Carent quia vate sacro. Horace
L'ANCIKNNE EGYPTE. 59
toires grecques, romaines, germaniques, modernes, nous laissent à peine concevoir la possibilité.
Et c'est ici que s'offre à nous un rapprochement qui, depuis que je suis en ce pays, m'obsède et m'apparatt chaque jour plus frappant : je veux parler des rapports entre la civilisation égyptienne et la civilisation chinoise. L'Egypte et la Chine sont vraiment deux sœurs en histoire, non en ce sens qu'il faille chercher entre elles aucune analogie de langue ni de race, mais en ce sens qu'elles ont suivi des lignes de développement parallèles. De part et d'autre, l'usage de l'écriture, d'abord idéographique, puis hiéroglyphique, se perd dans la nuit des temps et se rattache presque aux origines de la parole. Une conséquence de ce fait capital fut, des deux côtés, une historiographie très-riche, remontant, non par des fables, mais par des récits positifs, à une haute antiquité, — des annales en un mot infiniment mieux tenues que celles d'aucune autre race. De part et d'autre encore, nous trouvons une royauté de sages, sans aucun caractère féodal ou militaire, une société gouvernée par une sorte d'académie des sciences morales et politiques, une nuée de fonctionnaires, une administration très-développée, une notion fort limitée des droits de l'individu, une idée énormément exagérée des droits de l'État, un grand bon sens, une certaine douceur de mœurs, moins de sang répandu que dans toutes les vieilles histoires; avec cela nulle science, nulle philosophie, nulle critique, nul progrès, — règne absolu de la médiocrité. Le principe de telles sociétés, en effet, n'était pas l'individu énergique, libre, violent, maïs l'État personnifié dans le roi. Le roi n'est point ici, comme au moyen âge, le représentant d'une
conquête; il est censé Thomme le plus sage de son royaume. A ce litre, il s'occupe de tout, règle tout. L'absence d'esprit militaire enlevait à ce pouvoir tout contre-poids. La vitrine qui surprend le plus au musée de Boulaq est celle des armes. Elles sont de la onzième dynastie, trouvées à Thèbes, et toutes en bois. Grâce à de telles institutions, rÉgypte était florissante, riche, savamment organisée, quand les ancêtres des peuples indo-européens et ceux des peuples sémitiques ne formaient qu'un petit nombre de familles pastorales errant dans les steppes de la Tartarie et vivant à peu près comme les Kirghiz d'aujourd'hui, c'est-à-dire sans rien de ce que nous appelons civilisation, dans une indépendance absolue, n'ayant d'autre gouvernement que celui de la famille et de la tribu, pleins d'une fierté indomptable, animés d'un profond sentiment de l'infini. Deux mille cinq cents ans avant Jésus-Christ, quand les pasteurs représentés dans les grottes de Beni-Hassan vinrent demander l'hospitalité aux gouverneurs de l'Egypte, ceux-ci sourirent probablement de la simplicité de ces bonnes gens. Les Beni-Israêl (1800 ou 1900 ans avant Jésus-Christ), les Hyksos, phéniciens et arabes, vers le même temps, sont traités de barbares. Quelques siècles après, pendant que les Touthmès, les Aménophis, les Séthi, les Bamsès, couvrent leurs pylônes d'images orgueilleuses, certes, s'ils avaient pu connaître les pauvres tribus d'origine hyperboréenne qui chantaient les Yédas sur les bords du haut Indus, la tribu énergique et passionnée qui, bien plus près d'eux, courait les aventures héroïques à la suite de Barak et de Débora, ils auraient eu peine à croire qu'à ces misérables poignées de nomades appartenait l'avenir. Cela était vrai cependant.
Au vii« siècle, l'Egypte, désorganisée, ne reprend un peu d'ordre que grâce à une bande de mercenaires grecs jetés par hasard sur ses cdtes et enrôlés par Psammétique. En 5:^8, il suffit de Tapparition d'une armée acliéménide pour l'abattre; Alexandre et ses successeurs inaugurent définitivement pour elle ce long régime de servitude qui ne finira plus.
Voilà la signification de l'Egypte dans le développement de l'humanité. Elle forme à elle seule le premier livre de toute philosophie de l'histoire. Sans doute elle ne fut pas, à ces époques reculées, un phénomène aussi unique qu'elle le paraît. La Chine, Babylone, eurent de très-bonne heure de grandes monarchies administratives; mais on n'osera parler avec assurance de la chronologie chinoise que quand les principes de la critique moderne y auront été appliqués : il y faudrait un sinologue qui fût à la fois un Wolf et un Mommsen. Ce que nous savons de Babylone et de l'Assyrie ne remonte pas à beaucoup près aussi haut que ce qu'il nous est donné de connaître de rÉgypte; l'archéologie et la philologie assyriennes sont d'ailleurs bien moins avancées que l'égyptologie. L'Egypte reste donc, dans l'antiquité, comme un grand tronçon historique isolé, comme une sorte de Nil sans affluents, sans bassin, sans vallées adjacentes, coulant seul au milieu du désert. Essentiellement original, surtout par ce qui lui manqua, ce premier essai de société constitue une expérience d'un prix sans égal. Ah! quand aurons -nous aussi une Chine étudiée philosophiquement ? Comment l'Allemagne, qui semble prendre pour elle presque tout le fardeau du travail de la critique, ne donne-t-elle point à cette branche capitale de la philologie une escouade
de vaillants travailleurs, comme elle en fournit k toutes les autres branches du savoir humain?
Ce que nous avons dit de l'état d'isolement où vécut rËgypte depuis Menés jusqu'au triomphe du christianisnac signifie-t-il que, durant cet immense espace de temps, elle n'ait rien donné au reste du monde, ni rien reçu de lui? Nullement. Dans sa longue carrière de nation, l'Egypte reçut peu, il est vrai, mais donna beaucoup. C'est le sort de tous les pays profondément pénétrés de l'idée de leur supériorité. La base de la civilisation égyptienne, comaie celle de la civilisation chinoise, était l'opinion enracinée que le reste du monde était barbare, ou, en d'autres termes, qu'on était barbare quand on n'avait pas les manières et les idées regardées dans le pays comme celles d'un homme bien élevé. Ces sortes de civilisations exclusives ne supportent pas d'être touchées. Elles résistent longtemps; elles croulent dès qu'on veut les réformer. L'Egypte en particulier se défendit avec une opiniâtreté sans égale. Les Grecs et les Romains, si forts à s'imposer, les premiers par la séduction de leur génie, les autres par la puissance de leur gouvernement, ne l'entamèrent pas. Sous les Ptolémées, sous les Romains, l'Egypte garda son style en architecture et en sculpture. Hors d'Alexandrie, il n'y eut guère de monuments grecs ou gréco-rcMnains. L'écriture hiéroglyphique se conserva jusqu'au m<^ siècle de notre ère; du moins le dernier cartouche d'empereur que l'on connaisse est celui de Dèce.
Hais, si l'Egypte fit peu d'emprunts aux civilisations étrangères, on ne peut nier que ces civilisations, à l'inverse, ne lui doivent des éléments considérables. La Phé* nicie, je l'ai établi par mes recherches, fut, dès la haute
antiquitéy sous la dépendance de la civilisation égyptienne. Les Hébreux, qui ont donné au monde leur religion, ont beaucoup pris à TËgypte en fait de matériel religieux. L'arcbe est sûrement une chose égyptienne. Presque tous les temples égyptiens de l'époque classique en présentent l'image gravée sur leurs pylônes; le temple de Cbons, à TbèbeSy en possédait une des plus célèbres, qui fit des voyages lointains. Ces arches portatives sont ombragées, comme l'arche dés Hébreux, par des sphinx (cherub) aux ailes repliées en avant. — Le temple de Salomon était, quant à ses traits essentiels, un temple égyptien. — Et la grande idée monothéiste, que le peuple juif a la gloire d'avoir prêchée et répandue dans le monde entier? Autrefois je la regardais comme l'apanage propre du Sémite nomade. Je n'abandonne pas celte idée, que je crois fondamentale dans l'étude comparée des religions, car, en supposant que d'autres peuples aient eu la même doctrine, ce ne sont pas eux qui l'ont fait triompher; ce n'est pas leur monothéisme que le monde a adopté, c'e^ le monothéisme sémitique, prêché par des juifs, des chrétiens ou des musulmans. Une idée du même genre cependant ne se cachait-elle pas au fond de ces temples sans images, sans idoles, comme celui que BL Mariette a découvert près des Pyramides? Je ne sais. — Certes, l'Egypte n'est pas le pays du rationalisme; il n'y faut chercher rien d* analogue à la philosophie des Grecs ; mais elle eut on puissant génie religieux. Après la religion juive et le christianisme, la religion égyptienne, avec son Osiris rédempteur, fut celle qui fit dans le monde antique, à Tépoque romaine, le plus de prosélytes. Elle n'était plus à cette date qu'un amas de superstitions, un polythéisme
intéressé, bassement populaire, presque grotesque, une religion de vœux, de pèlerinages, de guérisons miraculeuses. Mais que fut-elle à l'origine? Je comprends très-bien le principe de la religion aryenne, religion coûte de poésie» naturalisme profond, touchant, plein d'une haute moralité; je crois bien comprendre le principe de la religion des Sémites nomades, telle que le livre de Job nous la présente, telle que le musulman de race arabe la pratique encore de nos jours; je comprends même jusqu'à un certain point ces cultes bizarres de Babylone et de la Syrie, cultes non sémitiques, encore moins aryens, répondant à des sensations d'un ordre à part : Tidée première de la religion égyptienne m'échappe. Peut-être ici encore l'analogie avec la Chine se retrouverait-elle. Une hypothèse qui satisferait, après tout, à la plupart des données qu'on a pu réunir sur le culte primitif de TÉgypte serait d'y voir une sorte de reUgion naturelle, s'exprimant en symboles, qui très-vite auraient été pris pour des réalités. Cette marche, je le sais, ne s'aperçoit pas chez les peuples sémitiques, lesquels ont toujours eu en horreur les symt)oles sculptés. Chez les Aryens^ ce n'est nullement le déisme qu'il faut placer à l'origine; mais Tesprit humain a des variétés infinies : il n'y a pas deux points de l'espace et de la durée où il ait agi de la même manière. La Chine a bien débuté par où les autres peuples finissent, par des aphorismes de moralistes et une pleine indifférence pour toute croyance surnaturelle. Il ne faut jamais dire a priori qu'une combinaison est impossible en histoire. C'est vraiment dans le sein de l'humanité que tous les possibles ont existé ou existeront. Les races plates, comme l'Egypte, la Cliiiie, bien que très-inférieures
aux races idéalistes, les oot devancées en bien des choses et sont parfois arrivées du premier bond aux résultats qui chez ces dernières ont été le iruit lent de la maturité ou de la décrépitude.
Et la Grèce, cette mère glorieuse de toute vraie civilisation, de toute science, de tout art, de toute philosophie, de toute éloquence, de toute vie noble, ne dut-elle pas quelque chose à TËgypte ? Elle lui devrait beaucoup, s'il fallait en croire les assertions des Grecs eux-mêmes; mais, chose étrange, les Grecs sont en pareille matière ceux qui doivent être le moins écoutés. Les Grecs, comme toutes les races fines, spirituelles, dégagées de préjugés, admiraient beaucoup les civilisations étrangères et volon* tiers les préféraient à la leur. Pendant que TÉgyptien borné s'imaginait, comme le mandarin chinois, que le cercle étroit où régnaient ses habitudes d'éducation était la limite du monde, les Grecs, guidés en ceci par une vue juste de l'antiquité de la monarchie des bords du Nil, aimaient à s'attribuer une origine égyptienne, et trouvaient en cette origine prétendue un titre de noblesse. Ne voyons-nous pas de même l'Anglais, à l'esprit lourd, étroit et absolu, n'admirer que l'Angleterre, ne parler que de l'Angleterre, tandis que le Français, libre de préjugés, ouvert à toutes les idées, passe sa vie à critiquer son pays, à simuler l'anglomanie? Le fait est que, ni dans les découvertes de la philologie comparée, ni dans les renseignements positifs fournis par l'égyptologie, rien n'est venu donner une ombr^ de vraisemblance à ces colonies égyptiennes rattachées aux noms fabuleux d'ina-^ chus, de Cécrops, de Danaûs. C'est à une époque relativement moderne, à ré|)oque de la dynastie saïte (660-
n; MÉLANGES D'HISTOIRE.
521 avant Jésus-Christ i), que la Grèce oommonoe à fair*' des emprunts à TËgypte. CesemprunU^à ce quil semble, portèrent principalement sur l'art de bâtir. Bien certainement les ancêtres des Grecs, quand ils arrivèrent sur les bords de la mer Egée, ne construisaient pas de toupies. L'idée d'élever une maison aux dieux n'est nullement aryenne. Le temple aryen, c'est le temenos, rendes en plein air, le bois sacrée. Les Sémites nomades pratiquaient aussi leur culte au milieu de la libre nature, à la face du ciel. L'idée de loger la Divinité suppose ou une imagerie religieuse déjà fort développée, ou un culte fixé et devenu traditionnel depuis des siècles. Cette idée, nous la voyons naître avec une naïveté charmante diez les Hébreux, quand ils commencent à s'asseoir d'une manière durable, 1,000 ans environ avant Jésus -Christ. « Quoi, dit David, je suis logé dans un palais de cèdro, et Jéhovah n'a qu'une tente! «> De là le temple de Jérusalem. L'idée analogue naquit-elle chez les Grecs spontanément ou par une influence étrangère? Je l'ignore; mais ce qui me parait probable, c'est que, dans le choix des molèk's, ils s'adiessèrent à l'Egypte. Plusieurs des données matérielles du temple grec me semblent avoir été empruntées au temple égyptien. Le naos, de part et d'autre, est la partie génératrice de l'ensenible. Le pronaos, parfois même le péristyle, sont conçus des deux côtés de la même manière. La colonne égyptienne et la colonne grecque, avec leur fût diversement calibré, leur chapiteau
1. Sais est, en effet, doniK^e comme le point de départ de la colonie de Cécrop-î, et mis»! en rapport direct avec Athènes. — Voyez le Timév et («^ qn'Hérodote dit des piopyléos de Sais.
2. Tomplum est le même mot que temenos. Selon moi, le nemct celtique a la même origine.
aux formes yégétales, leur polychromie, partent du même type oi^anique, en opposition avec la raideur du pilier. Les cariatides et les Atlas ou Télamons de la Grèce, de la Sicile, de Tltalie, font penser aux colosses osiriens de l'Egypte; mais ce qui est bien plus frappant, c'est Tordre d'architecture égyptienne que Champollion nomma « protodorique », et dont le modèle le plus parfait se voit aux grottes sépulcrales de Beni-Hassan (â,oOO ans avant Jésus-Christ). Le galbe général, la cannelure, le chapiteau, l'architrave, les mutules, rappellent tout à fait le dorique grec. Certes ce n'est pas à des monuments aussi secondaires que ceux de Beui-Hassan que les Grecs firent un emprunt aussi important; mais l'ordre dont nous parlons eut en Egypte une grande extension. Memphis et Saïs étaient probablement bâties en ce style. Là peut-être les Grecs en virent des spécimens et en comprirent la solide beauté. Sous le rapport du goût, du sentiment de la proportion et de l'harmonie, de la perfection exquise de l'exécution, les Grecs gardent une immense supériorité; emprunter de la sorte, c'est vraiment créer. Cependant il est cei tain qu'en ce qui concerne les règles essentielles de l'architecture, ils furent devancés; à vrai dire, cet art est de telle nature, que, les principes en étant une fois trouvés, on ne les réinvente plus.
n en fut de même pour l'industrie. J'ai sous les yeux des objets d'albâtre datés de la sixième dynastie. Ce sont des petits chefs-d'œuvre, égalant les meilleurs produits de Tart chinois. Les Grecs atteindront à peine une telle perfection. Ces grands maîtres de l'idéalisme seront des industriels de second ordre. Le génie et l'habileté do main sont choses si diverses !
Et quand on songe que cette civilisation, vieille au moins de six mille cinq cents ans^ n*a pas d'enfancf^ connue, que cet art, dont il reste d'innombrables monuments, n'a pas d'époque archaïque, que l'Egypte de Chéops et de Chéphren est supérieure en un sens à tout ce qui a suivi, on est pris de vertige. On se demande si la race qui a peuplé l'Egypte n'était pas déjà complètement civilisée quand elle entra dans la vallée du Nil, ou si toutes les lois qui président d'ordinaire aux origines ne sont pas ici renversées. A vrai dire, j'incline à croire que tout cela naquit sans beaucoup de tâtonnement. Ce qui est médiocre est ce qu'on trouve tout d'abord. Les statues de a l'ancien empire » sont infiniment supérieures pour le savoir-faire à celles de l'art grec primitif, et cependant l'essai le moins réussi des vieilles écoles grecques a bien plus de valeur aux yeux de l'artiste que ces chefs-d'œuvre d'habileté pratique. Les peintures des tombeaux de Sakkara indiquent moins d'inexpérience que celles de Giotto ; auprès d'aussi lins ouvriers^ ce grand homme n'était qu'un maladroit. Et pourtant quelle différence d'avenir! D'un côté, le réalisme infécond; de l'autre, l'aspiration invincible vers l'idéal. La Grèce n'a pas reculé parfois devant la représentation des scènes ordinaires de la vie; témoin cette frise occidentale du Parthénon, où l'on voit les scènes les plus naïves, un homme passant sa tunique, un cheval chassant les mouches qui le piquent. Cela ne porte nulle atteinte à la noblesse du style. Ces Athéniens qui se préparent à la fêle, en quelque sorte derrière la coulisse, ont plus de vraie majesté que le mieux drapé des empereurs romains. L'ensemble de la représentation est conçu d'une façon si peu réelle
qu'à quelques pas de là les dieux et les êtres allégoriques s'y mêlent. Pour Tartiste grec, le trait réaliste est destiné à mieux faire ressortir Tidéal. L'artiste égyptien, au contraire, se complaît dans les scènes communes, représentées d'une façon commune. Content de son ouvrage, il ne rêve rien de plus ; il est satisfait à la façon des hommes vulgaires que ne tourmente pas la soif du divin. On ne sent pas en lui ce désespoir de ne pouvoir mieux faire, cette espèce d'effort pénible, qui ne laisse point de repos à Tartiste grec archaïque, à l'artiste italien du xin^ et du XIV® siècle. Ces étonnantes statues de Sakkara sont impossibles à améliorer, car le problème de Tari y est mal abordé. Fourvoyé dans l'impasse du médiocre , cet art, durant des siècles, se répétera indéGniment, sculptera des kilomètres de surfaces lisses, couvrira d'images des fûts de colonnes innombrables^ et cela sans progrès, sans luttes d'écoles, sans arriver au parfait. El pourquoi y arriver? Le roi, le prêtre, de qui vient la commande, ne font pas la distinction de ce qui est passable ou exquis. Une grande partie de ces ouvrages ne sera jamais sérieusement regardée^. Rien ici d'analogue à ce merveilleux public grec, à cette agora d'Athènes, où l'artiste trouvait ce qu'il lui faut pour l'encourager et le guider, l'admiration des uns, la raillerie des autres, l'émulation de ses rivaux, la rage de bien faire, un peuple possédé tout entier de la sainte fièvre du beau. Oui, la Grèce a inventé l'art comme elle a inventé la science. On sculptait, on
i. On a découvert à Denderah et ailleurs des hypogées dont l'entrée était complètement dissimulée, où personne par conséquent ne devait ni ne pouvait entrer. Ces hypogées sont sculptées avec le même soin que les parties exposées aux regards.
bâtissait, on faisait de la géométrie pratique quatre mille ans avant elle. Seule néanmoins, elle a eu un Phidias, un Arcliiraède; seule, elle mérite d*etre appelée la terre des nobles origines. Une exception doit être faite pour la religion. Notre religion vient de Jérusalem, non d'Athènes. Pour tout le reste, la Grèce a tracé le contour vrai de l'esprit humain, contour susceptible d*être indéfiniment élargi, mais parfait en ses proportions. — Notre médecine, notre physique, notre astronomie sont supérieures à la médecine, à la physique, à l'astronomie des Grecs; mais elles n'en sont que la continuation. — Notre art n*est qu'une tentative, d'avance condamnée à l'intériorité , pour renouveler en un monde laid et bourgeois ce que la Grèce fit un jour, sous l'influence d'un rayon de grâce divine, en un monde jeune, noble et beau. Quant à la philosophie, elle est à la fois science et art. En tant que science, nous l'avons fort développée; mais l'art exquis de jouer de la lyre sur les libres les plus intimes de l'âme, de poser sans les résoudre les problèmes de l'ordre transcendant, — la philosophie, dis-je, entendue comme la musique sacrée des âmes pensantes, quel cheWœuvre pioduira-t-elle jamais comparable aux dialogues qu'ont entendus les jardins de l'Académie et les bords de l'Ilissus? Revenons à l'antiquité égyptienne. Elle est en d'excellentes mains. M. Mariette a vraiment fondé la plus grande entreprise scientifique de notre siècle. Il la dirige avec un jugement sûr et une fermeté inflexible, sans faire aucune concession à la frivolité des gens du monde, à la sottise du public, à cette vaine recherche des objets de musée qui fait dégénérer la science en un chétif amusement. Jamais on ne fut plus loin de l'archéologie de
bric-à'brac, des petites manies du curieux. M. Mariette emploie des mois, occupe des centaines d'ouvriers pour trouver une stèle, dont les savants seuls peuvent comprendre Timportance. A peine se détourne-t-il pour recueillir ces objets d'apparat dont le badaud s'émerveille. 11 s'est imposé surtout pour loi absolue de ne jamais enrichir son musée aux dépens des monuments. Tandis que la collection égyptienne de Berlin, par exemple, a été formée en portant la scie et la hache dans de précieux monuments qui n'offrent plus, depuis le passage de M. Lepsius, que Faspect de la destruction, l'inappréciable musée du Caire n'a pas amené la démolition d'un seul édicule. On s'est borné à prendre les objets dét^ichés et qu'on ne pouvait songer à laisser sur place. Il faut louer hautement le gouvernement égyptien de la droiture d'esprit dont il a fait preuve en tout cela. Nonseulement Saïd-Pacha et son successeur Ismaïl-Pacha ont compris qu'en un pays comme TÉgypte le service des antiquités doit compter au nombre des premiers services publics; mais, avec une intelligence dont peu de gouvernements européens se seraient montrés capables, ils n'ont pas cherché une seule fois à faire dévier M. Mariette de sa grande ligne sérieuse pour lui demander de ces choses voyantes ou puériles qui captivent l'admiration des gens peu éclairés. Les gouvernements qui veulent bien patronner la science ne font rien, si en même temps ils n?. la laissent libre de suivre ses directions, ne lui demandant autre chose que la solide gloire cpi'elle sait conférer. Les diflScultés contre lesquelles M. Mariette a dû lutter pour arriver à ces résultats sont inouïes. Depuis plus d'un demi-^iècIe, les antiquités égyptiennes étaient au pillage.
Ce qui a été détruit en ce laps de temps est incalcu'^able. Les pourvoyeurs de musées ont couru le pays en vrais vandales; pour obtenir un lambeau de tête, un fragment d'inscription, on a réduit en morceaux de précieux monuments. Presque tous revêtus d'un titre consulaire, ces avides destructeurs ont traité l'Egypte comme leur propriété. Plus d'une fois M. Mariette s'est vu arrêté dans ses fouilles par des gens qui sont venus alléguer des privilèges ou des droits prétendus sur les objets à découvrir en tel ou tel endroit. Cependant le pire ennemi des antiquités égyptiennes, c'est encore le voyageur anglais ou américain, systématiquement protégé dans tous ses méfaits par son consul. Les noms de ces idiots iront à la postérité, car ils ont pris soin de les écrire eux-mêmes, sur les monuments célèbres, en travers des dessins les plus délicats. C'est ainsi que les peintures inappréciables des grottes de Béni-Hassan ont presque disparu. Les plus beaux tombeaux de Biban-el-Molouk sont odieusement lacérés. Un endroit inappréciable des sculptures de Deir-el-Bahari (à Thèbes) fut volé quelques jours après que M. Mariette venait de le rendre au jour. On a proclamé le sage principe que les antiquités sont la propriété du gouvernement ; des surveillances consciencieuses sont établies; mais que faire contre un brutal étranger, qui arrive se moquant de toute loi, ne tient aucun compte du gardien, brûle la porte du monument, s'il y en a une, casse tout à son aise, et, si le gardien ose le toucher , se plaint à son consul, qui fait bâtonner le pauvre homme ? Les capitulations sont ainsi faites que de tels abus ne peuvent guère être réprimés.
Les destructions cependant se sont bien ralenties depuis
quelques années. Ce qui le prouve, c'est que les gens du pays qui vivaient en servant la sotte curiosité des voyageurs se sont rabattus sur la fabrication des fausses antiquités. Nous avons vu un de ces établissements, et nous étions tentés de Tencourager. Ces objets apocryphes en eifet, suffisants pour satisfaire le touriste» ne sont pas de nature à induire en erreur la science sérieuse. La vente des morceaux authentiques s'est presque arrêtée; mais, hélas! je vois poindre pour cette antiquité, venue jusqu'à nous par miracle, des dangers mille fois plus terribles. Les prodigieux monuments de la haute Egypte disparaîtront à leur tour, et peut-être le jour de leur destruction n'est pas bien éloigné.
Ce qui en effet a nralu à la haute Egypte une situation privilégiée pour la conservation des monuments de l'antiquité, c'est l'état de mort et d'isolement où elle fut placée depuis son adjonction aux grands empires romain, byzantin, musulman, turc. Cette longue bande verte, parfois de quelques mètres de largeur, s*étendant au bord du Nil , jouit , grâce à la protection des grands empires, d'une paix absolue. Toute la vie se concentra dans la basse Egypte. Alexandrie dévora Saïs; les immenses constructions du Caire furent fatales à Memphis, à Héliopolis; au delà, tout mouvement disparut. Les croisades, qui firent en Syrie une si grande destruction des monuments anciens, ne pénétrèrent pas en Egypte; on n'y bâtit pas de ces forteresses colossales qui ont été le tombeau de l'antiquité; il ne s'y éleva pas de grandes villes. Or on ne déplace et on ne débite de grands matériaux antiques que pour s'en servir. Les révolutions, les guerres, les sièges, l'action du climat, auxquels on a coutume d'at-
tribuer la démolition des monuments, y contribuent assez peu. Le climat compte à peine. Combiné avec la mauvaise qualité de la pierre, il peut bien émousser les inscriptions, détruire la délicatesse des ornements; mais il faut des circonstances bien particulières pour qu'il mine une grande construction. La guerre n'atteint non plus que la surface. Désunir les blocs d'un édifice, jeter à bas les pierres du sommet, n'est pas le détruire au point de vue de l'antiquaire. Un architecte, par une étude de quelques heures, a bientôt réparé le tort causé par le plus farouche conquérant. Détruire un édifice, pour l'archéologie, c'est en faire disparaître les matériaux. Or des pierres de plusieurs mètres de long se font respecter. Jamais il ne s'est trouvé d'armée conquérante qui, au lendemain de la victoire, se soit donné de gaieté de cœur le plaisir de charrier ou de dépecer de tels blocs. Il en faut dire autant des Révolutions. Les révolutions ont rarement le temps de détruire les édifices ; on a durant ces mois de fièvre bien autre chose à faire. Les destructions qu'on met sur le compte de la révolution française en particulier ont eu lieu sous l'Empire, ou même sous la Restauration, quand l'industrie et la prospérité publique commencèrent à renaître. Une seule cause, à vrai dire, détruit les monuments anciens : c'est le mouvement qui, après la ruine d'une civilisation, développe sur le même sol une autre civilisation exigeant de nouvelles constructions. Les pays où l'antiquité s'est le mieux conservée, par exemple le Hauran, la Pérée, Palmyre, la région de Lambèse, en Algérie, sont les pays occupés par dcj tribus qui vivent sous la tente, en d'autres termes ceux oii, depuis la ruine de la civilisation antique, on n'a point bâti. Ce qui a fait dis-
paraître taiil de belles églises romanes ou gothiques, c est l'usine qui, dans les premières années de ce siècle, s'est établie dans le voisinage. Ce qui, à l'heure présente, fait abattre dans les villes de province tant de beaux remparts antiques, c'est le conseil municipal, qui veut ce qu'on appelle dans le jargon moderne « un boulevard ». En ce qui concerne l'Egypte, l'activité extraordinaire qui s'y est développée depuis Méhémet-Ali a plus détruit de monuments en un quart de siècle que les Perses, les Grecs, les Romains, les chrétiens, les musulmans réunis. Les sucreries, les usines à vapeur, les palais ont dévoré plus de dix temples. Un ingénieur conseilla la destruction de la grande pyramide à Méhémet-Ali. Cela est triste à dire; mais celle gigantesque construction, le miracle de la force humaine en ce monde, est plus sérieusement menacée qu'elle ne l'a jamais été. Qu'un moment l'Europe savante cesse de peser de son autorité morale pour la garde de tels trésors , et cette masse de belles pierres taillées sera exploitée comme une carrière pour la construction de digues, de ponts, de barrages! L'œuvre de Chéops court aujourd'hui les plus grands dangers qu'elle ait traversés depuis six mille ans.
Pour moi, j'estime au nombre de mes grandes jouissances d'avoir contemplé ce monde étrange, peu attrayant, si l'on veut, mais saisissant au plus haut degré, et d'avoir eu pour guide, en ce voyage chez les plus vieux d'entre les morts, celui qui a ouvert l'accès de leurs tombeaux.