L'HÉBREU
Dans les premières leçons, le professeur s'applique à ne donner que les notions nécessaires pour arriver à lire et à traduire un texte; six classes ont suffi, et quand les étudiants seront déjà familiarisés avec les principaux faits grammaticaux et avec les mots usuels de la langue, il pourra exposer avec plus de développements les théories de la phonétique, de la morphologie et de la syntaxe hébraïques. II importe cependant dès le début, même dans une exposition élémentaire,de tenir compte des progrès réalisés par la méthode historique et comparative et de s'affranchir des classifications et dénominations inutiles ou inexactes qui ne persistent que trop dans les manuels ordinaires. Un aperçu très
1. Bulletin de l'Institut cath. de Toulouse, l«'inars, 1" avril et 1"' mai 1888.
sommaire sur la manière dont s'est formée la grammaire hébraïque et sur les procédés de la nouvelle méthode permettra, dans une certaine mesure, d'apprécier la certitude et la valeur des résultats.
Quand on veut étudier une langue ancienne, le plus simple, semble-t-il, est de s'adresser aux grammairiens indigènes s'il en existe. On trouve chez eux, en général, une connaissance exacte et détaillée des faits, grâce à leur familiarité avec la langue. Mais cette familiarité elle-même est parfois un écueil : elle «empêche d'apercevoir bien des nuances; de plus, quand il s'agit de grammairiens anciens et surtout orientaux, leur champ d'observation est très limité; loin d'aller chercher les explications des phénomènes grammaticaux dans un état antérieur de la langue, ils veulent à toute force les trouver dans l'état actuel qu'ils ont sous les yeux, et les théories défectueuses qui en résultent obscurcissent même parfois la simple observation des faits. Ces inconvénients s'aggravent quand ces grammairiens ne travaillent pas directement sur une langue vivante, mais sur une langue morte qui ne leur parvient qu'à travers une laborieuse transmission.
Or, c'est le cas des premiers grammairiens juifs : ils sont postérieurs d'environ quatorze siècles à l'époque où l'hébreu se parlait et vivait! Leur langue vulgaire, c'est l'arabe, et ce sont les études
grammaticales sur cette dernière langue, en pleine prospérité au dixième siècle de notre ère, qui provoquent chez les juifs orientaux, comme Saadia de Técole de Sora en Babylonie (f 942), et chez les juifs de l'extrême Occident, du Maroc, de l'Espagne et du midi de la France, les premiers travaux de grammaire sur leur langue sacrée.
Avant d'arriver jusqu'à eux^ Thébreu était passé par trois périodes bien distinctes : dans la première, il est langue parlée et écrite; elle va des origines du peuple hébreu et de la littérature hébraïque au siècle qui suivit la captivité. L'hébreu éprouve alors des altérations phonétiques que subit au cours des siècles tout idiome national; il présente aussi, suivant les localités, des différences dialectales dont on retrouve à peine la trace.
Dans la période qui accompagne et suit la captivité, Taraméen — à tort appelé le chaldéen — tend à devenir la langue universelle dans l'Asie occidentale et à supplanter les idiomes locaux. Il s'introduit graduellement en Palestine. L'hébreu, soutenu par ses traditions religieuses et par une riche littérature, résiste longtemps. Mais quand le royaume de Juda, qui en est le vivant foyer, s'écroule, et surtout quand sous la domination perse, l'araméen devient la langue officielle dans cette partie occidentale de l'empire, de TEuphrate à la Méditerranée, l'hébreu cessse d'être la langue
populaire parlée et l'araméen remporte. Cette transformation s'opère au quatrième siècle avant notre ère. Les livres de Daniel et d^Esdras, rédigés partie en araméen et partie en hébreu, représen-" tent bien la période de transition. L'hébreu se maintient comme langue sacrée dans les synagogues, comme langue savante dans les écoles où vont s'élaborer la Mischnâ (seconde loi), et plus tard la Gemàrâ^ (complément). Il est encore écrit, et parfois avec correction, sous l'influence des anciens modèles.
Mais bientôt le peuple cesse même de comprendre les livres sacrés, et on est obligé, après la lecture liturgique, de lui donner une traduction en langue vulgaire. Ainsi se forment les Targumini, connus sous le nom inexact de paraphrases chaldéennes ; cetie interprétation, transmise d'abord par tradition orale, se dépose, vers le premier siècle de notre ère et après, dans les différents Targumim qui nous sont restés.
La prononciation des anciens textes ou de la
1. La Mischnây terminée au début du troisième siècle de notre ère, a été, dans les écoles juives postérieures, l'objet de deux commentaires, tous deux appelés Gemdrâ : l'un, élaboré en Palestine, à Tlbériade, et achevé à la fin du quatrième siècle, forme avec la Mischnâ, le Talmud dit de Jérusalem; l'autre, dont la rédaction va de la fin du quatrième siècle au début du sixième dans les écoles de Babylonie, est plutôt écrit en araméen qu'en hébreu. Réuni à la Mischnâ, il forme le Talmud de Babylone,
langue écrite ne pouvait que se ressentir de Tintroduction et de la difiusion de Taraméen. Avec quelles nuances diverses les nations de langue romane prononcent aujourd'hui le latin! Un phénomène analogue se produisit pour Thébreu sur des lèvres désormais habituées à Taraméen, d'autant plus que la notation ^ des voyelles était très imparfaite dans le système d'écriture. Cependant ces variations dans la prononciation du texte ne sont ni arbitraires, ni artificielles; elles n'ont, du reste, rien de commua avec ces fautes de lecture ou de copiste qui accidentellemeut ont çà et là atteint le sens. Elles se produisent d'une façon inconsciente et normale suivant les lois ordinaires du langage, et quand les masorètes en représentent les résultats par une notation compliquée, ils fixent un état difl'érenl, il est vrai, mais régulièrement dérivé de l'état primitif, et non un système conventionnel, comme on le leur a autrefois reproché.
Bien plus, l'araméen force d'une façon plus matérielle la porte du texte. L'écriture araméenne carrée, qui est celle des manuscrits actuels et de
1. n n'est pas exact de dire d'une façon absolue que les voyelles n'étaient pas marquées avant les masorètes. Ce qui est vrai, c'est qu'elles n'avaient pas de notation distincte; mais on se servait de certaines consonnes faibles, comme le waWy le yod, le he pour noter les voyelles caractéristiques, quoique sans règle très iixe, sauf à la fin des roots.
nos éditions de la Bible hébraïque, se substitue dans la transcription du texte aux vieux caractères hébreux conservés sur des monnaies et sur des pierres gravées et dont l'inscription de Siloé, découverte en 1880, offre le plus important spécimen : elle se rapproche du type des inscriptions phéniciennes et de la stèle moabite de Mésa. On ne doit pas négliger pour les sciences bibliques Tétude de l'ancienne écriture hébraïque : les livres, longtemps transmis avec elle, présentent des altérations et des fautes de copistes qui ne peuvent s'expliquer que dans ce système d'écriture, non dans le système aujourd'hui en usage. Aussi la publication du Corpus inscriptionum semiticarum, entreprise depuis 1881, par l'Institut de France, en facilitant les études de paléographie sémitique, rendra-t-elle des services à la critique textuelle de la Bible hébraïque.
Déjà au cours de cette période , après les transformations dans la prononciation et dans l'écriture dont nous venons de parler et à mesure que l'hébreu tend à n'être plus que la langue des écoles dans laquelle s'expriment les docteurs de la Mischnâ et ceux de la Gemârà de Tibériade , la prononciation du texte sacré dans les synagogues prend, pour ainsi dire, consistance et se fixe dans un système qui se transmet oralement jusqu'au sixième siècle de notre ère.
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L'hébreu entre dans la troisième période y celle de mort et d'immobilité, et c'est dans cet état que le saisissent les hommes de la Masord, c'est-à-dire de la tradition : bien nommés, car ils ne font que donner à la prononciation traditionnelle une représentation graphique. Us complètent la notation des voyelles jusque-là très imparfaite, inventent des signes spéciaux pour chacune des variations qu'ont subies les sons voyelles primitifs comme aussi pour des voyelles de secours que l'usage a introduites. Ils marquent par certains points les nuances de prononciation des consonnes , et par les accents , vraie notation musicale du récitatif sacré, les intonations propres à chaque mot suivant sa place dans le mouvement de la phrase. Autant le système primitif d'écriture est simple , mais imparfait, autant celui-ci, pour empêcher désormais tout changemeat, vise à tout noter sans reculer devant aucune complication.
Ce système de ponctuation masorétique s'élabore simultanément au septième siècle dans les écoles juives de Babylonie et dans celles de Palestine et Tibériade. Le travail des premières aboutit à un système dont le manuscrit, découvert en Grimée en 1839, et en partie publié par H. Strack *, nous a
i.Prophetarum poster iorum codex Babyloniens Peiropolilanus. S.-Pétersb. 1876. H. Strack est l'auteur d'une bonne grammaire élémentaire qui ^ient d'être traduite en français. Karlsruhe, 1887.
conservé le type. Dans tous les autres manuscrits^ destinés aux écoles ou à des particuliers, et dans nos éditions de la Bible hébraïque, on a le système élaboré à Tibériade.
Les grammairiens arrivent près de trois siècles après les premiers travaux de la Masorâ. Nous avons nommé un des premiers initiateurs, Saadia (f 942). Celui qui codifia, pour ainsi dire les premiers travaux et en forma un tout, ce fut le plus fameux de la docte famille des Qimhi, établie à Narbonne, Dflmrf Qimhi (1160-1235).
On le voit, ces grammairiens travaillent sur une langue morte qui a subi les altérations inévitables d^une longue transmission, et les travaux de la Masorâ sont venus trop tard pourles arrêter. Ils ne se trouvent guère mieux placés, pour l'observation des faits, que nos grammairiens actuels. Bien plus, déjà éloignés des travaux des masorètes , ils sont exposés à les interpréter d'une façon arbitraire et à introduire leurs propres idées dans le classement des points-voyelles. Leurs théories, en particulier, sont souvent hasardées, et ils travaillent parfois servilement sur le modèle des grammairiens arabes, comme quand ils choisissent malencontreusement — fait bien connu — le yQvhepa'al comme type de la conjugaison.
Cependant, les observations précieuses qu'ils ont transmises compensent de beaucoup ces défauts, et
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l'école moderne ne néglige pas leurs travaux dont on a de nos jours publié un bon nombre* ; ce qui permet de les étudier de plus près. Parmi les grandes grammaires, une des plus récentes, dont la première partie seule a paru en 1881 2, celle de Koenig, a pris pour base les travaux de Qimhi. Quand Fétude de l'hébreu commença à fleurir et à se répandre parmi les chrétiens, vers la fin du treizième siècle, ce sont les données des grammairiens juifs qui forment le fond des études grammaticales. La Renaissance n'en connaît pas d'autres, et les meilleurs travaux, ceux de Reuchlin et de Buxtorf sont ceux qui s'en tiennent le plus aux ouvrages des grammairiens juifs. Cependanton accommode d'une façon qui n'est pas toujours heureuse la terminologie grammaticale à celle qui est en usage pour les langues classiques; on parle de conjugaisons^ de déclinaisons, de lettres euphoniques, de conversion des temps, etc., toutes choses qui ne peuvent être transposées dans la grammaire hébraïque qu'avec réserves et explications, et que les commençants sont exposés à entendre dans le sens de nos grammaires classiques. De plus, ces données, sans être
1. On trouve la liste de ces publications dans V Introduction de toule grammaire un peu étendue, par exemple pour citer la plus développée des grammaires rédigées en français, dans celle de S. Preiswerk, 4« édit. Bâle, 1884.
2. R. E. Koenig, Histor-krit, Lehrgebœude der hebr. Sprache, V part. Leipzig 1881.
éclairées par de nouvelles recherches, passent entre les mains de grammairiens de second ordre qui les résument, les exposent sous des formes nouvelles et souvent les altèrent et les défigurent. Une autre tendance se produit chez certains théologiens catholiques des seizième et dix-septième siècles, moins avisés que leurs pères du moyen âge. On veut réagir contre les données juives, s'affranchir de ce que Ton appelle les commenta iudaeorum, revenir même en arrière du système des masorètes : tentatives infructueuses auxquelles les travaux de Masclef et d^Houbigant donnent corps, mais qui n'aboutissent à aucun résultat sérieux. Négliger les prétendus commenta iudaeorum^ c'était se priver du principal élément de solution, et, sous prétexte d'éviter un système artificiel, se lancer, sans aucun guide, dans une voie plus arbitraire. Ces hébraïsants n'ont pas su distinguer entre les variantes textuelles proposées par les masorètes et auxquelles nous ne sommes pas nécessairement liés, que nous pouvons corriger, s'il y a lieu, avec les procédés ordinaires de la critique, et entre \b. prononciation masorétigue dans son ensemble qui représente un développement antérieur et régulier de la langue.
C'est de cet état, le seul sur lequel nous ayons un témoignage direct et positif, qu'il faut partir, en s'aidant des observations des grammairiens juifs^ pour analyser les formes de la langue, s'affranchir
de ce que les grammairiens postérieurs y ont ajouté de classifications ou dénominations artificielles, et même essayer de remonter jusqu'à l'état primitif. C'est le but que s'est praposé l'école moderne à partir du dix-huitième siècle. L'essor que prennent alors les sciences philologiques s'est fait naturellement sentir au profit de la grammaire hébraïque, mais ce n'a pas été l'œuvre d'un jour, et le champ des recherches est encore ouvert. Après avoir nommé les principaux travaux, nous indiquerons les ressources mises en œuvre.
La parole de Dieu, fixée par l'écriture, conservée dans le recueil que l'Église appelle, après la Synagogue, les saintes Écritures^ la. Bible ^^ peut, dans son inépuisable fécondité, être étudiée à bien des points de vue.
On peut l'étudier comme source de la doctrine révélée; et c'est sous ce rapport que la considère le théologien pour y chercher, l'œil fixé sur l'enseignement traditionnel de l'Église, ce que nous devons croire et ce que nous devons faire pour être sauvés.
On peut l'étudier au point de vue de F histoire; et, sans parler de l'histoire particulière du peuple hébreu, aucun livre, de l'aveu de tous, ne jette plus de jour sur l'ancien monde oriental, non seule-