‹ Mélanges d'histoire et de littératureChapitre 2 sur 21 · MORDANT MORDU · texte numérisé non relu

MORDANT MORDU

■C/KOCJyz-

Je lâche la bride à mes souvenirs personnels.

Peut-être ne vous amuseront-ils pas autant qu'ils m'égajent encore ajîrès nombre d'années,— c'est assez probable ; — en tous cas, je vous invite à ne point oublier tout le long du récit que " c'est arrivé pour de vrai."

Il n'y a rien qui fasse plaisir comme la lecture ou l'audition d'un épisode que l'on sait être basée sur des faits réels.

Or, il y a des centaines de personnes qui reconnaîtront ce dont je vais parler, et quoiqu'il s'agisse d'événements de peu d'importance, je suis certain de provoquer chez ces témoins du temps jadis, un retour de la franche et bonne gaîté qui servit d'assaisonnement aux scènes que je raconte aujourd'hui.

Je remonte de vingt ans dans mon humble existence et je me vois en face d'une vieille demoiselle à l'œil dur, à la 2>arole brève, à l'accent criard et colère, qui d'une main me désigne la porte et de l'autre... me lance un regard formidable, comme s'exprimait avec emphase notre maître d'école.

Il faut vous dire que, depuis la naissance de mon grand-père, je suis affligé d'un mal terrible. J'ai en horreur les chiens, petits ou grands. C'est quelque chose d'insurmontable, d'incompréhensible, car, je puis dire, avec l'expression populaire, que je n'ai pas l'habitude d'avoir froid aux yeux. A la vérité, ce n'est pas seulement dans l'œil que je sens des défaillances lorsque je rencontre ces quadrupèdes, c'est dans la nuque, dans l'épine dorsale, dans les bras, dans les jambes, partout enfin, et tandis que je passe à l'état de laine cardée, mes cheveux font le contraire, ils raidissent, — si bien qu'en ce moment on pourrait s'y ti'omper et les

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prendre pour faire des bagues de crins. Ah ! vrai comme j'ai Thonaenrde vous le dire î

Comi^rencz-vous cela ? Avoir jjeur d'un chien gros comme le poing et qui peut-être ne mordrait pas une mouche. C'est une conduite insensée de la part de mes nerfs et j'en suis encore à me demander pourquoi et comment il se fait que je ne parvienne point à me rapatrier avec '' l'ami de l'homme ", le chien. Mystère !

L'aventure commença un Dimanche, comme je passais devant la demeure de la famille Huart, dans la ville des Deux-Grèves, Bas-Canada.

Je m'en allais sur le trottoir de la rue F., chantonnant selon mon habitude. Tout-à-coup il m'arrive sur les pieds un peloton de poil gris, avec accompagnement d'aboiements, de grognements et de trémoussement extraordinaires !

Avant même d'avoir reconnu Turc, le vilain barbet chéri de mademoiselle Huart, les trentesix mille fibres de mon être avaient reçu le

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choc électrique et je cherchais un endroit du paysage pour m'évanouir.

La petite bête était îà, qui se démenait autour de raes jambes et qui jappait à pierre fendre.

Kivé au sol, l'air attéré et le cœur gros comme la cathédrale, je tremblais et suais la peur de tous mes membres.

En ce moment, une demie douzaine de petits coup secs frappés à la vitre de l'une des fenêtres du salon de la fam.ille Huart, suspendirent brusquement les démonstrations de cet animal de Turc et mon œil reconnaissant put distinguer à travers la fenêtre, la tête blonde d'une fillette de douze ans qui venait par ce signal de rappeler le chien à son devoir, et de me rendre un peu à moi-même.

Mon bourreau fila vite et prestement, l'oreille basse, la mine honteuse, et oj^éra sa retraite par la porte ouverte de la cour.

Mais à peine avait-il disparu que, soudain, mes muscles retrouvèrent leurs forces, plus que leurs forces, — et me voilà doué d'un courage de lion ! J'eusse enfoncé un bataillon... de chiens.

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Sans plus tarder, je me précipite dans la cour, je ramasse une sorte de baguette flexible que le hasard me présente et je tombe comme une foudre de guerre sur Turc, qui se blottit dans la porte de la cuisine. Ce que je lui donnai de coups n'a jamais été compté, mais il est évident que je tapais autant dans la porte que sur le dos du monstre, dont les cris eurent bientôt alarmé le voisinage.

La porte de la cuisine s'ouvrit bientôt au ?\iilieu d^m vacarme indescriptible causé par les pleurs et les gémissements de toute la famille, sans compter la musique du chien.

Celui-ci fonça dans la maison et je me trouvai en face des tîuart.

Il y en avait des petits, et de plus petits ''encore ; les uns étaient des filles, d'autre des garçons. Quelque uns pleuraient 5 celui-ci cherchait un bâton pour m'assommcr, le reste m'accablait d'injures. Ils étaient onze, tous en furie. Là-dessus, pas un homme — mais il y avait une femme, et elle en valait plus d'un qui se montre fier de porter le pantalon !

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Miséricorde, mes bon amis ! Elle me dardait ses prunelles jusqu'aux os...

Et c'est ce qui vous explique cette phrase de toiit-à -l'heure : "je me vois en face d'une vieille demoiselle à l'œil dur, à la parole brève, à l'accent criard et colère, qui d'une main me désigne la porte et de l'autre..." Yous savez ?

Battre en retraite me painit fort à propos.

J'entrai chez moi, et, après avoir raconté ma prouesse, ma mère me dit :

— C'est une bonne affaire — tu n'auras plus peur des chiens.

Et dans mon cœur je m'en réjouis.

Le lendemain un homme vint me trouver- — Vous avez été mordu par le chien de Melle Huart, m'a-t-on dit, et je désire savoir si dans la poursuite que vous allez intenter naturellement, il me serait perinis de vous servir de témoin.

—Mais, mon brave homme, je n'intente aucune poursuite ; je n'ai point été mordu !

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— Pas possible ! C'est pourtant la rumeur...

-—Hé, hé ! j'ai peut-être été mordu, en effet ne jurons de rien, — et à propos de jurer que pourriez-vous dire à l'appui de ma cause !

— Monsieur — et l'homme se passa la main droite dans les cheveux, tandis que de la gauche il s'appuyait sur le bord de la table où j'écrivais, pour rapprocher sa bouche de mon oreille et me parler en confidence — Monsieur, je me nomme Gabriel Tigruche et le printemps dernier j'ai étë mordu à la jambe de mon pantalon par le chien de mamzelle Chose.

— Eh ! bien. Avez-vous montré votre blessure à un médecin, lors de l'accident ?

— C'était dans mon pantalon, je vous le répote, mais il y a le gros Larivé qui a montré la sienne au docteur Chose.

— La sienne, quoi ?

— Son mal... que le chien lui avait fait... trois jours avant moi... dans le gras delà jambe... et le docteur Chose...

— Le docteur ?..,

— Cart.

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— Bon, le docteur Carter l'a soigné ?

— Justement. Et plus que cela — il l'a guéri.

— Je m'y attendais...

— Plaidez-vous, sauf vot'respeet ?

— Pas du tout — ^^jc vous ai fait parler par pure curiosité. Je vous remercie de votre offre ; portez-vous bien, lui dis-je en le reconduisant.

J'avais hâte de voir le gros Larivé, tout de même. Puisqu'il avait été mordu, il était mon allié naturel. JJe plus c'était un tier chicanier que ce gaillard, et j'augurais beaucoup de son appui, au cas oi^i les hostilités éclateraient.

J'allai donc le voira sa tannerie et lui exposai mon affaire. Il me répondit en peu de mots :

— Je dois de l'argent aux Iluart — ce sont des corbeaux pour leur débiteurs— je n'ai pas voulu m'attirer leur vengeance — ^je me suis tenu coi, bien que mordu — ^je vous conseille d'en faire autant, vous qui ne l'avez pas été.

C'était un sage avis. Je me calmai. Huit jours se passèrent au sein d'un bonheur sans mélange. ]\ra grande joie provenait de ce que

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j'avais enfin surmonté l'intolérable penr que me faisaient éprouver les chiens.

Les chiens ! L'un des fléaux que nous subissons avec le plus de naïveté ; un mal qu'on pourrait supprimer par un décret de trois lignes, et ce2:)endant on n'en fait rien. Les chiens ! la terreur du passant, la misère du dormeur ; l'épouvante des chevaux ; l'ennemi de la tranquillité publique, en un mot. Les chiens ! bêtes féroces que vous entretenez dans vos maisons, qui mordent vos amis, qui vous mettent en gribouille avec la moitié de vos concitoyens, et finissent, bien souvent, par mourir enragés, après avoir mené sous vos auspices une vie de corsaire, une existence de bandit dont vous êtes responsable en toute conscience.

Abordons le sujet avec franchise. Est-il un homme qui avoue, au premier mot, la peur que les chiens lui font éprouver ? î^on. Mais si vous poussez vos questions un tant soit peu, trouverez-vous quelqu'un qui consente à reconnaître que ces animaux constituent une nuisance pultliquc ? Oui. Tout le monde vous

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le dira, car tout le monde en subit les inconvénients,— mais il est de mode d'aimer les chiens, et, à cause de cela, on se laissera manger tout vivant plutôt que de paraître avoir souleur. Voilà un orgueil bien placé, et qui nous honore !

Tournez-vous un coin de rue, en même temps qu'un dogue qui arrive en sens inverse, — l'animal vous montre les dents pour attester qu'il est mécontent de la surprise que vous lui faites. Jetez-vous de côté, livrez passage, autrement, je ne donnerais pas un liard de vos mollets.

Vous parcourez le trottoir dans un endroit bordé de boue ; en travers de votre route il y a un chien qui se chauffe au soleil. Eh bien ! vous descendez dans la boue, tout simplement, parceque vous aimez les chiens. Si votre meilleur ami vous jouait un tour pareil, quel ressentiment vous en éprouveriez ! Oh ! les chiens ont bien du bonheur !

Avez-vous vu, cent fois sinon plus, à la porte d'une maison quelque commissionnaire arrêté

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tout trembhiiit, incapable d'entrer pour livrer son message, n'osant retourner sur ses pas, parcequ'il aurait à revenir ? Il y a un chien sur le seuil, un gentil animal la gueule ouverte grondant du fond de sa gorge, un '' gardien fidèle " du logis, une brute qui geriQ mais qui n'en est pas moins gardée avec amour par ses maîtres.

Vous est-il arrivé de laisser tomber votre gant ou votre canne ? Dites-moi, si vous avez pu les ramaseer, dans le cas où il y avait un chien à cent pieds à la ronde ! Cela ressemble trop à une manifestation d'hostilité ! L'animal saute sur vous, parcequ'il vous croit prêt à lui lancer une pierre. Comme c'est agréable ! Fort heureusement on pardonne, attendu qu'on aime tant les chiens !

Et le soir ! Si vous mettez le pied sur la patte ou la queue d'un mâtin étendu dans le chemin, vous en serez quitte pour calculer dans vos chairs la longueur des dents de l'animal.

Si vous poussez la complaisance jusqu'à faire un détour pour éviter les attaques de cet autre

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qui patrouille dans la rue où vous êtes, bien souvent il vous suivra, et vous finirez par chercher refuge dans quelque maison du voisinage dont les gens '* connaissent " votre poursuivant. On aime tant les chiens que ces ennuis, répétés quotidiennement, semblent choses naturelles et qu'on les endure avec une certaine grâce. La sottise humaine est grande !

Et la nuit ! Les chiens qui jappent, qui se battent, qui hurlent, et qui tiennent tout un quartier en éveil ! Tout le monde en souffre ; personne ne réagit contre cet abus. On aime les chiens.

Je voudrais bien savoir quel est l'individu assez puis,sant pour se mettre au-dessus de la loi qui protège les personnes. Un propriétaire de chien peut s'arroger cette scandaleuse liberté. Tout lui est permis. Son animal vous forcera à patauger dans la boue, parfois à vous réfugier dans les portes cochères ; ou encore il déchirera vos habits, fort bien, il en a le droit. Si vous vous plaignez, vous êtes un mal-a2:)pris, vous n'aimez pas les chiens, — tout est dit. Vous

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contiiiaerez à être traqué, harcelé, qu'importe ! Vous n'aimez pas les chiens, et les chiens vous le rendent ! C'est cela même, — seulement, si on voulait être francs, on déclarerait que \)Qvsonno n'aime les chiens et que les chiens sont rci^ardés avec raison par tout le monde comme un fléau public. J'en conclus que si un chien qui vous attaque était tué sur le coup, ce serait une belle occasion offerte à son propriétaire pour aller en cour de justice faire constater le droit qu'il croit avoir de molester les passants. Si ce propriétaire trouve un juge qui lui donne le dessus, — j'espère qu'un jour de gala, ce même" juge verra venir à lui l'animal reconnaissant, lequel posera sur les basques de son habit deux pattes vaseuses et lui léchera la figure en signe de fraternité.

Comme en ce temps-là j'avais un ami tout dévoué, qui tenait la plume des faits-divers dans le Nouvelliste, journal de notre localité, nous ne

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fûmes pas étonné ni lui, ni moi, de voir apparaître dans cette feuille, à coté de l'histoire de Riquet-à-la-Houpe jîubliée en feuilleton, l'entrefilet suivant :

" Des plaintes fréquentes sont portées contre le chien de Mr. H...t, de la rue des F.. .et nous savons de bonne part que si 3Ir. Hu... ne muselé pas son animal de Truc, il pourra en résulter de graves conséquences pour le dit Mr. H...rt et son favori mal peigné."

Quatre lignes qui renfiermaient à la fois une menace, un avertissement désagréable, deux tentatives de calembourgs, et la divulgation du nom du propriétaire de la bête incriminée, — c'est un exploit littéraire assez remarquable, aussi eûmes-nous le plaisir d'en entendre beaucoup parler de par la ville. Depuis cette époque, j'ai manié la plume à mon tour, mais je ne me suis jamais revu à pareille fête. Ah ! les premières émotions !

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Cette pierre lancée dans son jardin, eut pour résultat de piquer au vif la tribu des Huart. Pas timides du tout ces gens-là î Mon ami et moi, nous ne laissâmes pas d'en être un peu ébranlés. Nous avions compté sur l'effet apj^latissant de l'article, et des nouvelles nous parvenaient de toutes parts que le chien allait devenir plus libre et plus menaçant que jamais.

N'importe ! me disais-je en mon particulier, j'en ai pas peur, et s'il se trouve de nouveau sur mon passage je " l'organiserai " de la belle façon, comme dit...

J'en étais là de mes résolutions, cheminant à petit pas sur la rue des F., lorsque, sans avoir entendu le moindre bruit, je me sentis pincé un peu au dessus du talon. Je me tourne. Horreur ! c'est Turc qui a saisi ma botte de ses dents aiguës et qui l'a transpercée, — fort heureusement sans toucher mon cuir à moi. La vilaine bête s'enfuyait déjà à travers la rue, ce qui était une précaution inutile, caries saccades de mes nerfs recommençaient et je n'aurais pas

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même été capable de l'empêcher de ponctionner mon autre botte.

Je n'étais donc pas invulnérable, ni au cœur ni au talon !

Je réfléchis vingt minutes, une demi-heure, une heure, et je me décidai à aller frapper à la porte des Huart, à tout risque. ..en compagnie d'un camarade qui ne craignait ni chien, ni Huart, ni diable.

Il faut voir la réception que nous fit l'aîné des trois vieux frères Huart, avec sa robe de chambre sale, ses lunettes sur le front et sa barbe bleue à moitié rasée !

— Ah ! vous venez m'avertir de surveiller mon chien ! Oui-dà ! Eh bien fichez-moi la paix, et lorsque vous aurez été mordu, allez vous plaindre au greffier de la paix i...

Et v'ian 1 la porte nous retomba sur le nez !

J*étais furieux. Il y avait de quoi. L'entrefilet du Nouvelliste dansait devant mes yeux en caractères gros comme le bra&.

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— Que vas-tu faire ? hazarda mon ami.

— Je m'insurge, je me révolte, je cours à la cour demander justice à la justice — je veux plaider !

— Plaidons, plaidons, appuya mon ami, riant de mes phrases échevelées et de mon air ahuri.

— Plaidons !

Nous disions cela à peu près comme on déclame au théâtre.

'* S'il faut mourir, mourons en braves ! "

— Quel âge as-tu ? demanda mon ami.

— A peu près vingt-trois ans. Pourquoi cette question ?

— Pour savoir si tu es " sous puissance de tuteur," comme on dit,

— Sois tranquille, si je n'ai i)oint de père, j'aurai un avocat,

— Cela va de soi. Lequel ?

— L'un des quarante (pas de l'Académie) qui font l'ornement de notre ville. J'ouvrirai mon cœur à Pambrin, un madré, tu sais.

— Bonne idée ! Celui-là donnera du fil à

détordre et à retordre aux Huart de tous les calibres.

Xous allâmes donc consulter Pambrin, qui d'abord s'amusa beaucoup de notre projet, et finit par me dire :

— Allez voir le greffier de la Paix^ contez-lui votre affaire, puis venez me dire ce qu'il aura décidé.

Le greffier nous traita avec une cordialité que je pris pour de l'intérêt. Je ne voyais pas pourquoi l'univers entier ne prendrait pas fait et cause pour moi.

— J'arrangerai cela, me dit-il amicalement, la figure ornée de son plus gracieux sourire. M. Huart, aîné, recevra cet aprôs-midi un petit billet.

Ces deux derniers mots furent soulignés par un salut qui termina l'audience.

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— Vous y êtes ! exclama Pambrin, après avoir écouté mon rapport. Vous vouliez plaider, eh bien vous y êtes !

— Pardon, lui dis-je, il me semble qu'au contraire M. le greffier s'arrange pour faire marcher cela à la douce. Il compte bien pacifier les Huart...

— Les pacifier !... et avec une ** notification" encore. Ah ! vous ne les connaissez pas ; le greffier ne les connaît pas non plus. Vous vouliez plaider, eh bien, vous plaiderez, — nous allons rire !

— Qu'ai-je à faire maintenant ?

— Restez tranquille jusqu'à ce que l'on vous dérange. M. le greffier ne vous a-t-il pas dit que cela ne serait rien !...

Et il riait plus fort.

L'avocat avait raison, il n'y eut pins rien... durant onze jours, mais au bout de onze jours il y eut quelque chose qui remit le feu aux poudres.

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C'était en hiver, au mois de février. Un voile blanc couvrait la terre, comme disent les poètes. Je cheminais tranquillement le long du jardin de mes persécuteurs lorsque je reçus une raffale de pelletées de neige en pleine figure. Les cinq ou six enfants Huart, garçons et filles, m'avaient tendu cette embuscade, et pour couronner ma défaite ils me lâchèrent sur les talons le hideux Turc, mon cauchemar, ma bête noire. Je faillis étouffer de colère, de neige et d'épouvante.

Une demie heure après j'étais chez le greffier.

— Vous les avez joliment pacifiés ! Me voilà accablé par toute la famille. C'est une vendetta. Je vous avais pourtant dit que je voulais plaider...

— Je vois qu'il faudra recourir à ce moyen, en effet, mais vous vous apercevrez par la suite que je ne vous ai pas nui en écrivant à ces genslà. Au contraire f Maintenant, je vais recevoir votre déposition en justice, parlez.

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La déposition formulée, signée et paraphée, je me rendis chez mon avocat. Celui-ci ne riait plus ; il m'écouta, me fit des questions, puis hochant la tête d'un air capable il conclut en disant :

— N'ayez pas peur, ça va marcher !

\^ous devinez que je le revis souventes fois dans les six jours qui s'écoulèrent jusqu'au procès et que nous nous préparâmes à livrer un combat héroïque devant le banc des magistrats.

Ce qui contribuait beaucoup) à soutenir mon courage, c'était le nombre étonnant de personnes qui avaient été mordues, ou qui avaient failli l'être par ce terrible Turc. Tout ce monde voulait être appelé à servir de témoins à charge. Je fis lancer quarante-quatre subpœna.

Enfin l'aurore du grand jour parut à l'horizon. Je me rendis au palais l'un des premiers. Notre affaire était connue ; tous les flâneurs s'y étaient donné rendez-vous.

liCS deux aînés des Huart y étaient déjà et

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avaient l'air affairés au passible. Ils tenaient chacun une liasse de papiers à la main, la consultaient avec ardeur, me regardaient avec des yeux farouches, et allaient de tous côtés dans les bureaux du greffe de la Paix, parlant aux employés, comme des généraux qui se préparent à livrer une grande bataille. J'en était tant soit peu énervé.

3Ion avocat, toujours moqueur et sûr de luimême, se tordait la moustache et répétait en levant tantôt une épaule, tantôt l'autre : " les blagueurs ! tas d'idiots! à quoi cela peut-il leur servir? etc."

Ces commentaires charitables de mon défenseur légitime et attitré, ne laissaient pas que de m'inspirer une certaine quiétude.

Deux magistrats prirent place au banc décoré des armes royales, et la séance s'ouvrit.

Le gi-efRer donna lecture de ma déposition. Il y eut d'autres formalités, dont le souvenir ne me revient jDas en ce moment, puis les défendeurs furent appelés à s'expliquer.

Le premier qui se leva fut Xicet Iluart.

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Mon avocat le fit asseoir aussitôt, sous prétexte que la personne nommée dans le corps de l'accusation était l'ainé des deux Huart présents, désigné sous le petit nom de Patrick.

J'ai oublié de dire que mes adversaires sont d'origine Irlandaise. Ils parlent notre langue d'une manière parfois inintelligible, ce qui ne contribua pas peu à éga^^er notre procès.

Patrick s'approcha du livre sacré, que lui remit le greffier et obtint la permission de ne s'expliquer que sous serment, ce qu'il eut pu éviter, m'a-t-on dit, en sa qualité de personne incriminée. Mais il voulait nous jeter de la poudre aux yeux.

Ce qu'il raconta au tribunal fut la révélation détaillée et embellie de toutes les escapades que j'avais commises dès ma tendre enfance.

J'avais, disait-il, semé la terreur dans mon quartier, dès l'âge de six mois, avant de porter ma première culotte. Le nombre de petits Huart à qui j'avais poché les yeux était incalculable. De plus, mes courses dans le verger de cette intéressante famille dénotaient une pente

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alarmante au brigandage. J'étais, en un mot, le pire sujet du canton.

— Mais le chien ! interrompit mon avocat, le chien a-t-il donc hérité des griefs de votre race, que vous nous racontiez ces misères à propos de Turc que je vois là devant vos pieds ?

Nicet eut en ce moment une inspiration redoutable pour ma cause. Il se pencha, empoigna Turc par le chignon du cou et le présenta à l'audience au bout du bras.

J'avais lu les Plaideurs^ de Racine, et la scène des petits chiens était encore toute fraîche à ma mémoire. Je vis bien aussi que nombre de gens se la rappelaient, car l'hilarité se répandit incontinent parmi les spectateurs.

— Calmez-vous, monsieur, dit l'un des magistrat-*, (celui des deux qui contenait le mieux son envie de rire,) la cour vous donnera le temps de vous expliquer.

— Je veux beaucoup riposta Nicet très-agité, prouver à vous, que le chien n'est pas malicieux...

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— Tout à l'heure, monsieur. Faisons d'abord comparaître les témoins.

Nicodème Tatouche, interpellé par le greffier se présenta. Il jura des deux mains que Turc était un monstre qui répandait la désolation dans la ville, et que la paix publique exigeait des mesures de rigueur.

Là-dessus, Nicet empoigna de nouveau les poils gris de Turc, mais son frère Patrick s'interposa et demanda la parole. Le tribunal le pria de patienter.

Joseph Malou, déposa solennellement que, sous ses yeux. Turc, le même chien qui était là, avait arraché deux cerceaux de la crinoline d'une ménagère qui se rendait au marché...

Nicet lança un oh ! ! qui fit bondir les juges sur leurs tabourets, puis il réempoigna le collier de Turc... mais sur un geste impérieux du greffier et au cri de Silence ! de l'huissier de la cour, il lâcha tout et retomba sur son siège.

Barnabe Bariboau vint ensuite déclarer que la partie la plus nécessaire de son pantalon était restée un jour en plein midi, entre les dents de cette animal euragé.

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— Pas vrai ! exclama Patrick...

— Yous mentir ! hurla Nicet.

— Silence, messieurs ! entonna le crieur.

— Ah ça, dit mon avocat en goguenardant, lequel des trois est le plus enragé ?

— Silence, messieurs !...

Un autre témoin est interrogé. C'est Baptiste Graillon, qui n'y va pas par quatre chemins et qui raconte qu'à sa connaissance plus de dix personnes ont été mordues par le chien des Huart.

— .Je pense, observe tout haut mon avocat, qu'en voilà assez, et que la cour n'a pas le dessein de pousser la preuve jusqu'à la comédie, car je vois à son allure que M. Patrick est sur le point de s'emporter encore une fois...

— Le chien il être bon garçon ! rugit Nicet, il a mordu pas du monde, mais des vaches et des chevals et des filles...

La colère du cher homme et son langage étaient d'un bouffon achevé, aussi tout le monde éclata-t-il de rire, y compris les magistrats.

Au bout de quelques minutes de délibération,

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la 2:>arole fut accordée à Nicet qui décidément se constituait l'avocat de la défense.

— Votre Honneur, dit-il avec véhémence,... venez ici. Turc... vos Honneurs sont appelés pour juger un chien de bonne volonté... Turc, venez ici monsieur,... et vous ferez justice à mon famille qui a du chagrin beaucoup du scandale... venez plus proche, ma pauvre chien... et encore pour oune garçon qui a volé mes cerises et graffigné mon porte de la cuisine avec une gaule de merisier, et mon femme et mes filles qui ont des peurs sans compensation pour le trouble et les jappements du chien quand il passe dans la rue le jeune homme ou bien des vaches...

Ici, Pambrin éclata de rire, donnant le branle à un concert de cris et d'exclamations joyeuses auquel l'auditoire entier prit part à cœur joie. Nicet et Patrick étaient furieux ; ils gesticulaient, parlaient, à tue-tête, me menaçaient du poing, tandis que Turc aboyait de toutes ses forces. Naturellement, l'haissier nous lançait des Silences ! à faire voler les vitres en éclat.

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— Si la cour le permet, demanda humblement Pambrin, M. Huart reprendra maintenant son plaidoyer, nous avons assez ri pour le moment.

— Allons, messieurs, intima le plus grave des deux juges, procédons, la cour n'a pas de temps à perdre.

Nicet avait continué de s'agiter démesurément, il était violet de dépit et sa voix tremblait de la plus drôle de façon. Néanmoins, comme il avait réservé ses grands eifets oratoires pour la tin, il reprit.

— La justice de ma chien est considérable et pas di'ôle beaucoup,... venez ici. Turc, que les Messieurs considèrent par vous-même le mérite des accusations.

Alors, à notre profond ébahissement, nous le vîmes saisir Turc par les deux oreilles et le secouer au bout de ses bras tendus...

— Silence ! silence ! ! se hâta de crier l'huissier, croj'ant bien que les rires allaient recommencer.

— Si ma chien était maligne, je pi-opose ta Vos

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Honneurs qu'il voudrait bien me mordre pour le traitement que je lui gratifie.

— Monsieur, dit sévèrement l'un des magistrats, cessez ce badinagc ; si vous n'avez rien de plus à démontrer, la Cour va se retirer pour prendre une décision.

Un moment de calme absolu succéda à ces paroles. Xicet reposa sur le plancher lentement et comme à regret, sa victime qui semblait trèsmal à l'aise et surtout rageuse en diable.

En ce moment, le greffier se leva pour prendre une plume sur un pupitre voisin. Turc fit un bond en avant, et aussitôt le greffier en fit un autre en arrière — il était mordu au mollet, mordu à pleines dents !...

Ce qui se passa sur ce coup est facile à comprendre. Avec peine et misère, on parvint à rétablir l'ordre, mais ce fut pour entendre la Cour prononcer la sentence suivante :

'* La cause est entendue. Le propriétaire de Turc, le chien ici présent, est tenu de tuer cette bête dans un délai de vingt-quatre heures et de payer les frais encourus dans cette cause."

Victorieux ! j'étais victorieux !

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Yoiis croj'ez j^eut-êtrc que mon histoire t-o termine ici. Pas du tout !

Les frères Huart possèdent une grande fortune, et avec cela ils jouissent d'un caractère qui les pousse sans cesse vers la chicane et les démêlés judiciaires.

Tracassiers et toujours à l'affût des cancans, ils passent pour très-dangereux dans notre paisible ville, et la lutte que j'avais entreprise contre eux me faisait regarder comme un témé. raire à qui les Huart feraient pa3'er cher son audace. Il en était résulté que je devenais l)resqu'un personnage, ou du moins le phénomène du jour. Quand on sut que j'avais gagné mon procès, je me trouvai pour tout de bon l'homme à la mode.

Ce que j'entendais raconter sur le compte de mes adversaires ressemblait fort à du dénigrement ; malgré cela, je ne pouvais me refuser

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de croire qu'il y eut au fond de la chronique populaire une pointe de vérité bonne à recueillir. Leur grand-père et leur père avaient commencé et complété en se succédant, la fortune qui les rendait si fiers, mais ils avaient laissé autre chose que des écus au soleil : c'était une réputation de plaideurs dont les anciens du canton ne parlaient jamais sans frémir, car presque tous avaient été pris ou avaient eu quelqu'un des leurs pris dans la machine à procès de ces deux marchands avides. Il y a quarante ans, lorsque je volais les cerises du jardin des Huart, je me rappelle l'eifroi que répandait leur nom et je ne faisais preuve de courage en fourrageant leurs plates-bandes que pour obéir au besoin que ressentent les enfants d« voir de près le danger.

Et que de plaintes n'avais-je pas entendu formuler contre ces voisins incommodes ! L'un avait vu les Huart couj)er effrontément les branches basses de ses arbres d'ornement, les apporter dans leur maison et s'en servir pour chasser les mouches. Un autre avait fini par

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vendre sa résidence parceque les fumiers et les vidanges de la cour des Huart se retrouvaient en tas, à périodes fixes, devant sa porte^ Celui-ci avait vu la pelouse verte qui borde d'un coté sa demeure déchirée, enlevée en larges bandes par le jardinier des Huart. Enfin, un jour, les Huart, mettant le comble à leurs vexations, avaient planté tout le long des clôtures de leurs proj^riétés une rangée de clous pointus ..disant que c'était pour empêcher les chiens errants de s'y frotter et de ternir la peinture. Ils ne tenaient pas compte des robes mises en lambeaux par cette appareil insolent. Procès sur procès, rien n'y faisait. Les citoyens n'avaient pas plutôt fait disj)araître une nuisance que les Huart en inventaient une autre. Et les procès de recommencer !

Pourtant, si les trois frères ont hérité de l'argent de leurs pères et de leur réputation de mauvais coucheurs, ils sont loin de soutenir efficacement les luttes qu'ils entreprennent. Peu habiles, ils commencent par se compromettre, ou bien ils ternaineat l'affaire par dob

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emportements et des actes du genre de celui dont je viens de vous donner un aperçu à propos de mon procès. Ils n'en restaient pas moins, îiu temps où je vous parle, des voisins hargneux €t détestés ; des citoyens incontrôlables et repoussés de partout ; des hommes d'affaires que l'on fuyait, et pardessus tout des bonnes v^iches à lait pour 1-es avocats qui s'amusaient en premier lieu à leur voir commettre mille bévues et en second lieu à leur fairo solder des mémoires de frais bi-en corsés.

Six mois dniunt, je vécus de ma gloire. Un pareil succès avait réjoui tant de monde que toute la ville m'en voulait du bien. Vous avouerez, lecteur, qu'au début de ce récit je jouais un rôle infiniment modeste. Maintenant j'ai pris de l'importance et, disons-le sans i-etard, je ne dois pas m'arrêter là.

Des événements nouveaux vont me conduire,— toujours à lu ix3morqu<j d-es Huai-t, —

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jusqu'aux pieds du... mais n'anticipons pas, et déroulons notre histoire de fil en aiguille.

Au bout de six mois, tombait la fête de St Jean-Baptiste. La feuille d'érable à la boutonnière, je me rendais sur la place publique pour écouter les orateurs. Tout-à-coup, que vois-je ? Turc 1 Turc en chair, en os et en poils, avec ses dents blanches qui se dressent de mon côté. Il me reconnait, le traître ! Il n'était donc pas mort ! Pas mort, — et le jugement du tribunal ? J'en perdis aussitôt le sentiment du patriotisme dont j'avais fait provision pour la journée, et je me laissai entraîner au ressentiment que cette surprise ravivait en moi.

Turc suivait un jeune homme, fils de Patrick Huart, lequel jeune homme s'appelle Sabrant, à cause de ses goûts pour la milice... de réserve, et n'est pas la crème des camarades.

A la vue de Turc, mon sang ne fit qu'un tour, je levai la canne que je tenais à la main, mais

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Sabrant leva la main et me défia de toucher à son chien.

Je ne dirai pas tout ce qui suivit, mais je vous assure que je ne fis aucun usage de ma canne. — Seulement la volée qui menaçait Turc, tomba au compte de Sabrant. Ce n'est pas tout. Comme après la défaite de son protecteur, le chien filait, la queue serrée, vers la demeure de ia famille, je le suivis et le rejoignis.., dans la salle à manger. Oui, dans la salle à manger, sans compter que la table venait d'y êti^e dressée pour le dîner et que la maison n'était pas vide de ses occupants habituels. Turc criait comme un misérable qu'on .égorge, mais je ne cessais de frapper. Se fouiTait-il sous un meuble, je renversais le dit meuble, et tape ! De cette manière je culbutai la table avec tout ce qu'elle portait, les chaises et un petit buffet. Vous dire les j^éripéties de cette course et de cette bataille est impossible. Je dis " bataille " parce que les Huart étaient accourus au bruit et cherchaient à s'emparer de moi — ce qui n'était pas chose facile, je vous prie de le croire.

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Cependant; au passage. Nicet me planta son poing sur la mâchoire ; — en revanche je le renversai sur une pile d'assiettes qui s'en trouvèrent fort mal accommodées. Bref, cette situation insensée devenait trop critique, — je montai quatre à quatre l'escalier, et, avisant une fenêtre, sautai de là dans la rue, au nez des Huart abasourdis.

Sept minutes plus tard j'étais au palais de justice, — la feuille d'érable en loques, mais le cœur armé d'une éloquence foudroyante.

Vous devinez si je signalai au greffier le mépris de justice dont mes ennemis s'étaient rendus coupables en conservant la vie à un chien condamné à roort !

Nouvel appel en cour. Cette fois, le tribunal me fit intervenir comme témoin. J'avais vu Turc vivant. On le mena devant les magistrats, qui le firent tuer séance tenante par un constable ; les Huart i^ayèrent une amende de cinq louis.

Je triomphais encore une fois. Hélas ! je ne songeais point au revers de la médaille !

Le surlendemain, je reçus un papier qui me causa un étonnement incommensurable.

J'était tenu de me présenter en Cour, le 15 du mois suivant pour répondi^e de ma conduite dans l'affaire du bris de meubles, etc., et me voir condamner à payer deux cents louis pour ce fait d'armes. Le papier disait cela.

Décidément, mes affaii*es se gâtaient. Les Huart n'étaient pas contents de la cour des magistrats, ils me forçaient à affi-ont^r la *^ grand' Cour " comme on dit

Dans ce désarroi, j'eus recours à Pambrin.

— Bah ! dit-il, soyez tranquille, ça va marcher.

Comme il m'avait déjà dit cela, lors de mon premier procès, je repris vigueur et je pus jouir de la notoriété que cette nouvelle phase de mon aventure de chien me valait dans le public. Le Nouvelliste publia sur ce sujet des articles à haute pression.., qui sortaient de ma plume.

Nous nous donnâmes une peine infinie )K>ur

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braver la tempête en bonne condition. Cette fois, le danger était de mon côté, car j'avais commis ce que l'on appelle une effraction, ou quelque chose aj^prochant. J'avais effrayé et fait pâmer une quantité de personnes, brisé des choses qui se payent cher au magasin, et poché les yeux de Sabrant d'une manière pitoyable.

Pambrin plaida admirablement. Les Huart se donnèrent un mal énorme... pour gâter leur cause. Les juges décidèrent que, sans le premier procès, tout cela n'aurait pas eu lieu, et par conséquent qu'ils renvoyaient la plainte avec frais et dépens.

— Vous verrez, me disait mon avocat, sortant de l'audience, que ces enragés n'en resteront pas là. L'affaire leur coûte cent louis, ils vont la porter en Cour d'Appel... et perdre encore quelques centaines de louis.

— Yous m'épouvantez, lui dis-je.

— Bah ! laissez donc, nous allons rire — et du reste, ne voyez-vous pas quel intérêt toute la

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ville prend à ce débat ; — allons jusqu'au bout, que diantre ! ne gâtez point un si beau jeu, et soignez vos articles au Nouvelliste.

En effet, nous allâmes à Québec, en Cour d'Appel... et les Huart perdirent encore une fois la cause. Ce qui les froissa davantage, c'est que j'avais répandu dans la ville des Deux- Grèves un millier d'exemplaires imprimés du factum de ma défense. On y lisait des choses ineffables, calculées pour soulever la population...par un fol accès de gaîté. Pambrin, loustic et habile écrivain, en avait fait un chefd'œuvre de malice et de taquineries. On y lisait même que Patrick Huart avait omis de mentionner que Sabrant fut son fils légitime.

Les bruits courants en ville ne se rapportaient plus qu'à ce procès fameux. L'étoile de Patrick, Nicet, Turc et Sabrant s'obscurcissait rapidement. La mienne brillait du plus vive éclat. Je faillis passer rédacteur-en-chef du Nouvelliste^ car en oc pays, on s'imagine que tout le monde

peut écrire convenablement dans les gazettes. Il est vrai que je faisais la chronique légère, mais je ne me sentais point de force à bâcler les articles de la grosse politique. Je refusai le fauteuil. On crut que j'étais modeste.

Il est temps que je termine, mais auparavant laissez-moi vous dire le plus étonnant des traits de cette histoire. Peu de mots suffiront.

Les Huart avaient entrepris de me réduire ; ils avaient déjà dépensé une forte somme pour cela.

Ils mirent une somme encore plus forte au jeu et la perdirent également.

— Comment cela ? direz-vous.

— Vm ajDpelant de la décision de la Cour de Québec, devant le Conseil Privé de Sa Majesté, à Londres !

Et voilà ce qui m'a valu l'honneur d'être conduit au pied du trône, — à la remorque des Huart.

Savez-vous ce qui se passa au Conseil Privé en cette occurrence ?

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Non ? Eh bien, je vais vous le dire : Le Conseil Privé refusa net de s'occuper de l'affaire !...

Les plus mordus dans ce long débat ne furent point les victimes de Turc, mais bien ses maîtres.

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