Diogène Laerte, 1. VllI, ch. n
Tavenir. La Sicile est une motte de terrain aurifère non encore lavée. Après avoir aimé la science* la jeunesse de Sicile voudra sérieusement la cultiver. Nul pays catholique, si Ton excepte la Hongrie, n'est plus près d'une réforme religieuse. Nul pays, la Hongrie et la Croatie toujours exceptées y n'a un clergé moins fanatique, plus fondu dans la population, plus dégagé des liens d'un parti étranger. La Sicile a pu un moment être une difficulté pour ritalie; elle deviendra un des plus beaux joyaux de sa couronne et une des principales sources de sa prospérité.
L'état révolutionnaire oii la Sicile a été pendant plus de cinquante ans a dissipé beaucoup de forces vives. Cet état, à plusieurs égards justifié, touche à son terme. Le détestable gouvernement que la Sicile a eu depuis le commencement de ce siècle ne pouvait provoquer que la révolution. Les divers mouvements qui se sont succédé ont été essentiellement nationaux, tous ont été faits avec l'appui de la noblesse. Che fanno i signori? était la première question que le peuple s'adressait. À l'heure qu'il est, deux vérités sont incontestables. Politiquement parlant , les Bourbons n'ont pas en Sicile un seul partisan sérieux. Il y a dans certaines parties de l'opinion publique une opposition vive, à peine y a-t-il une trace de parti radical. L'idée que la Sicile puisse former une république indépendante est le rêve de quelques esprits, mais ce n'est rien de plus qu'un rêve. Dans la pratique, toifs sont d*accord pour maintenir l'état de choses actuel, état imposé par la meilleure des raisons, une évidente nécessité.
On ne peut nier que le banditisme, ou plutôt un état d'insubordination locale, ait existé dans les provinces de rOuest et y ait produit des actes regrettables. Il ne faut
pas demander à des populations longtemps mal gouvernées Tordre et le respect de la loi, qui sont le résultai d'une longue habitude de paix et de régularité. La vendetta est au fond de la plupart de ces méfaits. Chez des populations ardentes, pour lesquelles la garantie de rÉtat a été nulle durant des siècles, la vengeance privée se présente comme une sorte de devoir. Nul ne doit se faire justice à soi-même : cela est facile à dire dans des sociétés où le gouvernement se charge très-réellement d'une mission de justice et de protection. Mais une telle abdication du droit de la défense personnelle eût paru une amère dérision avec les gouvernements que la Sicile a eus durant six cents ans. Une autre source d* actes regrettables est le sentiment plus lier que légal avec lequel le tenancier entend ses droits à Tégard du propriétaire: Les exigences de celui-ci vont souvent se briser contre une idée de la propriété qui a été celle du passé et n'est plus celle de notre temps. Le chef féodal n'était pas un propriétaire comme celui qui de nos jours achète une terre ; dans beaucoup de pays, ses vassaux étaient ses copropriétaires. Blessé dans une prétention instinctive, à laquelle sa fierté ne peut renoncer, le tenancier va jusqu'à l'assassinat sur le régisseur, et , à pariir de ce moment, devient un homme hors la loi. Un fait que nous avons pu observer, c'est que les grands propriétaires nobles qui traitent leurs fermiers selon les anciens usages peuvent traverser la Sicile sans rencontrer autre chose que la sympathie et le respect. Une autre génération se pliera mieux aux exigences nouvelles. Les chemins de fer surtout amèneront une transformation complète dans l'étal de la Sicile. Nul pays n'en a plus besoin, car c'est un
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pays fait surtout pour l'exportation. L'extraction du soufre produit des millions ; cette extraction se fait par des procédés singulièrement primitifs. De malheureux enfants, une lampe attachée au milieu du front, amènent la matière première par des escaliers ou plutôt des précipices de âOO ou 300 mètres ; des ânes transportent ensuite le soufre extrait de ces minéraux. Que de forces seraient épargnées par un treuil et quelques rails ! La richesse extrême de la côte orientale de Tîle, au pied de TEtna, C44te prospérité sans égale de Catane, d'Aci-Reale, de Messine, ne tient qu'à une seule cause, aux chemins de fer. Les réclamations de la Sicile sur ce point sont tout à fait fondées.
En somme y le Sicilien a de graves défauts et de précieuses qualités. Les défauts peuvent être atténués, et les qualités bien employées. Les défauts sont un amour-propre excessif, une certaine tendance à se contenter de généralités superficielles, un feu qui ne se gouverne point assez, trop peu d'horreur pour l'effusion du sang. Les qualités sont celles qui ne se remplacent pas, le cœur, l'enthousiasme, l'intelligence vive et prompte, l'instinct sur, l'ardeur sans bornes. On me dit que, dans ce qui touche à l'éducation miUtaire, le Sicilien apprend en cinq jours ce que 1 Italien d'autres provinces n'apprend qu'en un mois. Les chants et les croyances populaires recueillis par M. Pitre prouvent ce qu'il y a dans cette race d'esprit, de vie, de poésie. Nous autres, races du Nord, devons éviter de croire que nos solides qualités suffisent à l'œuvre du progrès, A nous seuls, nous n'aurions jamais fait la civilisation, il y faut le brillant, la désinvolture de ceux qui ne doutent de rien. Un étranger (non un Français)
que Y\xn de nos amis consultait .sur Tétat moral du pays et sur les réformes urgentes : a Des réformes ? dît-il. Une seule serait efTicace ; ce serait une inondation qui montât aussi haut que TËtna, de façon que la Sicile fût débarrassée des Siciliens. » Ce sévère critique n'ajoutait pas ce qu*il pensait sans doute, savoir : que la Sicile fût repeuplée par des gens de sa nation. Erreur; l'espèce humaine est un ensemble bien plus compliqué qu*on ne croit. Les dons les plus divers y sont nécessaires ; la race qui dit : a La civilisation, c'est mon œuvre ; Tesprit humain, c'est moi, » blasphème contre Thumanité.
M. Bonghi décida qu'après raclièvcment des travaux du congrès, la commission nationale des antiquités visiterait toutes les grandes ruines de la Sicile, pour se bien rendre compte des points où il importe le plus d'exécuter le travail des fouilles. Il voulut faire partie lui-môme de cette rapide expédition, et il y invita les savants étrangers venus au congrès. Les voyages de Montréal, de Solunto, de Cefalù, avaient pu être accomplis en une journée. Une course de dix jours fut savamment organisée pour nous montrer ensuite les grands monuments de l'antiauité qui assurent à la Sicile un rang archéologique presque égal à celui de la Grèce. Cette course a produit chez ceux qui l'ont faite une vive impression. L'infatigable activité du ministre ne laissait aucune place au repos ; pendant dix
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jours, nous ne sûmes guère ce que cest que le sommeil; mais le spectacle du passé et du présent était si étrange, que nous ne sentimes la fatigue que plus tard. Chose singulière, ma jambe raide et mon pied traînant ne se refusèrent pas une fois à leurs devoirs les plus pénibles. Le mal n'était pas guéri, il était oublié.
Nous dîmes adieu aux grands arceaux du château de Roger le mardi 7 septembre, à cinq heures du soir. Nous revîmes Montréal à la nuit tombante ; je saluai la belle abside du roi Guillaume II, et je pus serrer la main à ce beau chanoine qui, lors de notre première visite, voulut bien être mon guide^ mon exégète et mon soutien. La nuit nous prit gravissant les sommets qui forment le fond du bassin de Palerme. Nous entrions dans le bassin du golfe de Castellamare , dans les vallées qui produisent le délicieux vin de Zucco. Tous les villages étaient illuminés; la vue d'un représentant de ce gouvernement que les populations n'avaient connu jusque-là que de loin remplissait le pays de joie. Chaque fois le ministre devait descendre ; les scienziati étaient aussi fort demandés ; on les avait annoncés, les localités qui avaient voté des fonds pour la réception voulaient les avoir. Cet empressement était touchant et empreint d'une cordialité extrême. Partout on nous servait des rafraîchissements excellents et les vins du pays. Le patriotisme local s'en mêlait. A Partenico : a Trouvez-vous nos glaces meilleures que celles de Bor golto? » A Borgetto : « Notre vin, n'est-ce pas, vaut mieux que celui de Zucco? — Oui, sans doute a, répondions-nous, et c'était vrai. Ces vins de Sicile sont des sirops exquis. Ils diffèrent de village à village, et le meilleur paraît celui qu'on a goûté le dernier.
9G MfiLÀNGES D'HISTOIRE.
Ce mot de village demande explication. L'analogue de ce que nous appellerions en France un gros bourg, un chef-lieu de canton, est en Sicile une ville de 10,000, 15,000, 18,000 âmes. L'absence de hameaux et de population éparse dans les campagnes explique cette singularité. Il n'y a pas de pays où il y ait autant de villes populeuses, et ces villes sont situées à deux ou trois lieues l'une de l'autre. Il est vrai qu'à certains égards ces grandes villes n'étaient dernièrement encore que des villages. Bagheria, à la porte de Palerme, a 13,000 habitants, et n'avait pas une école sous l'ancien gouvernement.
Nous devions coucher à Alkarao, ancien chef-lieu arabe, où les mœurs sont encore très-bien conservées. Le syndic, en véritable cheik, avait fait demander qu'on lui spécifiât bien les qualités des personnes qui devaient venir, pour que chacun fût traité selon son rang. Il était trois heures du matin quand nous arrivâmes. Ces campagnes sont très-fiévreuses. Plusieurs s'endormaient de fatigue au fond des voitures; mais les Siciliens ne le souffraient pas, prétendant que Ton courait ainsi un grand danger de prendre la lièvre. Les murs et les tours d'Âlkamo illuminés faisaient à deux et trois lieues dans la campagne un effet saisissant. La réception fut particulièrement chaleureuse. A quatre heures, nous délibérâmes. Se coucher pour se lever à six heures était peu sage. On remonta donc en voiture pour atteindre le plus tôt possible les ruines de Ségeste. Nous vîmes Taube se lever sur les bords du Crimissus, témoins de cette brillante campagne de Timoléon contre les Carthaginois où naquit la stratégie, bientôt poussée plus loin encore par les capitaines de Técole d'Alexandre. Vers sept heures, un temple
magnifique, que Ton eût dit intact, nous apparut à Thorizon, noyé dans les rayons du soleil. C'était Ségeste. Nous laissâmes les voitures sur les bords au Crimissus, et en une aemi-heure de cheval nous atteignîmes le temple, situé au pied de la ville antique qui, par son alliance avec les Romains, joua dans Thistoire de la Sicile un rôle si décisif.
Pour l'archéologue, le temple de Ségeste a des problèmes singuliers. Il semble n'avoir pas été achevé. Sans doute, la destruction de la ville par les Carthaginois, en 409 avant Jésus-Christ, aura suspendu Touvrage. Les cannelures des colonnes ne sont pas faites; les superfluités ne sont pas abattues ; la cella semble n'avoir jamais existé. Pour l'artiste, le temple de Ségeste est un des monuments qui ont le plus d'effet. La colonnade, l'architrave, les triglyphes, les métopes non sculptées sont tout à fait intacts. Les chapiteaux doriques ont une mollesse, une flexibilité de courbe qui n'ont pas été surpassées. La couleur et l'aspect spongieux de la pierre, la certitude que la main d'aucun restaurateur n'a ici passé entre l'antiquité et nous , font que l'on reste pensif durant des heures à lombre de ces colonnes. La ville antique a disparu, excepté le théâtre. Rome ne rendit à son alliée qu'une existence éphémère, et la fable d'une origine troyenne ne suffit pas pour la préserver de l'abandon.
Ségeste est un désert; mais Calatafimi et toutes les localités environnantes y étaient accourues pour voir le ministre et les scienziati. Sous une tente dressée avec goût, nous trouvâmes un déjeuner excellent. On but aux vieux héros de Ségeste, à la paix et à la concorde, qu'ils ne surent pas fonder; aux morts de 1860, qui, plus
heureux que leurs ancêtres, donnèrent sur ce champ de bataille la Sicile à l'Italie; et, vers une heure, sous un soleil ardent, nous remontâmes en voiture pour atteindre Trapani avant la fin du jour.
Nous contournâmes TÉryx (Monte San-Giulîano), que tant de fois dans mes voyages j'avais vu, en doublant vers Maritimo le cap Lilybée, se profiler à l'horizon. Il est plus beau encore du côté de la terre que du côté de la mer. Coupé à pic, il soutint dans la première guerre punique des sièges de deux années. Monter & TÉryx, voir les traces de ce célèbre sanctuaire de la Vénus Êrycine, que le marin phénicien voyait de vingt lieues à la ronde se dessiner comme le paradis où il aurait la récompense de ses peines, eût été mon rêve. Il fut impossible d*y songer ; les heures étaient comptées, et il faut un jour pour gravir le Monte San-Giuliano. M. Polizzi d'ailleurs, l'excellent bibliothécaire de Trapani, du pied de la montagne m'expliquait tout, pierre par pierre, me racontait ses recherches pour retrouver la célèbre inscription carthaginoise d'Éryx et me prouvait qu il ne faut pas espérer la revoir. Cette pierre curieuse a été vue au xvii* siècle par un nommé Cordici, qui a laissé une histoire manuscrite de Monte-San-Giuliano, laquelle se trouve à la bibliothèque communale de Palerme. Cordici en donna un dessin des plus grossiers, que Torremu^za reproduisit par à peu près, et que Gesenius reprit avec peu de soin dans Fouvrage de Torremuzza. Ainsi défaçonnée par trois intermédiaires, l'inscription était indéchiffrablt : il eût mieux valu ne pas s'en occuper, surtout â une époque où r interprétation des monuments phéniciens était à Fétat d'entance. Je ne sais quelle chimère a oorté Gesenius,
Ebrard, Meier, Blau. à y voir un morceau de littérature, une lamentation funèbre sur la mort d'une jeune fille. Toutes ces belles choses sont à biffer. Grâce à M. Polizzi, à M. Âmari, à M. Salinas, nous possédons maintenant des calques rigoureusement exacts et des photographiées de la copie de Cordici qui est à la bibliothèque de Palerme. En outre, une autre copie également autographe de l'ouvrage de Cordici a été découverte à Monte San- Giuliano. Avec ces secours, on peut apercevoir l'original mieux qu'on ne Tavait fait jusqu'ici, et, bien qu'on soit loin encore d'avoir lu tout l'ensemble, on en voit assez pour affirmer que l'inscription était votive et s'adressait à Rabbath Astoreth (Vénus Érycine), sous le vocable de a Prolongatrice de la vie »*.
Nous avions un besoin extrême de repos ; mais comment résister aux invitations de la municipalité de Trapani, qui nous convoquait à un banquet pour onze heures du soir? L'amabilité extrême de nos hôtes nous permettait du reste cette quiétude, ce demi-sommeil les yeux ouverts que nous devions pratiquer durant huit jours. Un splendide éclairage au gaz faisait de la salle une étuve, où tous les rhumatismes du monde eussent dû céder. Les brindisi se succédaient dans un état de demi-rêve que Tindulgence de nos voisins acceptait en souriant. Le lendemain à huit heures, nous avions visité la bibliothèque, le musée, et nous étions embarqués sur VArchimède^ belle frégate à vapeur où la courtoisie de M. le commandant Conti nous avait préparé la plus aimable des installations.
1. Ou K force de vie », Kebar hayyim. Comparez Oz hayyim dans Vinscriplion de Lapithos (Chypre).
Je revis Éryx de la mer, et je saluai à distance cette petite !le de Maritimo, qui me rappelait de vifs souvenirs. Lors de mon premier voyage d'Orient, je m'éveillai le second matin après le départ en face de cette petite île, rayonnante de soleil, parée de verdure par les pluies d'octobre. Cette fois je la trouvai aride, sans rosée. Un mois de différence est beaucoup en cette saison, mais quinze ans aussi sont beaucoup dans la vie. Peut-être Maritimo m'apparut ainsi
Quaod^ era in parte altr' uom da quel ch' 1* sono.
Des parties de moi sont mortes depuis; nous mourons, à vrai dire, par lambeaux.
Verrions-nous Sélinonte? Telle était la question que nous nous adressions depuis que la frégate avait doublé Marsala (le cap Lilybée). Sélinonte ne saurait guère être visité que par mer. Or celte côte, dénuée de port, offre à un grand navire des difficultés extrêmes. Obligé de se tenir à une demi-lieue du rivage, il ne peut lancer ses embarcations que si la mer est sûre; le moindre grain, le moindre caprice rend le retour des chaloupes impossible (nous avions failli en faire l'expérience à Cefalù). Le commandant ne nous laissa descendre qu'en nous avertissant que, si, pendant notre visite aux ruines, le vent s'élevait, il devait gagner Trapani et nous abandonner à notre sort. Le temps nous fut merveilleusement propice. Nous croyions aborder à un désert; des vingtaines de barques nous attendaient; un débarcadère, une route avaient été improvisés par les gens de Castelvetrano; des voitures nous avaient été préparées. Sûrement les ruines eussent gagné à être visitées dans la solitude ; mais ces
attentions, cette cordialité, ce sentiment naïf de gens qui se croyaient oubliés du inonde, maintenant fiers qu'un ministre et des hommes qu'ils supposent célèbres viennent visiter leur île, tout cela, dis-je, avait quelque chose qui nous allait au cœur. Le syndic de Castelvetrano nous le disait d'une manière touchante, quand parfois la foule nous étouffait : « Songez, messieurs, que ces gens ont fait trente milles pour vous voir, » La politesse et les égards avec lesquels les autorités traitaient jusqu'au moindre enfant nous frappèrent. Des glaces, des sorbets excellents, un vin de feu nous attendaient à chaque ruine. 11 n'en fallait pas moins pour nous soutenir. Un soleil terrible, une terre gercée par cinq mois torrides et que perçait seul un délicieux petit lis blanc double, un marais infect, autrefois desséché, dit-on, par Empédocle, mais qui, depuis la mort du grand ingénieur agrigentin, a repris tous ses droits à empester le pays, faisaient de cette journée la plus rude de toutes; mais quel sublime spectacle ! Sept temples, dont cinq énormes, sont là gisant sur le sol ; le diamètre des colonnes va à S'^jSS, et partout ces merveilleux chapiteaux doriques, la plus belle chose que l'homme ait jamais inventée ! Nulle part on ne saisit mieux qu'ici, pas à pas, les progrès de ces courbes divines arrivant à la perfection. Chaque essai, chaque tâtonnement est visible, et, chose plus extraordinaire que tout le reste ! quand les créateurs de cet art merveilleux eurent réalisé le parfait, ils n'y changèrent plus rien. Voilà le miracle que les Grecs seuls ont su faire : trouver l'idéal, et, une fois qu'on l'a trouvé, s'y tenir.
Âh! pourquoi ces demi-dieux crurent-ils qu'il était de leur devoir de s'entre-dé vorer? Les ruines de Sélinonte
font SOUS ce rapport rirapression la plus triste. Cette immense destruction» accomplie savamment et avec un dessein arrêté, fait sûrement maudire Cartha^e, qui amena sur ce monde délicat les sauvages mercenaires de l'Afrique; mais elle fait surtout détester ces divisions de ville à ville, ces guerres fratricides où s'est abîmée la civilisation grecque. La destruction de Sélinonte fut l'œuvre de Ségesle, et Ségeste, un an après, tombait à son tour. On comprend qu'après cela la paix romaine ait semblé un bienfait.
Ces ruines de Sélinonte sont dignes de la Grèce par la grandeur et la perfection du travail. La conmiission archéologique fut unanime pour demander au ministre que désormais le grand effort des fouilks siciliennes portât sur ce point. Déjà les recherches de M. Cavallari ont eu les plus heureux, résultats, en particulier autour de Tacropole. Là ont été trouvées ces métopes célèbres qui font maintenant l'ornement du musée de Palerme, monuments d'un style archaïque, encore asiatique, et qui expliquent peut-être la transition tant cherchée entre l'art de l'Orient et celui de la Grèce. Les autres métopes de Sélinonte nous montrent pas à pas les progrès de la sculpture. Comme au moyen âge, ces progrès n'allèrent pas tout à. fait de pair avec ceux de l'architecture. Celleci avait arrêté ses formes quand la sculpture hésitait encore. L'école dorique de Sicile se laissa devancer par l'école attique. Plusieurs de ces œuvres un peu gauches sont contemporaines du Parthénon. Un trait bien remarquable, c'est que les parties nues des figures de femmes y sont exécutées en marbre blanc, exactement comme, sur les vases peints, les mains, les pieds, les têtes des personnages féminins sont en blanc pâle. La polychromie, re-
couvrant le tout, pouvait dissimuler ce que ces rajustâmes de matières différentes ont pour nous de choquant. Dans la nuit du 9 au 10 septembre^ VArchimède nous porta de Sélinonte à Âgrigente. La ville de Girgenti, bâtie dans l'acropole de la vieille Agrigente, se trouvant assez éloignée de la mer, il s'est bâti au pied de la montage un petit port qui, depuis quelques années, a pris une extrême importance commerciale par Texpédilion du soufre ;-on l'appelle Porto Empedocle. ^ous y abordâmes sous un portique décoré des statues de Victor-Emmanuel et d'Ëmpédocle. Empédocle, en effet, est encore le demidieu d' Agrigente. Philosophe, savant, ingénieur, musicien, médecin, prophète, thaumaturge, il trouva encore avec cela le temps d'être démocrate, de donner une constitution à sa république, de fonder Tégalité civile, de refuser une couronne, d'abattre l'aristocratie de son temps. Ce dernier trait n'a pas peu contribué à sa moderne fortune. Le parti libéral de Girgenti vit à la lettre d'Ëmpédocle. Son image se voit è chaque pas; son nom est prodigué aux lieux publics à l'égal de celui de Garibaldi ; à peine y eut-il un discours où sa gloire ne fût rappelée. Cette gloire est en somme de bon aloi. Empédocle ne le cède à aucun de ces génies extraordinaires de la philosophie grecque anté-socratique, qui furent les vrais fondateurs de la science et de l'explication mécanique de l'univers. Les fragments authentiques que nous avons de lui nous le montrent soulevant tous les problèmes, approchant souvent des solutions qu'on devait trouver deux mille deux qents ans plus tard, côtoyant Newton, Darwin, Hegel. Il fit des expériences sur la clepsydre, reconnut la pesanteur de l'air, eut l'idée de Tatome chimique.
de la chaleur latente, soupçonna la fécondité de l'idée d'attraction, entrevit le perfectionnement successif des types animaux et le rôle du soleil. En biologie, il. ne fut pas moins sagace : il proclama le grand principe : Omnia eoc ovOf rappliqua à la botanique, eut quelques notion du sexe des plantes, vit très-bien que le mouvement de l'univers n'est qu'un réemploi d'éléments désagrégés, que rien ne se crée ni ne se perd. Il conçut même la chimie des corps organisés et se passa des dieux dans ses hypothèses. Lucrèce lui doit autant qu^Épicure. Par d'autres côtés, ce Newton paraît doublé d'un Cagliostro ; il ne marchait dans les rues d'Âgrigenle que grave et mélancolique, avec des sandales de bronze, une couronne d'or sur la tête, au milieu des jeunes gens qui Tacclamaient. Il se défendait faiblement quand on lui prêtait des miracles, même des résurrections, et qu'on l'adorait comme un dieu. Les Agrigentins modernes n'admettent pas ces reproches et ne veulent voir dans leur célèbre compatriote qu'un « savant tout occupé à moraliser le peuple, qu'un grand citoyen qui rendit à sa patrie ses droits politiques et donna l'exemple de l'abnégation en refusant l'autorité suprême » .
Sélinonte n'est plus qu'un cadavre de ville. Agrigente vit encore et compte près de 20,000 habitants. L'aspect de ce sommet couronné de maisons serrées, s'élevant sur les substru étions antiques et sur les flancs taillés du rocher, est grandiose, austère. Le manque d'eau^ l'aspect aride de la campagne, portent encore à la tristesse. La ville moderne, avec ses rues étroites, son air sombre, inaccessible et fermé, sa cathédrale étrange, tout espagnole, semble un reste d'un autre monde. A mi-côte s'étend la
ville antique avec ses sept ou huit temples, rangés pour Ja plupart le long de l'ancien mur, de façon que du port cette ligne d'édifices se profllait sur le ciel. Le temple dit des Géants était sûrement quelque chose d'unique ; il présente les plus grandes colonnes doriques que l'on connaisse. Diodore dit vrai à la lettre : un homme peut se tenir dans leurs cannelures ; l'abaque des chapiteaux renversés à terre produit une sorte de stupéfaction. Un seul des télamons qui portaient l'architrave est étendu sur le sol. L'effet de ce colosse, dont les pièces désarticulées semblent les ossements d'un squelette, est tout à fait saisissant. Les pieds sont joints et minces ; ces colosses n'ont jamais rien porté effectivement; ils étaient adossés à un mur ou à des pilastres. J*incline à croire qu'ils avaient l'air de soutenir un plafond à l'intérieur de la cella, ce qui expliquerait comment Diodore n'en parle pas. A l'extérieur, un tel décor eût trop frappé pour qu'on eût pu le passer sous silence. Le curieux sceau de Girgenti, au moyen âge, représentant Vaula gigantum S fournit des arguments pour et contre cette opinion. Ce qui me parait certain en tout cas, c'est que le temple des Géants se rapporla primitivement à un culte oriental. Girgenti offre bien d'autres tracer d'influence phénicienne dans son temple de Jupiter Atabyrius (du Tabor), de Jupiter Polieus (Melkarth), situé à l'intérieur de l'acropole, et dans les indices du culte de Moloch qui se laissent clairement entrevoir derrière les fables relatives au taureau de Phalaris. Ces géants, s'ils étaient à l'intérieur de