DE LA LANGUE NABATÉENNE
Je dois maintenant rechercher quelle langue parlaient les Nabatéens, et je me livrerai à cet examen d’autant plus volontiers que cette question a été pour les écrivains orientaux l’objet d’asser tions les plus contradictoires. J’essaierai donc de débrouiller ce chaos et de découvrir la vérité des
faits au miiieu des hypothèses incohérentes que les écrivains de rOrient ont reproduites et propagées, sans jamais les soumettre à l’examen de la critique.
Les auteurs orientaux^ en général, s’accordent à vanter la haute antiquité de la langue nabatéenne. Si l’on en croit le Syrien Théodore, cité par l’auteur du Kitab-alfehrest, c’est dans cet idiome que Dieu adressait la parole à Adam, Au rapport de l’auteur du livre intitulé Ikhwan-alsafdj Adam et ses enfants parlaient entre eux le syriaque, ou, suivant d’autres, la langue natabéenne. Le patriarche Michel, auteur d’une chronique syriaque, dont nous possédons la version arménienne, s’exprime en ces termes : (c La langue primitive que parlait Adam était celle qui est )) aujourd’hui en usage chez les Ghaldéens, car Abraham » était Ghaldéen de naissance ; et le langage qu’il avait )) appris de ses pères est celui qui s’est perpétué chez )) nous autres, Syro-Ghaldéens. )) Gefcte tradition a été connue du judicieux Ebn-Khaldoun, qui n’a pas regardé comme indigne de lui de la combattre en ces termes : fc L’écriture syrienne est celle des Nabatéens et des Ghah » déens. Des hommes ignorants osent soutenir que c’est » là l’écriture primitive, à raison de sa haute antiquité, )) et parce qu’elle était en usage chez les plus anciens de » tous les peuples ; mais cette assertion n’est qu’une erreur )) et une tradition populaire. »
Je suis très-éloigné de vouloir discuter sérieusement une question assurément bien oiseuse, quoiqu’elle ait étéagitée, avec autant d’érudition que peu de fruit, par quelques savants des derniers siècles. Je ne m’arrêterai point
à rechercher quelle a été la langue primitive du monde : mais les témoignages que je viens de recueillir, sans décider une question insoluble, prouvent du moins que les écrivains orientaux les plus judicieux ont regardé la langue nabatéenne, non pas comme un jargon, mais comme un idiome élégant, dont Forigine remontait aux premiers temps du monde, et qu’ils lui ont donné la même antiquité qu’à la langue syriaque. Si l’on admet, avec tous les historiens dont j’ai invoqué le témoignage, que les Nabatéens avaient la même origine que les Syriens ; que dès les plus anciens temps, et quelques siècles seulement après le déluge, ils avaient peuplé la Mésopotamie, la Chaldée, et avaient choisi Babylone pour la capitale de leur empire, ils devaient faire usage d’une langue commune, qui avait les plus grands rapports avec la langue syriaque ; et c’est ce que Masoudi, cité plus haut, atteste expressément, lorsqu’il assure que les Nabatéens et les Syriens parlaient un langage qui était, pour le fond, identique avec le syriaque, dont il différait seulement par un petit nombre de lettres. Or, nous savons, par le témoignage de Moïse, que la famille d’ Abraham et ce patriarche
lui-même, avant sa migration dans la terre de Canaan, parlaient un langage appelé araméen. Nous lisons dans la j Genèse que, Laban ayant conclu un traité avec Jacob, son [ gendre, tous deux élevèrent en commun, pour monument I de leur accord, un monceau de pierres, qu’ils désignèrent I chacun par un nom emprunté à la langue qui lui était j familière : Laban nomma ce tertre legar^Sahdoutaj c’està-dire le monceau dti témoignage. Or, ces mots ont toujours
conservé la même signification dans les langues syriaque et chaldaïque. De son côté Jacob assigna au même monument le nom de Galedj qui a le môme sens dans la langue hébraïque, et qui, avec une légère altération, s’étendit à toute la contrée voisine, désignée souvent dans la Bible sous le nom de Galaad. La langue araméenne fut plus tard en usage chez les Assyriens. En effet, nous lisons dans les Livres des Rois que Rabsacès, ayant été envoyé par Sennachérib pour engager les habitants de Jérusalem à se soumettre, leur adressa un long discours, rempli de blasphèmes, de jactance et de menaces. I.es officiers du roi Ezéchias prièrent ce député de parler en langue araméenne, qui leur était familière, et non pas en langue hébraïque, afin qu’il ne fût pas compris des soldats qui bordaient la muraille; mais il répondit fièrement t (c Ce n’est point à vous que s’adressent principalement » mes paroles, mais aux Juifs, que vous séduisez par de )) vaines espérances.
Cette langue se retrouve également, et toujours avec le même nom, chez les Ghaldéens de Babylone, au temps de Daniel ; et enfin nous la trouvons employée pour la requête présentée au roi de Perse Artaxerxès par les gouverneurs des provinces en deçà de l’Euphrate.
Mais, dira-t-on, la langue nabatéenne est-elle réellement identique avec ce langage araméen dont il vient d’être question? Je crois pouvoir répondre affirmativement. En effet si, comme je crois l’avoir prouvé, les Nabatéens formaient la population primitive des contrées situées au-delà de l’Euphrate; si leur idiome, comme
nous venons de le voir, était, à peu de chose près, le même que le syriaque; si, d’un autre côté, cette langue ararnéenne, presque identique avec celle que nous nommons syriaque, était dès les plus anciens temps le langage vulgaire et commun des pays où étaient répandus les Nabatéens, ne doit- on pas conclure que cette langue ne différait point de celle de ce peuple? Cette hypothèse est d’ailleurs confirmée par le témoignage d’un écrivain syriaque, qui parait avoir vécu à une époque fort ancienne. Le commentateur Théodore, dont l’autorité est alléguée par un savant historien arabe, nous donne sur la langue nabatéenne des détails aussi curieux qu’exacts. Suivant lui, ce cette langue est le plus élégant des dialec- )) tes syriaques. C’est cet idiome que parlaient les habi- )) tants de Babylone. Lorsque Dieu eut confondu les )) langues et que les hommes se furent dispersés dans des )) pays et des lieux divers, le langage des habitants de 3) Babylone se conserva sans altération. Quant au naba- » téen que l’on parle dans les villages, c’est un syriaque )) corrompu et plein de locutions vicieuses. »
On voit donc que, dans l’opinion de cet estimable écrivain, la langue nabatéenne était celle que parlaient les anciens habitants de la Babylonie. Cette assertion est encore appuyée par le témoignage d’Abou’lfaradj , qui assure que les trois compagnons de Daniel reçurent les noms nabatéens de Schadrak, Mesekak et Ahed-nego. Or, nous savons, par le livre de Daniel, que ces noms furent empruntés au langage des Cbaldéens.
L’opinion que je viens d’émettre, relativement au lan-
gage nabatcen, semble ctre contredite par un passage de riiistorien que je viens de citer. Abou’lfaradj, autrement Grégoire Bar-Hebræus, Syrien de nation, et qui, par conséquent, devait bien connaître tout ce qui concernait sa nation, s’exprime en ces termes : ce La langue syriaque » se divise en trois dialectes : le plus pur est Taraméen,
qui est en usage chez les habitants de Roha (Édesse), )) de Harran et de la Syrie extérieure ; ensuite vient le )) dialecte de la Palestine, qui est parlé par les habitants )) de Damas, du mont Liban et du reste de la Syrie inté- » rieure; le plus impur est le dialecte chaldéen-nabatéen, » qui est la langue en usage dans les montagnes de FAs- » Syrie et dans les campagnes de l’Irak. » On a conclu de ce passage que la langue nabatéenne n’avait jamais été qu’un jargon corrompu, usité seulement parmi des viD lageois grossiers, et qui ne méritait aucune attention sérieuse.
Mais ce fragment curieux, si on l’examine avec soin et sans préjugé, confirme d’une manière évidente l’assertion de l’auteur lui-même et celle deMasoudi et de Théodore, sur l’identité de la langue nabatéenne avec celle que parlaient, dès les plus anciens temps, les habitants de la Babylonie.
Grégoire Bar-Hebræus, dans sa Grammaire syriaque, écrite en vers et commentée par lui-même, s’exprime, sur sa langue maternelle, d’une manière plus précise, mais sans employer le mot nahatéen. cc II faut savoir, dit-il, que }> le syriaque, plus qu’aucun autre idiome, s’étant ré- ?) pandu dans les contrées fort éloignées les unes des
» autres, a éprouvé de grandes altérations et subi, dans » sa forme, des changements si considérables, que ceux » qui parlent les différents dialectes de cette langue ne » s’entendent pas mutuellement, et ont besoin d’un in- » terprète, comme s’ils s’exprimaient dans les langages » étrangers. Les dialectes sont au nombre de trois, sa- » voir : celui de la Syrie, celui de la Palestine, et celui » des Orientaux. Ce dernier, plus que les autres, a adopté » des formes extrêmement anomales et s’est rapproché » du chaldéen, avec lequel il s’est complètement assi- » milé. » L’auteur s’attache ensuite à démontrer que le langage le plus pur et le plus parfait est celui qui a été constamment parlé chez les habitants de la Syrie ; puis, faisant complètement abstraction du langage de la Palestine, il ne nomme que deux dialectes, l’occidental et l’oriental. « Le premier, dit-il, est en usage chez tes habi- » tants d’Ourhoï (Édesse),' Mélitène, Mardé et dans toutes » les provinces voisines. Parmi ceux qui font usage du » dialecte oriental, on distingue les chrétiens nesto- » riens. »
Ce passage, ainsi qu’il est facile de le voir, vient pleinement à l’appui des assertions que j’ai émises. En effet, dans le récit de Grégoire Bar-Hebræus, le dialecte syriaque oriental, qui répond au dialecte nabatéen, est parfaitement analogue avec le langage chaldéen. Cette assertion confirme ce que l’auteur a dit plus haut, que la langue nabatéenne était parlée également dans les montagnes de l’Assyrie et dans les plaines de la Babylonie. Les détails que le même écrivain nous dorme, tant dans sa gram-
maire en prose que dans celle qui est écrite en vers, sur les formes particulières au troisième dialecte syriaque, viennent encore à l’appui de cette opinion, et démontrent, ce que nous lisons dans d’autres ouvrages, que le syriaque, tel qu’il est parlé chez les Nestoriens, aux environs de Diar-Békir et au-delà du Tigre, est, sous le rapport de la prononciation et des idiotismes grammaticaux, beaucoup plus ressemblant à la langue chaldaïque qu’à celle des Syriens occidentaux : aussi, dans les éditions publiées à Rome par les soins des Assémani, telles que le Recueil des actes des martyrs, on donne le nom de chaldaïques aux ouvrages écrits en caractères nestoriens.
Je crois donc pouvoir admettre que le langage des Nabatéens, ou des habitants primitifs de Babylone, se retrouve encore aujourd’hui dans celui que nous désignons sous le nom de chaldaïque^ et qui nous a été conservé dans plusieurs chapitres de Daniel et d’Esdras, et, avec quelques altérations, dans la paraphrase du Pentateuque, qui est attribuée à Onkelos. C’est cette langue que désigne Ebn-Moukaffa lorsque, parlant des idiomes qui étaient en usage à la cour des rois sassanides de la Perse, il dit : (t Quelques Persans emploient la langue syriaque an- )) cienne, que parlaient les habitants de Babylone, et la » lisent en persan. L’alphabet est composé de trente-trois )) caractères. On nomme cette écriture nameh-dehirieh )> (écriture des livres) . Elle était employée par les hommes O de toutes les classes, à l’exception des rois. »
Mais, dira-t-on, comment concilier ces détails avec ceux que nous donnent plusieurs écrivains orientaux, qui
s’accordent à regarder le langage nabatéen comme un langage corrompu et fort peu élégant? Le poëte Abou’lala, voulant critiquer amèrement les habitants de la province arabe deNedjd, s’exprime en ces termes : « Les habitants )) de Nedjd, toutes les fois qu’ils veulent s’exprimer avec » élégance, ressemblent aux habitants de Diaf. Cet écrivain, dans les notes qu’il a jointes à son ouvrage, nous apprend que Diaf est un lieu (de la Mésopotamie) habité par des Nabatéens, dont le langage est dépourvu de toute élégance.
Tébrizi, dans son commentaire sur le Hamasah \ explique un vers en ces termes : cc Le poëte donne à en- » tendre que les hommes dont il est question sont des )) Nabatéens, et que leur langage est rempli de fourbe-
ries et d’artifices. » Hariri, dans l’ouvrage intitulé Dorret-algawas ^ (la perle du plongeur), citant un mot, dit : (c C’est une expression des Nabatéens.
Le musicien Ishak-Mauseli ayant composé une chanson, dans laquelle se trouvait un mot arabe, on lui fit observer qu’il était obligé de l’écrire avec un waw à la fin sans quoi il pécherait contre la prosodie et le rythme musical; mais qu’en ajoutant le luaio il employait une forme vicieuse, plus analogue au langage nabatéen.
Un des caractères distinctifs que les écrivains orientaux s’accordent à attribuer à celte langue, consistait dans la tendance à adoucir la prononciation des lettres guttu-
* Ed. Frcytag, ji. G50.
^ Man, ai", de Ducaurroy, 101.45, i ^ 3 Kitab-alagani, t. P*, fol. 342, i”.
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raies, et à les confondre l’une avec l’autre. Nowaïri, cité par Reiske, atteste expressément qu’un des défauts du dialecte nabatéen, était le changement du ha en hé, et du aïn en élif. Et cette assertion est confirmée par d’autres écrivains. Au rapport d’Ebn-Abi-Osaïbah, dans son histoire des médecins, « Abou-Sahl était plein d’esprit et )) avait une conversation intéressante ; seulement, comme )) il avait pris naissance dans un bourg du territoire de )) Kaskar, sa prononciation offrait ce défaut qui caracté- )) rise les habitants de la province de Sawad. »
A la cour du khalife Haroun-Raschid se trouvait un musicien, nommé Barsouma, qui jouissait d’un assez grand crédit auprès du prince et était admis dans toutes ses parties de plaisir. Le nom de ce personnage indique clairement qu’il était d’origine syrienne; mais une particularité que rapporte un historien arabe nous fait connaître que ce musicien était né au-delà de l’Euphrate. En effet nous lisons qu’il avait dans son langage un vice de prononciation qui lui faisait confondre les lettres gutturales l’une avec l’autre. 11 disait asal, avec un élif, pour asal, avec un aïn ; dans le mot ahsan, il substituait en parlant le hé au ha. Ce défaut indique clairement que Barsouma était Nabatéen de naissance. En effet, nous lisons dans un passage du meme historien arabe que le musicien Ebii-Djami, parlant un jour à Barsouma, l’apostropha du nom de Nabatéen,
Les éloges que plusieurs écrivains orientaux font de la langue nabatéenne, et les reproches que d’autres adressent à cet idiome, sont probablement d’une égale vérité;
pour tout concilier, il s’agit seulement de distinguer les temps et les lieux. C’est ce que le Syrien Théodore a parfaitement établi en peu de mots dans le passage que j’ai cité plus haut. En effet, on conçoit facilement que les Nabatéens de Babylone, qui, suivant le témoignage que leur rend un de leurs compatriotes, avaient découvert toutes les sciences, et cultivé, entre autres, la botanique avec plus de zèle et de succès que les Grecs et les autres peuples; qui habitaient une capitale immense, embellie de tous les prodiges des arts, séjour d’un souverain opu» lent et magnifique, ne parlaient point un jargon corrompu et grossier. D’ailleurs, comme je l’ai dit, nous pouvons juger ce langage tel qu’il existait à l’époque où Babylonne était arrivée au plus haut point de sa grandeur, car plusieurs chapitres du prophète Daniel nous offrent ce langage dans sa pureté primitive.
Mais si, dans la capitale de la Babylonie, on parlait un idiome poli et élégant, il n’en était sans doute pas de même des provinces éloignées du centre de l’autorité et dans lesquelles la langue n’avait pu recevoir le même degré de culture. Probablement, dès les plus anciens temps, au temps même où l’empire chaldéen brillait du plus igrand éclat, les habitants des villes un peu reculées, et surtout ceux des campagnes, parlaient entre eux des dialectes ou plutôt des patois corrompus et remplis de forjrnes irrégulières,
^ D’ailleurs, si l’on examine- les faits de sang-froid et sans esprit de système, on se convaincra, par l’inspection des fragments chaldaïques de Daniel, que le langage parlé
à Babylone du temps de ce prophète, c’est-à-dire dans la plus belle période de la monarchie chaldéenne, n’était pas à beaucoup près aussi régulier dans sa marche et dans ses formes grammaticales que le langage de la Syrie : on y remarque un assez grand nombre d'anomalies; quelques-unes sans doute doivent être attribuées à la négligence des Massorèthes, qui, n’ayant pas une connaissance assez approfondie de la langue chaldaïque, ont souvent admis une ponctuation bizarre ; mais d’autres originalités tiennent au fond même de la langue ; telle est, entre autres anomalies, celle qui consiste à intercaler un nom à la place du daghesch hébreu, dans les mots où cette lettre n’est nullement nécessaire. Déjà, dans le langage de Babylone, nous trouvons des [traces de ce défaut de prononciation attribué aux Nabatéens, qui consistait à adoucir la prononciation des lettres gutturales et à les substituer les unes aux autres. Les livres de Daniel nous offrent le nom de Bel, qui était sans doute le même que celui de Baal; le mot ah, répond au terme hébreu qui signifie du lois. Dans l’agriculture nabatéenne, nous trouvons bien d’autres termes qu’il serait trop long de rapporter.
Après la ruine de l’empire chaldéen et les désastres de r Babylone, lorsqu’il n’existait plus de capitale qui pût ser- -i vir de guide aux provinces pour ce qui concernait la pu- -i reté du langage, les dialectes usités dans les différentes parties de la Babylonie et des contrées voisines ne durent i pas manquer de s’altérer plus ou moins rapidement; les*ii défauts de prononciation déjà existants durent s’exagérer!' encore et prendre un caractère bien plus prononcé . Danso
ie langage des Samaritains, dans celui de plusieurs targums ou paraphrases de la Bible, dans la langue du Talinud de Babylone, la confusion des lettres gutturales se présente partout, à chaque ligne; et même l’idiome des Mendeïtes ou Sabéens n’a que deux figures pour exprimer les quatre lettres gutturales. Mais ce vice de pro» nonciation n’est pas le seul défaut que présentent ces dialectes , qui nous offrent la langue nabatéenne dans ses différents états de dégradation. Les anomalies de toute espèce fourmillent dans ces idiomes, rendent la grammaire confuse, bizarre, et nous forcent souvent à ne voir dans ces langages que des patois ou des jargons grossiers et presque inintelligibles.
Les écrivains orientaux citent assez souvent des mots qu’ils donnent comme appartenant à la langue nabatéenne. Je vais en rassembler ici quelques-uns, qui achèveront de convaincre les' lecteurs que cette langue était identique avec celle que nous nommons chaldaïque. Masoudi, ainsi qu’on l’a vu plus haut, nous représente le mot aria, comme étant nabatéen d’origine : or, ce mot, en syriaque et en chaldéen, signifie un lion. Zamakhschari, dans son commentaire sur le Coran, dit que, dans la langue nabatéenne, les mots qui signifient le froment rouge offrent le même sens en chaldaïque et en syriaque. Il en est de même du mot Zouta, qui, suivant Ebn-Khallikan, signifiait petit en langue nabatéenne. Le mot Daboura, qui désignait le vent de l’occident, et bien d’autres que je pourrais citer, et qui nous sont donnés comme nabatéens, appartiennent évidemment à la langue chaldaïque. Au
rapport de l’auteur persan du Moudjmel-altawarikhy le mot smdia, dans la langue des Nabatéens de l’Irak, désignait un palais, une tour. Je sais que ce terme ne se trouve pas dans les monuments chaldaïques que nous avons sous les yeux ; mais il ne faudrait pas induire de là que l’assertion de cet historien judicieux fût dénuée de fondement. En effet nous ne possédons, en langue chaldaïque, qu’un petit nombre d’ouvrages, écrits à des époques et dans des provinces différentes; par conséquent nous sommes loin de pouvoir nous flatter de connaître tous les mots qui composaient la langue parlée à Babylone. D’ailleurs nous retrouvons dans l’hébreu et en arabe des mots qui ont une forme et une signification identiques avec celui dont il est question.
L’auteur de V Agriculture nahatéenne nous donne les noms de plusieurs plantes en langue nabatéenne. Si l’on en croit les historiens orientaux, le fondateur de la secte des Garmates avait pris ce nom du mot karmitah, qui, dans la langue nabatéenne, signifiait un homme qui a les yeux rouges.
Si l’on en croit l’auteur du Lexique géographique arabe, le mot karkh, appartient à la langue des Nabatéens et signifie réunir dans un lieu de Veau ou toute autre chose. Mais l’assertion du géographe ne me paraît nullement susceptible d’être admise comme véritable. C’est le mot syriaque qui signifie une forteresse^ et que les Grecs, dans plus d’une circonstance, ont changé en celui de Xocpa^. Si l’on en croit l’auteur du même ouvrage, un canton, situé non loin de Basrah, sur la rive orientale du
Tigre, portait le nom de OkhkJia, qui est un mot de la langue nabatéenne. Au rapport de lakouti, Bosak, était le nom d’une rivière qui coulait dans le Sawad (la Babylonie), et que le vulgaire appelait Bozak, cc Le mot Bosak^ ajoute )) le géographe, appartient à la langue des Nabatéens, et » désigne celui qui détourne Veau de ses voisins pour Vat- » tirer chez soi. Cette rivière a été ainsi nommée parce » qu’elle ravit l’excédant des eaux de l’Euphrate et des y) autres fleuves qui arrosent cette contrée. »
Dans les poésies de Motanehbi, on trouve le mot pluriel nawatir. Le] commentateur Tébrizi fait, au sujet de cette expression, une remarque que je vais transcrire, (c On » prétend, dit ce grammairien, que le mot appartient à » la langue nabatéenne, et que l’on désigne ainsi les gar» » diens qui surveillent les vignes et autres objets pour en )) prendre la défense. Les Nabatéens, dans plusieurs cas, )) sont dans l’usage de substituer le ta au dd, » Tébrizi, pour être plus exact, aurait dû dire que les Nabatéens, comme les Syriens, n’avaient point dans leur alphabet la lettre dd^ qui est un caractère particulier à l’alphabet arabe, et que par conséquent cette lettre ne pouvait jamais se trouver dans un mot nabatéen ; mais qu’elle avait toujours pour correspondant le M], c’est-à-dire le teth.
Après avoir, autant qu’il m’a été possible, exposé ce qui concerne la langue nabatéenne, je dois présenter ici et coordonner les notions éparses que j’ai pu recueillir sur les auteurs qui sont censés avoir écrit dans cet idiome. Je ne prétends pas garantir Lexactitude de tous ces renseignements ; mais j’ai cru que les lecteurs pourraient voir
avec quelque interet des détails^ même très-imparfaits, sur les productions littéraires d’une nation nombreuse et puissante.
(c Les Nabatéens, dit un de leurs compatriotes, avaient )) beaucoup de goût pour la littérature et aimaient, en )) écrivant, à s’exprimer d’une manière énigmatique et 7) figurée. »
Ils possédaient, dans leur langue, un assez grand nombre d’ouvrages de différents genres. Un de ces livres était consacré à raconter les aventures de Tamouz, l’Adonis des Grecs. Un auteur, nommé Sagrit, dont on ignorait l’époque précise, et qui devait par conséquent avoir vécu dans un temps très-reculé, avait écrit en vers un traité d’agriculture, un grand ouvrage sur la médecine, et un autre sur les propriétés des temps. Ce dernier était, dit-on, un livre admirable, d’une grande étendue, d’une utilité incontestable, et pour lequel il n’avait point eu de modèle. Le premier ouvrage, je veux dire le traité d’agriculture, était divisé par chapitres, et chaque vers offrait une double rime, celle du premier motet celle du dernier. On trouvait, dans chacun des chapitres, le dénombrement des plantes particulières aux différents pays. Douiabi, qui était révéré comme prophète, passait pour auteur d’un ouvrage adressé au Syrien Mardaïad. lanbouschad, qui avait vécu longlernps après Sagrit, n’avait point composé de traité exprès sur l’agriculture, mais il s’était attaché à suivre les traces de Sagrit en ajoutant aux découvertes de ce dernier les fruits de ses propres recherches. Adam avait, dit-on, écrit mille feuillets, dans lesquels il passait
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en revue les plantes rjui viennent dans un pays et ne réussissent pas dans un autre, et détaillait leurs vertus et leurs propriétés utiles ou nuisibles. On lui attribuait aussi un grand ouvrage sur la nature des terres, leurs différentes saveurs, leurs qualités, leurs productions. Une partie de ces ouvrages existait encore à l’époque où écrivait l’auteur de l’agriculture nabatéenne. Barkouka, de la ville de Babylone, avait composé un traité des poisons, ainsi que le médecin Raouata. Kamas-Nehri avait écrit un poème dans lequel il donnait à la vigne la préférence sur les autres plantes, et même sur le palmier. Il avait aussi écrit une pièce de vers sur le vin. On attribuait à Tamiri le Cana» néen un poème dans lequel il exposait les diverses utilités des vents. Noé passait pour auteur d’un grand ouvrage qui lui avait été inspiré par la lune. Koulouscha, qui prenait le titre d'envoyé du soleil^ avait composé un traité des mystères. Maschi-Nehri avait écrit un ouvrage dans lequel il s’attachait à relever les inconvénients que présente le climat de la Syrie, afin de réfuter le livre du Cananéen Tamiri, qui cherchait à prouver que la Syrie l’em-» portait sur la Babylonie. On attribuait au même Tamiri une réponse à la lettre que lui avait écrite Noé pour l’engager à quitter le culte des planètes et à n’adorer que le seul Dieu éternel. Kamasch-Nehri, qui passait pour le plus ancien des écrivains, avait composé un ouvrage intitulé Schiaschek, divisé en trois chapitres, dans lequel il traitait de l’agriculture et du soin qu’exigent les plantes. Le poète Mabarderouka avait écrit un poème sur une vigne qui avait été blessée d’un coup de pioche. Enfin Douiabi,
que nous avons déjà nommé, et qui portait le titre de chef des philosophes, avait peint, de sa propre main, mille figures, qu’il avait laissées dans un temple des environs de Tyr, et sous chacune desquelles était placée une inscription qui indiquait la propriété de cette figure. Il avait aussi déposé dans le même temple un ouvrage étendu, qui donnait des détails circonstanciés sur Tobjet qu’il s’était proposé en dessinant ces images, et sur l’emploi que l’on pouvait en faire, A l’époque où écrivait l’auteur de Y Agriculture nahatéenne, l’ouvrage avait péri, ainsi qu’une grande partie des figures ; il s’en était seulement conservé cent dix-huit, l’une desquelles représentait une vigne.
Hadji-Khalfa cite un traité de la magie des Nabatéens, traduit par Ebn-Wahschiiah. Maïmonide, dans l’ouvrage intitulé Moré-Hannehoukim, a cité, d’après l’Agriculture nabatéenne, les noms de plusieurs autres écrivains nabatéens ; et ces noms ont été recueillis par Hottinger, dans son Hisioria orientalis.
Je n’ai pas dessein, comme on peut bien le croire, de soutenir que les ouvrages dont je viens de donner les titres avaient été réellement écrits par les auteurs auxquels on les attribuait; mais on est au moins forcé de convenir qu’il existait, chez les habitants de la Babylonie, un assez grand nombre de livres dont la composition remontait à une époque bien ancienne ; en sorte que l’on n’avait pas cru choquer la vraisemblance en les représentant comme des productions de Noé, d’Adam et d’autres personnages, réels ou supposés, dont on plaçait l’existence dans les premiers âges du monde.
Malheureusement tous ces ouvrages, et bien d’autres, sans doute, dont les titres ont échappé à mes recherches, ont disparu, et ils sont probablement perdus pour toujours. Un seul livre a survécu à ce déplorable naufrage; je veux parler du volumineux traité connu sous le nom à' Agriculture nabatéenne, composé, suivant les uns, par un écrivain nommé Kouthaïi, suivant d’autres, par un auteur anonyme^ et qui fut traduit en arabe, dans le troisième siècle de l’hégire , par Abou-Bekr Ahmed-ben- Wahschiiah, surnommé Kasdani (le Chaldéen), et Kaïsi, c’est-à-dire appartenant à la tribu arabe de Kaïs. Il est à remarquer que les Orientaux, lorsqu’ils citent cet ouvrage, en attribuent ordinairement la composition à Ebn- Wahschiiah, quoique celui-ci, commue je viens de le dire, n’ait fait que traduire l’original chaldaïque en langue arabe. On me demandera sans doute à quelle époque a pu être écrite l’Agriculture nabatéenne. La question ne saurait être résolue d’une manière satisfaisante, du moins tant que nous ne posséderons pas de cet ouvrage une copie complète. Si le livre entier était sous nos yeux, peut-être une lecture attentive ferait découvrir des faits propres à guider dans cette recherche, et qui, d’induction en induction, conduiraient à la découverte de la vérité. N’ayant à ma disposition que des secours imparfaits, je ne puis me flatter de répondre, sur l’objet en question, de manière à contenter pleinement la curiosité d’un lecteur judicieux. Je vais pourtant proposer une conjecture, qui ne me paraît pas dépourvue de vraisemblance.
On peut, si je ne me trompe, admettre, comme une
opinion fort probable, que la composition du livre de V Agriculture nabatéenne remonte à une époque très-an» cienne. D’abord il est certain que l’auteur, au milieu des renseignements qu’il donne sur les religions de l’Asie, ne dit pas un mot qui, directement ou indirectement, ait rapport au christianisme. On peut donc supposer que le temps où Fauteur rédigeait son ouvrage fut antérieur à la naissance de cette religion.
Je sais que l’on pourrait contester la vérité de cette assertion et me prouver que la version arabe, le seul texte que nous ayons sous les yeux, offre en plusieurs endroits des passages qui ont pour but de critiquer, avec plus ou moins d’amertume, certains dogmes et certaines pratiques du christianisme; mais il est facile de se convaincre que ces morceaux n’appartiennent point à l’auteur original et ne sont que des additions du traducteur, ainsi que lui-même prend partout le soin d’en avertir ses lecteurs. Je sais bien, et je dois en faire l’aveu, que je n’ai point sous les yeux l’ouvrage tout entier, que le manuscrit dont j’ai fait usage contient seulement deux des neuf livres dont se compose ce volumineux traité; mais la partie que j’ai pu consulter forme un volume in-folio de six cents pages. Il est difficile de croire que ce fragment si considérable, où sont traitées des matières si diverses, où il est si souvent fait allusion aux religions anciennes de l’Asie, n’offrît pas des traces plus ou moins nombreuses de la répugnance de l’auteur pour un culte qui proscrivait et combattait avec tant de zèle les dogmes païens, sous quelque forme qu’ils se présentassent. Le silence de
l’écrivain, dans cette portion de son ouvrage, doit donc être regardé, sinon comme une démonstration complète, du moins comme une présomption extrêmement forte en faveur de l’opinion que j’ai émise relativement à l’antiquité de l’époque où florissait l’auteur à qui nous devons cette importante production.
D’un autre côté, un traité aussi complet et aussi volumineux, où tous les procédés de l’agriculture sont exposés avec un ordre, une méthode et des détails qui ne laissent rien à désirer, n’a pu, ce me semble, être écrit qu’à une époque où, dans la Babylonie, la culture des terres avait atteint un haut degré de perfection. Or, si nous remontons vers les temps qui avoisinent la naissance de Jésus-Christ, et même jusqu’au règne d’Alexandre, en quel état trouvons-nous cette belle contrée? Partout nous voyons des canaux encombrés, ne communiquant plus avec l’Euphrate et ne pouvant désormais, comme auparavant, porter sur les plaines de la Cbaldée l’excédant des inondations de ce grand fleuve; des eaux sta-
gnantes séjournant sur d’immenses portions de terrain, et changeant en marais infects des campagnes couvertes naguère de la végétation la plus brillante; des provinces entières dépourvues d’habitants et vouées à la stérilité : tel est le tableau que présente la Babylonie depuis la chute de l’empire des Perses. Ce n’était plus le temps où cette contrée défrayait pendant quatre mois de l’année la table et l’armée du grand roi, et fournissait ainsi un revenu égal au tiers du produit de l’Asie. On sent combien elle avait dû perdre de son importance lors^îue, sous les Sé-
leucides, elle ne formait qu’une province éloignée du siège du gouvernement; lorsque, sous la domination des Parthes, elle éprouva la fureur et subit le joug de fer de ces étrangers farouches, qui la considéraient plutôt comme un pays ennemi que comme une des plus belles provinces de leur vaste empire.
D’un autre côté, Fauteur de V Agriculture nabatéenne nous représente Babylone comme étant, à l’époque où il écrivait, une ville florissante, chef-lieu de la principale religion de l’Orient. îl raconte les entrevues qu’il avait eues avec différents personnages dans plusieurs temples de cette capitale. Or, tout le monde sait que la fondation de Séleucie avait porté à Babylone un coup dont elle ne se releva jamais ; que sous l’empire des Arsacides elle tomba dans un état de décadence complète, et finit bientôt par perdre le nom de ville et ne plus offrir que de gigantesques mais informes débris de son antique grandeur.
L’auteur de V Agriculture nabatéenne parle de la ville de Ninive comme existant encore. En outre, faisant mention de plusieurs places situées dans la Babylonie ou les provinces voisines, il ne nomme nulle part Séleucie, Apamie, Ctésiphon, et les autres villes fondées par les Séleucides, les Arsacides ou les Sassanides. On ne trouve non plus dans cet ouvrage aucun fait qui présente quelque allusion à l’histoire de l’une ou l’autre de ces trois dynasties. Aucun écrivain grec ou latin ne s’y trouve cité. Enfin la composition d’un si grand corps d’ouvrage, écrit en langue chaldaïque, suffirait seule, je crois, pour dé-
montrer qu a l’époque où il fut publié la Babylonie n’étaft point soumise à une domination étrangère, et que ses habitants, tranquilles et heureux, pouvaient se livrer sans inquiétude aux travaux multipliés que réclament les pratiques et le perfectionnement des méthodes d’une agriculture tlorissante. On peut donc, si je ne me trompe, regarder comme très-vraisemblable que ce livre fut écrit dans l’espace de temps qui s’écoula entre l’époque où Bélésis affranchit la Babylonie du joug des Mèdes et la prise de Babylone par Cyrus. Peut-être, dans ce laps de temps, pourrait-on s’arrêter au règne de Nabuchodonosor II du nom. Il serait très-naturel de croire que ce grand prince, qui porta si loin ses armes victorieuses, qui embellit par des constructions immenses la capitale de son empire; qui fit creuser de nombreux canaux, destinés à porter la fertilité et l’abondance dans les parties les plus reculées de ses états héréditaires, ait voulu cimenter son ouvrage en ordonnant la composition d’un vaste recueil où devait être consigné tout ce que l’expérience de plusieurs siècles avait appris sur les productions du sol de la Chaldée et les moyens de développer et d’augmenter sa fécondité naturelle.
V Agriculture nabatéenne dLioujoms, joui, dans l’Orient, de la plus haute réputation. Ce livre ayant été traduit en arabe, l’an 291 de l’hégire, par Abou-Bekr-Ahmed le Chaldéen, surnommé Ebn-Wahschiiahy fut souvent cité par les plus célèbres écrivains, arabes ou autres, comme une autorité dont ]e témoignage pouvait être invoqué avec une entière confiance. Ebn-Beïtar le cite presqu’à chaque
page, et nous apprend en outre que le traducteur Ebn- Wahschiiah avait composé un ouvrage qui avait pour titre Traité des vertus des remèdes utiles^ et qui était extrait de V Agriculture nabatéenne. Il est bon d’observer (|ue ce dernier ouvrage est souvent indiqué par le seul titre de (l’ Agriculture), sans aucune autre désignation. Masoudi, en plus d’un endroit, appuie ses assertions de Fautorité deV Agriculture nabatéenne. Il en cite un extrait destiné à faire connaître les moyens de s’assurer si l’eau est proche ou éloignée de la surface de la terre. Makrizi, dans sa Description de l’Égypte, transcrit un passage où l’auteur nabatéen, parlant du Nil, en relève avec amertume les qualités nuisibles. Le même historien cite im extrait du même ouvrage relatif à la fertilité de l’Égypte. Ailleurs il transcrit d’autres citations, puisées dans le même livre. Ebn-Khaldoun cite cet ouvrage sous le titre de Al-falahat, Maimonide, dans son ouvrage intitulé Moré-Hanneboukimf a souvent mis à contribution notre auteur, auquel il a emprunté tous les détails qu’il donne sur la religion des Sabéens ; mais, par une erreur étrange, l’interprète latin, à qui le nom des Nabatéens était peu connu, a partout substitué le mot Agriculture égijptienne a celui de nabatéenne , qu’offraient également le texte arabe et la traduction hébraïque de l’ouvrage du médecin juif.
Le volumineux Traité d' Agriculture composé en arabe par Ebn-Awam, et publié à Madrid avec une traduction espagnole, est en grande partie un extrait de V Agriculture nabatéenne,
Ebn-KIialdoun, parlant de ce dernier ouvrage, entre
dans quelques détails, que je dois mettre sous les yeux de mes lecteurs.
(c Parmi les livres des Grecs, dit ce judicieux écrivain, )) on traduisit le traité d’agriculture nabatéenne, attribué » aux plus savants d’entre les Nabatéens, et contenant )) sur l’article de la magie des détails qui annonçaient des
connaissances profondes; mais des hommes religieux » ayant examiné ce livre, et regardant comme inutile et » illicite tout ce qui concernait le chapitre des enchante- » ments, se bornèrent à transcrire ce qui avait trait aux )) végétaux, à leur plantation, à leur culture, etsuppri» )) nièrent le reste. Ce fut en suivant cette méthode qu’Ëbn- )) Awam publia un extrait de l’Agriculture nabatéenne. )) La partie qui traitait des sciences occultes resta com- )) plétement négligée, jusqu’à ce que Moslemah, dans ses )) ouvrages sur la magie, en transcrivit les questions les » plus importantes. »
« Les sciences magiques, ditailleursle même historien, )) étaient en grande vogue chez les Syriens habitants de )) la Babylonie, et avaient été l’objet de plusieurs traités )) spéciaux; mais de tous ces ouvrages, un petit nombre » seulement a passé dans la langue arabe : telle est » l’Agriculture nabatéenne, traduite par Ebn-Wahy> schiiah, et qui contient les pratiques en usage chez les )> Babyloniens. »
En lisant le premier de ces deux passages, on est sans doute surpris de voir ranger l’Agriculture nabatéenne au nombre des ouvrages grecs. La chose, après tout, quoique difficile à croire, ne serait pas absolument impossible; il
s’agirait seulement de supposer que le livre, composé primitivement en chaldéen, aurait été traduit en grec, et de là en arabe, ce qui serait le contre-pied de ce qui est arrivé pour la plupart des ouvrages grecs, qui ont été interprétés en syriaque avant de l’être en arabe *, mais l’assertion d’Ebn-Khaldoun est tout à fait erronée. En effet, le traducteur Ebn-Wabschiiah atteste formellement qu’il a fait sa version sur l’original, écrit en langue nabatéenne.
L’Agriculture nabatéenne forme un ouvrage d’une grande étendue, et dans lequel toutes les questions qui se rattachent à cette science sont traitées avec des développements lumineux, qui annoncent que l’auteur possédait, sur toutes les branches de l’économie rurale, des connaissances précieuses, fruit d’une longue expérience et de profondes méditations.
Sans doute on y rencontre quelques opinions superstitieuses, quelques pratiques que réprouverait une saine philosophie; mais ces détails, même lorsqu’ils paraissent étranges ou puérils, nous offrent une utilité réelle, puisqu’ils nous retracent les idées qui dominaient à une époque reculée chez les habitants de Babylone. Du reste, sous une foule de rapports, l’ouvrage témoigne une civilisation avancée et annonce qu’à l’époque où il a été écrit la théorie et la pratique de la culture des champs étaient parvenues à un haut degré de perfection.
Parmi les objets indiqués dans ce livre, on n’y verra pas sans quelque surprise la mention des miroirs brûlants, et ce fait peut servir à appuyer la tradition qui rapporte qu’Archimède, pendant le siège de Syracuse,
employa un moyen de ce genre pour incendier la flotte romaine.
Malheureusement, des neuf parties ou livres dont se compose l’Agriculture nabatéenne, nous n’en avons sous les yeux que deux, la seconde et la troisième, dont Tune contient un calendrier agronomique, dans lequel on indique les méthodes qu’il faut suivre relativement à la culture des terres, dans chacun des mois de l’année. L’autre livre offre l’énumération des plantes et des légumes qui sont cultivés dans les champs et dans les jardins. Ces deux parties réunies ensemble forment un volume in-folio de trois cents feuillets, qui a été achevé de copier le jeudi 21 ® jour du mois de schewal, l’an 1 043 de l’hégire, par Scliems-eldin-Mohammed-Selrnouni .
La bibliothèque de Leyde possède deux exemplaires manuscrits de l’Agriculture nabatéenne.
Je me propose de faire connaître ailleurs, par des extraits étendus, ce que cet ouvrage offre de plus important sous le rapport de la culture des terres.
On peut supposer que la traduction d’Ehn-Wahschiiah n’est pas la seule qui ait été faite de cet important ouvrage, et que les autres peuples de l’Orient auront eu également à cœur de s’approprier les connaissances qu’il
renferme.
Il existe à Venise, dans la bibliothèque du couvent de Saint-Lazare, un manuscrit arménien contenant un volumineux traité d’agriculture, sans nom d’auteur. J’étais porté à croire que cet ouvrage pouvait être une traduction de l’Agriculture nabatéenne ; mais les renseignements que
j’ai reçus à cet égard m’ont appris que je m’étais trompé dans ma conjecture.