Cf. LudolÛ, Bistoria œtàiopica, 1. IT, c i) in
n'en reste pas moins l'organe de la religion, de la science, souvent même des rapports civils et politiques, c'est-àdire de tout ce qui s'élève au*dessus de la sphère des idées ordinaires. De là, chez les Orientaux, l'existence universelle de deux langues, Tune vulgaire^ abandonnée au caprice de l'usage populaire, l'autre littérale, depuis longtemps fixée et seule ayant le privilège d'être écrite. C'est ainsi que l'arabe littéral et le gheez, par exemple, s'emploient dans les lois, dans les ordonnances, dans toutes les pièces officielles. Les Arabes, même dans leurs lettres particulières, se rapprochent beaucoup du style littéral ; tant il est vrai que ces peuples se figurent la langue savante seule comme susceptible d'être écrite.
Ce n'est pas que la langue vulgaire ne puisse aussi, du moins en Europe, arriver à s'ennoblir et à toucher aux choses de l'esprit. L'esprit européen, bien plus fécond que l'esprit asiatique, a su animer de nouveau les débris de son analyse, et se créer de nouvelles formes après avoir brisé les formes anciennes. Toutefois, lors même que la langue vulgaire s'est ainsi élevée à la dignité de langue savante et littéraire, la langue ancienne n'en conserve pas moins son caractère sacré. Elle subsiste comme un monument nécessaire à la vie intellectuelle du peuple qui l'a dépassée, comme une forme antique dans laquelle devra parfois venir se mouler la pensée moderne, pour retrouver sa force et sa discipline.
C'est donc un fait général de l'histoire des langues que chaque peuple trouve sa langue classique dans les conditions mômes de son histoire, et que ce choix n'a rien d'arbitraire. C'est un fait encore que, chez les nations peu avancées, tout l'ordre intellectuel est confié à cette lan-
gue, et que, chez les peuples où une activité intellectuelle plus énergique s'est créé un nouvel instrument mieux adapté à ses besoins, la langue antique conserve un rôle grave et religieux, celui de faire Péducation de la pensée et de l'initier aux choses de l'esprit. .
La langue moderne, en effet, étant toute composée de débris de l'ancienne, il est impossible de la posséder d'une manière scientifique, à moins de rapporter ces Tragments à l'édifice primitif, où chacun d'eux avait sa valeur véritable. L'expérience prouve combien est imparfaite la connaissance des langues modernes chez ceux qui n'y donnent 'point pour base la connaissance de la langue antique dont chaque idiome moderne est sorti. Le secret des mécanismes grammaticaux, des étymologies, et par conséquent de l'orthographe , étant tout entier dans le dialecte ancien, la raison logique des règles de la grammaire est insaisissable pour ceux qui considèrent ces règles isolément et indépendamment de leur origine. La routine est alors le seul procédé possible, comme toutes les fois que la connaissance pratique est recherchée à l'exclusion de la raison théorique. On sait sa langue comme l'ouvrier qui emploie les procédés de la géométrie sans les comprendre sait la géométrie. Formée, d'ailleurs, par dissolution, la langue moderne ne saurait donner quelque vie aux lambeaux qu'elle essaie d'assimiler, sans revenir à l'ancienne synthèse pour y chercher le cachet qui doit imprimer à ces éléments épars une nouvelle unité. De là son incapacité à se constituer par elle-même en langue littéraire, et l'utilité de ces hommes qui durent, à certaines époques, faire son éducation par l'antique et présider, si on peut le dire, à ses humani-
tés. Sans cette opération nécessaire, la langue vulgaire reste toujours ce qu'elle fut à rorigine, un jargon populaire, né de Tincapacité de synthèse et inapplicable aux choses intellectuelles. Non que la synthèse soit pour nous à regretter. L'analyse est quelque chose de plus avancé, et correspond à un état plus scientifique de l'esprit humain. Mais, seule, elle ne saurait rien créer. Habiltà décomposer et à mettre i à nu les ressorts secrets du langage, elle est impuissante à reconstruire l'ensemble qu'elle a détruit, si elle ne recourt pour cela à Tandeii système, et ne puise dans le commerce avec Tantiquité Tesprit d'ensemble et d'organisation savante. Telle est la loi qu'ont suivie dans leur développement toutes les langues modernes. Or les procédés par lesquels la langue vulgaire s'est élevée à la dignité de langue littéraire sont ceux-là mêmes par lesquels on peut en acquérir la parfaite intelligence. Le modèle de l'éducation philologique est tracé dans chaque pays par l'éducation qu*a subie la langue vulgaire pour arriver à son ennoblissement.
L'utilité historique de l'étude de la langue ancienne ne le cède point à son utilité philologique et littéraire. Le livre sacré pour les nations antiques était le dépositaire de tous les souvenirs nationaux ; chacun devait y recourir pour y trouver sa généalogie, la raison de tous les actes de la vie civile, politique, religieuse. Les langues classiques sont, à oeaucoup d'égards, le livre sacré des modernes. Là sont les racines de la nation, ses titres, iâ raison de ses mots et par conséquent de ses institutions. Sans elle, une foule de choses restent inintelligibles el historiquement inexplicables. Chaque idée moderne est entée sur une tige antique ; tout développement actuel
sort d'un précédent. Prendre rbumanité à un point isolé de son existence, c'est se condamner à ne jamais la comprendre ; elle n'a de sens que dans son ensemble. Là est le prix de Térudition, créant de nouveau le passé, explorant toutes les parties de l'humanité ; qu'elle en ait ou non la conscience, l'érudition prépare la base nécessaire de la philosophie.
L'éducation, plus modeste, obligée de se borner et ne pouvant embrasser tout le passé, s'attache à la portion de l'antiquité qui, relativement à chaque nation, est classique. Or ce choix, qui ne peut jamais être douteux, l'est pour nous moins que pour tout autre peuple. Notre civilisation, nos institutions, nos langues sont construites avec des éléments grecs et latins. Donc le grec et le latin, qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, nous sont imposés par les faits. Nulle loi, nul règlement ne leur a donné, ne leur ôtera ce caractère qu'ils tiennent de l'histoire. De même que l'éducation chez les Chinois et les Arabes ne sera jamais d'apprendre l'arabe ou le chinois vulgaire, mais sera toujours d'apprendre l'arabe ou le chinois littéral; (le m(^me que la Grèce moderne ne reprend quelque vie littéraire que par l'étude du grec antique; de même l'étude de nos langues classiques, inséparables l'une de l'autre, sera toujours chez nous, par la force des choses, la base de l'éducation. Que d'autres peuples, même (européens, les nations slaves par exemple, les peuples g(îrmaniques eux-mêmes, bien que constitués plus tard dans des rapports si étroits avec le latinisme, cherchent ailleurs leur éducation, ils pourront s'interdire une admi rable source de beauté et de vérité ; au moins ne se priveront-ils pas du commerce direct avec leurs ancêtres;
mais, pour nous, ce serait renier nos origines, ce serait rompre avec nos pères. L'éducation philologique ne saurait consister à apprendre la langue moderne, l'éducation morale et politique, à se nourrir exclusivement des idées et des institutions actuelles; il faut remonter à la source et se mettre d'abord r,ur la voie du passé, pour arriver par la* même route que l'humanité à la pleine intelligence du présent.
Un des carpctères les plus originaux de l'érudition littéraire du XIX* siècle sera d'avoir porté l'attention vers les histoires de sciences spéciales, dont l'ensemble offrira le tableau complet des efforts de l'esprit humain dans sa période réilécliie. Ce n'est pas que toutes les sciences aient un égal profit à tirer de l'étude de leur passé. Un médecin gagnera peu, j'imagine, à lire la savante histoire que Sprengel a faite de son art ; un mathématicien ne profitera guère pour ses théories en lisant l'ouvrage de Montucla ou les recherches plus modernes
1. Geschichte der klassischen Philologie im AUerthum^par M.Gradfeiihan. Bonn, H. B. Kœnig, 1843-1846.
de quelques savants. Les sciences dogmatiques, ou qui devraient Tôlre, peuvent se passer d'un tel secours ; ie? sciences critiques, au contraire, aspirent de plus en plus à devenir historiques, au moins dans leur exposition. La philosophie nous en offre un curieux exemple.
La philologie est, de toutes les branches de la connaissance humaine, celle dont l'histoire a dû venir en dernier lieu, parce qu'elle est de toutes peut-être la moins définie, celle dont il est le plus difficile de saisir l'unité. L'astronomie, la zoologie, la botanique, etc., ont un objet déterminé. Mais quel est celui de la philologie? Le grammairien, le linguiste, le lexicographe, le critique, le littérateur dans le sens spécial du mot, ont droit au titre de philologues, sans que Ton saisisse au premier coup d'œil entre ces études diverses un rapport suffisant pour les appeler d'un nom commun. C'est qu'il en est du mot de philologie comme de celui de philosophie, de poésie et de tant d'autres dont le vague môme est expressif. Quand on cherche, d'après les habitudes des logiciens, à trouver une phrase équivalente à ces mots compréhensifis, et qui en soit la définition, l'embarras est grand, parce que la philosophie, la poésie n'ont, ni dans leur objet ni dans leur méthode, rien qui les caractérise uniquement. Platon, Épictète, Pascal, Voltaire sont appelés philosophes ; Théocrite, Aristophane, Lucrèce, Martial sont appelés poètes, sans qu'il soit facile de trouver le lien de parenté qui réunit sous un même nom des esprits si divers. C'est que les appellations ont été formées non sur des notions d'avance définies, mais par des procédés plus libres et au fond plus exacts que ceux de la logique artificielle.
L'antiquité, en cela plus sage que nous et plus rap-
prochée de Torigine de ces mots, les appliquait avec moins d'embarras. Depuis que nous avons dressé une carte de la science, nous nous obstinons à donner une place à part à la philologie et à la philosophie; et pourtant ce sont là moins des sciences spéciales que des faces diverses sous lesquelles on peut envisager les choses de l'esprit.
A une époque où Ton demande avant tout au savant de quoi il s'occupe et à quel résultat il arrive, la philologie a dû trouver peu de faveur. On comprend le physicien, le chimiste, l'astronome, beaucoup moins le philosophe, moins encore le philologue. La plupart, interprétant mal Tétymologie de son nom, s'imaginent qu'il ne travaille que sur les mots (quoi, dit-on, de plus frivole !), et ne songent guèrA à distinguer comme Zenon le philologue du logophile *. Ce vague qui plane sur l'objet de ses études, cette latitude presque indéfinie qui renferme sous le même mot des recherches si diverses, portent à ne voir en lui qu'un amateur qui se promène dans la variété de ses travaux, et explore le passé, à peu près comme certaines espèces d'animaux fouisseurs creusent des mines souterraines pour le plaisir d'en faire. Sa place dans l'organisation philosophique n'est pas encore suffisamment déterminée; les monographies s'accumulent sans qu'on en voie le but ; la dispersion du travail atteint ses dernières limites.
La philologie, en effet, n'a point son but en elle-même : elle a sa valeur comme condition nécessaire de l'histoire de l'esprit humain et de l'étude du passé. Sans doute, plusieurs des philologues dont les savants travaux nous
YOoCXouç. (Stobée. 'AicotpOéytJLa'ra, 8, II, p. 44. édid. Gaisford.)
ont ouvert Tantiquité n*ont rien vu au delà du texte qu'ils interprétaient, et autour duquel ils groupaient les mille paillettes de leur érudition. Ici, comme dans toutes les sciences, il a pu être utile que la curiosité naturelle de Tesprit humain ait suppléé à Tesprit philosophique et soutenu la patience des chercheurs. Est-il nécessaire que l'ouvrier qui extrait les blocs de la carrière ait l'idée du monument futur dans lequel ils entreront? Parmi les laborieux travailleurs qui ont construit Tédifice de la science, plusieurs n'ont vu que la pierre qu'ils polissaient, ou tout au plus la région limitée où ils la plaçaient. Et pourtant il arrive que, par les travaux réunis de tant d'hommes, sans qu'aucun plan ait été combiné d'avance, une science se trouve organisée dans ses belles proportions. Elle se pose d'elle-même à la place qui lui convient, et, se fondant enfm dans l'organisation générale, elle devient une maxime dans la vérité universelle, un ton de plus dans l'harmonie des choses. Un génie invisible a l'tô l'architecte qui présidait à l'ensemble, et faisait concourir ces efforts isolés à une parfaite unité.
Bien des gens sont tentés de rire en voyant des esprits sérieux dépenser une prodigieuse activité pour expliquer des particularités grammaticales, recueillir des gloses, comparer les variantes de quelque ancien auteur, qui n'est souvent remarquable que par sa bizarrerie ou sa médiocrité. Tout cela faute d'avoir compris dans un sens assez large l'histoire de l'esprit humain et l'étude du passé. C'est une loi de Tintelligence, après avoir parcouru un certain espace, de revenir sur ses pas pour revoir la route qu'elle a fournie, et repenser ce qu'elle a déjà pensé. Les premiers créateurs ne regardaient pas
derrière eux ; ils marchaient en avant, sans autre guide que les éternels principes de la nature humaine. A un certain jour, au contraire, quand les livres se sont assez multipliés pour pouvoir être recueillis et comparés, Tesprit veut avancer avec connaissance de cause, il songe à confronter son œuvre avec celle des siècles passés; ce jour-là naît la littérature réfléchie, et parallèlement la philologie. Cette apparition ne signale donc pas, comme on Ta dit trop souvent, la mort des littératures; elle atteste seulement qu'elles ont déjà toute une vie accomplie. Aussi n'est- il aucune culture qui n'ait offert ce phénomène remarquable. La Chine, l'Inde, l'Arabie, la Grèce, Rome, les nations modenies ont connu ce moment où le travail intellectuel de spontané devient savant, et ne procède plus sans consulter ses archives déposées dans les musées et les bibliothèques. Le développement original du peuple hébreu lui-même, qui semble oifrir moins de traces qu'aucun autre d'effort réfléchi, présente dans ses derniers siècles des vestiges sensibles de cet esprit de recension, de collection, de rapiécelage, si j'ose le dire, qui termine la série de toutes les littératures.
Il est donc dans les conditions de l'esprit humain de se replier sur lui-même et de cultiver religieusement son passé, lors même qu'il n'espère retirer immédiatement de ce travail aucun résultat philosophique. Dans l'état actuel de la pensée, cette étude est devenue d'un intérêt plus puissant encore, par l'immense importance que l'histoire de Tesprit humain a prise à nos yeux. Cette histoire, en effet, est^elle i)ossib1e sans l'étude immédiate des monuments, et ces monuments sont-ils abordables sans les recherches spéciales du philologue? Telle forme du passé
394 MÉLANGES D»HISTOIRË.
suffit à elle seule pour occuper une laborieuse existence. Une langue ancienne et souvent à inoilié inconnue; une paléographie à part, une archéologie et une histoire péniblement déchiffrées, voilà certes plus qu'il n*en faut pour absorber tous les efforts de l'investigateur le plus patient, si d'humbles artisans n'ont antérieurement con* sacré de longs travaux à extraire de la carrière les matériaux qui, soumis à l'appréciation du critique, doivent servir à reconstruire Tédifice du passé.
C'est donc dans la philosophie des choses qu'il faut chercher la véritable valeur de la philologie. Là est la dignité de toute recherche particulière et des derniers détails d'érudition, qui n'ont point de sens pour les esprits superficiels et légers. A ce point de vue, il n'y a pas de recherche inutile ou frivole. Il n'est pas d'étude, quelque mince que paraisse son objet, qui n'apporte son trait de lumière à la science du tout, à la vraie philosophie des réalités. Les résultats généraux, qui seuls, il faut l'avouer, ont de la valeur par eux-mêmes, et constituent la fin de la science, ne sont possibles que par le moyen de la connaissance, et de la connaissance érudite des détails. Bien plus, les résultats généraux qui ne s'appuient pas sur la connaissance des derniers détails sont nécessairement creux et factices, au lieu que les recherches particulières, même destituées de l'esprit philosophique, peuvent être du plus grand prix, quand elles sont exactes et conduites suivant une sévère méthode. L'esprit de la science est ^tte communauté intellectuelle qui rattache l'un h l'autre l'érudit et le penseur, fait à chacun d'eux sa gloire méritée, et confond dans une même fin leurs rôles divers.
L'union de la philologie et de la philosophie, de l'érudition el de la pensée devrait donc être le caractère de notre époque. Le penseur suppose l'érudit; et, ne tùt-c^ qu'en vue de la sévère discipline de Tesprit, je ferais peu de cas du philosophe de nos jours qui n'aurait pas travaillé au moins une fois dans sa vie à éclaircir quelque point spécial de la science. Sans doute, les deux rôles peuvent se séparer, et ce partage même est souvent désirable. Mais il faudrait au moins qu'un commerce intime s'établit entre ces fonctions diverses, que les travaux de l'érudit ne demeurassent plus ensevelis dans la masse des collections savantes, où elles sont comme si elles n'étaient pas, et que le philosophe, d'un autre côté, ne s'obstinât plus à chercher exclusivement au dedans de lui-même les vérités vitales que les sciences du dehors révèlent si libéralement à celui qui les interroge avec intelligence et sagacité.
On pourrait croire qu'en rappelant l'activité intellectuelle à la philologie ou à l'érudition, on constate par là même son épuisement, et qu'on assimile notre temps à ces époques où la littérature, ne pouvant plus produire, devient critique et rétrospective. Ce serait une erreur ; car, outre que les formes littéraires des modernes sont plus vivaces que les formes anciennes, et peuvent offrir plusieurs floraisons consécutives, notre manière d'envisager la philologie est bien plus philosophique et plus féconde que celle de l'antiquité. La philologie n'est pas pour nous c«^ qu'elle était dans Técole d'Alexandrie, une simple curiosité d'érudit; c'est une science organisée, ayant un but sérieux et élevé; c'est la science des produits deTesprit humain, c'est la condition nécessaire de cette critique^
universelle, un des premiers besoins de riiomnie pensant. M. GraBfenban est le premier qui ait entrepris une liistoire complète de la philologie. Cette histoiro offre de^ difficultés toutes spéciales, dont la première est sans doute de donner à l'ouvrage un cadre précis. Entendue dans son sens le plus restreint, l'histoire de la philologie ne serait que Tliistoire de la grammaire, de Vexégèse et de la critique des textes; les travaux d'érudition, d'archéologie, de critique esthétique en seraient distraits. Or une telle exclusion est peu naturelle; car ces deux ordres de recherches ont entre eux les rapports les plus étroits. D'ordinaire, ils sont réunis par le même individu, souvent dans le même ouvrage. Éliminer l'érudition de l'histoire des travaux philologiques serait opérer une scission artificielle et arbitraire dans un groupe naturel. Que Ton prenne, par exemple, l'école d'Alexandrie ; à part quelques spéculations philosophiques et théurgiques, tous les travaux de cette école, ceux mêmes qui ne rentrent pas directement dans la philologie, ne sont-ils pas empreints d'un esprit qu'on peut appeler philologique, esprit que ladite école porte jusque dans la poésie et la philosophie "? Une histoire de la philologie serait-elle complète, si elle ne parlait d'Apollonius de Rhodes, d'Apoilodore, d'Èlien, de Diogène Laërce, d'Athénée et des autres polygraphes, dont les œuvres pourtant sont loin d'être philologiques, dans le sens le plus restreint du mot? — Si, d'un autre côté, on prend Thistoire de la philologie dans toute son extension possible, où s'arrêter? Sans s'en douter, on sera presque forcément amené à en faire l'histoire de la littérature, au moins de la littérature réfléchie. Les historiens, les critiques, les polygraphes, les écrivains d'histoire litté-
raire devront y trouver place. Tel est l'inconvénient, grave sans doute, mais nécessaire et compensé par de sérieux avantages, qu'il y a dans le droit qu'on se donne de choisir un groupe particulier de manifestations, pour en faire une étude spéciale, et de le séparer ainsi de Tensemble de Tesprit humain, auquel il tient par toutes ses fibres. Ajoutons que les rapports des mots changent avec les révolutions des choses, et que, dans le langage, il faut surtout considérer le centre des notions, sans chercher à y substituer des définitions qui ne leur sont jamais i arfailement équivalentes. Quand il s'agit de littérature ancienne, la critique et l'érudition rentrent de droit dans le cadre de la philologie; au contraire, celui qui ferait l'histoire de la philologie moderne ne se tiendrait pas, j'imagine, pour obligé de parler de nos grandes collections d'histoire civile et littéraire, ni de ces brillantes œuvres de critique esthétique qui se sont élevées de nos jours au niveau des plus belles créations philosophiques.
M. Graefenhan a pris la philologie dans son sens le plus étendu. Non content de faire l'histoire des travaux eœ professa sur la matière, il étudie le tour général de la littérature, le système d'éducation, l'attention donnée aux bibliothèques et aux établissements scientifiques; il recherche les signes de l'esprit philologique aux siècles où la philologie n'était point encore organisée et chez les auteurs qui n'ont pas songé à être des philologues.
11 était difficile d'être autre chose que subtil en voulant trouver la philologie dans des temps où elle n'existait pas. Cette partie de l'ouvrage de M. Grsefenhan n'échappe pas au reproche de puérilité. Au contraire, la partie de son travail où il relève toutes les traces de
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philologie dans les temps où, sans avoir d'existence indépendante^ elle s'annonçait déjà en traits caractérisés, est pleine de finesse et d'érudition. 11 place avec raison cette époque vers le siècle de Soion et de Pisistrate. Pisistrate est déjà le centre d'un mouvement philologique assez actif. Il a sous lui un collège de copistes et de rédacteurs. Les collections de livres se forment : les diaskévastes (oia6eTa{, Siopôioxai), fondent, bien que sans aucune prétention scientitique, la critique des textes ; les poèmes homériques sont, dès lors, ce qu'ils seront pour toute la philologie antique, le centre des travaux de critique et d'exégèse. Déjà Hérodote refuse d'attribuer à Homère les CypriaqueSj élève des doutes sur Tauthenticité des Épigones. Les bibliothèques devenaient plus nombreuses et plus riches. Polycrate, tyran de Samos, en rassembla une considérable pour le temps; les œuvres d'Eschyle, de Sophocle et d'Euripide étaient conservées dans les archives d'Athènes par l'officier public appelé ^pa^^ut-s&iç xf^ TcôXeiùç. Le caractère du philologue est encore mieux dessiné chez les sophistes. Quelques-uns d'entre eux, comme Euthydème, possédaient des collections de livres. Le curieux caractère d'ion, tel qu'il est dépeint dans le dialogue de ce nom attribué à Platon, ce rapsode d'une époque réfléchie, vouant un culte exclusif à tel poêle ancien, mais uniquement attentif au son des mots, est un type original de la transition du rapsode ancien au philologue. L'éducation, bornée avant le siècle de Platon à la jouissance des chefs-d'œuvre nationaux, devient désormais philologique et littéraire. Jusqu'alors elle avait été à peu près la même pour tous. Maintenant elle est inégale^ et, selon ses degrés, elle commence à établir
une différence profonde entre les hommes : les uns sont eùfostç, eôixaôetç, woXuiwtôstç, xoXuicstpot, eù-rpaiceXeiç, jjLOuaaoi, les autres, au contraire, \uQo'k6-^o\., àiwjooi. Le mot même de Ç1X0X670Ç se trouve pour la première t'ois dans Platon, et y est à peu près synonyme de ^oXuX^yoç*. La manière de procéder par objections et par réponses (èvfjTaTixoC et XuTixot), qui devint la forme préférée de la critique alexandrine, apparaît dès cette époque d'une manière caractérisée. Homère, Hésiode, Archiloque, Simoiiide^ Théognis, Mimiierme, Phocylide, les gnomiques, les fables d'Ésope, les premiers philosophes, et même (quoique les traces en soient encore peu sensibles), les tragiques, sont déjà des classiquesy et comme tels objets d'études régulières. Les comiques, et surtout Aristophane, ollrent des allusions et des parodies littéraires, témoignant d'un état assez avancé de l'esprit critique. Les manuels d'invention oratoire des rhéteurs siciliens et des sophistes, leurs théories de rhétorique artiticielle, leurs xé^vai , leurs traités icepl >.éÇe(i>C, tondaient définitivement ce système de l'art oratoire dont Aristote ne tut que le rédacteur complet, et qui, à travers les Latins, a passé aux modernes. En somme, les bases de toutes les parties de la philologie grecque étaient posées, quelques parties même, comme la rhétorique, étaient presque achevées, quand Aristote, par son érudition et par la vaste compréhension de son esprit, vint déterminer le sens où devaient se diriger tout le mouvement de sa puissante école et tous les efforts ultérieurs du génie grec.
L'envahissement définitif de la littérature par la philo-
1 . Legg. 1, 64i , E :* û; ©iVAdrcç «ce èort xtt\ «oXuXdycK. — Lach. i 88.
logie date du temps des successeurs d'Alexandre. Les écolfcS d'Alexandrie, de Pergame, de Rhodes, de Tarse transportent alors la Grèce en Orient, et réduisent la culture intellectuelle à rérudition, à Tétude du passé. Rome accepta la philologie dès les premiers moments de son initiation à Fesprit grec, ou plutôt cette initiation fut elle-même toute philologique. Le phénomène d'une littérature qui, dès sou apparition, est ainsi grammaticale et critique, et qui ne cesse point, pendant toute la durée de son existence, d'être à la fois philologique et productive, ne doit point nous surprendre. Les lois naturelles du développement de la littérature ne se vérifient pas dans les littératures qui ont été formées sous des influences étrangères, et ne sont point l'expression pure et spontanée de l'esprit d'une nation. Ces littératures ne doivent être considérées que comme des prolongements plus ou moins exotiques de celles qu'elles se proposent d'imiter; Tordre de production des genres et des esprits y est complètement interverti, et, comme elles se rattachent presque toujours aux derniers temps d'une culture antérieure, elles commencent souvent par où les autres ont fini.
On ne saurait nier que les anciens, dans toutes les branches dont se compose la philologie, ne soient restés fort au-dessous de ce qu'ont tait plus tard les nations modernes. Cela devait être ; les moyens leur manquaient.
Partout où ils ont eu sous la main des matériaux sufiisants, comme dans la question homérique, ils nous ont laissé peu à faire. J'excepte naturellement les questions de hiute critique, pour lesquelles la comparaison est indispensable. Ainsi la grammaire des Grecs est surtout défectueuse, parce qu'ils ne savaient que leur langue * : les grammaires paj*ticulières, en effet, ne vivent que par la grammaire générale; or la grammaire générale suppose la comparaison des idiomes. Pour la minutie des détails et la patience des rapprochements, les philologues anciens ont égalé les plus scrupuleux des philologues modernes. Leurs traités sur xp^ et ieï et autres semblables valent les dissertations que tel érudit de la Renaissance composa sur le sens de la particule quanquam. — Pour la critique des textes, la position des anciens était aussi fort différente de la nôtre. Ils n'étaient pas comme nous en face d'un inventaire des manuscrits faisant autorité. Ils devaient donc songer moins que nous à les comparer et à les compter. Aulu-Gelle, par exemple, dans les dls-
1. De là le ridicule de leurs étymulogies. Comme ils ne connaissaient que leur langue, et de cette langue que la forme actuelle, ils s'imposaient d'expliquer par l'idiome vulgaire les mois étrangers ou archaïques. Cela donna occasion à une foule de mythes, qu'on pourrait appeler mythes étymologiques^ où le fait fabuleux a procédé du mot, et non le mot du fait. Ainsi le mot Byrsa signiGait forteresse. Un Grec, en présence de ce mot, n'a pu chercher son étymologie que dans popoa. D'où la nécessité d'une légende où il entrât du cuir ; la fable de la peau de bœuf de Carthage n'a pas d*autre origine. Les étymologies d'Aphrodite, Latium, Pyrénées, etc., ont été formées par des procédés analogues. Toutes les littératures primitives, la littérature hébraïque, la littérature sanscrite, celles du Nord, en oiTrent d innombrables exemples. [Voyez, pat exemple, Hamayana^ I, 50, etc. — Genèse, xvii, 5 ; xlix, etc.) Scot Érigène et tous les philologues du moyen âge suivent la même méthode : Qe^; a 6<(i> ; bonus a ^do»} O^p = elSoç ôpificvov, etc. Le peuple pratique encore le même procédé avec beaucoup de naïveté.
eussions critiques auxquelles il se livre fréquemmeat, raisoDoe presque toujours a priori^ et n'en appelle jamais à Fautorité des manuscrits. — L'imperfection de la leiioographie, l'état d'enfance de la linguistique, jetaient aussi beaucoup d'incertitude sur l'exégèse des texte archaïques. La langue homérique^ par exemple, en était Tenue à former un idiome savant, qui exigeait une étude toute particulière, et il ne faut pas s'étonner que les modernes se permettent parfois de censurer les interprétations que les philologues anciens donnaient de ces textes di£Bciles. Car ceux-ci n'y étaient guère plus compétents que nous, et nous possédons incontestablement des moyens herméneutiques qu'ils n'avaient pas ^ . — Mais c'est surtout dans l'érudition que l'infériorité de raniîquité était sensible. Le manque de traités élémentaires, de manuels renfermant les notions communes et nécessaires, de dictionnaires biographiques, historiques, géographiques, etc.; réduisait chacun à ses propres recherches et multipliait les erreurs, même sous les plumes les plus exercées. La rareté des livres, l'absence de ces index et de ces concordances qui facilitent si fort nos recherches, obligeaient à citer souvent de mémoire, c'est-à-dire d'une manière très-inexacte. — Enfin, les anciens n'avaient pas Texpérience d'un assez grand nombre de révolutions littéraires, ils ne pouvaient comparer assez de littératures pour s'élever bien haut en critique esthétique. Rappelons-
1. C'est ainsi que les arabisants européens croient sans témérité beaucoup mieux entendre certains passages du Coran que les Ara* bes. C'est ainsi encore que les bébraîsants modernes corrigent plusii'urs explications de textes anciens données dans des livres hébreux d'une composition plus moderne, dans les Paralipomènes, par exemple.
nous que notre supériorité en ce genre ne date guère que de quelques années. Les anciens, sous ce rapport, étaient exactement au niveau de notre xvii* siècle. Quand on lit les opuscules de Denys d'Halicarnasse sur Platon, sur Thucydide, sur le style de Déraosthène, on croit lire les Mémoires de M. et de madame Dacier ou des honnêtes savants qui remplirent les premiers volumes des Mémoirei de r Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Dans le Traité du Sublime lui-même, qui cependant doit être regardé comme la meilleure œuvre critique de l'antiquité, et qu'on peut comparer aux productions de l'école française du xviii® siècle, que d'artificiel, que de puérilités I Peut-être les siècles qui savent le mieux produire le beau sont-ils ceux qui savent le moins en donner la théorie ^ Rien de plus insipide que ce que Racine et Corneille nous ont laissé en fait de critique. On dirait qu'ils n'ont pas compris leurs propres beautés.
Un tel progrès est du reste dans la nécessité des choses. Tout ce qui relève de la science ne peut que gagner par la marche du temps et par les études successives qui s'accumulent. M. Graefenhan a tort, selon moi, de préférer la seconde période de la philologie grecque, depuis Aristote jusqu'à Auguste, à la troisième, depuis Auguste jusqu'à la fin du iv* siècle. Sans doute, l'esprit grec déploya, d' Aristote à Auguste, une force créatrice qu'il n'eut pas sous l'empire ; mais Descartes et Malebranche avaient sûrement plus d'originalité que bien des
1. U y a une exception à faire en faveur de l'Ailemagae, à qui appartient la gloire d'avoir créé l'esprit de la critique moderne, et où chaque nouvelle sève de création littéraire est déterminée par un nouveau système d esthétique.
espritc distingués de nos jours, lesquels pourtant voient des vérités inconnues à ces hommes de génie. Euclide et Ârchimède avaient plus d'invention que bien des géomètres modernes, auprès desquels ils ne seraient, sur certains chapitres, que des écoliers. Le travail intellectuel de la période romaine tire, d'ailleurs, un grand intérêt de l'état de l'humanité au milieu duquel il fut entrepris. « C'est une remarque consolante, dit M. Graefenhan *, que, au milieu de la décadence toujours croissante de la puissance politique, les progrès de l'esprit humain n'aient point été mterrompus. Tandis que, avec le sentiment de l'impuissance civique, on laissait le frêle édifice de l'État pencher vers sa ruine, on voyait encore briller, comme sous un monceau de décombres et de cendres, l'étincelle de l'esprit, qui bientôt devait éclater en une flamme brillante, rendre au citoyen enchaîné sa liberté individuelle et l'éclairer d'une nouvelle lumière morale. Les écoles des néoplatoniciens, des aristotéliciens et des stoïciens, auxquels vinrent se joindre de nombreux éclectiques, conservèrent la tradition de l'ancienne philosophie, et entretinrent dans les esprits l'exercice de la pensée. Les malheurs politiques y furent aussi pour leur part. On soupirait après la délivrance, et, comme on n'avait pas la force de se la procurer soi-même, on ne la trouvait que dans un stoïcisme résigné. Il est très-digne de remarque que la tension intellectuelle qui se manifesta par suite de l'oppression politique, d'un côté, et, de l'autre, par l'étude silencieuse de la forte antiquité, ne se borna pas à un petit nombre de maîtres et d'écrivains,