‹ Mélanges d'histoire et de littérature religieuseChapitre 72 sur 109 · Tet II Thess. [ et II Cor. Gal. Rom · texte numérisé non relu

Tet II Thess. [ et II Cor. Gal. Rom

Quant à la circoncision de Timothée, saint Paul applique, en la personne de son futur coopérateur, le principe sous son autre aspect. « Je me suis fait pour ceux qui sont sous la Loi, comme si j'étais sous la Loi, afin de gagner ceux qui sont sous la Loi. » En nous racontant le fait, les Actes suggèrent, du reste, ce motif. « Et l'ayant pris, il le fit circoncire, à cause des Juifs qui étaient en ces contrées !, » Suivant sa méthode, dans ses missions, saint Paul commençait par aller prècher dans les synagogues. Or, il ne pouvait en ouvrir l’accès à Timothée, qu'il voulait prendre pour compagnon et coopérateur, qu'en le soumettant à la coutume traditionnelle et nationale, en soi indifférente. C'était une mesure de prudence, prise dans un cas où saint Paul jugeait que la vérité de l'Évangile n’était pas engagée. Sans doute, cette mesure donnerait peut-être lieu à des interpréta-. tions fâcheuses, maïs à pareille distance de l’événement et des circonstances, il serait bien téméraire de vouloir apprécier autrement que saint Paul l’opportunité du fait.

On voit dès lors quelle profonde différence il y a entre le cas de Tite et celui de Timothée, non seulement à cause de l’origine de Timothée, Juif

1. XVI, 3: oi )%60v mepréteuev adrov Ou rod ’Iouôaiouc toc bvToce ÊV Toic TÂTALS ÊXELVOIC.

par sa mère, comme les Actes ! l’indiquent avec intention, mais encore et surtout à raison des si-: tuations diverses et des motifs qui inspirent saint Paul. S'il fait circoncire Timothée, c’est de son propre mouvement pour entrer en relation avec les Juifs, aller à eux et les gagner à Jésus-Christ. Il accepte de se conformer à un rite jugé en soi indifférent, mais sur lequel il convient de ne pas froisser les sentiments juifs; il ne court pas le risque de compromettre l'unité, d'entretenir la division; sa démarche tend au contraire au rapprochement : elle permettra à Timothée d'aller avec lui vers ses compatriotes; elle écartera ce qui les éloignerait de lui. Mais quand il refusait d’accorder la circoncision de Tite, ce n’était pas à de simples Juifs qu'il résistait, c'était à des chrétiens judaïsants, à de faux frères; s’il avait cédé en cette circonstance, il aurait paru accepter leur principe, à savoir la nécessité de la circoncision pour le salut. Autant il était sage et prudent de ménager les préjugés des Juifs dans le premier cas, pour ne pas se fermer tout accès auprès d'eux, autant dans le second il eût été désastreux pour l'Église de céder aux instances des judaïsants. De même, quand saint Paul reprochait si vivement à

{. Act. XVI, 1 : Tip60eoc vids yuvarxdc Toudatac miotñc, matpds DÈ "Envos.

saint Pierre d’avoir repris les habitudes juives, c'était parce que ce dernier donnait raison en apparence aux prétentions des judaïsants; c'était surtout, comme nous l'avons montré, parce que sa conduite en ce cas eût maintenu dans l'Église un principe de division. La circoncision de Timothée, dans les circonstances où la présentent les Actes, n’est donc contraire ni à la doctrine de saint Paul sur les observances légales, ni à la conduite qu'il vient de tenir à la réunion de Jérusalem et à la rencontre d’Antioche.

Bien plus, dans l’Épitre aux Galates, quand il parle de sa résistance au sujet de Tite, il suggère !

1. Gal. 1L., 3, 4, 5. — C'est ce qui ressort de la phrase, — dont nous avons remarqué déjà la construction étrange, pourvu qu’on la-traduise en conservant à chaque membre sa signification naturelle : «.. Pas même Title, qui était avec moi, quoique Gentil, ne fut contraint à se faire circoncire, mais cela à cause des faux frères, survenus... pour épier notre liberté. afin de nous asservir, auxquels nous n'avons pas cédé un instant comme nous soumettant. » — Si on traduit, comme on le fait ordinairement, «Tite. ne fut pas contraint à la circoncision, ni méme à cause des faux frères...» la nuance importante sur laquelle nous nous appuyons disparait, mais on méconnaît le sens et la portée de la particule dé au début du v. 4. — Si on traduit avec d'autres (plusieurs anciens; de nos jours, Renan, Saint Paul, 1869, p. 316) : « Tite ne fut pas obligé, mais il y consentit à cause des faux frères... », le passage nous servirait encore mieux pour défendre le récit des Actes sur la circoncision de Timothée, mais cette traduction exagère alors la portée de la particule en lui donnant un sens adversatif qu'elle n’a pas, et elle est inconciliable avec le oïs o2dÈ rpèç pay etéauev th drorayà du v. 5; il faut alors dans ce dernier passage ou supprimer la négation oùûé, comme l’ont fait certains anciens, ou s'en tirer par une lra-

qu'il aurait pu accorder ce qu'on demandait — la chose étant en soi indifférente, — mais qu'il a refusé à cause des faux frères qui en faisaient, non une question de liberté, mais une question de principe et de servitude (iva uas xatadoukwacua) : il aurait cédé pour d’autres motifs, il aurait condescendu à la faiblesse de gens sincères; ce qu'il n'a pas voulu, c'est se soumettre à une injonction, comme à une chose obligatoire (eïxsv + ôrorayà). Cette manière de parler laisse donc place ouverte à sa conduite dans le cas de Timothée, loin de l’exclure.

Enfin, nous avons la preuve positive, quoiqu’indirecte, que saint Paul s’est en effet conduit vis-àvis des observances comme le représentent les Actes ; et cette preuve, elle est dans les reproches de ses adversaires auxquels il répond par allusion ! dans l'Épitre aux Galates. Ils profitent contre lui de cette conduite pour le mettre en contradiction avec lui-même : tantôt il prèche la circoncision et tantôt 11 l’interdit; c’est de la duplicité inspirée

duction fantaisiste comme celle de M. Renan : « Je leur cédai sur le moment, mais je ne me soumis pas à eux... »

1. Ce ne sont que quelques traits jetés en passant, mais qui ne s'expliquent que comme allusions de ce genre : Gal. I, 10: V, ff. « Car maintenant est-ce que je capte la faveur des hommes, ou celle de Dieu? est-ce que je cherche à plaire aux hommes? Quant à moi, frères, si je préche encore la circoncision, pourquoi suis-je encore persécuté? »

par le désir de capter la faveur des hommes. On ferme les yeux sur les véritables intentions de Paul et sur les situations diverses dans lesquelles il se trouve; on ne voit des faits que apparence matérielle — bon nombre de critiques en font autant — et on les oppose les uns aux autres sans remonter au principe et aux motifs supérieurs qui . ramènent à l’unité la noble conduite de Paul.

Ce principe, nous le connaissons déjà, c’est l’indifférence des observances légales : en Jésus- Christ elles ne sont rien. Dès qu’on les envisage à ainsi et qu'on ne leur attribue aucune vertu pour. le salut, la Loi ne se dresse plus comme joug nécessaire, comme principe de servitude, comme défi ou injure à la mort rédemptrice du Christ, comme barrière infranchissable entre Juifs et Gentils ; ainsi considérée, quelque vénérable qu’elle soit par son | origine et sa mission antérieure, elle rentre dans la catégorie de ces usages particuliers aux divers peuples, qui peuvent subsister sans créer aucune distinction au point de vue religieux, ni former obstacle à leur union dans une même foi; mais il est clair aussi que, dans ces conditions, tôt ou tard, elle finira par tomber absolument et périr comme organe inutile. Pour le moment, saint Paul la tolère; il comprend même qu'on lui reste attaché comme à une coutume d'institution si auguste; 1l la pratique, lui aussi, surtout quand son zèle pour

ses compatriotes ou la condescendance pour les âmes faibles le lui commandent.

Les judaïsants alléguaient la contradiction entre la conduite de saint Paul et ses principes, bien plus encore l'opposition entre lui et les autres Apôtres. Les considérations précédentes ont répondu à la première allégation; du même coup elles servent à montrer ce qu'il y a de vain dans la seconde; car elles nous permettent d'apprécier à sa juste valeur la différence bien réelle qui existe entre saint Paul et les autres Apôtres et qu'il ne faut ni méconnaitre ni exagérer. Étant donné le principe de saint Paul : l'indifférence des observances légales, diversité dans la pratique n’implique pas en elle-même opposition radicale de doctrine. Leur conduite est conforme à leur mission respective, attestée par l’Épître aux Galates. Ce n'est pas en vain que Jacques, Pierre et Jean se reconnaissent spécialement chargés de l’apostolat de la circoncision (Gal. Il, 7-9). Tandis que saint Paul, par vocation première appelé dans un autre miheu, s’affranchit plus ordinairement des observances légales et se trouve amené par là même, plus que tout autre, à proclamer leur inutilité, eux, travaillant dans un milieu juif, à Jérusalem ou

dans la dispersion, ont dû pratiquer d'une façon

plus constante Les observances; et ceux qui, comme

Jacques, demeuré le chef de l’Église de Jérusalem,

ne sont pas sortis du milieu juif etsont morts avant

la ruine du temple et du culte mosaïque, ceux-là ont conformé à la Loi toute leur vie, fidèles jusqu’au bout à leur éducation première et désireux avant tout d'éviter le scandale à leurs compatriotes. Qui sait mème s'ils n'ont pas emporté quelque illusion dans la tombe, croyant toujours que la conversion totale d'Israël précéderait celle des Gentils?

Mais la simple pratique des observances n'est pas de nature à exciter l'opposition de Paul; par elle-même elle ne prouve pasqueles Apôtresles regardentcommeprincipe de justification; or c'estcela, et cela seulement, qui impliquerait contradiction formelle entre eux et saint Paul. Continuant leur ancienne vie, telle qu’ils l'ont menée sous les yeux de Jésus, ils considèrent les observances légales comme usages antiques respectables, comme formant dans leur ensemble une de ces manifestations multiples que peut librement revêtir le sentiment religieux; ils partagent peut-être les scrupules de certains à s’en affranchir, mais ils n’en font ni l'essence, ni méme une parte essentielle ou intégrante de la nouvelle religion. Aucun témoignage positif, aucune donnée directe ou indirecte ne le

prouve ; tout s'accorde pour nous montrer le contraire. Voici les faits de part et d'autre.

Saint Paul demeure toujours en communion avec les églises de Judée que les Apôtres dirigent; au cours de son deuxième voyage apostolique, 1l parle d'elles en bons termes, les proposant comme modèles dans la première aux Thessaloniciens, nous l’avons vu; et dans son troisième voyage 1l organise ! la grande collecte pour l’Église de Jérusalem. Au même temps, s’il parle des Apôtres, c’est en reconnaissant leur titre, le ministère dont ils sont chargés, leur mission divine comme la sienne ?,

bien que parfois il vise des adversaires qui exaltent

contre lui leur autorité. Pour confirmer son enseignement, il en appelle au témoignage des Apôtres, auquel 1l joint le sien avec des paroles d’humilité, se proclamant « le moindre des Apôtres ÿ. » Or, si saint Paul savait que les Apôtres et les Églises gou-

1. Au moment où il va en porter les fruits aux saints de Jérusalem, il indique dans quel esprit il a entrepris et conduit cette œuvre; « car si les Gentils ont eu part à leurs biens spirituels, ils doivent leur venir en aide dans les biens terrestres. » Rom. XV, 25-27. Et un peu plus bas (v. 31), il distingue bien les Juifs incroyants dont il craint la persécution, et les « saints », c'est-àdire les fidèles de Jérusalem, auprès desquels il souhaite que son service soit bien reçu, eûro6mdextos.

2hGal. I, 19, 19; II, 2, 7-8. |

3. II Cor. XV, 9... Mais là même il indique que, par la grâce de Dieu, il a exercé un ministère plus vaste que celui de tous les autres (ibid. 10); cette déclaration n’est donc pas par elle-même une marque d'hostilité dans ZI Cor. XI, 5; XII, 11.

vernées par eux tiennent un enseignement contraire au sien sur un point qui pour lui était d’une telle importance, parlerait-il ainsi? Lui qui a repris si hautement saint Pierre, non pour une erreur de doctrine, mais pour avoir caché ses vrais sentiments en ces matières par une démarche qui. n’était pas conforme à la vérité de l'Évangile, que n'aurait-il pas dit si l’enseignement des autres Apôtres, que ses adversaires lui opposent, avait réellement dévié de la vérité? Ce qu'il aurait dit! nous le savons. Il ne faut pas se le représenter à la façon de ces lañitudinaristes qui attachent peu de prix à la doctrine pourvu qu’en Jésus-Christ on reste en communion d'esprit et de sentiment. Il croit à un enseignement apostolique déterminé, quine peut embrasser le oui et le non. Il ne le cache pas dans l’Épitre aux Galates, où deux fois il déclare anathème quiconque donne un enseignement contraire à celui qu'il a prèché, serait-ce un ange descendu du ciel (Gal. IT, 8-9). Or, l’enseignement contraire qu'il vise dans cette Épitre, c’est. précisément celui qui attribue quelque valeur pour le salut aux observances légales; et ce qu'il donne, lui, comme son enseignement sur ce sujet, il le résume à la fin dans le canon auquel on doit se tenir ! : « La circoncision n’est rien, ni l’incirconci=

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