M. d'Escayrac de Lauture
IBN-BATOUTAH. 303
ne nous apparaît qu'à travers le nuage de la légende ou les fraudes innocentes des traditions apocryphes.
Mais la relique la plus étrange, c'est sans contredit l'Arabie elle-même, identique du temps d*Ibn-Batoutah (et aussi de nos jours) à ce qu'elle était du temps de Mahomet, identique du temps de Mahomet à ce qu'elle était du temps d'ismaêl. On ne songe pas assez à ce singulier pays, effacé de la scène du monde depuis dix siècles et dont la destinée semble être de ne compter dans l'histoire de Thumanité que par de brusques et courtes apparitions, pour rentrer ensuite dans le vaste oubli de ses déserts. On confond l'Arabie dans l'idée d'universelle décadence, qui, depuis la domination des Turcs, embrasse pour nous tout l'Orient. Or l'Arabie n'est vraiment pas responsable de cette irrémédiable faiblesse. N'avonsnous pas vu, de nos jours, le mouvement réformateur des Wahhabis sur le point d'aboutir à un nouvel islam, sans autre prestige que Téternelle idée de l'Arabie : simplifier Dieu, écarter sans cesse toutes les superfétations qui tendent à s'ajouter à la nudité du culte patriarcal? Je pense, pour ma part, que l'islamisme a là son dernier et infranchissable boulevard, qu'il finira par où il a commencé, par n'être plus que la religion des Arabes, selon le vrai programme de Mahomet; mais aussi que nul ne sait ce qui arriverait dans le monde le jour où l'Arabie se lèverait de nouveau au nom de sa foi invincible en la supé* riorité de sa race et en la religion d'Abraham.
M. d'Escayrac de Lauture a parcouru pendant huit ans les diverses parties du continent africain ; le livre qu'il vient de publier est le fruit de ses observations personnelles et de ses réflexions. On y reconnaît partout un esprit pénétrant, original, rempli de Tamour le plus désintéressé de la science, et possédé de cette large et vive curiosité qui est le signe des natures vraiment distinguées. A toutes les qualités du voyageur, à Taudace, à l'activité, à la persévérance, M. d'Escayrac joint plusieurs de celles du penseur et de Pécrivain. Les déiauts de son ouvrage sont ceux d'un esprit encore peu maître de sa
1 . Le Désert et le Soudan, éludes sur r Afrique au nord de Véquon leur, par M. le comte d'Ëscayrac de Lauture. — Paris, 1853.
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méthode et trop charmé du plaisir de penser pour penser avec sobriété. On peut lui reprocher d'avoir donné dans un livre de renseignements précis une trop grande place aux généralités. Ce qu'on est en droit de demander au voyageur, en efl'et, ce n'est pas de faire preuve d'érudition et de philosophie ; c'est uniquement de bien voir et de bien rendre ce qu'il a vu, c'est d'être le témoin véridique et judicieux des pays lointains devant le tribunal de la critique européenne. La forme du récit ou du journal est pour cela la meilleure. M. d'£scayrac raconte trop peu et raisonne trop. Cela le conduit à des vues parfois hasardées, qui tiennent uniquement à certaines habitudes de style et ne portent aucun préjudice à la justesse et à l'impartialité habituelles de son esprit.
La philosophie de l'histoire de M. d'Escayrac pourrait donner lieu à des observations analogues. Elle est trop absolue, et, s'il fallait la comparer à quelque chose, ce serait au curieux essai d'histoire a priori que le plus ingénieux des chroniqueurs arabes, Ibn-Khaldoun, nous a donné dans ses Prolégomènes. Dominé par l'idée d'un plan uniforme de l'espèce humaine, supposant que tous les peuples sont partis d'un même état, suivent la même ligne et tendent au même but, M. d'Escayrac ne tient pas assez de compte de la diversité des races. Or il semble que, plus on étudie l'histoire dans ses véritables sources, plus on arrive à écarter toute formule générale et à se renfermer dans de pures considérations ethnographiques. M. d'Escayrac, par exemple, trompé par l'équivoque du mot barbarie^ rapproche souvent les Germains des premiers siècles de notre ère des diverses populations du Soudan, et semble supposer qu'il ne faudrait à
ces dernières que du temps et des circonstances favorables pour produire des œuvres comparables à celles du génie germanique. Il faut avouer que tous les progrès de la science moderne amènent au contraire à envisager chaque race comme enfermée dans un type qu'elle peut réaliser ou ne pas réaliser, mais dont elle ne sortira pas. Goethe et Kant étaient en germe dans les contemporains d'Arminius ou de Witikind. L'Afrique ne révèle peut-être pas autant que TAsie cette profonde individualité des branches diverses de l'espèce humaine. Le degré de civilisationy a plus d'importance que la race. C'est en Asie que le fait primordial du sang apparaît dans toute sa force, et c'est en étudiant cette partie du monde qu'on s'habitue à envisager d'une façon toute relative les destinées intellectuelles, morales et religieuses de la planète que nous habitons.
La race arabe semble l'objet de prédilection des études de M. d'Escayrac. Il Ta trouvée dans ses longs voyages, de l'Irak au Sénégal, de Maroc à Madagascar, partout inaltérable, homogène, oHVaht, si j'ose le dire, l'identité du métal, et présentant l'imago d'un peuple qui, suivant la belle expression de Jérémie (xLvni, il), « n'a point été remué de dessus sa lie u. Les oieilleures pages du livre de M. d'Escayrac sont celles qu'il a consacrées au portrait de cette race étrange, dont le privilège est de passionner si vivement tous ceux qui l'étudient. Jamais famille humaine n'offrit, en effet, un si séduisant assemblage de brillantes qualités et de brillants défauts. On l'aime, tout en étant persuadé qu'elle a peu de valeur solide et qu'il n'y a désormais rien à en faire pour le bien général de l'humanité. Les Arabes, comme tous les
peuples qu'on appelle sémitiques S manquent de cette variété, de cette largeur, de cettiî étendue d'esprit qui sont les conditions de la perfectibilité. Leur civilisation n'a qu'un seul type et ne tarde jamais à rencontrer sa limite : on a remarqué avec raison que la domination des Arabes a exactement le même caractère dans les pays les plus éloignés les uns des autres où elle a été portê>'. en Afrique, en Sicile, en Espagne. L*infini, la diversité, le germe du développement et du progrès leur semblent refusés.
L'illustre H. Lassen, que ses sympathies exclusives pour la race indo-européenne rendent parfois injuste pour la race sémitique, a défini d'un mot cette derinère: une race personnelle, égoïste, et, comme on dit en Allemagne, subjective. Il est certain que nulle part ailleurs les passions individuelles, Tamour, la haine, la vengeance, n'ont eu autant de développement. Jamais la poésie arabe ne s'élève au-dessus des sentiments personnels. Les Moallakat sont sous ce rapport un genre unique, auquel on ne saurait rien comparer dans aucune littérature. Le poète arabe ne se résigne jamais à prendre au sérieux un sujet étranger à lui-même. Pas de drame, pas d'épopée, aucune de ces grandes compositions où Fauteur doit s'effacer. Race incomplète par sa simplicité même , la race sémitique se distingue presque exclusivement par des caractères négatifs; elle n'a ni mythologie, ni science, ni philosophie, ni fiction, ni arts plastiques, ni vie politique. La moralité elle-même a toujours été
1. On donne ce nom tre»-impropre aux peuples qui parlent ou ont parlé hébreu, syriaque ou arabe, trois langues fort ressemblantes entre elles, et qu'on a regardées bien à torl comme correspondant à la catégorie biblique des enfants de Sem.
entendue par cette race d'une manière fort ditYérente de celle que nous imaginons. Le raélanp^e bizarre de sincérité et de mensonge, d'exaltation religieuse et d'égoïsme qui nous frappe dans Mahomet, la facilité avec laquelle les musulmans eux-mêmes avouent que dans plusieurs circonstances le Prophète obéit plutôt à sa passion qu'à son devoir, ne peuvent s'expliquer que par cette espèce de machiavélisme qui rend le sémite indifférent sur le choix des moyens, quand il a pu se persuader que le but qu*il veut atteindre est la volonté de Dieu. Notre manière désintéressée et pour ainsi dire abstraite de juger les choses lui est complètement inconnue.
C'est dans la vie nomade qu'il faut chercher la cause de cette indomptable personnalité, et aussi du sort étrange qui prédestinait l'Afrique à devenir, par le travail continu des siècles, une terre sémitique. N'est-il pas bien remarquable que, tandis qu'en Asie la race arabe ne put dépasser les limites de la Syrie et de l'Irak, en Afrique elle se répandit, comme par une sorte d'infiltration lente, jusqu'à l'Atlantique et jusqu'à la Cafrerie? C'est que le désert est, à vrai dire, la patrie de l'Arabe. Partout où il trouve un sol convenablement disposé pour le recevoir, il est chez lui, si bien qu'à cette heure les limites de l'Arabie sont à proprement parler les limites du désert.
Une affinité aussi étroite, une prise de possession aussi complète, feraient croire que l'envahissement du continent africain par la race arabe a dû se produire dès une époque reculée, et sans doute bien avant Tislamisme. La race arabe nous apparaît dans la plus haute antiquité répandue sur les deux rivages de la mer Rouge. L'Egypte n'était qu'une étroite vallée, entourée de Sémites noma-
des, tantôt soumis, ainsi que nous le voyons pour les Israé* lites, tantôt maîtres, comme les Hyksos. Abd-el-Kader exposait naguère ^ avec sa remarqultble érudition, les traditions des Arabes sur leurs émigrations anté-islamiques en Barbarie. L*émir, comme la plupart des savants de sa religion) n'a pas beaucoup de critique, et je n'accorde, pour ma part, aucune valeur historique à ces récits, qui occupent une grande place chez les historiens musulmans. Ils reposent pourtant sur un fait réel, je veux dire les profondes racines que la race arabe a jetées en Afrique ; on peut dire, en effet, que l'Afrique, et en particulier le Maroc, est de nos jours le sanctuaire de l'esprit arabe et le point du monde où cet esprit semble le moins prêt à céder aux influences de Télranger.
M. d'Escayrac a été frappé de trouver au fond du Soudan les mœurs, la langue, la religion de l'Arabe conservées avec une merveilleuse pureté, tandis qu-, partout où la race arabe s'est renfermée dans la vie citadine, elle a bientôt perdu ses qualités essentielles, sa fierté, sa grâce, sa sobre et sévère majesté. Cette race n'a jamais compris la civilisation dans le sens que nous y donnons. La vraie société arabe est celle de la tente et de la tribu, sans aucune institution politique ni judiciaire, sans autre autorité et sans autre garantie que celle du chef de la famille. Les questions d'aristocratie, de démocratie, de féodalité, qui forment le secret de l'histoire de tous les peuples indo-européens, n*ont pas de sens pour les Sémites. L'aristocratie n'ayant pas chez eux une origine militaire, est acceptée sans contradiction et sans la
1. Lettre au général Daum.is, dais la Revue des Deux Mondes, 15 février 1854.
moindre répugnance. La noblesse arabe est toute patriarcale ; elle ne tient pas à une conquête» elle a sa source dans le sang. Quant au pouvoir suprême, l'Arabe ne l'accorde rigoureusement qu'à Dieu et à ses envoyés. « C'est un curieux spectacle, dit M. d'Escayrac, que celui que présente la tente d'un chef arabe, lorsque quelque affaire s'y traite ; elle est pleine de monde, et ceux qui ne peuvent s'y placer se pressent à la porte. Chacun donne son avis, sans que personne l'interrompe : l'un blâme le chef, l'autre lui reproche d'être incapable ou poltron; il se justifie ou laisse dire : les femmes mêmes prennent la parole et la gardent volontiers; l'enfant parle et tous sont attentifs ; le domestique, le mendiant, l'étranger parlent aussi, souvent tous à la fois, sans qu'on les fasse taire. »
11 peut sembler paradoxal de le dire, et rien n'est pourtant plus exact, l'anarchie complète a toujours été l'état politique de la race arabe. Cette race nous donne le spectacle singulier d'une société se soutenant à sa manière sans aucune espèce de gouvernement ni d'idée de souveraineté. Le khalife n'est nullement un souverain, c'est un vice-prophète. Les historiens arabes sont pleins d'anecdotes qui témoignent de la liberté avec laquelle les premiers musulmans blâmaient eu face ces représentants de l'autorité prophétique, et résistaient à leurs ordres quand ils ne les approuvaient pas. Les révolutions des premiers siècles de Fhégire, l'extermination de la famille du Prophète et du parti resté fidèle à l'idée primitive de l'islamisme, venaient de l'incapacité absolue de rien fonder et de l'impossibilité où était la race arabe de se développer dans des
pays qui appellent une organisation régulière. En Afrique, au contraire, où elle rencontrait un sol approprié à la vie nomade et patriarcale, cette race s'est répandue de proche en proche, par un mode de propagation analogue à celui du sable dans le désert, portant avec elle ses habitudes d'indiscipline, sa religion simple, son purisme grammatical.
L'islamisme n'était pas moins bien adapté que la race arabe à la nature africaine. Né dans le désert, il tend de plus en plus à s'y renfermer. M. d'Escayrac de Laulure insiste vivement sur ce phénomène bizarre que l'islamisme est bien plus pur dans le Soudan qu'en Syrie, en Egypte, à Constantinople. Les superstitions, les dévotions mesquines , qui ont terni presque partout la pureté de la doctrine unitaire, n'ont aucun accès parmi les tribus nomades de l'Afrique ; les derviches et les ordres religieux, qui ailleurs ont supplanté les oulémas dans la faveur du peuple, n'exciteraient ici que le dégoût. Ce puritanisme confine parfois à l'incrédulité. L'Arabe bédouin, à force de simplifier sa religion, en vient presque à la supprimer : c'est assurément le moins mystique et le moins dévot des hommes. Sa religion ne dégénère jamais en crainte servile; le monothéisme est moins pour lui une religion positive qu'une manière de repousser la superstition. Il est prouvé aujourd'hui que l'islamisme se produisit au vu* siècle presque sans conviction religieuse, et n'obtint une créance absolue que quand, sortant de l'Arabie, il tomba sur un sol mieux disposé pour la foi. La plupart des tribus bédouines se convertirent par force, sans trop savoir ce qu'elles faisaient. M. Fresnel nous a appris que, dans le Hadramant. des tribus entières n'ont
embrassé Fislamisnie que depuis peu d'années, par suite du mouvement \vahbabite. L'Arabie, qui a converti le monde, a été convertie la dernière. « Le Persan, le Criméen, le Turc traversent la moitié de l'Asie, le noir du Sénégal affronte un voyage de deux années, pour adresser à Dieu leurs ferventes prières dans le sanctuaire de rislamisme ; le Bédouin, qui, chaque année, vient planter ses tentes sous les murs de la ville sainte, ne dépense pas un quart d'heure pour assurer son salut, et meurt à quatre-vingts ans sans avoir accompli le premier devoir du musulman. »
« Je voyageais dans le Soudan avec un secrétaire égyptien, continue M. d'Escayrac ; parfois nous réclamions le soir Tliospitalité du désert, je le priais de chanter, comme les muezzins du Caire, l'appel à la prière : l'étonnement des Arabes nous amusait beaucoup. « Que » chante-t-il ? » venaient-ils me demander ; a qu'est-ce » que cela veut dire ? — C'est l'appel à la prière, » leur » disais-je, « ne l'avez-vous jamais entendu ? — Jamais. » — Est-ce que vous ne priez pas? — Nous ne le » pouvons pas : l'eau est rare chez nous et les ablutions » en demandent beaucoup. — Ne pouvez-vous donc pas » les pratiquer avec le sable ? C'est pour vous que le » Prophète a institué le teyemmum* ; voulez-vous que » je vous le fasse connaître? — Ce n'est pas la peine; » nous sommes des Arabes, nous ne sommes pas des » saints. »
» Parcourant la Syrie, il m'arriva de passer devant un Arabe qui déjeunait de fort bon appétit et m'invita à
1. Mode d'ablution qui se pratique avec du sable à défaut d'eau.
prendre part k sod repas. Nous étions en ramadhan, et je lui en fis l'observation. « Dieu, » lui dis-je, a n'a-t-ii » pas ordonné de jeûner pendant ce mois béni ? — Je » ne Tai pas entendu, » me répondit-il. « Hais, » ajou- » tai-je,(!c c'est écrit dans le Coran. — Bah ! » flt-il, « je )> ne sais pas lire. »
La langue arabe enfin présente chez les nomades du Soudan le même caractère d'inaltérable pureté. Elle y a conservé tout son atticisme, tandis que partout dans les villes elle s'est promptement altérée. Ainsi se vérifie encore ce fait capital que le désert est le centre et le milieu naturel de la culture arabe. Une poésie d'une extrême recherche, une langue qui surpasse en délicatesse les idiomes les plus cultivés, des subtilités de critique littéraire telles qu'on en rencontre aux époques les plus fatiguées de réflexion, voilà ce qu'on trouve au désert, cent ans avant Mahomet, et cela chez des poëtes voleurs de profession, à demi nus et affamés. Des caractères tels que ceux de Tarafa et d'Imroulkaïs, fanfarons de débauche et de bel esprit, unissant les mœurs d'un brigand à la galanterie de l'homme du monde, à un scepticisme complet, sont certes un phénomène unique dans l'histoire. Les Arabes ont toujours cru que les tribus nomades conservent le dépôt du langage choisi vi des manières distinguées. Les familles nobles d'Espagne et d'Afrique faisaient faire à leurs fils un voyage littéraire parmi les Bédouins. Les chérifs de la Mecque envoient encore aujourd'hui leurs enfants passer un certain nombre d'années et, en quelque sorte, faire leur rhétorique au désert.
C'est bien à tort, en effet, qu'on envisage la vie no-
made comme inséparable de la barbarie, parce qu'elle n'admet pas le genre de raffinements auxquels nous sommes habitués à donner exclusivement le nom de civilisation. Elle en admet d'une autre sorte, et n'est nullement incompatible avec une grande culture intellectuelle et morale. Est-il un plus charmant tableau que celui que nous offrent dans la haute antiquité les patriarches abrahamides, menant partout leur noble vie de pasteurs, riches, fiers, chefs d'un nombreux domestique, en possession d'idées religieuses pures et simples, traversant les sociétés plus compliquées des Chananéens et des Chamites sans s'y confondre et sans en rien accepter ? Il est difficile de se figurer à quel point la vie du douar développe les instincts individuels, combien elle fortifie le caractère personnel, mais aussi combien elle rend incapable de discipline et d'organisation. Un cercle d'idées assez étroit, des passions très-profondes, un grand sens pratique, une tendance à faire prédominer les considérations de l'intérêt égoïste sur celles de la moralité, une religion épurée, tel est l'esprit du douar. Nos préoccupations toutes naturelles en faveur de la vie urbaine nous font en général envisager la vie nomade sous de tros-fausses couleurs. Nous ne comprenons en dehors du citadin que le paysan à demi serf, ne recevant la vie sociale d'aucune institution, tel que l'a créé le moyen âge; or, c'est là un genre de vie assez nouveau, et de tous,' peut-être, le plus fermé à la civilisation ; c'est odui où l'homme est le plus isolé et participe le moins à la vie commune de la société. On peut affirmer que le genre de vie du Rirghiz, abstraction faite de l'inégalité des races, est bien plus propre à cultiver l'individu que ce-
lui de DOS paysans. La vie commune de la tribu est, en effet, comme une grande école traditionnelle à laquelle tous assistent; le contact perpétuel et intime des individus excite à un haut degré certaines facultés; enfin, si une telle vie est très-impropre aux spéculations scientifiques et rationnelles, elle constitue un milieu souverainement poétique et où les grandes idées religieuses trouvent merveilleusement à se développer.
Tel est Tintéressant résultat qui sort du livre de H. de Lauture. Ce livre est en quelque sorte l'apologie du désert et de la race du désert. On ne peut nier que la conversion et par suite la conquête de rAf'rique centrale ne semblent dévolues à TArabie par une sorte de droit naturel. A l'heure présente la langue arabe est partout en Afrique le signe d'une certaine civilisation : c'est grâce à l'arabe que l'Afrique a eu quelque littérature, et qu'on a vu, par exemple, un assez beau mouvement littéraire se produire à Tombouctou ^ De nos jours, l'islamisme et la langue arabe font de grands progrès dans la partie orientale de l'Afrique, du cdté de Mozambique et de Madagascar, comme nous l'apprennent les renseignements fournis par le missionnaire Krapf '. Plusieurs pays du Soudan, tels que le Ouaday, paraissent avoir été récemment convertis, et la propagande musulmane chez les noirs du Sénégal est de plus en plus active. L'islamisme est encore conquérant de ce côté, et bien que des causes physiques
1. L'histoire littéraire de Tombouctou nous a été récemment révélée par M. Cherbonneau, Journal asiatique^ janvier 1853.
2. Journal de ta Société asiatique allemande^ 1846, page 44 et suivantes. — Depuis la publication de cet article, l'islamisme a fiiit en Afrique des progrès effrayants.
condamnent à jamais l'Afrique à n'occuper qu'un rang secondaire dans l'histoire de la civilisation, on ^'evra savoir gré à l'islamisme et aux Arabes d'avoir élevé les races noires du Soudan, autant peut-^tre qu'il était possible, au-dessus de leur incurable matérialité.
L'exploration scientifique de TAIgérie sera l'un des titres de gloire de la France au xix® siècle, et la meilleure justification d'une conquête qui a mis en lumière chez la nation conquérante tous les talents , excepté ceux du colonisateur. Je n'ai le droit de parler que des sciences historiques. Dans cet ordre d'études, l'Algérie a vu s'élever une forte école, qui a su appliquer les plus solides qualités d'esprit à l'exploration ethnographique, linguistique, archéologique, épigraphique du sol nouvellement acquis à la civilisation. De la part de l'autorité militaire et de la population civile, le zèle a été le même; la rivalité ici n'a existé que pour le bien. Pas une période
1. La Kabylie et les coutumes kabyles ^ par MM. A. Haneteau, général de brigade, et A. Letourneux, conseiller à la cour d'Alger, trois volumes. Imprimerie nationale. Paris, 1873.
du passé de l'Algérie qui n'ait été l'objet de capitales recherches, d'importantes découvertes, dont plusieurs od* fort dépassé l'étroit horizon de l'histoire locale, et ont apporté à l'histoire générale du monde des données de premier intérêt. On peut comparer ce qui s*est passé à cet égard dans notre colonie au spectacle que présente la Société asiatique de Calcutta vers la iin du dernier siècle. A une époque où les études critiques étaient en décadence dans la mère patrie, Calcutta eut Colebrooke, William Jones, grands esprits ouverts, sans routine ni parti pris, aux directions nouvelles. Les colonies se formant d'ordinaire des éléments les plus indépendants d'une nation, il n'est pas rare de voir s'y développer ainsi, avec un éclat tout particulier, ce qui demande de l'intelligence ou de l'activité.
L'histoire de l'Algérie se divise d'après le nombre des conquêtes étrangères qu'elle a subies. Les victoires successives des Romains, des Vandales, des Byzantins, des Arabes, des Français, sont les jalons qui coupent la monotonie de ses annales. N'y a-t-il pas cependant, au-dessous de ces couches de maîtres imposés tour à tour parla force, un fond indigène encore retrouvable, matière toujours prête à subir les dominations étrangères, pépinière éternelle do serfs pour les vainqueurs qui se sont succédé de siècle en siècle? Ce fond existe, et il ne fallut qu'un coup d'œil superficiel pour le découvrir dans les Kabyles.
LA gOCIfîTÉ P''.n*^iîK. 321
Le Kabyle, personne n*en jt^ , o a ? c».:?Tié dans le pays ni par la conquête mth itiniiTip ni par celle des Romains; ce n'est ni un Ymtl' % n\ m Câi .haginois ; c'est le vieux Numide, le dr^seendâii*, îf**^ sujets de Hasinissa, de Syphax et de Jugurtha. Une langue à part, profondément distincte des langues sémitiques, bien qu'ayant avec elles des traiU de ressemblance et leur ayant fait de nombreux emprunts, est, à cet égard, le plus irrécusable des témoins. Cette langue se retrouve sur les anciens monuments du pays. Elle n'y a sûrement été introduite ni par Carlhage, qui parlait presque hébreu, ni par Rome, ni par les Germains, ni par les Byzantins, ni par les Arabes. Un trait de lumière a été jeté sur l'obscure histoire de l'Afrique quand il a été constaté, surtout par les beaux travaux de M. Hanoteau, que la langue kabyle est à peu près identique au touareg, et que le touareg lui-même est dans la parenté la plus étroite avec tous les idiomes sahariens qui se parlent depuis le Sénégal jusqu'à la Nubie, en dehors du monde nègre ou soudanien. A partir de cette découverte, le vieux fond de race de l'Afrique du Nord a été nettement déterminé. Le nom de 6er6è?'c paraît, à l'heure présente, le meilleur pour désigner ce rameau du genre humain. L'avenir montrera sans doute que cette dénomination est trop étroite : au touareg et au kabyle, on trouvera des frères et des sœurs ; on montrera que cet idiome n'est qu'un membre d'une famille plus vaste. Déjà du câté de l'Egypte et de l'Espagne se sont ouvertes bien des perspectives séduisantés, décevantes peut-être. On s'est demandé si le copte, le basque, ne trouveraient pas de ce côté le biais qui les ferait sortir de leur solitude linguistique. Rien de
démonstratif n'a encore été î^roposé à cet égard. La famille dont nous parlons est donc jusqu'à nouvel ordre purement africaine, du plutôt atlantique et saharienne. A côté des deux groupes linguistiques et historiques déjà si bien dessinés» groupe indo-européen, groupe sémitique, est yenu de la sorte se placer un troisième groupe» dont les caractères ne sont pas moins tranchés, bien qu'as^ sûrement sa destinée dans l'histoire ait été moins brillante.
On ne pouvait soupçonner, il y a trente ans, l'étendue et la solidité qu'on arriverait à donner à cette individualité ethnographique. Non -seulement la race berbère a maintenant un droit de cité incontestable dans le monde de l'anthropologie ; elle est même devenue l'objet d'une science. Autour de ce. te race indigène du nord de l'Afrique s'est créé, en eflfet, un ensemble d'études analogues à celles dont le monde sémitique et le monde indo-européen fournissent la matière. Sans doute l'intérêt n'est pas le même; les instruments d'étude sont moins nombreux ; la race berbère tient dans le monde une place de quatrième ou cinquième ordre, si on compare le rôle qu'elle a joué à celui des Hébreux, des Phéniciens, des Arabes, des Grecs, des Romains, des Celtes, des Germains; mais, pour n'avoir qu'un rang assez humble dans réchelle du génie, la race berbère n'en est pas moins importante dans l'ensemble de l'humanité. Son ëtoimante vivacité est un des phénomènes de rhistoire les plus dignes d'être étudiés. A l'époque romaine, d'ailleurs, le monde berbère a introduit quelques éléments essentiels dans le mouvement général de la civilisation, en prenant une part considérable à la formation du christianisme latin.
Au point de vue des sciences historiques*, cinq choses constituent Tapanage essentiel d'une race , et donnent droit de parler d'elle comme d'une individualité dans l'espèce humaine. Ces cinq documents, qui prouvent qu'une race vit encore de son passé, sont une langue à part, une littérature empreinte d'une physionomie particulière, une religion, une histoire, une civilisation. On peut y joindre, dans certains cas, une écriture propre; cette condition n'est pourtant pas de rigueur, car de trèsgrandes races, telles que la race indo-européenne, n'ont jamais eu d'alphabet à elles, et ont emprunté récriture des autres peuples. On en peut dire autant de l'art, l'art s'empruntant avec plus de facilité que la langue, la religion et la législation. Si nous demandons à la race berbère quels sont, de ces titres de noblesse, ceux dont elle peut faire la preuve, nous la trouverons à quelques égards assez pauvre ; par d'autres côtés, au contraire, elle pourra le disputer aux races les plus privilégiées. La race berbère, en effet, possède ce que n'ont pas toujours les plus illustres races, une écriture qui n'appartient qu'à elle, écriture singulière, peu employée, connue presque uniquement des femmes, mais dont l'antiquité nous est alUîstée par le monument bilingue (carthaginois et berbère) de Tugga, et par les inscriptions bilingues (latines et berbères), beaucoup plus nombreuses, des cimetières voisins de La Galle. Grâce aux soins patients et aux eflorls successifs de MM. de Saulcy, Reboud, Duveyrier, Faidherbe, Judas, Halévy, Letourneux, ces petits textes ont été recueillis, étudiés, et
1. Nous laissons à d'autres le soin de parler dos caractères physiologiques, anUiropologiqiios, qui, en ce qui concerne la race berb(>re, ne sont pas moins nettement accusés que les caractères linguis* tiques.
constituent un curieux chapitre des études paléographiques et épigraphiques. L'origine de Fécritureen question est incertaine; U n'est pas sûr que les Berbères l'aient inventée de toutes pièces ; ce n'en est pas moins un fait bien remarquable que celte race, en apparence si déprimée, ait un alphabet à elle, un alphabet qu'on n'a trouvé jusqu'ici nulle part ailleurs que sur les côtes barbaresques et dans le Sahara, et qui, selon toutes les apparences, n'a jamais servi à écrire que le berbère.
C'est surtout par la langue que la race berbère a triomphé de ses ennemis. Quoique des populations entières du littoral aient perdu tout souvenir de leur origine, qu'elles ne parlent plus que l'arabe, qu'elles se disent'et se croient sincèrement arabes, d'autres fractions de la race berbère, même dans la région maritime, ont gardé et leur langue, mêlée il est vrai d'arabe, et leurs mœurs, altérées jusqu'à un certain point par la conquête musulmane. Ce sont les tribus qu'on appelle kabyles. Si l'on s'enfonce dans l'intérieur, le vieux fond se retrouve bien plus pur. Le touareg, langue autochlhone de toute l'Afrique du Nord, est sans mélange d'arabe. Pour éUidier la physionomie de ces curieux idiomes, le touareg est donc un type bien préférable au kabyle. Le général Hanoteau, dans ses deux grammaires kabyle et touareg, a présenté les traits principaux de ce grand système linguistique avec sincérité, sans parti pris, en laissant prudemment aux philologues comparatifs le soin de tirer les conséquences des faits bien observés qu'il leur soumet. Il peut sembler ambitieux de parler de litlérature à propos de peuples aussi peu littéraires. M. Hanoteau a néanmoins recueUli ce qu'on a de la Uttérature berbère.
c'est-à-dire quelques chants populaires, quelques récits.
Uhistoire des Berbères est obscure; on la conclut surtout de l'histoire des autres races qui ont été en rapport avec eux. Les Berbères ont eu cependant uu historien qu'on peut appeler de génie, Tarabe Ibn-Klialdoun. Dans sa vaste encyclopédie' historique, le monument de beaucoup le plus surprenant que nous ait légué l'historiographie musulmane, Ibn-Khaldoun consacre aux Berbères un livre entier, qu'a pubUé et traduit, avec sa sûreté ordinaire, M. de Slane. — Quant à la vieille religion africaine, elle a disparu sans retour ; l'islamisme l'a complètement oblitérée. On parle vaguement de quelques massifs de montagnes très-avancés vers le sud, chez les Touaregs, où les habitants ne seraient pas musulmans; peut-être sont-ils chrétiens,, peut-être juifs. Jusqu'à présent nous n'avons, pour connaître le culte indigène de l'Atlas, du Sahara et des côtes barbaresques, qu'un petit nombre de passages des auteurs grecs et latins, notamment de la Johannide de Corippus, et quelques indices épigraphiques. C*est bien peu ; des dieux si fort oubliés de leurs anciens fidèles n'ont guère d'espoir de résurrection.
Reste la législation coutumière, partie d'ordinaire si persistante de l'individualité d'une race. Cet élément essentiel est très-bien conservé chez les Kabyles. Tout en étant sans réserve convertis à l'islam et en se montrant, sous le rapport du dogme, des musulmans irréprochables, les Kabyles, dans un grand nombre de cas , s'écartent des prescriptions de la loi civile du Cioran, disant avec beaucoup de sens que ces prescriptions ont été faites pour un paye très-différent du leur, et pour un peuple qui n'avait pas leur manière de vivre. C'est là un phénomène
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dont on trouverait à peine un autre exemple dans le monde musulman. Partout ailleurs la foi religieuse et le code ont été inséparables. Ici, la coutume locale a eu la force d'abroger une moitié du livre sacré. Dans certaines parties du monde berbère, le droit commun musulman a, il est vrai, pris le dessus; mais ce fait, quand il s'est produit, a toujours été le résultat d'une conquête postérieure, et non de la simple conversion à l'islam. Ce qui prouve bien, d'un autre côté, que les coutumes qui ont ainsi triomphé de la plus intolérante des révélations sont une forme innée, un vieux legs de race, c'est qu'elles sont communes à tous les Berbères, c'est-à-dire à des fractions nombreuses de populations inconnues les unes aux autres, et entre lesquelles les relations sont souvent impossibles. Un sujet capital ouvert aux investigations ultérieures sera de voir jusqu'à quel point cette législation se retrouve chez les Touaregs. Il y a au moins un point où la différence est sensible, c'est tout ce qui touche à la situation sociale de la femme. La femme, chez les Touaregs, a une situation privilégiée; chez les Kabyles, la condition de la femme est celle d'une servante achetée. Une telle différence peut venir, chez les Berbères d'Algérie, d'une pression plus forte des conquérants et d'un affaiblissement des mœurs primitives. L'existencr^, chez les Touaregs, de nobles et de serfs parait, au contraire, être le résultat de divers accidents historiques, en particulier de l'assujettissement aux Berbères de tribus soudaniennes * . On trouvera probablement un jour que les mœurs des Touaregs, comme la langue des Touaregs, offrent un critérium scientifique plus sûr que les mœurs