Signât Agrigentum mirabilis aula gigantum
Piccone, Memorie storiche agriçentine, p. 453. Le tepidarium do Pompéi présente une disposition analogue, sur une petite échelle.
i06 MELANGES D'HISTOIRE.
la cella, pouvaient jouer le rôle des colosses osiriens (Jftiis les avenues des tentples d'Egypte, et des séraphim dans le temple de Jérusalem.
Les autres temples d'Agrigente sont beauic sans doute ; mais, quand on. a vu Athènes, on est difficile. Le soin de l'exécution y est bien moindre que dans les édifices atliéin'ens. Une sorte de stuc revotait la colonne et dissimulait toutes les imperfections du travail. Des négligences, des à peu près, comme ceux qu'on remarque dans la plupart des temples égyptiens, se rencontrent à chaque pas. L'imprévoyance de l'architecte se trahit. Décidément, la perfection a été l'invention des Athéniens. Venant les derniers, ils ont innové en réalisant l'idée d'éditices bâtis a priori dans la carrière, d'édifices où chaque pierre est taillée d'avance pour la place qu'elle doit occuper. L'exécution des détails de l'Erechtheum par exemple est une merveille qui dégoûte de tout ce que l'on voit ensuite. Dans les temples d'Agrigente, l'enduit et la polychromie masquaient les défauts. Tout voyage, toute recherche, toute étude nouvelle est ainsi un hymne à Athènes. Athènes n'a rien créé de première main; mais en toute chose Athènes a introduit l'idéal. Et quel respect pour la Divinité ! Ck)mme on ne cherche pas à la tromper ! On a découvert dans un trou devant le Parthénon un tas de tambours de colonnes rebutés. Il faut y regarder de très-près pour apercevoir le défaut qui les a fait rejeter. Ce qu'on ne voit pas est aussi soigné que ce qui est visible. Rien de ces honteux décors vides, de ces apparences menteuses qui forment l'essence de nos édifices sacrés.
Cette rude journée nous avait épuisés, et le cordial
banquet que nous donnèrent les Agrigentins sur le champ môme des ruines n^avait fait que nous inspirer le désir du repos. Nous reçûmes avec joie la nouvelle que Thospilalité nous était préparée chez Gellias. Gellias tut un riche citoyen de l'ancienne Agrigente (v* siècle avant Jésus-Christ) qui avait fait bâtir un grand nombre d'hôtelleries, à chacune desquelles était attaché un portier qui invitait les étrangers à entrer pour recevoir une gratuite et splendide hospitalité. Son nom est devenu celui d'un hôtel où nous prîmes un fort doux repos, — doux mais court. A cinq heures du matin, une course rapide, exécutée partie en chemin de fer, partie en voiture, partie à cheval, nous mena au cœur de la Sicile, à Racalmuto, centre de Textraction du soufre, industrie qui prend de tels développements^ par suite des besoins de l'industrie moderne, que la province de Girgenti en deviendra l'un des pays les plus riches du monde. C'est l'Afrique que nous vîmes ce jour-là se dérouler devant nous en cette chaîne de collines brûlées par les fumées sulfureuses, sans arbres, sans verdure, sans eau. La gaieté sicilienne résiste à tout. Les réceptions de Grotte et de Racalmuto furent de toutes peut-être les plus originales, les plus empreintes de curiosité aimable. Je n'oublierai jamais la banda musicale de Grotte. Elle s'obstinait à résoudre un problème que j'aurais cru insoluble, à suivre le ministre après son départ en jouant à perte d'haleine. Je vois encore un ophicléide passant à travers les roues des voitures sans omettre une seule note. Le chef de la troupe, jouant de la clarinette avec une volubilité sans nom, courait d'une course effrénée, se servant de son instrument comme d'un bâton indicateur pour montrer le che-
min à ses compagnons. Le Sicilien ne se soucie pas de savoir si on le regarde; il agit pour sa satisfaction propre. L'idée de se surveiller pour éviter un prétendu ridicuJe ne vient qu'à des gens qui ne sont pas sûrs de leur noblesse historique, et qui n'ont pas toujours conscience d'obéir à un entraînement élevé. -
En une nuit et une matinée, VArchimède nous eut portés à Syracuse. La ville actuelle n'occupe plus que l'Ile d'Ortygie, la plus petite des parties de l'ancienne cité. Achradine, Néapolis, Tyché, les Épipoles sont occupés par des champs ou des jardins. Tout cela faisait une enceinte qui égalait presque celle de Paris avant les fortifications. Au premier coup d'œil, on dirait que les monuments antiques de Syracuse ont disparu ; une étude attentive révèle bientôt tout un monde. Quel temple savamment restauré vaut cette cathédrale bâtie dans un temple dorique des plus nobles proportions? La transformation s'est faite d'une manière étrange. La cella a été supprimée, les colonnades ont été embloquées dans un mur qui embrasse les fûts, les chapiteaux, l'architrave, visibles encore, quoiqu'en partie noyés dans le moellon. Je ne connais pas d'autre exemple de ce genre d'appropriation chrétienne. Souvent la cella a été transformée en église, comme cela eut lieu au Parthénon. A Aphrodisias en Carie, on a bâti deux murs extérieurs au péristyle, si bien que les colonnades devinrent intérieures, et dessinèrent trois nefs comme à Sainte-Marie- Majeure. Ici, le mur a été fait sur la colonnade ellemême. L'architrave est conservée; à certains endroits» les triglyphes font créneau sur l'architrave. J*ai vu peu d'effets d'un pittoresque aussi complet. Cette fois encore.
je me trouvai en désaccord avec de zélés archéologues, dontradmiration pour l'antiquité est parfaitement éclairée, mais peut-être un peu exclusive. Faire voter des fonds pour bâtir à Tévêque une nouvelle cathédrale et dégager le temple antique était le vœu que j'entendais former autour de moi. Je ne pus le partager entièrement. Le temple se voit bien tel qu'il est, et le vide même de la cathédrale avec ses trois nefs fait ressortir la grandeur de l'édifice antique.
Les fouilles de M. Cavallari ont été, à Syracuse, comme ailleurs, fructueuses et bien dirigées. Un temple des plus anciens, avec une belle inscription archaïque, est sorti de ces déblaiements, qui mériteraient d'être continués. Le théâtre, l'amphithéâtre, le nymphaeum, la voie des tombeaux, les fortifications de i'Ëpipole, élevées par Denys le Tyran, et surtout ces latomies grandioses, qui jouent un si grand rôle dans l'histoire de Syracuse, font la plus vive impression. Rien ne peut rendre l'effet de ces carrières à ciel ouvert, d'une profondeur énorme, au fond desquelles s'étalent, à l'abri des masses taillées par la scie antique, de frais et luxuriants jardins de figuiers et d'orangers. La nature inégalement friable des couches de calcaire a produit dans les parois les jeux les plus bizarres ; une belle végétation de lierre et de rinceaux pendants forme devant chaque échancrure de rocher des rideaux transparents de verdure. Un déjeuner avait été préparé dans une de ces salles à demi hypogées ; un écran de citronniers et de grenadiers rejoignant les guirlandes naturelles que formucnl les plantes grimpantes produisait un délicieux demi-jour. A une hauteur immense au-dessus de nos
têtes, et comme suspendus aux parapets de tours démesurées, se dessinaient quelques spectateurs mêlés aux arbres suspendus sur l'abîme. Une musique excellente faisait retentir ces longs couloirs de l'hymne royal de Savoie ; mais nous avions peine à ne pas entendre, à travers ces sons harmonieux, les gémissements qui remplirent autrefois ces cavités aujourd'hui si fiantes, et particulièrement le désespoir des sept mille Athéniens qui y périrent de faim et de misère après la folle expédition de 413.
Les catacombes et une vieille crypte ornée de peintures ont de l'intérêt pour l'archéologie chrétienne; le musée, outre une Vénus bien connue, a quelques fragments grecs qu'on dirait provenir du Parthénon ; mais la perle antique de Syracuse, c'est encore TAnapus. Seul à peu près entre les fleuves de Sicile, l'Anapus a toute Tannée un volume d'eau supérieur à celui d'un ruisseau. La beauté plantureuse de la campagne de Syracuse vient des eaux de ce petit fleuve, dérivées de la montagne et amenées par des aqueducs anciens sur les hauteurs des Épipoles. La vallée, malgré toutes ces saignées, conserve encore une masse d'eau assez sérieuse, laquelle, à deux kilo* mètres environ de la mer, est triplée ou quadruplée par une énorme source, la fontaine Cyanée, qui naît dans la basse vallée d'un gouffre analogue à celui du Loiret, et envoie ses eaux à l'Anapus après un cours d'environ une lieue et demie. Elle est tout ce temps navigabh pour de fortes barques. Cette petite navigation, ave^; ses effets tour à tour gais et mélancoliques, est une des choses les plus ravissantes qui se puissent voir. Peu de choses m'ont fait autant de plaisir. On prend une barque au quai de
VINGT JOURS EN SICILE. ill
Syracuse ; on traverse ce beau port, Tun des plus grands, des plus profonds, des plus sûrs du monde ; on franchit non sans peine une barre à l'embouchure du fleuve et Ton entre dans une belle eau limpide, profonde, rapide, bientôt après dans une petite forêt de roseaux immenses et de papyrus. Le papyrus ne croit en Europe que dans la vallée de l'Anapus. En Egypte, il devient rare. Si cette plante, qui û rendu de si grands services à l'esprit humain et qui mérite une place si capitale dans l'histoire de la civilisation, pouvait un jour être en danger de disparaître», je voudrais que les nations civilisées, à frais communs, lui assurassent une pension alimentaire dans la vallée de TAnapus. Ces masses touffues de tiges vertes, flexibles, de quinze à dix-huit pieds de haut, couronnées par un élégant épanouissement de fils légers terminés en éventail, forment de petites lies impénétrables dans Teau pure de Cyanée. La végétation aquatique qui s'établit dans ces canaux rarement troublés est d'une fraîcheur exquist\ Ce sont de vraies prairies flottantes qui couvrent la surface du ruisseau et ondulent sous le mouvement de la rame, comme Tenu elle-même. De belles feuilles vertes en forme de conques tournées vers le soleil étalent tout le luxe voluptueux d'une végétation hâtive. D'innombrables petites grenouilles sautent sur ces surfaces vertes : nous nous prîmes à envier leur bonheur : il est vrai qu'il y a l'hydre des ruisseaux qui les mange; mais elles n'y pensent pas, et peut-être beaucoup meurent de vieillesse, a de leur belle mort », comme on dit bien improprement.
Le gouffre même de Cyanée est un miracle de limpidité. On voit à des profondeurs infiuies le trou d'où elle émerge et les innombrables poissons qui poursuivent
dans rabtme leur heureuse vie d'éternel mouTement. Cyanée, comme Aréthuse, fut une nymphe chaste. Elle mourut de chagrin de n'avoir pu empêcher Pluton d'enlever Proserpine, et fut changée ea fontaine à force de pleurer ; mais, plus heureuse qu'Arétlmse (celle-ci a di^ paru * ; le bassin qu*on montre aujourd'hui dans Ortygie provient d'un aqueduc), Cyanée a été immortelle. Hélas! elle est toujours sévère pour ceux qui l'approchent. Rester une heure de trop sur ses bords à certaines heures, c'est s'exposer à la fièvre. Le coucher du soleil y est comme un coup de théâtre. Un froid subit vous pénètre; chaque mouvement de Tair semble apporter un frisson ; les fleurs et les feuilles se ferment ; le petit monde qui s'ébattait sur les prairies flottantes se retire dans les profondeurs; un autre, invisible jusque-là, apparaît dans les airs. Cette fraîcheur semble délicieuse; prenez garde, la nature est traîtresse ; elle n'est jamais plus caressante que quand elle tue.
Une scène charmante nous transporta aux jours des mv^es sicélideSf à ces jours où la musique et la poésie pastorale sortirent de la bonne humeur des pâtres siciliens. Un son de flûte venait à nous à travers les roseaux et les papyrus. Le son se rapprochant peu à peu, nous nous trouvâmes bientôt en face d'un paysan étendu dans les herbes, au bord même du ruisseau, et jouant d'inspiration. Il y avait des heures qu'il était là; le passage de nos barques ne lui fit ni lever la tête, ni interrompre son jeu un seul instant. Il chantait à Cyanée, à une nature
1. Ceci est énergiquement nié par les Syracusains modernes, qui prétendent que l'Aréthuse actueUe est bien une source provenant des montagnes voisines.
VINGT JOnaS EN SICILE. 113
Tcrte et fratche, sous un beau ciel. C'était la vive image de Tinvention de la flûte. Ce bon Sicilien la créait pour son compte, au nom du besoin instinctif qu'a l'homme de répondre par des sons joyeux à l'harmonie de la nature el à son sourire bienveillant.
Syracuse est la tète d'une ligne de chemin de fer, et désormais le voyage n'offrait plus aucune difficulté. Catane, grande ville, presque toute neuve, active, pleine d'avenir, Aci-Reale, à quelques lieues de là, étonnent par leur richesse et leur prospérité. Ce qu'on admire, c'est l'Etna, ses belles formes, son éternel panache, les riches cultures qui, jusqu'à une certaine hauteur, couvrent ses flancs. Comme le Vésuve, l'Etna n'appartient pas à une chaîne de montagnes , c'est un soulèvement isolé; cela donne à ses lignes une souplesse que n'ont jamais les pics étouffés par la chaîne dont ils font partie. Heu* reux ceux qui peuvent monter à ce sommet ! Je dis adieu, non sans envie, à mes deux jeunes amis, qui nous quittèrent pour entreprendre la rude expédition, l'eus ma revanche la nuit suivante. Vers minuit, en allant de Gatane à Aci-Reale, nous trouvâmes Aci-Castello tout illuminé; le vieux château en. ruines de Roger de Loria resplendissait au milieu de la mer. Les gens du village avaient préparé des barques et nous promenèrent au clair de lune autour des grands rochei*s que, selon les mythes divers, le cyclope aurait lancés sur Acis, sur Galatée, sur Ulysse. De nuit, rien de plus romantique que ces masses basaltiques en forme d'aiguilles, au pied desquelles se soulevait en silence une mer sombre, pleine de terreurs. Le théâtre de Taormina mérite sa réputation par sa grandeur, son beau style, sa situation unique, la per-
iià :: -LANGES D'HISTOIRE.
spective dont on jouit à travers les brèches du grand mur de la scène, et aussi par ses terribles souvenirs. Là furent égorgés, dans la première guerre servile, des milliers d'esclaves révoltés. C'est bien le premier théâtre du monde; celui d"Orange n'est que le second, bien que l'état de conservation qui nous étonne dans celui de Taormina soit dû en partie à des restaurations faites au xvm® siècle. La beauté de ces grandes cuves, quand elles étaient remplies par la foule, devait être quelque chose d'enivrant. Un orchestre placé sur le proscenium, et jouant piano, s'entendait bien sur les gradins les plus élevés; la voix humaine au contraire y parvenait indistincte. Je ne crois pas que de pareilles enceintes servissent habituellement aux exercices de littérature. Si les conférences ont une place dans l'archéologie sicilienne, je la trouverais bien plutôt & Syracuse, dans ce petit édifice où Ton a vu à tort des bains, et qui peut-être s'expliquerait mieux par une sorte de gvmnase littéraire.
La ville môme de Taormina, conservée sans rajeunissement depuis des siècles, et à vrai dire impossible à rajeunir à cause de son site escarpé, ne doit point être négligée. Il ne faut pas, comme on le fait souvent, s'en tenir au théâtre ; il faut pénétrer dans ces rues étroites et pittoresques, où rimprévu se rencontre à chaque pas. De superbes échappées sur la raer,des souvenirs d'histoires tragiques, de charmants détails d'architecture ogivale, vous retiendix)nt par un charme puissant. Le chemin de fer est au pied ; en une heure, vous serez à Messine, c'est-àdire au seuil de la Sicile, au croisement de toutes les grandes voies de la Méditerranée.
La ville éclairée de Messine et son active université ne
restèrent pas en arrière des manifestations libérales qui nous avalent partout accueillis. Je connaissais Messine par les escales que j'y avais faites en allant en Orient. Déjà, comme disent les Persans, • le corbeau de la séparation croassait au-dessus de nos têtes ». Le jeudi 16 septembre^ nous serrions une dernière fois la main de tant d'hommes distingués avec lesquels nous avions contracté de si agréables habitudes de société. A quatre heures, nous étions dans le détroit, au milieu de ces petits tournants, créés par les courants contraires, qui produisirent dans l'antiquité les fables de Gharybde et de Scylla. 11 n'en faut pas trop rire : Scylla et Gharybde ne font plus de victimes; mais elles sont pourtant assez fortes pour faire dévier sensiblement un grand bateau à vapeur qui les traverse. Nous avions perdu de vue TElna, et nous approchions de Stromboli, qui paraissait dans un moment d'assez forte activité. Le lendemain, nous nous réveillâmes entre Capri et le cap de Sorrente. Les plans intérieurs de cette baie merveilleuse se déroulaient successivement. Le Vésuve nous parut plus beau encore que l'Etna ; à l'horizon était Ischia, le terme de notre voyage, le but cherciié par nous, comme Ithaque le fut par Ulysse, à travers d'assez forts détours. Dans le port même, sans descendre à terre, nous passâmes à bord du petit bateau qui mène de Naples à Procida et à Ischia. Chiaia, Pausilippe, la Mergellina, Nisida, Pouzzoles, Baïa, le cap Misène, se déroulèrent devant nous en trois heures, dont nous eussions voulu retenir ie cours.
Ischia, où je venais chercher un équivalent de Vichy et de Carlsbad, sous un ciel plus beau, est un petit paradis terrestre. Nous y avons trouvé un parfait repos, un doux
climat, une solitude absolue et un ami, M. Hébert, habitué depuis longtemps à venir chercher à Ischia la santé et les inspirations du genre de celles qu* il aime. Ischia est un ancien volcan, TÉpomée, autrefois rival du Vésuve, et qui, il y a cinq cents ans, bouillonnait encore. La variété, l'imprévu des petits paysages formés par les déchirures des flancs de la montagne ne peuvent se décrire. Les constructions, massives, irrégulières, semblent faites exprès pour le plaisir des peintres. Je ne peux expliquer que par une occupation arabe l'usage de la coupole hémisphérique et des habitudes de bâtir qui rappellent tout à fait rOrient. Rien de changé dans les vieilles mœurs. De tous côtés, les chants de la vendange ; hier, illuminalion splendide de toute l*île pour la fête de je ne sais pas bien quelle madone. La petite ville de Forio, avec ses églises peintes et ses torri de' Saraceni, nous a enchantés. J'y ai trouvé un vrai capucin, qui met encore saint François sur le même pied que Jésus-Christ. Hébert lui ayant demandé pourquoi des deux bras stigmatisés qui décorent toutes les églises franciscaines, l'un est vêtu, l'autre nu* : « L'un est le bras de Jésus-Christ, l'autre celui de saint Frarïçois, nous répond-il, perché erano fratelli. » Il a raison. François d'Assise est l'homme qui a le plus ressemblé à Jésus, et c'est à la grande apparition du xiii* siècle qu'il tant demander des analogies pour expliquer les origines du christianisme. Nous demeurons à mi-côte de la colline de Casamicciola^ en face de Gaëte et de TerraccinC; dans une maison perdue parmi les vignes, au milieu d'un labyrinthe de terrasses superposées et de petits sentiers, qui n'ont pas Tallreuse banalité des granls chemins. Rien de cet apprêté, si fatigant en Suisse; pas
un indigène ne s'aperçoit que tout cela est exquis. La petite |
Orsolina, dont Hébert fait une image excellente, ne sait
pas ce que c'est que poser. C'est le Liban, avec plus de
charme encore. Il nous sera bon d'être ici ; le repos est !
doux quand on la bieii acheté. i
LA découveute de ninive*.
Entre tant de découvertes inattendues dont rarchéologie s'est enrichie de nos jours, la plus surprenante est, sans contn dit, l'apparition d'une civilisation entière, que Ton pouvait croire anéantie jusque dans ses derniers vestiges, et qui sort aujourd'hui de terre avec ses arts, ses inscriptions, ses palais. Ninive, si profondément effacée du sol que Xénophon traversa le champ de ses ruines
1. Discoveries in the ruins of Nineveh and Bàbylon; with travels in Armenia, Kurdistan and the désert : heing the rcsult of a second expédition, by Austen Layard. LondoD, 1853.
A second séries of the monuments of Nineveh^ illustrating Mr. LayaréPs second eîjcpedition io Assyria, from drawings made on the spot. LondoD, 1853.
sans s'en apercevoir; Ninive, que Lucien, né à quelques lieues de là, mettait au rang des villes dont il ne reste plus de traces et dont le site même est inconnu, Ninive a reparu à la lumière, tandis que Babylone, sa rivale, dont l'existence et la splendeur se sont prolongées jusqu'à une époque bien plus rapprochée de nous; Babylone, dont les ruines n'ont jamais cessé d'être connues, visitées, décrites, n'est encore et ne sera sans doute pendant longtemps qu'un monceau de décombres. Un art CLssyrieriy vraiment digne de ce nom, est venu prendre place dans les grandes collections de Paris et de Londres; et, s'il fallait augurer des découvertes futures , soit par celles qu'ont fournies les dix dernières années, soit par celles que semblent promettre les innombrables tumulus de la Mésopotamie et du Kurdistan, on pourrait croire que le jour n'est pas éloigné où la Grèce sera dans nos musées écrasée par l'Orient; il est vrai qu'à défaut du nombre, il lui restera une maîtrise qui ne lui sera jamais contestée^ celle de la beauté.
Les deux publications de M. Layard, que nous annonçons aujourd'hui, sont bien propres à faire comprendre l'importance toujours croissante de cette branche de l'archéologie. On se rappelle que c'est à M. Layard qu'appartient, avec M. Botta, la gloire d'avoir ouvert à la science ce champ nouveau. Attaché à l'ambassade d'Angleterre à Constantinople, M. Layard était de retour à son poste, après avoir passé en Angleterre une partie de l'année 1848, lorsque la publication de ses premières re-
1 . Nineveh and his remains, a Narrative of a flrst expédition to Nineveh (London 1849). — The monumenU of Nineveh firom drowingi mode on the spot (London 1849).
cherches^, faite en son absence , produisit une sensation inattendue et décida MM. les administrateurs du musée britannique à le prier de se charger d*un nouveau voyage dans le bassin du Tigre. Ce sont les résultats de cette seconde mission, entreprise dans des conditions plus favorables et sur un plan beaucoup plus vaste, qui viennent d'être livrés au public. Pour en faire sentir tout l'intérêt, il nous semble nécessaire de rappeler l'origine de ces explorations, souvent présentée d'une manière inexacte, et de montrer par quelle série d'inductions les deux habiles archéologues que nous venons de nommer furent amenés à ces découvertes, qui devaient causer dans l'opinion savante de l'Europe une si profonde émotion.
Le commencement de ces recherches remonte à Tannée 4842. A peine installé à Mossoui, en qualité de consul de France, le 2S mai de cette année, M. Botta ne songea qu'à profiter de sa position pour relever l'archéologie française de l'état de stérilité où elle était tombée depuis quelques années. Comme il arrive presque toujours dans la découverte de l'inconnu, on aborda le nouveau monde par un côté détourné, et on prit pour le principal ce qui devait ensuite devenir l'accessoire. Tous les indices se réunissaient pour faire chercher l'emplacement de Ninive en face de Mossoui, vers l'endroit où se trouve encore de nos jours le misérable village de Ninitva, ou Nounia. Le résident anglais, Rich, avait déjà signalé, en cet endroit, à l'attention des explorateurs deux monticules artificiels, l'un appelé JSebbi'Younotis , à cause d'un prétendu tombeau du prophète Jonas, et l'autre Koyounjik, d'où l'on tirait un grand nombre de briques couvertes de caractères cunéiformes et des dalles de gypse sculptées. Vers
122 MÉLAIÏGES D'HISTOIRE.
là se porta, en effet, tout d'abord, rattention de M. Botta. Maîâ l'archéologie a ses fortunes; ces premières fouilles n'amenèrent que peu de résultats. Aussi M. Botta s'en laissa-t-il facilement détourner par d'autres indications qui lui signalaient le village de Khorsabad, situé à six lieues au nord-est, comme une mine féconde de briques et de dalles sculptées. Là, en effet, les premiers coups de pioche mirent à découvert l'immense palais dont les débris, transportés depuis au Musée du Louvre, devaient jeter en Europe les bases du premier musée assyrien , et dont les dessins, dus à M. Flandin*, forment une des plus somptueuses publications exécutées dans notre siècle par ordre du Gouvernement.
En même temps que M. Botta , M. Layard, jeune et hardi voyageur anglais, était en quête de Ninive. Remontant le cours du Tigre, il remarqua, au confluent de ce fleuve et du Zab, un emplacement nommé Nimroud^y semé de monticules artificiels et couvert de fragments de briques et d'albâtre. Rien ne put dès lors lui ôter de l'esprit que ces monticules recelaient quelque ruine importante. Toutefois il ne réussit à faire partager à d'autres sa confiance que quand la découverte du palais de Khorsabad fut venue dissiper les doutes des plus incré-
1. Monument de Ninive, découvert et décrit par M. Botta, mesuré et dessiné par M. Flaiidin, ouvrage publié par ordre du Gouvernement. Paris, 1847-50. Cinq vol. in fol.
2. Il importe de faire observer que ce nom et tant d'autres qui rappellent en Orient dos particularités bibliques ne sauraient ofTrir aucune induction solide. La plupart de ces dénominations ne datent quo (les musulmans, qui cherchèrent, sans beaucoup de critique, comme on peut le croire, à retrouver, par des identifications arbitraires, la trace des lro:iilions rabbiniques et chrétiennes qu'ils avaient adoptées.
LA DÉCOUVERTl DE NINIVE, 123
dules. L'Angleterre alors se prit d'une louable émulation, et voulut racheter par le nombre et Timportance des décou- Tertes ce qui lui manquait sous le rapport de la priorité. Les fouilles de M. Layard à Nimroud révélèrent une acropole artificielle, avec deux palais, une immense tour pyramidale, et une foule de constructions accessoires, d*un caractère sensiblement distinct du monument de Khorsabad. Ainsi, au lieu d'une jNinive, on en avait deux, d'un style et d'un âge différents, séparées par une distance de douze ou treize lieues, Tune au nord, l'autre au sud de Mossoui. Restait, entre ces deux points extrêmes, l'emplacement de Koyounjik et Nebbi-Younous, situé en face même de Mossoui f et que tous les témoignages et toutes les inductions semblaient désigner comme le point central de l'arilique capitale de )* Assyrie. Nous avons vu comment les efforts de M. Botta s'étaient portés tout d'abord sur ce point, et comment le peu de succès de ses recherches l'avait engagé à porter ailleurs ses investigations. Dans un intervalle des fouilles de Nimroud, M. Layard vint examiner à son tour le terrain objet de tant de conjei;turcs : les deux antiquaires remuèrent le so! durant plusieurs mois , mais toujours sans rien découvrir d'important. Enfin, après avoir achevé ses fouilles de Nimroud, M. Layard, possédé d'une foi invincible dans les trésors cachés de Koyounjik, y revint encore, et conduisit les fouilles d'après certaines règles que lui avaient révélées ses expériences antérieures. Cette fois, de merveilleux résultats couronnèrent sa persévérance. Une troisième Ninive sortit de terre, avec ses palais fort analogues k ceux de Khorsabad, assez différents au contraire de ceux de Nimroud.
iU MÉLANGES D'HISTOIRE.
De ces trois grandes ruines, échelonnées du nord au sud, à des distances de six ou huit lieues, laquelle représente réellement l'ancienne Ninive? Appartiennent-elles à une même ville, ou à des villes distinctes, ou à des banlieues groupées autour d'un grand centre de population ? Même en admettant les récils les plus évidemment exagérés de l'antiquité sur l'étendue de Ninive, il est difficile d'admettre que trois points aussi distants aient jamais été renfermés dans une même enceinte. Les quatre cent quatre-vingts stades (vingt lieues) de Ctesias seraient trop peu pour la circonférence d'un aussi vaste diamètre, et, même en prenant dans le sens généralement reçu le passage si connu du livre de Jonas*, trois jours de marche auraient à peine suffi pour faire le tour d'une ville aussi démesurée. Xénophon «, qui décrit avec une admirable précision l'aspect des deux localités nommées maintenant Nimroud et
1. Et cette interprétation, il £BLut le dire, n*est rien moins que prouvée. Voici le passage en question .traduit littéralement de l'hébreu : <t Surrexit Jonas et incessit versus Niniven secundum verbum JovaB, et Ninive erat urbs magna valde itinere trium dierum. » (eh. III, V. 3.) On traduit d'ordinaire : <c Or Ninive était une ville extrêmement grande, de trois journées de chemin. » Les meilleurs exégètes s'accordent à couper autrement la phrase, au moyen d'une parenthèse très-conforme au génie de la langue hébraïque : « Jonas se leva et marcha vers Ninive, selon Tordre de Jéhova, (or, Ninive était une ville extrêmement grande; l'espace de trois journées de marche.» On a supposé également que les c cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur main droite de leur main gauche» (ch. IV, V. 11) désignent des enfants, ce qui porterait à un chiffre fabuleux la population totale. Rien de moins vraisemblable : cette expression désigne probablement la masse du peuple, qui, dans la pensée de l'auteur, n'était pas responsable des crimes de Ninive. En outre, ce u*est là sans doute qu'un nombre rond, par lequel on a voulu exprimer une grande multitude et non un chiffre bien déterminé.