Montagnes près de Suez
toire qu'elle a encore derrière elle, et pour laquelle il faut de toute nécessité trouver du temps.
Nous avons presque atteint, en notre examen rétrograde, Tan 3000 avant Jésus-Christ avec les dynasties parfaitement historiques de la première époque thébaine. Je sais ce que ces chiffres énormes ont d'effrayant et les appréhensions naturelles qu'ils soulèvent. J'ai partagé ces appréhensions ; mais que faire contre des séries concordantes données à la fois par Manéthon, par Ëratosthène, par les tables égyptiennes d'Abydos, de Thèbes, de Sakkara, par le papyrus de Turin? Je voudrais que les incrédules vissent le couloir du grand temple d'Abydos déblayé par M. Mariette. Ce couloir présente une nouvelle liste de rois analogue à celles que l'on connaissait déjà, mais cette fois admirablement conservée. Le monument est du temps de Séthi P' (1200 ans avant .Jésus-Christ). Le nombre des rois prédécesseurs qu'on a jugé à propos de rappeler est de soixante-seize; la liste débute comme celle de Manéthon, comme celle du papyrus de Turin, par Menés et Atothis. C'est donc un minimum de soixante-seize règnes qu'il faut placer avant Séthi, et certes ce minimun est bien inférieur à la réalité. Cette liste, en effet, comme celle des soixante et un rois ancêtres auxquels Touthmès III (vers 1500) fait des offrandes dans le précieux monument que possède la Bibliothèque impériale, cette liste, di^je, est un choix, non une suite complète. Cela est indubitable, puisque les monuments des diverses provinces de l'Egypte présentent, en dehors de ces listes, beaucoup de souverains qui n'y sont pas mentionnés.
Mais je vais beaucoup plus loin. Supposons que Mané-
r 38 MÉLANGES D'HISTOIRE.
thon et toutes les listes de rois nous manquent au delà de Tan 3000, que nous soyons réduits aux monuments encore existants sur le sol : je dis que nous serions presque forcés d'admettre pour TÉgypte, avant ce terme reculé, environ 2000 ans d'histoire. Nous avons bien rendu compte de tous les monuments de Tlièbes ; mais, sans parler de quelques-uns de ceux qu'on voit à Thinis, un colossal ensemble nous reste encore à expliquer et à caser : c'est l'ensemble des Pyramides et de Sakkara, Tensemble de Memphis en un mot. Ces restes prodigieux qui s'étendent sur la rive gauche du Nil, à partir de Gizeli, seraient-ils de la période classique des Touthmès et des Ramsès, de la période des Pasteurs, de la période des Osortasen et des Aménemha ? Une telle hypothèse serait absurde, puisque les monuments dont il s'agit portent des noms royaux étrangers à ces dynasties, que lesdiles dynasties ont été universelles, et que les dynasties memphites à leur tour , comme en général les premières de Manéthon, ont régné sur toute l'Egypte. Une des dynasties memphiteS; par exemple, la quatrième de Manéthon, représente une splendide époque, analogue à celle des Osortasen, des Ramsès; c'est le temps de Cliéops, de Chéphren, des grandes pyramides. La sixième dynastie, celle d'Apapus, qui eut son siège à Éléphantine, a laissé des monuments à Éléphantine, à Abydos, à Tanis. Force est donc de créer encore un « ancien empire », renfermant les dix premières dynasties de Manéthon , s'étendant approximativement de l'an 5000 à l'an 3000 avant Jésus-Christ, ayant ses centres à ïhinis, à Memphis, à Éléphantine, comprenant toute l'Egypte, et développant une civilisation complète au milieu d'une sorte de vide de tout le reste de
riiumanité. C'est l'Egypte des Pyramides, cette Egypte que nous voyons respirer et vivre avec une vérité sans pareille dans les tombeaux dits « tombeaux de l'ancien empire ». Les fouilles de M. Mariette ont prodigieusement élargi ce qu'on savait de cette époque. Grâce à lui, nous possédons un nombre énorme de sculptures, d'inscriptions, de statues, remontant à 4000 ou 4500 avant Jésus-Christ. Il faut, pour se bien figurer ceci, avoir vu Sakkara, le pied des Pyramides et le musée de Boulaq. Je n'ai jamais éprouvé d'impression aussi forte, pas môme dans la haute Egypte. Il s'agit d'un monde antérieur de 4000 ans à tout ce que nous connaissons, et se décelant lui-même à des signes d'une évidence absolue. Ailleurs hautement utiles et fructueuses, les fouilles de M. Mariette ont amené ici des résultats hors ligne. Suivez-moi pas à pas. Je veux vous faire comprendre combien ce point capital du monde renferme de trésors et de révélations. '
Nous abordons au village de Bedreschin, sur la rive gauche du Nil, à quarante-six kilomètres environ au sud du Caire. Nous sommes ici probablement sur remplacement d'un des quais de Memphis ; mais tout a disparu. Des murs en briques crues encore assez bien conservés se voient çà et là; seulement toute la pierre de taille a été enlevée pour bâtir le Caire. On se croirait à peine sur le site d'une ville antique sans ce gigantesque colosse d'Aménophis FÏI, maintenant renversé et couvert d'eau, que nous laissons sur notre gauche. Nous arrivons au village de Sakkara, au pied de la chaîne libyque, vers le milieu de cotte file de pyramides qui s'étend sans interruption d'Abou-Roasch au Fayyoum, sur une longueur de vingt-cinq à trente lieues; il y en a en tout de soixante à soixante et dix. La plus voi-
sine de nous est à gradins et bâtie de ia façon la plus étrange, composée qu'elle est d'épaulements successifs se recouvrant comme les enveloppes d'un noyau. M. Brugsch conjecture avec toute vraisemblance que c'est la pyramide de Cochoméy laquelle fut bâtie par le quatrième roi de la première dynastie. Ce serait donc ici le monument le plus ancien de l'Egypte et du monde; mais c'est là un témoin bien muet auprès de ceux que nous allons consulter. Négligeons même, à deux pas de nous, le Sérapéum, cette première et surprenante découverte de M. Mariette, malgré sa haute importance scientifique. N'ayons d'attention que pour les tombeaux dont le sable est parsemé, et dont la plupart ont été trouvés également par notre infatigable ami.
Ces tombeaux offrent la physionomie la plus caractérisée ^ Ce sont de petits pylônes ou des pyramides tronquées, formant par leur rapprochement des rues étroites, des impasses, une vraie ville des morts. La façade est décorée de longues rainures prismatiques, terminées par des feuilles de lotus liées en bouquet par le pédoncule '. La porte est très-étroite et n'est jamnis au milieu de la façade. Elle est surmontée d'un tambour cylindrique présentant le nom du mort. Le mot qui désigne ces monumentS; en égyptien, signifie « maison éternelle ». L'intérieur varie beaucoup pour le nombre et la distribution des pièces ; mais l'idée qui a présidé à la construction de cette << maison éternelle » est toujours la même. C'est bien
1. M. Mariette les a parfaitement décrits dans son Catalogue du musée de Boulaq, p. 20 et suiv.
2. Voyez des spécimens de ces curieux monuments dans Lepsius, Denkmœler ausJSgnpien und jEthiopien, première partie, pi. 25 et 26.
L'ANCIEISNE EGYPTE. 41
la demeure du mort pour Téternit^. On venait Ty voir à certains jours. Il est là au milieu des siens, de sa femme, de ses enfants, de ses domestiques, de ses scribes, de ses chiens, de ses singes verts, représentés en petite imagerie sur les parois de chaque chambre. Le portrait du défunt, en bas-relief, se trouve à la place d'honneur ; d'ordinaire il est répété plusieurs fois. Une grande st^le donne ses titres et quelquefois sa biographie. S'il y avait dans la maison un personnage oiTrant un trait caractéristique, une infirmité par exemple, on le représente, pour que les souvenirs du mort ne soient pas dérangés. Tous les détails de la vie du temps se voient à Tentour : cette vie est presque uniquement agricole; elle se passe dans des fermes ou édifices légers portés sur des colonnettes élégantes. Le nombre des animaux domestiques que possédait le défunt (bœufs, ânes, chiens, singes, antilopes, gazelles, oies, demoiselles de Numidie, canards, cigognes domestiques, tourterelles) est soigneusement écrit sur le mur ^ Â ces détails domestiques se mêlent tous les souvenirs de la carrière du mort, de ses voyages, de son commerce. Jeux, danses, luttes, joutes sur des barques, chanteurs, danseuses aux cheveux tressés et ornés de plaques d'or, rien n'y manque. Tout cela est d'un réalisme absolu, d'une jolie petite sculpture peinte très-tine, visant surtout à être expressive; des légendes hiéroglyphiques expliquent surabondamment ce que les images auraient d'obscur. Jamais une trace de vie militaire avant la douzième dynastie, assez peu de religion, aucune trace
1. On ne voit figurer ni cheTaux^ ni chameaux, ni girafes, ni éléphants, ni moutons, ai chats, ni poules.
42 MÉLANtiES D'HISTOIRE.
de ces chapitres du rituel qui plus tard seront la décoration obligée de toutes les sépultures. La Divinité n'est représentée par aucune image, ni désignée par aucun nom. Anubis est déjà le gardieji de la « maison éternelle»! . Quant à Osiris, le dieu funèbre par excellence, on ne le voit jamais représenté à cette époque. Ces tombeaux ne sont nullement des chapelles funéraires consacrées à un dieu. C'est le mort qui est le maître et en quelque sorte le dieu de céans; tout est pour lui, tout converge vers lui. D'un autre côté, rien ne ressemble moins au tombeau de famille, à ces sortes de grandes salles communes, où venaient se coucher tour à tour les générations, comme on en trouve chez les Hébreux et les Phéniciens. Le tombeau ici est tout individuel ; la femme même, sauf quelques exceptions, n'y est pas admise avec son mari! Ce sont, en un mot, des maisons imaginaires, que l'âme du mort habite, qu'il hante, où il trouve ses aises, ses habitudes. Aucune lumière n'y pénétrait quand la porte était fermée. On n*y entrait qu'à certains anniversaires et pour renouveler les objets d'offrande. On parlait de cette idée, en effet, que le mort conservait des goûts et des besoins analogues à ceux qu'il avait eus de son vivant. On lui servait des mets, on mettait à sa disposition des ustensiles. Noble et touchante obstination! ces aliments, ces objets eurent beau chaque fois rester intacts; durant des milliers d'années, on n'eut pas d'yeux pour voir. Aujourd'hui encore, malgré l'islamisme, ces pieuses croyances n'ont pas disparu. Quelque temps après la mort d'une personne regrettée, le ft^Uah va manger près de son tombeau, y dépose des oignons. D'autres, à l'article de la mort, consentent à révéler leur trésor, à la condition qu'on
en laissera une partie pour subvenir à feurs nécessités dans l'autre vie.
Au premier coup d'œil, rien absolument, dans les singulières constructions que nous venons de décrire, ne rappelle un tombeau. Ce sont des maisons, et c'est ici que Ton comprend la parfaite justesse de ce passage de Diodore de Sicile : « Les Égyptiens appellent les demeures des vivants des gîtes, parce qu'on y demeure peu de temps; les tombeaux, au contraire, ils les appellent « maisons éternelles », parce qu'on y est pour toujours. Voilà pourquoi ils ont peu de souci d'orner leurs maisons, tandis qu'ils ne négligent rien pour la splendeur de leurs tombeaux*. » Le cadavre, en ces maisons mortuaires, est soigneusement dissimulé. Au plus épais de la maçonnerie, à l'endroit que Ton pouvait le moins soupçonner, se trouve un puits vertical, toujours carré ou rectangulaire, d'environ vingt-cinq mètres de profondeur; au fond de ce puits s'ouvre un couloir horizontal menant à une chambre: là est le sarcophage monolithe, immense cuve en granit ou en calcaire blanc, dont les pans sont quelquefois décorés de rainures prismatiques et d'autres ornements analogues à ceux de la façade extérieure du tombeau. La préoccupation qui domine est de mettre le corps à l'abri de toute profanation. On sent que, dans la croyance générale, une telle profanation est un immense malheur, que le salut éternel du mort est compromis, si le cadavre est dérangé de son repos, que l'âme, au jour de la résurrection, aura besoin de trouver le corps intact,
1. Diodore de Sicile, I, 51. Comparez beth ofam chez les Hébreux et chez les Phéniciens, domus œterna dans lAfrique carthaginoise, ainsi que dans l'épigraphie juive et chrétienne.
principe qui se trahit du reste si naïvement dans l'usage de la momification. Une autre particularité non moins importante a été découverte par M. Mariette. Dans l'épaisseur de la maçonnerie, également dissimulés avec soin, ont été ménagés des réduits complètement obscurs, où se trouvent des statues en ronde bosse du mort, statues semblables, au mode de travail près, à celles qui se voient dans les chambres ouvertes du tombeau. Ces précieux spécimens de la sculpture égyptienne 4000 ans avant Jésus-Christ, tantôt en bois, tantôt en granit, tantôt en calcaire, sont maintenant fort nombreux ; ils forment la principale richesse du musée de Boulaq. A l'époque où H. Mariette travaillait pour la France, il en envoya plusieurs au Louvre. Vous connaissez cet admirable petit scribe du musée Charles X, et vous savez par conséquent quelle finesse d'exécution, quel réalisme minutieux, quelle précision ethnographique, si j'ose le dire, les artistes égyptiens y ont portés. Tout cela est laid, commun, vulgaire, assurément; mais jamais on n'a mieux fait ce qu'on voulait faire. C'est un prodige sans égal que cette statue de bois du musée de Boulaq, à laquelle les fellahs donnèrent tout d^une voix, quand ils la trouvèrent, le nom de cheik-el'beled, a le cheik du village ». C'est la statue d'un certain Phtah-sé, gendre du roi. La statue de sa femme a été trouvée près de lui. L'expression de contentement naïl* répandue sur la figure souriante de ces deux bonnes gens est chose indicible. On dirait deux Hollandais du temps de Louis XIV. On ne peut douter, à la vue de ces statues, qu'avant sa période de royauté despotique et somptueuse, l'Egypte n'ait eu une époque de patriarcale liberté. L'art oflSciel et pompeux des Touthmës
et des Ramsès ne se fût pas abaissé à des représentations d'une telle bonhomie, pas plus que les artistes de Versailles ne se fussent plies à peindre des a magots ». Ces deux étonnants morceaux sont en effet de la quatrième ou de la cinquième dynastie.
Est-ce là un art primitif, direz-vous, et est-il croyable qu'on ait débuté par de telles minuties dans la carrière des représentations figurées? Considérez d'abord, je vous prie, que l'art égyptien, au temps dont nous parlons, n'en est pas à ses débuts; il est à sa perfection. Ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette civilisation mystérieuse, c'est qu'elle n'a pas d'enfance. On cherche en vain pour l'art égyptien une période archaïque. Cela s'explique sans peine pour l'architecture, laquelle arrive d'ordinaire bien plus vite que les arts plastiques à trouver des moyens suffisants pour rendre son idée; mais, pour que la sculpture réussisse à se débarrasser de toute raideur et de toute gaucherie, il faut des siècles : la Grèce, l'Italie du moyen âge en font foi. Or, une statue comme celle de Chéphren , dont je vous parlerai tout à l'heure, et en général toutes les statues sépulcrales de l'ancien empire ne sont nullement en style moyen âge. Elles sont en style défmitif. Vu la mesure du génie de la nation, on ne pouvait faire mieux. L'Egypte, à cet égard comme à tant d'autres, contredit les lois auxquelles nous ont habitués les races indo-européennes et sémitiques. Elle ne débute pas par le mythe, l'héroïsme, la barbarie.
L'Egypte est une Chine, née mûre et presque décrépite, ayant toujours eu cet air à la fois enfantin et vieillot que révèlent ses monuments et son histoire. La divine jeu-
nesse des Yavanas * lui fut toujours inconnue. Qu'elle ait débuté par le réalisme, par la platitude, cela ne m'étonne pas plus que de la voir débuter par le bon sens, la bonne économie domestique, le droit sens de dignes fermiers sachant exactement le nombre de leurs oies et de leurs ânes. Nous ne sommes point ici en la terre d'Homère et de Phidias ; nous sommos en la terre de la conscience claire et rapide, mais bornée et stationnaire. Ce prêtre de Sais que vit Solon crut sans doute faire une amère critique de la Grèce : « Vous êtes des enfants ; il n'y a pas de vieillards parmi vous ; vous êtes tous jeunes d'esprit. » Erreur profonde d'un conservateur étroit, fier de ce qui fait son infériorité. Il est permis de n'être plus jeune; mais il faut l'avoir été. Ces gardiens inintelligents de lettres mortes ne voyaient pas ce qui faisait la force et la beauté de la Grèce, comme beaucoup d'esprits pesants de nos jours croient avoir tout dit contre la France, lorsqu'ils lui ont appliqué répithùte de révolutionnaire. Les tombeaux que nous venons de décrire, si nombreux dans le sable de Sakkara et au pied des Pyramides, sont tous datés des six premières dynasties, et, ne le seraientils pas, ils porteraient l'indication de leur âge relatif dans leur style et dans Tordre d'idées qu'ils expriment. Qu'on les compare à ceux des grottes de Beni-IIassan (2500 ans avant Jésus-Christ). L'idée qui a présidé à la construction de ces derniers tombeaux est encore en un sens la même. Le mort est le dieu de sa maison éternelle; cette maison est une grande chambre gaie , peuplée, vivante, sans représentations superstitieuses, sans ter-
l.Nom primitif des Grecs au sein de la famille aryenne. Yavanas =^ Jones, les jeuiicb.
reurs. Aux tombeaux de Biban-el-Molouk, près de Thèbes, lesquels sont en moyenne de 1500 avant Jésus-Christ, tout est changé. Ces deux classes de tombeaux ne se ressemblent pas plus qu'un tombeau païen ne ressemble à un tombeau chrétien. Le défunt n'est plus chez lui. Un panthéon nombreux a envahi la demeure des morts. Les images d'Osiris et les chapitres du rituel couvrent les murs. On prétait évidemment des vertus surnaturelles à ces images et à ces grandes pages d'interminable catéchisme, puisqu'elles étaient destinées à une nuit éternelle et qu'elles sont néanmoins gravées avec autant de soin que si le public avait dû les lire. D'horribles fictions^ les plus folles qu'un cerveau humain en délire ait jamais conçues, se déroulent sur les parois. Le prêtre l'a emporté; ces effroyables épreuves que l'âme traverse sont pour lui autant de bonnes aubaines; il a le pouvoir d'abréger les épreuves de la pauvre âme. Quel cauchemar que ce tombeau de Séthi PM Qu'on est loin de cette première religion de la mort, résultat d'une croyance simple et invincible en une survivance, sans rien de sacerdotal, sans aucune de ces longues séries de noms divins qui devaient aboutir à la plus sordide superstition! Je le répète, un tombeau de nos cathédrales gothiques diflere moins de l'un des tombeaux de la voie Âppienne que les tom* beaux de Sakkara ne diffèrent de ceux qui remplissent cette étrange vallée de Biban-el-Molouk.
Et voyez comme tout cela est en parfait accord avec l'esprit qui a présidé à la construction des Pyramides, comme les tombeaux que nous venons de décrire d'une part, les Pyramides de l'autre, procèdent bien de la préoccupation dé se bâtir à soi-même une demeure inac-
cessible pour réternité. La pyramide n'est autre chose que la a maison éternelle » des rois ou des personnes de la famille royale. Toutes les particularités en apparence bizarres et parfois encore inexpliquées de ces dernières constructions n'ont qu'un but : dissimuler soigneusement la place du cadavre, créer une chambre introuvable où le corps attende en repos le jour de la résurrection. De là ces entrées habilement bouchées et qu'on a soin de ne jamais placer au milieu des faces du monument; de là ces couloirs intérieurs remplis de blocs, ces ruses, ces efforts pour dépister le profanateur et l'éloigner de la cellule royale, ces échappées en forme de puits, ménagées afin de faire sortir les ouvriers qui avaient travaillé au dedans à combler les couloirs. Les précautions étaient si bien prises que, pour la grande pyramide, la chambre de Chéops n'a été trouvée que sous le calife Hamoun. Chéops y a donc reposé en paix, selon son désir, plus de cinq mille ans. Tout ici respire en effet la haute antiquité ; tout est simple, fort, naïf, exagéré quant au choix des moyens, scrupuleux dans Texécution. Quel chefd'œuvre que cette chambre intérieure de la grande pyramide ! Le poli et le jointoiement des blocs de granit rose qui lui servent de revêtement ne le cèdent en rien aux ouvrages les plus parfaits de l'antiquité. Malgré l'épouvantable poids que porte cette chambre, elle n'a pas fléchi d'un millimètre ; ie til à plomb n'y accuse pas la moindre déviation. Pas un ornement. La beauté n'est demandée qu'à la seule perfection de l'exécution. Sincérité absolue; nul ne devait entrer dans cette chambre; tout le soin qu'on a pris de la construction est uniquement par respect pour le mort. Au milieu de la pièce
est le sarcophage en granit, colossal, sans aucun ornement. La partie conservée du revêtement de la seconde pyramide porte également le cachet d'un art primitif, ne donnant rien à l'ostentation ni à Tapparence, supposant un sérieux parfait , ne trichant ni avec Dieu ni avec les morts. Comparez cela aux grandes constructions de Thèbes, plus modernes de trois mille ans. La différence se voit au premier coup d'œil. Je ne puis vous dire la déception que causent ces temples, d'ailleurs si étonnants, de Thèbes et d'Abydos, quand on en étudie la construction en détail. L'ensemble est des plus grandioses , mais Texécution est souvent fort médiocre ; il semble qu'on a surtout en vue de fournir un soutien à la peinture décorative: matériaux peu choisis, pierres posées en délit, irrégularité choquante des assises, joints verticaux disposés sans nulle précaution, tous les signes de la négligence et de la précipitation s'y font remarquer. On sent une hâte extrême; la personnalité du souverain, qui a voulu que l'édifice élevé à sa gloire fût vite tini, perce à chaque instant. Pressé, bâtonné peut-être, Tarchitecte a assemblé les pierres comme elles lui venaient de la carrière, au jour le jour, sans s'occuper de celles qui lui arriveraient le lendemain, faisant les lits comme il le pouvait, calculant si peu d'avance, qu'à chaque instant il aboutit à des impasses, d'où il sort par des moyens désespérés. Ces édifices, dont l'importance scientifique est de premier ordre, trahissent une époque où l'architecture est déjà un art gâté, c'est-à-dire où la perfection de l'exécution passe pour une chose secondaire, une époque, dis-je, qui bâtit pour l'effet, bâtit à tout prix, sans trêve ni repos, et qui par ci'la même se résigne à bâtir mal. L'architecte croit
son but atteint si l'édifice tient debout; le scrupule, cette condition de la perfection dans tous les arts» lui est in« connu; ie choix, l'assemblage irréprochable des matériaux, lui paraissent des choses insignifiantes : c'est de la décadence ; mais aux Pyramides il en est tout autrement. Grâce à M. Mariette, cet ensemble, depuis si longtemps connu et admiré, s'est augmenté d'un inappréciable monument , qur; je mets pour ma part en tête des résultats dont l'archéologie égyptienne s est enrichie depuis un demi-siècle.
Vous connaissez par de nombreuses photographies, en particulier par celles de M. Maxime Du Camp, ce sphinx gigantesque, ou, pour mieux dire, ce rocher taillé en sphinx, dont la tête se dresse si bizarrement dans la petite vallée qui est au pied de la grande pyramide. Qu'était-ce que ce « père de la terreur », comme l'appellent les Arabes? il était évident, avant toute recherche, que ce n'était pas ici un accessoire, un simple décor d'un autre édifice. Ce sphinx en efi'et est isolé; il existe par lui-même et pour lui-même. Une assertion de Pline, qui s'est trouvée n'être qu'une grosse bévue, tendait à faire croire que dans l'épaisseur du monstre était enseveli un prétendu roi Armais. Cela était étrange et peu croyable. Quelques relations modernes néanmoins parlant de chambres trouvées dans le sphinx, un homme dont le nom est mêlé à presque toutes les grandes découvertes archéologiques de notre siècle, M. le duc de Luynes, invita M. Mariette, alors au début de ses travaux en Egypte, à fouiller en cet endroit. Le résultat fut la découverte, à vingt ou trente mètres sud-est du sphmx. rl'un vaste temple, absolument difiërent de
ceux que Ton connaît ailleurs. L'édifice n'est encore déblayé qu'à l'intérieur. Cet intérieur, qui rappelle beaucoup la chambre de la grande pyramide, est en forme de T. L'aile principale est divisée en trois travées,* l'aile transversale en deux. Les murs sont revêtus de granit rouge; les architraves, en albâtre, posent sur des piliers carrés, monolithes, en granit rose. Pas un ornement, pas une sculpture, pas une lettre. Quelle confirmation frappante de ce passage du précieux traité « De la déesse de Syrie >, faussement attribué à Lucien : « Autrefois, chez les Égyptiens, il y avait aussi des temples sans images sculptées ! » Et n'étaient-ce pas des édifices comme celui dont nous parlons que Strabon avait en vue quand il dit que c à Héliopolis et à Hemphis, il y a des édifices d'un ordre barbare, à plusieurs rangées de colonnes, sans ornements ni dessin » ? Voici un de ces temples primitifs, monument absolument unique et séparé par un intervalle énorme des temples de l'époque classique des Aménophis et des Touthmès. L'extérieur est encore caché par le sable ; il est en énormes blocs de calcaire et rappelle beaucoup, par le mode de construction, la chapelle qui est en face de la seconde pyramide. Il ne faut pas s'attendre, quand on le dégagera , à le trouver d'une belle conservation ; mais une conjecture ingénieuse de M. Mariette, conjecture vérifiée par les fouilles déjà faites, permettra de le compléter. L'entrée des tombeaux de l'ancien empire, en efiet, offre, comme nous l'avons déjà dit , la figure d'édicules qui ne sont sans doute que des réductions de façades de temples. Un sarcophage surtout du musée de Boulaq présente cette décoration d'une façon si juste et si précise, qu^il est permis provi-
soirement de le regarder comme fournissant une image de la façade du grand temple dont nous parlons. Des fouilles ultérieures trancheront la question; mais il est bien probable qu'elles révéleront sur les blocs de calcaire de grandes lignes verticales terminées en feuilles de lotus et relevées par la polychromie.
Je ne crains pas d'exagérer en disant que ce temple ne ressemble pas plus à ceux de Thèbes et d'Abydos qu'une église catholique d'Espagne ou de Naples ne ressemble au temple de Jérusalem. Qui Ta bâti ? A qui était-il dédié? Il est permis de répondre à ces questions : C'est Chéphren, le troisième roi de la quatrième dynastie, Je successeur de Chéops, qui l'a fait élever. Cela résulte, en premier lieu, de divers rapprochements singuliers existant entre ledit temple et la pyramide de Chéphren, en second lieu d'une circonstance tout à fait décisive. Dans un puits faisant partie du temple ont été trouvées, entassées et à demi brisées, plusieurs statues en diorite, toutes à peu près semblables entre elles, toutes portant le cartouche de Chéphren. Nul doute que ce ne soient là les statues du fondateur, lesquelles, dans un moment de révolution, auront été renversées et précipitées. Ces statues, dont M. Mariette a fait transporter au musée de Boulaq les spécimens les mieux conservés, sont sûrement les plus anciennes statues que l'on connaisse; car le grand sphinx, qui est encore antérieur, mérite à peine le nom de statue. Elles sont exécutées avec une rare habileté; ce sont des portraits pleins de vie et d'accent.
A qui le temple était-il dédié? Sans nul doule au sphinx, ou mieux à la divinité repré.sentée par le sphinx, Horem-hou ou Armachis, Le temple, il est vrai, ne fait
pas face directerpent au sphinx; mais le couloir d'entrée s'incline à dessein vers le monstre colossal. Il est probable qu'une construction antérieure aura empêché de mettre le temple en rapport plus direct avec l'image du dieu auquel il était dédié. Toute cette première naissance de la chaîne libyque était couverte de temples. Une inscription trouvée là même par M. Mariette, et maintenant au musée de Boulaq S mentionne les constructions qu'y fit Chéops, les temples qu'il restaura, les réparations qu'il fit au grand sphinx. Ce grand Bou ou sphinx apparaît ainsi comme la plus ancienne idole du monde*. Chéops, 4,S00 ans avant J^us-€hrist, le répare. Cet être étrange a cent soixante-dix-sept pieds de long; il était autrefois complété par de la maçonnerie; la stèle du musée de Boulaq dont je parlais tout à l'heure présente son image telle quelle était du temps de Chéops.
Vraiment je m'étonne moi-même quand je me surprends à parler avec assurance d'une antiquité aussi reculée. Pendant la moitié au moins de mon voyage, je me sentais retenu par toute sorte de considérations sceptiques. Le principe de Heyne : a Toute histoire d'ancien peuple commence par des mythes, » me revenait sans cesse à Tesprit. Chaque fois que H. Mariette me parlait
1. Cette inscription est toutefois si bizarre qu'on peut garder quelques doutes.
2. Ce nom de Hou fait naître bien des coqjectures. Je n'ose m'arr6ter à l'hypothèse qui y rattacherait le nom propre du dieu des Israélites, Ihoua, nom si bizarre chez un peuple où le trait essentiel de la Divinité est de n'avoir pas de nom propre. Il est remarquablo que l'ancienne Diospolis s'appelle encore aujourd'hui J7ou. On sait que les noms arabes des Yilles ou Yillages de 1 Egypte sont presque toujours les anciens noms égyptiens; mais je me garde d'insister.
ayac fermeté du premier roi Mènes, je l'arrêtais : « Toutes les vieilles listes royales, lui disais-je, débutent par des dieux transformés en rois, selon le procédé évhémériste de l'antiquité. N'est-ii pas probable qu'en votre Egypte, comme partx)ut ailleurs, les premiers rois sont des dieux, que plus tard on aura pris pour des hommes? Et voyez en effet votre roi Menés et son successeur Âtothis : ils jouent le rôle de législateurs primitifs, d'anciens sages, d'anciens révélateurs, comme Manou, Hinos, Romulus, Numa, Thésée et autres personnages sans réalité ou d'une réalité fort douteuse. » Impossible de s*arrèter à de tels doutes. Menés n'a rien de mythique. C'est bien réellement, non certes lé plus ancien roi d'Egypte, mais le premier dont les annalistes égyptiens retrouvèrent le cartouche. Ce cartouche en effet se lit encore sur divers monuments; mais aucun de ces mo* numents n'est contemporain de Menés lui-même. Quand on dressa le canon historique des rois (et cela se fit à une époque fort ancienne), on le mit en tête, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y eût pas eu de rois avant lui. Il ne faut pas poser de principe absolu en critique historique. Telle loi qui est vraie dans le sein de la famille indo-européenne n'est pas vraie dans le sein de la famille sémitique. Ce qui est vrai de la famille indo-européenne et de la famille sémitique peut se trouver totalement faux, si on l'applique à TËgypte et à la Chine. Une distinction capitale en tout cas doit être faite entre les peuples qui ont écrit de très-bonne heure. Chinois, Égyptiens, Babyloniens, et les peuples qui ont écrit tard, tek que les peuples sémitiques et surtout les peuples indoeuropéens. Chez ces derniers, le mythe, la légende occu-
peut toutes les avenues de l'histoire. Chez les premiers, on entre tout de suite dans le monde positif. Estrce à dire que l'histoire égyptienne et l'histoire chinoise n'aient pas besoin d'être rectifiées par la critique? Elles en ont, en un sens, plus besoin qu'aucune autre. Ce sont des histoires of&cielles, fausses par conséquent : comme tous les Moniteurs du monde, elles n'offrent qu'une vérité relative ; mais de là aux fables qui composent les origines grecques, romaines, hindoues, iraniennes, hébraïques, arabes, il y a l'infini. Certes je ne veux pas dire que les traditions des peuples indo-européens et celles des peuples sémitiques soient moins intéressantes que les textes fournis par l'égyptologie. L'importance du rôle joué par ces deux grandes races est telle que leurs fables ont en somme plus de prix que l'histoire la plus authentique des Égyptiens et des Chinois ; mais, s'il s'agtt d'histoire documentaire, l'Egypte et la Chine ont une immense supériorité. Ces peuples, chez lesquels l'écriture est presque contemporaine de la parole, qui depuis une incalculable antiquité eurent Thiôroglyphe comme partie intégrante du langage, nous ont légué leurs annales avec une suite que n'ont pu égaler les peuples chez lesquels l'écriture a été une invention tardivement connue.
Noire grand principe : A mythis omnis priscorum hominum historia procedit, est-il d'ailleurs complètement démenti en Egypte? Expliquons-nous. Le règne de Menés n'est pas pour les annalistes égyptiens le début de l'histoire d'Egypte. Avant Menés, il y a, selon eux, le règne des dieux, des demi-dieux, des mânes {Necyes, Refdim. géants). Osiris, Anubis, Typhon régnent des milliers d'années. L'évhémérisme, inhérent à toutes les traditions
sur les origines des peuples, trouva sa place en ces supputations imaginaires. A partir de Menés, au contraire, on est en pleine histoire : plus de surnaturel, plus d'impossibilités. Il n'est nullement invraisemblable, du reste, que quelque monument contemporain de ces âges reculés vienne un jour trancher les doutes, en nous (»ffirant les noms des rois de la première dynastie comme ceux de souverains existants et doués de la plus incontestable réalité. L'identité étonnante de la religion, de l'écriture, de l'esprit national, des mœurs, pendant l'énorme durée que nous prêtons à l'empire égyptien , n'est pas davantage une objection. Cette identité n'est, sur bien des points, qu'apparente. Sur d'autres, elle tient à ce que TÉgypte se copia indéiiniment elle-même. Il n'est pas plus singulier de voir les temples ptolémaïques ou romains d'Edfou, d'Esneh, d'Ombos, de Denderah, de Philœ, rappeler les formes architectoniques des temples de Thèbes, qu'il ne Test de voir telle église bâtie de nos jours, Saint- Vincent-de-Paul par exemple, ressembler aux basiliques constantiniennes. Les sculptures de Denderah rappellent beaucoup celles d'Abydos; or il est indubitable qu'il y a quinze cents ans de distance de l'un de ces deux temples i\ l'autre. Pourquoi de Sélhi 1*' aux premières dynasties le môme esprit de conservation n'aurait-il pas produit le même résultat d'apparente similitude. Les formes extérieures du catholicisme oriental ont peu varié depuis seize cents ans. La royauté française a eu pendant mille ans des usages, des traditions identiques? La ressemblance qu'il y a entre les hiéroglyphes de l'ancien empire et ceux des époques modernes est, au premier coup d'œil, très-surprenante. Elle s'explique cependant. Une écriture
consistant en images d'objets réels varie moins qu'une écriture linéaire. Je comprends que Yaleph phénicien et notre a ne se ressemblent guère, bien que le second vienne sûrement du premier, car, depuis l'invention de Talphabétisme, chaque lettre n'est plus qu'un signe absolument sans relation avec ce qu'il signilie; mais l'image d'un ibis, d'un épervier, sera la même à des siècles de distance. Le style de la gravure changera seul; il y aura des révolutions de glyptique, non de paléographie. Encore faut-il à cet égard ne rien exagérer. Il existe des monuments égyptiens d'écriture archaïque renfermant des caractères qui sont tombés plus tard en désuétude : par exemple, le tombeau d'Amten, au musée de Berlin ; celui de Tothotep, découvert par M. Mariette. Il y a, d'un autre côté, dans les inscriptions tracées sous les Ptolémées et sous les Romains, des caractères nouveaux qu'on chercherait en vain dans les inscriptions du temps des Pharaons. Ne prenons donc pas pour mesure du mouvement chez ces races étranges l'échelle de progression à laquelle nous ont habitués les histoires qui nous sont le plus familières. L'Egypte lut de tous les pays le plus conservateur. Pas un révolutionnaire, pas un réformateur, pas un grand poète, pas un grand artiste, pas un savant, pas un philosophe, pas même un grand ministre ne s'est rencontré en son histoire. Si des hommes capables de jouer de tels rôles s'élevorent en son sein, ils furent étouffés par la routine et la médiocrité générale. Le roi seul existe, a un nom. Ne dites pas que cela est arrivé par la faute des annalistes et des biographes, que TÉgypte eut peut-être aussi des grands hommes, mais qu'il ne s'est pas trouvé d'historien pour nous raconter leurs actions et nous re-
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tracer leur caractère. C'est là précisément la plus sévère condamnation de ce pauvre pays. L*oubii le plus souvent est juste à sa manière. Une grande civilisation a toujours de grands historiens, a II y a eu des braves avant Agamemnon, et pourtant tous, à jamais écrasés par la nuit, dormiront sans qu'on les pleure, car ils n'ont pas eu de poëte sacré*. » C'est ce poète sacré qui a manqué aux grands hommes de l'Egypte, et, s'il leur a manqué, ce fut leur faute. Il leur a manqué, car eux-mêmes n'eurent pas cette haute originalité qui transporte un siècle, s'imprime en la mémoire des hommes, commande le génie à l'artiste, à Técrivain, s'impose à l'avenir, triomphe de la mort. Les grands hommes de la Grèce ont eu des poètes et des historiens immortels, car ils appartenaient à un monde noble, fier, léger, distingué, aristocratique dans le vrai sens du mot. Là, tout était du même ordre. Hiltiade, Théinistocle, Cimon, Périclès, procédaient du même souffle divin qu'Eschyle, Hérodote, Thucydide» Phidias. Socrate trouvait Xénophon pour l'écouter, Platon pour l'idéaliser, Aristophane pour le railler. En Grèce, le poêle et l'historien font le grand homme; mais le grand homme, de son côté, fait le poëte et Thistorien. Il n'en est pas de même en Egypte. Dans cette triste vallée d'éternel esclavage, on dura des milliers d'années, on cultiva son champ, on fut bon fonctionnaire, on porta sa pierre sur son dos, on vécut fort bien sans gloire. Un même niveau de médiocrité intellectuelle et morale pesa sur tous. Voilà la cause qui a produit ce phénomène de persistance extraordinaire dont les his-