‹ Mélanges d'histoire et de voyagesChapitre 23 sur 74 · M. Jules Mohl, mort le 4 janvier · texte numérisé non relu

M. Jules Mohl, mort le 4 janvier

tîe de cette Collection orientale, décrétée à une époque de libérales entreprises pour montrer ce que peut faire l'Imprimerie nationale, le Livre des Rois, avec ses t»tres somptueux, le riche encadrement de ses pages et, ce qui vaut bien mieux encore, la perfection de son exécution typographique, est un livre inabordable pour les particuliers. Les souverains seuls le possèdent, et ils le lisent peu. Les hommes d'étude, qui le liraient, ne le trouvent que dans un très-petit nombre de bibliothèques. Ajoutons que Ténormité du format, la grosseur et le poids des volumes en font le plus majestueux sans doute, mais aussi le plus incommode des livres. MohI sentait cela mieux que personne, et une de ses volontés les plus arrêtées était, aussitôt que la grande publication serait achevée, de donner de sa traduction une édition accessible à tout le monde et facilement maniable. Madame Mohl remplit aujourd'hui avec un zèle pieux et un louable empressement les intentions de son mari ; trois volumes de cette réimpression, si désirée des savants, ont déjà paru, et les autres semblent devoir suivre avec une rapidité à laquelle on est peu habitué en ces sortes d'entreprises.

Le Livre des Rois ou Schah-namehj de Firdousi, a un intérêt hors ligne pour l'histoire comparée des littératures. Au choix que Mohl fit de cette vaste chanson de gestes pour y consacrer sa vie, on sent un esprit philosophique, on sent surtout l'ami de Fauriel, c'est-à-dire de l'homme qui a le plus contribué à répandre les idées vraies sur la nature de l'épopée. Une des plus grandes erreurs de l'école universitaire, fille des rhéteurs latins de l'époque romaine, avait été de classer sous un même nom les poèmes homériques, t Enéide, la Pharsale, la Henriade^

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parce que tous ces poèmes sont narratifs. Un des coups d'État les plus décisifs de l'école critique fut de réserver le nom d'épopée aux œuvres nationales et spontanées, produits presque inconscients du génie d'une race, à ces vieux récits héroïques, d'ordinaire anonymes, qui sont en quelque sorte Tâme d'un peuple. Plus tard, on fit un pas de plus : on vit que la grande épopée a presque toujours un arrière-fond mythologique, que mythologie et épopée sont à peu près la même chose, si bien que les races, comme la race sémitique, qui n'ont pas de mythologie, n'ont pas non plus d'épopée. Pour découvrir cela, il fallait les progrès accomplis depuis vingt-cinq ans dans le champ de la mythologie comparée. Hais ce que Fauriel et Mohl virent dans la perfection, ce sont les degrés divers que traverse la rédaction du poème épique et les conditions sociales qu'il suppose pour se développer : d'abord un fond traditionnel, conservé le plus souvent dans certaines familles aristocratiques; des branches diverses de récits, se rattachant à des héros célèbres; des chanteurs vivant dans la domesticité d'une classe militaire, chantant pour cette classe et se conformant à ses goûts ; une longue période de conservation orale (l'épopée est d'ordinaire sue de mémoire pendant des siècles avant d'être écrite); puis, quand vient l'âge de l'écriture, une rédaction réfléchie, choisissant un centœ pour y rattacher les branches éparses, élaguant plusieurs de ces branches, donnant, en un mot, à l'épopée nationale ce qui lui a manqué jusque-là, l'unité.

Voilà ce que la Grèce nous montre, avec une incomparable perfection d'exécution, dans ses poèmes héroïques. Presque toutes les autres épopées se sont arrêtées en

chemin, I^îs unes à Tétat de chansons éparses, de branches non réunies, les autres à l'état d'essais individuels, non consacrés par le succès; quelques-unes, dépassant le but, ne sont arrivées à Tétat de compositions régulières que quand le temps de Tépopée sérieuse était passé et que de tels récits provoquaient le sourire (c'est le cas des cycles du moyen âge entre les mains de TArioste). Seule, Tépopée homérique parcourut tous les degrés qui séparent les chants décousus de l'aède du poëme accompli. Ici la Grèce garde son privilège de goût, de tact et d'harmonie instinctive. Ce que firent ses arcliitectes, ses sculpteuis, ses historiens, ses philosophes, les derniers rédacteurs de ses poèmes épiques le firent de leur côté; ce furent des arrangeurs comme il n'y en a eu nulle part ailleurs. Le sentiment de mesure et de proportion qui caractérise toutes les œuvTes grecques anima les compilateurs de génie qui ont amené à la forme divine où nous les lisons l'Iliade et rOdyssée.

L'Inde, la Perse, la Germanie, les peuples celtiques marchèrent dans les mêmes sentiers, mais eurent en moins le génie. Le moyen âge, en ramenant l'homme à l'état barbare et en couvrant le monde de la féodalité germanique, dont l'esprit était essentiellement épique, ramena quelques-unes des conditions de l'épopée. La principale, qui est le paganisme, manquait ; le christianisme, en obligeant le converti à maudire son passé héroïque et à tenir ses ancêtres pour dos damnés, coupait la racine de la grande épopée complète. Ce qui restait possible, c'était la poésie guerrière plutôt qu'épique. Comme le sol où elle naissait était depuis longtemps chrétien, l'arrière-fond naturaliste et mythologique dispa-

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rut. Au lieu de ces guerres des dieux et des éléments naturels qu'on voit derrière les épopées des Grecs, des Hindous, des Perses, des peuples celtiques, même derrière les Niebelungeriy le dernier fond de l'épopée nouvelle fut un Charlemagne légendaire, fort différent de celui qui exista réellement, très-peu chrétien parfois, mais placé par rinfluence des idées chrétiennes à une distance infinie de ce qui constitue le demi-dieu et le héros.

Dans cotte série d'études comparatives, la Perse occupe une place de première importance. L'ancienne Perse fut essentiellement héroïque; pour les mœurs, les idées, la langue, elle ressemblait singulièrement à notre époque carlovingienne; elle était mythologique aussi, et, derrière les atténuations du Zend-Avesta, on aperçoit Tarrière-plan de polythéisme qui, dans l'Inde, a produit une végétation si luxuriante de dieux et de fables. De tout temps ; une classe de dihkan, restes d'une noblesse féodale qui garda, sous le gouvernement des Arabes, toute son importance, se nourrissait de ces souvenbrs. L'islamisme, bien plus destructeur encore que le christianisme des traditions païennes, fiit un rude coup pour le vieil esprit : mais ce ne fut pas un coup mortel. Dans la région voisine du Tigre, Tesprit de l'Iran, qui d'ailleurs n'y avait jamais fleuri sans mélange, disparut devant Téclat de la nouvelle civilisation qui se réalisa un moment à Bagdad. Mais dans les provinces orientales se conserva le génie de la Perse et son antique idiome. L'arabe ne réussit à être que la langue de la religion. Aussitôt que le kalifat s'affaiblit, une réaction persane, d'abord sourde, bientôt ouverte, se manifeste. Les gouverneurs des provinces orientales deviennent indépendants; on parle persan à leurs cours;

les poètes persans se multiplient; les princes les favorisent et encouragent de toutes parts la recherche des souvenirs nationaux. Ce mouvement atteignit son plus haut période de vivacité, quand la fortune amena au pouvoir les Samanides, qui descendaient des anciens Sassanides. On vit alors un guèbre, Dakiki, chargé officiellement par le gouvernement d'écrire les anciennes fables héroïques de la nation^ et des parties de ce premier essai du Livre des Rois nous ont été conservées.

Dakiki mourut n'ayant écrit que mille ou deux mille vers, et les Samanides disparurent vite. Mais leur œuvre fut continuée par les Ghaznévides, et surtout par ce Mahmoud, le souverain le plus puissant de son temps (997-1030 de Jésus-Christ), sous lequel la Perse reprit enfin sa complète indépendance dans Tislam. L'idée de réunir en un corps poétique tous les récits relatifs aux anciens rois le poursuivait ; une vaste enquête s'organisa par ses soins; les traditions orales furent recueillies; les vieux livrer arrivèrent de toutes parts. Le roi ne s'endormait jamais sans avoir auprès de lui un conteur qui lui redisait ces merveilleuses aventures. Il s'agissait de trouver un homme capable d'en faire une œuvre durable. Mahmoud chercha longtemps : il ouvrit des concours pour la rédaction d'épisodes qu'il désignait. Il trouva enfin ce qu'il cherchait dans Abouikasim Firdousi, natif de Thous, le plus habile poëte d'une époque où la littérature devenait trop souvent un artifice et un jeu d'esprit.

Mahmoud était musulman zélé; mais il était avant tout iranien. Quant à Firdousi, il était à peine musulman. Le fanatisme qui l'environne l'oblige à des hommages hypocrites envers le Prophète; il s'en acquitte aussi briève-

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ment que possible, d'une façon gauche, embarrassée, derrière laquelle on sent percer Tantipathie. Au fond, il réserve tout son enthousiasme pour Ali. Ali était devenu le déversoir des besoins mystiques et mythologiques de la Perse. On ne parlait de lui qu'avec une emphase touchant à la folie. Comment reprendre ces effusions envers un parent du Prophète, envers le plus saint des musulmans 1 Couvert par un tel artifice, Thérélique persan rapportait à ses rêves panthéistes ce qu'il disait de cet Arabe, dont au fond il se moquait, et souriait intérieurement en songeant au bon tour qu'il jouait ainsi à Vorthodoxe. Par moments, la mauvaise humeur de Firdousi contre l'islam se trahit d*une façon à peine déguisée. Racontant ce qui se passe à ce moment capital de l'histoire de la civilisation où l'on introduisit la fête du feu : « Nos pères, dit Firdousi, avaient, eux aussi, un culte, une religion; l'adoration de Dieu florissait parmi eux. Comme les Arabes se tournent dans leurs prières vers une pierre, eux se tournaient vers le feu aux vives

couleurs. »

Ce que Firdousi est par-dessus tout, c'est naturaliste et fataliste. Le monde roule éternellement, entraîné par une loi qui réside en lui et surtout dans les astres, sans qu'aucune volonté bienveillante ou juste le gouverne. La mort plane sur toute chose. L'histoire est une succession d'âges qui se chassent les uns les autres, et auxquels président des prophètes, des héros particuliers à chacun d'eux. Au travers de cette ronde, présidée par la mort, apparaissent quelques sages qui ont su goûter la joie, tout en voyant bien qu'elle est passagère. Le poète interrompt de temps en temps sa cantilëne narrative pour insister sur l'uni-

verselle vanité : a Lorsque tu entenls ces récits, dit-il, pense combien le monde est vieux, combien de destinées ont passé sur ces montagnes et ces plaines, et combien y passeront encore. »

La magie, si antipathique aux peuples monothéistes, qui y voient non sans raison une impiété, une façon de disposer de la nature sans l'aveu de Dieu, est au fond de la théologie de Firdousi, comme au fond de toute théologie indo-européenne. Lisez les tantras de l'Inde, les Tables eugubines; ces singulières recettes pour forcer Dieu viennent toutes d'une même idée, c'est que Thomnie commande à la nature et réussit, par certains procédés, à prendre le rôle que le monothéisme attribue à Dieu seul. C'est aussi la pensée de la science moderne. Seulement , les moyens qu'imaginaient ces égarés du vieux monde étaient des formules chimériques. La chimie en a trouvé et surtout en trouvera de meilleures. En tout cas, les deux antipodes du monothéisme sont bien la science et la magie, toutes deux rendant la prière inutile. Firdousi a de tout cela un sentiment vague et profond. Malgi'é ses protestations d'islamisme, son poëme est athée. Dieu n'y apparaît jamais comme providence; il n'a pas de rôle dans l'action qui s'y déroule. Le surnaturel de Firdousi est celui qui résulte d'une nature vivante, dominée par la science de l'homme et par la force de sa volonté. Ses héros sont des être^ absolus, sans supérieurs dans l'univers, mais soumis au sort. Tout est gouverné par les sphères du ciel. C'est bieu là une religion de poëte épique. Le monothéisme exclut Tépopée, en substituant une Providence toute-puissante à la grande bataille de la vie du monde, conçue comme une lutte

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entre les forces fatales de la nature et les forces libres des individus.

Tout Cela était peu orthodoxe, et il fallait de la complaisance pour qu'une cour bigote le tolérât. Le patriotisme couvrait tout. Firdousi l'éprouva. Forcé, par une de ces disgrâces qui sont Thistoire journalière des cours orientales, de quitter Ghazna, il vint à Bagdad. On y était peut-être moins croyant qu'à Ghazna; mais le patriotisme persan ne protégeait plus le poëte à deini païen. On lui reprocha d'avoir passé sa vie à chanter les adorateurs du feu. Pour se réconcilier avec l'orthodoxie musulmane, il se mit à versifier le fade poëme biblique, ou plutôt coranique, de Joseph et Zuleikha.

L'épopée de l'Iran, telle quç Firdousi l'a faite, ne saurait certainement être comparée aux chefs-d'œuvre de l'antiquité grecque. Elle est même inférieure aux belles rédactions de nos chansons de geste du moyen âge et aux épopées de l'Inde, si loin elles-mêmes de la perfection d'un âge classique. L'islamisme et la philosophie persane ont introduit dans le Shah-nameh une sorte de nolion mélancolique de la destinée humaine, que les poèmes homériques et les chants carlovingiens ne connaissent pas. La joie de vivre, la gaieté dans la mort, sont des éléments constitutifs de l'esprit épique. Roland et Achille, Olivier et Hector n'ont jamais réfléchi sur eux-mêmes. Ils ne songent pas à traiter la nature de marâtre et de traîtresse. Firdousi est un blasé. Sans avoir l'audace, l'ironie amère de Kheyyam, le plus étonnant poëte nihiliste qui jamais ait écrit, il vit, comme tout Persan, dans l'étroite familiarité de la mort. Chacun des grands règnes des âges mythiques est terminé par une réflexion âpre et résignée :

« Regarde! Qui pourrait atteindre une gloire égale à la sienne? Il avait amassé les biens de ce monde trompeur; il avait montré aux hommes comment on arrive à la richesse, mais il n*en a pas joui. Le monde n'est qu un rêve qui passe; ni le bonheur ni le malheur ne durent... »

(c 0 monde, cesse donc d'élever ainsi celui que tu veux moissonner! Si tu voulais le faire disparaître, pourquoi l'élever? Tu exaltes un homme au-dessus du firmament, puis tu le précipites sous la terre obscure, o

« Ainsi disparut son trône royal et sa puissance; le sort le brisa comme une herbe fanée. Quel fruit lui revient d'avoir supporté tant de soucis? Sept cents ans avaient passé sur lui et lui avaient fait éprouver tout ce qui s'appelle bonheur et malheur. A quoi sert une longue vie? Le monde te nourrit de miel et de sucre : mais, au moment où tu te vantes qu'il a versé sur toi ses faveurs et que toujours il te montrera sa face d'amour, au moment où il te flatte et te caresse, quand tu lui as ouvert tous tes secrets, alors, il joue avec toi un jeu perfide et te fait saigner le cœur. Je suis fatigué de ce monde transitoire. 0 Dieu! délivre-moi promptement d'un tel fardeau! »

Quelles que soient les réserves que Ton doive faire sur la valeur littéraire du poëme de Firdousi, ce poëme garde un intérêt sans égal pour la mythologie et la psychologie ethnographique. On y voit à découvert ce qui ailleurs est caché, les lois secrètes qui président à la confection des épopées. Le Livre des Rois n'a pas échappé au sort commun de ces sortes de poèmes. Il s'est grossi successivement d'épisodes qui, en s'accumulant autour de

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rœuvre primitive, en ont altéré le caractère individuel el Font transformée en un poème cyclique. C'est bien vraiment l'épopée de la Perse. Quoiquie les Persans musulmans le lisent eux aussi avec délices , ce sont surtou les Parsis qui le copient; le livre est presque devenu un livre parsi, et, si un jour, comme on peut le croire, la Perse repousse le joug de Tislam, le Livre des Rois redeviendra son livre national. Firdousi croit à la gloire; il est humain; il aime le bien ; la civilisation est pour lui le but que le monde poursuit, nonobstant la fragilité des individus. Ce n'est pas un Arabe, c'est un des nôtres; avec Hafîz et Kheyyam, il caractérise cet étonnant phénomène que présente la littérature persane, la persistance obstinée du génie indoeuropéen au travers des plus tristes aventures de Tiiistoire asiatique.

Il Berait injuste de prendre cet écrit de M. Beulé* pour autre chose que ce qu'il a voulu faire. L'habile et judicieux professeur n'a pas prétendu composer un mémoire de critique historique^ dresser une longue et pénible enquête. « Ce n'est point un livre que j'offre au public, dit M. Beulé, c'est une série d'entretiens qui ont été sténographiés , et qu'on m'a demandé de réunir. Je leur laisse leur tbrme primitive, qui rappellera sans cesse au lecteur mes titres à son indulgence ; il est équitable, en eff*et, d'accorder certaines licences à l'improvisation, et de penser que la rapidité même de l'ex-

1. Auguste, sa famille et ses amis, par M. fieulé, de rinstiiat, V édition. Pans, Lév.v, 1868.

pression 9 si elle sert parfois les idées^ peut souvent leur nuire. Je prie les historiens et les critiques de ne point m'appliquer leurs instruments de précision, mais d'écouter la voix de leur propre cœur. Les portraits que je retrace sont surtout des études morales, et ce sont les enseignements de l'histoire que je m'efforce d'y faire ressortir. Les consciences fermes en tireront quelque consolation, les consciences ébranlées de salutaires clartés, car les poètes, les adulateurs, les faux légistes de tous les temps ont fait d'Auguste un type qui ne peut qu'attrister ceux qui pensent, justifier ceux qui flattent, tromper ceux qui régnent. ^

Ainsi entendu, le livre de M. Beulé mérite beaucoup d'éloges. M. Beulé est un de ces génies faciles auxquels tout réussit, car ils sont dans une heureuse harmonie avec le siècle où ils vivent, ?es sujets qu'ils traitent, les desseins qu'ils forment et le public qui les entoure. Doué d'un sens pratique singulièrement ferme, d*uu goût sûr en ses limites, d'une résolution de jugement qui est la plus précieuse des qualités à un moment d'affaiblissement des caractères et d'amollissement des esprits, M. Beulé a le tempérament des hommes politiques; son style clair, vif, naturel, le désigne pour l'action. Gomme le spirituel académicien le laisse entrevoir dans sa préface, ce ne sont pas là tout à fait les qualités qui servent à la critique scientifique. La première condition pour celle-ci est de ne se proposer aucun but politique^ de ne point songer à exercer une action sur son temps, de ne se permettre aucune allusion aux choses actuelles, de ne plaire à aucun parti. Les préoccupations du présent, introduites dans l'histoire, la faussent infailliblement.

M. Beulé nous avoue lui-même que son but a été « moral » , qu'il a voulu a faire ressortir des enseignements »; ix>ur partager sa manière de voir sur Auguste et Livie, on doit c écouter la voix de son cœur ». Dieu me garde de le blâmer ; mais il est clair que M. Léon Renier, construisant la même histoire sans écouter autre chose que les avertissements de sa critique limpide et dégagée de toute arrière-pensée, fût arrivé à des jugements différents. H. Beulé pense qu'il est utile à la morale que Auguste, Livic, Julie, Agrippa^ Mécène aient commis le plus de crimes possible ; dans son zèle pour les principes, il accueille toute allégation malveillante, pensant qu'il est bon qu'on se figure les despotes, leur famille et leurs amis sous les plus noires couleurs. Mais de pareilles allégations sont quelquefois vraies, quelquefois fausses. 11 faut tout écouter, tout peser, et, quand on ii*entend qu'une opinion, se défier. Même pour Néron, je voudrais qu'il nous fût possible d'entendre la défense. Josèphe, son contemporain, nous apprend que son histoire avait été écrite de deux points de vue entièrement opposés , les uns l'élevant jusqu'au ciel , les autres entassant contre lui les mensonges avec une impudeur sans égalée La version qui présente le iîls d'Agrippine comme un monstre nous est seule parvenue ; je la crois vraie quant au fond ; cependant j'aimerais fort à connattre l'autre. La haine est si inventive en fait de calomnies ! les bruits d'une ville immorale et cancanière méritent si peu de créance ! En vertu de l'axiome souvent trompeur : h fecit cui prodest^ l'opinion publique n'ad-

J. Anl. jud., XX, vni, 3.

met jamais que la mort travaille d'une manière désintéressée. C'est un penchant naturel à ceux qui vivent loin des cours de supposer qu'il s'y passe beaucoup de crimes ; le mystère fait tout admettre; Marc-Aurèle luimême a été accusé d'empoisonnement.

Peut-on dire que le philosophe, laissant de côté comme insolubles les questions sur le caractère privé des personnages historiques, et se bornant aux vues d'histoire générale, n'ait pas aussi quelques réserves à faire au sujet de la critique de M. Beulé? Je me hâte de dire que, sur les maximes essentielles, je suis d'accord avec lui. Nous sommes de la môme religion; nous adorons au même sanctuaire, qui est le Parthénon. La supériorité de la Grèce républicaine sur tout le reste de Thumanité, et en particulier sur tout ce qu'ont fait les Latins, ce principe fondamental que la Grèce est la source de tout art, de toute science, de toute noblesse, voilà un dogme capital . Quand on est d'accord sur cela, le reste n'importe que médiocrement. Oui, l'étude de la Grèce doit être le fond de toute éducation libérale. Athènes est le seul point du monde où le parfait existe ; Athènes devrait être l'universel pèlerinage. On admire trop Rome; on étudie trop ses monuments, tous secondaires. Le bourgeois athénien, dans sa simple aisance d'homme libre, tel que nous le voyons encore sur la frise du Parthénon, est un demi-dieu, si on le compare à la majesté empruntée d'un césar. La poésie désormais doit consister à chanter la Grèce. Rêver de la Grèce, vivre en Grèce par l'esprit est pour l'homme cultivé ce qu'est pour le chrétien vivre dans le royaume de Dieu. Une ville où les fonctionnaires les plus élevés étaient tirés au sort, où tout bourgeois

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élait un noble» où Ton choisissait les ambassadeurs pour leur beauté, où des victoires comme celle de Marathon ont été remportées par des soldats qui n'étaient pas des conscrits, où des pièces comme celles de Sophocle ont été applaudies par le peuple, où un art comme celui de TAcrO' pôle a été compris, voulu, demandé à Tartiste par le public, cette ville a été dans le monde quelque chose d'unique.

La plupart des créations vraiment originales d'art ou de littérature ont eu lieu de la même manière dans des petits centres plus ou moins républicains où tout le monde se connaissait, où l'homme de génie avait sa valeur^ sa raison d'être. Ces dénominations de « siècle d'Auguste, siècle de Léon X, siècle de Louis XIV » renfer* ment des erreurs historiques ; elles rapportent abusivement la gloire de générations illustres à ceux qui les ont enterrées honorablement. Le règne d'Auguste marque la fin du beau mouvement de littérature latine qui avait illustré les deux derniers siècles de la république. Les Hédicis voient s'arrêter l'élan de la Renaissance, inaugurée par les républiques italiennes du moyen âge. Louis XIV préside à la décadence du libre génie français, tel que l'avait connu l'époque glorieuse qui précéda l'avènement de sa toute-puissante royauté.

Je suis de l'avis de M. Beulé sur ces points. Mais, tout en maintenant sévèrement dans l'histoire la hiérarchie des degrés divers de noblesse, il ne faut pas méconnaître les nécessités des temps. Nos sit^cles modernes, par exemple, ne peuvent être comparés en rien au splendido idéal de la vie grecque, qui n'a existé qu'une fois pour réternclle consolation de l'humanité en ces tristes landes qu'elle a traversées et traversera encore. Comment voulez- vous qu'un

Ëtat de trente-six millions de Gaulois, dont vingt millions de paysans, ressemble en rien à une cité de vingt mille Atliéniens? Essayez donc, dans un tel État, de tirer les fonctions au sort. Supposez Athènes située sur le Borysthène, à la hauteur de Kiew, au milieu des Scythes ; le Pnyx et TAréopage, Démosthène et Aristophane ne s'y conçoivent plus. Peut-être M. Beulé ne tient-il pas compte de toutes ces différences. Sa sévérité extrême pour Auguste et pour ceux qui contribuèrent à rétablissement du principat suppose que, dans sa pensée, ce ne l'ut là qu'une entreprise d'ambitieux, qui n'avait pas de légitimité. Or, si quelque chose était écrit d'avance, c'est que Rome, en conquérant le monde, préparait une immense dictature militaire. Comment s'imaginer que le monde, qui s'était rangé dans cette grande confédération, accepterait d'être gouverné par la ville de Rome? Paris a de même été un centre d'attraction pour la France; est-ce qu'il eût été possible que la France fût gouvernée par les échevins de Paris ? Le jour où Paris est devenu la capitale de la France dans le sens complet du mot, la France n'a pas voulu que Paris eût seulement un corps municipal. Est-ce que, si la république de Venise fût arrivée à des possessions territoriales très-considérables, les provinces eussent supporté le régime des provéditeurs ? Non ; il n'y a pas de doute qu'elles eussent renversé la savante constitution vénitienne, fondée sur le privilège des anciennes familles de la ville, en servant les brigues de quelque capitaine audacieux. Le jour où Rome devint la capitale du monde, Rome devait cesser d*être une ville indépendante.

Le mouvement qui créait le césarisrae était le mouvement de Tempii-e entier. On se place toujours, pour juger

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ces révolutions, de façon à n'avoir en vue que la seule ville de Rome. On s'apitoie sur ce pauvre peuple romain trahi, surpris, enchaîné; on s'indigne contre les mauvais citoyens qui asservirent leur patrie. Mais qu'on veuille bien considérer le monde, lequel avait aussi le droit de se mêler de ses affaires. 11 n'y avait plus, à vrai dire, de peuple romain, et, quant au sénat, il recueillait les conséquences nécessaires de sa politique, ajoutons de ses fautes: son règne sur le monde avait été on ne peut plus tyrannique ; César fut pour les provinces un libérateur. Je ne crois pas aux surprises politiques dont les conséquences sont durables. C^'est une théorie commode pour les esprits qui s'arrêtent vite dans la recherche des causes, de ne voir dans l'histoire que deux partis en présence, d'une part le peuple, toujours dupe ou victime ; de l'autre, d'habiles ou violents ambitieux, qui le trompent ou le subjuguent. On oublie que, dans ces coups en apparence subreptices qui changent la forme des États, le peuple est presque toujours complice, qu'il acclame, qu'il remercie le vainqueur, accable d'affronts les nobles qui résistent. Mettons qu'il se borne à laisser faire. Qu'est-ce que cet étemel innocent dont le rôle est de ne jamais savoir se défendre ? Vraiment, prendre la tutelle de ce pauvre mineur, c'est se prêter à l'invitation et comme à la force des choses, — Oui certes, une surprise est possible; mais, quand la même surprise se reproduit plusieurs fois de suite, quand vingt occasions se présent tent au peuple pour réparer la maladresse qu'il a commise, et que le peuple n'en profite pas, ce n'est plus de surprise qu'il faut parler, c'est de fatalité historique. Voilà bien ce qui eut lieu lors de la fondation de

l'empire romain. Le problème commença à se poser dès

10 temps de Marins et de Sylla. Mais Marias n'avait pas assez de capacité politique, Sylla était un conservateur trop obstiné, ou, pour mieux dire, la solution du problème n'était pas encore assez urgente pour que le principat s'établit dès lors. Sylla ^ sorte de tory aveugle, de doctrinaire sans ambition personnelle, rétablit et renforça la vieille constitution; il versa des torrents de sang pour une réaction en pure perte. Sa restauration fut éphémère ; lui-même n'y croyait pas; en tout jeune homme de talent il voyait un futur Marius. En effet, César arrive à la toute-puissance en se prêtant habilement aux vœux du siècle. Dira-t-on qu'en acceptant la dictature perpétuelle il dépassa Tintention de ceux qui l'avaient soutenu jusque-là ? Soit. Mais le voilà assassiné ; l'occasion est belle; la république, délivrée du tyran, va refleurir. —

11 n'en est rien ; le tyran renaît de ses cendres ; tout se groupe autour de ses continuateurs ; une force invincible seconde Octave ; la fortune se déclare pour lui.

Ce fut, direz-vous, un heureux guet-apens. Ce fut le triomphe de l'art militaire et de la politique sur la volonté des citoyens. — Nullement. Comme si, cette fois, l'histoire avait voulu nous donner une leçon claire et sans équivoque, le vainqueur d'Actium était, de l'aveu de tous, un très -faible homme de guerre; c'était, à beaucoup d'égards, un homme médiocre. M. Beulé le montre admirablement. On ne peut davantage attribuer ses succès à la richesse ; les Octavii étaient assez pau* vres. Qu'était-il donc ? Il était neveu de César, Voilà la force qui donna du génie à un homme qui sans cela eût joué le rôle le plus secondaire

Mettons d'ailleurs que le peuple, devenu plus sage, ait reconnu son erreur. Auguste mort, le moment est favorable ; Tibère se fait prier pour lui succéder : qu'on se passe de lui. Tibère meurt, à son tour, après avoir commis d'abominables cruautés. C'est le cas de rétablir la république. — On acclame Caligula.

Après Caligula, l'Illusion n'est plus possible. C'est un extravagant notoire; durant trois ans et trois mois, le monde est livré à un fou féroce et goguenard, qui se moque du genre humain. On l'assassine. — Ah ! c'est maintenant que nous allons enfin voir un juste retour de ce peuple surpris et opprimé. Chéréa, le chef de la conspiration, est républicain; le sénat délibère de rétablir la république; les consuls donnent pour mot d'ordre Libertas; en haine du nom de César, ils convoquent l'assemblée au Capitole, et non dans la basilique Julienne. Rome est libre ; on tient de fort sages discours ; tous les honnêtes gens respirent. — On avait compté sans une sorte d'idiot, oncle de l'empereur défunt, qui, pendant le tumulte, s'était réfugié derrière une portière. On aperçoit ses pieds; on le tire; le malheureux demande grâce. On le proclame empereur.

Ici je m'arrête. Quoi ! ce n'était pas une évidente nécessité historique que celle qui se faisait jour comme une inondation par toutes los fissures? Ce n'était pas un régime inévitable qu'un régime qui se soutint malgré les plus mauvaises chances ; un régime qui fut très-fort avec des scélérats, des monstres, des fous, des imbéciles ; un régime que Tibère, Caligula, Claude, Néron ne perdirent pas ; qui, après Galba, Othon, Vitellius, se retrouve sous Vespasien plus fort que jamais ; qui, après Domitien , le

pire des tyrans, nous offre un siècle admirable, un spectacle unique, le règne des philosophes, le monde gouverné par la vertu et la raison ! Si le régime des Césars eût été ce qu'on le suppose, Fempire se fût disloqué vingt ibis ; pourtant il était alors au plus haut degré de sa puissance. Et ne dites pas que c'est là le triomphe de la force, le résultat de la supériorité que donnent les talents militaires sur une foule désarmée. Auguste, Tibère, Claude, ne sont nullement des capitaines ; Caligula et Néron sont des hommes de guerre tout à fait ridicules. Le signe qui montre qu'une politique est conforme aux nécessités du temps, c*est quand elle peut se passar de talent , quand aucune faute ne la tue. Ah ! dites que ce peuple est ignoble, bas, égoïste; qu'il n'a rien d'intéressant; que toutes les sympathies des âmes bien faites doivent être pour ceux qui protestèrent ; que chacun de nous eût été avec Brutus et Cassius ; dites que ce n'est pas une chose gaie de fahre partie d'une misérable planète comme celle-ci, où l'homme intelligent et vertueux est perdu au milieu d*unc foule innombrable de sots et de méchants; à la bonne heure! Les jugements de l'histoire sont la revanche de la conscience humaine, presque toujours contrariée par la réalité. L'historien, le poëte, l'amant de l'idéal doivent garder toutes leurs préférences pour les vaincus; Auguste lui-même le reconnut; quand il était avec ses hommes de lettres, il se plaisait à entendre chanter « la noble mort de Caton ». L'esthétique n'est pas la politique ; la réalité n'est pas l'idéal. La réalité, c'est le règne du médiocre, le règne du laid, des bourgeoises exigences, des plates nécessités. Les nobles qui résistent, on les aime, on les chante ; mais on les sait impuissants.

Voilà la nuance par laquelle on peut différer de M. Beulé. Auguste arriva au pouvoir par les voies déplorables qui sont suivies dans les temps où il n*y a ni république possible ni dynastie héréditaire. Le monde, en Tacclamant, fut plus heureux que sage; car le maître qu'il s'était donné sans bien le connaître lit un très-bon usage du pouvoir acquis d'une façon peu légale. Le crime de son avènement fut moins le sien que celui du peuple, qui dans ses embarras prend ce qu'il trouve. M. Beulé semble, depuis quelque temps, vouloir entrer dans une école qui professe une grande sévérité pour les souverains. Pour moi, je tiens le gouvernement des choses humaines pour très-difficile. J'arrive de plus en plus à penser qu'il faut être indulgent pour ceux qui ne s'en tirent pas tout à fait mal. Les souverains les plus médiocres font souvent encore mieux que les peuples n'eussent fait par eux-mêmes. On rend service à l'humanité en la tirant de son anarchie native. Voilà la raison de l'instinct qui fait qu'une grande masse d'hommes n'est tranquille que quand elle a abdiqué entre les mains d'un souverain. La conscience d'une multitude se sent trop instable et trop intermittente, si elle ne contracte une sorte d'identification avec la conscience d'une famille ou d'un individu.

M. Beulé, reconnaissant ce que les temps de César et d'Auguste avaient d'exceptionnel, veut bien pardonner à ce dernier le rôle qu'il s'attribua et qui le conduisit à la dictature. Mais il lui reproche de ne pas s'être démis de cette dicta ture, ou plutôt de ne pas l'avoir convertie en une présidence décennale. Il regrette, en d'autres termes, qu'Auguste n'ait pas imité Sylla, et n'ait pas remis le pouvoir aux. mains du sénat. Il oublie les atroces iniquités

dont cette compagnie s'était rendue coupable. Le sénat avait trouvé honnêtes toutes les illégalités, tous les coups d'État, quand il s'était agi de maintenir son pouvoir. Sylla ne fut pas plus un Washington que César ou Auguste; il fut plus cruel que ces deux derniers, au moins que César, et il ne fonda rien du tout. Jamais Sylla ne comptera parmi les grands rénovateurs des choses humaines. Ce fut une étrange et puissante nature, l'idéal d'un aristocrate, sans vanité, sans charlatanisme, trèsintelligent sur une moitié des choses, borné sur l'autre, trop dédaigneux de Tespèce humaine pour aimer beaucoup la gloire, voulant conserver et non régner, vivant du plaisir de résister à la marche des choses, d'une sorte de goût désintéressé de restauration. Qu*a-t-il fait? Par des proscriptions odieuses il a retardé de quelques années ce qui devait arriver. César et Auguste sont des ambitieux, je l'avoue ; mais ils ont fondé pour des siècles, et les conséquences de leur œuvre durent encore.

Les progrès réels que le sens moral a faits de nos jours ne doivent pas fausser pour nous l'image du passé* Que l'on songe à ce qu'il a fallu d'efforts pour faire pénétrer un peu de bon sens dans l'énorme troupeau d'un milliard de têtes qui peuple la surface de notre globe. L'amour du bien et la raison résidèrent d'abord en quelques milliers de sages. La civilisation est l'œuvre d'un tout petit nombre de nobles qui ont su charmer, en traîner, décevoir ou dompter le reste. Voilà pourquoi jusqu'à notre temps il n'y a pas eu de grande politique sans imposture et sans crimes. L'histoiœ n'est pas une leçon de morale. M. Beulé essaye de montrer ce qu'il appelle « la pénalité en histoire » ; il voudrait qu'il n'y eût pas de

ctime sans expiation, c'est-à-dire sans punition personnelle du coupable. Ici je proteste, au nom de la philosophie et de la religion. Les scélérats sont des hommes fort habiles ; s'ils avaient remarqué la loi que H. Beulé croit avoir découverte, ils ne commettraient pas de crimes. Le fait est qu'on ne constate nullement dans Tordre de ce monde d'intention rémunératrice ou de vindicte providentielle envers les individus. L'histoire est un tissu de crimes prospérant et d'efforts vertueux trahis par le sort. Quelquefois le coupable est puni; aussi souvent il ne l'est pas ; et même, quand il parait l'être, il faut se garder du sophisme Posl hoc, ergo propier hoc. H. Beulé nous montre très-bien que Auguste éprouva des malheurs, surtout dans sa famille; mais ces malheurs ne furent pas nécessairement la conséquence de ses fautes. Quant à ses actes politiques, il n'en recueillit que des récompenses. L'irréprochable Marc-Aurèle éprouva presque autant de chagrins de famille qu'Auguste. L'homme le plus vertueux est aussi exposé aux douleurs les plus poignantes que le scélérat. Louis XV n'a pas été puni ; Louis XVI a souffert pour des fautes qu'il n'avait pas commises. Pertinax, Alexandre Sévère, Probus, furent massacrés pour avoir été de bons empereurs. Dans la vie des souverains qui ont fait beaucoup de bien et beaucoup de mal. on remarque souvent qu'ils se sont élevés par le mal, et qu'ils sont tombés par le bien qu'ils firent. - Non, la vertu n'est pas récompensée, le crime n'est pas puni ici -bas. La nature est immorale. C'est là le fondement de la religion, la raison élevant une protestation obstinée contre l'immoralité de la nature, qui voit du même œil le juste et l'impie. C'est là la condition de

la vertu, laquelle n'existerait pas si le crime avait son châtiment visible. Ce qui fait l'homme vertueux, c*est la perception transcendante d'un ordre moral en pleine contradiction avec tout ce qui se voit , c'est l'appel à un ordre idéal contre les ignominies de la réalité, c'est l'affirmation d'une destinée supérieure pour l'homme et l'humanité. Qu'on l'appelle immortalité de l'âme, résurrection, paiingénésie, apocatastase, royaume de Dieu, ce dogme sacré, fondement de toute société, résulte de deux faits évidents : !<> la justice est une affirmation du cœur de l'homme ; ^ la justice n'existe pas dans la réalité de ce monde. A toutes les objections contre cette doctrine, la conscience répond comme le vieux patriarche arabe : Reposita est hœc spes in sinu meo.

Je crains que l'artiste, Tbomme qui juge des choses par l'éclat qu'elles offrent à l'imagination, ne réclame aussi quelquefois contre les jugements de M. Beulé. Ces Césars, tous ces personnages historiques du premier siècle que M. Beulé traite d'un ton si aigre, sont des géants, des caractères frappés pour l'éternité. Néron même, quel phénomène moral inouï! Caligula, quel bouffon colossal! Livie^ Messaline, Agrippine, quelles prodigieuses monstruosités! La manière de M. Victor Hugo serait à peine exagérée en un pareil sujet. Il y a une légère dissonance à traiter de tels personnages de la môme façon que des bourgeois immoraux. C'est comme si l'on faisait l'histoire des Borgia en les morigénant, ou celle de Tamerlan d'un ton scandalisé. La grande histoire ne doit pas attacher trop d'importance aux mœurs des souverains, surtout quand ces mœurs n'ont pas d'influence sur les affaires publiques. Que sait-on en pareille matière ? Des

LES CÉSARS. lei

commérages, souvent des calomnies. Pour moi, j'ai loué M. Poirson, faisant Thistoire la plus étendue de Henri IV, d'avoir consacré une ou deux pages à ses maîtresses. M. Beulé croit avoir frappé un grand coup en appelant Auguste un a débauché ». Mais a-t-on jugé Henri lY et Frédéric le Grand quand on a dit que leur conduite privée fut loin d'être irréprochable? Parfois, dans les siècles passés (pas toujours, je me hâte de le dire), la liberté de mœurs chez ceux qui gouvernent a été une garantie contre l'esprit étroit. L'espèce humaine est chose si chétive, qu'il n'est pas impossible que la civilisation ait dû quelque chose à certaines faiblesses des souverains. La révolte contre la domination tyrannique de l'Église au moyen âge n'eût peut-être pas réussi sans la gôue qu'éprouvaient les rois de ce temps à se constituer ce qu'on appelle une cour. Pour avoir quelques libertés, les souverains furent obligés d'en accorder d'autres à leurs sujets. Des saints sur le trône! bien des gens fort honnêtes en auraient peur ; car les saints sont toujours des esprits absolus. Avec saint Louis, avec Philippe II, tout le monde n'aurait pas la vie bien sauve.

Auguste ne fut ni un homme de génie ni un homme de vertu. Il trouva des circonstances admirablement favorables et en proûta avec beaucoup de sens. Une des parties les meilleures du livre de M. Beulé est celle où l'auteur moQtre ce que le fondateur de Tempire dut à son entourage; en particulier à Agrippa, à Mécène, à Livie. Le rôle de Livie surtout a été compris par le savant professeur avec inliniment de tact et d'esprit. Comme Louis XIV, Auguste préside à de grandes choses sans élévation personnelle, mais avec un instinct d'une surprenante

justesse. Le goût du grand lui était pour ainsi dire inné : nul appareil royal, pas de luxe encore, une maison simple, un goût excelk^nt. Et puis n'est-ce rien d'avoir été chanté par Virgile ? Virgile n'est pas un grœculus ; c'est un vrai prophète, un homme de notre race, de notre sang. 0 anima cortese mantovanay j'absous ceux que tu as absous! — « C'était là de l'adulation, dire^vous, de la reconnaissance au moins pour celui qui lui rendit son patrimoine. » — « Mais, pourrait répondre un homme imbu des idées de l'ancien régime, n'est-ce pas la plus belle part de la souveraineté, celle par laquelle les souverains se rapprochent le plus des dieux et représentent leur providence sur la terre, que de discerner les chantres divins, de leur donner le petit champ où ils écrivent les églogues qui sont ensuite le délassement de cœur du genre humain? Certes, le suffrage du peuple vaut mieux; mais un peuple encourageant, applaudissant, inspirant des chefs-d'œuvre, cela ne s'est vu qu'une ou deux fois, en Grèce et un peu dans les républiques italiennes. Nos races ne sont pas assez nobles pour se passer de princes. La civilisation moderne, à bien des égards, fut une création artificielle des cours et de la noblesse, au milieu d'une masse pesante qui n'y tenait pas beaucoup; les cours et la noblesse disparaissant, la civilisation courra parmi ces races un certain danger, les choses nobles chez elles ayant germé et s'étant soutenues en partie grâce au patronage des princes. L'Amérique, qui n'a pas d'aristocratie, ne vit que d'emprunts faits à l'Europe; elle n'a pas produit jusqu'ici un seul chef-d'œuvre, une seule découverte, Tart pur et la science pure étant choses trop fortes pour elle. »

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Il y a donc, ce semble, quelque malentendu dans la sévérité que certains critiques montrent pour le rôle littéraire d'Auguste et de Mécène. Notre temps a des maximes qui nous rendent peu capables de comprendre ces sortes de choses. Le partisan des anciennes idées que j'introduisais tout à Theure dirait peut-être : a L'homme de lettres a besoin d'une protection, d'abord parce que peu d'écrivains vivant de la vente de leurs écrits ont fait des œuvres durables; en second lieu, parce que l'écrivain a besoin d'être défendu contre le reste de l'espèce humaine dans l'oeuvre, tout exceptionnelle qu'il entreprend. Sa main est contre tous, la main de tous est contre lui. Il attaque les travers, les ridicules, les opinions reçues. Il est un aristocrate au premier chef. Après la gloire des grands souverains, la gloire de Thomme de lettres est la plus éclatante ; qui le protégera conti*e l'envie ? qui lui amènera ses victimes? Le poëte, l'écrivain éminent sont des souverains à leur manière; ils font acte extra-légal. La grande œuvre qui s'impose à l'avenir et qui stigmatise Masvius ou l'abbé de Pure est un délit selon nos idées bourgeoises. Boileau ne pourrait de nos jours écrire une seule de ses satires ; il le put de son temps, grâce à la protection de M. le Prince. Molière n'eût pu faire ses chefsd'œuvre si Louis XIY ne lui eût livré les ridicules de ses sujets. La grande comédie est impossible de nos jours non parce que le ridicule manque, ou que l'esprit manque, mais parce qu'une foule de respectabilités se sont élevées, et qu'il n'y a plus de Louis XIV pour les dominer. La sérénité de Gœthe n'eût pas été si complète, s'il n'avait trouvé un grand-duc pour le proléger. L'alliance entre les souverains et la haute littérature est donc rai-

sonnable : celle-ci donnant aux souverains la gloire, dont seule elle dispose; les souverains, d'un autre côté, donnant aux grands poètes la liberté dont ils ont besoin, comme une part de souveraineté. Aristophane se passa d'un tel patronage, j'en conviens; sa liberté, il la recevait du peuple; mais, on ne peut assez le répéter, Athènes fut en tout une exception. La grande littérature a besoin d'un privilège; le droit commun ne lui suffit pas. Qui lui donnera ce privilège? Le roi, qui prend le poëte près de lui, le couvre de son ombre, et reçoit de lui l'immortalité. Le génie est chose hors la loi. La royauté, cette autre chose hors la loi, est son alliée naturelle. »

En somme, si l'on fait abstraction des crimes qui l'amenèrent à Tempire, Auguste ne commit guère qu'une seule faute, et la suite de l'histoire a montré qu'il ne pouvait pas l'éviter. Il ne sut pas régler d'une façon durable le principe de succession ; il ne choisit pas nettement entre l'élection, l'hérédité et l'adoption. Un pouvoir aussi colossal que celui du césar romain ne pouvait être héréditaire à la façon féodale. Le principe du césarisme, c'est la cooptation et l'association à l'empire, du vivant même de l'empereur, de celui que les destins désignent, si bien qu'il y ait toujours en quelque sorte deux empereurs à la fois, l'un étant pour ainsi dire en préparation derrière l'autre. De la sorte, la mort de l'empereur est un événement peu important; il n'y a jamais ni vide ni hésitation. Voilà ce que comprirent admirablement Nerva, Trajan, \drien, Antonin. Auguste le comprit par moments; puis il se laissait entraîner, à l'idée de former dynastie, idée qui égara plus tard les meilleurs empereurs et n'eut jamais que de mauvais effets dans l'empire ro-

main. Quatre empereurs seulement, depuis Auguste jusqu'à l'anarchie du m® siècle, ont eu pour père un empereur ; trois d*entre eux sont Domitien, Commode et Caracalla, les plus méchants hommes qui aient jamais régné. Faute d'une volonté bien fixe sur ce point, Auguste se vit enlacé d'intrigues, entouré de crimes domestiques, livré à d'étranges soupçons. Il y avait neuf personnes entre Tibère et lempire; tous les neuf tombèrent, et en définitive l'empire fondé par Auguste échut à un homme que Auguste n'aimait pas, au représentant de la plus altière de ces familles patriciennes qu'il avait combattues toute sa vie. Auguste n'avait pas assez de force morale pour dominer sa famille ; il lui avait donné trop de droits. Il est bien remarquable que l'idée de légitimité venait non d'Auguste, mais de Julie et de Livie. Un jour, un ami d'Auguste disait à Julie : ce Pourquoi ne suivezvous pas Texeniple de votre père? Voyez comme il se garde de froisser les autres hommes, comme il évite de blesser leur amour-propre, comme il prend à tâche de ne pas leur faire sentir qu'il est le mattre de l'empire ! » Julie répondit : « Mon père ne sait ce que c'est que conserver sa dignité; quant à moi, je sais et je n'oublierai jamais que je suis la fille de l'empereur. »

Fatal régime que celui où l'hérédité, l'élection, l'adoption étaient également funestes, où Nerva, Trajan, Adrien Antonin, Marc-Aurèle ne se sont succédé que grâce â l'heureux hasard qui voulut que les quatre premiers n'eussent pas d'héritier direct, où Marc-Aurèle ouvre une période néfaste, parce qu'il eut un fils! Ne fonde pas l'hérédité qui veut. H faut pour cela des siècles et des races très-honnêtes ; les Germains seuls y ont réussi ; il

n'y a jamais eu en Europe une dynastie durable qui n'ait été d'origine germanique.

On ne se lasserait pas à sui\Te M. Beulé dans la discussion de ces grands problèmes; il y porte infiniment de pénétration et de linesse. Il vient de prouver que le talent d'écrire Thistoire serait, s*il le voulait, au nombre des riches dons qui lui ont été départis.

M. Beulé vient de publier un nouveau volume de ces Études d'histoire romaine qui lui ont valu tant de succès. Celui-ci a pour titre : Titm et sa dynastie^. Il forme le quatrième et dernier tome de la série que M. Beulé intitule le Procès des Césars. « Procès » est le mot juste ; H. Beulé est avant tout un accusateur ; son livre est d'ordinaire un réquisitoire. M. Beulé a ce qu'il faut pour écrire la grande histoire, complète, approfondie, équilibrée dans ses parties, ne négligeant aucune source d'information, embrassant tout ce qui compose la vie de l'humanité à une époque donnée. Quand on se place à un tel point de vue, on est indulgent ; car on se convainc que le gouvernement de l'humanité est chose très-difficile, et que, livrée à elle-même, l'hunaianité se gouvernerait encore un peu plus mal que quand des ambitieux la déchargent de tout soin à cet égard. M. Beulé ne le prend pas ainsi. Son livre est une série de brillants portraits.

i. Paris, Lévy. 1870.

La laideur y domine comme elle domina chez les originaux ; mais cette laideur a quelque chose d'étrange ; c'est une laideur de géants. Le premier siècle de notre ère a un cachet infernal qui n'appartient qu'à lui ; le siècle des Borgia peut seul lui être comparé en fait de scélératesse et de folie grandiose. Le plan de M. Beulé ne lui permettait pas d'exposer les progrès accomplis durant ce siècle extraordinaire, où Ton vit si clairement combien la philosophie de l'histoire doit distinguer entre la prospérité générale d'une société, la valeur de ses institutions, le mérite de ses souverains. Ce que notre savant confrère montre toujours, ce sont les ressources d'un esprit ingénieux, prompt, fin, distingué, d'un style élégant, facile, alerte, naturel, mis au service de beaucoup de jugement, de tact et de mesure. Ces rares qualités, qui rendent M. Beulé si cher à tous ceux qui le connaissent, se révèlent avec un éclat tout particulier dans le volume que nous auuouçcns.

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