FLEURS FANEES
'Z/AtOUK-
Louise a- vingt ans. C'est Ja fille unique du riche M. Dauzier, ancien notaire, devenu par sa bonne conduite, son activité et la confiance qu'il a toujours su inspirer, le personnage le plus en évidence de dix paroisses environnant Saint Paul, dans le Bas-Canada.
Va sans dire que sa fille est l'objet de bien des ambitions. Elle le mérite, autant par ses qualités personnelles que j)ar la dot qu'apportera sa main à l'heureux mortel que le sort lui destine. ^v^
Depuis deux ans qu'elle est r&Venue du cou-<i vent, c'est le sujet des causeries et d^es coiiiméntaires de bien des personnes : s^ivolr qui épousa- ^/^ ra la bonne, la belle, la riche, raîmâbie*XEi(inî^e
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Daiizier. Il n'est pas de garçon, de fille, et même de gens mariés qui ne s'en occupent.
On lui connaît nombre d'amoureux. Il y a ce gros marchand joufflu de la paroisse voisine qui ne cache pas son intention • il y a ce monsieur de la ville qui parle si bien à la porte des églises au temps des élections ^ il y a aussi un jeune homme, de retour de Californie^ plein d'argent^ dit-on, qui ne déteste pas qu'on mentionne son nom à ce propos. Enfin, ils sont nombreux, je l'ai dit, et tous de plus en plus attrayants et amoureux. Qui choisira-t-elle ? On voudrait bien le savoir, mais il faut mettre un frein à la curio site. Et puis, Louise passe six mois de l'année à la ville ou dans les place d'eau du golfe Saint- Laurent. Il revient plus d^un cœur blessé — et aussi plus d'un cœur heureux — de ces parages. Elle a 2>eut-ètre laissé le sien au fond de quelque villa, au lx)rd de la mer,, au versant d'une montagne, dans une barque de pêcheur, ou au milieu de quelque beau vallon fréquenté des touristes. Le dira-t-elle jamais ? C'est probable... si elle éj)0use l'une de ces flammes d'occasion,.
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Autrement, elle gardera le secret de son cœur, comme il est dit dans les chansons d'amour.
— Mais attendez-donc ! Vous connaissez la vieille magicienne, la tireuse de cartes, la sorcière, qui ne se trompe jamais. Ke savez-vous ]ms qu'un soir de Pautomne dernier, par un pur hasard, elle a rencontré Louise chez sa tante Marguerite et qu'elle lui a dit son horoscope.
— Vous m'étonnez. Quoi 1 la jolie demoiselle aurait voulu consulter.,.
— Attendez voir ; elle ne Ta pas consultée, ça s'est fait par aventure, comme cela, et Louise en a bien ri, je vous assure, surtout quand la vieille lui a parlé d'un grand brun à moustache noire, qui...
— Beau dommage ! Des grands bruns, des petits bruns, c'est un gibier assez peu raixî, on ne risque rien en s'exprimant de la sorte.
— Ce n'est pas tout, — elle lui a dit : défiezvous de la fenêtre du jardin, car elle vous portera malheur.
— C'est un radotage complet.
— Je t'assure que la vieille disait cela avec un
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air étrange et que sa voix tremblait comme si elle eut eu envie de pleurer. Mademoiselle Louise en était toute glacée.
— Des folies ! Il ne faut pas s'arrêter à ces choses-là.
— Je ne dis pas que mademoiselle Dauzier y ait ajouté foi, mais c'est toujours bien elle-même qui l'a raconté à Marie Ferdoche, la cuisinière, qui l'a dit à Pascal Beaupré et Pascal l'a laissé assavoir à sa cousine qui l'a conté à la petite Olive Picard, qui me l'a dit.
Ainsi marchait la chronique locale.
A Québec, on était mieux renseigné ; les espérances de monsieur Ernest Maillefer, avocat, n'étaient plus un secret, de même qu'on les savait accueillies par la famille Dauzier, Louise en tête.
Vers le printemps, le bruit du prochain m?.riage de l'héritière se répandit tout-à-coup dans le village de Saint^Paul, et une conspiration s'organisa sans retard, sur une grande
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échelle pour avoir connaissance d'Ernest Maillefer dès son apparition dans la contrée. C'était à qui ferait jouer le plus de ficelles et déployerait le plus d'adresse.
Au milieu de mai, nouvelle fut apportée que le fiancé arriverait sous deux jours, qui tombait un samedi.
— Bon! il ira à la grande-messe, dimanche, — }^j serai.
Tel fut le cri qui s'échappa de toutes les poitrines. Il j avait longtemps qu'une pareille '' attraction " n'avait agité le village ; aussi la haute et la basse société se trouvèrent-elles réunies de bonne heure aux abords de l'église, le dimanche suivant.
Le premier coup, le deuxième coup, le troisième coup de la messe sonnèrent à tour de rôle, mais pas de fiancé. On se disait : il viendi'a tard ; c'est un habile homme, il calcule son entrée, il veut produire de l'eifet.
La dévotion des fidèles s'en ressentit jusqu'à l'Evangile.
Mais rendu là, comme on n'avait plus l'espé-
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raDce de le voir, la piété reprit son légitime empire et tout alla bien.
Que faisait Ernest durant cette avant-midi ?
Il déjeûnait en tête-à-tète avec monsieur et madame Dauzier, et la jolie Louise.
Le vicaire de la j^aroisse dit ordinairement sa messe à sej^t heures — tous y étaient allés et avaient eu le soin de se mettre dans le jubé de l'orgue, afin de ne point attirer Tattention, — et voilà comment les paroissiens restaient le bec à l'eau, selon le terme populaire.
Ernest était un beau grand blonds, pas trop fade — car on m'accordera que les blonds sont fades, — aux yeux intelligents, à la physionomie vive et aux manières aisées. Je dirais volontiers qu'il avait l'air distingué, charmant, bien élevé, etc., mais on fait de nos jours un tel abus de ces mots que je me borne à dire que, au moral comme au physique, il était fort joli garçon. Ses débuts dans la carrière professionnelle l'avaient de suite mis en évidence. Le l'esprit, et ce qui vaut mieux, une instruction solide, n'avaient fait que le maintenir et l'avancer dans
la faveur publique. J'ajoute qu'il s'était trouvé avoir assez de sens commun pour refuser la candidature politique dans trois ou quatre comtés, parce que, n'étant jDoint journaliste, et d'un autre côté, ne se sentant aucune fortune sous le pouce, il ne voulait se mêler des affaires publiques qu'en temps opj^ortun pour lui. S'il eut eu du penchant pour la politique, peut-être eut-il agi autrement, mais. Dieu merci, dans sa condition, il n'en avait point. Aussi, n'était-il redouté de ses confrères qu'au palais, devant les juges. Il n'en demandait pas davantage.
Yif, pétillant, toujours de bonne humeur, Ernest s'était attiré presque " sans faire exprès " les sympathies, puis le respect, puis l'amour de Louise. Il avait conduit les choses avec lenteur ; premièrement parce que l'idée de se marier lui était encore assez étrangère à cause de sa pauvreté relative — et secondement parce que Louise ne manquait point de répandre autour d'elle une certaine sensation de froideur qui intimidait les papillons ordinaires du beau monde. Bouéô d'un tact exquis et d'une réserve
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rares à son âge, elle s'abstenait de prendre part aux cancannages dans lesquels se jettent trop souvent les jeunes filles ; déchirer son prochain ne lui paraissait pas l'idéal.
Les propos de toilettes ne la captivaient que juste ce qui est nécessaire pour décider des points majeurs de la mode du jour ; en un mot, elle avait à vingt ans le sens réfléchi des femmes de quarante qui n'ont gardé ni illusions touchant les chose du monde, ni perdu la douce et cordiale aménité du cœur. Il en résultait que. bien souvent, la jeunesse frivole la taxait d'indifférence, ou que, voyant l'attitude réservée et digne de sa personne, on la regardait comme inabordable.
Un simjîle incident avait suffi pour ouvrir les yeux d'Ernest à son sujet. Un soir, à Kamouraska, par un temps de pluie, la chaussure de gomme de mademoiselle Dauzier s'était tellement engagée dans la boue qu'elle y était restée. Aussitôt, cris de folle gaîté, alarmes feintes et,
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en somme, grand tapage de la pari des compagnes de la victime de cet accident. Ernest brûle un paquet d'allumettes en bloc, explore les lieux et retrouve la " claque."
— Est-il favorisé, ce gaillard-là ! se hâtent de dire cinq ou six chercheurs moins heureux que lui, il a " attrappé la claque."
— Pas du tout, reprend un loustic, il se présente sur un trop bon " pied " pour cela.
— Allons, dit un autre, s'il demandait la main de mademoiselle Dauzier, elle serait en droit de lui présenter le pied.
Ces propos bien que prononcés à distance, arrivaient distinctement aux oreilles de Louise, à la faveur d'une de ces brises d'été que l'on ne sent pas, mais qui nous apportent les parfums des prés lointains, les chansons des rameurs et du côté du vent, le sens des paroles prononcées loin de nous, des phrases entières échappées de la bouche de confidents trop assurés du mutisme de la solitude.
— Merci, monsieur Maillefer. Et maintenant, pour vous soustraire au caquetagede ces beaux-
e.^prits que j'en tend là-bas, dit Louise, après avoir laissé faire Ernest qui lui avait demandé la permission de la rechausser, venez avec nous, je vous prie ; mademoiselle Cloutier qui m'accompagne vous y invite également n'est-ce pas Augustine ?
— ^lais, certainement, répondit la jeune fille interpellée, nous serions flattées de la compagnie de monsieur.
Ernest ne se fit pas prier, il donna le bras aux deux jeunes filles à la fois qui, de fait, n'étaient qu'à deux pas de chez elles, et il termina la veillée le plus agréablement du monde dans le salon de la famille Cloutier.
" Pour vous soustraire au caquetage de ces beaux-esprits " avait dit Louise, et Ernest avait retenu cette phrase dans sa tête sans trop se rendre compte de la magique influence que celle qui l'avait prononcée exercerait bientôt sur lui.
Louise li 'était point de ces jeunes filles qui se ménagent en toute occasion un moj'en plus ou moins adroit de produire de l'effet, mais il
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suffisait de causer quelque instants avec elle pour se former de son caractère solide et de son esprit aimable sans ostentation, la meilleure et la plus attraj^ante idée. Aussi, lorsqu'il fallut prendre congé l'un de l'autre, après quatre semaines de fréquentation journalière dans la pittoresque contrée où ils avaient lié connaissance, les deux jeunes gens ne purent s'empèchei' de remarquer qu'un changement notable s'opérait dans leur existence.
Il n'entre point dans mon plan de vous raconter les rapjîorts de nos amoureux pendant l'année qui suivit. Nous savons tous comment s'enchaînent les unes aux autres les épisodes de ce vieux roman toujours nouveau qui s'appelle l'amour. Celui-ci ressembla à tous les autres, nous n'avons que faire de nous en occuper. Suffit de dire qu'à un moment venu, Mr. Dauzicr consulté, avait répondu :
— Ça me va, je tope !
Et, avec le secret mis au jour à partir de cette heure, les préparatifs de noces avaient commencé.
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Le mois de mai, le mois de juin, s'écoulèrent de la sorte. Le mariage était fixé au 3 juillet, jourauquel Louise atteindrait sa vingt-et-unième année. On voulait célébrer deux fêtes à la fois.
Ernest arrivait régulièrement de la ville le samedi soir, passait le dimanche chez son futur beau-père.
L'époque qui précède de quelques mois, de quelques semaines, de quelques jours, la date du mariage est unique dans notre existence. C'est la plénitude du bonheur; on en jouit d'autant plus qu'à côté du charme indéfinissable de cette situation toute nouvelle pour l'âme, les préoccuj:)ations ordinaires de la vie semblent craindre de se faire sentir. C'est l'oubli de tout ce qui peut nous rattacher à la terre ; c'est la révélation, l'épanouissement de tout ce qui, en nous, tient du génie divin et du monde idéal. " L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux." Il n'est point d'heure dans la vie où
l'on ne comj^renne mieux ni plus vivement cette poétique vérité.
Lé rayon de bonheur qui enveloppait les deux fiancés remplissait la maison. Ce n'est pas tout : quelque chose de la joie de ce lieu, tendait à se répandre au dehors. On eut dit que le village mariait toutes ses filles et tous ses garçons à la fois. Aussi Ernest s'amusait-il à chanter, tandis que Louise l'accompagnait au piano.
" Nous ferons noces complètes, " Tout le village en sera !..."
Quant arriva la fin du mois de juin, les toilettes que l'on déballait, fraîches, pimpantes et variées, attiraient les curieuses des quatre coins du village. Ernest, qui revenait désormais deux fois la semaine, n'était point un sujet de gêne pour les fillettes du voisinage. Depuis six semaines, toute la paroisse l'avait vu, et chacun avait un mot flatteur à dire à son endroit. Comme il se voyait le point de mire des regards et des observations, il avait cru, en homme sage, que mieux valait se faire de suite bien voir de
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tout le monde. En conséquence, il avait fait des frais, et jamais succès en ce genre ne fut jîlus entier que le sien. Les Dauzier, gens affables, vrai type de l'ancien Canadien, se j^rêtaient de bonnes grâces à ce mouvement de leur gendre — il en résultait que la maison ne vidait jamais. Tous les prétextes imaginables servaient aux amis et connaissances pour pénétrer chez eux. C'était une procession qui no manquait pas de pittoresque. Et il fallait voir si l'on parlait de la noce dans le village !
Le premier jour de juillet. Ernest devait passer la veillée à la maison, mais au lieu d'arriver sur les sept heures, il n'apparut que vers la fin de la soirée.
Comme on lepressaitd'expliquer son absence, voyant l'air tant soit peu singulier qu'il mettait à s'excuser, il finit par dire :
— C'est une aventure assez triste. Vous savez peut-être qu'un aliéné furieux s'est écha2>pé de l'asile de Beauport au commencement de cette semaine et qu'il n'a j^u être repris. On l'avait vu en maint endroit, mais toujours sans pouvoir
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s'en emparer. Ce malheureux réj^andait la terreur dans la paroisse voisine, et voilà que ce soir, dans la route Creuse, il est venu se jeter à la tête de mon cheval. Je me suis tiré d'affaire en homme habile. Nous jouivssons d'un magnifique clair de lune ; — ^je retins mon cheval d'une main, et de l'autre je présentai ma montre d'or à l'insensé que j'appelai doucement pour ne point éveiller ses soupçons. Il lâcha aussitôt la bride, et se précipita vers la voiture. Je profitai du moment pour lancer le cheval, mais je le relentis bientôt juste assez pour j^erraettre à l'homme de me suivre à trois pas, dans l'espoir de me rattrapper. C'est ainsi que nous arrivâmes aux maisons du village, où je m'arrêtai et capturai mon poursuivant avec l'aide de quelques hommes qui se trouvaient là. Je vous assure que rien n'est affreux comme l'aspect de cet infortuné. C'est la plus hideuse créature que l'imagination puisse concevoir. Un gorille n'est pas plus laid, plus repoussant, plus infect. En outre, il est de haute taille et solidement charpenté. Nous avons eu bien du mal à le
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capturer. Son image m'est restée dans Tesprit comme un poids qui me pèse, J^en suis tout énervé.
— Qu'est-il devenu ?
— Il est en route pour Beaupart^ sous bonn& escorte. Cela m'a pris un temps considérable^ — j'ai dû me neettre à la tète de l'affaire et aviser aux mesures à prendre pour la tranquillité denos campagnes. Enfin, me voiià, n^y pensons plus.
N'y pensoDS plus est pli» facile à dire qu'à exécuter. On y pensa toute ta soirée.
Le soleil radieux du lendemain, veille de& noces, se chargea de dissiper le nuage. On avait Iwen d'autres affaires en tète !
Lottise avait pris, sous l'empire des circonstances, un air recueilli et grave qui ne l'empêehait nullement de vaquer aux préparatifs de sa toilette, la gintnde affaire du jour. Son cœur nageait dans la joie. Au milieu de mille distractions inévitables, elle trouvait^ par échappées,.
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le loisir d'arrêter son esprit sur le sujet principal de tout ce brouhaha. Elle se voyait, en dernière analyse, l'être autour duquel tournoyait tout ce monde de parents, d'amis, de serviteurs et de curieux. Le passé lui revenait par soubresauts, semblable à une suite de figures de panoramas, qui se posaient les unes après les autres devant les yeux de sa mémoire. La faculté de se souvenir de tout le cours d'une existence dans un espace restreint de temps, est particulière aux âmes frappées de grands chagrins ou de grands bonheurs, comme aussi au moment de la mort. Les heures solennelles centuplent les agissement de notre vie intérieure ; des mois et des années de notre existence sont absorbés en quelques minutes par l'activité prodigieuse de la pensée qui semble tout-à-coup se tendre hors des proportions humaines. Louise vivait derechef, cet après-midi là, toute sa vie d'enfance et de jeune fille, et, aucun point noir ne venait assombrir le ciel si pur de ses premières années, lorsque sa pensée faisait un brusque retour vers le temps présent, ou vers les jours
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à venir. Elle aimait tant Ernest ! ou, pour mieux m'exprimer, elle le connaissait si bien que l'ombre la plus légère n'avait pu se mêler à ses réflexions.
Ernest éprouvait de son côté des sentiments analogues. Autant notre admiration se porte vers la noble et digne enfant qui demain sera son épouse, autant il est juste de le respecter et de l'admirer lui-même. A rapproche de ce grand jour, il pouvait dire hautement : mon bonheur n'a point de revers, point de tache, et le travail de toute ma jeunesse va recevoir sa récompense de la main de celle que j'aime pluB que moi-même.
Une visite dans la soirée fut la dernière entrevue des deux jeunes gens. Le cœur plus gonflé que je ne saurais dire, il se trouvèrent un instant seuls à l'heure de se séparer. Ernest, qui avait été d'une gaîté folle toute la veillée, saisit les deux mains de Louise qu'il embrassa une douzaine de fois tandis que sa fiancée lui disait moitié riante, moitié sérieuse ;" Je vout> invite à déjeuner, demain matin 1
Onze heui'es sonnaient, lorsque Louise et sa cousine Mathilde se retirèrent dans leur chambre. Il avait été convenu qu'elles profiteraient de ce moment pour donner un dernier coup d'œil à la toilette de la mariée. Tout devait être examiné, passéen l'evue et mis sous la main pour èti^ prêt au saut du lit. Voilà donc Louise qui fait descendre sur ces épaules et sur sa taille la belle robe étalée un instant auparavant sur le pied du lit. Ensuite le bijoux ; aprèir «cela viennent le voile, la couronne de fleurs d'orang^er, — et puis les poses que Ton essaie en badinant, quoiqu^au fond Ton caresse Tespoir de saisir au passage le seci-et d'une attitude savante, ou le dernier degi>é <ruu geste artistique.
Il j avait de la belle et franche gaité, ce soirlà, dans la chambre de mademoiselle Dauzicr. Par la fenèti'e ouverte qui donnait sur la campagne, il sortait nombre de bons mots et d'éclats de rire, Si bien que minuit sonna Icn-
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tement ses douze coups au milieu d'une phrase commencée par Mathilde.
— Minuit ! s'écria Louise, voyons, cessons nos badinages, il faut être debout à cinq heures, ne nous attardons pas.
— Comme tu voudras, reprit sa cousine, déshabille-toi, ma princesse, tu ne t'en porteras que mieux car la chaleur est atroce. A-t-on l'idée d'une pareille bévue ! Choisir le mois de juillet pour se marier ! C'est à faire suer un poisson.
—Bah 1 nous aurons de l'orage avant le matin, vois comme la nuit est noire et tiède ; l'atmosphère est chargé. Avant l'heure du mariage, je te parie deux épingles que nous aurons regagné un temps frais délicieux.
— Je le souhaite, et en attendant je demande oii placer ta robe, ta couronne, ton voile, tes mille choses qui m'embarrassent et que je ne saurais remettre sur le lit, puisque nous allons nous coucher dedans.
— Voilà qui est assez contrariant, je l'avoue. Demain au matin il me faudra chaque objet sous la main. Ce sera impossible si je couche
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dans cette chambre ; mettons plutôt ces choses «ur le lit. Je te propose de chercher comme moi nn g\\jQ ailleurs. Prends par exemple, le petit appartement çi-contre qui donne sur le jardin ,• moi je m'arrangerai sans misèi'e du îit de camp de la bibliothèque.
— Non pas^ c'est moi qui le pi^endrai. Tu sera mieux dans cette chambi^ qui s'ouvre sur la tienne. Changeons, si tu veux,
— Changeons ça me va. Tiens, un dernier fcaiser, et au revoir.
— Merci, ma bonne Mathilde, Je serai sur pied au point du jour, à moins que je ne dorme trop profondément, en ce cas venez m'éveiller.
— Oui ! attendons-nous à cela, reprit Mathilde en riant bien fort. Est-ce qu'on dort le matin de ses noces, allons donc I
Et la rieuse enfant disparut sans écouter la réponse.
Eestée seule, Louise poussa la porte du i>etit appartement, compléta en un tour de main sa toilette de nuit et se coucha,
A cause de la chaleur qui avait été intense
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toute la journée, elle n'avait pas songé à fermer la fenêtre ; bientôt un courant d'air lui rappela le danger de la situatien. Quoique son lit ne fut pas placé entre les deux ouvertures de la porte et de la fenêtre^ elle crut avec raison qu'il était prudent de fermer Tune on l'autre. En conséquence, elle se leva, poussa la porte puis revint au lit. Au moment de s'y replacer, elle s'aperçut tout à coup qu'elle n'avait point fait sa prière.
'' Mon Dieu dit-elle en tombant à genoux, pardonnez-moi la distraction que je viens de commettre. Ma tête et mon cœur sont tellement pleins de ce qui se passe que le cours Jiabituel de mon existence s'en trouve comme interrompu. Je vous conjure en ce moment solennel pour moi de ne point m'abandonner, de me conserver dans votre amour et de me faire la grâce de compter sur vos consolations dans la vie inconnue qui va commencer pour moi. Faite que je sois pour mon époux, pour ma mère et mon père, pour mes parents, un sujet de contentement et de i)onhcur. Donnez-moi les forces néces-
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eaires pour traverser les épreuves qui pourraient se présenter, et conservez-moi jusqu'à ia mort l'amour et le respect de celui que vous m'avez donnée pour compagnon en ce monde, en attendant la vie de l'éternité bienheureuse."
Louise avait des larmes dans les yeux, tant elle priait avec ferveur. Cependant, le calme ne tarda point à s'établir dans ses pensées, et vingt minutes après elle dormait. Il était minuit et demi.
En cette saison, les nuits sont courtes. L'ojbscurité disparaît sitôt après trois heures. Louise dormit mal, à partir de ce point, mais toutefois sans s'éveiller; cinq heures était sonnées, et elle ne les avaient pas entendues. Le sommeil l'abandonnait comme àregret. Elle finit par sentir qu'elle s'éveillait, si je puis m'exprimer ainsi. D'abord, elle entendit, assez confusément, puis plus nettes, les notes claires d'un merle qui chantait une aubade, perché au faîte d'un cerisier, tout près de la fenêtre.
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Dans le mélange de ses idées, qui participaient moitié du rêve, moitié du sommeil, elle entendit aussi un autre son, cadencé, sourd, ronflant, une sorte de râle, qui semblait partir du pied de son lit. Une sensation pénible, encore incomprise, lui pesait sur la poitrine, ainsi qu'au début d'un cauchemar.
Bientôt, le merle se tut, et le son étrange, qui ressemblait de plus en plus à un souffle, se maintint seul au milieu du silence. Une sueur rapide envahi tout le corps de la dormeuse, qui ne se rendait pas compte de ce qui se passait, mais subissait l'étreinte nerveuse de l'approche d'un danger.
L'oiseau lança deux nouvelles roulades, auxquelles répondirent cinq ou six grincements, comme ferait du fer passé avec rudesse sur la taille d'un morceau de verre. Louise se réveilla tout-à-fait, mais aftaiblie par la détente du S3'stème nerveux, elle fit à peine un mouvement et laissa retomber sa tète >ur l'oreiller, en se
demandant avec terreur ce que signifiait ce malaise inusité. Ses yeux, fermés à demi, lui laissaient voir, entre les cils, la fenêtre ouverte, le soleil rayonnant. Le souffle continuait de se faire entendre, mais cette fois plus distinctement, et toujours dans la direction du pied du lit. Bientôt elle sentit qu'un être quelconque était là et remuait.
Une pâmoison, occasionnée par la peur, s'empara d'elle. Elle poussa un soupir et sentit qu'elle s'évanouissait, mais cela n'eut pas lieu assez vite pour lui dérober la vision diabolique qui s'offrit à ses yeux.
Du pied du lit se dressa lentement une tête d'homme, aux cheveux en broussailles, une face de monstre percée de yeux ardents et égarés qui se fixèrent dans la direction des siens. Elle n'en vit pas davantage et perdit connaissance, sans pousser un cri, sans remuer un muscle. On eut cru qu'elle était morte.
Combien de temps dura cette léthargie, je ne saurais le dire, mais Louise fut rappelée à la connaissance par le bruit d'un meuble renversé
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violemment. Ses yeux ne rencontrèrent rien d'insolite, si ce n'est la porte de sa chambre ouverte. De l'appartement voisin lui venait un bruit, le frôlement de la soie et de la mousseline, comme si l'on brassait et secouait avec vigueur les toilettes déj)osées en cet endroit.
Une seconde de temps avait suffi pour voir et comprendre cela. Louise allait tenter de se lever et de bondir dehors par la fenêtre, lorsque la même figure reparut dans la porte portant une avalanche d'articles de toilettes, robes, châles, voiles, rubans, fleurs et dentelles. Une secousse frénétique frappa à la fois la tête et les pieds de la malheureuse jeune fille, et s'étendit, rapide comme l'éclair, par tout son être Le cœur se gonfla, battit deux fois à briser h poitrine, puis s'arrêta brusquement.
L'homme se dégagea le bas du visage du flo1 de soieries qui le masquait, et comme il avançail toujours en poussant vers elle, Louise sentit re doubler l'épouvante immense qui la tenaii
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clouée sur son lit. Jamais figure de démon ne fut représentée aussi terrible, aussi effrayante que l'était celle de ce fou furieux, car c'était bien lui, qui s'était échappé des mains de ses conducteurs. Le regard farouche, la barbe grise, longue, sale, éparpillée, la bouche ouverte par une sorte de méchant rire muet qui mettait à nu de grosses dents blanches et serrées les unes contre les autres. La pauvre victime étendue sur sa couche sans mouvement, manifestait par la terreur empreinte dans ses yeux les sentiments indéfinissables qui remplissaient son âme. L'homme redressa sa haute taille, secoua ses bras chargés, et commença un ricannement qui devint bientôt un grognement mêlé de hoquets de colère et qui se termina par une série de grincements, rendus encore plus inhumains par les grands yeux qu'il dardait sur la jeune fille. Celle-ci, affolée et ne se rendant pas compte de l'étrange faiblesse qui l'avait saisie, voulut appeler à elle tous ses nerfs et se redresser contre le monstre. Hélas ! cette vigueur n'était plus dans son être, et plutôt si
elle régnait dans son esprit, elle n'était plus dans son corps. Elle chercha vainement, par un effort suprême, à se soulever, — pas un muscle ne bougea. "Paralysie! " pensa-t-elle, " mon Dieu, sauvez moi, faites moi mourir ! "
Le fou la regardait toujours de la même manière. Soudain il prit une résolution. En deux pas, il fut auprès du lit et se débarrassa de tout ce qu'il portait. Louise s'en trouvait couverte des pieds à la tête. Le fou regagna en toute hâte la chambre voisine, reparut avec un autre amas de bardes qu'il déposa sur le plancher, puis, rapidement, il repoussa la porte, plaça le verrou, et se retournant vers le lit, il bouscula d'un revers de main les objets qui couvraient la figure de Louise pétrifiée, et se remit à rire avec convulsion, tantôt râlant, tantôt grimaçant d'une manière ignoble — enfin donnant le spectacle de la sauvagerie la pluei complète.
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En ce moment, on frappa à la porte, et une voix de femme appela mademoiselle Dauzier.
Le fou jeta un regard vers la porte, parut hésiter un instant, puis descendit par la fenêtre où était placée l'échelle qui lui avait servi à s'introduire.
Une sensation de chaleur brûlante que Louise éprouva derrière les oreilles, lui fit comprendre qu'une réaction s'opérait et que la détente des nerfs amènerait bientôt la vie, le mouvement, le salut.
La voix de la porte s'adressait maintenant à une personne placée dans l'autre chambre.
Le sang revenait aux tempes, le cœur battait à petits coups inégaux. Louise se sentait capable de remuer la tête et les mains.
— Je n'y comprends rien, disait la voix derrière la porte, elle a enlevé toutes les toilettes ; les couvertures du lit sont roulées et jetées par terre, — cette porte est fermée.
— Allons prévenir madame Dauzier, proposa l'autre voix.
Et le silence se rétablit.
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Louise rassembla ses forces, et tenta de se lever. Elle y réussit assez bien, mais une raideui' aux jointures la tenait debout comme plantée dans le plancher. Elle n'avait que trois pas à faire poui' ateindre la jDorte. Ces trois pas pouvaient lui prendre cinq minutes, et d'ailleurs, la pauvre enfant avait dans la tète des éblouissements qui ne lui permettaient point de se diriger en ligne droite vers le but où tendaient tous ses efforts.
Il faisait grand soleil ; une horloge voisine sonna six heures. La noce était pour sept, ce qui, dans nos campagnes, n'est pas regardé comme trop tôt pour une cérémonie semblable surtout en été.
L^n cri d'effroi retentit tout-à-coup dans le jardin, et avant que Louise eut eu le temps de chercher à s'en rendre compte, au milieu de ses idées qui se perdaient et se mêlaient étrangement, le fou rentra d'un saut, par la fenêtre, avec rallm-e d'une bête féroce poursuivie, qui se retranche pour engager le combat. A cette vue, tout symptôme de paralysie disparut, mais
une agitation nerveuse excessive y succéda sans tarder, si bien qu'à voir la malheureuse jeune fille se débattre à outrance, grincer des dents et rouler des yeux éperdus dans toutes les directions, elle semblait chercher à copier le maniaque dont la repoussante apparition venait de lui porter ce dernier coup.
Je ne prolongerai pas un récit fatiguant, bornons-nous à dire que la rage dont le fou était possédé avait besoin d'une victime et que son premier mouvement fut de saisir la main que Louise étendait de son côté, par un instinct de défense. La pauvre enfant s'était affaissée sur le plancher et subissait toujours la crise nerveuse qui s'était emparé d'elle. Les objets n'avaient déjà plus aucun sens pour elle, lorsqu'une vive douleur provoqua un brusque changement. Le fou venait de lui broyer la main avec ses dents. Alors, cédant à une impulsion que je ne puis expliquer, elle se dressa
d'un bond sur ses pieds et attaqua avec la
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furie d'une tigres.se le monstre qui la torturait. On devine que la lutte ne fut pas longue — en quelques instants, la triste victime, rouée de coups, et perdant de nouveau connaissance^ retomba comn^e une masse inerte. L'insensé la 2X>rta sur son lit, jeta par-dessus elle le« bardes qu'il avait amassées, et avisant des allumettes, il tit flamber ce bûcher d'un nouveau genre.
Le lecteur comprend qu^il e^i impossible de retracer cette scène aussi rapidement qu'elle s'est accomplie. Il fallait que ce fut bien rapide eu ett'et, car une douzaine de personnes^ prévenues par le cri du domestique que noms avons entendu, n'avaient eu que le temj)^ de gravir l'escalier, de traverser un corrido-r et la première chambre à coucher. Ernest, qui arrivait juste au moment de l'alarme, avait dépassé tout le monde, et toucha le premier à la porte verrouillée qu'il ouvrit d'un coup de pied.
--Eteignez le feu! comnianda-t-il, en s'élançant sur le fou qu'il frappa assez adroitement pour le renverser.
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Quand on eut éteint les flammes, attaché le fou, et qu'on voulut s'assurer si Louise était vivante ou morte, on s'aperçut que ses cheveux étaient devenus blancs, qu'elle ne parlait point, mais que son gosier imitait les coup.s du timbre de l'horloge qui avait sonné six heures, dong, dong, dong, et que la pauvre enfant avait perdu la raison.
Cela s'est passé il y a déjà longtemps.
Louise n'a pas recouvré ses esprits. Sa mère en est morte de chagrin. Son père passe le reste de sa vie à la veiller et à la faire surveiller. Sa folie est douce, atone, sans mouvement. Les gens du village qui l'aimaient tant et qui se rappellent combien était gaie la demeure du bon M. Dauzier, les plaignent sincèrement, et, désignant aux étrangers le lieu où règne cette grande infortune, ils disent ; ''c'est la maison triste.'" Ces deux mots valent toute une narration.
Si vous visitez jamais la ville d'Ottawa, on
vous montrera, travaillant avec les journaliers, dans l'une des vastes scieries que renferme ce lieu, un homme de belle mine, aux allures excentriques que ses camarades nomment VEcarté. Parlez-lui, il vous étonnera par la correction de son langage, ses manières soignées et la douceur naïve de sa physionomie. Son œil a parfois des reflets singuliers. Vous demandez autour de vous pourquoi cet homme n'occupe point la place qui semble lui appartenir dans la société, et Ton vous répond :
— Ah ! voyez-vous, c'est un ivrogne.
Et vous passez outre, en le plaignant.
Cet homme, c'est Ernest Maillefer, le plus beau garçon de Québec en son temps, le mieux doué de tous ses confrères au barreau, le plus aimable des compagnons, celui dont la carrière s'était ouverte si brillante et qui promettait tant. Le désespoir Ta rendu à demi insensé ; la honte de cette déchéance lui a fait quitter ensuite le cercle où il vivait ; puis l'isolement l'a mené à l'ivrognerie.