‹ Mélanges d'histoire et de litérature religieuseChapitre 96 sur 115 · E. Renan, La chaire d'hébreu^ p · texte numérisé non relu

E. Renan, La chaire d'hébreu^ p

longue ; et le temps nous est si parcimonieusement mesuré, qa*à la fin d*une année, de deux années même, le]eune lecteur quitterait TÉcole supérieure de théologie avec quelque fragment de nos saints Livres minutieusement expliqués, il est vrai, mais sans emporter les connaissances nécessaires pour continuer de semblables études. L'enseignement supérieur vise moins à donner des résultats acquis, des applications toutes faites, qu'à fournir aux étudiants les moyens, les procédés pour les travaux ultérieurs.

La seconde méthode consiste à examiner les Livres saints à un point de vue plus général. Sans entrer dans le détail des textes, elle groupe la littérature biblique par époque; elle essaie de déterminer le caractère particulier de chaque période, de replacer les livres dans leur milieu historique, de faire ressortir les circonstances, les besoins auxquels chacun d'eux répond, le mode de composition , les ressources que l'auteur a trouvées dans les traditions nationales, orales ou écrites. Semblable à la plus parfaite des œuvres divines, l'incarnation, où le divin n'enlève rien à l'intégrité et à la perfection de la nature humaine, YÊcriture inspirée est l'œuvre de Dieu, rédigée sous l'influence directe de son Esprit dont elle porte l'empreinte, et en même temps un œuvre humaine, soumise aux lois, aux conditions générales qui président à la composi-

tion des ouvrages littéraires et à leur transmission De quelle façon et dans quelle mesure l'action de ces lois s'est-elle fait sentir sur elle? C'est à YHistoire critique et littéraire des livres de F Ancien et du Nouveau Testament de le rechercher et de le dire. Ce titre résume Tobjet même de la seconde méthode , que nous avons choisie dans nos cours, et en voici les raisons :

Elle répond aux conditions denotre enseignement. Dans un temps limité, il faut donner à l'étudiant la somme de connaissances, qui lui servira pour lire avec intelligence et avec fruit les Livres saints, et surtout qui le guidera pour en faire usage, dans la dogmatique et en histoire, avec assurance et discernement. Il ne suffit pas pour cela d'avoir des notions générales sur Finspiration et la canonicité, sur l'état du texte et les règles d'interprétations, que notre programme du baccalauréat suppose déjà connues et qui forment, dans l'enseignement des séminaires, Fintroduction générale, Vintroduction historique et critique fait pénétrer au cœur même de la littérature biblique dont elle suit à travers les âges le développement. Elle doit être pour l'étudiant en théologie ce qu'est pour le candidat à la licence es lettres une histoire de la littérature grecque ^ latine ou française, qui signale âge par âge les monuments de ces littératures, indique le rang, le caractère, les idées principales de chacun d'eux^

et remplace, avec avantage, les volumineux commentaires dont les philologues de la renaissance avaient illustré nos classiques.

Elle répond aux besoins actuels. On a le droit de le lui demander ; car c'est un devoir de l'enseignement supérieur de ne pas s'isoler absolument, mais de tenir compte des travaux contemporains qui se font sur les mêmes matières, à côté de l'Église ou le plus souvent contre elle. Or, est-il nécessaire de montrer que notre histoire satisfait une si légitime préoccupation? C'est la valeur historique de nos saints Livres que l'on conteste aujourd'hui de tous côtés. Aux faits que l'apologétique chrétienne apporte comme preuve de la religion révélée, on oppose une fin de non^recevoir absolue : Ces faits n'ont pas été historiquement constatés. C'est à V histoire des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament de faire justice de cette fin de non-recevoir, non pas qu'elle se préocupe uniquement de répondre aux attaques rationalistes — on court grand risque de ne pas faire de bonne science avec la polémique ou au moins de ne rester que sur le terrain des arguments ad hominem — mais elle essaie, avec les procédés rigoureux de la critique, de grouper autour des textes bibliques toutes les données historiques qui mettent en lumière la va«leur de leur témoignage. Elle n'ignore pas, elle ne se dissimule pas les faits sur lesquels prétend

se fonder V école rationaliste; elle se contente de montrer qu^ils ne renferment nullement les conclusions qu'elle en tire, non en suivant la méthode des sciences positives, mais sous Tinfluence du dogme rationaliste : Le surnaturel est impossible. Elle répond enfin aux exigences des Livres saints eux-mêmes. Ils ne demandent pas à l'exégèse qu'elle explique, pèse, commente chaque mot, mais seulement qu'elle facilite la lecture du texte, aplanisse les difficultés, prépare Tétudiant à se placer au point de vue et dans le milieu de Vauteur. A cette condition, le sens naturel et vrai se dégage pour qui étudie de bonne foi, et se présente sans effort au théologien et à l'historien. V Écriture est semblable à un miroir lucide qui réfléchit les choses du ciel; le devoir de Texégète est de s'effacer le plus possible pour en laisser à découvert toute la surface, pour n'en ternir aucune partie. Que de fois sous le commentateur on sent l'homme qui tire à son sens les textes, qui les sollicite dans un esprit de système ou qui voudrait au moins, disent les critiques^ entendre l'herbe germer. Le commentaire a accumulé bien de la poussière sur le céleste miroir. Vintroduction historique^ telle que nous l'avons définie, se contentera de le présenter aux regards, de le placer dans le jour convenable et de ciseler un cadre qui en face ressortir la transparence.

— Qu'on nous pardonne l'image ; expliquons-là.

Les difficultés qui nous arrêtent dans l'étude de la sainte Écriture viennent surtout de deux sources : d'abord, de la langue dans laquelle elle a été rédigée et dont les tournures, les métaphores, les locutions reçues, les idiotismes, en un mot, ne nous sont pas familiers. Ajoutons que souvent les traductions dans lesquelles nous lisons les saints Livres n^ont pas transposé, dans le ton voulu, en nos langues classiques, ces formes spéciales aux idiomes sémitiques. Pour obvier aux difficultés qui en résultent, nos étudiants trouvent, à côté du cours d'Écriture sainte, son accessoire obligé : le cours de langue hébraïque; nous pourrons parler dans un prochain article de cette autre partie de notre enseignement. Cependant nous ne la mentionnerons pas ici sans faire remarquer que l'étude du texte original n'a pas seulement pour effet de lever bien des difficultés, insolubles en apparence dans les traductions, mais aussi que rien ne sert davantage à pénétrer dans le sens et dans l'esprit des textes.

La seconde source de difficultés est peut-être encore plus féconde. Les Livres saints, les Psaumes et les Prophètes surtout, sont remplis d'allusions à des usages, à des coutumes, à des événements très connus des premiers lecteurs auxquels ils étaient immédiatement adressés, mais qui nous échappent, à nous qui sommes placés à une si

grande distance de ces faits et dans un monde tout différent. Si nous ne voulons pas nous résigner, comme il arrive souvent, à ne saisir le s^ns que de quelques fragments détachés, si nous désirons arriver au sens littéral dans son ensemble et dans les détails en vue de l'ensemble, il faut, par un sérieux effort de réflexion, revenir aux temps de nos auteurs ; nous sommes trop portés à juger le passé d'après ce que nous avons sous les yeux. Notre Histoire, dont le premier objet est de remettre chaque livre dans son milieu, préparera le lecteur de la Bible à résoudre la plupart des difficultés, sinon toutes, et elle atteindra ce but dans une mesure d'autant plus large que les sciences historiques nous feront avancer davantage dans la connaissance des temps anciens. De savants travaux ont déjà appliqué les résultats des découvertes modernes aux principaux événements racontés dans les Livres saints. Le moment est venu de grouper ces travaux pour jeter quelque lumière sur l'origine et la composition des livres eux-mêmes. Il ne suffit pas de répéter aujourd'hui les données traditionnelles, telles que les avait réunies de son temps saint Jérôme. Elles nous serviront toujours de guide, mais on doit les éclairer ou les féconder par les labeurs de la critique interne. Celle-ci interroge les documents eux-mêmes, leur forme littéraire et surtout leur contenu ; et en rassemblant

des traits, souvent insignifiants en eux-mêmes, mais 4ui réunis ont une portée réelle, elle trouvera la confirmation la plus éclatante du caractère historique de nos saints Livres. On voit, par là même, qu'une étude de ce genre ne se tient pas exclusivement dans les préambules et comme à la porte des saintes Écritures; elle ne se contente pas de préparer les voies, elle doit pénétrer au dedans.

Ces considérations montrent le but, Tobjet, la méthode de V Histoire critique et littéraire des li^ vres de V Ancien et du Nouveau Testament. Comme division, il en est une qui s'impose : L'étude sur les Livres de TAncienne alliance forme une première partie; l'étude sur les écrits de la Nouvelle, une seconde... Mais^ de plus, V histoire des livres ne saurait se borner à rechercher leur origine et leur mode de composition; elle doit les suivre après leur rédaction. Comment se sont-ils trouvés réunis en un recueil quand l'Église chrétienne les a reçus des mains de la Synagogue? C'est une question qui accompagne la première partie.

Après les recherches historiques sur la composition des écrits du Nouveau Testament, les Livres des deux Alliances se trouvent presque confondus dans une même fortune. Leur histoire ne se divise plus. Comment se sont-ils conservés et transmis dans l'Église chrétienne ? C'est faire l'his-

216 MÉLANGES DHISTOIRE

toire du Canon. Comment les y a-t-on compris et interprétés? C'est essayer une exquisse historique de Texégèse. A côté de TÉglise, la Synagogue a subsisté gardant précieusement le texte original sur lequel elle a fait des travaux considérables, soit pour le conserver dans son état matériel, soit pour en pénétrer le sens. Ce courant d'études exégétiques présente un vif intérêt ; nous le suivrons à son rang, et nous verrons que plusieurs fois l'Église chrétienne s'est tournée, pour les textes originaux, vers les travaux de la Synagogue. Qu'on se souvienne d'Origène, de saint Jérôme, des rares hébraïsants chrétiens du moyen âge, enfin des critiques du seizième siècle, qui, pour nous donner les éditions imprimées de la Bible hébraïque , ont dû recourir aux rouleaux de la Synagogue.

Tel est, en résumé, le programme de V Histoire critique et littéraire des livres de la sainte Écriture; nous aurons l'occasion de le dérouler dans 'ses détails quand, après une première année de travail,nous rendrons compte du chemin parcouru.

Les rapports entre les langues sémitiques (hébreu, araméen, arabe...) ne sont pas une découverte moderne; on les avait depuis longtemps

constatés, et aux XVP et XVII® siècles, on publie des dictionnaires et des grammaires où on mène de front l'étude de ces différentes langues^. Mais les données étaient simplement juxtaposées; on préparait les matériaux sur lesquels devait travailler la méthode comparative. Cette méthode elle-même n'existait pas. Au XVIIP siècle, Schultens (f 1750) l'applique enfin aux langues sémitiques et à Thébreu, et sa grammaire ouvre une ère nouvelle. Mais c'est surtout au XIX® siècle que la méthode est appliquée avec ampleur et précision, à mesure que se développent les connaissances philologiques générales.

Parmi ceux qui donnent à Tétude et à la comparaison des formes actuelles la première place, il faut citer Gesenius, dont Y Aiisfûhrliches gramm, krit. Lehrgebàude.,. (Leipzig, 1817), résumé et successivement refondu à l'usage des écoles et atteignant en 1881 sa vingt-troisième édition, est par excellence l'ouvrage classique; plus près de nous, Boetcher (ilz/^/wAr/. Lehrbtich dei* hebr. Spr. ; Leipzig 1866-1868), le plus vaste répertoire des faits grammaticaux. A leur école, on peut rattacher l'ouvrage de Kœnig déjà mentionné*.

1. Parmi ces didionnaircs, le plus coonu est celui de Castelli, qui accompagne la Polyglotte de Wallon.

Page 1