U DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES
îschia, 20 septembre 1875.
Cher monsieur.
Vous m'avez demandé de vous dire quelque chose du congrès de Palerme, où nous avons trouvé tant de sympathie, et du voyage de Sicile qui a suivi. Dans le séjour tranquille d'Ischia, et à la distance de quelques jours, ce rapide voyage nous apparaît commû un songe. Tant de monuments, tant de souvenirs, tant de vie, tant de passion se sont déroulés devant nous, que par moments nous croyons rêver d'un autre monde. En vingt jours, nous avons fait ce qui, dans d'autres conditions, eût exigé des mois. Nous l'avons fait surtout en renonçant au sommeil. Maintenant que nous avons reposé paisibkinenî,
nous craignons, en rappelant ces images d'une course féerique, d'être dupes d'une illusion.
La lettre de mon confrère et ami M. Amari, qui m'invitait au congrès de Paîerme, me surprit juste au moment où je pensais. revoir ces mers méridionales, que je me figure toujours comme des sources de jeunesse et de vie. Ce mauvais été s'était montré pour moi plein de traîtrises. Il m'avait rendu des douleurs que je croyais endormies ; pour la première fois je pensais à la vieillesse, je me plaignais qu'elle fût prématurée, tout en reconnaissant que, mon œuvre essentielle étant à peu près achevée, je devais me mettre au nombre des privilégiés du sort. Comme protestation contre une infirmité précoce, je songeais à un grand voyage, le dernier sans doute.
Extremum hune, Ârethusa, mihi concède laborem,
disais-je, et voici qu'Aréthuse elle-même venait m'inviter à visiter son beau rivage. J'acceptai, et, le 24 août, je m'embarquai à Gênes pour Palerme avec deux jeunes amis, M. Gaston Paris et le marquis Joseph de Laborde, dont les fraîches sensations me rappelaient celles que j'éprouvai il y a vingt-six ans en touchant pour la première fois la terre d'Italie.
La vue de la Sicile, à la hauteur de Palerme, nous frappa d'admiration. Ce n'est ni la Syrie ni la Grèce; c'est plutôt l'Afrique, quelque chose de torride et de gigantesque, donnant l'idée de l'indomptable et de Tinaccessible. Quand on entre dans la baie, la scène change.
Bornée à ses deux extrémités, d'un côté par le mont Pellegiûno, de Vautre par le mont Catalfano, comme la baie de Naples Test par Ischia et Caprée, la baie de Palerme le cède à celte dernière pour la grandeur et la variété ; mais elle a une simplicité de lignes qui charme. A droite et à gauche,' deux redoutables masses arides, terminant une sorte de ligne d*or, formée par des constructions éblouissantes ; — derrière la ville, une précinction de verdure et de végétation tout égyptienne; — à l'horizon, les plus arides sommets que j'aie vus depuis TAntiliban, voilà Palerme. La ceinture de jardins doit sa vie à de nombreuses sources qui' sortent du pied de la montagne. Des hauteurs de Montréal, on dirait la Ghouta de Damas ; seulement, les ruisseaux étant cachés sous les arbres, rien ne rappelle ces innombrables petits Ulets d'argent qui sillonnent la plaine de Damas et qui, vus de la coupole de Tamerlan, font un effet qu'on n'oublie pas. Ce qui caractérise Palerme, c'est la gaieté et la vie. Les rues, avec leurs balcons avancés et les saillies que forment les accessoires des fenêtres, sont d'un effet très-agréable. Le soir, vers huit ou neuf heures, le mouvement des grandes voies est plein de caractère. Une population éveillée, attentive, curieuse, connaissant ses étrangers par leur nom au bout d'un jour ou deux, s'y presse, et, grâce à une profusion d'éclairage^ stationne à certains endroits comme en un salon. Dans les constructions modernes, le mauvais goût espagnol a laissé trop souvent son empreint^; mais les restes de l'art arabe et siculo-normand émergent à îhaque pas comme de véritables bijoux semés au milieu de ce mauvais goût. La cathédrale, certaines parties du palais royal, les palais Chiararaonti et Sclafani, la Catena,
la Martorana, Saint-Jean-des-Ermites, la Couba, la Ziza» sont des ouvrages qui ne ressemblent à rien de ce que Ton voit ailleurs.
Palerme en effet, en y joignant Montréal, Cefalù et, si Ton veut, Messine, bien que l'ancien caractère des monuments de cette dernière ville soit un peu effacé, forme un chapitre à part dans l'histoire de Fart. Une combinaison sans exemple hors de la Sicile s'est produite ici. Les Arabes, durant leur domination prospère dans la partie occidentale de l'Ile, y avaient introduit leur charmante manière de bâtir; dans l'est cependant, la domination byzantine continuait. Quand les chefs normands firent la conquête de l'île, la population arabe continua ses habitudes, ses pratiques, ses arts. Quand les Roger et les Guillaume voulurent se bâtir des palais, des maisons de plaisance, des chapelles, des abbayes, ils eurent recours aux architectes et aux maçons arabes, qui, naturellement, leur firent ce qu'ils savaient faire. Les décorateurs byzantins brochèrent sur le tout. Enfin le clergé normand semble avoir exercé une influence décisive. Les conquérants normands n'avaient pas de maçons avec eux, mais ils avaient des clercs. Ceux-ci voulaient des églises conformes au style qu'ils connaissaient et imposaient plus ou moins leur plan général. L'abbaye de Montréal, la cathédrale de Cefalù, c'est Saint-Étienne de Caen revêtu de mosaïques et traité dans le détail selon les habitudes arabes et byzantines. Ainsi, sous l'influence du grand, noble et conciliant esprit de cette dynastie, qui fut la maison vraiment nationale de la Sicile, se forma un art qui, à sa date (commencement du xn® siècle) fut le premier du monde. Comme nos rois capétiens, les rois nor-
mands de Sicile furent des personnages à demi ecclésiastiques, chefs puissants d'un clergé riche et dès lors patriote. Les images du roi normand couronné directement par Jésus-Christ ou le Père éternel sont prodiguées : sur le principal siège de chaque grande église, à droite du chœur, du côté de l'évangile, on lit en gros caractères : Sedes régis. La conquête normande eut ici son effet ordinaire, qui était de réunir, en vue d'un but commun et national, sous la main de vigoureux chefs, bientôt identifiés avec le peuple conquis, toutes les forces vives, tous les éléments du pays. En Sicile, ces éléments étaient prodigieusement divers. C'était, si j'osf le dire, une civilisation trilingue; les inscriptions, où Ton se plaisait à faire figurer Tun à côté de l'autre le grec, l'arabe et le latin *, étaient la plus parfaite image de ce monde- mêlé et pourtant plein de vie et d'originalité.
Certes la période souabe fut brillante au plus haut degré. Palerme fut» durant quelques années, la capitale de l'Europe, le centre des grandes affaires; mais la Sicile se trouva entraînée par les Hohenstaufen dans une querelle qui n'avait rien de national pour elle, la guerre de Tcmpire et de la papauté. Cette guerre du laïque et de TËgiise, ritalie sait la faire à sa manière ; mais sa manière n'est pas du tout la manière allemande. li'Allemagne procède par antipapes; l'Italie soutire l'orage au lieu de l'amonceler. Elle n*a que faire d'antipapes, puisque son pape à elle est toujours le pape de Rome, le pape véritable. Les maladresses des Hohenstaufen n'eurent d'autre résultat que d'amener cette triste domination ultramontaine de la
i. Oq y joignait même quelquefois l'iiébreu, à cause des juifs.
maison d'Anjou, aussi fâcheuse pour la France que pour la Sicile 0t la papauté, et qui nous fit jouer pour la première fois dans le monde le rôle toujours gauche de zouave pontifical.
Il ne faut jamais demander à l'art la raison des procédés qu'il emploie pour produire son impression. Le monde byzantin, le monde latin, le monde arabe, semblent trois éléments inconciliables. La Sicile a su les mélanger dans des monuments dont l'effet est charmant. La chapelle Palatine et ce que l'on appelle la chambre de Roger doivent compter entre les perles du monde. Je ne m'imaginais point pareille chose d'après ce que j'avais vu on Orient: une chapelle bâtie sur le plan d'une mosquée, avec un plafond décoré de pendentifs en forme de stalactites et orné d'inscriptions coufiques, voilà ce que les chrétiens d'Orient n'ont jamais osé; ils auraient horreur pour une église de motifs si purement musulmans. La coupole de la chapelle Palatine est une merveille de grâce et d'élégance de construction. C'est une petite mosquée d'Omar; comme dans cette dernière, les ordres grecs sont employés avec un certain sentiment de leur valeur primitive. Et pourtant tout cela a été bâti en 1132 par Roger IL — L'église Saint-Jean-des-Krmites, avec ses trois absides et ses cinq petites coupoles hémisphériques, paraît de même au premier coup d'œil une mosquée, et pourtant elle a été })âtie pour église; il ne peut exister aucun doute à cet égard.
Que dire de la Martorana, ce petit chef-d'œuvre d'église avec ses inscriptions arabes et grecques, si bizarrement devenue une chapelle de religieuses, lesquelles sans toucher beaucoup aux parties primitives, les ont appro-
priées à leurs usages au moyen d'additioDs du style le plus prétentieux assurément , mais le plus réjouissant? La question des restaurations se pose ici dans toute sa netteté. Faut-il supprimer ces petits joujoux de cuivre et de marbre polychrome, dont les pauvres recluses s'amusèrent; ces belles grilles dorées qui leur permettaient de satisfaire leur curiosité sans rompre leur clôture, et derrière lesquelles on croit voir se dessiner encore plus d'un joli visage voilé; cette tribune ou plutôt ce salon Pompadour où elles chantaient aux jours de fête ; ces petits guichets où les mosaïques primitives se mêlent aux enfantillages du rococo le plus effréné ? Pour moi, j'hésiterais à porter la main sur tout cela. Le baroque est expressif à sa manière. L'histoire, qu'est-elle, si ce n'est la plus ironique et la plus incongrue des associations d'idées? Tout a son prix comme souvenir. Un monument doit être accepté comme le passé nous le lègue ; il faut, autant que possible, Tempêcher de se détruire, voilà tout. On a bien dépassé cette mesure en France; sous prétexte de ramener les édifices à une prétendue unité d'époque qu'ils n'eurent jamais, on a détruit, réédifié, achevé, complété, et préparé ainsi les malédictions des archéologues de l'avenir, dont la tâche aura été rendue singulièrement difficile par ces indiscrètes retouches. On commet parfois la même faute en Italie. Sous prétexte de ramener les édifices à ce qu'ils furent on est en train de supprimer le xv!!** et le xvni® siècje. Assurc^mcnt ce furent des siècles de décadence pour l'art italien. Les méfaits qui s'y commirent sur les édifices du moyen âge ne peuvent être assez déplorés; mais le mal est fait. Si, en enlevant les bibelots de laMartorana, on pouvait
espérer retrouver des parties anciennes recouvertes, je serais bien d'avis qu'on les enlevât; mais la disparition de ces enfantillages ne nous rendra pas un atome de ce qui est perdu. Laissez donc ce petit monument tel qu'il est. Et puis le goût est si changeant! Qui peut se vanter de le fixer? Le xvii® siècle sabrait le moyen âge, sans se douter qu'un jour cet art barbare, incorrect, souvent sauvage, aurait son prix. On détruit maintenant le xvn^ siècle comme fade et sans caractère. Qui sait quel sera le goût de l'avenir, et si le xix® siècle ne sera pas traité de vandale à son tour? Il n'y a qu'une manière sûre pour n'être pas traité de vandale : c'est de ne rien détruire, c'est de laisser les monuments du passé tels qu'ils sont. L'Italie, avec ses contrastes éloquents ou bizarres, nous paraît si belle comme elle est, que nous ne voyons pas sans crainte porter la main sur une partie quelconque de ce décor merveilleux, même sur les parties mauvaises, même sur le rococo.
La Ziza et la Couba furent longtemps tenues pour des constructions de l'époque arabe. La similitude est parfaite, et on raconte qu'Abd-el-Kader, ayant visité ces charmants édifices, se prit à pleurer au souvenir des déchéances de sa race. Les inscriptions arabes, visibles encore, quoiques mutilées, et commençant par la Ibrjaule : « Au nom de Dieu, clément et miséricordieux, » n'étaientrelles par la meilleure des preuves? Le premier, M. Amari a lu ces inscriptions en entier, et que disentelles ? Que Guillaume P' et Guillaume II ont élevé ces châteaux pour leur habitation et leurs plaisirs. Ici donc encore les Arabes travaillèrent pour les Normands. Les architectes firent comme Edrisi, qui écrivit en arabe pour
Roger son fameux traité de géographie, comme les poètes qui faisaient des kasida arabes en l'honneur de leurs nouveaux maîtres.
A Montréal, à Cefalù, Tinfluence arabe est moins forte qu'à Palerme. L'abbaye de Montréal, la cathédrale de Cefalù, sont des églises romanes décorées à la byzantine. La mosaïque y flamboie dans toute sa splendeur. Qu'on se figure une de nos cathédrales historiée de bas en haut comme les pages d'une Bible resplendissante. L'exécution à Cefalù offre une perfection qu'on ne trouve pas ailleurs. A Montréal, quelques scènes bibliques, surtout celle de la création, sont représentées d'une façon entièrement neuve. Les portes de bronze de Montréal rappellent celles de Florence pour la grandeur et la naïveté ; elles sont de 1186. Dans le cloître^ chacun des chapiteaux sculptés voudrait une étude de plusieurs heures.
Ces merveilles de l'art sîculo-normand ayant leur centre à Palerme, nous pûmes les étudier à loisir, sans déseiler les travaux du congrès. La visite que nous fîmes aux belles fouilles dirigées par le prince de Scalea et M. Cavallari dans l'ancienne ville phénicienne de Solonte ne nous empêcha pas non plus de donner à ces intéressantes discussions l'attention qu'elles méritaient. Les congrès de scienziatiy établis vers 1840 par quelques savants
patriotes et libéraux, entre lesquels on doit nommer le prince de Canino, jouèrent autrefois un grand rôle dans l'œuvre de l'unité et de Tindépcndance de l'Italie. Le but en était alors, il faut bien le dire, plus politique que scientifique. II s'agissait de donner aux hommes éclairés des différentes parties de l'Italie la facilité de se voir et de s'entendre. L'œuvre nationale une fois accomplie, on eût pu tenir pour superflues des réunions qui avaient servi de prétexte, à une époque de suspicion, pour préparer cette œuvre. On ne le fit pas, et Ton eut raison. On conserva comme un souvenir ces assemblées périodiques, devenues désormais moins importantes en un sens, et dans un autre plus sincères. Le congrès de Palerme a été digne de son titre et des savants italiens qui s'y sont trouvés réunis. Un parlement scientifique, dont faisaient partie le père Secchi, M. Blaserna, M. Canizzaro, M. Palmieri, M. Amari, M. Fiorelli, M. Imbriani, H. Cônestabile, M. Raina, M. Salinas, M. Cusa, M. Pitre, ne pouvait manquer d'être fructueux. Le vénérable doyen de la philosophie italienne; M. Mamiani, présidait à tout avec sa haute tolérance, son esprit large et conciliant. La présence du prince Humbcrt et celle de M. Bonghi, ministre de Tûistructiou publique, contribuaient à une œuvre non moins utile que colle de la science, à une œuvre de bonne politique et de bonne administration.
Un des motifs, en effet, qui avaient porté à choisir Palerme pour siège du congrès national de la science italienne était une idée de concorde et d'apaisement. Depuis plusieurs années, la Sicile était froissée; elle se croyait délaissée du reste de l'Italie, prétendait ne pas avoir sa part dans la répartition des faveurs nationales. La loi
d'exception récemment votée semblait présenter la province à laquelle elle s'appliquait comme un pays barbare et en dehors du droit commun. Or, comme tous les insulaires, les Siciliens sont très-patriotes, et, comme tous les patriotes, ils sont susceptibles. Le regret d'être peu visités, la persuasion qu'on n'attribuait pas à la Sicile dans le présent et dans le passé la place qu'elle mérite, leur avaient inspiré quelque chose du sentiment de l'enfant qui se prétend dans la famille moins aimé que les autres* 11 ne fallait, pour faire tomber ces préventions parfois injustes, qu'un acte de courtoisie. Le contes et surtotit le voyage du prince Humbert guérirent toutes les meurtrissures. Ce mouvement, cet aliment à la curiosité, ces visites des principaux personnages de l'État, furent d'un efl'ek excellent. Les provinces voisines de Palerme voulurent avoir leur part ; on leur promit le ministre et les icteruta/t. Elles témoignèrent, par les sacrifices qu'elles s'imposèrent pour les recevoir, le prix qu'elles attachaient à une pareille faveur.
Tel qu'il nous fut donné de l'étudier dans ces circonstances avantageuses pour tout voir, le caractère sicilien se révéla à nous comme un fait singulièrement tranché et avec une rare puissance d'individualité. On a souvent dit que les insulaires forment, par le seul fait de leur situation géographique et indépendamment de la race» une catégorie dans Tespèce humaine. Cela est très-vrai. Ces frontières, les plus naturelles de toutes, inspirent un patriotisme intense, opposent nettement l'indigène au reste du monde, créent une histoire à part. En apparence, il n'y a pas de peuple plus mêlé que celui de Sicile. Anciens Sicanes, Grecs, I^héniciens et Cartiiaginois,
Romains, Byzantins, Arabes, Normands, Français, Allemands, Espagnols, Napolitains, tout est venu s'y confondre. Malgré cette diversité d'origine, l'unité du caractère national est parfaite; nulle part la fusion des races n'a été plus absolue. Quelques familles nobles ont seules le souvenir de leur provenance, et encore cette noblesse, tout entière d'origine normande, souabe ou espagnole, n'a-t-eile la prétention de représenter qu'une situation sociale supérieure et la grande propriété. Elle est profondément sicilienne et ne sépare en rien ses intérêts des destinées du pays.
Ce qui domine évidemment dans ce mélange de races, c'est l'élément arabe ou plutôt berber et l'élément grécobyzantin, le premier l'emportant dans l'ouest, le second dans l'est de l'Ile, En traversant les villages de la pointe occidentale, vers Alkamo, on se croit parfois en Barbarie. Les femmes vivent dans une demi-retraite; le sentiment de l'indépendance tourne facilement au banditisme. A Syracuse, au contraire, on est en Grèce. Les femmes vous accueillent d'un air souriant; on trouve plus d'humeur facile et de gaieté. Ces analyses sont difficiles et toujours sujettes à bien des réserves. Ce qui est clair, c'est le résultat d'ensemble. Un caractère ardent, passionné, généreux, libéral, plein de feu pour ce qui est noble et beau, un tempérament où le cœur surabonde et devance parfois la réflexion, voilà la nature sicilienne. La passion profonde de l'Arabe et le libéralisme grec s'y réunissent. En somme, si l'on veut voir la vie grecque se prolongeant encore de nos jours, c'est en Sicile, c'est dans la baie de Naples qu'il faut aller. La Grèce proprement dite a été trop dépeuplée ; il s'y est fait trop de substitutions de
races. Ici, au contraire, la verve, Télan primitif, ral)ondance facile ont survécu à toutes les aventures historiques et s'épanouissent encore sous nos yeUx.
Une aisance surprenante, parfois un peu de présomption, sont le fruit du haut sentiment que le 8ic;ilien a de sa noblesse. L'idée qu'il est inférieur à qui que ce soit ne lui vient jamais. Les mièvreries que nous appelons réserve et discrétion sont chez nous le reste d'une longue inégalité sociale. Le Grec non plus ne connaît pas de pareilles timidités. D'abord je fus surpris de ces lettres innombrables, de ces cosmogonies, de ces traités « de l'univers i>, « de la nature des choses i», de ces projets de réforme universelle, que je recevais chaque jour. Il est rare chez nous qu'un inconnu vienne vous dire : « Votre philosophie est la mienne, » ou bien : « Vous êtes du petit nombre de ceux qui sont arrivés au juste concept du créé. » Puis on se souvient qu'on est en Grèce, que les choses se passaient ainsi du lempsd'Empédocle, etque c'est par suite de cet éveil que l'humanité s'est engagée à la recherche des causes. La Sicile est peut-être le pays où le goût de la spéculation est le plus naturel. Si quelque chose peut encore nous donner l'idée d'un pays où, comme en Grèce, le goût du beau était le fait de tout un peuple, et où la différence de culture entre les classes inférieures et les autres classes n*e\istait qu'en degré, c'est la Sicile. Ce qui nous paraît naïf est simplement antique. La joie avec laquelle la visite du congrès était saluée dans les campagnes formait un spectacle qu'aucun pays de l'Europe n'eût offert. A Sélinonte, sur un rivage entièrement désert, des barques contenant des centaines de personnes accourues de dix lieues à la ronde
venaient au-devant de nous en criant : a Vive la science! » Cet enthousiasme nous rappelait les beaux vers où Empédocle raconte les triomphes enfantins de la science au milieu d'un peuple enivré de ses premiers miracles : « Amis qui] habitez Tacropole de la grande ville que baigne le blond Acragas, gens soucieux des bonnes choses, salut. Je suis pour vous un dieu ambrosien,non un mortel; je marche entouré de vos honneurs, couronné par vous de
bandelettes et de couronnes, etc. *. »
Au fond, ces braves gens, qui nous accueillaient au cri de vive la science, ne répétaient pas seulement un mot d'ordre. Ils savaient assez bien, quoique vaguement, ce qu'ils disaient. La a science » signifiait pour eux lu liberté de l'esprit, la protestation contre toute chaîne imposée au nom d'une autre autorité que la raison. 11 faut se rappeler que le fanatisme religieux n'a jamais été fort en Sicile. Les populations abandonnèrent l'islamisme et l'église grecque sans crise violente. L'inquisition fut en Sicile une institution espagnole, plus politique encore que religieuse. L'extrême éveil des esprits, une grande chaleur de prosélytisme, l'ardeur de travailler à l'œuvre du temps, sont les sentiments qui dominent, même dans une pai*tie du clergé. Cet enthousiasme, qui nous reportait de deux mille quatre cents ans en arrière, en pleine Grèce, quand les religions de TOrient n'avaient pas élevé contre la science la plus forte barrière qui lut jamais, aboutira-t-il à quelque chose de fécond ? Nous n'hésitons pas à le croire. Le grand nombre d'excellentes têtes que la Sicile a produites de nos jours permet de tout espérer pour