‹ Mélanges d'histoire et de philologie orientaleChapitre 7 sur 11 · LES ASILES CHEZ LES ARABES · texte numérisé non relu

LES ASILES CHEZ LES ARABES

Lorsque le grand Albuquerque, vice-roi des établissements portugais dans rinde, eut terminé sa glorieuse carrière^ sa mort laissa dans la consternation, et les Portugais, dont il avait immortalisé le nom par ses brillants exploits, et les Indiens, que ses vertus et surtout son inflexible équité, avaient su réconcilier avec une domination étrangère. Parmi les successeurs d’ Albuquerque , plusieurs semblaient avoir pris à tâche de rendre le sentiment de sa perte encore plus pénible. Livrés sans frein à la cupidité, à la débauche et aux passions les plus ignobles, portant au plus haut point Fabus du pouvoir, ils traitaient comme de vils esclaves les peuples soumis à leur administration, et les accablaient, chaque jour, sous le poids des vexations les plus odieuses. Les malheureux Indiens,

trop faibles pour oser secouer le joug, et trop éloignés du siège de l’autorité suprême pour y faire parvenir leurs réclamations, allaient, disent les historiens, au tombeau d’Albuquerque, implorer, en gémissant, la protection de ce héros, et lui demander vengeance contre leurs barbares oppresseurs.

Cet hommage rendu à la cendre d’un grand homme honore sans doute sa mémoire plus que ne l’auraient fait des trophées pompeux ou de brillants panégyriques. Certes, il ne fallait rien moins que le souvenir de la vertu la plus pure et la plus noble, pour réunir autour d’un cercueil, et du cercueil d’un chrétien, des hommes d’extraction, de mœurs et de croyances diverses, lorsque leurs préjugés nationaux, leurs opinions religieuses, et le chagrin de leur asservissement, avaient dû les accoutumer à voir un ennemi dans ce même homme qu’ils regrettaient comme un père. Mais à ce sentiment d’admiration se mêle bientôt un mouvement de curiosité très-naturel. L’homme qui aime à approfondir l’histoire et les coutumes des différentes nations se demande si la démarche des Indiens, dans cette circonstance, fut un des actes d’enthousiasme que le eœur seul inspire, qui n’ont point eu de modèle et n’en doivent pas servir, ou si elle tenait à des idées reçues primitivement chez les Orientaux. Les faits que je vais rassembler mettront à môme de décider facilement la question.

Chez les peuples de l’Orient, chez ceux, du moins, qui n’ont pas dégradé l’homme en admettant le dogme absurde et avilissant de la métempsycose, les tombeaux ont

toujours été environnés d’un respect religieux. Ces hommes, doués d’une imagination à la fois vive et mélancolique/se persuadent aisément que l’âme d’un grand homme n’abandonne pas tout à fait le séjour qui renferme sa dépouille mortelle : que toujours invisible et présente, elle plane sur ces lieux, et entend les prières qui lui sont adressées. Quel être assez impie ou assez audacieux oserait, sans craindre la colère céleste, arracher un suppliant qui lient embrassé le cercueil de celui que ses vertus et son courage recommandent encore à la vénération publique? Cette intercession muette a plus d’une fois protégé eflicacement contre l’oppression le malheureux dépourvu de tout autre appui. Et, certes, il est peu pénible pour l’amour-propre de céder à l’ascendant de celui qui a obtenu le triste avantage de vivre désormais et exclusivement dans l’histoire.

Un fait bien remarquable va prouver ici ce que j’avance. (c Sous le règne de Noradin, un étranger était arrivé à Damas, et avait fixé sa demeure dans cette ville, retenu par l’admiration que lui inspirait l’équité parfaite qui réglait toutes les actions de ce grand homme. Après la mort de Noradin et l’occupation de Damas par Saladin, cet homme éprouva, de la part d’un officier, une injustice grave, porta ses plaintes à la cour, et n’obtint aucune satisfaction. Alors il descendit de la citadelle, les habits déchirés, fondant en larmes, et demandant vengeance, cc O Noradin! s’écriait-il, si tu nous voyais exposés à des » vexations criantes, certes, tu aurais pitié de nous. )> Qu’est devenue cette justice dont nous ressentions jour-

)) nellGfïiGnt I Iigiifgusg influGncG? 11 sg dirigGii vGrs Ig tombGau dG Noradin, suivi d’une foule immense, qui versait des larmes et poussait des cris lamentables. On vint, en toute hâte, rapporter à Saladin ce qui se passait, et on l’invita à prendre de suite des mesures pour apaiser ce mouvement, sans quoi il risquait de voir la ville se soustraire à son autorité. Aussitôt il manda cet homme, qui était encore, avec toute la foule, à pleurer sur le tombeau de Noradin. Après l’avoir calmé par des paroles pleines de bonté, il lui rendit justice, et lui fit, en outre, un présent. Cet homme se mit à verser des larmes plus abondantes qu’auparavant. Saladin, surpris, lui demanda quel motif le faisait ainsi pleurer. « Hélas! dit-il, puis-je trop )) regretter un prince dont nous éprouvons l’équité même )) après sa mort ? Tu dis vrai, répondit Saladin; et tout )> ce qu’on voit en nous de zèle pour la justice, c’est aux )) leçons de Noradin que nous en sommes redevables. »

Ainsi, dans cette circonstance remarquable, Saladin, pour la première fois de sa vie, connut la crainte; Noradin, du fond de son tombeau, fit ployer le vassal audacieux qui l’avait bravé vivant, et par qui sa famille venait d’être, contre toutes les lois de l’équité, dépouillée de ses possessions héréditaires. Cet exemple n’est pas, à beaucoup près, le seul que l’on puisse produire pour démontrer l’opinion que j’ai émise. Si nous remontons à des époques plus reculées, nous trouvons le même usage établi dans l’Orient, et avec les mêmes circonstances.

Le poëte Hammad alla chercher un asile auprès du

tombeau du père de son ennemi, et sa confiance ne fut

pas trompée. Lepoëte Koumaït ayant offensé, par ses satires, des hommes puissants qui avaient juré sa mort, on lui conseilla de se réfugier auprès du tombeau de Moawiah ben-Hescham. En conséquence, il fit planter sa tente près de cet édifice. Les deux fils de Moawiah, s’étant rendus sous cette tente, prirent Koumaït sous leur protection. Une femme se rendit au tombeau de Gâleb, fils du poète Ferazdak, et y fit placer une tente. Ferazdak lui ayant demandé quel motif l’amenait, elle répondit : (c Je viens chercher un asile auprès du tombeau de Gâleb, attendu qu’il m’est arrivé un événement fâcheux. » Ce poète célèbre avait pour le mausolée de son père la plus profonde vénération. Dès qu’un homme quelconque y venait chercher un refuge, il se déclarait son protecteur, et mettait tout en œuvre pour le faire parvenir au but de ses désirs. Temim ben Zeïd, ayant été nommé par Hadjadj au gouvernement de la province de Send, entra dans la ville de Koufah, et y prit tous ceux des habitants qu’il voulut emmener. Une vieille femme se rendit alors auprès de Ferazdak, et lui dit : c( Je viens chercher un asile auprès du tombeau de ton père ; » et- elle lui présenta des cailloux qu’elle y avait ramassés. Le poète lui ayant demandé ce qui l’amenait, elle répondit : (c Temim ben- Zeïd m’a enlevé un fils qui seul faisait mon bonheur et pourvoyait à ma subsistance, » Ferazdak lui ayant demandé quel était le nom de son fils, elle répondit mis» Le poète se hâta d’envoyer au général les vers suivants :

O Térnim ben^Zéïd ! que ma requête ne soit pas re-

poussée, et que je ne manque pas d’obtenir une réponse favorable.

Rends-moi Khounaïs, et accepte en échange le plaisir de céder aux pleurs d’une mère, que tu n’étoidferais pas facilement.

Elle est venue vers moi, elle a cherché un asile auprès de Galeb et de ce tombeau dont le vent disperse continuellement la terre.

Tout le monde sait que tu es un homme généreux et un lion dès que le feu de la guerre s’allume.

Temim ayant reçu cette lettre, et étant incertain s’il devait lire le nom de Khounaïs ou celui de Habiseh, donna ordre de chercher dans son année tous ceux qui portaient i’un ou l’autre de ces deux noms ; il s’en trouva six, qu’il envoya à Ferazdak.

Après la mort du khalife Ommiade Hescharn, Walid, son successeur, donna ordre d’arrêter les deux fils de Hescham ben-îsmaïl. L’un d’eux, nommé Ibrahim, se réfugia auprès du tombeau de lézid, fils d’Abd’almelik et père de Walid. Celui-ci déclara que, dans son opinion, le suppliant devait avoir la vie sauve. Mais labia et Abdallah, tous deux filsd’Arwah ben-Zobaïr, représentèrent au khalife que le tombeau de son père ne devait pas offrir un asile à des hommes pervers ; qu’il fallait en arracher Ibrahim, et le forcer de restituer les biens qu’il avait injustement acquis. Walid, cédant à ce conseil, fit enlever les deux frères, et les envoya à lousouf ben-Omar, avec ordre de les appliquer à la torture jusqu’à ce qu’ils expirassent.

De là vient l’expression (c client d’un tombeau, que nous ollre un vers cité par Tebrizi, dans son commentaire sur le Hamasah : cc Si un poëte abusé m’attaque, je suis client d’un tombeau élevé sur le lieu nommé Marran. »

Dans un passage d’Ebn-Kotaïba, cite par Reiske, il est fait mention d’une tente élevée sur le tombeau d Abdallah-ben-Abbas, par Mohammed, fils d’Ali, surnommé Ebn-Hânefiah. Il me parait probable que cette tente avait pour objet de servir d’asile à tous ceux qui auraient besoin de réclamer une protection efficace.

Au rapport d’Abou’lféda, l’an 653 de l’hégire, Mélik- Nâser-Daoud, ci-devant prince de Karak, se trouvant à Médine, auprès du tombeau de Mahomet, saisit les rideaux qui entouraient ce monument, et déclara qu’il im» plorait la protection du prophète auprès du khalife Mostasem. Au rapport d’un historien arabe, Talhah, l’un des adversaires du khalife Ali, mourut àBasrah, d’une blessure qu’il avait reçue au combat du chmneau^ et fut enterré dans cette ville. L’écrivain ajoute : ce Son tombeau existe encore aujourd’hui dans un meshehed (monument) qui est dans le pays l’objet d’un respect universel. Lorsqu’un homme exposé à quelque péril, ou un exilé, vient y chercher un asile, personne, quel qu’il soit, n’oserait l’en arracher.

A Alger, la tente de l’aga servait de lieu d’asile L cdl y • a, au rapport de M. Frank % dans la ville de Tunis, quatre;

* h'achricliten iiher dm Algierschen Staat^ t. 111, p. 25.

- Recherches politiques sur Tunis, man. de 31. Marcel, ch. \i.

mosquées qui jouissent du privilège d’immunité, et où beaucoup de malfaiteurs se réfugient pour se mettre a l’abri des poursuites de la justice... Non-seulement la mosquée, mais un certain espace de terrain environnant, jouit de cette prérogative.

(c Entre toutes les mosquées qui possèdent ce privilège, il n’en est aucune qui soit en plus grande vénération que celle de Kairoan, la ville la plus considérable delà Barbarie, après Tunis. Cette mosquée est même si vénérée par les Mahométans, qu’ils n’en permettent l’approche ni aux chrétiens, ni aux juifs.

(c Lorsque le bey veut avoir en son pouvoir quelque malfaiteur, il envoie des maçons à la mosquée, avec ordre de murer la porte de la chambre où se trouve le réfugié, en laissant seulement une petite ouverture ; il y place deux gardes, avec ordre de ne laisser à cet homme ni boisson, ni aliments.

En Afrique, les tombeaux des santons, des marabouts, sont ordinairement des lieux d’asile.

On lit dans les voyages d’Ebn-Batoutah : « Près de la ville de Dafar (dans le Yemen), est le %(kmah (l’ermitage) du scheïkh vertueux et religieux Abou-Mohammed-ben- Abi-Bekr-beivIsâ. Cette chapelle est extrêmement révérée chez les Arabes. On y vient soir et matin pour y chercher un asile ; et lorqu’un suppliant y est entré, le sultan n’a plus aucun pouvoir sur lui.

Le droit d’asile a dû certainement prendre naissance dans l’Orient. Dans des contrées où la loi du talion s’exerce avec toute sa rigueur, on sent quels inconvénients graves

devaient résulter d’une vengeance trop précipitée , qu’un homme coupable d’un meurtre involontaire, ou même tout à fait étranger à cet acte, pouvait être égorgé avant qu’il fût possible de constater son innocence.

Moïse, pour obvier à ces abus qui perpétuaient dans les familles la soif du sang, l’ardeur de la vengeance, avait sagement établi, dans la Palestine, des villes de refuge, où le meurtrier involontaire allait chercher un asile, et où il attendait l’occasion de se justifier; car, si le crime avait été prémédité, le coupable ne pouvait profiter du bénéfice de l’asile, et devait être arraché même du tabernacle, pour être livré à la vengeance des lois.

Chez les Arabes du désert, où la fougue des passions, où les préjugés de l’honneur font aux parents de celui qui a péri sous les coups d’un meurtrier, un devoir sacré de poursuivre par eux-mêmes la punition du crime, et de laver le forfait dans le sang du coupable, on conçoit que les méprises les plus cruelles durent être trop souvent le fruit de cette loi barbare ; que des haines envenimées se perpétuèrent, non-seulement entre des familles, mais entre des tribus tout entières. On voit, dans l’ancienne histoire, une guerre de quarante ans allumée par un meurtre. Comme le parent d’un homme assassiné pouvait tuer un homme étranger à ce meurtre, mais allié de l’assassin, ou seulement membre de la même tribu; que ee nouveau crime devait être vengé le plus souvent d’une manière aussi irrégulière; il est évident que de pareilles querelles devaient se perpétuer sans fin, jusqu’au moment où des hommes sages, s’entremettant au milieu de ces êtres

exaspérés par une vengeance aveugle^ les déterminaient à accepter une transaction équitable, qui mettait un terme à ces haines farouches et à l’effusion du sang. Au milieu de ces déserts, qui n’offrent à l’œil que des sables nus et arides, il était difficile d’établir des lieux de refuge ; mais la générosité et le courage suppléèrent à cet inconvé» nient. Les hommes malheureux, poursuivis par la haine de leurs ennemis, trouvaient dans ces solitudes des guerriers distingués par leur bravoure, dont ils imploraient l’appui, et qui refusaient rarement ce rôle aussi noble que périlleux. Sans doute, cette générosité entraînait souvent avec soi des abus criants. Des hommes superbes et impétueux, fier de se voir rechercher comme capables de tenir tête à des tribus entières, acceptaient souvent, avec un empressement irréfléchi, la défense de coupables qu’ils auraient dû abandonner à la vengeance des familles justement irritées, chez qui leur crime avait porté la désolation et l’effroi. Mais, d’un autre côté, cette protection, accordée avec discernement par des hommes intrépides et respectés, prévint fréquemment d’affreuses injustices ; et leur médiation, en s’interposant entre les tribus exaspérées et furieuses, arrêta cent fois l’effusion du sang, calma les haines, et termina, par un sage accommodement, des guerres de plusieurs années.

Je dois entrer, à cet égard, dans quelques détails qui pourront ne pas paraître entièrement dénués d’intérêt.

Celui qui avait obtenu la protection d’un individu ou d’une tribu prenait le titre de dja7% (c voisin, » c’est-àdire client, 'protégé. Le protecteur du faible prenait éga-

lement le titre de « voisin. » Nous lisons dans les poésies de Bohtori : cc Dieu est mon protecteur. » Ailleurs : (c Dieu est le protecteur des enfants de Khakan. » Plus bas :

(c Dieu est le protecteur de Motezz. Il est notre défenseur contre les dangers de chaque époque. »

cc Dieu est ton protecteur, là où tu jouis des dons de la gloire et de l’honneur. »

Dans des exemples que rapporte le commentaire de Tebrizi sur le Hamasak, on lit : (c je suis leur voisin (leur protecteur); qu’ils viennent vers moi. »

Le verbe djara, à la troisième forme, signifie « se mettre sous la protection ou être le protecteur de quelqu un ; » et son nom d’action djiwar, exprime a la demande de protection ou la protection elle-même. » On lit dans le commentaire de Zamakhschari sur le Coran : ce Le mot djiwar signifie élever la voix pour prier et pour implorer le secours d’un autre. » On lit dans l’histoire de Damas : ce Je suis sous la protection du principal personnage de cette vallée. » Dans les poésies manuscrites d’Am tarah : cc II remplit les devoirs d’un loyal protecteur. » Dans Fhistoire d’Ebn-Khallikan : cc II les protégea mal. » Dans les vers manuscrits du poëte Zohaïr : cc II fut reçu comme client et comblé d’honneurs. » Dans des extraits de l’ouvrage de Moubarrad intitulé Kdmel : cc II alla chercher protection chez les Arabes de Taï. Il était en proie aux plus vives alarmes. » Un vers cité par Makarri, dans son histoire d’Espagne, offre ces mots :

cc Ils ne livrent pas aux catastrophes leur client, tandis

que les droits de la protection sont méconnus ailleurs. »

Ebn-Batoutah, décrivant ce qui arriva à un pèlerin de la Mecque, s’exprime en ces termes : « Il ne pouvait rien contre lui, attendu qu’il avait, de la part des deux émirs, un hasab. On entend par ce mot le don que l’on fait à quelqu’un, en public, d’un turban ou d’une schaschiah (châle). C’est, pour celui qui l’a reçu, un signe de protection, et il ne cesse pas d’être entouré de respect jusqu’au moment où il quitte la Mecque. » On lit dans les poésies manuscrites de Nâbeghah ;

a Je jure que je ne viendrai pas vers toi si tu te rends coupable d’une faute, et que je n’irai point implorer d’autre protecteur que toi. »

Le même verbe, à la quatrième forme, signifie « accorder sa protection à quelqu’un ; » d’où vient que le participe désigne un protecteur; et, à la dixième forme, il signifie « implorer la protection de quelqu’un. » On lit dans les poésies de Bohlori :

K II protégea le monde contre la crainte et l’injustice. Est-ce que le protecteur doit des remercîments au protégé? 3)

Au rapport de l’auteiir du Sir at-ar résout , Abou’las vint réclamer la protection de Zeïnab, fille de Mahomet, dont il avait été l’époux. Elle la lui accorda. Dans le commentaire deTebrizi sur leHamasah, on lit : « Il me protégera contre toi; » et, « Protége-le contre moi. » Dans la vie d’Ebn-Khaldoun écrite par lui-même : « Les ordres de Dieu s’exécutèrent à l’égard de ceux qu’ils protégeaient. y> Dans l’ouvrage Biographique de Taki-eddin-Fâsi ; « Il

protégea le séjour des schérifs contre le pillage.)^ Dans les poésies de Bohtori :

cc Aucune apathie ne protège l’argent contre sa libéralité. ))

Dans l’Histoire d’Égypte d’Abou’mahâsen, on lit : « îl se hâta de se rendre à la maison de l’émir Naurouz et implora sa protection. Cet émir la lui accorda. » Masoudi met au nombre des qualités estimables des Arabes (c la défense du client et la protection accordée à celui qui craint un danger. » Dans l’Histoire d’Égypte de Djeberti : « Les fellahs implorèrent leur protection. Le mot Djirat signifie « la protection que l’on accorde à un client. » On lit dans les vers manuscrits de Zohaïr :

(c Laquelle des deux protections lui avez-vous accordée? »

Dans l’histoire d’Égypte d’Abou’lmahâsen : cc II dit : Je suis sous la protection de l’émir Tagdji. » Celui-ci lui accorda, en effet, sa protection, et jura qu’il ne lui nuirait en rien et ne souffrirait que personne osât lui nuire, (c Dans l’ouvrage biographique de Taki-eddin-Fâsi : (c Iis envoyèrent réclamer la protection d’un de ses compagnons; » et plus loin : « Afin de pouvoir, à l’aide de cette protection, empêcher chaque jour le combat. » Plus bas : (C II réalisa la protection en faisant cesser le combat. » Cette protection se demandait et s’accordait de plusieurs manières différentes. Au rapport de l’auteur du Kitcîbalagcmi, Masoud ben-Mateb ayant fait dresser une tente pour sa femme, cette tente fut déclarée un asile pour tous ceux qui pourraient en approcher. Quelquefois on atta-

chait ses habits à îa tente d’im homme, afin de se mettre sous sa sauvegarde ; et dès ce moment le maître de la tente, quand bien même il ne se trouvait pas chez lui, était obligé de recevoir le suppliant sous sa protection et de poursuivre la vengeance des torts dont il avait à se plaindre. Quelquefois, pour implorer la protection d’un homme puissant, on saisissait par derrière ses vêtements, et on lui disait : (c Yoici le lieu de celui qui cherche un asile auprès de vous. » Aussi un des signes de la protection accordée à un suppliant consistait- il à jeter son habit sur cet homme. On lit dans le commentaire de Soïouti sur le Mogni : » Il jeta sur lui son vêtement en signe de la protection qu’il lui accordait, » Au rapport de Makrizi, dans sa Description de l’Égypte, Merwan ben-Alhakam, étant resté maître de l’Égypte, fit entrer chez lui les partisans d’Abd-allah ben-Zobaïr et les fit égorger, jusqu’à ce qu’il vit arriver Koraïbben-Abrahah. Il jeta sur cet homme son manteau et dit aux soldats : (c Retirez-vous, je suis son protecteur. )> Suivant l’ouvrage biographique de Taki-eddin-Fâsi, Hasan ben-Kotadah, émir de la Mecque, envoya aux pèlerins son turban pour leur servir de sauvegarde. C’est ainsi que, suivant le témoignage du voyageur Damoiseau, un Arabe, lorsqu’il se trouve trop vivement poursuivi, peut arrêter les assaillants en formant un nœud à un des cordons qui servent de de franges au châle que tous portent sur la tête. Hareth ben-Dalem, s’enfuyant après un meurtre odieux qu’il avait commis, et pour lequel il était vivement poursuivi, rencontra un enfant dont les cheveux étaient réunis en

une tresse; il le saisit par les hanches et lui dit : « Je me mets sous ta protection. » La tribu d’Adjal, à laquelle appartenait l’enfant, prit en effet Hareth sous sa sauvegarde, ‘Une femme à qui l’on avait enlevé un chameau, implora l’assistance du même Hareth en suspendant son seau de cuir au sien. Au rapport d’un judicieux historien, lorsque les Arabes se présentaient devant un personnage éminent pour lui adresser une requête, ils lui prenaient la barbe, indiquant par là qu’ils se mettaient sous sa protection.

Un guerrier arabe tenait à grand honneur de se voir entouré de nombreux clients. Lorsqu’un homme quelconque implorait à haute voix son appui, il se hâtait de monter à cheval et de prendre l’inconnu sous sa protec« tion, sans lui demander ni son nom, ni le motif qui l’amenait. S’il eût pris cette précaution si sage, les Arabes n’auraient pas manqué de dire : (c Si ce n’était pas un lâche, un homme irrésolu, il n’adresserait pas à un suppliant de pareilles questions. Cependant, des hommes censés ne se croyaient nullement obligés de prendre aveuglément la défense d’un inconnu et de favoriser, par une connivence coupable, la perversité et la. barbarie. Lorsque Hareth ben-Dalem, dont j’ai déjà parlé, eut tué Khaled ben-Djafar, qui était le protégé, d’Amri’lkaïs, roi de Hirah, ce prince poursuivit le meurtrier. Celui-ci, cherchant un asile, n’en put trouver aucun, à cause de la crainte qu’inspirait le roi de Hirah. Il implora la protection de la tribu arabe de Gatfan ; mais il éprouva un refus formel. Enfin, il fut accueilli par Mabed ben-Zararah, qui s’engagea à le défendre. Le péril qu’avait couru Hareth

ne changea point ses inclinations perverses : bientôt après il égorgea un enfant d’Aswad, fds de Noman, roi de Hirah. Yoiei ee qui amena ce meurtre. Hareth avait deux clientes qu’il atfeetionnait beaucoup. Le roi Aswad, fds de Mondzar, lit enlever ces femmes et leurs troupeaux. Hareth ne respira plus que la vengeanee. Le roi Aswad avait confié son fils Scharhabil aux soins de Sinan ben-Abi-Hârethah; et Solmâ, femme de celui-ei et sœur de Hareth, nourrissait le jeune prinee. Hareth, ayant prié Sinan de lui prêter sa selle, se rendit auprès de Solmâ et lui demanda l’enfant de la part de Sinan. Cette femme, persuadée par la vue de ce meuble, et ne soupçonnant pas la perfidie de son frère, lui remit le jeune prince, qu’il égorgea aussitôt. Le meurtrier s'empressa de fuir, pour se soustraire à la juste colère du roi.

Quelquefois, lorsque l’on accueillait un suppliant, on s’engageait à le défendre contre tous ceux qui voudraient l’attaquer : c’est ainsi que le guerrier Amer ben Tofaïl accorda au poète Aschâ une sauvegarde contre les habitants du ciel et de la terre. D’autre fois, on promettait seulement de le protéger contre certaines personnes que l’on désignait expressément. Quelquefois, le protecteur, pour garantir, par une démarche éclatante, la sincérité de ses paroles, ôtait sa robe et en faisait revêtir celui qui avait imploré son appui. Les devoirs que des hommes généreux s’imposaient à eux-mêmes en faveur de leurs clients, annonçaient souvent les sentiments les plus nobles. Abou-Dawad avait pris sous sa protection Kaabben-Mamah ; lorsque celui perdait un entant, il en payait

la rançon telle qu’elle était fixée pour le raehat du sang; si Kaab perdait un chameau ou une brebis^ il la lui rendait. C’est ce fait qui a donné naissance à cette expression proverbiale : le client d' Abou-Dawad.

Au rapport d’Ebn-Nabatah, dans son commentaire sur la lettre d’Ebn-Zaïdoun |t de fauteur du Kitâb-alagâni, « le poëte Ascbâ-Alkebir (le grand), passant près du territoire de Benou-Amer, craignit que ces Arabes n’enlevassent ce qu’il portait avec lui ; il alla trouver Alkarnahben-Alathah et lui dit : (c Accorde-moi ta protection ; )> il répondit: cc Je te l’accorde. Aschâ lui dit: ce Est-ce )> contre les hommes et les génies ? ?) il répondit ; cc Oui.

» Le poète ajouta : ce Et contre la mort? )> il répondit )) affirmativement. Aschâ lui dit : cc Comment pourrais- » tu me protéger contre la mort ? » il répondit : cc Si tu » mourais étant sous ma protection, j’enverrais, à ta fa- » mille, la rançon de ta vie. »

Cet Abou-Dawad, qui était protégé de Mondzar- ben- Mâ-alsemâ, roi de Hirah, fut victime d’un forfait épouvantable : ses trois fils furent égorgés par un nommé Rekiab, qui poussa f atrocité jusqu’à faire servir les têtes de ces jeunes gens à un repas où il avait invité leur père avec le roi. Un pareil crime aurait mérité, à coup sûr, une punition exemplaire; mais le coupable était lui-même protégé de Mondzar qui, pour concilier, autant qu’il était en lui, les devoirs que lui imposait, à l’égard de l’oflenseur et de l’offensé, son titre de protecteur, remit à Abou-Dawad six cents chameaux pour le rachat du sang de ses fils.

Plus tard, Tan 90 de Thégire, lezid-ben-Mohallab s’étant échappé des prisons de Hadjadj, vint, avec ses fils, implorer la protection de Souleïman, tils d’Abd-almeiik, qui les accueillit et promit, tant qudl serait vivant, de les garantir de tout danger. îl se hâta d’écrire à son frère, le khalife Walid, et lui fit dire : c< J’ai promis aux enfants de Mohaliab de leur conserver la vie sauve; mais, comme ils doivent à Hadjadj trois millions de pièces d’argent, je suis prêt à acquitter cette somme. » Walid répondit : (c Je n’accorderai point d’amnistie à lezid, à moins que tu ne me l’envoies. 3) Souleïman écrivit aussitôt : (c Par Dieu, je n’enverrai point mon protégé sans l’accompagner en personne; je te conjure, au nom de Dieu, de ne pas me couvrir de honte en me forçant à violer mes engagements. Le khalife défendit à son frère de venir, et lui enjoignit de faire partir lezid chargé de chaînes; celui-ci déclara à Souleïman qu’il ne voulait pas être cause d’une rupture entre deux frères, puis il ajouta : ce Envoie ton fils avec moi, et écris au khalife dans les termes les plus doux qu’il te sera possible. )> Souleïman fit donc partir lezid, accompagné de son fils Aïoub, auquel il recommanda, lorsqu’il arriverait au palais, d’y entrer avec lezid, ayant lui-même les mains chargées de chaînes. Lorsque Walid vit son neveu dans cette situation : il s’écria : « Par Dieu, nous avons obtenu de Souleïman ce que nous désirions, y) Aïoub remit à son oncle la lettre de son père, puis il lui dit : « Prince des croyants, ne cassez pas le traité conclu par mon père; vous êtes le plus digne de tous ceux qui maintiennent

leurs engagements. Ne trompez pas la confiance de ceux (jui, en se mettant sous notre protection, n’ont fondé leurs espérances de salut que sur le rang que nous tenons auprès de vous : et n’humiliez pas ceux qui, en s’attachant à nous, ont pensé obtenir quelque considération d’après celle que vous nous accordez. » Walid lut alors la lettre de son frère ; elle était conçue en ces termes : (c Prince des croyants, j’ai toujours été persuadé que si un de vos ennemis, qui aurait fait une guerre acharnée, implorant mon appui, était accueilli par moi et obtenait l’assurance de ma protection, vous vous garderiez d’humilier mon client et de violer mon engagement. Mais, aujourd’hui, je n’ai reçu sous ma sauvegarde qu’un homme soumis, désarmé, quia rendu, ainsi que sa famille, des services importants à la cause de l’islamisme. Je vous l’envoie. Maintenant, si vous voulez rompre avec moi, annuler mes promesses, et me faire tout le mai possible, vous en êtes bien le maître. Mais, dans ce cas, j’aurai recours à Dieu pour me plaindre de vos procédés à mon égard et du mépris que vous aurez fait de ma parole, ainsi que des liens du sang et de l’amitié qui nous unissent. Prince des croyants, vous ignorez combien vous et moi avons encore de temps à vivre, vous ne savez pas à quelle époque la mort viendra nous séparer. Si le prince des croyants, à qui je souhaite une prospérité continuelle, veut, jusqu’au jour où la mort viendra trancher notre vie, respecter en moi les liens du sang, s’attacher à me rendre justice, éviter tout ce qui pourrait me blesser, qu’il le lasse. Au nom de Dieu, après la crainte du Très-Haut,

il n’y a rien au inonde qui me charme plus que votre bienveillance et votre satisfaction. Si vous attachez quelque prix à me voir content, pardonnez à lezid; et moi, je m’engage à payer les sommes que Hadjadj réclame de lui. » Walid, ayant lu cette lettre, déelara qu’il voulait foire plaisir à Souleïman ; il lit approcher son neveu et lui

parla avec bonté. Il s’entretint avec lezid^ qui loua en termes pompeux la clémence du khalife et lui promit une reconnaissance éternelle. Walid le fit asseoir, lui garantit une amnistie entière et le renvoya à Souleïman. 11 écrivit à Hadjadj pour lui ordonner de renoncer à toute poursuite et à toute réclamation contre lezid et sa famille.

Plus tard, Maan ben-Zaïedah eut le courage d’accordei' sa protection à un homme dont la tête avait été mise à prix par le khalife Mahdi.

Nous lisons dans le roman d’Antar des détails sur la

manière dont ce héros et le roi Kaïs ben-Zohaïr accordèrent leur protection à ce Harelh ben-Dâlem dont il a été fait mention plus haut, et qui méritait si peu la bienveillance des hommes dont il implorait l’appui. Au rapport deMasoudi, AswadbemGaffar, roi de la tribu deDjadis^ ' ayant échappé au carnage de sa nation, alla descendre sur le territoire de la tribu de Taï, et ces Arabes lui accordèrent leur protection contre le roi et contre tout autre, et tout cela sans le connaître. Ce n’était pas seulement chez les Arabes du désert qu’avait lieu cette sorte d’adoption, par laquelle un guerrier ou un homme élevé en dignité prenait un suppliant sous sa sauvegarde; le même usage existait aussi dans les villes : Vhïs^

toire de Mahomet nous en otï're des exemples formels.

Lorsque les musulmans de la Mecque se trouvèrent exposés, de la part des infidèles, à des traitements intolérables, Abou-Bekr se mit en marche pour se retirer dans l’x^byssinie. Sur la route, il rencontra Ebn-Dagnah, qui lui demanda où il allait. Abou-Bekr répondit que ses compatriotes le forçaient de quitter son pays, et qu il allait chercher un asile où il pût servir son dieu en toute liberté. Ebn~Dagnah lui répartit : cc O Abou-Bekr! un homme tel que toi ne doit pas s’expatrier. Tu donnes la subsistance au pauvre, tu observes religieusement les devoirs que prescrivent les liens du sang, tu supportes, sans murmurer, la fatigue; tu accueilles tous les hôtes, tu prêtes ton appui à tous ceux qui sont dans le malheur. Je me déclare ton protecteur. Reviens sur tes pas, et sers ton dieu dans ta ville natale. » Ebn-Dagnah continua sa marche, accompagné d’ Abou-Bekr. Il alla trouver successivement les Koraïschs païens, et leur dit : ce Soulfrirez-vous qu’un homme tel qu’ Abou-Bekr abandonne notre ville? Chasserez-vous celui qui nourrit le pauvre, qui observe scrupuleusement les devoirs de la parenté, qui supporte volontairement la fatigue, reçoit les hôtes, secourt les malheureux? » Les Koraïschs, touchés de ces paroles, ratifièrent la protection qu’avait accordée Ebn-Dagnah, et garantirent à Abou-Bekr une sûreté entière. Ils dirent à Ebn-Dagnah : ce Signifie à Abou-Bekr qu’il peut servir son dieu dans sa maison, et y faire les prières et les lectures qu’il jugera convenables. Mais qu’il ne nous importune pas, et qu’il se garde bien de faire

ailleurs que chez lui une prière ou une lecture. )> Au bout de quelque temps, Abou-Bekr fit bâtir un oratoire dans la cour de sa maison, et y venait prier et lire. Les femmes des idolâtres se rassemblaient devant la porte; leurs enfants le regardaient avec admiration. Abou-Bekr était un homme d’un caractère sensible. Il ne pouvait retenir ses larmes lorsqu’il récitait quelques passages du Coran. Les principaux Koraïschs, effrayés de ce concours, mandèrent Ebn-Dagnah et lui dirent : « Nous avons accordé

notre protection à Abou-Bekr, sous la condition expresse qu il servirait son dieu dans l’intérieur de sa maison ; mais il a été plus loin, car il a bâti un oratoire dans la cour de son logis, et il y fait publiquement la prière et des lectures. Nous craignons qu’il n’attire â son parti nos femmes et nos enfants. Enjoins lui de s’en tenir à ce qui a été convenu. S’ils se borne à adorer son dieu à huis clos, à la bonne heure; mais, s’il veut pratiquer publiquement son culte, press€-îe de renoncer à la protection que lu lui as accordée ; car, d’un côté, nous ne voudrions pas te faire manquer à tes engagements, et, de l’autre, nous ne souffrirons pas qu’Abou-Bekr exerce publiquement sa religion. » EbnDagnah alla trouver Abou-Bekr, et lui dit : « Tu sais sous quelle condition j’ai traité avec toi. Renferme-toi dans les conditions dont nous sommes convenus ou bien renonce à la protection que je t’ai accordée; car je ne veux pas que les Arabes puissent dire que j ’ai manqué à la foi jurée. » Abou-Bekr lui répondit : <c Je te rends la sauvegarde que tu m’avais donnée ; je me contenterai de celle de Dieu et de son prophète. »

Les musulmans, sous la conduite d’Othman, fils de Matoun, se disposaient à se rendre dans l’Abyssinie. Ayant appris que Walid ben-Mogliirah avait adoré le vrai Dieu dans la Mecque, et que les idolâtres lui avaient accordé une amnistie, ils reprirent le chemin de cette ville; mais ils n’y pouvaient rentrer sans avoir une protection. Walid prit Othman sous sa sauvegarde, et Abou-Taleb, fils d’Abd-Almotâleb, se déclara le défenseur d’Abou- Selmahben-Abd-alasad. Mais bientôt Othman se convainquit que ses compagnons étaient exposés à toutes sortes de vexations, tandis que lui allait et venait sans rien craindre, sous l’abri du patronage de Walid. 11 se dit à luimême : ce Quoi ! ceux qui sont sous la protection de Dieu et de son prophète n’éprouvent que de mauvais traitements et des inquiétudes, tandis que celui qui est sous la sauvegarde du diable et de ses adhérents jouit d’une tranquillité parfaite ! La chose est déshonorante pour moi. )) Il se rendit donc auprès de Walid, et lui dit : « O mon oncle ! tu m’as accordé ta protection, et je n’ai qu’à me louer de ta bienveillance ; mais je veux te rendre ton engagement. Conduis-moi devant tes compatriotes, et annonce-leur que tu te dégages des promesses que tu m’as faites. — O mon neveu ! dit Walid, quel motif t’inspire cette démarche ! Aurais-tu reçu de quelqu’un de mes compatriotes un traitement vexatoire ou une insulte? — Non, dit Othman, je n’ai à me plaindre de personne; mais je suis résolu à me contenter de la protection de Dieu et de celle de son prophète, sans rechercher celle de qui que ce soit. — Eh bien ! dit Walid, allons enseni*

ble à la mosquée, et dégage-moi publiquement de la protection que je t’ai accordée publiquement. Ils se rendirent tous deux à la mosquée, où les Koraïschs étaient réunis en plus grand nombre que de coutume. Parmi eux se trouvait le poëte Lebid ben-Rebiah, qui leur récitait ses vers. Walid dit à ses compatriotes: cc Cet Othman, que vous voyez, exige de moi que je renonce à la protection que je lui avais assurée. Je vous prends donc à témoin que désormais je n’ai rien de commun avec lui. » Othman prit la parole et dit : cc Ce que vous venez d’entendre est parfaitement conforme à la vérité. Je n’ai eu qu’à me louer de l’exactitude scrupuleuse avec laquelle Walid a rempli ses engagements à mon égard. C’est moi qui l’ai forcé à la démarche qu’il fait aujourd’hui, attendu que je ne veux plus d’autre protecteur que Dieu; et Walid, dès ce moment, ne me doit plus rien. En disant cela, tous deux s’assirent.

Ces passages, que j’ai cru devoir transcrire en entier, offrent, si jene me trompe, un assez grand intérêt. D’abord, ils nous révèlent les formalités qu’il fallait remplir toutes les fois que l’on renonçait au noble rôle de protecteur d’un suppliant; en second lieu, ils nous apprennent que l’on ne pouvait rétracter sa parole que du consentement exprès de celui dans les intérêts duquel on avait pris cet engagement. Tout homme qui, par lâcheté ou par tout autre motif, aurait abandonné son client et ne l’aurait pas défendu, même au péril de sa vie, se serait couvert de honte aux yeux de tous les Arabes ; et son nom proclamé par les poètes avec toutes les épithètes injurieuses que peut ins-

pirer le mépris, aurait été pour toujours voué à l’opprobre et au déshonneur. Les anciens recueils de poésies arabes sont remplis de vers dans lesquels des individus ou des tribus entières exaltent pompeusement la fidélité et la bravoure avec lesquels ils défendaient leurs clientSj et blâment amèrement ceux qui, dans des circonstances analogues, n’avaient pas déployé le même courage. Un poëte cité dans le Kitdb-alagâni, s’écrie : (c Nous sommes, de tous les Arabes, les plus exacts à protéger nos clients et à venger nos offenses. » Un autre dit : a Certes, tu me trouveras toujours brave , toujours prêt à défendre un client. ))

« Que Dieu, dit un autre poëte, couvre de confusion une tribu qui n’a pas osé, à la journée de Modjaïmer, protéger son client contre les Arabes de Fakas! »

Un poëte cité dans le Hamasah dit en parlant d’un guerrier : te Un client n’a jamais à redouter de lui aucune perfidie. » Un autre, parlant d’une tribu rivale, s’exprime ainsi : cc Un suppliant ne saurait espérer de trouver sous leurs tentes une protection utile. )) Un autre, faisant F éloge de ses compatriotes, s’écrie : « Chez eux, le client ne s’aperçoit pas qu’il est client; » c’est-à-dire : « Ils le traitent absolument comme eux-mêmes. )) Un autre dit : ce L’homme le plus éloigné, dès qu’il s’approche devons, devient votre protégé. » Un autre dit : « Si nous sommes en petit nombre, cela ne nous nuit en rien, et notre client est respecté, tandis que celui de la plupart des hommes est humilié. »

Dans un vers cité par le Kitâh-alagâni, on lit :

« Nous nous rendons cautions pour notre client, et nous le regardons comme Fun de nous. Nous l’aidons; et nous nous réjouissons lorsque nous accordons notre secours. »

Ailleurs :

« Tu me trouveras courageux, et prêt à défendre mon client. »

Un vers de Habbah-ben-Amrou, cité par Masoudi, est conçu en ces termes :

(c Les Arabes de Themoud étaient puissants et généreux. Jamais un de leurs protégés n’éprouvait, parmi les hommes, la moindre injustice. »

Un autre vers, cité par Soïouti ’dans son commentaire ^ sur le Mognif offre ces mots :

cc Ils ont défendu leur client et les femmes, quoique la crainte agitât leurs entrailles. »

Dans l’ouvrage arabe intitulé : Kalaîd-alikian (les Colliers d’or), on lit : cc Jamais leur protégé ne passe la nuit dans la crainte. »

Dans une lettre écrite par Nasir-eddin-Thousi, au nom de Houlagou, on lit : ce Notre empire est tel que l’on n’oserait en rêver la conquête, et notre protégé n’a à craindre aucune injustice.

A plus forte raison, celui qui aurait fait quelque mal ou quelque tort à son protégé, aurait été regardé par tous les Arabes avec horreur et mépris. On ne pouvait livrer un client aux mauvais traitements de ses ennemis, qu’après que les engagements contractés avaient été, du consentement des deux partis, solennellement rompus. Et,

encore, une pareille conduite n’avait lieu jamais que de la part d’hommes fourbes et perfides, qui imprimaient sur eux-mêmes une tache indélébile. Rebi-ben’Ziad, voulant se retirer d’auprès de Hodzaïfah-ben-Bedr, qui venait de commettre un meurtre au mépris des traités, alla le trouver et lui dit : (c Je suis ton client : laisse-moi partir et accorde-moi un délai de trois jours. » Hodzaïfah y consentit; mais en même temps il détacha une troupe d’hommes dévoués, auxquels il recommanda, dès que les trois jours seraient expirés, de se mettre à la poursuite de Rebi, et de tacher de l’atteindre. Leurs efforts furent totalement infructueux.

Aujourd’hui encore, chez les Arabes du désert, celui qui a reçu un suppliant sous sa tente, est tenu de le protéger, et de lui garantir sa sûreté l’espace de trois jours et huit heures, à compter du moment où il a quitté la tente.

Les Arabes, d’un caractère noble et généreux, mettaient le plus grand intérêt à conserver un client auquel ils avaient accordé leur protection. Le poète Hotaïah ayant quitté Zibrikan, dont il était l’allié, pour se retirer chez un autre Arabe nommé Baghid, Zibrikan s’adressa au khalife Omar 'pour réclamer son client. Omar décida que Hotaïah serait placé sur un terrain vide, et qif il serait libre de choisir entre ses deux protecteurs.

Longtemps après l’établissement de l’islamisme, Lusage se maintint, parmi les Arabes, de solliciter et d’obtenir des sauvegardes, même contre des hommes puissants, quelquefois même contre le chef de l’État; mais il arriva

plus d’une fois que l’autorité ne respecta pas la parole de l’homme généreux qui avait garanti à un suppliant ses bons offices, et que le protecteur vit arracher de son foyer l’homme qu’il avait juré de défendre, sans pouvoir opposer à la force une autre résistance que celle de ses vœux impuissants.

Lepoëte lezid-ben-Moufzi, dont la verve satirique et mordante ne respectait rien, et qui avait outragé d’une manière sanglante les agents du khalife îezid, se voyant poursuivi parle ressentiment de ce prince, fuyait de tous côtés, sans pouvoir trouver un asile. Contraint de quitter la Syrie, il alla chercher un refuge dans la ville de Basrah, et implora la générosité de Ahnaf-ben-Kaïs, dont la douceur a passé en proverbe chez les Arabes. Ahnaf répondit au suppliant qu’il le protégerait bien contre ses égaux, mais non contre le souverain. Les démarches du poëte auprès de quelques hommes distingués n’obtinrent pas un plus heureux succès. Enfin, il s’adressa à Mondzar-ben-Djaroud, qui avait marié sa fille à Obaïd-allahben-Ziad, gouverneur de la ville, et qui jouissait auprès de cet émir de la plus haute considération. Mondzar, trompé par les avantages que lui donnait sa position, n’hésita pas à prendre lezid sous sa sauvegarde. Cependant Obaïd-allah, dont le père et l’aïeul avaient été l’objet des sarcasmes violents du poëte, apprit bien vite qu’il était à Basrah, et protégé par Mondzar. Il manda ce dernier, et, en son absence, il envoya des gardes qui forcèrent l’entrée de la maison, et enlevèrent îezid. Mondzar, surpris de voir amener ce poëte, se leva et dit à

Obaïd-allab : (c Émir, je te conjure au nom de Dieu, ne viole pas l’engagement que j’ai pris envers cet homme, auquel j’ai garanti la vie sauve, » Obaïd-allah répondit : (c Sans doute cet homme célèbre tes louanges et celles de tes pères ; mais il m’a déchiré par ses satires, moi et mon père. Comment oses-tu embrasser sa défense contre moi? Non, par Dieu! il n’en sera pas ainsi, et je ne lui pardonnerai jamais. » Mondzar ayant voulu se mettre en colère, Obaïd-allah lui dit : « Sans doute, tu ne montrerais pas tant d’audace, si je n’avais ta fille pour épouse : eh bien 1 si tu le veux, je vais me séparer d’elle par un divorce irrévocable. » Mondzar se hâta de sortir. Obaïdallah voulait faire périr lezid ; mais, retenu par les ordres du khalife, il se contenta de faire subir au poète les traitements les plus ignominieux.

Longtemps après cette époque, le vizir Amid-aîmoulk, redoutant la colère du. sultan seldjoucide Alp-xArslan, entra chez la princesse, femme de ce prince et mère de son filsKafdjak. Après l’avoir saluée respectueusement, il prit son fils, le fit asseoir sur ses genoux, embrassa le bas des habits de l’enfant, ainsi que ceux de la sultane, réclama sa protection, et la conjura d’écrire au sultan pour implorer sa grâce. Au rapport de Makrizi, d’Abou’- Imahâsen et d’Ebn-Batoutah , lemir Kara-sonkor , se voyant poursuivi par le sultan d’Égypte Mohammedben-Kelaoun, se réfugia auprès de Souleïman, chef des Arabes deMahanna. Étant entré dans la tente delà mère de cet émir, il obtint sa protection contre le sultan.

Comme le dernier de ces écrivains est celui qui nous

donne sur cet événement les détails les plus intéressants, je transcrirai son récit : cc îl se dirigea vers la tente de Mahanna, descendit de cheval et jeta son turban sur son cou en criant : a Protection, ô émir des Arabes! » Là se trouvait Omm-Alfadl, épouse et cousine de Mahanna. Cette femme dit à Kara-sonkor : (c Nous te recevons comme client^ ainsi que ceux qui t’accompagnent. ))

Les Arabes se regardaient comme engagés par un de» voir sacré à venger la mort de leur protégé. Dans le premier siècle de l’Islamisme, un arabe de la tribu de Djilîan, nommé Obaïd-ben-Djeri, avait frappé et blessé un autre Arabe nommé Helal-ben-Asar. CeluLci étant venu trouver les Benou-Djillan, leur montra la plaie que lui avait faite leur parent, et leur demanda satisfaction ; mais ils le repoussèrent avec des menaces. Il sortit de chez eux, se flattant de l’espoir de se venger un jour. Il s’étaitécouléun temps considérable, lorsque Obaïd, ayant fait un voyage vers la ville de Bosra, se ressouvint de Helal, et craignit sa colère. Il s’informa quel était le plus puissant des habitants des bords de la rivière. On lui indiqua Maadz-ben-Djadab. Obaïd se rendit chez lui ; et, ne le trouvant pas, il lia l’extrémité de ses habits à la corde qui soutenait la tente de Maadz : ce qui, comme je l’ai dit plus haut, imposait au propriétaire de la tente l’obligation de défendre celui qui s’était mis ainsi sous sa protection. Maadz, à son retour, apprit la démarche de l’étranger. Cependant Obaïd était sorti pour puiser de l’eau. Par un hasard malheureux, Helal vint à la rivière

avec ses chameaux, pour les abreuver, ainsi qu’il faisait à plusieurs jours d’intervalle. Dès qu’il aperçut Obaïd, se rappelant l’insulte qu’il en avait reçue, et ne sachant pas qu’il s’était mis sous la protection de Maadz, il voulut se venger. N’ayant pas d’autre arme, il détacha la traverse de la corde à puits, et asséna sur. la tête de cet homme un coup qui le renversa à demi-mort. Aussitôt il s’avança vers sa femelle de chameau pour monter dessus. Une femme, nommée Khaulah, fille de Zeïd et nièce de Djadah, saisit Helal par ses habits, et s’écria : ce Ennemi de Dieu, tu as tué notre protégé. Je ne te quitterai pas, jusqu’à ce que nos parents soient de retour. » Helal repoussa cette femme d’un coup de pied qui la jeta loin de lui, puis, sautant sur son chameau, il prit la fuite. Cependant Maadz-ben-Djadah revint, à la chute du jour, accompagné de ses huit frères et de son beau-frère Abd-allah-ben-Mâlek , fils de Khaulah, cette femme dont il vient d’être question. Entendant les gémissements d’Obaïd, ils s’informèrent quel était cet homme. On leur rapporta de quelle manière il était venu implorer la protection de Maadz, et comment il avait été blessé par Helal. Aussitôt les neuf frères et Abd-allah montèrent à cheval pour se mettre à la poursuite de Helal, accompagnés de dix jeunes esclaves, tous bien robustes, et si habiles à tirer des flèches, qu’ils ne manquaient jamais leur but. Helal, après avoir couru un jour et une nuit, se croyait parfaitement à l’abri de tout danger, lorsqu’il fut atteint par ses ennemis, qui étaient au nombre de vingt, tous armés de flèches, d’arcs, d’épées et de boucliers. Fils de Djadah, leur cria-

t-il, je vous adjure au nom de Dieu. Quoi! vous allez m’égorger, parce que j’ai tue un étranger contre lequel j’avais à exercer une vengeance! » Maadz lui répondit : cc Si nous avions la certitude que notre hôte est mort, nous n’hésiterions pas un moment à te tuer ; mais nous l’avons laissé encore vivant, et nous ne voulons pas te faire périr, à moins que tu ne défendes. Mais nous t’emmènerons et te garderons jusqu’à ce que nous sachions ce qui arrivera à notre protégé. )> Hélai s’étant mis en devoir de combattre, Maadz recommanda à ses frères et à ses esclaves de ne pas frapper cet homme à coups de flèches et d’épées, mais de lui lancer des pierres, et de lui asséner des coups de bâton, afin de le prendre vivant : ce qui fut exécuté. Mais on ne put s’emparer de lui qu’après lui avoir brisé trois doigts d’une main, deux de l’autre, en^ foncé deux côtes, et lui avoir fait à la tête de nombreuses blessures. On lui mit une chaîne aux pieds, et on le plaça en travers sur un chameau. Maadz et ses frères étaient arrivés au lieu nommé remirent leur prisonnier

à Obaïd, qu’ils trouvèrent encore vivant. Ils dirent aux Djillanis ses compagnons : cc Retournez vers votre pays, emmenant avec vous Helal, et ne lui faites aucun mal, jusqu’à ce que vous voyiez ce qui arrivera à votre parent. S’il meurt, tuez de suite le coupable ; s’il revient en santé, faites-nous-le savoir, afin que nous vous payions le prix du sang. »

Après quelques aventures, dont le détail entraînerait trop de longueurs, Helal vint à bout de s’évader, échappa à toute poursuite, et se retira dans le Yemen. Hadjadj,

gouverneur de Basrah, ayant appris de quelle manière les choses s’étaient passées, défendit aux Arabes de Bekr de saisir aucun des parents ou des alliés de Helal, et d’exercer sur eux aucune vengeance, jusqu’à ce qu’ils s’emparassent du meurtrier, ou qu’il vînt à mourir. Cependant les Benou-Mâzen s’offrirent à payer le prix du sang ; mais Maadz leur dit : (c Par Dieu, je ne souscrirai jamais à voir donner une seule rançon pour expier la mort de mon protégé. Il faut que le coupable paye une rançon pour le sang qu’il a versé, une autre pour ma sauvegarde; et enfin, si Helal veut vivre en sûreté au milieu de nous, payez pour lui un troisième prix. Enfin, après que Helal eut séjourné longtemps dans le \”emen, les Benou-Mâzen, en corps, convoquèrent les Benou-Rezam, à la famille desquels appartenait Helal, et la tribu de Maadz-ben-Djadah. ce Vous avez, dirent-ils à ceux-ci, traité avec trop de sévérité votre parent, et dépassé les bornes de la justice dans la vengeance que vous avez voulu tirer du meurtre de votre protégé. Maintenant, nous payerons le prix que vous réelamez. En effet, Daisam, fils de Monhal, aequitta la rançon demandée par Maadz, et qui s’élevait à trois cents chameaux.

Quelquefois les insultes faites à un client étaient vengées sur un client de l’offenseur; souvent, alors, eet échange de mauvais procédés semblait une compensation suffisante. D’autres fois il en résultait, entre les tribus, des guerres plus ou moins longues, plus ou moins sanglantes.

Les guerriers arabes, qui, par leur fierté et leur carac-

tère indomptable, portaient la terreur parmi les tribus du désert, et exerçaient partout la plus haute influence, ne bornaient pas toujours leur ambition au noble rôle de pro» tecteur de leurs semblables, d'appui des suppliants. Enivrés de leurs forces, comptant sur le respect et l’effroi qu’ils inspiraient, iis exerçaient souvent des vexations d’un genre tyrannique et bizarre, se réservaient des espaces de terrains, sur lesquels ils défendaient de laisser paître les troupeaux, et prenaient plaisir à gêner leurs compatriotes par des prohibitions qui dégénéraient quelquefois en de pures tracasseries.

Un de ces hommes, suivant l’auteur du roman d’Antar, s’était donné le surnom de Moukri alwahschy l’Hote des animaux sauvages; un autre avait pris le titre de Moudjw altaïr, Protecteur des oiseaux, un autre enfin, celui de Moudjir aldjerad, Protecteur des sauterelles. Les deux premiers titres paraissent avoir été, comme bien d’autres, des titres sans fonctions ; car il semble que les oiseaux, surtout, avaient peu besoin d’aide pour se soustraire aux poursuites d’Arabes, armés presque exclusivement de lances. Mais quelques passages nous expliqueront en quoi consistait cette protection accordée à des animaux quadrupèdes ou volatiles. Kolaïb, dont le nom est si célèbre dans l’ancienne histoire des Arabes, avait fait proclamer que les animaux sauvages qui viendraient se reposer dans tel canton désigné par lui, seraient sous sa protection, et qu’il n’était permis à personne de leur faire la chasse ou de les effaroucher. Le même guerrier avait pris sous sa sauvegarde une colombe. Un jour il aperçut une femelle

de chameau J nommé Sarab, qui était entrée sur le terrain quhl avait interdit aux autres hommes, et venait de briser les œufs de cette colombe; Koraïb, irrité, saisit son arc et perça d’une flèche la femelle du chameau. Tel fut le fait qui causa la mort de ce héros orgueilleux, et alluma, parmi les tribus arabes, une guerre de quarante années. Au reste, cette protection, accordée par Kolaïb aux pigeons, nous rappelle l’asile que ces mêmes oiseaux ont trouvé, de tout temps, et trouvent encore aujourd’hui, sur le toit de la mosquée de la Mecque, ainsi que sur celui du monument de Hosaïn à Kerbefa. A la mosquée élevée à Tebriz, sur le tombeau de Gazan, on devait, pendant les six mois d’hiver, donner à tous les oiseaux du froment, du millet, etc., et il il était défendu expressément d’en tuer un seul. Quant au guerrier appelé Protecteur des sati<> terelles, son titre ne pouvait être plus bizarre, car il eût été difficile de faire un plus mauvais usage de sa philanthropie que de l’employer à défendre un insecte aussi malfaisant que la sauterelle. Ceci rappelle un peu Minerve qui, au dire de Démosthène, avait le tort de protéger les trois plus méchantes bêtes du monde, le dragon, la chouette et le peuple d’Athènes.

Quelquefois aussi, la sauvegarde que l’on accordait a certaines personnes avait pour objet des choses inanimées. Noman ben-Mondzar, roideHirah, envoyait chaque année, à la célèbre foire d’Okâd, une cargaison de marchandises, sous la protection d’un homme qui tenait un rang distingué parmi les Arabes. Ce personnage veillait sur les denrées jusqu’à ce {{u’clles fussent vendues,

et achetait, avec le prix, la quantité de cuir de Taïei' dont le roi avait besoin. On conçoit parfaitement que, dans ces déserts qu’occupent des tribus indomptées et cupides, une protection efficace n’était ni indifférente, ni superflue,

3e ne dois pas oublier de rappeler ici le moyen le plus puissant que les Arabes employaient, dans un danger pressant, pour obtenir la protection d’un guerrier ou d’un prince célèbre par son courage : ils coupaient la chevelure de leurs femmes et de leurs parentes, et l’envoyaient à celui dont ils réclamaient le secours. L’histoire orientale nous offre plusieurs exemples de faits de ce genre. Après l’assassinat du khalife fatimite Dâfer, la sœur de ce prince, écrivant à l’émir Talaï-ben« Rouzaïk pour implorer son secours, enferma dans sa lettre des cheveux des femmes du palais. ïalaï, à son arrivée au Caire, fit placer au haut des piqués de ses soldats les chevelures qui lui avaient été envoyées, afin de montrer aux yeux du public la double marque de confiance et d’estime qui lui avait été décernée d’une manière si imposante. Ce fut ainsi que le khalife Aded, assiégé par les Francs, implora l’appui deNoradin, en lui envoyant les cheveux de ses femmes. A l’époque de la conquête du Yemen par les Turcs, Moutaher, voulant appeler les autres Arabes à son aide, leur envoya les cheveux de ses femmes, de ses filles et des autres femmes de la ville où il commandait. Des hommes généreux, en recevant un pareil gage de détresse, ne manquaient pas de répondre, par des secours prompts et efficaces, à la confiance de ces suppliants qui

mettaient ainsi sous leur sauvegarde tout ce qu’ils avaient de plus cher au monde.

Outre la protection que l’on accordait solennellement a des suppliants, il existait chez les Arabes, une loi sacrée, celle de l’hospitalité. On sait avec quel respect religieux les Arabes observaient les devoirs qu’elle réclame ; que, parmi eux, les hommes riches, ou qui voulaient se montrer^plus généreux que leurs compatriotes, faisaient allumer, pendant la nuit, des feux sur les hauteurs voisines de leurs habitations, afin de guider le voyageur et de diriger ses pas vers la tente où il devait trouver l’accueil le plus amical; qu’un Arabe, ayant reçu chez lui un étranger qu’il voulait traiter d’une manière noble, fit tuer, pour servir sur la table de son hôte, une jument dont il avait refusé un prix immense.

On sait que, chez les Orientaux, le pain et le sel sont le symbole de l’hospitalité ; de là vient cette expression employée dans une lettre adressée au roi de Perse par les gouverneurs de Samarie et des provinces voisines : Nous qui avons mangé le sel du roi, c’est-à-dire qui avons vécu à sa eou}\ C’est ainsi que, chez un écrivain arabe, il est fait mention du droit de sel, c’est-à-dire du droit de r hos-

pitalité, Dans la langue persane, le mot namak liara7n signifie un homme ingrat. C’est par suite de ces usages que le roi Schah-Abbas le Grand, ayant appris la révolte d’un prince qu’il avait comblé de ses bienfaits, lui envoya un morceau de pain pris sur sa table, afin de lui reprocher ainsi sa perfidie et son ingratitude. Je ne m’attacherai point ici à recueillir une fouie d’exemples pour faire voir

combien les Arabes chérissaient les lois de l’hospitalité ; ce serait une peine tout à fait inutile : car il est certain, pour quiconque connaît tant soit peu l’histoire et les usages de l’Orient, que l’hospitalité a toujours été la vertu par excellence, aux lois de laquelle les hordes arabes, même les plus adonnées au vice et au bidgandage, n’ont jamais essayé de se soustraire.

Je veux seulement montrer, par quelques laits, que longtemps après l’établissement de l’islamisme, chez les xirabes établis dans les villes, et dont les mœurs avaient été modifiées par le contact des autres peuples, par la civilisation et les jouissances du luxe, l’hospitalité fut toujours en vénération ; et que des hommes de toutes les classes, pour ne pas manquer aux devoirs que cette vertu prescrit, s’imposèrent quelquefois les sacrifices les plus pénibles. Le poëte Ebn-Kaïs, surnommé Rokiat, ayant offensé le khalife Ommiade x4bd-Almelik ben-Mer wan, sa tête fut mise à prix par ordre de ce prince. 11 avait trouvé un asile, durant une année, auprès d’une femme de Koufah, qui lui était entièrement inconnue. Ayant entendu proclamer au nom du khalife, que tout être qui donnerait asile à Ebn-Kaïs serait hors de la .protection des lois, il avertit sa bienfaitrice qu’il devait la quitter pour ne pas compromettre sa vie. Cette femme l’assura qu’il pouvait rester chez elle sans éprouver aucune crainte. Comme il persistait à s’éloigner, elle lui lit amener un cheval qu’elle chargea de toutes les provisions qui pouvaient lui être utiles dans sdn voyage. Craignant pour ses jours, il alla implorer la protection d’Abd-

allah, fils de Djafar, qui raccueillit avec bonté et le combla de présents. Désirant obtenir la grâce de son protégé, il le mena au palais^ lui recommandant, lorsqu’il serait à la table du khalife, de manger d’une manière inconvenante. Le protecteur et le protégé s’étant présentés devant le prince, et le dîner étant servi, Ebn-Kaïs, suivant l’avis qui lui avait été donné, commença à manger d’une façon bizarre. Abd-almelik ayant demandé quel était son commensal, Abd-allah répondit : (c C’est un homme qui, si vous lui pardonnez, aura été véridique, et, si vous le faites périr, deviendra le plus menteur des hommes. » Le khalife ayant demandé l’explication de cette énigme, Abd-allah répondit : cc C’est un homme qui a dit dans ses vers :

On n’a jamais fait aux fils d’Omaïah d’autre reproche que de montrer de la douceur, même quand ils sont en colère.

fc Si vous le faites périr par suite du ressentiment que vous avez conçu contre lui, vous ferez mentir l’éloge qu’il a fait de vous. — Eh bien ! dit le khalife, je lui accorde une amnistie; mais je ne lui rendrai pas la pension qu’il touchait sur le trésor. — Pourquoi? dit Abd-allah. Puisque vous avez, en ma faveur, pardonné à cet homme et épargné son sang, je désire que vous lui rendiez aussi la gratification dont il jouissait. — J’y consens, dit le khalife; mais tu te chargeras de lui rembourser les arrérages échus. )) Cette condition fut acceptée et observée avec la plus scrupuleuse exactitude.

Le poète Abd-allah ben-Hadjadj, qui avait combattu

sous les drapeaux d’Abd-allah ben-Zobaïr, avait excité au plus haut point le courroux d’Abd-almelik, qui le cherchait de tout côté pour le faire périr, et avait promis une grande récompense à quiconque le livrerait mort ou vif. Lepoëte eut le courage de s’intrçduire dans le palais du prince, au nnilieu des hommes qui étaient appelés à prendre leur repas en présence du khalife. Après avoir adressé à ce prince plusieurs vers qui furent accueillis avec plus ou moins de bienveillance, il demanda enfin et obtint la permission de se mettre à table. Aussitôt qu’il eut porté la main à un des plats, il s’écria : fc Maintenant me voici sûr de ma vie et sans inquiétude. — Oui, dit le khalife, pourvu que tu ne sois pas Abd-allah ben Hadjadj. — C’est moi, )) répondit le poëte. Le prince se hâta d’accorder la grâce.

Au moment où la dynastie des Ommiades fut renversée du trône, les membres de cette famille se virent poursuivis et égorgés par les Abbassides, avec un acharnement qui tenait de la fureur. Ibrahim, un des princes de la race déchue, fuyant au travers des rues deKoufah, sans savoir où trouver un asile, aperçut une grande maison, dont la cour était fort vaste. Il entra et se trouva en présence d’un beau jeune homme monté sur un cheval, et qui venait d’arriver, accompagné d’un nombreux cortège de pages et de domestiques. Cet homme lui ayant demandé ce qu’il voulait, Ibrahim répondit : (c Je suis un infortuné qui craint pour sa vie, et je viens chercher un asile dans ta maison. Le jeune homme le reçut avec bonté et le conduisit dans une chambre, qu’il lui donna

pour retraite. Le prince resta quelque temps auprès de lui, abondamment pourvu de tout ce qu’il pouvait désirer pour sa nourriture et son habillement. Son hôte ne lui adressait aucune question. Ibrahim remarquait avec étonnement que le jeune homme sortait chaque jour à cheval et armé de toutes pièces. Il se hasarda à lui demander quel motif causait ses courses régulières. Le jeune homme lui répondit : « Ibrahim ben-Souleïman a égorgé mon père de sang-froid. J’ai appris que le meurtrier est maintenant obligé de se cacher. Je le cherche tous les jours, dans l’espoir de le rencontrer et d’assouvir ma vengeance dans son sang. » Ibrahim, stupéfait de cette fatalité qui l’amenait dans la maison de son plus mortel ennemi, demanda à ce jeune homme son nom et celui de son père. S’étant convaincu que c’était lui qui était le coupable, il dit à son hôte : « Je t’ai des obligations essentielles. La reconnaissance me fait une loi de t’indiquer ton ennemi et d’abréger tes poursuites. )) Le jeune homme ayant demandé ce qu’il voulait dire, Ibrahim ajouta : a C’est moi qui suis le fils de Souleïman, le meurtrier de ton père. Punis-moi de mon crime. » Le jeune homme répondit : « Je suppose que tu es un malheureux accablé sous le poids de Fadversité, et que tu veux t’y soustraire par une mort prompte. » Ibrahim lui ayant donné des détails qui ne permirent pas à son hôte de douter de la vérité du fait, celui-ci changea de visage, ses yeux se remplirent de larmes et il resta quelque temps la tête baissée; puis il dit à Ibrahim : ce Tu iras, un jour, retrouver mon père en présence d’un juge plein d’équité;

quant à moi, je ne manquerai pas à la parole que je fai donnée ; mais, comme je craindrais de n’être pas toujours maître de moi, retire-toi et va chercher un asile où ta présence ne rappelle pas des souvenirs déchirants. » Il lui offrit en même temps une somme de mille pièces d’or. Ibrahim refusa le don et s’éloigna en silence.

Saladin, à la funeste bataille de Tibériade, avait fait prisonniers le roi de Jérusalem et les principaux seigneurs chrétiens. Parmi eux, il s’en trouvait un, Renaud de Châtillon, contre lequel le sultan avait conçu une haine im» placable, et qu’il avait juré d’égorger de sa propre main s’il venait à tomber en son pouvoir. Les captifs ayant été amenés sous la tente de Saladin, le roi de Jérusalem, accablé d’une soif ardente, demanda à boire. Le sultan donna ordre qu’on lui présentât un sorbet. Le roi, après en avoir bu une partie, remit la coupe [à Renaud ; mais Saladin ne voulut pas que son ennemi pût prendre sous sa tente le moindre aliment, la moindre goutte de liqueur, attendu que dès ce moment il aurait eu droit de croire sa vie en sûreté. Ayant reproché à Renaud la perfidie qu’il avait commise en pillant en pleine paix une caravane de musulmans, il lui proposa d’embrasser l’islamisme. Renaud s’y étant refusé, le sultan lui fit voler la tête d’un coup de cimeterre.

Ces exemples, auxquels je pourrais ajouter un grand nombre de faits, prouvent suffisamment que, dans tous les temps, les droits de l’hospitalité ont été, pour les Arabes, l’objet d’un respect religieux; que la tente ou la maison d’un individu a toujours été considérée par lui

comme un asile inviolable ; que la moindre portion d’aliment prise sous le toit de l’ennemi le plus acharné désarmait sa vengeance et lui inspirait des sentiments de bienveillance pour l’être dont il brûlait auparavant de verser le sang.

Ces mœurs existent encore aujourd’hui chez les tribus arabes du désert. On y retrouve le respect religieux pour l’hospitalité ; on y voit des hommes dont on implore la protection, et qui regardent comme un devoir sacré de remplir dans toute leur étendue les obligations qu’impose ce noble patronage, et de défendre, au péril même de leurs jours, celui qui a confié à leurs soins généreux sa personne et sa vie. Parmi une foule de faits que l’on pourrait citer, on distingue surtout l’histoire d’un officier des troupes du pacha de Tripoli, qui, dans les environs de cette ville, se trouva dans une position analogue à celle du même Ibrahim dont il vient d’être question, puisque, sans le savoir, il était venu demander l’hospitalité à un Arabe dont il avait tué le fils ; et ce père désolé, en apprenant qu’il avait devant lui un ennemi, n’oublia pas que cet ennemi était son hôte et devait, en cette qualité, n’avoir rien à craindre pour ses jours.

Mais, comme le fait observer Burckhardt, chez les Arabes du Hedjaz ces sentiments magnanimes ont éprouvé de graves altérations. Le voisinage des Turcs, la crainte du danger; l’appât d’un gain honteux, ont plus d’une fois fdouffé dans le cœur de ces nomades les idées nobles que la nature y avait imprimées ; et dans la guerre des Wahabis, deux chefs de ces sectaires furent livrés au pacha

d’Égypte par les scbeïkhs arabes auprès desquels ils avaient cru pouvoir trouver un asile inviolable»

Nous avons vu plus haut que souventj pour implorer une amnistie ou la protection d’un bomme puissant, on se mettait sous la sauvegarde d’un enfant de celui qu’on désirait intéresser en sa faveur, et que ce moyen ne manquait jamais d’obtenir un résultat favorable. Ce fait me ramène naturellement au grand bomme dont la vie m’a offert le trait qui a servi de texte à ces recbercbes, Albuquerque, se trouvant avec la flotte portugaise dans le détroit de Malaca, fut assailli par une tempête si violente, que tout le monde était glacé d’etfroi et qu’il ne res« tait plus aucun espoir de salut. Dans cette extrémité, Albuquerque voyant auprès de lui un jeune enfant, le saisit dans ses bras et l’éleva vers le ciel : c’était se mettre sous la protection de l’innocence ; c’était dire à Dieu : (c Vous pouvez frapper en nous des hommes coupables ; mais pourriez-vous faire tomber votre colère sur l’être plein de candeur, dont l’âme simple n’a aucune idée du crime, dont la boucbe n’a jamais proféré une parole qui ait pu vous offenser ? )> Si l’on en croit les bistoriens portugais, l’orage s’apaisa à l’instant même.

MÉMOIRE

SUR

LE PAYS D’OPHTR,

Tout le monde a entendu parler du pays d’Ophir^ de cette contrée célèbre par la richesse de ses productions. On sait que, sous le règne de Salomon, les Juifs, unis aux Phéniciens, équipèrent des vaisseaux à Esion-gaber, port situé au fond du golfe oriental de la mer Rouge, et firent voile vers Ophir, qui leur offrait l’appât d’un commerce extrêmement lucratif. Les flottes confédérées achevaient cette navigation une fois en trois ans, et rapportaient une cargaison de riches denrées, telles que de l’or, des pierreries, de l’ivoire, des bois précieux appelés alcjummim ou almiigghim, des singes et des animaux nommés toiikkiïm . Ce commerce, en apportant chez les Juifs des trésors immenses, contribua à la splendeur du règne de Salomon, et le mit en état d’exécuter tant de constructions et d’entreprises dispendieuses, dont la magnificence est encore

pour nous un sujet d’étonnement. Mais cette prospérité passagère eut pour le peuple Israélite des suites déplorables. Les relations trop intimes qui s’établirent dès ce moment entre les Phéniciens et les Juifs implantèrent chez ces derniers les opinions superstitieuses auxquelles étaient livrés leurs voisins, et les disposèrent à préférer au culte du vrai Dieu celui de Baal, d’Astarté, et des autres idoles adorées à Tyr, à Sidon et dans toutes les villes de la domination phénicienne. De plus, les trésors que ces expéditions passagères amenèrent chez les Juifs y dévedoppèrent le goût des jouissances du luxe, auxquelles ce peuple était peu accoutumé, firent sans doute renchérir le prix des denrées, et amenèrent une augmentation notable dans la quantité des impôts exigés par le souverain. Ces causes réunies portèrent dans toutes les branches du royaume un malaise général, excitèrent un mécontentement sourd qui, comprimé pendant la vie de Salomon, éclata vivement lors de l’avénement de Roboam au trône, et amena la plus funeste des catastrophes, la division du petit royaume de Judée en deux États distincts et sé- .parés par une haine irréconciliable. Durant les longues guerres que se faisaient journellement les souverains des royaumes de Juda et d’Israël, le commerce avec Ophir resta complètement oublié; et les juifs, trop souvent occupés à s’égorger mutuellement, ne songeaient guère à se livrer à des expéditions lointaines et hasardeuses. Les Phéniciens, qui possédaient seuls l’audace et l’expérience nécessaires pour exécuter heureusement des entreprises de ce genre, étaient sans doute peu jaloux d’aventurer leurs

capitaux au milieu des guerres civiles et de l’anarchie qui désolaient fréquemment la Palestine. D’ailleurs, par leurr! position, ils avaient des relations plus intimes avec les rois si d’Israël. Ils se trouvaient donc, à l’égard des rois de Juda, , sinon dans un état d’hostilités, du moins dans un état de?' méfiance réciproque qui ne leur permettait pas d’entre--! tenir avec ces princes ces rapports bienveillants sans les-quels ces expéditions de long cours n’auraient pu avoir qu’une issue malheureuse.

Josaphat essaya de rendre à ses sujets une source de ri--i chesses qui était tarie pour eux depuis longtemps. 111 équipa une flotte dans le port d’Esion-gaber, mais les?! vaisseaux, dépourvus sans doute de pilotes habiles, furent : brisés dans la rade même et périrent en totalité. Un début si peu favorable dégoûta le prince et son peuple de ces^' entreprises aventureuses. Le commerce avec Ophir futdéfinitivement abandonné; et la révolte des Iduméens, suri le territoire desquels était située la ville d’Ésion-gaber, . ferma entièrement aux juifs l’accès de la mer Rouge,

Où était placée cette contrée d’Ophir dont le nom est i ! resté inconnu aux écrivains grecs et latins? Cette question 1 1 intéressante a dû piquer, et a piqué en effet la curiosité "'i des savants et des géographes. De nombreux mémoires m' ont été écrits sur ce sujet; et les auteurs des diverses hy» pothèses ont mis en œuvre, pour appuyer leurs senti- -ü ments, tous les moyens que pouvaient leur fournir la cri- -n tique et l’érudition. Parmi les opinions qui ont été émises a cet égard, trois seulement me paraissent mériter un examen sérieux : 1 ^ celle qui place Ophir sur la côte

orientale de l’Afrique ; celle qui voit dans cette contrée la côte de Malabar; 3" enfin celle qui regarde Ophir comme ayant formé une partie de l’Arabie Heureuse. Je vais discuter chacune de ces hypothèses, en commençant par la dernière.

Cette opinion, proposée d’abord par M. J. Dav. Michaëlis, a été ensuite développée par MM. Gosselin, 13redow, qui l’ont appuyée et fortifiée de nouvelles preuves. Toutefois, je ne saurais admettre cette assertion, malgré les efforts qu’ont faits ces savants distingués pour mettre la chose hors de doute. Voici les raisons qui m’empêchent de souscrire à cette opinion.

D’abord, si l’on suppose que la côte de l’Arabie Heureuse nous représente le site de l’antique Ophir, les vaisseaux de Hiram et de Salomon, qui allaient trafiquer dans ce pays, n’avaient à parcourir que la longueur du golfe Arabique. Or, cette distance se trouve de beaucoup trop courte pour s’accorder avec le récit de l’auteur du premier livre des Rois, puisque, suivant cet écrivain, le voyage d’Ophir, en comprenant l’aller et le retour, demandait un espace de trois années. En second lieu, la ville de Dafar, située dans l’Arabie Heureuse, et dans laquelle M. Gosselin a cru reconnaître le nom d’Ophir, se trouvant à plusieurs journées du rivage de la mer, il est, ce me semble, peu naturel de croire que cette ville ait été regardée comme le but des navigations des Juifs et des Phéniciens. Troisièmement, si l’Arabie Heureuse avait formé la limite du commerce de ces peuples, il est douteux que, pour arriver dans cette contrée, on eût choisi la voie de

la mer. Quand on connaît tout ce que la navigation dui| golle Arabique présentait et présente encore de dangers ;î et d’ennui; quand on se figure cette mer étroite, semée H de bas-fonds et de rochers, dont le fond est tapissé deîj larges bancs de coraux et de madrépores qui coupent les si câbles des vaisseaux, sur laquelle on ne voyage pas sans avoir presque toujours la sonde à la main, on sentira, je* crois, que cette route, pour arriver dans TArabie Heureuse, n’était pas, à beaucoup près, la plus courte ni la , plus sûre, et que les commerçants devaient trouver un immense avantage et une grande économie de temps à préférer le chemin de la terre et à traverser la péninsule de 1 Arabie, ou de nombreuses caravanes de chameaux olfraient en tout temps des moyens de transport assurés et peu dispendieux* C’est ainsi que la reine de Saba, se rendant auprès de Salomon, arriva à Jérusalem après i avoir traverse le desert de l’Arabie ou côtoyé les rivages de la mer Rouge. Dans le v® sièele de notre ère, lorsque les négociants romains allaient trafiquer dans l’Abyssinie, ils pénétraient par terre jusque dans l’Arabie Heureuse et ' s embarquaient de la pour la côte d’Afrique. Un exemple bien frappant achève de démontrer combien la navigation du golfe Arabique avait peu d’attraits pour les anciens, et quels soins ils mettaient pour abréger, autant que possible, leurs voyages sur cette mer. Lorsque les Ptolémées eurent fait creuser le canal qui joignait la mer Rouge au Nil, ce moyen de communication n’offrit pas, à beaucoup près, les avantages que l’on s’en était promis. Les commerçants qui allaient faire le voyage de l’Inde ou

de r Afrique ainriaient mieux débarquer au port de Béréniec; situé bien au midi des frontières de l’Égypte, et traverser un immense désert, infesté par des tribus nomades et sauvages, que de louvoyer péniblement, durant des mois entiers, sur une mer orageuse, dont les nombreux écueils leur présentaient à chaque pas les dangers du naufrage. La malheureuse expédition d’Élius-Gallus nous offre un exemple frappant des difficultés sans nombre que présentait la navigation de la mer Erythrée. Nous voyons ce général, luttant contre les tempêtes, la disette de vivres, le scorbut, arriver à peine, après une course de plusieurs mois, dans un des ports les plus septentrionaux de la côte d’Arabie. Le voyageur africain Ebn-Ba» toutah, parlant de la mer Rouge, s’exprime ainsi : « On n’y navigue point durant la nuit, attendu les nombreux écueils dont elle est semée ; on fait voile depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, puis on jette fancre, et on descend à terre. Le matin, on remonte sur le vaisseau. » Si les Phéniciens et les Juifs avaient eu pour but dans leurs navigations le commerce de l’Arabie Heureuse, nous verrions figurer en première ligne, parmi les produits de ce négoce, les aromates. On sait combien les parfums de tout genre sont estimés dans l’Orient, quelle consommation il s’en fait, tant à la cour des princes que chez les particuliers. Et les cérémonies du culte de Dieu, pratiquées avec tant de magnificence dan§ le temple que venait de fonder Salomon, réclamaient l’emploi d’une immense quantité d’encens et d’aromates. Aussi, quand la reine de Saba se rendit en personne auprès du roi des

Juifs, elle lui ollrii, entre autres présents, une cargaison i de parfums. Il est donc clair que, si les vaisseaux juifs i avaient trafiqué dans l’Arabie Heureuse, ils n’auraient; pas manqué de rapporter à Jérusalem un chargement de : cette précieuse denrée. Or, il n’en est fait aucune mention i parmi les objets que les flottes combinées des Juifs et des ■

Phéniciens allaient chercher dans la contrée d’Ophir. Et les marchandises indiquées par l’auteur du Livre des Rois comme formant la principale branche du commerce d’Ophir, ou ne se trouvent pas dans l’Arabie Heureuse, ou ne s’y rencontrent pas en plus grande quantité que sur les côtes de l’Inde, de l’Afrique et dans tout autre pays de l’Orient. Ainsi, par exemple, l’Arabie n’a jamais nourri d’éléphants. Par conséquent, l’ivoire n’y étant pas une production indigène, et ne s’y trouvant que parce qu’il y était importé d’ailleurs, ne pouvait former une branche de trafic tant soit peu importante.

L’or, cette denrée précieuse que le pays d’Ophir versait dans le commerce avec tant d’abondance, ne paraît pas avoir été jamais un produit de l’Arabie, ou, si la terre renfermait quelques filons de ce métal, ils ne furent jamais exploités, ni par les habitants, ni par les étrangers. Je sais que plusieurs passages de Diodore de Sicile et d’autres écrivains anciens semblent contredire cette as» sertion : car ces auteurs nous parlent des pépites d’or natif que l’on rencontrait dans l’Arabie Heureuse, du sable aurifère que roulaient les rivières. Mais ces détails ne paraissent avoir pour fondement qu’un malentendu, et il est probable que le premier écrivain qui aura rap-

porté ces renseignements se sera trompé, en attribuant par mégarde à l’Arabie ce qui convenait à une autre contrée. Ln effet^, on sait d’abord qu’il n’existe pas dans toute la péninsule de l’Arabie un grand courant d’eau auquel on puisse donner le nom de rivière; on n’y rencontre guère que des torrents dont le lit reste à sec une bonne partie de l’année. Si ces torrents avaient, à une époque ancienne, charrié des paillettes et des pépites d or, ils auraient toujours continué^ dans la suite des âges, à laver les fdons contenus dans les montagnes^, et à entraîner des parcelles plus ou moins considérables de ce métal précieux. Et de pareilles richesses, déposées partout au milieu des sables, n’auraient pas manqué d’attirer les regards et d’éveiller l’avarice. Les Ptolémées, les Romains, maîtres de l’Égypte, n’auraient pas eu besoin d’entreprendre à grands frais des expéditions lointaines et hasardeuses, s’ils avaient eu à leur porte une source inépuisable de richesses qu’ils n’auraient eu, pour ainsi dire, que la peine de ramasser. Or, nous ne voyons pas dans 1 histoire que l’Arabie ait jamais fourni au commerce de ces peuples une quantité d’or tant soit peu notable. Les écrivains arabes ou turcs n’ont jamais indiqué l’or, natif ou autre, comme formant une production de l’Arabie Heureuse.

On a cité l’exemple des mines de l’Espagne, qui, sous la domination carthaginoise et romaine, fournissaient une masse d’argent très-considérable, et qui sont aujourd’hui abandonnées et même inconnues; mais ce rapprochement ne me paraît pas complètement décisif. Sans doute,

bien des causes peuvent concourir à faire abandonner r Texploitation des mines de métaux précieux : des filons?! s’épuisent tout à fait, ou s’appauvrissent de manière à il ne plus offrir aux travaux des hommes aucune chance de"! bénéfice; des montagnes s’écroulent; l’eau inonde les?i galeries souterraines d’où on extrayait le minerai; laij rareté du combustible ne permet plus d’alimenter les?i fourneaux où se fondait le métal; enfin la découverte de"! filons plus puissants et plus productifs offrant à l’avidité"! des sources de richesses plus abondantes, on se détermine"' facilement à négliger d’anciens travaux qui ne présentent tj plus que des bénéfices insignifiants, en proportion de"' ceux que promettent les nouvelles exploitations. Sans?! doute, quand l’Espagne se trouva en possession des s. riches mines d’argent de Potosi et de Ganaxuato, desmines d’or du Pérou, du Choco, les regards et les spé--, culations se portèrent naturellement vers ces immenses s| gîtes de minerais précieux, et l’on se garda bien d’em--i ployer son temps et ses capitaux à rechercher dans les^ provinces de la métropole quelque ancien filon, ou entiè-rement épuisé, ou bien moins riche que ceux du nouveau continent. Mais, dans les pays où l’or se rencontre à la: superficie de la terre ou dans le sable des rivières, comme le lavage n’exige ni frais ni presque aucun travail, ce genre d’exploitation a rarement été interrompu, et s’est maintenu chez les peuples les plus grossiers. Ainsi leS' nègres du royaume de Bambouk, sans effort pénible, sans ' presque employer d’autre instrument qu’une écuelle de bois, extraient de temps immémorial, du sein de la terre,

une abondante quantité de poudre d’or. On peut donc penser que si les sables de l’Arabie avaient, à une époque ancienne, renfermé des pépites ou des parcelles d’or, l’appât d’une recherche si facile et si lucrative aurait engagé, dans tous les temps, à continuer les travaux ; le bruit de ces trésors aurait attiré dans cette contrée une foule de marchands avides de richesses, et, probablement, des conquérants étrangers auraient plus souvent tenté l’invasion d’un pays, qui aurait offert à leur cupidité des avantages si séduisants. Il me paraît donc vraisemblable que les écrivains qui ont parlé des mines d’or de l’Arabie, ont, par mégarde, attribué à cette région des renseignements qui convenaient mieux à quelque province de l’Afrique.

On a voulu rattacher au commerce que les Juifs entretenaient avec Ophir le voyage de la reine de Saba à Jérusalem : et cette assertion ingénieuse peut avoir quelque chose de vrai ; mais elle ne prouverait pas que la contrée d’Ophir fût identique avec les États de cette princesse. On peut croire que les vaisseaux phéniciens et juifs, dans le cours de leur navigation, relâchaient quelquefois dans les ports de l’Arabie Heureuse et de la côte d’Afrique qui lui est opposée. La reine, considérant combien ce trafic pouvait devenir lucratif pour elle-même et pour ses sujets, eut peut-être l’idée d’engager Salomon à établir entre les deux pays des relations commerciales qui ne devaient pas manquer de procurer à l’un et à l’autre peuple des profits incalculables* Tel fut, on pourrait le supposer, un des motifs qui déterminèrent la reine de

Saba à venir en personne conduire une négoeiation qui i lui paraissait, sans doute, trop importante pour êtrecon-fiée à un simple ambassadeur.

Les autres productions qui, avec For et l’ivoire, for- ■ niaient la cargaison des vaisseaux juifs et phéniciens, à i leur retour d’Ophir, ne conviennent guère, si je ne me j trompe, à l’Arabie Heureuse. On y chercherait vaine- • ment les pierres précieuses, le beau bois appelé algum- 7nim ou almugghim^ les oiseaux nommés toukkiïm, sur ■ lesquels je donnerai plus bas quelques 'détails. Les singes, il est vrai, se trouvent en très-grande abondance dans . l’Arabie Heureuse ; mais ils ne sont là, comme ailleurs, que des hôtes fort incommodes, pour lesquels on chercherait vainement des acheteurs.

Une seconde opinion qui a réuni un grand nombre de ' partisans, est celle qui place Ophir dans l’Inde, sur la , côte de Malabar*, car je ne parle pas des hypothèses des i savants qui ont cherché cette contrée dans l’île de Geylan, dans la presqu’île de Malaca ou dans l’île de Sumatra. Suivant les défenseurs de l’opinion que j’indique, le bols * appelé algummini ou almtigghim était le bois de sandal, \es>toukknm étaient les paons.

Au premier abord, je l’avoue, cette supposition semble ! la mieux fondée, et paraît de nature à obtenir tous les suf- • frages. Toutefois, quand on y réfléchit un peu, elle pré- • sente des difficultés graves. Je n’insisterai pas sur ce que Strabon assigne à une époque bien postérieure aux voya- • ges des Phéniciens à Ophir la découverte des moussons > qui conduisent les navigateurs dans l’Inde. En elTet,

cette assertion du géographe grec ne prouve rien. Que les Égyptiens, chez qui le commerce maritime était resté dans Tenfance, aient, durant une longue suite de siècles, ignoré le fait aussi curieux qu’important de ces vents réguliers qui soufflent alternativement dans une direction opposée, ce n’est pas une raison de croire que les Phéniciens, ces navigateurs si habiles, aient partagé cette ignorance.

Mais d’autres raisons, ce me semble, s’opposent à ce que l’on place dans l’Inde la contrée d’Ophir. Si les vaisseaux juifs et tyriens avaient fait voile pour la côte de Malabar, ou tout autre point de l’une ou de l’autre des presqu’îles en deçà ou au-delà du Gange, on verrait figurer, sur la liste des marchandises apportées de ce pays, la soie, les châles, les riches tissus de coton, les parfums, le poivre, la cannelle, et tant d’autres denrées que l’Inde a toujours envoyées en Europe. Mais aucun de ces produits ne se trouve indiqué par l’historien hébreu, tandis que l’or est désigné par cet écrivain comme ayant formé le principal objet qu’Ophir livrait au commerce, et celui qui attirait d’une manière spéciale les avides Phéniciens et les engageait à se lancer dans ces expéditions lointaines. Or, tout le monde sait que l’Inde n’a jamais fourni d’or au commerce. Cette contrée si heureuse, si favorisée de la nature, ne possède pas de mines de ce métal, ou, du moins, ses habitants ont eu le bon esprit de ne pas les exploiter. Ebn-Batoutah parle, il est vrai, d’une mine d’or qui existait dans l’Inde, mais il ne la regarde pas comme une des sources de la richesse du pays. Firischtah,

dans son Histoire de Tïnde, atteste également que le pays de Kemaoun fournit de l’or que Ton obtient par des lavages; mais cette province, située tout à l’extrémité septentrionale du pays, n’a jamais pu envoyer les produits de son sol jusque sur la côte de Malabar pour contribuer aux spéculations du commerce maritime. Joignant aux produits riches et variés du sol inépuisable les merveilles d’une industrie qu’aucun autre peuple, jusqu’à ces derniers temps, n’avait pu surpasser, les Indiens n’avaient jamais eu besoin des denrées des autres pays, tandis que toutes les nations du globe étaient plus ou moins leurs tributaires. Fournissant au luxe les diamants, les pierreries, les parfums, les tissus précieux, et tant d’autres objets devenus pour lui d’une nécessité indispensable, ils avaient toujours reçu en échange For et l’argent, les seules denrées précieuses que leur terre ne leur offrît pas. Aussi, dès les anciens temps, l’or des autres parties du globe a pris la route de l’Inde pour n’en plus sortir. Suivant l’auteur du Périple de la mer Erithrée \ on trouvait à Barigaza, sur la côte de l’Inde, d’anciennes drachmes sur lesquelles étaient gravés des caractères grecs, et qui portaient l’effigie des rois de la Bactriane, Apollodote et Ménandre. C’était pour satisfaire l’avidité exigeante des rois de l’Inde et de la Taprobane, que les empereurs romains faisaient frapper des monnaies du métal le plus pur, tandis que celles qui circulaient dans l’empire étaient souvent mêlées d’alliage et du plus bas titre. Depuis la

< Arriani Periplus, p. 27.

découverte du Nouveau Monde, les métaux précieux fournis par le continent n’ont cessé d’affluer dans l’Inde et de s’y engouffrer, de manière à être perdus entièrement pour la circulation, car le commerce n’en avait jamais rapporté la moindre partie. Les seuls trésors enlevés à l’Inde ont été ceux que des conquérants lui ont arrachés les armes à la main. Et l’on peut regarder comme certain que l’appât des trésors de l’Inde fut beaucoup plus qu’un zèle ardent pour la propagation de l’islamisme, le véritable motif qui attira dans ces régions lointaines Mahmoud le Gaznêvide et d’autres conquérants musulmans, qui portèrent avec tant de fureur, au sein de ces belles contrées, le ravage et la désolation. Ces invasions, la crainte du despotisme, ont souvent causé la perte d’une grande quantité d’or que les propriétaires ont cachée, pour soustraire leurs richesses à la rapacité de leurs maîtres avides. Et l’on ne peut qu’être frappé de la destinée singulière de ce métal précieux qui, souvent, n’a été extrait du sol avec tant de peines et de dépenses, que pour aller, dans une contrée lointaine, rentrer immédiatement dans les entrailles de la terre. Un historien persan, l’auteur du Tarikhi-Wassaf, parlant de l’Inde et du commerce qui s’y faisait, s’exprime en ces termes : ce C’est une contrée, où depuis le temps d’Adam jusqu’à nos jours, on va, des pays les plus orientaux jusqu’aux plages occidentales de Kaïrowan, et depuis le commencement des régions du nord jusqu’à l’extrémité de celles du midi, apporter l’or, l’argent, les marchandises précieuses et les objets d’art ; on en rapporte en échange de la terre, des

broussailles, de l’argile, des cailloux et différents genres de drogues. Jamais ce pays n’envoie ailleurs de l’or comme objet de commerce. » Quant à l’ivoire, que la contrée d’Ophir fournissait en abondance, il ne fut jamais un des produits de premier ordre que le commerce ait été chercher dans l’Inde. Ce n’est pas que cette contrée ne renferme un très-grand nombre d’éléphants de la plus haute taille; mais les habitants, en général, se contentent de réduire à l’état de domesticité ces énormes quadrupèdes, et ne leur font pas la guerre pour leur arracher leurs défenses, qui , d’ailleurs, ne sont ni si grandes, ni de si belle qualité que celles des éléphants d’Afrique.

Dans le bois appelé algoummim ou almugghimy on a cru reconnaître le bois de sandal ; mais il faut observer que, chez les Orientaux, ce bois est le plus souvent employé comme parfum. Or, nous ne voyons pas que le bois désigné par l’historien hébreu ait servi à un pareil usage ; car Salomon en fit faire des instruments de musique et d autres meubles pour le service du temple de Jérusalem.

On croit ordinairement que le mot Toukkiïm doit signifier des paons; et cette opinion semble, au premier abord, très-plausible. Cependant une considération m’empêche d’adopter cette hypothèse : si les paons avaient été apportés en grand nombre dans la Palestine, à coup sûr ils se seraient multipliés dans cette contrée, ainsi qu’ils se propagent encore aujourd’hui dans des pays beaucoup plus septentrionaux. Or, cet oiseau est tellement remar-

quable par la beauté extraordinaire de son plumage, que, sans doute, l’auteur du Cantique des cantiques et les autres écrivains hébreux auraient fait plus d’une fois allusion à l’élégance de ce volatile et à la magnifique parure de ses ailes; mais il ne se trouve pas nommé ailleurs que dans le passage du Livre des Rois où il est fait mention du commerce d’Ophir. Dans lex" siècle de notre ère, Masoudi parle des paons que l’on allait chercher dans rinde et que l’on transportait dans la Perse, où ils pondaient habituellement. Plus tard, récrivain persan de la vie du sultan Masoud le Gaznévide atteste expressément que, de son temps, les paons avaient été conduits de rinde dans la ville de Hérat, où ils s’étaient multipliés. Je sais que le paon, à une époque très-reculée, était connu des Grecs, qui avaient cru devoir consacrer ce magnifique volatile à Junon, la reine des dieux. Mais ce fait ne prouve en aucune manière l’identité d’Ophir et de rinde; il démontrerait au contraire que, dès avant le règne de Salomon, les Phéniciens avaient été, par une autre voie, chercher cet oiseau dans l’Inde, et l’avaient porté sur les côtes de la Méditerranée. On peut donc supposer que le mot hébreu toukkiïm ne désigne réellement pas le paon.

Au reste, si je crois devoir nier l’identité que l’on a voulu établir entre le pays d’Ophir et l’Inde, je suis loin de prétendre que les Phéniciens n’aient pas trafiqué dans cette dernière contrée. Le commerce d’un pays tel que l’Inde devait avoir trop d’attraits pour ce peuple aussi industrieux qu’avide, qui n’avait pu manquer d’exploiter

une source de richesses si abondantes. D’ailleurs, le dénombrement que nous donne Ézéchiel des marchandises exposées en vente dans le marché de Tyr suffit pour démontrer que les Phéniciens entretenaient avec l’Inde des relations assidues; mais je crois que ce commerce ne se faisait pas par la voie de la mer Rouge. Si je ne me trompe, les marchands tyriens et sydoniens traversaient en caravanes le grand désert qui s’étend de la Syrie à l’Euphrate, et allaient s’embarquer sur le golfe Persique. On sait que, dans cette mer, se trouvaient deux îles, Tyriis ou TijluSj et Aradm, que plusieurs écrivains de l’antiquité nous représentent comme ayant été le berceau des Phéniciens, mais qui, suivant toute apparence, étaient deux colonies établies par ce peuple pour servir d’entrepôt à son commerce avec l’Inde. C’est ainsi que, dans des temps beaucoup plus modernes, sous les empereurs romains, le commerce qui se faisait avec l’Inde suivait en partie une route analogue. Les négociants, réunis en caravanes, partaient de Palmyre, de Pétra, et gagnaient les rives du golfe Persique, d’où la traversée jusqu’à la côte de Malabar était aussi courte que facile. Dans les renseignements qui nous restent sur le commerce des Arabes dans l’Inde, nous voyons leurs marchands partir de Siraf et autres ports du golfe Persique, ou, tout au plus, de la ville d’Aden. Si plus tard l’appât du gain, beaucoup plus que le zèle religieux, attira à la Mecque, à l’époque du pèlerinage, des navires de l’Inde et de la Chine, nous ne lisons nulle part que ces bâtiments aient essayé de pénétrer plus loin dans la mer Rouge pour

tenter les chances d’un commerce lucratif. Les mar* chauds qui venaient de l’Inde en Égypte avaient soin de débarquer à la ville d’Aïdab, située bien au midi des frontières de cette dernière contrée, et de traverser un désert allreux, où ils avaient à craindre de rencontrer à chaque pas des tribus sauvages et cruelles. Et ces dangers si réels les effrayaient moins que la navigation de cette partie de la mer Rouge qu’ils auraient dû parcourir pour arriver à Suez ; et c’est, je crois, à cette répugnance plus qu’à tout autre motif, qu’il faut attribuer la destruction prompte et rapide du canal de communication qui joignait le Nil à la mer Rouge. On conçoit parfaitement que, la partie septentrionale du golfe Arabique étant peu fréquentée par les marchands, à qui elle n’offrait que des dangers de toute espèce, où des rivages inhospitaliers, dépourvus de ports, ne présentaient aux navigateurs ni combustibles, ni aliments, ni eau douce, les souverains de rÉgypte se lassèrent bientôt d’entretenir à grands frais un canal fort utile, sans doute, mais dont les avantages réels étaient loin d’égaler les dépenses énormes qu’exigeaient annuellement le curage de ce courant d’eau et les travaux auxquels il fallait se livrer pour l’empêcher d’être envahi et comblé par les sables du désert.

Puisque j’ai traité la question de l’origine des Phéniciens, on me permettra, je pense, d’entrer à cet égard dans quelques détails.

Suivant le récit d’Hérodote, les Phéniciens, établis primitivement sur les bords de la mer Érythrée, partirent de là pour aller se fixer sur la rive de la mer Mé-

diterranée. D’un autre côté, Strabon assure que les Phéniciens, avant d’occuper les rivages de la Méditerranée, avaient habité deux îles du golfe Persique, les îles de Tylus et d’Aradus. M. Larcher, s’attachant à expliquer le passage d’Hérodote, prétend que, par le mot mer Erythrée, il faut entendre la mer Rouge; que les Phéniciens étaient identiques avec les Homérites, habitants de l’Arabie Heureuse, dont le nom appartient à une racine arabe qui signifie ronge, et offre ainsi une grande analogie avee le nom de Phéniciens. Il fait observer, en outre, que, sur la rive de la mer Rouge, on trouvait une petite ville appelée Phœnicum oppidum, dont le nom rappelait l’antique séjour des Phéniciens. Ces assertions, qui semblent ingénieuses, ne sont pas, je crois, également solides. M. Gosselin n’eut pas de peine à réfuter victorieusement les hypothèses du respectable académicien. 11 montra que, le nom de mer Érythrée ayant été appliqué par les écrivains anciens à l’océan Indien tout entier, on l’employa indifféremment pour désigner les deux grands golfes formés par cette mer, en sorte que la mer Rouge et le golfe Persique ont, au gré des historiens et des géographes, reçu la même dénomination. M. Gosselin fit voir, et ce me semble, avec toute raison, que les récits d’Hérodote et de Strabon, bien loin de se contredire, se rapportaient à un seul et même fait, et que c’était, suivant le témoignage des deux écrivains, sur les bords du golfe Persique, et non sur ceux de la mer Rouge, qu’il fallait chercher l’établissement primitif des Phéniciens. Et, en effet, le rapport que M. Larcher avait voulu reconnaître entre les

Hémiarites ou Homérites de l’Arabie Heureuse est admis d’une manière toute gratuite, et ne repose, il faut le dire, sur aucun fondement solide. Le^ Homérites, issus de Joctan, et, par suite, de Sem, n’avaient pas la moindre analogie d’origine, de langage, avec les Phéniciens, c’est-à-dire les Ghananéens, qui descendaient de Chain. En second lieu, le nom de la ville appelée Phœniciim oppidum ne dépose nullement en faveur de cette opinion, car sa position sur le golfe septentrional et oriental de la mer Rouge se trouve si éloignée du pays des Homérites, qu’il est impossible d’admettre qu’un même peuple ait habité à la fois des provinces aussi distantes l’une de l’autre. Si l’on veut supposer que les Phéniciens, après avoir quitté les rives méridionales de l’Arabie pour se diriger vers la mer Méditerranée, s’arrêtèrent momentanément dans une position intermédiaire et occupèrent, durant un espace de temps plus ou moins long, la côte où il fondèrent la ville appelée de leur nom Phœnicuni oppidum^ tout ceci n’est qu’une pure conjecture qui ne repose sur aucun témoignage historique. Si une ville située sur la rive orientale de la mer Rouge a réellement porté un nom qui a pu se traduire en latin par Phœnicuni oppidum, sa fondation doit, si je ne me trompe, se rapporter à une époque beaucoup moins ancienne, et être fixée au moment où les Phéniciens, commerçant avec la contrée d’Ophir, n’avaient pu manquer de former sur leur route des établissements destinés à servir d’entrepôts pour leurs marchandises, de refuge pour leurs vaisseaux.

Strabon nous apprend qu’il existait dans le golfe Persique deux îles appelées Tyrus et Aradus, qui renfermaient des temples semblables à ceux des Phéniciens, et les habitants assuraient que les villes de même nom fondées par les Phéniciens, devaient leur origine à des colons qu’avaient envoyés ces deux îles. M. Gosselin, qui reconnaît dans ces deux îles celles deBahrein, suppose que les Phéniciens, avant d’occuper ce point, avaient été primitivement établis dans celle de Tyrrine, qu’il regarde comme identique avec l’île d’Ormus; et que les deux îles de Tyrus ou Tylus et d’Aradus furent la première contrée où se fixèrent les Phéniciens, à l’époque où, ayant quitté une demeure plus orientale, ils s’avancèrent dans la direction de l’ouest, pour venir enfin habiter les rives de la mer Méditerranée.

Ce système, extrêmement ingénieux, sans doute, ne me paraît pas également solide. D’abord, cette hypothèse qui place dans l’île d’Ormus le berceau des Phéniciens n’est appuyée sur aucun témoignage historique. D’ailleurs, elle s’accorde peu avec ce que nous savons, d’après le récit de la Genèse, sur les établissements primitifs des peuples les plus anciens. Les Ghananéens, auxquels les Grecs ont improprement donné le nom de Phéniciens, tiraient, comme on sait, leur origine de Cham, second fils de Noé. Or, nous ne voyons nulle part que les descendants de Cham aient établi leur demeure au-delà de l’Euphrate : les pays situés plus loin que ce tleuve, du côté de l’orient, ainsi que l’Arabie, étaient occupés par la race de Sem, celle de Cham habitait la Palestine, f Égypte

et les autres contrées de l’Afrique. Par conséquent, il est, si je ne me trompe, assez peu probable qu’il faille chercher le berceau des Phéniciens dans une île aussi reculée vers l’orient que l’est celle d’Ormus. Je ne nie pas, à coup sûr, que ce peuple n’ait eu un établissement dans deux îles du golfe Persique, mais, suivant moi, ces îles, au lieu d’avoir été l’habitation primitive des Phéniciens, n’étaient autre chose que des comptoirs établis par ces commerçants pour servir d’entrepôt au négoce important et lucratif qu’ils entretenaient avec l’Inde. Cette hypo» thèse rend parfaitement raison du fait rapporté par Stra^ bon, que, dans les deux îles de Tylus et d’Aradus, on voyait des temples semblables à ceux que les Phéniciens avaient élevés sur les rivages de la mer Méditerranée. Car on conçoit très-bien que ce peuple, suivi en cela par les nations modernes, ait élevé dans ses colonies des monuments d’architecture pareils à ceux qui décoraient les villes de la métropole.

L’origine plus orientale des Phéniciens était, comme l’atteste Hérodote, appuyée principalement sur le témoignage des Perses; or, on peut conjecturer avec quelque vraisemblance que ces derniers avaient mis une sorte d’orgueil national à soutenir que les contrées soumises à leur domination avaient donné naissance à la nation importante des Phéniciens. D’un autre côté, comme Hérodote lui-même l’atteste dans la suite de son histoire, les Phéniciens déclaraient également qu’ils étaient venus des bords de la mer Erythrée; mais ces assertions n’ont rien de contraire à l’opinion que j’ai émise. Les Chananéens,

suivant le témoignage de la Genèse, avaient, comme les autres hommes, habité primitivement la terre de Sennaar, c’est-à-dire la Babylonie. On peut croire, d’après la communauté d’origine, qu’ils avaient été les auxiliaires de Nemrod, lorsque ce prince établit la domination des fils de Cham au milieu d’une population formée des descendants de Sem ; mais ils ne tardèrent pas à aller s’établir dans la Palestine. L’auteur de V Agriculture nabaténne mentionne, en plusieurs endroits, l’émigration des Chananéens et leur voyage de la Babylonie au rivage de la Méditerranée. Leur occupation de la Palestine remontait

aux temps les plus reculés, car nous apprenons de Moïse que Ghanaan fut père de Sidon, qui, bien certainement, fut le fondateur de la ville à laquelle il donna son nom. Du temps d’ Abraham, ainsi que l’atteste expressément Moïse, la Palestine était occupée par les Chananéens. L’écrivain sacré nomme, dès cette époque, les Hettéens, les Arnoréens, qui faisaient partie de la confédération chananéenne; et cette opinion, si je ne me trompe, est plus vraisemblable que celle de Lanauze, qui distinguait expressément les Phéniciens des Chananéens, et attribuait aux premiers une origine tout à fait différente. Or, comme la Babylonie, d’où étaient venus les Chananéens, s’étendait jusqu’au golfe Persique ; comme, par la suite, les Phéniciens possédèrent, dans ce même golfe, deux îles où ils établirent un entrepôt pour leur commerce avec l’Inde, on conçoit facilement que le souvenir de leur première émigration, se confondant avec leur séjour dans les îles de Tylus et d’Aradus, ait donné naissance à la

tradition qui voyait dans ces mêmes îles le berceau de la nation phénicienne. Cette opinion se trouve parfaitement conforme à celle qu’a émise J. Dav. Michaëlis. Du reste, tout le système imaginé par M. Gosselin pour expliquer 1 origine des Phéniciens et leurs diÏÏérentes migrations depuis l’île Tyrrine jusqu’aux rivages de la Méditerranée, me paraît, quoique étayé d’une vaste érudition et d’une critique habile, reposer sur un fondement ruineux. D’abord, le nom de Tyrrine, Tuppiw], que l’on trouve dans un seul passage de Strabon, me paraît un peu altéré, et, en admettant une légère correction, il nous représenterait le nom Dj eroun, que porte encore aujourd’hui l’île d’Ormus, et qui, d’après cela n’olfrirait plus aucune analogie avec le nom de la ville de Tyr. M. Gosselin, à Tappui de son opinion, fait observer que, suivant le témoignage de Garcias Sylva de Figueroa, un quartier du midi de l’île d’Ormus s’appelle encore aujourd’hui Touron-'haqtie, ou le jardin de Touron. Mais, si je ne me trompe, ce fait ne prouve rien, et la dénomination de Touron-baque ou Touron-bagh (les jardins de Touron) doit probablement son origine à quelque personnage d’une époque assez récente

Quant aux îles de Tyrus ou Tylus et d’Aradus, dont parlent Arrien, Pline et Strabon, il est impossible de n’y pas reconnaître, avec M. Gosselin, les îles de Bah rein et Awal. Quant au passage de Strabon qui place les îles de Tyrus et d’Aradus à dix journées de navigation de l’embouchure de l’Euphrate, et à une journée seulement du promontoire Maceta, aujourd’hui Ras-Mosandom, il s’ac-

corde peu, sans doute, avec ceux que je viens d’indiquer ; mais la difficulté peut être levée d’une manière assez simple. Quand les Phéniciens formèrent des établissements dans le golfe Persique, d’abord ils choisirent les îles de Bahrein, qui leur offraient une communication facile avec les côtes de l’Arabie. Depuis, lorsque ces navigateurs eurent étendu leurs relations avec 1 Inde et les provinces limitrophes, ils purent désirer avoir un entrepôt plus voisin de l’entrée du golfe Persique -, et, probablement, ils formèrent un établissement dans ces petites îles qui se trouvent à peu de distance du cap Mosandom, et dont la position nous est indiquée par les cartes de Niebuhr et autres. Et, comme ces nouveaux comptoirs n’étaient qu’une succursale de ceux qui avaient été fondés dans les îles Bahrein, on appliqua à ces petites îles le nom que portaient les îles beaucoup plus importantes dont elles formaient le poste avancé.

Après avoir réfuté les hypothèses des savants qui ont placé Ophir dans l’Arabie Heureuse ou dans quelque partie de rinde, il me reste à exposer, sur ce sujet, mon opinion particulière» Si je ne me trompe, il faut en revenir au sentiment de Danville, Bruce, etc., et admettre que la contrée d’Ophir était située sur la côte orientale de 1 Afrique, aux lieux où existe encore aujourd’hui le royaume de Sofalah. Cette hypothèse est celle qui, ce me semble, réunit en sa faveur le plus grand nombre de probabilités.

D’abord, nous avons vu que l’or était la principale denrée que produisait Ophir ; que c’était surtout l’appât de ce riche métal qui attirait dans cette contrée lointaine les

vaisseaux juifs et phéniciens; que le commerce de ce pays avait, dans l’espace de quelques années, jeté dans la Palestine une immense quantité d’or. Ce métal était si bien regardé comme étant, par excellence, un produit particulier à cette contrée, que, chez les écrivains hébreux, le mot ophir est souvent employé d’une manière absolue pour designer 1 or. On doit donc croire que les richesses métalliques apportées d’Ophir provenaient de mines abondantes que renfermait cette région. Or, quel est le pays du globe qui, avant la découverte du nouveau continent, a produit, dans tous les temps, la plus grande quantité d or? Tout le monde répondra que c’est TAbique. Et même aujourd’hui, il paraît que cette partie du globe peut fournir l’or en plus grande quantité que l’Amérique elle-même. La poudre d’or d’Afrique a toujours été célèbre, d’autant plus que ce métal s’y trouve partout à un extrême état de pureté, et n’a besoin, pour être extrait des sables, que d’un simple lavage. Il est donc peu étonnant que les Phéniciens, instruits de bonne heure des trésors immenses que l’Afrique orientale pouvait offrir à leur cupidité, aient profité de leur alliance avec Salomon, qui leur donnait un port sur la mer Rouge, pour se lancer dans des expéditions lointaines et hasardeuses, mais dont les périls étaient bien compensés par la cei titude de bénéfices prodigieux. Ce commerce lucratif ne fut presque jamais entièrement interrompu : bien longtemps après la ruine des Phéniciens, les Romains entretenaient avec les contrées de la Barbarie un trafic soutenu, sur lequel Cosmas nous donne des détails inté-

ressauts, et qui avait pour prineipal objet d’obtenir, en échange de marchandises, une quantité plus ou moins abondante de poudre d’or. Au moyen âge, les Arabes, non moins commerçants et non moins avides que les Phéniciens, allaient faire de frequents voyages sur la cote orientale de l’Afrique, et dans l’île de Madagascar, d’où ils rapportaient surtout de l’or. Masoudi nous apprend que la contrée de Sofalah, qui formait l’extrémité du pays des Zendjes, était fréquentée par les vaisseaux des habitants d’Oman et de Siraf, et que c’était là le terme de leurs navigations commerciales. On sait que les Portugais, lorsqu’ils abordèrent au royaume de Sofalah, y trouvèrent des mines d’or très-riches et qui étaient exploitées de temps immémorial.

Un passage du livre de Job semble encore venir à l’appui de mon opinion. L’écrivain de ce livre vénérable fait mention des poussières cVor. Cette expression, que l’on a traduite d’une manière peu exacte par glehce auri^ désigne, je crois, l’or en poudre, tel qu on le recueille avec tant d’abondance dans les sables de l’Afrique.

Mais, dira-t-on, ce même livre nous offre des détails circonstaneiés sur les travaux métallurgiques qui avaient pour objet la recherche de l’or, et semble ainsi exclut e complètement cette manipulation trop simple et trop facile que réclame l’extraction de la poudre d’or. Par conséquent, on pourrait croire que le livre de Job fait allusion à des pays où l’or se tirait, à grands frais et et avec des efforts pénibles, des profondeurs de la terre, du sein des roches les plus dures. Mais ce passage cé-

lèbre, qu’on a produit tant de fois pour démontrer la haute antiquité des travaux métallurgiques, dit-il bien ce qu’on lui fait dire? J’oserai ne pas le croire. Et, si je ne me trompe, je crois pouvoir assurer que, dans cet endroit du livre de Job, aucune expression ne se rapporte aux travaux des mines. Dans mon opinion, ce chapitre offre un tableau aussi précis que magnifique de la puissance de Dieu. Il faut se rappeler, et le fait ne doit avoir rien de nouveau pour les lecteurs du livre de Job, que là, comme dans beaucoup d’autres passages, le nom de Dieu a été omis, attendu que la suite des idées donne suffisamment à entendre à qui se rapportent les images exprimées dans le texte. Voici de quelle manière je traduis ce passage : Il (Dieu) a posé des bornes aux ténèbres ; il sonde tout ce qu’il y a de parfait (dans la nature) les pierres (ensevelies) dans l’obscurité (dans l’intérieur de la terre) et dans l’ombre de la mort. Il creuse des torrents près des lieux habités. Les hommes qui ont perdu pied (qui ont été entraînés par ces courants d’eau) se trouvent réduits à une condition inférieure à celle des autres hommes, et errent à l’aventure. La terre fait sortir de son sein la nourriture de l’homme ; et (à la voix de Dieu) ses entrailles sont bouleversées comme par le feu. J.es pierres de la terre sont le lieu qui renferme le saphir et les pousières d’or. Dieu s’est frayé (dans le ciel) une route que l’aigle lui-même ne connaît pas, que l’œil perçant du vautour n’a jamais contemplée , que n’ont jamais foulée les êtres les plus orgueilleux, où le lion n’a jamais porté ses pas : il étend sa main sur les rochers, et

bouleverse les montagnes jusque dans leurs racines. Il creuse des canaux au travers des rochers; et son œil voit tout ce qu’il y a de précieux dans la nature. Il lie les neuves et les empêche de laisser suinter leurs eaux. Il produit au grand jour tout ce qu’il y a de plus caché. » Si je ne m’abuse, cette version si simple, si naturelle, où toutes les images s’enchaînent sans effort, qui ne fait, en aucune manière, violence aux expressions du texte, nous offre un tableau animé de la grandeur de la puissance de Dieu, et je n’y vois rien qui se rapporte aux travaux de la métallurgie.

Quant à l’ivoire, il est inutile d’insister beaucoup pour prouver que l’iirrique en a, dans tous les temps, livré au commerce une immense quantité. Les éléphants, dans cette partie du monde, ne sont pas, comme dans rinde, attirés dans des pièges et pris vivants, pour être ensuite apprivoisés, et employés comme monture des grands, ou pour porter de lourds fardeaux. Les nègres, qui font à cette énorme quadrupède une guerre acharnée, n’ont pour but que de le tuer, afin de lui enlever ses défenses, qui deviennent l’objet d’un trafic considérable. Mais ici il se présente une observation. Dans le texte hébreu du livre de Rois, on trouve le mot schenhahbim que les intreprètes ont rendu unanimement par le mot ivoire. Il faut toutefois remarquer que, dans le même ouvrage, cette même substance et exprimée par le mot dent. Doit-on croire que cette dénomination, qui signifie en général une dent d’un animal quelconque, n’est qu’une abréviation du terme de sehenhabbimj ou bien

faut-il supposer que ce dernier mot désigne un autre genre de dent, une autre sorte d’ivoire. Dans ce cas, il serait assez naturel d’imaginer que l’expression scheyihabhim, indiquerait les défenses de l’hippopotame, dont l’ivoire, comme on sait, l’emporte réellement sur celui des dents de l’éléphant. Je n’oserais prononcer sur cette question. La première opinion toutefois me paraît la plus probable; mais, dans tous les cas, l’Afrique est toujours le pays qui offre en plus grande abondance l’une et l’autre substance.

Quant aux singes, on sait que l’Afrique en renferme une immense quantité de toutes les espèces. Il est même remarquable que cette partie du globe a, dans les temps, fourni les singes que les bateleurs employaient pour amuser les passants» Masoudi nous parle de singes que l’on allait chercher dans la Nubie, et que l’on exerçait à faire des tours de tout genre ; etM. Caillaud nous apprend que ce pays est encore renommé comme fournissant le même animal, que l’on y va chercher dans la même intention.

Les oiseaux appelés toukkiïm étaient, si je ne me trompe, les perroquets ou les perruches. On conçoit facilement que ce bel oiseau, si commun dans l’Afrique, ait pu, dans ces temps anciens, comme encore de nos jours, exciter une sorte d’engouement, et devenir pour les Juifs et pour les Phéniciens, un objet de commerce assez important. On sent aussi que cet oiseau, qui ne se reproduit pas en captivité, a dû bientôt disparaître.des contrées où son plumage et son langage l’avaient fait rechercher du-

rant quelque temps. On pourrait croire aussi que, parle mot toukkiïm, il faudrait entendre la pintade, qui est si commune en Afrique, dont le plumage, si régulièrement tacheté, avait pu procurer à cet oiseau, dans quelques contrées de l’Orient, un succès de mode.

Nous avons vu que les pierres précieuses faisaient partie des marchandises que la contrée d’Ophir offrait au commerce des Phéniciens et des Juifs. Or, le vaste continent de l’Afrique produit en aussi grande abondance que d’autres contrées du globe des pierreries de divers genres. Parmi celles que l’on pourrait citer, je me contenterai de nommer l’émeraude, car, suivant le rapport de Cosmas, les émeraudes étaient portées dans l’Inde, par les Éthiopiens, qui les achetaient desBlemmyes. Or, c’est dans le pays occupé jadis par ce peuple sauvage que se trouve la mine d’émeraudes exploitée pendant le moyen âge, et qui a été, dans ces derniers temps, retrouvée par M. Caillaud. Il est donc clair que cette mine produisait réellement les pierres de ce genre dont les historiens font mention. Et, si les fragments découverts dans les galeries de cette mine ne sont pas réellement des émeraudes, on peut conclure de ce fait que les veines d’où l’on extrayait cette belle pierre sont aujourd’hui ou perdues ou épuisées.

Quant au bois précieux appelé almugghim ou alcjummim, il serait peu difficile de lui trouver son analogue en Afrique. Cette partie du globe renferme tant d’espèces de beaux bois, dont les unes sont propres pour la teinture, d’autres pour la menuiserie, que l’on n’aurait, à cet égard,

d’autre embarras que celui du choix. Comme je dois ici me borner à ce qui concerne les côtes orientales de l’Afrique, il existe dans ces contrées trois genres de bois, dont les auteurs arabes parlent en plusieurs endroits avec beaucoup d’éloges. Je veux dire le bois de Bakmn, c’està-dire le bois du Brésil, et celui qui porte le nom deKana. Comme l’usage du premier est borné à la teinture et que les deux autres, c’est-à-dire le bols de Kana et celui de Saclj , nous sont représentés par les auteurs orientaux comme des bois précieux dont on formait de très-beaux ouvrages de menuiserie, il me semble que l’un ou l’autre de ces bois peut être regardé comme répondant à celui que l’historien hébreu nomme algnmmim ou aîmugghim. On pourrait encore prendre ce bois pour celui de Palissandre, que fournit surtout l’île de Madagascar.

D’après les détails dans lesquels je viens d’entrer, je crois être autorisé à conclure que le pays d’Ophir où abordaient les vaisseaux de Salomon et de Hiram était réellement la contrée de Sofalah, située sur la côte orientale de l’Afrique.

Mais il se présente ici une objection qui paraît bien forte : suivant l’auteur du livre des Paralipomènes, les vaisseaux juifs et phéniciens qui partaient du port d’Ésion-Gaber sur ta mer Rouge faisaient voile vers Tarsis ; d’un autre côté, nous voyons le prophète Jonas s’embarquer à Joppé pour aller à Tarsis. Ces passages semblent contradictoires, car il est peu probable que, dans ces temps reculés, on pût arriver habituelllement au même pays, en partant de deux points aussi opposés. Les sa-

vants, pour résoudre cette difficulté, ont proposé diverses hypothèses. Plusieurs commentateurs anciens et modernes ont supposé que, dans la langue hébraïque, le mot Tarschisch désignait la mer, et que les vaisseaux de Tarschisch ou Tarsis étaient ceux qui, parleur construction plus solide, étaient destinés à braver les vagues de l’Océan et delà Méditerranée. Mais je ne saurais admettre cette assertion. En effet, dans le texte hébreu de la Bible, le mot Tarschisch est souvent employé pour désigner une contrée. Dans le livre des Paralipomènes, il répond au mot d’Ophir qui se trouve dans le livre des Rois. Enfin, on lit que les vaisseaux de Tarschisch s’étant mis en mer, furent brisés par la tempête. Or, ces deux expressions réunies formeraient, ce me semble, un pléonasme bien singulier. Un savant distingué, M. Gesenius, a supposé que le mot Ta^^schisch, dans le texte de la Bible, désignait la ville d’Espagne à laquelle les Grecs ont donné, d’après les Phéniciens, le nom de Tartesse. Dans cette hypothèse, les vaisseaux de Tarschisch ou Tarsis désignaient les bâtiments de long cours, ceux qui étaient équipés pour les navigations les plus lointaines et que l’on distinguait ainsi des embarcations plus légères réservées uniquement pour le cabotage de la mer Méditerranée. Cette conjecture est certainement très-ingénieuse ; toutefois, on peut lui opposer une objection bien forte. Dans le livre des Paralipomènes, ainsi qu’on vient de le voir, nous lisons que les vaisseaux juifs partaient d’Ésion-Gaber pour se rendre à Tarschisch. Or, il est difficile d’admettre que des bâtiments partissent habituellement d’un

point si éloigné pour se rendre en Espagne. M. Gesenius, (jui a bien senti la difficulté^ prétend reluder, en suppO“ &ant fjue 1 auteur du livre des Paralipomenes a, par une ignorance grossière, placé dans l’océan Indien une ville situee a 1 entree de 1 océan Atlanticjue. Mais je ne saurais admettre une pareille accusation, qui, à mon avis, est bien loin d etie prouvée, et je crois pouvoir proposer un autre moyen de résoudre la difficulté.

On peut croire que chez les Phéniciens le mot Tarschisch dont nous Ignorons l’origine , désignait un lieu éloigné, lelle fut probablement la cause du nom que poita la ville de Tarsus, capitale de la Gilicie. A une époque où la navigation, encore dans l’enfance, se réduisait à un simple cabotage, on conçoit que les côtes voisines de cette place étaient le terme le plus reculé vers lequel se dirigeaient les marchands de Tyr et de Sidon. Bientôt ces hardis commerçants se lancèrent sur la Méditerranée, parcoururent les côtes de , l’Afrique septentrionale et y fondèrent des colonies nombreuses et puissantes. La ville de Tunis, qui leur dut son existence et qui fut sans doute, durant un assez long espace de temps, la limite de leurs expéditions commerciales, reçut le nom üe Taisis. G est du moins ce qu’attestent plusieurs écrivains grecs et latins, et cette tradition s’est perpétuée jusque chez les Arabes. Mais ensuite l’audace et l’habileté des Phéniciens allant chaque jour en croissant, ils franchirent le détroit des colonnes d’Hercule, et formèrent sur les rivages de l’Océan un établissement d’une haute importance, qui fut désigné par le nom de Tar-

schisch, le Tartessus des Grecs et -des Latins. On peut croire, cerne semble, que les Phéniciens, allant commercer sur les côtes orientales de l’Afrique, appliquèrent également la dénomination de Tarschisch au point le plus éloigné que fréquentaient leurs flottes et leurs marchands. Si cette conjecture est véritable, on conçoit trèsbien comment, en faisant voile, soit de Joppé, soit d’Ésion-Gaber, on arrivait également à la contrée de Tarsis ou Tarschisch.

Si les navires employés dans ces expéditions n’accomplissaient leur voyage quTme fois en trois ans, il faut se rappeler, 1 "" que ces vaisseaux devaient perdre un temps considérable, tant en allant qu’en revenant, pour la navigation lente et ennuyeuse du golfe Arabique, où Ton n’avançait que pendant le jour, et où, chaque nuit, on était obligé de jeter l’ancre, dans la crainte d’échouer à l’improviste sur des bancs de sable ou des écueils; 2° que, sur l’océan Indien, ainsi que je l’ai dit plus haut, il règne des vents périodiques, qui soufflent alternativement dans des directions opposées, et qui ne permettent pas aux navigateurs de voguer en tout temps vers le point qu’ils voudraient atteindre; 3^^ enfin que les vaisseaux hébreux et phéniciens ne cinglaient pas sans doute en droite ligne vers la contrée d’Ophir; que, dans leur traversée, soit en allant soit en revenant, ils relâchaient plus d’une fois dans les ports qui se rencontraient sur leur passage, pour éviter les tempêtes ou pour faire un commerce de cabotage.

Peut-être les Phéniciens, n’ayant plus d’alliance avec

les Juifs, et, par suite, ayant perdu toute communication avec le golfe oriental et la mer Rouge, s’attachèrent-ils à entretenir des relations d’amitié avec les rois d’Égypte, obtinrent-ils de ces monarques puissants, mais peu soucieux de la navigation et du commerce, l’autorisation nécessaire pour équiper des flottes sur le golfe occidental de la mer Rouge, et continuer, durant quelque temps, leurs voyages vers la côte orientale de l’Afrique.

Après avoir, autant qu’il m’a été possible, démontré l’identité du pays d’Ophir avec celui de Sofalah, je dois maintenant discuter une question assez importante : les Phéniciens ont-ils effectué réellement le tour de l’Afrique? Ce fait, qui intéresse également l’érudition et la géographie, n’est pas encore décidé d’une manière certaine, malgré les nombreuses dissertations dont il a été l’objet. Les savants, comme on sait, se sont partagés, sur ce point, en deux camps opposés. Les uns ont pensé que les Phéniciens faisaient habituellement le tour de l’Afrique; d’autres ont soutenu que cette navigation hardie était pour les anciens une entreprise matériellement impossible, et que le voyage indiqué par Hérodote ne doit être considéré que comme une fable. Il me semble que ces deux hypothèses ont été exprimées d’une manière trop absolue, et que Ton peut suivre, à cet égard, une idée intermédiaire. Je crois que la narration d’Hérodote est parfaitement vraie, que les Phéniciens ont réellement effectué la navigation du tour de l’Afrique; mais je suis loin de prétendre que, chez eux, ce voyage se fit fréquemment, comme chez les peuples modernes. Il est

même possible que les obstacles inhérents à une pareille entreprise en aient, après des tentatives infructueuses, dégoûté les navigateurs, et que les Phéniciens envoyés par Néchos, aient eu seuls la gloire de réaliser un voyage qui, dans des temps si reculés, avait quelque chose d’extraordinaire et même de romanesque.

Comme la question que j’ai entrepris de traiter est loin d’être dépourvue d’intérêt, on me permettra, ce me semble, de la discuter avec quelque étendue. La réalité du voyage des Phéniciens a été attaquée avec autant d’érudition que de logique par un géographe d’un rare mérite, dont l’Académie déplore vivement la perte. Feu M. Gosselin, dans un mémoire lu au sein de cette compagnie, a essayé de prouver que le récit d’Hérodote, relativement à la prétendue navigation des Phéniciens autour de l’Afrique, n’était qu’un conte absurde, qui ne pouvait pas soutenir l’examen de la critique. Je vais passer en revue les arguments que Ton a cru pouvoir alléguer, pour établir la fausseté de la narration transmise par Hérodote, et j’essayerai de répondre à chacune de ces objections.

On s’est demandé s’il est naturel de croire que les Phéniciens, n’ayant à leur disposition que des navires bien plus faibles que les nôtres, ne connaissant pas l’usage de la boussole, aient pu etfectuer un voyage aussi long, aussi aventureux, que celui qui consiste à faire le tour de la péninsule de l’Afrique. Je répondrai que peut-être nous n’apprécions pas assez bien jusqu’à quel point l’expérience et l’audace, chez les navigateurs, peuvent compenser la faiblesse de leurs embarcations. Représentons-nous que

les Normands, qui, au moyen âge, portèrent sur toutes les côtes de l’Europe la terreur de leurs armes, ne se servaient probablement que de vaisseaux assez faibles, qui semblaient moins propres à naviguer sur la mer que sur les rivières. Et cependant, montés sur ces frêles embarcations, ces intrépides aventuriers s’élançaient en pleine mer, bravaient les tempêtes de l’oeéan du Nord, s’avançaient jusque dans la Méditerranée, et semblaient se jouer des périls et de la mort. Dans le ix® et le x® siècle de notre ère, les Danois et les Norwégiens, affrontant les mers les plus orageuses, avaient découvert les côtes du Groenland et établi dans ces régions lointaines des colonies florissantes. D’un autre côté, les Malais, n’ayant à leur disposition que ces barques légères auquelles ils donnent le nom de prosy avaient, à des époques reculées, parcouru tout l’océan du Sud et peuplé les îles qui sont disséminées sur toute l’étendue de cette vaste mer. De ces exemples, auxquels on pourrait en ajouter bien d’autres, il est facile de conclure que des marins intrépides ont bien pu, sur de frêles embarcations et sans le secours de la boussole, entreprendre et exécuter les voyages les plus longs et les plus aventureux.

Les villes de Tyr et de Sidon n’avaient que des ports de peu d’étendue, qui ne pouvaient contenir à la fois qu’un petit nombre de bâtiments : par conséquent, les Vaisseaux phéniciens étaient presque toujours en mer. Les côtes n’oHrant presque pas de terres labourables, le commerce et la navigation étaient à peu près les seules professions auxquelles se livrassent les habitants. 11 n’est

donc pas étonnant que des hommes qui, probablement depuis leur enl’ance, vivaient sur mer, et sur une mer aussi houleuse que la Méditerranée, se fussent familiarisés avec cet élément, et eussent acquis à un point extraor» dinaire la hardiesse nécessaire pour braver les périls, et un coup d’œil admirable qui les mettait à même de se diriger au milieu de l’Océan, malgré l’imperfection de leurs instruments et de leurs méthodes nautiques. Les établissements que les Phéniciens avaient formés à ïartesse et à Cadix indiquaient suffisamment le projet d’étendre leurs découvertes et leur commerce dans l’océan Atlantique; et puisqu’ils avaient osé se porter vers le nord pour aller chercher l’étain de Cornouaille et l’ambre jaune de la mer Baltique, on ne concevrait pas qu’ils eussent négligé les côtes occidentales de l’Afrique, qui olïfaient à leur trafic la poudre d’or, l’ivoire, et une foule de marchandises précieuses, dont le débit devait faire entrer dans le trésor de Tyr des sommes immenses.

D’ailleurs, nous avons à cet égard un fait positif : Strabon nous apprend que les Phéniciens avaient fondé, sur la côte occidentale de l’Afrique, trois cents villes qui furent détruites par les Phariisiens, peuple barbare de ces contrées. Sans doute, il ne faut pas prendre à la lettre le mot de villes. Suivant touteapparence, ces établissements phéniciens n’étaient que des lieux de commerce, ce que nous appelons des comptoirs ; mais on peut supposer, avec beaucoup de vraisemblance, que ces postes n’étaient point situés à côté les uns des autres, et se trouvaient dispersés sur une vaste étendue de pays, afin de

donner au commerce un immense développement. On peut donc croire que les établissements phéniciens, dans cette partie du monde, se prolongeaient jusque vers les rivages de la Guinée.

Maintenant, si Ton admet que la contrée de Sofalah nous représente l’ancien pays d’Ophir, il s’ensuivra que les Phéniciens, dans leurs expéditions commerciales, avaient reconnu une partie notable du littoral de l’Afrique. 11 est facile de supposer que, durant leurs voyages à Ophir, un vaisseau put être poussé par les courants et les moussons jusqu’au cap des Aiguilles ; que le pilote qui conduisait ce bâtiment, ayant observé que la côte tournait brusquement au nord-ouest, aura naturellement conclu que l’Afrique était une presqu’île, dont, par conséquent, on pouvait faire le tour; que cette remarque, consignée dans les archives de Tyr et conservée par tradition, aura donné au roi d’Égypte Néchos l’idée de vouloir vérifier ce problème si intéressant pour la géographie.

Mais, dira-t-on, comment les Phéniciens purent-ils franchir si facilement ce fameux cap des Tempêtes, qui opposa longtemps un obstacle insurmontable à l’intrépidité des Portugais, et que nos navigateurs, aujourd’hui même, ne contournent souvent qu’avec bien des elforts et des dangers ? Je répondrai que, sur un élément aussi capricieux que la mer, il se présente une foule de hasards qui peuvent tourner â l’avantage comme au préjudice des navigateurs. Lorsque Magellan fit la découverte du détroit qui porte son nom, il déboucha de la mer Atlantique

dans l’océan du Sud avec une facilité qui a droit d’étonner, quand on réfléchit que le passage du détroit de Magellan exige souvent plusieurs mois d’une navigation fatigante et dangereuse. C’est pourquoi les marins préfèrent contourner la Terre-de-Feu, traverser le détroit de Lemaire et longer le cap de Horn. Rien donc n’empêche de croire que les navigateurs phéniciens aient pu être favorisés par un de ces hasards heureux , et doubler sans accident le redoutable cap qui forme la pointe méridionale de l’Afrique. D’ailleurs, nous savons mal si ces marins intrépidesn’ont pas réellement éprouvé de grands obstacles, ([u’ils auront surmontés par des prodiges d’habileté et de courage.

L’espace de deux années, que les Phéniciens employèrent pour eflbctuer le tour de l’Afrique jusqu’à l’entrée du détroit de Gibraltar, serait, sans doute, un terme un peu long pour nos vaisseaux modernes ; mais il ne le paraîtra pas trop, si l’on se reporte à l’époque où ce voyage a été exécuté, et aux difficultés de tous genres que durent rencontrer sur leur route des navigateurs qui erraient un peu à l’aventure dans des mers inconnues, sans avoir à leur disposition ni la boussole, ni ces autres secours que les perfectionnements de l’art nautique otfrent en foule à nos marins. D’ailleurs, il faut se rappeler que, suivant le témoignage exprès d’Hérodote, ces Phéniciens ayant besoin, dans une si longue traversée, de renouveler leurs provisions de bouche, s’arrêtèrent, à plusieurs reprises, sur la côte d’Afrique, le temps nécessaire pour semer des grains et en faire la récolte.

Une objection qui a été faite contre l’authenticité de cette narration a pour objet les mots de printemps et d'automne employés dans le texte d’Hérodote. On a fait observer que;, dans l’hémisphère austral, les saisons ne correspondent nullement avec celles de l’hémisphère opposé ; que par conséquent, le faussaire maladroit qui avait forgé le récit de cette expédition s’est trahi lui-même par un trait d’ignorance grossière. Je répondrai que dans le texte de l’historien grec, les mots printemps, automne, doivent se prendre, non pas dans une signification absolue, mais dans un sens relatif. Qu’ils expriment les saisons qui, dans l’hémisphère austral, correspondent au printemps et à l’automne de l’hémisphère septentrional, et qu’ils indiquent seulement les époques de l’année où, dans ces contrées, on faisait les semailles et la moisson. La sécheresse du récit des navigateurs phéniciens ne saurait former une preuve sérieuse contre la vérité de l’expédition. D’abord, nous n’avons pas sous les yeux le journal de cette entreprise, et l’on pourrait même croire, avec quelque vraisemblance, qu’il ne fut jamais publié. Nous ne savons rien à cet égard, si ce n’est le fait lui-même, tel que le père de l’histoire grecque l’avait appris en Egypte, probablement de la bouche d’hommes bien instruits. Il est donc peu étonnant que le récit de cette expédition se réduise à une narration sèche, et, en apparence, peu instructive. Mais, d’ailleurs, sécheresse même, cette disette de renseignements curieux dépose en faveur de l’authenticité de cette histoire. Si un faussaire avait imaginé un voyage fabu-

leux, il ii’aurait pas manqué d’embellir son roman de mille aventures merveilleuses, de circonstances piquantes, qui auraient été capables d’exciter au plus haut point la curiosité des lecteurs. Il n’y a que la vérité qui puisse se passer de ces ornements, et qui se contente d’exposer les faits dans toute leur simplicité.

En second lieu, les expéditions maritimes que faisaient les anciens ne ressemblaient guère à ces expéditions scientifiques qui ont lieu de nos jours^ et auxquelles on adjoint des naturalistes, des physiciens, chargés de faire pendant la traversée des observations de tout genre. Un pilote phénicien avait été chargé de chercher la solution d’un problème de géographie de la plus haute importance ; là se bornait sa mission, et probablement il ne s’occupa que de remplir avec courage et intelligence la tâche difficile qui lui avait été imposée. Peut-être cet homme, profondément versé dans toutes les branches de connaissances que sa profession réclamait, ne possédait pas d’autres talents, et était peu en état de recueillir, sur d’autres objets, des observations instructives.

Du reste, on peut voir, sur cette matière, les discussions solides que le major Rennell opposa aux arguments employés par M. Gosselin pour combattre la réalité de la navigation des Phéniciens autour de l’Afrique.

On s’est demandé comment, si le voyage autour de l’AlTique avait été réellement ellectuépar les Phéniciens, les philosophes de l’école d’Alexandrie auraient osé rejeter entièrement ce récit, et admettre une zone de terre

qui, enfermant au midi l’océan Indien, - allait rejoindre l’Afrique. Une pareille objection prouve seulement que l’on n’a pas assez réfléchi sur le caractère de l’esprit humain. Combien de fois n’est-il pas arrivé, surtout en géographie, que la science systématique, non-seulement a empêché les progrès de la science positive, mais l’a fait même rétrograder d’une manière étonnante. Qu’on se représente Hipparque, Ératosthènes, ou tel autre savant de l’école d’Alexandrie ayant travaillé une partie de sa vie pour former un système de géographie bien complet, bien lié, bien coordonné dans toutes ses parties, et qui aura mérité à son auteur la plus éclatante réputation; que, dans ces circonstances, la relation d’un pilote malencontreux soit mise sous les yeux de notre écrivain, et lui prouve la fausseté de plusieurs hypothèses brillantes qui lui semblaient d’autant plus inattaquables, qu’elles étaient le fruit de longues recherches et de profondes méditations ? Ce géographe ira-t-il, sur la foi d’un seul témoin, renverser de ses propres mains l’édifice de sa gloire et avouer qu’il a été la dupe d’une illusion entière. Il est plus probable qu’il mettra de côté cette relation importune, qu’il s’efforcera de la laisser dans l’oubli ou d’en démontrer la fausseté ; et il n’en persistera pas moins à soutenir ses hypothèses qui, étayées d’un si grand nom, se propageront de siècle en siècle, et seront reçues comme des vérités incontestables, jusqu’au moment où des découvertes authentiques et bien constatées feront crouler de fond en comble cet échafaudage élevé par l’esprit et l’érudition.

De nos jours encore, n’avons-nous pas vu des hommes du plus grand mérite refuser constamment d’admettre des faits qui étaient appuyés sur des témoignages nombreux et irrécusables ? Nous le savons tous, c’est seulement en Tannée 1807 que des savants distingués ont cru à la réalité des pluies de pierres ; et cependant les histoires de tous les peuples anciens et modernes faisaient mention d’aérolitbes, et donnaient sur la chute de ces pierres 'atmosphériques des détails tellement circonstanciés, qu’il n’y avait peut-être qu’un peu de prévention qui pût faire rejeter des témoignages aussi positifs.

Un habile navigateur parcourant les mers de la Tartarie, et n’ayant pas rencontré sur sa route les grandes îles de leso, de la Compagnie, des États, conclut, un peu légèrement, que ces terres n’existaient pas ; et cependant d’autres voyageurs, tels que Lapeyrouse et Broughton, etc., ont reconnu toutes ces îles et ont confirmé les assertions des Japonais et les découvertes du vaisseau hollandais le Castricum.

Ces exemples, auxquels on pourrait facilement en ajouter un plus grand nombre, que fournirait l’histoire des différents siècles, suffisent pour expliquer comment une relation d’un pilote inconnu, relation dont l’original ne se trouvait nulle part, et qui n’était mentionnée qu’en peu de lignes dans un passage d’Hérodote, avait pu être repoussée comme fabuleuse, et n’avoir apporté aucune modification dans les systèmes des géographes de l’école d’Alexandrie.

Pour résumer en deux mots mon opinion, je crois que

le voyage autour de l’Afrique a été exécuté par les Phéniciens; mais peut-etre n a-t-il ete fait qu une fois.

11 est probable que cette navigation, réalisée avec tant de bonheur par le pilote phénicien aux gages du roi Néchos, avait été précédée de plusieurs tentatives infructueuses. Peut-être, depuis cette époque, des patrons de navires essayèrent-ils de suivre les traces de leur prédécesseur et de partager avec lui la gloire d’une entreprise si aventureuse ; peut-être les difficultés sans nombre que les voyageurs rencontrèrent dans cette longue carrière firent-ils abandonner entièrement un projet hasardeux, dont les avantages n’étaient point en proportion des périls dont la route était semée.

On peut supposer que les habitans de Gadès, ces navigateurs intrépides, ne furent pas les derniers à se lancer dans la carrière qu’avaient ouverte les fondateurs de cette colonie importante ; que des tentatives sur lesquelles l’histoire a gardé le silence furent faites à plusieurs reprises pour reprendre, dans une direction opposée, la route du pilote phénicien. Nous ignorons absolument quel fut le résultat de ces voyages, mais ce fait expliquerait naturellement comment on put trouver dans la mer Rouge une proue de vaisseau qui fut reconnue pour avoir appartenu à un bâtiment de Gadès. C’est ainsi que, suivant le témoignage d’un savant historien arabe, on rencontra sur la Méditerranée, aux environs de l’île de Crète, les débris d’un vaisseau de la mer Rouge.

Mais, dira-t-on, si les Phéniciens avaient réellement

exploré, tant à l’orient qu’à l’occident, une partie des côtes du continent de l’Afrique, comment les Carthaginois, qui avaient hérité des connaissances scientifiques et continué les plans de leur métropole, n’avaient-ils poussé leurs reconnaissances sur le littoral de cette partie du globe qu’à une bien faible distance, s’il est vrai, comme l’a pensé un savant illustre, M. Gosselin, que les découvertes consignées dans le périple d’Hannon ne se soient pas étendues au-delà du cap Non, sur la côte du royaume de Maroc. En supposant que le fait soit incontestable, on pourrait répondre, d’abord, que l’expédition entreprise par Hannon avait pour objet de fonder des colonies, et non d’établir des comptoirs pour le commerce.

Il est peu probable que les Carthaginois eussent voulu isoler entièrement leurs colons, en les jetant fort loin sur une côte barbare, au milieu de nations sauvages, et sans qu’ils fussent à portée d’obtenir, en cas de danger, aucun secours de la métropole ou des autres colons qu’elle avait placés, par échelons, le long des côtes de la Méditerranée, jusqu’au détroit de Gibraltar. Si le voyage d’Hannon avait eu un but commercial, il est fort douteux que les Carthaginois en eussent fait suspendre le récit dans un des principaux temples de leur ville. Ces hommes, si jaloux de dérober aux autres nations la connaissance des sources où ils puisaient leurs richesses prodigieuses, se seraient bien gardés de révéler les lieux où se trouvaient placés leurs comptoirs, et dans lesquels ils allaient échanger leurs marchandises contre la poudre d’or et les autres denrées précieuses de l’Afrique. On peut donc croire que

ces marchands avides ne se bornaient pas à trafiquer sur les cotes orientales de la Mauritanie, mais qu’ils s’avançaient bien plus loin, vers le midi, dans des parages qui offraient à leur cupidité toutes les chances dbin négoce prodigieusement lucratif. Et, en effet, si l’on admet que les Phéniciens et les Carthaginois aient étendu leurs relations commerciales, vers le midi, au-delà de ce qui compose aujourd’hui l’empire du Maroc, ils n’ont pas dû s’arrêter sur les côtes désertes, bordées de rochers, inhospitalières, qui se prolongent dans cette direction cà une très-grande distance, et qui, offrant partout des dangers presque inévitables, ne présentaient à l’avidité commerciale aucun appât, aucun dédommagement. Il est donc à présumer que les Phéniciens et les Carthaginois, évitant ces malheureux rivages, tenaient autant qu’ils le pouvaient, la pleine mer, et ne s’arrêtaient, pour établir des relations mercantiles, que dans des contrées où ils pouvaient trouver, avec un accueil moins sauvage, l’or, l’ivoire et les autres denrées précieuses qui devaient payer les fatigues d’une longue et pénible navigation.

D’un autre côté, ces mêmes Carthaginois se trouvaient dans une position beaucoup plus favorable que les Phéniciens, et avaient moins besoin que ces derniers de se livrer à de longues excursions sur les rivages de l’Afrique. Établis dans cette partie du globe où ils possédaient une puissance imposante, alliés avec les rois numides et gétules, ils avaient tous les movens d’entretenir avec le centre de ce continent un commerce considérable. Probablement â cette époque, comme aujourd’hui, de nombreuses cara-

varies traversaient le grand désert et allaient, sur les bords du Niger, chercher l’or en poudre, les esclaves, l’ivoire et les autres produits que Carthage versait ensuite dans les marchés de l’Europe.

D’ailleurs, pour ce qui concerne l’ivoire, les Gartha-ginois n’étaient pas toujours obligés d’aller chercher cette denrée précieuse au-delà du désert de Sahara. Le nord de l’Afrique était, à cette époque, peuplé d’une muh titude d’éléphants.

Je sais que cette assertion paraîtra, au premier coup d’œil, peu vraisemblable, et qu’elle choque les idées que l’on s’est formées, et peut-être avec raison, sur les lieux qu’habite cet énorme quadrupède; mais l’état actuel des lieux ne prouve rien pour ce qui existait il y a deux mille ans. Il est certain que partout les animaux sauvages fuient le voisinage de l’homme qui, leur faisant une guerre acharnée, incendiant ou abattant peu à peu les forêts où ils trouvaient un asile sûr, les forcent de se retirer au loin et d’aller gagner des régions écartées et impraticables. Le tigre lui-même, malgré sa force prodigieuse et sa soif insatiable de carnage, n’a-t-il pas successivement abandonné les provinces les plus fertiles de l’Inde, pour se confiner presque exclusivement dans les bois immenses qui bordent les embouchures du Gange. Le crocodile et l’hippopotame ne se retrouvent plus aujourd’hui dans la basse Egypte; non, comme l’assurent les Arabes et comme l’a pensé le crédule Yansleb, parce qu’un talisman ne permet pas à ces animaux de dépasser le Caire, mais parce que la navigation très-active qui a

lieu sur les divers bras du fleuve effraye ces monstres aquatiques, et ne leur laisse pas la sécurité ni le repos dont ils ont besoin.

Dans l’Europe même, Furocbs, qui jadis peuplait les forêts du nord, est aujourd’hui tellement rare, que la race de cet animal peut être regardée conme presque détruite, et ne se trouve guère que dans les grands bois de la Lithuanie,

Mais, pour revenir aux éléphants, il paraît certain que ce monstrueux quadrupède se trouvait jadis en trèsgrand nombre dans cette partie de TAfrique qui se prolonge d’orient en occident, au nord du désert de Sahara, et jusqu’à la mer Atlantique. Pour en être convaincu, il suffirait de se représenter la quantité immense d’éléphants que les Carthaginois et les rois de Numidie employaient à la guerre. Appien, écrivant la topographie de Carthage, assure que, sous les murailles de cette ville, étaient pratiquées de larges chambres voûtées qui renfermaient trois cents éléphants. Annibal, partant pour la guerre d’Italie, emmena avec lui un grand nombre de ces animaux, après en avoir laissé vingt et un à son frère Asdrubal, chargé de la défense de l’Espagne. Ce général en avait cent quarante lorsqu’il fut défait par Scipion dans une grande bataille. Le meme Asdrubal, dans son expédition d’Italie, conduisait une multitude d’éléphants. Les Carthaginois en donnèrent sept à Magon, lorsqu’ils l’envoyèrent en Ligurie pour y opérer une diversion. On en comptait quatre-vingts dans l’armée d’Annibal, à la bataille de Zama. Jugurtha, dans un combat qu’il livra à

Métellus, perdit quarante-quatre éléphants, dont quatre “ furent tués et quarante pris. Dans la guerre terrible que. les Carthaginois eurent à soutenir contre leurs merce- • naires, Hannon avait dans son armée une centaine d’éléphants. Je pourrai facilement citer ici d’autres exemples? qui attesteraient que les éléphants étaient réunis en grand 1 nombre dans les camps des Carthaginois et des princes ? d’Afrique. Or, peut-on raisonnablement supposer que» Ton eût, à tant de reprises, rassemblé de si grands trou- peaux de ces animaux, s’il eût fallu les aller chercher au- delà du Sahara et leur faire traverser dans toute sa Ion- • gueur cette immense mer de sable. D’ailleurs, on peutt citer des faits décisifs qui prouvent d’une manière for- • melle que l’on n’avait pas besoin d’aller à de si grandes ; distances pour rencontrer des troupeaux d’éléphants. Lorsque les Carthaginois eurent appris les préparatifs que ^ Scipion faisait en Sicile pour passer de là en Afrique, ils i envoyèrent Asdrubal, fds de Giscon, à la chasse des élé- • pliants. Ce général exécuta heureusement sa mission et : ramena avec lui un grand nombre de ces animaux. De * retour à Carthage, il eut le temps de lever une armée con- • sidérable, d’organiser avec le plus grand soin tout ce qui était nécessaire pour la défense de sa patrie; et tout cela était terminé avant que Scipion, ce général si actif, eût débarqué sur le territoire soumis aux Carthaginois. Il est donc clair que, dans cette circonstance, Annibal ne s’était pas avancé jusqu’à Bournou ou aux rives du Niger, et qu’il avait dû trouver des éléphants à quelques journées seulement au midi de Carthage. D’ailleurs, il ne serait

guère possible de conduire ces grands animaux au travers d’un désert aussi étendu que celui de Sahara. L’éléphant a besoin, pour sa consommation journalière, d’une énorme quantité de nourriture végétale; il est obligé, pour se défendre contre la piqûre des mouches, de se rouler perpétuellement dans l’eau et dans la vase ; comment pourrait-il franchir cet océan de sables, qui n’olïre pas un arbre, pas un brin d’herbe, et où l’on ne rencontre de l’eau qu’à des distances de plusieurs journées de marche. Enfin, des témoignages positifs viennent, à cet égard, confirmer pleinement mes conjectures. Strabon nous apprend que la Mauritanie Tingitane nourrissait beaucoup d’éléphants. Au rapport de Pline, dans le voisinage de la ville de Sala régnait un désert qui était fréquenté par de nombreux troupeaux d’éléphants; il ajoute que les forêts qui bornaient le mont Atlas étaient remplies d’éléphants et de bêtes sauvages de toute espèce; que la partie orientale de la Mauritanie renfermait beaucoup d’éléphants; enfin, il atteste qu’au midi de la petite Syrte se prolongeaient de vastes déserts qui fourmillaient d’éléphants. Ces passages prouvent clairement que, dans ces temps reculés, les éléphants se trouvaient, nonseulement isolés, mais en nombreux troupeaux, dans les contrées sablonneuses et les forêts qui bornaient laNumidie et la Gétulie.

Mais il se présente ici une question. Les caravanes qui, à des époques reculées, traversaient en dillérentes directions les déserts de l’Afrique, avaient-elles à leur disposition le puissant moyen de communication qui

existe aujourd’hui dans ees contrées, je veux dire lechameau.

Dans un mémoire lu dans le sein de l’Académie, et qui i a depuis été livré à l’impression, un naturaliste fort ins- • truit, M. Dumoulin, a cherché à prouver que le chameau i n’est point originaire de l’Afrique, et n’y a été amené que * par les tribus arabes qui sont venues, à diverses époques, , s’établir dans cette partie du monde. Les arguments em- • ployéspar l’auteur, quoique mis en œuvre avec beaucoup i de sagacité et d’érudition, ne m’ont jamais paru con- ■ cluants, et je me suis toujours proposé, lorsque l’occasion s’en présenterait, de réfuter une opinion que je suis loin de partager.

On ne peut nier, car la chose est trop évidente, que le chameau, dès les plus anciens temps du monde, n’ait habité l’Arabie. Cet utile animal, si remarquable par sa force, sa sobriété, son aptitude à supporter la soif et à se contenter d’une chétive nourriture, a été donné par une providence bienfaisante aux habitants du désert, afin de les mettre en état de franchir sans peine ces mers de sable, qui, sans cet utile secours > offriraient à l’homme des barrières impénétrables.

Sans doute, c’est en Arabie que les peuples de l’Europe ont été chercher le chameau; car le nom qu’il porte dans les dialectes sémitiques a passé sans altération dans la langue des Grecs, dans celle des Romains, et dans les idiomes de toutes les nations de l’Europe.

Mais doit-on conclure de ces faits indubitables que la nature n’ait pas placé le chameau chez d’autres

— mi —

peuples qui, habitant des régions aussi brûlantes que l’Arabie, couvertes également de sables arides et d’une immense étendue, auraient été réduits à une position bien pénible, s’ils n’avaient trouvé dans un pareil animal un secours aussi précieux qu’indispensable. Or, je le demande, les tribus nomades de l’Afrique ne se trouvaientelles point, à un plus haut point encore que celles de l’Arabie, exposées mille fois à périr de soif en s’engageant dans les plaines sans limites du Sahara, qui surpassent de beaucoup en longueur et en largeur les plus vastes déserts de l’Asie. On peut donc croire que la Providence aura, dès l’origine du monde, placé le chameau où il devait être, plus que partout ailleurs, un trésor inappréciable. Comme, pour ces temps reculés, nous manquons de témoignages historiques, on peut au moins faire valoir en faveur de l’opinion que je soutiens une preuve qui, pour être indirecte, n’en est pas moins d’une grande force.

Dans les différents dialectes de la langue berbère, trois mots différents désignent le chameau, soit qu’ils expriment la même espèce ou diverses variétés. Or, ces trois mots^ savoir : araniy amorot^ elghoum^ appartiennent tous à l’idiome de ces contrées, et pas un seul ne présente une physionomie arabe ou phénicienne; or, si les Numides et les Gélules avaient reçu le chameau de l’Asie, ils auraient sans doute, à l’exemple de tant d’autres peuples, adopté la dénomination en usage dans les langages sémitiques. D’un autre côté, dès les plus anciens temps historiques, nous trouvons le chameau en Égypte. Lorsque

le patriarche Abraham fit un voyage dans cette contrée, il reçut du roi des présents considérables qui consistaient, dit Moïse, en bestiaux, en troupeaux, en esclaves mâles et femelles, en ânes, ânesses et chameaux. Les marchands madianites qui achetèrent Joseph et l’emmenèrent en conduisaient avec eux une tronpe de chameaux chargés de marchandises précieuses. Parmi les plaies terribles qui affligèrent l’Égypte, en punition de l’obstination du roi, une maladie contagieuse attaqua les troupeaux, les bestiaux, les ânes, les chevaux, les chameaux. Dans un passage de la Genèse, nous lisons que les Égyptiens, pressés par la disette, se rendirent auprès de Joseph peur acheter du grain ; qu’après avoir donné ce qu’ils avaient d’argent, ils ofïrirent leur bétail, et puis leurs terres, et enfin leurs personnes. Or, le mot, qui est employé ici, désigne les troupeaux de toute espèce, parmi lesquels sont évidement compris les chameaux : car nous voyons dans l’Exode que ces animaux faisaient partie des richesses des Égyptiens. Une ville d’Égypte se nommait KauviXeov ^£ï/^ûç, c’est-â-dire le mur des chameaux. Elle fut inutilement assiégée par Perdiccas.

Mais il est bon d’observer que, dans ces temps reculés, le chameau n’était sans doute pas aussi multiplié qu’il 1 est de nos jours ; on ne l’employait que pour traverser des déserts d’une étendue considérable. Pour des trajets moins longs, on se servait de préférence des ânes, dont 1 usage, encore aujourd’hui, est bien plus généralement répandu que dans nos contrées. Ainsi, le serviteur d’Abraham, partant pour la Ghaldée, conduit avec soi dix

chameaux; mais Abraham lui-même, se rendant au lieu où il devait immoler son fils, ne mène avec soi qu’un âne. C’est ce même animal qui servit de monture et de bête de somme aux fils de Jacob, lorsqu’à deux reprises ils allé» rent en Égypte pour y acheter du blé.

Quant à 1 Égypte, une raison physique devait empêcher que le chameau n’y fût d’une aussi grande utilité, et, par suite, aussi multiplié que dans l’Arabie. On sait que cet animal est fait pour les déserts, qu’il ne marche d’un pas ferme que sur des sables bien secs, et que, sur un sol humide, il glisse, chancèle et tombe continuellement; or, la vallée du Nil étant pendant une bonne partie de l’année, couverte des eaux de ce fleuve, le pays étant d ailleurs coupé de canaux, de lacs et de marais, le chameau ne pouvait être là que d’une nécessité secondaire. En outre, et l’histoire nous l’atteste, les voyages qui se faisaient en Égypte, d’une province ou d’une ville à une autre, avaient lieu presque toujours par la voie du Nil. D’ailleurs, il est probable que, chez le peuple égyptien, des idées religieuses repoussaient l’emploi de cet animal ; mais on peut croire que, dès les temps les plus anciens, des caravanes traversaient, comme aujourd’hui, les déserts d’Afrique, et venaient apporter en Égypte de la poudre d’or, des dents d’éléphants et d’autres marchandises précieuses. Or, si ces caravanes existaient, il est à croire qu’elles se servaient du chameau, sans lequel le passage de ces immenses solitudes serait à peu près impraticable.

Lorsque les Égyptiens, sous le règne des Ptolémées,

ouvrirent une route directe au travers du désert, depuis Coptos jusqu’à Bérénice, ils employèrent constamment le chameau, comme le seul animal qui pût soutenir ces longues et pénibles marches sans périr de soif ni de fatigue. Les Égyptiens qui allaient dans le désert deSceté recueillir le natron des lacs, conduisaient avec eux un nombre plus ou moins grand de chameaux. Lorsque saint Antoine eut établi sa demeure dans les solitudes de la Thébaïde, le diacre Baisan avait acheté des chameaux, dont il se servait pour conduire les fidèles qui désiraient aller s’édifier quelques moments dans la société de ce célèbre anachorète. Le même saint, ayant voulu aller visiter les solitaires qui habitaient près des bords du Nil, partit de son monastère, conduisant avec lui un chameau chargé d’eau et de pains, attendu qu’il fallait traverser un désert aride, où l’on ne trouvait rien des choses nécessaires à la vie. Nous lisons, dans les ipofhtegmata Patrum, qu’un chamelier se présenta à la cellule de saint Jean le Nain, afin d’emporter son bagage.

Les écrivains coptes font continuellement mention de chameaux, soit isolés, soit réunis en troupeaux, ce qui prouve que cet animal était assez commun en Egypte. Or, à cette époque, aucune tribu arabe n’était venue s’établir en Égypte, ni en Afrique. Ces tribus nomades n’ont commencé à se fixer dans ces régions qu’au moment où elles passèrent sous le joug des musulmans.

Mais, dit-on, le chameau n’est point nommé par Strabon, par Pline, au nombre des animaux qui habi-

faient 1 Afrique. Je répondrai que le chameau était peutêtre élevé avec un soin exclusif par les tribus errantes qui occupaient les provinces centrales de l’Afrique, et qui, sans doute, servaient alors d’intermédiaires pour le commerce que les Carthaginois entretenaient avec les nations plus méridionales, lesquelles, de tous temps, ont fourni aux autres peuples l’or en poudre, l’ivoire, et autres denrées précieuses. Quant aux nomades, qui s’occupaient peu de l’agriculture et encore moins du négoce, qui possédaient une race de chevaux excellents, accoutumés à se nourrir d’herbe seulement et à supporter longtemps la soif, le chameau ne devait pas leur être d’une nécessité indispensable ; mais est-il bien certain qu ils ne le connussent pas ? Dans la guerre contre Jugurtha, Metellus, voulant aller assiéger la forteresse de Thala, qui était située à üne grande distance, et à laquelle on ne pouvait arriver qu’en traversant un vaste désert complètement aride, rassembla dans les campagnes le plus qu’il put d’animaux domestiques [domiti pecoris), et les chargea d’outrés et d’autres vases destinés à contenir 1 eau et les vivres nécessaires pour l’armée romaine. Or, que faut-il entendre par le mot domitum pecus ? Ce ne sont point, sans doute, les moutons, les chèvres, peut-être pas non plus les bœufs, que l’on emploie plutôt comme bêtes de trait que comme bêtes de somme; qui, d’ailleurs, n’auraient pu être d’usage pour une marche oii la célérité était absolument nécessaire, puisque 1 on voulait surprendre l’ennemie On peut donc croire, avec assez de vraisemblance, que le mot pecus comprend

ici les chevaux, les ânes et les chameaux. Quant à cette objection, que les auteurs de l’antiquité, lorsqu'ils passent en revue les animaux que nourrissait l’Afrique, ne parlent point du chameau, elle est, je crois, plus spécieuse que solide. Était-il bien nécessaire que ces historiens et ces géographes, qui avaient, en traitant de l’Asie, nommé et décrit le chameau en fissent une nouvelle mention à l’occasion de l’Afrique, tandis qu’ils n’avaient aucun renseignement nouveau à donner sur cet animal si connu? En second lieu, est-il bien vrai qu’ils ne le désignent pas, au moins implicitement ? Hérodote, décrivant la Libye, et après avoir nommé plusieurs des animaux sauvages auxquels cette contrée donnait naissance, atteste expressément que l’on y rencontrait tous les animaux connus ailleurs, à l’exception du cerf et du sanglier. Il est facile de présumer que le chameau se trouve compris dans cette réunion d’animaux que l’historien grec n’a pas cru devoir détailler, de peur d’allonger sans utilité sa narration.

Pendant la guerre d’Afrique, César s’empara de vingt-deux chameaux qui appartenaient au roi Juba.

Un voyageur judicieux, Morgan, auquel nous devons un bon ouvrage sur le nord de l’Afrique, remarque, au sujet de ce passage d’Hirtius, que vingt-deux chameaux sont bien peu de chose, et qu’un riche Arabe, de nos jours, en possède un plus grand nombre qu’un roi de Mauritanie. Mais il faut observer d’abord que, dans la guerre dont il s’agit, Juba n’était point un prince au milieu de ses États, organisant à loisir ses moyens de

défense et de transport, mais un simple auxiliaire, dans une cause qui lui était, sinon indifférente, du moins étrangère. En second lieu, rien n'indique que les vingt-deux chameaux enlevés par César composassent la totalité de ceux qui se trouvaient réunis dans le camp de Juba ; une division ne forme pas une armée.

Un comte de la province d’Afrique, appelé pour repousser l’incursion des Austuriens, déclara qu’il ne marcherait pas si on ne lui fournissait un nombre de quatre mille chameaux pour porter l’eau et les autres provisions nécessaires à la subsistance de l’armée. Les habitants de Leptis alléguèrent pour excuse qu’ils avaient été pillés et brûlés par l’ennemi. Mais il fallait qu’à cette époque les chameaux fussent bien communs dans l’Afrique, pour que l’on pût, sur un seul point, se flatter d’en réunir une telle quantité, surtout lorsqu’on se trouvait en guerre avec les nations nomades, qui devaient en nourrir plus que le reste du pays. Le corps du rebelle Firmus fut emporté sur un chameau.

Chez les Maures, dit Procope, ce sont les femmes qui ont soin de la nourriture du chameau. Le même historien nous apprend que les Maures, dans leurs guerres contre les Romains, plaçaient devant leurs corps d’armées un rempart composé de chameaux, qui étaient rangés sur douze de profondeur, et qui mettaient facilement le désordre dans la cavalerie ennemie.

Aujourd’hui, comme on sait, les Arabes, les Ababdés et autres nomades d’Afrique élèvent un grand nombre de chameaux. Toutefois, il est des portions de ce con-

tinent qui ne sont point favorables à la production de cet animal.

c( Les Arabes du côté du levant, dit Peyssonnel, ont des chameaux ; mais ceux du côté du nord n’en peuvent point élever, à cause des froids et de la rudesse des montagnes qu’ils habitent. )) D'ailleurs, il est un animal qui, dans ce pays, le dispute, pour Lutilité, au chameau ; c’est l’àne. M. de Chabrol atteste que les ânes, dans le désert, résistent mieux à la fatigue que les cliameaux. On peut voir, à ce sujet, les détails que donne M. Mollien \

^ Voyage dans l’intérieur de l’Afrique^ 1. 1®’', p. 149 et suiv.

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