste, la croyance au Dieu unique ; et c'est le sentiment de cette obligation religieuse qui va faire le nœud de la difficulté, dont l'Église naissante devra se dégager peu à peu, mais non sans hésitation et déchirement.

Ce sentiment a pu s'affaiblir chez certains Juifs de la dispersion dans leurs rapports inévitables et continus avec les Gentils ; quelques-uns même ont désappris la langue nationale et sacrée et ne lisent plus les Écritures que dans la langue grecque : ce sont les Juifs hellénistes plus ou moins ouverts aux idées de la philosophie grecque. En Palestine, à Jérusalem, ils sont suspects sinon détestés; là ce sentiment, depuis la réaction macchabéenne, est plus vivace que jamais; les tentatives d'Hérode pour introduire la civilisation gréco-romaine, l'occupation étrangère ne le rendent que plus intense. Le parti pharisien, qui en est le représentant au plus haut degré, est le plus populaire, et

ce sont des Pharisiens convertis * qui insistent les premiers pour imposer même aux Gentils les observances légales.

Quand on a ainsi mesuré la profondeur du mur de séparation qui empêche le Juif de communiquer avec le Gentil, on comprend comment les Juifs, entrant dans l'Église, ne peuvent se résigner à faire ce que la Loi défend, encore moins à se mettre sur un pied d'égalité avec les à\K(xpz(dkoi, à renoncer aux privilèges que leur assure le titre de vrais fils d'Abraham. Convaincus par la prédication apostolique, ils ont cru à Jésus comme au Messie déjà venu, sauveur et rédempteur de son peuple, mais ils restent juifs.

En fait, l'Église de Jérusalem, avec les Apôtres et les Anciens à sa tête, conserve longtemps une physionomie toute juive. On continue de prendre part aux cérémonies du temple ; on s'y rend aux heures de la prière ~. Les premiers chrétiens ne se distinguent au dehors que comme des hommes plus fervents et plus dévots ; et si leur croyance à Jésus, au supplicié de la veille, comme au Messie, les expose

1. Comme le notent les Act. XV, 5 : Kaitive^iûv àno xt\z alpl(Tea»; Tcov <>apt(Tat(i>v TceicKrcsuxdxe;. Pour comprendre la traduction latine : quidam de haeresi Pharisaeorum qui crediderunty il ne faut pas donner au terme haeresis le sens qu'il a eu plus tard dans le langage ecclésiastique.

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