‹ Mélanges d'histoire et de philologie orientaleChapitre 8 sur 11 · SUR LE COURS DU JOURDAIN ET SUR LA MER MORTE · texte numérisé non relu

SUR LE COURS DU JOURDAIN ET SUR LA MER MORTE

Depuis les premiers siècles de notre ère, des chrétiens fervents, empressés de connaître les lieux où s’étaient accomplis les plus importants mystères de la religion, se rendaient en foule dans la Palestine, et parcouraient avec un zèle ardent cette terre sainte, dont chaque ville, chaque village, rappelaient à leur souvenir la mémoire d’un miracle, la présence des patriarches, des prophètes, de Jésus-Christ et des apôtres. De retour dans leur patrie, ils avaient à cœur de communiquer à leurs amis, et par suite au public chrétien, les émotions profondes dont ils avaient été pénétrés dans le cours de ce saint pèlerinage, l’enthousiasme avec lequel ils avaient contemplé ces lieux, objets de leur vénération, et d’apprendre au monde les dangers qu’ils avaient courus, les aventures dont avait été semée leur route, et les

observations qu’ils avaient recueillies dans cette excursion lointaine. C’est ce qui a produit celte foule de relations, dont le nombre est, pour ainsi dire, incalculable. Mais ces narrations, dans lesquelles respirent les sentiments de la foi la plus pure, offrent, en général, et sauf quelques exceptions, un assez faible intérêt pour les amateurs de la science. Les pèlerins, suivant toujours le même itinéraire, visitant les mêmes lieux qu’avaient parcourus leurs prédécesseurs, ne séjournant, dans chaque endroit, que le temps nécessaire pour l’accomplissement de leurs devoirs religieux, reproduisaient, en général, les mêmes détails qu’on avait déjà donnés bien des fois, et n’avaient ni le loisir, ni la volonté de se livrer à des recherches tant soit peu approfondies sur l’histoire, la géographie, l’histoire naturelle. Aucun de ces nombreux voyageurs n’avait osé traverser le Jourdain, remonter le

cours de cette rivière, jusqu’au lac de Tibériade, et pousser ses explorations jusqu’aux sources qui donnent naissance à ce fleuve si célèbre dans l’histoire de la religion. Les contrées qui s’étendent à l’orient du Jourdain, du lac de Tibériade, et de la mer Morte, les rivages méridionaux, orientaux et occidentaux de ce grand amas d’eau, les déserts de l’Arabie qui se prolongent au sud de la Judée, restaient pour TEurope savante une terre complètement inconnue.

Au commencement de ce siècle, un observateur savant et intrépide, feu M. Seetzen, s’attacha à combler l’immense lacune que présentait, à cet égard, la science géographique. Ce fut en 1 805 et 1 806 que ce voyageur

parcourut et explora, avec une exactitude infatigable, le Hauran, les pays habités jadis parles Amorréens, les Ammonites, les Moabites, les Iduméens, et fit, le premier, le tour de la mer Morte. Le succès dépassa, il faut le dire, ses espérances. Il reconnut le site et les ruines d’une foule de villes, dont il est fait mention dans la Bible, et dont les noms, changés momentanément parles Grecs et les Romains, se sont conservés jusqu’à nos jours, presque sans altération, avec leur forme antique. Malheureusement, les résultats de cette savante exploration ne nous sont connus que d’une manière abrégée et imparfaite. Depuis cette époque, d’autres voyageurs, MxM. Macmichael, Burkhardt, Irby, Mangles, Banks, Leigh, Robinson et Smith, Delaborde, etc., ont parcouru les mêmes contrées, et répandu une vive lumière sur ce qui concerne cette partie de la géographie biblique.

Les choses en étaient là, lorsqu’une découverte inattendue vint appeler sur la mer Morte l’attention des amateurs de l’antiquité et de la science. En 1837, MM. Moore et Beck, qui avaient tenté une exploration complète de la mer Morte, mais qui furent contraints de laisser cette entreprise inachevée, reconnurent, du moins, par des mesures barométriques bien exactes, l’extrême dépression de ce lac au-dessous du niveau de la mer Méditerranée. Bientôt après, et presque simultanément, MM. Schubert, Jules de Bertou, le capitaine Cahier, etc., reprirent les mêmes travaux et démontrèrent que le bassin de la mer Morte est d’environ 406 mètres inférieur à celui de la Méditerranée. Ce résultat frappa d’étonnement les géo-

graphes et les savants. Mais il restait encore un point important à vérifier. Il fallait explorer, dans toutes les directions, ce bassin extraordinaire auquel on a donné le nom de lac AsphaJtite ou de mer Mo7'te, Deux voyageurs, l’un Irlandais, l’autre Anglais, MM. CostiganetMolineaux, reprirent cette tâche laborieuse, à l’aide d’un bateau qu’ils avaient amené sur ce lac. Mais, après une exploration peu prolongée, ils revinrent au point d’où ils étaient partis. Le second fut trouvé mort sur le rivage ; l’autre, recueilli par une vieille femme au moment où il était près de rendre le dernier soupir, puis transporté à Jérusalem, expira deux jours après son arrivée. Probablement, le résultat de leurs recherches a été perdu pour la science, et il ne reste de cette expédition que les noms des deux explorateurs donnés par leur successeur, M, Lynch, aux pointes nord et sud de la péninsule qui avance dans la mer Morte. Seulement, un voyageur, M. Stephens, qui, huit mois après la mort de Costigan, se trouvait à Jéricho, et avait sous les yeux le petit bateau dans lequel cet homme intrépide, accompagné d’un seul domestique, avait, durant huit jours, parcouru le bassin de cette mer, put, à force de soins, découvrir ce serviteur, et obtenir de lui quelques détails bien imparfaits sur les découvertes de son malheureux maître.

Malgré tant de travaux, une tâche importante restait à accomplir. Il s’agissait de reconnaître, avec une exactitude minutieuse, le cours du Jourdain et le contour delà mer Morte. Le gouvernement des États-Unis résolut de remplir cette lacune que présentaient les sciences géo-

graphiques. Une expédition futordonnée, dans ce but, et le commandement fut confié à M. Lynch, qui remplit cette importante mission avec un soin et une habileté dignes des plus grands éloges. Il avait fait construire deux bateaux en fer qui furent conduits de Beïrout à ta mer de Tibériade. Après avoir côtoyé ce lac, M. Lynch entra dans le lit du Jourdain, qu’il suivit tout entier dans les nombreux détours que forme cette rivière. Il eut lieu de s’applaudir vivement d’avoir choisi le fer pour la confection de ses bateaux ; car des bâtiments en bois auraient été infailliblement mis en pièces, en passant sur les rochers que recouvrent les eaux du Jourdain. Je reviendrai sur cette partie du voyage.

Les deux bateaux, ayant atteint la mer Morte, exploré* rent, avec le plus grand soin, toute l’étendue de ce bassin, examinant les lieux qu’il baigne, et s’attachant à sonder, dans toutes les directions, la profondeur des eaux. Et, pendant ce temps, des reconnaissances faites par terre déterminaient la position des lieux célèbres, et réalisaient en grande partie l’investigation de la contrée qui entoure ce vaste lac. Je ferai connaître quelques-uns des résultats que ce voyage a procurés à l’antiquité et à la science. Mais, en attendant, qu’il me soit permis de présenter quelques remarques sommaires sur un sujet qui intéresse également et la religion et l’histoire.

Un écrivain célèbre, sir Walter Scott, dans un de ses romans intitulé Le Talisman ou Richard en Palestine, peint un chevalier écossais, arrêté sur le rivage, à l’extrémité méridionale de la mer Morte. Puis il ajoute : « Il

» fit le signe de la croix en voyant dérouler la niasse noire )) d’eaux qui ne ressemblent, ni en couleur ni en qualité, » à celles d’aucun autre lac ; et il frissonna en se souve- » nant que, sous ces ondes croupissantes, étaient enseve- » lies les cités, jadis si fières, de la plaine, dont la tombe )) fut creusée par le tonnerre du ciel, ou par l’éruption » d’un feu souterrain. » Ce tableau, à vrai dire, n’est nullement exact ; les eaux de la mer Morte n’offrent rien de noir, de bourbeux ; elles sont aussi claires, aussi limpides que celles de tout autre lac. Si ce vaste bassin a reçu le nom de mer Morte, ce n’est pas, comme l’ont supposé

des écrivains ignorants, qu’il se dégage de ce lac des va-

peurs délétères qui attaquent la vie des hommes et des animaux; mais les eaux présentant une salure et une amertume extraordinaires, les poissons que nourrit le Jourdain ne sauraient vivre dans un liquide si peu en harmonie avec celui qu’ils habitent. On n’a pas, je crois, tenté une expérience qui consisterait à jeter dans ce bassin des poissons pêchés dans la mer Méditerranée ou dans la mer Rouge, afin de s’assurer si ces poissons supporteraient une salure supérieure à celle de leur élément habituel. Mais, dans tous les cas, il est probable que par suite de la pesanteur produite par l’excès du sel, les poissons ne pourraient enfoncer dans l’eau, et seraient réduits à flotter sur la surface. Et, en effet, on sait par expérience qu’aucun corps vivant ne saurait plonger dans cette eau saturée de sel, qui surpasse en pesanteur les objets jetés sur sa superficie.

Du reste, il existe dans l’Orient, au milieu de la pro-

vince d’Adherbaïdjan, l’ancienne Atropatène, un grand lac, celui d’Ourmiali, qui présente le même phénomène que la mer Morte, celui de ne nourrir aucun poisson ; ce qui tient également à l’extrême salure des eaux.

Le vaste bassin de la mer Morte a-t-il toujours existé comme il est aujourd’hui ? Est-il un immense cratère produit par une éruption volcanique ? Ou doit-il son existence à une conflagration effroyable, qui ait complètement bouleversé la face de la contrée et change en un lac salé une province fertile? Telle est la question intéressante qui se présente, et sur laquelle les historiens, les physiciens, les géographes, sont loin d’avoir une opinion unanime. Un seul écrivain, le plus ancien de tous. Moïse, dont l’autorité, pour ce qui concerne Fhistoire de ces temps reculés comme pour ce qui a trait à la religion, mérite, au plus haut point, notre respect et notre entière confiance, a peint en traits effrayants le désastre auquel cette mer dut sa naissance. Il nous représente la vengeance divine, provoquée par les crimes odieux de cinq villes perverses, faisant pleuvoir du ciel le feu et le soufre, et renversant ces villes de fond en comble, à l’exception de Tsoavy épargnée par suite des prières de Loth, et faisant périr jusqu’au dernier tous leurs habitants. Et nonseulement Moïse nous dépeint, avec les plus grands détails, cette épouvantable catastrophe, mais, dans plusieurs endroits de ses livres, il fait une allusion manifeste à cet événement, qui avait dû laisser dans lamémoire des hommes des traces ineffaçables. Annonçant

d’avance les maux terribles dont Dieu frapperait les peuples rebelles à ses lois, il s’exprime en ces termes : « Le )> soufre, le sel, l’incendie envahiront toute leur terre.

On ne l’ensemencera plus. Elle ne produira rien, et on )) n’y verra pas même pousser un brin d’herbe. Sa ruine » sera semblable à celle de ces villes Sodome, Gomorrhe, » Admah et Tséboïm, que l’Éternel, dans sa fureur et » son indignation, a complètement renversées. 3) Ailleurs, voulant exprimer métaphoriquement la misère dont une nation sera atteinte par suite de la vengeance divine, il s’exprime en ces termes : « Leur vigne sera le » produit des vignes de Sodome, des campagnes de Go- » morrhe. » A l’exemple de Moïse, les prophètes ont rappelé en traits énergiques le désastre de ces villes criminelles. Isaïe, retraçant les iniquités du peuple de Juda, emploie ces expressions : <c Si l’Éternel, le Dieu des ar- )) niées, n’avait pas daigné nous épargner un peu, nous » serions comme Sodome, nous ressemblerions à Go- » morrhe, » c’est-à-dire, (c si Dieu nous avait traités » dans toute sa rigueur, nous aurions mérité une ruine » aussi complète que^celle de ces deux villes. »

Dans le verset suivant, reprochant aux Juifs leur conduite perverse, il les apostrophe en ces termes : ce Écoutez 5) la parole de l’Éternel, vous, princes de Sodome : prêtez )) l’oreille à la loi de notre Dieu, juges de Gomorrhe. » Le même prophète, annonçant d’ayance le désastre de Babylone, le compare à la ruine de Sodome et de Gomorrhe. Jérémie, pour caractériser la même catastrophe, emploie ces expressions : (c Ainsi que Dieu renversa jadis

)) Sodome, Gomorrheet leurs habitants. » Ézéchiel parle, en plusieurs endroits, de ces villes criminelles et de leur ruine. Dieu, par la bouche du prophète Amos, dit aux Juifs : cc Je vous détruirai, ainsique Dieu détruisit autre- » fois Sodpme et Gomorrhe. Vous serez comme un tison )) échappé d’un incendie. » Ce dernier trait fait évidemment allusion au genre de la catastrophe qui anéantit Sodôme et les villes voisines. Enfin, le Nouveau Testament rappelle, dans différents passages, les faits qui concernent ces villes. Il est donc clair, d’après le témoignage formel de Moïse, confirmé par toute FÉcriture sainte, que, du temps d’Abraham, un épouvantable désastre accabla tout à coup Sodome avec trois villes voisines, et en détruisit la population.

De pareils événements, accompagnés des circonstances dont la Bible nous aconservé le récit, ne s’oublient guère, et le souvenir dut s’en conserver avec effroi dans la mémoire des peuples qui habitaient non loin du théâtre où se réalisèrent ces faits à la fois si tristes et si instructifs. On ne doit donc pas être surpris que, bien des siècles

après cette catastrophe, des auteurs juifs et païens, Josèphe, Strabon, Tacite, en parlant de ces terres arides et brûlées, attestent qu’elles avaient été primitivement couvertes de grandes villes, de campagnes fertiles, qui furent détruites par la foudre.

Mais de quelle manière se réalisa ce bouleversement affreux? C’est ce que Moïse a pris soin de nous apprendre. Et son récil, examiné avec l’attention qu’il mérite, nous donne sur ce fait des renseignements circonstanciés et pré-

cis, auxquels il serait, je crois, impossible d’opposer rien de solide. Suivant le récit de l’historien sacré, Abraham, qui campait avec ses troupeaux sur le territoire où s’éleva ensuite la ville d’Hébron, ayant eu quelque différends avec Loth, son neveu, celui-ci quitta son oncle. Et il considéra la plaine du Jourdaiuj qui en allant vers Tsoar et avant la destruction de Sodome et de Gomorrhe, était parfaitement arrosée, comme le jardin de Dieu (le paradis terrestre) ou comme la terre d’Égypte. « Loth choisit (c pour lui toute la plaine du Jourdain. Il se dirigea vers (c l’orient, et abandonna son oncle. Il habita dans les (c villes de la plaine, et établit ses tentes jusqu’à So- (c dôme. »

Peu de temps après, quatre rois ligués ensemble vinrent attaquer le roi de Sodome, celui de Gomorrhe, celui d’Admah, celui de Tséboïm et celui de Bêla, depuis nommée Tsoar. Ces princes réunirent leurs forces dans la vallée de Siddim, qui, dit Moïse, est aujourd’hui la mer de sel, ce La bataille se livra dans la vallée de Siddim. » Cette plaine était remplie de puits de bitume. Les rois » de Sodome et de Gomorrhe prirent la fuite. Beaucoup » de leurs soldats restèrent sur le champ de bataille, et

le reste se réfugia vers la montagne. )) On voit que, dans la traduction de ce passage, je n’ai nullement suivi 1 opinion de la plupart des commentateurs modernes. Ils supposent qu’une partie des mots s’applique aux rois de Sodome et de Gomorrhe. Ils pensent que ces princes tombèrent dans ces puits de bitume dont la plaine était semée; mais je ne saurais partager cette assertion. Si les

deux rois étaient tombés dans ces puits, il est probable (ju’ils n’en seraient pas sortis vivants. Or, bientôt après, nous voyons le roi de Sodotne aller au-devant d’Abraham. Si je ne me trompe, ces mots s’appliquent aux soldats qui composaient l’armée des cinq rois, et dont une bonne partie périt dans l’action.

Dieu ayant annonce la resolution qu’il avait formée de détruire Sodome et les villes voisines, en punition des crimes des habitants, deux anges vinrent trouver Lotb, reçurent de lui l’hospitalité, et le pressèrent de quitter Sodome, lui déclarant, delà part de Dieu, que cette ville et les places ses alliées allaient etre livrées à une destruc-

tion complète. Ils lui enjoignirent de ne pas rester dans la plaine et de fuir en toute hâte vers la montagne, sans legaidei deriiere lui. Lotb ayant demande avec instances la permission de se retirér à Bêla, nommée depuis Tsoar, Dieu, en sa considération, s’engagea à épargner cette petite ville. Bientôt après, une pluie de feu et de soufre tomba du ciel sur Sodome et Gomorrhe et les villes voisines, détruisit ces places ainsi que toute la plaine, fit périr les habitants et anéantit toute la végétation. La femme de Lotb, ayant quitté son mari et regardé derrière lui, fut changée en une colonne de sel. Le matin, de bonne heure, Abraham portant ses regards vers le lieu où s’élevaient auparavant Sodome et Gomorrhe, et dirigeant ses yeux vers toute la plaine, vit qu’il s’élevait de la terre une fumée semblable à celle d’une fournaise. Voilà en abrégé la narration de Moïse. Il s agit maintenant de développer et d’expliquer les cir-

circonstances qui accompagnèrent cette catastrophe.

Le récit de l’historien sacré nous démontre, d’une manière évidente, plusieurs faits d’une extrême importance; r avant la ruine de Sodome, la mer Morte n’existait pas encore, ou, du moins, n’existait qu’en partie. Le terrain que recouvrent ses eaux était occupé par une belle plaine, parfaitement arrosée. Toute la vallée que renferment, d’un côté, les montagnes delà Judée, et, de l’autre, celles qui formèrent, par la suite, les frontières du pays des Moabites, était désignée par le nom de 'plaine du Jourdain^ et le mot plaine^ qui désigne, aussi en hébreu, ce un objet )) arrondi, )) avait été parfaitement choisi pour désigner cette vallée circulaire, encaissée entre ces chaînes de montagnes. Cette plaine du Jourdain, ainsi que l’atteste Moïse, se terminait, au midi, près de la ville de Sodome, puisque Loth avait établi ses tentes jusques vers cette ville. Donc le cours du Jourdain se continuait sans interruption, au travers de cette plaine, et jusqu’à son extrémité méridionale. Car Moïse aurait-il pu, avec quelque apparence de vérité, employer cette expression, c( la )) plaine du Jourdain, )) si, dès cette époque, cette rivière, avant d’arriver sur ce terrain, se fût perdue dans un vaste lac d’eaux salées? Et ce que j’avance ici n’est point le résultat d’une hypothèse imaginée uniquement dans le but de défendre la narration de Moïse. Car un observateur aussi consciencieux qu’habile, M. Lynch, a reconnu, sous le lit de la mer Morte, un ravin, qui semble avoir été la continuation du lit du Jourdain.

Parmi les savants qui ont écrit sur cette matière, les

uns ont cru pouvoir nier complètement le récit de Moïse; ils ont supposé que l’existence de la vallée de Siddim était une pure fable; que la mer Morte avait, dès les plus aneiens temps historiques, occupé le même terrain et présenté la même étendue qu’elle a encore de nos jours ; et que la ruine de Sodome et des autres villes devait être attribuée à un événement fortuit, à une éruption volcanique ou à un tremblement de terre. D’autres, tels que Leclerc, Michaëlis, Rosenmüller, etc., convaincus que Moïse n’avait pu ni se tromper, ni nous tromper, ont supposé que la vallée de Siddim occupait en effet la place de la mer Morte ; que, sous ces campagnes fertiles, existait un lae souterrain, où le Jourdain déchargeait ses eaux ; que le feu du ciel, ayant enflammé le bitume renfermé dans les entrailles de la terre, avait opéré l’abaissement ainsi que la submersion complète de ee sol fertile, et mis à découvert cette vaste étendue d’eaux salées. Je n’hésite pas à adopter, en grande partie, cette explication* Toutefois, je crois pouvoir lui faire subir quelques modifications importantes, qui résultent, je crois, de l’examen attentif des lieux.

Comme il existe, et que probablement il a toujours existé un système d’eaux assez abondantes qui, de différentes directions, vont se rendre dans la mer Morte, il est bien diffieile de croire que ce lac n’ait pas toujours occupé une partie de la vallée que renferment les montagnes de la Judée et celles du pays de Moab. Mais ce bassin peut n’avoir pas toujours eu les dimensions considérables qu’il présente. Et, en effet, M. Lynch; à l’aide de

sondes exactes, s’est convaincu que ce lac se compose de deux bassins distincts, dont la profondeur olïre des différences extrêmement considérables. On peut donc admettre qu’un lac existait dans la partie orientale de la vallée, mais dans de moindres proportions ; tandis que les parties occidentale et méridionale composaient la plaine de Siddim ; que le lac recevait une bien moins grande masse d’eaux, attendu qu’un bras du Jourdain parcourait cette plaine, du nord au midi.

Si la vallée de Siddim était si parfaitement arrosée, que Moïse compare son irrigation à celle du paradis terrestre ou à celle de l’Égypte, le Jourdain seul, qui traversait cette plaine, du nord au midi, pouvait offrir des eaux abondantes, que réclamait impérieusement un système d’arrosement si admirablement organisé. Il est donc clair que ce fleuve, devant fournir aux besoins de l’agriculture, était saigné, dans toutes les directions, par de nombreuses rigoles, et que ses eaux claires et limpides, n’ayant point été encore altérées par le contact des masses de sel renfermées dans les entrailles de la terre ou qui s’élèvent sur les bords du lac, étaient conduites partout, sur la surface de cette immense vallée, et y portaient, sur tous les points, la fertilité et l’abondance. Et cette circonstance nous explique un problème, dont la solution semblait présenter une difficulté presque insurmontable. On a souvent demandé, si, à une époque indiquée par Moïse, la mer Morte n’existait pas, que devenaient les eaux du Jourdain, puisque cette rivière, depuis tant de siècles, va se décharger dans ce vaste bassin. Mais, si l’on admet mon

assertion, qui, on l’a vu, est parfaitement d’accord avec le témoignage de Moïse, tout peut s’expliquer d’une manière assez naturelle. Car une rivière comme le Jourdain, saignée dans tous les sens par d’innombrables rigoles, ne devait, à la fin de son cours, conserver qu’une bien faible masse d’eau, que l’évaporation, sous ce climat brûlant, pouvait absorber assez facilement. On connaît, surtout dans l’Orient, plusieurs rivières dont les eaux se perdent naturellement, sans être reçues dans aucune mer ou dans un autro fleuve. Le Zendeh-roud, qui baigne la ville ddspaban, après avoir servi à l’irrigation des terres, disparaît complètement, sur la limite du désert. Au rapport du sultan Baber, le Seïhoun, le laxarte des anciens, se perdait dans les sables.

Suivant le récit d’Hérodote, Cyrus, irrité contre le fleuve Gyndès, qui avait entraîné un de ses chevaux sacrés, ou, peut-être, ne pouvant, faute de bateaux, franchir cette rivière, jura de la réduire à un tel point, que les femmes la passeraient sans se mouiller les pieds. 11 fit donc creuser 365 rigoles, qui absorbèrent complètement toute l’eau que renfermait le lit du fleuve.

On ne manquera pas, sans doute, de m’adresser une objection qui au premier coup d’œil, paraît extrêmement grave. Les populations agricoles qui occupaient la plaine du Jourdain n’avaient pas toujours existé sur ce terrain. Avant l’époque de leur arrivée, où s’écoulaient les eaux du fleuve? Je répondrai que, probablement, ces eaux s’échappant par cette plaine marécageuse qui borne, à

l’est, la montagne de Sodome, s’engouffraient dans quelque ravin, pour ensuite se disperser et se perdre dans les sables brûlants du désert de l’Arabie. On m’objectera, à coup sûr, que, dans ces parages, la pente du terrain paraît être du midi au nord, puisque des torrents, en assez grand nombre, "coulent de l’intérieur du désert, et viennent se décharger dans la mer Morte. Mais, comme on va le voir, dans ces temps reculés oû le Jourdain coulait au travers delà plaine de Sodome, le terrain qu’arrosait ce fleuve était loin d’avoir subi cette dépression vraiment extraordinaire, qui a placé le bassin de ce lac à près de 1 ,250 pieds au-dessous du niveau de la mer Méditerranée. Par conséquent, les eaux de ces torrents qui, durant une partie de Tannée, sillonnent ces déserts, ne trouvant pas cette pente qui les pousse aujourd’hui vers le bassin de la mer Morte, n’avaient qu’un bien faible courant, et étaient absorbés par les sables. Mais, dans tous les cas, je crois qu’il est complètement inutile de recourir à l’hypothèse, mise en avant par Burkhardt, adoptée même par M. Stephens, mais réfutée par M. Letronne, le capitaine Galber, M. de Bertou, suivant laquelle le Jourdain avait primitivement déchargé ses eaux dans la mer Rouge. En effet, on sait qu’il existe entre les deux mers une crête muntueuse, où se fait le partage des eaux, dont les unes coulent vers le nord, d’autres vers le midi, et qui aurait peut-être opposé au cours du Jourdain une barrière impénétrable.

D’ailleurs, il faut le dire, aucun passage du Pentateuque, ni d’un autre livre de la Bible, n’atteste cette

prétendue communication du Jourdain avec la mer Rouge. Sans doute elle n’aurait plus existé, longtemps avant l’épocjue où écrivait Moïse 5 mais les Hebreux, durant le long voyage qu’ils firent dans les deserts de 1 Arabie Pétrée, franchirent les vallées qui débouchent à l’extrémité septentrionale du golfe oriental de la mer Rouge, et Moïse, qui, dans ses descriptions géographiques, met une exactitude si scrupuleuse, n’aurait pas manqué de rappeler au peuple d’Israël que le ravin qu’il foulait, avait formé primitivement le lit du Jourdain. Et il aurait pris de là occasion pourindiquer, en peu de mots, la catastrophe qui avait produit ce changement mémorable dans la configuration physique du terrain ; or, puisqu’il n’en a pas dit un seul mot, on peut conclure que le fait n’avait ancune réalité.

Les détails que la Genèse nous donne sur le désastre de Sodome et de tout le canton dont elle était la capitale, peuvent s’expliquer, je crois,' d’une manière simple et naturelle. Cette plaine si fertile, la vallee de Siddim, présentait dans toute son étendue de nombreux puits de bitume : ce qui indique clairement qu’une masse énorme de cette substance, de naphte, de pétrole, de soufre, toutes matières éminemment combustibles, formait le fond du sol, qui était recouvert d’une épaisse couche de terre végétale. La pluie de feu et de soufre, dont parle Mo'ise, indique la foudre, mais une foudre d’une nature et d’une intensité extraordinaires, puisque les auteurs païens n ont pas manqué de relater ce phénomène, et que l’historien Josèphe, parlant des excès odieux auxquels se livraient

journellement les pervers défenseurs de Jérusalem, ajoute : a Si les Romains avaient tardé à punir ces scélé- » rats, je pense que la terre se serait ouverte pour en- )) gloutir la ville ou qu’elle aurait été consumée par la » foudre qui détruisit la région de Sodome. d)

On sait que, dans plusieurs passages des psaumes et des prophètes, cette expression métaphorique : (c une pluie de feu et de soufre, » est employée pour désigner la chute du tonnerre.

La foudre tombant à la fois sur un grand nombre de points du terrain qui composait la vallée de Siddim, et secondée sans doute par l’éruption de feux souterrains, alimentée, en outre, par la communication que les puits établissaientavec l’air atmosphérique, embrasa les substam

ces éminemment combustibles que recouvrait le sol : on conçoit que cet incendie dut se propager avec une grande rapidité dans toute l’étendue de ce vaste espace. La combustion, en produisant dans l’intérieur du terrain un vide immense, détermina l’éboulement du terrain supérieur, engloutit à la fois les villes, les champs et tous les hommes qui habitaient cette vallée fertile. Les eaux du Jourdain n'étant plus réparties dans tous les sens pour les besoins de l’irrigation et trouvant devant elles une vaste cavité, s’y engouffrèrent, la remplirent en entier, et accrurent ce grand bassin qui subsiste encore de nos jours, et dont la dépression présente un phénomène si extraordinaire.

Ces eaux, si éminemment douces, ayant pénétré jusqu’à ces couches immenses de sel qui forment sans doute le

fond de ce bassin, et cju elles baignent sans interruption, lavant le pied de cette vaste montagne de sel Cjui le borne au midi, contractèrent a la fois et cette salure et cette pe-* santeur qui forment encore de nos jours leur caractère distinctif. Et, quoique la mer Morte reçoiv^e journellement, par la voie du Jourdain, une masse considérable d eau douce, on conçoit qu’elle ne saurait modifier, et encore moins changer la nature de ce prodigieux bassin. Les eaux du Jourdain, à raison de leur légèreté, ne peuvent pas se mêler intimement avec les eaux pesantes du lac ; elles glissent sur la surface de ces eaux saturées de sel, et ce sont elles qui, en recevant d’une manière im» médiate les rayons d’un soleil brûlant, sont chaque jour enlevées par l’évaporation.

On s’est demandé quelquefois si Sodome et les villes voisines étaient ensevelies sous les eaux de la mer Morte, ou si, ces villes ayant été simplement détruites par un effet de la vengeance divine, on pouvait en chercher les ruines sur les rivages du lac. Je n’hésite pas à me déclarer pour la première de ces opinions. En effet, dans le langage de Moïse et des prophètes, la catastrophe de Sodome est désignée comme un désastre d’un genre inouï, épouvantable, qui anéantit à la fois les villes, les campagnes, les habitants, et à laquelle Dieu fait allusion lorsqu’il veut effrayer son peuple et le ramener à des sentiments .religieux. Moïse désigne, comme les instruments dont s’était servie la vengeance divine, le soufre et le sel. Ce qui offre une allusion manifeste à la chute de la foudre et à la naissance de la mer éminemment salée que l’on a appelée mer

Morte. Ce châtiment infligé par la toute puissance divine devait en un instant produire des effets épouvantables et anéantir à la fois les hommes, les animaux, les villes, les campagnes, Dieu, parlant a Abraham, avait promis cjue, si la ville de Sodome renfermait dix hommes vertueux, il pardonnerait en leur faveur à cette ville criminelle. Or, l’événement fit bien voir que, si l’on en excepte Loth et sa famille, Sodome et les places voisines n avaient pas dans leurs murs un seul homme dont la vertu put désar-

mer la colère divine, ou qui méritât qu une faveui spéciale de Dieu vint rarracher au fléau qui allait anéantir la population entière. Tous les habitants de ces villes et de leur territoire devaient donc être enveloppés dans une catastrophe terrible et instantanée. Or, je le demande, quel genre de fléaux pouvaient produire, en un moment, des effets aussi épouvantables. Un tremblement de terre, une éruption de volcan, un incendie, soit naturel, soit

accidentel, amènent sans doute des résultats affreux ; mais, quel que soit le nombre des victimes, une partie plus ou moins grande de la population peut s échapper et survivre au fléau ; au lieu que tout périt dans la catastrophe de Sodome. Cette affreuse catastrophe s’explique en supposant que le sol, miné par 1 incendie du bitume, s’abîma tout à coup avec ce qu il recouvrait et engloutit les villes et les habitants dans un gouffre de feu, auquel succéda bientôt un lac d eau sale. Un pareil desastre dut être si rapide, si instantané, que personnelle put échapper â la mort. Et ce fait est atteste par 1 histoire des filles de Uoth. Cherchant un prétexte pour colorer l’in-

ceste qu'elles voulaient commettre avec leur père, elles se disent : « 11 n’existe plus d’hommes avec lesquels nous P puissions avoir ce commerce que réclame la nature. » Ce passage indique, si je ne me trompe, d’une manière évidente, que la population tout entière avait péri dans cette catastrophe ; et ces filles, voyant autour d’elles une vaste solitude et le silence delà mort, avaient pu conclure que ce fléau avait dû s’étendre sur toute la terre, ou, du moins, sur les contrées environnantes.

Du reste, nous avons, dans notre histoire moderne, à une époque très-rapprochée de notre temps, l’exemple d’un terrain qui s’abîma subitement sous les eaux. Je veux parler de bile Julia, qui, produite dans la Méditerranée par l’action des volcans sous-marins, rentra brusquement au fond des eaux qui lui avaient donné naissance.

Dans le passage de la Genèse que j’ai cité, nous lisons qu’Abraham, en portant ses regards vers le canton où avaient existé Sodome, Gomorrhe et toute la plaine du Jourdain, vit une fumée qui s’élevait de la terre, et qui était comparable à la fumée d’une fournaise. Ce passage ne présente rien qui contredise le récit de la catastrophe, telle qu’elle est racontée par Moïse. On conçoit parfaitement qu’à la suite de la combustion du bitume, combustion qui durait sans doute encore au moment où Abraham contemplait cette scène de désolation, le terrain environnant devait, en effet, exhaler une fumée extrêmement épaisse. Et ces signes effrayants, qui attestent la vengeance divine, se sont perpétués au travers des âges. Des auteurs païens, Strabon, Tacite, etc., ont décrit, comme

je l’ai dit, avec des expressions effrayantes, le spectacle que présente cette localité, ces traces d’incendie, qu’on y rencontre à chaque pas, et ils n’ont pas hésité à reconnaître là les effets d’une conflagration produite p^r la foudre, et les traces de la colère de Dieu. De nos jours, encore, la même scène d’horreur se montre à nous, avec tout ce qu’elle a de terrible et d’imposant. A la vue de ce terrain brûlé, de ces cendres, de ce bitume, de ces montagnes de sel, il est, je crois, impossible de contester la vérité du récit de Moïse. Et un observateur aussi habile que judicieux, M. Lynch, qui a exploré avec un soin minutieux le bassin de la mer Morte, et les rivages qui l’environnent, s’exprime en ces termes : (c Au moment où » nous entreprîmes ces investigations, il se trouvait dans » notre société des hommes sceptiques et des incrédules. » Mais, à la fin de notre excursion, après une investiga- )) tion minutieuse de vingt-deux jours, il ne restait plus , » parmi nous aucune divergence d’opinion, et tous mes )) compagnons étaient parfaitement convaincus de la vé- )) ri té de Moïse. »

On a supposé que la catastrophe de la pleine deSodome pouvait être l’effet d’un tremblement de terre, mais je ne saurais admettre cette explication. A coup sûr, on sait, par une triste expérience, les malheurs terribles que produisent ces affreux phénomènes. Dans l’antiquité comme dans les temps modernes, bien des villes, Tyr, Antioche, Constantinople, Nicomédie, Alep, Smyrne, Quito, Lima, Caraccas, Lisbonne, Messine, et tant d’autres, ont été renversées, d’une manière plus ou moins complète, par

ces épouvantables commotions du sol. Eh bien, la population qui a échappé au désastre ou les enfants de ceux qu ont écrasés les décombres des édifices, s’empressent bientôt de relever les ruines de leur ville natale. Quant aux volcans, c’est la même chose. Près du cratère encore embrasé, les villes détruites se rebâtissent comme par enchantement. Et rarement aux environs de ces montagnes on remarque ces signes de conflagration épouvantable, cette image de la mort, de la désolation, que présentent les tristes rivages de la mer Morte. D’ailleurs, si une éruption volcanique, ou un tremblement de terre, avait seul causé la ruine de Sodome et des villes voisines, des éruptions ou des ébranlements du même genre se seraient continués dans la suite des âges. Et Jérusalem, qui esta une faible distance de la mer Morte, aurait fréquemment éprouvé le contre-coup de ces terribles catastrophes. Mais, durant toute l’existence du royaume de Juda, la Bible fait peu mention de ce genre de fléau, sans doute, le psalmiste, les prophètes ou les autres écrivains sacrés, voulant peindre en traits énergiques la puissance de Dieu, le représentent comme faisant trembler la terre et l’agitant jusque dans ses fondements, mais nous ne trouvons d’indication expresse que d’un seul phénomène de ce genre, qui paraît avoir eu un haut degré d’intensité, et iqui eut lieu sous le règne d’Ozias, roi de Juda : aussi ! est-il qualifié d’une manière spéciale par le mot : <c Tremiblement de terre. »

Enfin, les paroles de Moïse ne sauraient s’appliquerni a un tremblement de terre, ni à une éruption volcanique.

L’expression : a Dieu lit tomber du eiel une pluie de feu et de soufre, » serait tout à fait impropre en parlant des matières vomies par un volcan, et elle ne saurait, comme je l’ai dit, indiquer que la chute de la foudre.

Je dois m’arrêter ici un moment sur ce qui concerne la femme de Loth. Les anges, qui avaient reçu l’hospitalité chez le neveu d’Abraham, l’ayant conduit hors de la ville de Sodome, lui recommandèrent expressément de fuir vers la montagne, sans regarder derrière lui. Mais la femme de Loth ayant, dit la Genèse, ce regardé derrière » son mari, devint une colonne de sel. » Ces expressions, si je ne me trompe, ne doivent pas être prises à la lettre. Ces mots, « regarder derrière soi, ne désignent pas l’acte matériel qu’ils semblent indiquer, ils signifient, je crois, « retourner sur ses pas. » On conçoit que les anges firent sentir à Loth combien tout retard pouvait lui être funeste, et que, s’il faisait un pas en arrière, il risquait d’être enveloppé dans la catastrophe générale qui allait frapper tout ce canton. C’est dans le même sens que Jésus-Christ a dit : cc Celui qui, ayant mis la main a )) la charrue, regarde derrière soi, n’est pas digne du }) royaume des cieux, » c’est-à-dire> (c celui qui, ayant )) entrepris l’œuvre de son salut, se lasse et renonce à » des efforts si louables, ne peut-être considéré comme )) un véritable chrétien. )> La femme de Loth, qui, suivant toute apparence, n'avait point une foi entière aux paroles des anges, et qui regrettait le séjour de Sodome, se sépara de Son mari et reprit le chemin de la ville. Surprise dans la contlagration du terrain, elle fut probable-

ment engloutie par suite de rallaissement du sol ; et, lorsqu’on retrouva son corps, il était incrusté d’une couche épaisse de sel. Telle est, je crois, l’explication la plus probable que l’on puisse donner des paroles de la Genèse. D’un autre côté, une tradition qui s’est toujours conservée chez les Arabes atteste que la femme de Loth avait été réellement changée en une statue ou colonne de sel, et cette tradition remonte à une époque bien éloignée. Car l’historien Josèphe déclare que cette statue subsistait de son temps, et il semble dire qu’il l’avait vue lui-même, ou, plutôt, qu’il avait pris, sur son existence des renseignements exacts. Les voyageurs du moyen âge parlent de ce monument, les uns comme d’une chose certaine, d’autres comme d’une fable. Mais aucun ne paraît avoir été sur les lieux pour vérifier si le fait était exact. Enfin, M. Lynch, -dans son exploration savante de la mer Morte, a retrouvé, au bord de cette mer, sur la crête d’un rocher, un immense pilier de sel, que les habitants du pays regardent comme la représentation de la femme de Loth. Ce fait est, à coup sûr, fort curieux. Il prouve que, dans ces régions lointaines de l’Orient, quelques traditions se conservent avec fidélité au travers d’une longue suite de siècles. Il est probable que, dès une époque reculée, les Arabes, chez lesquels s’était maintenu le souvenir des catastrophes terribles dont Moïse a donné le récit, avaient, pour en perpétuer la mémoire, taillé ce pilier gigantesque qui, sans doute, a été renouvelé bien des fois, depuis l’époque où l’historien Josèphe en proclamait l’existence.

J’ai dit que, suivant toute apparence, Sodome et les autres villes de la Pentapole avaient été ensevelies sous les eaux du lac Asphaltite, et qu’il serait inutile de vouloir en chereher les ruines. Si nous trouvons, au midi de la mer Morte, une montagne de Sodome, ce fait constate seulement que la ville de ce nom était voisine du pied de cette montagne. Si l’on retrouve dans ce voisinage quelques ruines antiques, ce sont, probablement, les ruines de forts bâtis par les rois nabatéens, par Hérode ou les Romains, pour tenir en bride les tribus arabes du désert. Quant aux trois autres villes, Gomorrhe, Tséboïm et Admab, ce n’est pas, je crois, près du site de Sodome qu’il faut chercher leur emplacement. Si je ne me trompe, elles existaient au nord de cette ville, sur le terrain qui forme aujourd’hui le bassin delà mer Morte, Et voilà sur quoi je fonde mon opinion. Dieu avait annoncé qu’il allait renverser les villes de la Pentapole. en punition des crimes de leurs habitants. C’était donc sur ces villes et leur territoire que devait tomber la vengeance céleste. Or, cet espace, qui, consumé par des feux souterrains, fut ensuite submergé par les eaux du lac, nous représente, sans doute, les limites du terrain occupé par ces villes et par leurs banlieues. D’un autre côté, nous apprenons, par le récit de Moïse, que chacune de ces villes tormait un royaume. A coup sûr, les souverains de ces petites cités ne pouvaient être des monarque puissants, et ressemblaient assez à quelques-uns des rois dont Homère nous a conservé le souvenir. Mais enfin leur domination, toute faible qu’elle était, devait s’étendre quelque

part. Or, nous voyons, par le récit de l’expédition des quatre rois, que les cantons qui avoisinent la mer Morte ne dépendaient pas de Sodoine ni des villes voisines. Les Horréens, qui habitaient les montagnes de Séir, formaient un peuple indépendant, aussi bien quelesÉméens, et autres peuplades obscures. Il en était de même de la ville appelée Hatzatzon-Thamar, la même qui, suivant Fauteur des Paraîipomènes, porta depuis le nom de Engliecli (Engaddi). On peut donc croire que les villes alliées de Sodome se trouvaient, avec leurs territoires, dans cet espace qu’occupe le lac Asphaltite. La chose est d’autant plus probable, que les habitants des villages qui dépendaient de ces villes, ayant partagé les crimes des habitants de ces villes et de leurs princes, durent être enveloppés dans la même catastrophe. Depuis cette époque, les noms de Sodome, de Gomorrhe, d’Admah et de Tséboïm disparurent complètement de l’histoire, et il n en est plus fait la moindre mention. Une seule ville, celle de Bêla, nommée depuis Tsoai\ survécut à cet épouvantable désastre. Les Grecs altérèrent son nom en celui

de Segov. Les Arabes la nomment Zociv. MM. Irby et Mangles étaient passés sur le site de cette ancienne ville, qu’ils nomment UGZowar; mais ils n’avaient remarque aucun débris d antiquité. M. le comte de Bertou retrouva, sur ce même sol, des citernes et d’autres ruines antiques. Il n’hésite pas à reconnaître, dans ces débris, les restes de la cité antique mentionnée par Moïse, ou plutôt de ide 1 établissement romain qui s’était formé à la même 1 place. Malheureusement, deux voyageurs très-judicieux,

Mx\l. Robinson et Smith, qui avaient cependant traversé le site où existent les ruines de Tsoar, trompés par la mauvaise orthographe de ce nom, méeonnurent 1 identité de ce lieu avee la position antique, et allèrent chercher Tsoar sur la rive orientale de la mer Morte. Cédant trop facilement à cette autorité imposante, M. Lyneh, qui avait exploré l’emboLiehure du Wadi-Zouièra, voulut également retrouver Tsoar sur le local indiqué par ses savants prédécesseurs. Tout récemment, M. Vivien de Saint-Martin a discuté ce fait de géographie et n’a pas eu de peine à démontrer que MM. Robinson et Smith s’étaient, sur ee point, eomplétement trompés. Je ne reviendrai point sur les arguments qu’il a fait valoir. Je me eontenterai de rappeler ici quelques faits qui intéressent cette question. Les prophètes Isaïe et Jérémie, décrivant la terreur dont devaient être frappés les Moabites, à l’approche de l’ennemi, les représente comme fuyant en désordre jusqu’à Tsoar; ce qui exelut nécessairement une ville située au cœur du pays de Moab. L’expression génisse de trois ans, qu’emploient les prophètes, fait sans doute allusion à la foree de eette ville, où les Moabites avaient plaeé une citadelle, qui était la clef de leur pays et leur ouvrait une porte pour pénétrer sur le territoire du royaume de Juda. La notiee de l’empire qui place Zoara dans la Palestine ne permet pas de chereher cette ville sur la rive orientale de la mer Morte. Enfin, un itinéraire arabe place Zouaïr entre Hébron et Safieh, à 30 milles de la première de ces villes, et à 1 5 milles de la seconde ; ce qui s’accorde assez bien avec la situation reconnue parM. de Bertou.

Pour combattre l’opinion que j’ai émise sur la ruine de Sodome, on a objecté que, dans le récit de Moïse, il n’est fait nulle mention de la submersion des villes criminelles ; mais, dans mon sentiment, cette submersion n’eut pas lieu dans le premier moment, et n’arriva que successivement, lorsque les eaux du Jourdain se furent mises au niveau de celles du lac. Du reste, Moïse emploie l’expression (bouleversement), qui s’applique parfaitement à une ruine complète causée par l’éboulement subit d’une vaste étendue de terrain.

On a cru pouvoir retrouver, sur les rivages de la mer Morte, les ruines des quatre villes abimées dans la catastrophe de Sodome. Jadis, Nie. Sanson et Reland avaient pensé que les villes de la Pentapole, détruites par la colère divine, n’avaient point été englouties sous la terre, et que leurs débris pouvaient encore exister ; cette opinion n’obtint point, en général, l’approbation des savants, et, quant à moi, je ne saurais y souscrire. D’abord, il me paraît matériellement impossible que des débris de ce genre se soient conservés depuis une si longue suite de siècles, surtout dans l’Orient, où. les édifices sont construits avec de si mauvais matériaux, et où des villes considérables et beaucoup moins anciennes n’offrent aux regards qu’un petit nombre de buttes de terres, de masses de poterie, etc. En second lieu, on ne saurait, sur des matières dont Torigine se perd dans la nuit des temps, s’en rapporter en aucune manière aux assertions des Arabes. Leur ignorance profonde, leur défaut complet de critique, leur crédulité puérile, la complaisance obsé-

quieuse avec laquelle ils indiquent aux voyageurs tout ce que ceux-ci désirent savoir, ne permettent pas qu’on puisse ajouter foi à leur témoignage, même sur des faits infiniment moins anciens -, comment ces mêmes hommes seraient-ils croyables, lorsqu’il s’agit d’événements qui remontent à plusieurs milliers d’années, à l’époque d’Abraham. Il faudrait donc aussi admettre, d’après leurs traditions, que ce fut Ismaël qu’ Abraham voulut immoler ; que ce patriarcheïut le fondateur de la Kaabah : que la puits de Zemzem sortit de terre sous le pied de l’ange Gabriel, etc. Rappeloîrs-nous que ces Arabes n’ont pas même conservé le nom de la forteresse de Masada, celui de Machærus, d’Hérodion et autres places fondées, soit sous le règne d’Hérode, soit peu de temps avant sa domination.

On a découvert au bas de la montagne appelée de Sodôme, ou à'Esdom, des ruines que les Arabes désignent sous le nom de Kha7'het'-Sedom, et l’on a admis que ce sont là, en effet, les restes de l’antique Sodome. Mais cette assertion me paraît inadmissible ; car nous ne lisons nulle part, ni dans la Bible, ni ailleurs, qu’il se soit conservé aucun débris de Sodome. On ne saurait, je crois, pour prouver la thèse contraire, faire usage d’un passage de Moïse, où il est dit que les bornes du pays des Chananéens se prolongeaient en allant vers Sodome, Gomorrhe, Admah et Tséboïm, jusqu’à Lescha. L’écrivain sacré a seulement voulu dire que cette frontière côtoyait le terrain où avaient existé jadis ces quatre villes. Quand Strabon atteste qu’il restait encore de Sodome un espace d’en-

viron soixante stades, il a indiqué par eesinots une partie du territoire de eette ville. I^e prophète Sophonie déelare qu il ne restait de bodonie et de Gonaorrhe qu’un eliamp d epineset une fosse d ou on extrayait du sel. D’un autre côté, il est peu probable ({u’une eapitale comme Sodome eût été placée au pied d’une immense montagne de sel qui offre 1 image de la plus affreuse stérilité. Aucun écrivain de l’antiquité, aucun auteur arabe, n’a parlé des ruines de Sodome, ni des villes voisines. De plus, le terrain ou se trouvent ces débris est désigné dans la Bible sous le nom de vallée de sel Ce fut là que David, et plus tard Josaphat, livrèrent des combats aux Iduméens. Le premier de ces rois fit construire, dans cette contrée, des postes militaires pour tenir en bride ces voisins turbulents. Les ruines en question pourraient, tout au plus, être les restes d’un de ces forts. Mais je ne crois pas qu’on puisse les faire remonter à une époque si reculée. Les rois de Moab, ainsi que nous l’apprend Isaïe, avaient des postes fortifiés qui s’étendaient jusqu’à Tsoar. Du temps des Asmonéens, d’Hérode, et plus tard des Romains, on éprouva le besoin de placer sur la limite du désert des forteresses dont les garnisons fussent toujours prêtes à réprimer les courses des Arabes. Les restes de Tsoar n’appartiennent, à coup sûr, qu’à l’époque romaine. Peutêtre même, le nom de Montagne de Sedom owEsdorn est- il d origine assez moderne ; car elle n’est mentionnée chez aucun historien ou géographe arabe. Dans un itinéraire qui indique la route entre Hébron et Safieh, on ne trouve pas le nom de Sedom, Mahomet, lui-même, n’a pas

connu les noms des villes de la Pentapole. Il les désigne^ en général, par l’expression (les villes renversées). Feu M. Costigan, ayant rencontré quelques ruines sur le rivage de la mer Morte, au midi de Mabughghik, supposa qu’elles appartenaient à l’antique Gomorrhe. Mais eette assertion ne paraît pas reposer sur un fondement solide. M. Lynch, qui a exploré ce terrain, fait mention de cette conjecture sans chercher à la confirmer. Le nom Goynrah, par lequel, dit-on, les Arabes désignent cette localité, ne prouverait rien, car le mot Go?rim/i a peu de rapport avec la dénomination Amotira, que les écrivains arabes emploient constamment pour indiquer l’ancienne ville delà Pentapole. Quant aux villes d’Admah et deTséboïm, il est probable que leur existence n’a laissé dans l’histoire aucune trace; seulement, nous trouvons, dans la Noiitia Imperii, imposte militaire appelé Admatha. Il est probable qu’il faut rapporter à ce lieu, sans doute peu important, les vestiges qui offrent encore une dénomination analogue ; et qu’il n’ont rien de commun avec l’ancienne ville, détruite par le feu du ciel L

Cet article a donné lieu à une polémique qu’on peut suivre dans le Journal des Savants^ août 1852, page 487.

MÉMOIRE

SUR

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