‹ Mélanges d'histoire et de voyagesChapitre 22 sur 74 · Mitt, 1. I, C · texte numérisé non relu

Mitt, 1. I, C

but à lui-même : c'est le monimentum dans le sens radical du mot ; le fait de sa construction est par conséquent le côté essentiel qu'il importe de rappeler et de faire ressortir. Construit en dehors de toute vue d'utilité pratique, il n'est là que pour attester la force de celui qui Ta élevé et le nombre de captifs qu'il pouvait faire concourir à l'exécution de sa volonté. En général, ce qui frappe dans les curieuses représentations découvertes et reproduites par M. Layard , c'est la pauvreté des moyens dynamiques, mais aussi la manière ingénieuse et surtout Tensemble avec lequel ils sont mis en œuvre. Tout se réduit à l'application immédiate de la force brute, c'est-à-dire du bras des captifs ou des malfaiteurs, secondé seulement par l'emploi du levier et du rouleau. Des ingénieurs, munis d'instruments à signaufc et de porte-voix, dirigent l'opération ; un surveillant, par huit à dix hommes, procure un redoublement de force en faisant pleuvoir sur les malheureux placés sous ses ordres une grêle de coups. Le roi en personne, sur son char et entouré de sa garde, préside au travail. M. Layard a rapproché de ces singuliers bas-reliefs une représentation égyptienne qui rend bien sensible l'analogie de la mécanique des deux peuples : les Égyptiens cependant y paraissent supérieurs aux Assyriens. Le colosse est mieux assujetti et mieux protégé dans le trajet; aux rouleaux est substitué un plancher mobile, sur lequel on répand de Thuile. Enfin, ce qui peut n'être un avantage qu'aux yeux des philanthropes incoirigibles, tout se passe avec une dépense beaucoup moiudre de coups de bâton.

Les scènes guerrières sont de toutes les plus nom-

breuses, et, après celles que nous venons de décrire, les plus intéressantes. (Ihaque chambre d'un palais contient d'ordinaire l'histoire complète d'une campagne, depuis le départ du roi jusqu'à son retour triomphal. Sièges de villes, passages de rivières, guerres dans les marais du cours inférieur du Tigre et de l'Euphrate , moitié à gué, moitié sur des radeaux, rien n'y tnanque : on voit les longues files de captifs, Ifes tortures qui leur sont infligées, le scribe comptant le nombre des têtes coupées, le roi conduisant son char sur une route couverte de prisonniers étendus à terre, les chœurs de musique et de danse qui célèbrent son retour, l'entrée du roi dans son palais au milieu de piles de têtes entassées. Il est impossible d'imaginer un tableau plus frappant de cette colossale et terrible civilisation, qui semble n'avoir eu pour but que le déploiement de l'orgueil d'un seul homme. Il est remarquable que la religion occupe dans ces représentations assez peu de place : tout y est réel et historique ; on y trouve peu de traces de symbolisme et de mythologie. Le roi est Dieu; tout se rapporte à lui; le palais est le véritable et presque le seul temple. Un dieu-poisson, sans doute YOannès de Bérose ou le Dagon des Philistins, mérite seul de fixer l'attention. Une Ibule d'objets égyptiens et phéniciens, retrouvés parmi It-s décombres, prouvent les relations étendues que Ninive entretenait avec toutes les contrées de l'Orient. Ce qu'il y a peut-être de plus curieux en ce genre, ce sont les .sceaux en argile fine , découverts par M. Layard, dans une des salles du palais de Koyounjik, que le savant voyageur a cru pouvoir désigner à cause de cela du nom dç Salle des archives. Plusieurs de ces sceaux portent

des légendes égyptiennes ou phéniciennes, et, s'il faut en croire M. Layard, l'un d'eux aurait dû être appendu à un traité conclu entre Sennachérib et Sabaco l'Éthiopien, au vn*' siocle avant l'ère chrétienne.

Les limites de cet article ne nous permettent pas de suivre M. Layard dans les autres parties de son voyage. En dehors même de l'archéologie, qui forme le principal intérêt de son livre, les renseignements qu'on y trouve sur l'état actuel des pays que l'auteur a parcourus, sur les races diverses du bassin du Tigre et de TEuphrate, et, en particulier, les lezidis et les Curdes, sur l'état' des populations chrétiennes de l'Orient, particulièrement des Nestoriens, auraient suffi pour une exploration moins féconde en résultats. On s'étonnera peut-être que Babylone ne tienne, dans le livre de M. Layard, qu'une place secondaire ; mais longtemps encore l'archéologie babylonienne n'occupera qu'un rang fort inférieur à l'archéologie ninivite. Jusqu'à ce qu'on ait remué de fond ea comble les collines de briques qui couvrent l'emplacement de l'antique Babel (et ce gigantesque travail ne pourra s'accomplir qu'au prix de très-grands sacrifices pécuniaires), toutes les rechercfies entreprises sur le sol de cette ville fameuse n'amèneront, il est permis de le croire, que de maigres résultats. Les récentes découvertes de M. Place, à Mossoul, prouvent au contraire que les trésors de Ninive sont loin d'être épuisés ; et qu'il nous soit permis de dire à ce propos combien il serait regrettable de voir interrompues, ainsi qu'on l'avait annoncé, des recherches qui seules pourraient rendre à notre musée assyrien le rang que la priorité dp «i fondation semblait devoir lui assurer.

En somme , les deux dernières publications de M. Layard, jointes à celles qui avaient déjà rendu son nom célèbre dans l'Europe savante , assurent à leur auteur une des premières places parmi les explorateurs de rOrient assyrien. Séparant avec soin le rôle du philologue de celui de l'antiquaire et du voyageur, M. Layard a su se garder de l'illusion qui a égaré jusqu'ici presque tous ceux qui ont mis le pied sur ce terrain périlleux ; et, bien qu'il semble parfois accorder plus de confiance qu'elles n'en méritent peut-être aux interprétations que l'on a essayé de donner des inscriptions cunéiformes assyriennes, il n'a rien de cette assurance qui prétend arriver par la divination à ce qui ne saurait être le résultat que de la philologie la plus patiente et la plus spéciale. Souvent, pour l'interprétation des inscriptions égyptiennes, cunéiformes, hébraïques, M. Layard s'en réfère à l'opinion de quelques-uns de ses doctes compatriotes. Cette partie de l'ouvrage, dont il ne porte qu'à demi la responsabilité, est sans contredit la plus faible. Ainsi, comment peut-il rapporter à l'époque la plus ancienne du séjour des Hébreux à Babylone les inscriptions en caractère carré ou palmyrénien qu'il y a trouvées, quand il est évident, par les idées magiques et cabalistiques qui s'y rencontrent, que ces inscriptions appartiennent à une assez basse époque? On peut regretter aussi que M. Layard ait donné place, en tête de son ouvrage et de son atlas, à un essai de restitution des palais de Nimroud et de Koyounjik, où l'imagination de l'artiste s'est, il faut l'avouer, singulièrement donné carrière. Les œuvres de l'art ne sont pas aussi conséquentes que celles de la nature, et, si Cuvier a pu avec quelques ossements

reconstruire tout un monde, on avouera qu'il serait bien périlleux, d'après les caves du Louvre, de vouloir conclure le dessin de là colonnade, de la cour, des jardins, la couleur des rideaux^ la forme des bateaux qui naviguent sur la Seine. Nous craignons que cette belle image coloriée ne fasse quelque tort au mérite scientifique de l'œuvre de M. Layard. Qu'arrive-t-il, en effet, quand la science veut ainsi condescendre aux faiblesses du public? Les sceptiques en sourient, et se croient en droit de placer les antiquaires parmi les rêveurs, les lecteurs plus crédules, au contraire, prennent tout cela au sérieux, et accordent à ces hypothèses une certitude qu'elles n'ont pas dans l'esprit de celui qui les propose. Il faut toujours s'attendre à n'être lu qu'à moitié et à être jugé d'après la table des matières et les planches. Dans un temps où, par suite des fausses prétentions du public à se croire compétent dans les choses scientifiques, les mystifications de toute sorte sont devenues comme à Tordre du jour, les hommes sérieux doivent se garder de tout ce qui peut y fournir ne fût-ce qu'un prétexte.

LE SCHAHNAMEH

L'œuvre capitale de l'orientaliste éminent que nous avons perdu il y a une année* fut la publication et la traduction de la grande épopée persane, le Livre des Rois. Quand la mort vint le frapper, le septième et dernier volume était presque 'terminé. Un disciple di^ne du maître, M. Barbier de Meynard, complétera ce magnifique monument, aussi glorieux pour la France, qui en a fait les frais avec une largeur toute royale, que pour le savant qui a su Tacbever à travers mille difficultés. L'ouvrage n'a qu'un défaut : c'est sa splendeur même. Faisant par-

1. Le Livre des Rois, par Àboulkasim Firdouâi, traduit et commenté par Jules Mohl, roerabre de llnstilut, professeur au Collège de France, publié par madame Mohl. T. I, II, III. — Paris, Imprimoric nationale, 1876.

Page 1