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bliothèque jusqu'en 1849. Il fit alors une vive opposition aux changements intérieurs qui Se préparaient: il voyait avec inquiétude l'influence de la révolution genevoise atteindre des établissements qui , par leur caractère , devraient être à l'abri de toute commotion politique, et ce fut sous cette impression qu'il vota contre les transformations que subit alors l'administration de la bibliothèque. Mais les services qu'il avait rendus étaient d'une importance assez reconnue pour qu'il fût appelé, malgré son opposition, à siéger dans la nouvelle commission. Il y parut une fois encore, et depuis lors il s'abstint de prendre part à ses travaux. La bibliothèque n'en avait pas moins conservé tous ses droits à son affection , et chaque fois que sa longue expérience fut invoquée , elle ne fit jamais défaut à ceux qui sollicitaient ses avis. Quel que fût l'accroissement de la bibliothèque publique, elle ne suffisait pas cependant aux nouveaux besoins intellectuels qui se faisaient jour à Genève depuis la Restauration. Aussi, en 1818, douze citoyens, au nombre desquels était Favre , prirent-ils l'initiative de la création de la Société de Lecture, Accueillie avec une faveur qui ne s'est jamais ralentie, cette belle institution grandit chaque année en importance, et sa bibliothèque, qui compte aujourd'hui de 40 à 45,000 volumes, est devenue l'une des plus considérables que possède une société particulière. Grâce à la libérale hospitalité que ses fondateurs s'étaient empressés d'y introduire, la Société de Lecture, ouverte aux nationaux comme aux étrangers , a contribué pour sa large part au maintien des bonnes études, tout en créant ou en resserrant de plus étroites relations entre les Genevois et leurs hôtes du dehors. Homme de science à la fois et homme du monde, Favre ne pouvait demander un succès plus complet pour ce bel établissement.
n y avait une autre institution qui réclamait également le concours actif de G. Favre. Nous voulons parler de la Société pour Vamncement des Arts^ dont la vie et l'action, toujours fécondes se sont répandues sur une foule d'oeuvres bien diverses sans doute, mais toutes inspirées par l'amour ou la gloire du pays. Cette Société se divise en trois classes qui ont pour but l'agriculture, l'industrie et le commerce, et les beaux-arts. Ce fut dans la section des beaux-arts qu'entra Guillaume Favre (il la présida de 1827 à 1828), non pas que l'agriculture ou la haute industrie n'eussent pour lui un grand intérêt, mais il aimait mieux contempler, juger et posséder les chefs-d'œuvre de l'art, et le même penchant qui l'avait jeté à vingt ans dans les études littéraires , avait aussi fait de lui un appréciateur habile et intelligent des productions de la peinture et de la statuaire. En achetant son hôtel de la rue des Granges, il stipula que le propriétaire, M. Duval (de Cartigny), lui laisserait la collection de tableaux qui s'y trouve encore, et qui est une des plus remarquables de Genèva Elle ne se compose que de vingt et une toiles, mais toutes, sans exception, sont l'œuvre des plus grands maîtres hollandais, et la Vache au pâturage, d'Albert Kuyp, V Entrée de la forêt, d'Hobbema (tableau gravé sous le nom de Ruysdaël), la Halte des voyageurs près dum hôtellerie^ de Philippe Wouwermans, la Dictée, de Jean de Rawestein, sont des tableaux qu'envierait à bon droit une galerie princière. Favre réunissait en même temps à La Grange plusieurs toiles de nos excellents paysagistes genevois , et MM. Diday, Calame et Guigon y furent représentés par des œuvres choisies avec goût et dignes de la réputation de ces peintres éminents '.
I Voyei J.-J. Rigaad, Recueil de renseignements relatifs à la citliurc des ^
Le même tact dirigea Guillaume Favre dans ses voyages d'Italie. Il faisait bâtir sa bibliothèque de La Grange, et il profita d'un heureux concours de circonstances pour l'embellir d'un groupe de Canova, Les œuvres de ce statuaire excitaient alors l'enthousiasme universel. Il n'entre pas dans notre sujet d'examiner si cet enthousiasme était toujours bien réfléchi, et si les marbres du sculpteur vénitien le disputent, conune on l'a prétendu, à ceux de Phidias. Ce que l'on ne peut contester, c'est que, parmi les sculpteurs modernes, Canova tenait et tient encore un des premiers rangs.
Favre s'adressa donc à Canova lui-même, avec lequel il avait formé à Rome des relations d'amitié. L'atelier du grand artiste ne renfermait alors aucune de ces œuvres que se disputaient les musées de l'Europe, mais Canova désigna à Favre un groupe de grandeur naturelle, représentant Vénus et Adonis, que possédait à Naples le marquis Salso de Berriô. « Si vous l'achetez et que vous le fassiez venir à Rome, liii dit Canova, je m'engage à le retoucher, » Cette œuvre datait de 1794, c'est-à-dire de la plénitude du génie de Canova (il avait alors 37 ans), et l'admiration excitée par ce groupe avait été si vive que, lorsque le marquis de Berriô l'avait fait transporter à Naples, le peuple napolitain, qui a conservé de son origine grecque le sentiment inné du beau, avait improvisé en l'honneur de Véntis et Adonis une fête où l'enthousiasme ne fit pas défaut. Ce groupe était en même temps une des œuvres préférées de Canova, et il ne s'en était séparé qu'avec un véritable chagrin. «Je regrette, » écrivait-il à un de ses amis, « je regrette d'avoir terminé « mon groupe, tant j'ai pris de plaisir à ce travail Des
beaux-^trU à Genève, dans les Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie, tome VI, page 426.
« personnes qui m'ont vu si attaché à cet ouvrage ont bien « voulu l'applaudir, et ce qui prouve ma faiblesse , c'est que a je m'en suis aussi applaudi en secret Vous savez que c'est a la première fois que cela m'arrive. Quand je suis hors de « mon atelier, et que je réfléchis à l'immense espace qui me « reste à parcourir pour atteindre à la perfection, je suis « tenté de détruire mon ouvrage. Mais , quand je l'ai devant « les yeux, je sens encore au fond de mon cœur que je puis « faire mieux ; je cherche en vain ce mieux; il m'échappe et « je ne puis le réaliser; je crois donc mon ouvrage au niveau « de mes idées *. »
Le marquis Salso de Berriô se montrait disposé à se séparer dé son groupe de Vénus et Admis. Favre , de son côté , était prêt à l'acheter, et Canova l'y encourageait Grâce à la bienveillante intervention de M. Meurikoffer, consul général de la Confédération suisse à Naples, le marché fut bientôt conclu, et M. Meurikoffer descendait l'escalier de l'hôtel Berriô lorsqu'il rencontra l'ambassadeur de Russie qui le montait Une courte conversation s'engagea entre eux. « J'ai appris, lui dit le diplomate russe, que M. de Berriô veut vendre son Adonis; j'en ai écrit à ma cour, et l'empereur m'a chaîné d'en faire l'acquisition pour un de ses palais. Canova sera ravi de cette bonne fortune »— « Cette bonne
fortune lui arrive un peu tard; M. de Berriô dira à Votre Excellence que le groupe est vendu, et que c'est M. Favre, de Genève, qui vient de l'acheter..... » Et saluant, peutêtre avec un léger sourire de triomphe, le diplomate désappointé, notre consul le laissa réfléchir à ce jeu de la for- , tune, qui mettait aux prises l'empereur de Russie et un modeste amateur, et qui ne donnait pas la victoire au premier.
< J.-J. Rigaud, 1. c.
Canova tint sa promesse : il retoucha Vénus et Admis , et sa mort, qui arriva peu de mois après , fait en quelque sorte de ce groupe un de ses premiers et de ses derniers chefsd'œuvre, il orne encore la bibliothèque de La Grange.
Comme nous l'avons dit, Favre s'était enfin décidé à parcourir de nouveau cette Italie, dont les arts, l'histoire et les lettres l'avaient toujours singulièrement attiré. Il l'avait déji vue, à l'âge de 17 ans, avec son père, et le temps n'avait point effacé les souvenirs qu'il en avait rapportés. Trois voyages successifs ^s les hivers de 1817àl818, de 1821 à 1822, et de 1822 à 1823 lui firent connaître la péninsule tout entière, et le mirent en relation suivie avec un grand nombre de savants. Il s'arrêtait volontiers dans chaque ville où il trouvait une bibliothèque importante et des littérateurs de mérite, et surtout, à Milan. L'Ambroisienne et son illustre bibliothécaire, Angelo Mai, avec lequel il s'était intimement lié , lui livraient leurs imprimés et leurs manuscrits. Il visitait Inghirami en traversant la Toscane : puis, ses recherches terminées, il allait se fixer à Rome, où il se rencontrait avec le cardinal Consalvi, Canova, et un grand nombre d'étrangers de distinction, que chaque hiver réunissait autour du Capitole. Ce fut dans le voyage de 1821 qu'il fit l'acquisition du groupe de Vénus et Adonis. D est à regretter que Favre n'ait pas rédigé de ces excursions, faites à une époque fort curieuse au point de vue poUtique , une relation que nous puissions suivre aujourd'hui Malheureusement, ou il , n'y a pas songé, ou, ce qui est plus probable, sa mémoire lui suffisait, car les notes que nous avons retrouvées de ces voyages ne concernent guère que les documents qu'il avait recueillis çà et là dans diverses bibliothèques.
Lorsque Guillaume Favre revint à Genève (le voyage d'Italie de 1822 à 1823 fut sa dernière excursion), sa belle bibliothèque était installée dans la galerie de La Grange, et le groupe de Canova y attirait tous les amis des arts. Favre avait alors 53 ans; il semblait que ce fût bien tard pour jouir des richesses littéraires qu'il avait réunies : il dut cependant à sa vigoureuse santé dépasser au milieu de sa fjEunille , de ses amis et de ses livres , près de trente années encore, et jamais vieillesse ne fut ni mieux, ni plus dignement parcourue. La plus grande partie du jour était réservée à ses travaux, et c'est alors qu'il reprit, en les complétant, son Histoire fabuleuse d'Alexandre et son Essai sur la littérature sacrée et profane des Goths, dont il avait déjà développé quelques parties dans deux articles de la Bibliothèque Universelle. Nous y reviendrons bientôt Ces longues heures , qui s'écoulaient toujours trop rapidement au gré de sa passion pour la science, étaient en quelque sorte sacrées pour lui, et elles ont fait bien des fois l'étonnement de certains hommes dont le désœuvrement ne comprenait rien à ces goûts de bénédictin, D n'y avait guère que l'intérêt même des lettres qui pût l'arracher à son travail Non-seulement ses livres étaient à la disposition de tous les hommes studieux, mais il était toujours prêt à y joindre les notes qu'il avait réunies, les conseils et les directions que pouvait
lui suggérer son érudition en une multitude de sujets divers , et même, s'il le fallait, de nouvelles recherches dont l'étendue ne le rebutait jamais. On verra, par les lettres de Guillaume Schlegel, quelle devait être son inépuisable complaisance. Bien plus, si quelques volumes ne suffisaient pas, sa bibliothèque elle-même était libéralement ouverte aux travailleurs sérieux. Ils y restaient aussi longtemps qu'ils le désiraient, et c'est ainsi qu'un savant danois, M. de BrOndstedt, y vécut, pour ainsi dire, quelques semaines avant d'entreprendre ses grandes excursions archéologiques, Favie se faisait en même temps un devoir de répondre avec une complaisance infatigable à toutes les questions qu'on lui adressait, et tel était l'ordre qu'il avait introduit dans ses livres et dans sa mémoire, qu'il pouvait presque toujours satisfaire aux nombreux renseignements qu'on réclamait de son savoir. Son action s'étendait encore plus loin. Tous ceux qui se sont occupés de recherches érudites savent quelles difficultés on éprouve souvent à faire passer ces recherches et leurs résultats dans le domaine de la publicité. Favre était d'abord l'homme des encouragements et des bons conseils; puis, le moment venu, le souscripteur actif et généreux. Quelques pages feuilletées au hasard dans le catalogue de sa bibliothèque le prouveraient bientôt Nous n'en citerons qu'un exemple.
Peu d'années avant sa mort, il reçut la visite du célèbre Tischendorf , dont les travaux sur le texte de l'Ancien et du Nouveau Testament, et les voyages en Orient à la recherche d'anciens manuscrits sont si connus des interprètes de nos Livres sacrés. M. Tischendorf entretenait le savant genevois de son désir de publier en fac-similé le Codex Claromonianus, qui remonte au sixième siècle, mais il parlait aussi des frais auxquels le condamnait cette belle publica-
tion , dont le prix devait éloigner la foule des acheteurs. Vivement frappé de l'intérêt que promettait cette reproduction, Favre voulut immédiatement y concourir, et il pria M. Tischendorf de le compter comme double souscripteur à un livre qui ne rentrait que de bien loin dans le cercle de ses études ^
Ses heures de travail écoulées, Favre appartenait dès lors tout entier à sa famille, dont il était l'honneur et la joie, et à ses amis qu'il réunissait fréquemment sous le toit hospitalier de La Grange. Ces hommes étaient ceux qui illustraient alors le nom genevois, et dont l'action individuelle ou collective ne fut pas sans éclat au dehors, ni sans influence sur le mouvement général des affaires publiques. On y voyait surtout — nous ne citons que ceux que la mort nous a ravis — Etienne Dumont, l'ami de Mirabeau et le traducteur de Bentham, qui faisait revivre par sa parole et par ses écrits ces premières années de la révolution française et ces fameuses luttes de la tribune et de la presse auxquelles il avait pris une grande part; — sir Francis d'Ivernois qui, sous l'Empire, avait porté en Angleterre son activité de statisticien et son indépendance de publiciste, et qui cherchait à populariser sur le continent, en suivant les traces de De Lolme , les doctrines constitutionnelles de son pays d'adoption; — de Candolle, que son génie scientifique élevait au-dessus de ses amis, et qui les égalait par son aptitude politique et son dévouement aux intérêts intellectuels et moraux de son pays; — J.-J. Rigaud, qui exerça
* M. Tischendorf se soa venait sans doate de cet acte de libéralité lorsqu'il écrÎTait dans la préAice de son édition dn Nouveau Testament : ■ Ex helvetieo itînere nonûna carissima habeo De Wettii in quo par est humanitas eruditioni, Muelleri professons, virique liberalissinii apud Geucvenses, clari G. Favre -Bertrand. » (Edit. de 1842 et de 1849.)
une influence aussi grande que légitime sur la direction des affaires de Genève et de la Suisse , et dont la capacité administrative semblait appeler un plus vaste théâtre; — Bossi, le proscrit italien que Genève avait accueilli et adopté avec la plus vive sympathie , et qui, sans doute , au milieu de sa brillante carrière et jusqu'à son heure fatale, regretta plus d'une fois les amis dont il fut si longtemps entouré; — Simonde de Sismondi, dont l'intimité avec Favre datait, comme nous l'avons vu, des plus mauvais jours de la Révolution et de la prison du bastion de Hollande;— Pictet-Diodati , l'ancien représentant de Genève à Paris sous le régûne impérial, et qui, dans les premières années de la Restauration , était devenu le chef de l'opposition libérale dans la petite république ; — Lullm-de Châteauvieux, que ses Voyages agronomiques en Italie, et surtout le Manuscrit venu de Sainte-Hélène et les Lettres de St-Jafnes avaient rendu célèbre comme excellent observateur et publiciste original; — de Bonstetten, cet aimable vieillard, philosophe à la fois et archéologue plein d'esprit et à^ humour; — Marc-Auguste Pictet et Pictet de Rochemont, l'un professeur habile, l'autre diplomate heureux et prudent, auxquels la Bibliothèque Britanniqm et la BibliotMque Universelle durent leur grand et légitime succès ; — Boissier, dont l'Académie de Genève gardera longtemps le souvenir, et que ses travaux littéraires et archéologiques rapprochaient entre tous de Favre; — le baron Maurice, auquel ses découvertes dans les sciences mathématiques avaient ouvert les portes de l'Institut de France, — et tant d'autres encore, moins connus au dehors de l'intimité genevoise, mais que leurs goûts sérieux ou leur vie, mêlée aux discussions de la législature et du gouvernement, unissaient à Favre comme ceux dont nous venons de rappeler rapidement les noms.
Est-il néccssairG d^ajouter que sa maison était également ouverte aux savants et aux étrangers qui s'honoraient de lui être présentés et qui remportaient chez eux l'impression salutaire de cette vie consacrée au travail au sein de l'opulence et à l'accomplissement des devoirs du citoyen?
n est cependant un nom que nous n'avons pas encore cité et qu'il nous est impossible de passer sous silence. On sait quelle part Genève, avec toute l'Europe libérale, prit à l'afiGranchissement des Grecs. Depuis lors, les circonstances ont bien changé ; mais quel que soit le déplacement qui se soit fait depuis trente ans dans nos appréciations, on ne peut nier la grandeur et la spontanéité entraînante de ce mouvement qui faisait secouer à l'Europe le joug de la diplomatie, pour défendre la cause d'un peuple chrétien. A Genève, l'élan était donné par M. Eynard, dont le nom restera indissolublement lié à ces nobles efforts qui ont fondé la nationalité hellénique. Favre, qui vivait depuis tant d'années au milieu des souvenirs de l'antiquité , et qui était en même temps un défenseur convaincu des idées libérales , a^était uni de cœur et d'activité à M. Eynard , et ce fut dans son salon que se fonda la première société continentale pour l'affi^anchissement des Grecs. Genève entendit son appel, car il y avait pour elle, dans cet appui donné à un peuple opprimé, quelque chose de plus qu'une simple protestation. Ces Hellènes, qui revendiquaient leur liberté, rappelaient aux Suisses leurs héros luttant contre la maison d'Autriche, et à Genève sa glorieuse résistance à l'ambition des ducs de Savoie. Capo d'Istria vint à son tour appuyer le grand mouvement à la tète duquel était M. Eynard. Pendant que M. Eluard agissait à Londres et à Paris, et que Capo d'Istria mettait à son service ses relations diplomati-
ques , Favre , dans un cercle d'activité plus restreint , mais encore fort utile , organisait à Genève les comités de secours , et il en était nommé le président II serait aujourd'hui quelque peu téméraire de prophétiser le sort réservé à la Grèce: sans doute, ce jeune royaume n'a pas tenu toutes les brillantes espérances que ses amis avaient pu concevoir, et si l'excellence d'une cause se juge à ses succès immédiats, celle des philhellènes de 1823 n'est pas encore gagnée. Mais laissons à l'avenir son œuvre : nous dirons seulement que Favre fut un des auxiliaires les plus dévoués de M. Eynard, et qu'il avait trouvé dans Capo d'Istria une conformité de goûts littéraires et de vues politiques qui ne tarda pas à resserrer en une amitié véritable cette liaison formée pour venir en aide à un peuple opprimé.
Telle était la société qui, pendant plus de vingt ans, à dater des premières années de la Restauration, eut un de ses centres de réunion à La Grange. C'était au milieu de ces honunes que Favre s'était fait une place éminente qu'il devait, non à sa fortune et à sa position sociale, mais au vrai libéralisme de son caractère, à sa vaste instruction , à l'élévation et à la noblesse de ses sentiments.
Cette vie, nous aimons à le répéter, n'arrêtait d'ailleurs en rien ses travaux. Sa bibliothèque et son cabinet conservaient pour lui tout leur attrait, et nous savons déjà que ce fut alors qu'il se mit à rédiger les résultats de quelquesunes de ses recherches, avec l'intention évidente de les livrer à l'impression. Nous laissons de côté une foule de notes, d'extraits, de mémoires ébauchés, qu'il est inutile d'énumérer. Nous ne nous arrêterons avec quelques détails que sur les dissertations qu'il avait à peu près termmées et que nous publions aujourd'hui.
Nous avons vu qu'en 1817, à l'époque où l'abbé Angelo
Mai faisait paraître ses fragments inédits sur Alexandre, Favre était déjà tout prêt à les soumettre à l'examen d'une critique éclairée.
Sa con-espondance avec G. Schlegel et ses articles insérés dans la Bibliothèque Universelle, sur le Valérius et V Itinéraire d'Alexandre, prouvent que cette étude datait pour lui d'une vingtaine d'années , mais ce ne fut que vers 1830 qu'il reprit ses recherches pour les coordonner et les résumer. Pendant cet intervalle , on le voit réunir patiemment les matériaux de son édifice. Les détails s'ajoutent aux détails, les notes aux notes, les citations aux citations, et lorsque le moment de la mise en œuvre est arrivé, la main hésite au milieu de cette abondance, et elle laisse finalement l'érudition étendre un peu trop loin ses prérogatives. Mais, cette réserve faite, nous croyons que le lecteur instruit sera frappé, comme nous, de l'immense savoir que révèle cette Histoire fabuleuse d'Alexandre, et que, tout en y désirant un ordre plus méthodique et une déduction plus serrée, il rendra justice à la sûreté de la critique et à l'intelligence du point de vue dans un sujet fort difficile et jusqu'alors inexploré. D s'agissait, en eflfet, de suivre, à partir de la mort du conquérant macédonien, toutes les vicissitudes qu'avait subies son histoire jusqu'au moment où l'imagination des peuples du moyen âge, excitée par le merveilleux oriental , l'avait transformée en un incroyable roman , qui laisse à peine entrevoir quelques traces d'Arrien et de Quinte -Curce. Quant aux détails de cette histoire fabuleuse, ils étaient disséminés dans une multitude d'auteurs, appartenant aux nations les plus diverses, et dont quelques-uns étaient absolument inconnus. En outre, Fa^Te n'avait aucun fil conducteur qui le guidât dans ses investigations, aucune tentative qui eût précédé la sienne pour lui
montrer du moins la route à suivre et les écueils à éviter. Il avait donc à créer sa méthode, tandis que ses recherches s'étendaient peu à peu dans un grand nombre de bibliothèques , comme le montrent quelques témoignages intéressants que nous avons conservés.
Ajoutons aussi que Tune des sources les plus importantes de ce travail, le roman grec désigné sous le nom de Pseudo-Callisthène , était encore inédit, et que Favre ne le connut dans son entier que les dernières années de sa vie. D le lut avec intérêt, ainsi que les savantes introductions et les notes de son habile éditeur, M. C. Mtiller *, et il en profita pour faire à son manuscrit quelques additions que nous avons respectées. H aurait même désiré refondre sa dissertation : « Mais à quatre-vingts ans, nous disait-il, ce n'est plus l'histoire fabuleuse d'Alexandre qui doit faire l'objet de mes préoccupations. Heureuse distraction de mon âge mûr, je l'abandonne pour songer à des
intérêts d'un ordre bien plus relevé et bien autrement importants pour mol» Il avait souri cependant au néant de sa « modeste gloire, » lorsque, dans l'introduction de M. Mtiller, il avait trouvé son nom métamorphosé en celui d'un docte allemand et prenant la forme de Friediânder. Mais l'histoire fabuleuse d'Alexandre l'avait préparé à des transformations trop extraordinaires, pour qu'il s'arrêtât à cette petite infortune. Nous espérons cependant que les critiques, en profitant des recherches dont l'ensemble leur est aujourd'hui livré , se rappelleront désormais le savant auquel ils les doivent, et qu'ils ne l'oublieront pas dans un hommage qui ne sera que mérité. "
« Pseudo-CallUthène à la suite de rédition çl'Arrien publiée par M. Diibner. (Pari», Didot, 1M6.) t Nous tenons cependant à rappeler ici Topinion de Letronne qne noua avons
h^Essai mr h Ultirature sacrée et profane des Goths n'offrait pas les mômes difficultés que VHistoire fabuleuse d'Alexandre, mais il exigeait également (ce que notre auteur était loin de redouter) des lectures considérables et des recherches préparatoires fort minutieuses. Nous avons dit que le problème de l'origine des runes qui se présente au début de cette étude avait été traité par Favre à l'occasion des débats qu'avait suscités l'inscription du lion de Venise '. n revint alors à ses notes de l'an 1805. D examina surtout avec attention les questions que soulève la traduction de la Bible par Ulphilas (les récentes découvertes
déjà menticmnée (page xx). Que Ton nous permette d'y joindre celle d'un autre membre de l'Institat^ M. Berger de Xivrey, dans les Notices et Extraits des Manuscrit* de la Bibliothèque royale, tome XUI, pag. 163 et suivantes où ce savant distingué s'occupe avec détail du Pseudo-Callisthène et des manuscrits de ce roman.
Après avoir rappelé l'opinion de Sainte-Croix qui réclamait un examen attentif des versions latines da Pseudo-Callisthène, M. Berger de Xivrey continue ainsi (page 166):
• Cest ce que fit, dès 1818, l'antenr d*un savant article qui parut dans la Bibliothèque UniverAelle de Genh>e^ à l'occasion du Julius Valerius, publié la même année par M. l'abbé Mai, d'après un manuscrit de la bibliothèque Ambrosienne. Cet article m'était indiqué par M. Letronne, qui avait examiné aussi dans \e Journal des 5at>anf« la publication de M. Mai; mais je n'ai pu me procurer le recueil littéraire de Genève que récemment i la bibliothèque de l'Institut. Les diverses questions qui se rattachent au Pseudo-Callisthène y sont traitées avec une érudition et des développements décourageants pour un concurrent. Pourtant une comparaison attentive me fit Juger que mon travail pouvait offrir encore quelque intérêt, surtout en y mettant à profit cet excellent article, que je citerai toujours comme je le dois, l'ayant mis souvent à contribution depuis que j'en ai en connaissance. Toutefois je crois devoir ajouter que la présente notice était faite et avait été communiquée à plusieurs savants avant que l'article dont il s'agit me fût connu. Quant à son auteur, dont le nom n'est indiqué dans la Bibliothèque Universelle de Genève que par un F., M. Lajard a eu la bonté de m'apprendre que c'est M Favre.» — Le tome XUI des Notices et Extraits porte la date de 1838 : la dissertation de Favre que nous publions pour la première fois est de 1830.
< Voyez page xx.
(l'A. Mai et du comte Castiglioiie venaient de les remettre en liounem* auprès des savants), et il publia les résultats les plus importants de ces recherches dans le numéro de mai 1821 de la Bihliothèquc Universelle de Genès^e, Cet article, qui fut accueilli avec une distinction marquée par les juges les plus compétents, ne satisfaisait pas cependant son auteur. Complété dans les années qui suivirent, c'est maintenant une fort intéressante disseilation qui résume, avec des détails nouveaux, Tliistoire de l'mtroduction et du développement du christianisme chez ces peuples Scandinaves que rémigration et les hasards de la guerre avaient jetés sur les rives du Danube.
h^Essai sur la Littérature sacrée des Goths est suivi d'une disseitation sur leur Littérature profane. Notre auteur y avait trouvé un de ces sujets qu'il affectionnait tout particulièrement. Nous voulons parler de ces traditions sur lesquelles repose le célèbre poëme des Niebelungen, traditions dont il fait remonter lorigine aux tribus sorties de la Scandinavie. A l'époque où Favre commença ses premières investigations, le poëme des Niebelmigen, aujourd'hui si souvent édité, traduit, commenté, était encore une lettre morte dans l'histoire des littératures, et c'est à ce point de \aie qu'il faut se placer pour juger l'essai du savant genevois. Néanmoins, et malgré des publications postérieures fort remarquables, les recherches de Favre sur les nombreuses traditions qui s'entre-croisent dans l'œuvre des rapsodes gennains, sur leurs rapports avec l'histoire ou les fables de diverse nature qu'elles renferment, leur liaison ou leurs contradictions, peuvent être encore utilement consultées par ceux qui ne se contentent pas de juger en courant ces monuments poétiques de peuples aujourd'hui disparus, mais qui veulent pénétrer dans le mystérieux travail de leur
composition. Les résultats auxquels (i. Favre est arrivé sont loin, nous le reconnaissons, d'avoir épuisé ce sujet, mais il nous parait l'avoir abordé par son côté le plus curieux peut-être et le plus obscui-, et c'était déjà beaucoup à cette époque d'avoir su l'éclairer des lumières d'une saine et intelligente critique.
Bien qu'elles ne fussent que très-imparfaitement connues, ces diverses publications avaient excité l'attention et la sjTnpathie des savants étrangers, et leurs encouragements et leurs félicitations venaient chercher G. Favre dans sa retraite. Les lettres que nous avons retrouvées de Guillaume Schl^el, d'Angelo Mai et d'Inghirami témoigneront pour l'Allemagne et l'Italie; les relations de Favre avec la France fiirent encore plus nombreuses: il nous suffira de citer quelques noms.
Nous avons déjà parlé de A.-L. Millin et de Sylvestre de Sacy. Favre était également en rapport de science et d'amitié avec Raynouard qui trouva en lui un excellent collaborateur à sa grande publication des Poésies des Troubadour s. Raynouard reçut en particulier de G. Favre toutes les copies ou collations des manuscrits vaudois, et surtout de la Nobla Leyçon^ que possède la bibliothèque publique de Genève.
A côté des noms de Millin et de Raynouard nous devons placer celui d'un autre membre de l'Institut, M. Félix Lajard, le célèbre auteur des Recherches sur le culte de Mithra et sur le culte de Vénus, A plusieurs reprises la correspondance de M. Lajard et de Favre fut assez active, et leurs sympathies scientifiques se fortifièrent de relations plus intimes dues à la parenté qui unit M. Lajard à une famille genevoise *. Des extraits de cette correspondance
* La fomille Moaltou à laquelle est alliée la famille Favre.
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auraient trouvé leur place légitime à côté de celle de Schlegel et d'A. Mai. Mais M. Lajard est encore une des gloires de l'Académie des Inscriptions : ses lettres ne peuvent donc sortir d'une famille qui les conserve comme un précieux et touchant souvenir de l'affection qui unissait deux honunes également distingués \ Qu'il nous suffise de dire (est-il même nécessaire de le remarquer?) que Favre et M. Lajard ne s'épargnaient pas les bons offices dans leurs travaux, et qu'ils se consultaient l'un l'autre avec une confiance qui ne fut jamais trompée. Favre recevait les observations que lui adressait M. Lajard, et celui-ci lui écrivait, par exemple, en lui envoyant la seconde livraison do ses Recherches sur le cuUe de Vénus (4 décembre 1837): c< Votre suffrage sera toujours un de ceux que j'ambition- « nerai le plus d'obtenir, de même que vos observations et « vos critiques seront toujours reçues par moi avec toute « la déférence qui est due à votre vaste et profond savoir « et avec toute la reconnaissance d'un auteur qui ne peut « se méprendre sur les sentiments qui auront dicté vos con- « seils et vos avis. »
Ces travaux divers que nous venons d'indiquer, et bien d'autres encore que Favre a laissés incomplets , étaient le résultat d'une ardeur peu commune pour l'étude qui prenait sa source dans le désir d'étendre sans cesse le champ déjà si vaste de ses connaissances et dans le devoir qui lui commandait d'employer utilement ses loisirs. Il est à re-
< Nous notons ici que les relations de G. Favre et de M. Lajard ont enrichi notre Musée d'histoire naturelle d'une fort belle collection de papillons qu*avait rapportée un officier qui avait fait le tour du monde sur la Cftquille. Cette collection , signalée par Lajard à son ami , renfermait 650 papillons environ de Java, d'Amboine, du Bengale, de la Nouvelle-Hollande, de la Chine, du Brésil et du cap de Bonne- Espérance. Achetée par G. Favre, elle fut donnée par lui au Musée.
un
grettcr que Genève n'ait pas offert alors, en dehors de FAcadémie et de la rédaction de la Bibliothèque Universelle, une de ces réunions libres, ouverte à tous les amis de l'histoire, dont la Société de Physique et tT Histoire naturelle offrait le modèle excellent Ce milieu eût, sans aucun doute, excité l'émulation de G. Favre, et ce qui le prouve, c'est le zèle qu'il mit , en 1837, à la création de la Société d'Histoire et d'Archéologie, et l'empressement qu'il apporta à lui communiquer, dès ses premières séances, plusieurs mémoires d'un haut intérêt. A l'âge de 70 ans, Favre donnait ainsi la mesure de ce qu'il aurait fait pour cette Société quarante ans plus tôt II doit être, à cette époque de sa vie, plus peut-être qu'à toute autre, proposé en exemple à ceux qui, maîtres d'une fortune indépendante et libres de leur temps, ne savent pas trouver chaque jour les quelques heures de réflexion et de travail que réclame la culture de l'esprit Parmi ces dissertations, une seule a été publiée et nous l'avons reproduite : c'est celle qui traite des LiVn^^ imprimés à Genève pcfidiint te XP siècle. On a vu comment G. Favre avait continué les travaux d'Abauzit et de Baulacre sur les précieux incunables de notre bibliothèque publique. Ce sont ces notes qu'il a réunies, en les développant ou en les abrégeant, et qui ont composé la notice dont nous parlons. Elle est d'ailleurs si complète qu'elle n'a laissé aux bibliographes à venir que la nécessité de la suivre et la difficulté de l'égaler \ Une autre dissertation sur la devise genevoise: Post tenebras lux, démontre que cette devise était antérieure à la Réformation. Malheureusement il ne s'en est conservé que le titre dans le Rapport de M. Frédéric
» M. le professeur GauUieur a résumé et fait entrer la dissertation de Favre dans la savante fUsînire de l'Imprimerie à Gtni'vf qu'il vient di- publi<*r.
Soret sur les travaux de la Société d'Histoire ', et nous ne l'avons pas retrouvée dans les papiers de sou auteui*.
Ces fonctions publiques, ces devoirs et ces travaux auraient suffi pour absorber le dévouement et l'intelligence d'un homme supérieur. G. Favre fit encore plus, et sans entrer dans des détails qui deviennent superflus après toutes les preuves de son activité que nous avons données, nous rappellerons seulement qu'après la réorganisation de l'instruction publique à Genève (Janvier 1834), il entra dans le Conseil auquel la loi confiait la direction générale des écoles primaires, des collèges et de l'académie. Il y siégea jusqu'en 1843, prenant un intérêt soutenu aux questions qui s'y débattaient, et se montrant le fidèle défenseur des études littéraires, auxquelles, suivant lui, la science ne laissait parfois qu'une place un peu trop restreinte, n était en même temps membre de la Société d'utilité publique suisse et de celle de notre canton , où il apportait ses vues nobles, élevées et l'appui de son nom et de ses souscriptions. Il fut enfin nommé par Henri-Louis Boissier membre du Comité (futilité cantonale^ que ce généreux citoyen instituait par son testament, et auquel il laissait une somme de 250,000 francs « pour concourir à l'amélioration morale et politique du canton, et en particulier de la ville de Genève. » (1827.)
Nous n'insisterons pas sur les nouvelles fonctions qui furent en quelque sorte imposées à G. Favre par la confiance de ses concitoyens après la révolution de 1841. Il fut successivement élu député à l'Assemblée constituante et au Grand Conseil, et il entra au Conseil municipal de Genève par le vote à peu près unanime de son collège électoral.
' Lu «'Il mars ïbiO , p.i^i. IS
L'iige était venu, et, avec les premières atteintes de la vieillesse, une de ces douleurs intimes qui accompagnent Hiomme jusqu'au tombeau. Après trente ans d'une union toujours heureuse et toujours bénie, Favre avait perdu la compagne de son existence: depuis lors son goût pour la retraite n'avait fait que s'accroître. Aussi, tout en remplissant avec une exactitude consciencieuse les mandats divers qui lui étaient confiés , il ne se dissimulait pas que l'heure du repos était arrivée, et qu'il avait acquis le droit de consacrer les jours que Dieu lui laissait encore à ces méditations dans lesquelles aime à se retirer le vieillard qui peut remonter sans crainte le cours de ses années. La révolution de 1846 ne fit que précipiter le moment où Fa\Te sortit complètement des affaires publiques. Ses concitoyens virent avec une profonde émotion ce vieillard de 76 ans se joindre aux volontaires qui étaient venus se mettre à la disposition du Conseil d'Etat, et marcher intrépidement avec eux sous les balles des insurgés. Deux jours après il se rendait à la dernière séance du Grand Conseil. Depuis lors il renonça à tontes les fonctions qu'il exa-çait, et sa vie appartint tout entière aux siens, à l'étude et à Dieu.
C'est sous ce dernier aspect de son existence que Favre se présente à la mémoire de notre gén^ation. Ce n'est plus le jeune et brillant cavalier de 1792, l'hôte spirituel de M™e de Staël, le savant et l'homme politique des premières années de la Restauration. C'est le vieillard à cheveux blancs, mais robuste encore, luttant contre l'âge, à la figure noble, calme et intelligente, prêt à venir en aide à toutes les infortunes, et dont l'inépuisable bienfaisance était depuis longtemps proverbiale. Ici se placeraient bien des détails intimes, bien des faits qui n'ont été connus que depuis sa mort, et qui expliquent les regrets profonds qu'il a laissés
après lui. Mais nous appartient-il de lever le voile dont ses bonnes actions furent toujours si chrétiennement entourées, et eu les louant, ne manquerions-nous pas au respect même dû à sa mémoire et à ses volontés? Nous ferons mieux; nous laisserons à tous ceux auxquels il tendit si souvent une main secourablc, nous laisserons surtout aux pasteurs qui, tous les jours, s'adressaient à lui, le soin de garder ou de faire revivre le souvenir de cette âme d'élite et de l'admirable impartialité qu'il apportait dans ses dons. Jamais nos dissensions politiques ou religieuses n'exercèrent sur son cœur la moindre influence , lorsqu'il était question de malheureux qui s'adressaient à lui. Il ne s'agissait plus alors que de l'infortune à consoler ou à prévenir, et il ne savait que remercier l'ami ou le pasteur qui lui montrait une bonne œuvre à faire. Après sa mort, une députation de la Vénérable Compagnie vint faire une visite de condoléance à sa famille. Cet honneur (inusité jusque-là, à ce que nous croyons) n'était que mérité, car, en le perdant, les pasteurs et les pauvres avaient perdu un de ces hommes rares sur la tombe desquels on pourrait se contenter d'écrire : Transiil benefaciendo .
Favre avait atteint l'âge de 80 ans. Sa vie sobre et admirablement réglée lui avait laissé jusqu'alors ignorer la maladie. Mais bientôt se déclara un mal qu'il jugea à ses premières atteintes devoir être mortel. Néanmoins son courage et sa soumission absolue aux volontés de Dieu n'en furent pas un instant ébranlés. Sa foi profonde et vivante, appuyée sur les sérieuses études auxquelles il s'était livré, et que l'on trouve nettement formulée dans une belle lettre à M. De Luc * le soutint constamment dans cette rude
' Cette lettre est de 1837. Elle est acUessce à M. J.-A. Do Luc (neveu),
épreuve. Privé de sommeil, il était forcé de passer des nuits entières sur son fauteuil , tourmenté sans relâche par Fangoisse et l'oppression. La prière et la méditation des enseignements de FËvangile occupaient la plus grande partie de ces longues heures, et quand sa famille entrait le
qui avait déjà publié ses Éclaircissements sur V Apocalypse et sur VEpî^eoMx Hébreux (Genève, 1833), et son Examen de la doctrine des Écritures touchant lapersoime de Jésus-Christ (Genève, 1830). La lettre de Favre à M. De Luc fera suffisamment connaître le principe sur lequel s'appuyaient ces deux premiers écrits, et le troisième dont il est m question.
< Je vous remercie. Monsieur, de la lettre dont vous m'avez honoré, et s'il est vrai, comme vous voulez bien le dire, que j'aie contribué à vous faire renoncera la publication de votre ouvrage, je dois en éprouver un vif contentement; car cette publication n'aurait eu, je le pense, que de grands inconvénients, qui n'auraient pu être compensés par les recherches curieuses que votre érudition aurait pu offiir au lecteur.
< Vous n'êtes pas le seul, Monsieur, qui ait été éloigné de la croyance à l'authenticité des Evangiles, par l'impression pénible résultant de certains miracles. BouBsean a manifesté cette impression sans aucun ménagement Mais tout en regardant les miracles comme une ivraie introduite dans l'Evangile, il a rendu l'hommage le plus complet à Jésus-Christ et à sa doctrine : « Ce r^est pas ainsi qu^on invente, s'écrie-t-il,... Finventeur serait plus étonnant que lehéros^ »
« Jésus a existé. — Ce fait ne peut être nié. Les historiens païens en parlent, indiquent son influence sur ses partisans, et quoiqu'ils n'aient sur tous ces points aucune connaissance, aucune appréciation judicieuse, leur témoignage suffit pour prouver son existence.
€ Si l'on veut ensuite adopter le système qu'il n'a laissé aucun enseignement, aucun corps de doctrine, aucune base pour la rédaction des Evangiles, et que le Nouveau Testament n'est qu'une invention qui tendait à faire une religion en donnant pour des réalités des allégories , des mythes et des débris des anciens systèmes astronomiques, on ne devra pas se borner à découvrir un certain nombre de rapports ingénieux et subtils, mais on devra répondre à une foule de questions qui me paraissent fort difficiles à résoudre.
« J'en indiquerai quelques-unes.
« !• Où sont avant Tùre chrétienne les éléments de la doctrine chrétienne ? Toutes les connaissances humaines marchent par progrès successifs. Jamais homme n'a inventé une science entière et le plus souvent l'auteur d'une
matin dans sa chambre, elle le trouvait aussi résigné, aussi calme, aussi souriant que la veille. On voulait alors le rassurer et se rassurer avec lui: « Non, répétait-il, vous verrez que £e sera ma seule et ma dernière maladie. » D ajoutait :
grande découverte ne saurait juger sa portée, ni lui donner tout son déyeloppement Rassemblez le petit nombre de passages des livres orientaux, grecs et latins antérieurs à l'ère chrétienne, qui peuvent avoir quelques rapports avec la doctrine des Evangiles, et jugez si ces matériaux ont pu servir de base à ce qu'on lit dans l'Evangile. Je pense qu'après cet examen fl faudra convenir que la doctrine chrétienne a, an plus haut degré, le caractère d'apparition subite qui atteste qu'elle doit bien peu de chose aux idées qui lui étaient antérieures. Elle a grandi et pénétré dans le monde bien plus parce qu'elle avait de contraire aux croyances de l'époque que par la ressemblance qu'elle avait avec elles.
« n faut donc que ce qu'il y a de nouveau, de sublime, de consolant dans les EvangUes, ce qu'il y a de dogmes, de préceptes, d'ordres positifs, de règles de conduite, que tout ce qui s'y trouve de douceur, de charité, d'hunûlité, de compassion, de bonté, d'espérance, il feut, dis-je, que toutes ces choses qui alors furent connues pour la première fois, aient eu un auteur. Et remarquez que telle était la nature et l'importance de ces choses, qu'on ne peut s'empêcher en suivant dans l'histoire leur influence et leur action, de leur rapporter les changements et les améliorations que la race des hommes a éprouvés depuis dix-neuf siècles.
< 2** Si l'Evangile n'est pas la rédaction des enseignements de Jésus faite par ses disciples, s'il n'est qu'ime imposture rapportée après coup à un homme obscur, exécuté sous le règne de Tibère, qu'on nous dise quelque chose sur l'origine et l'époque de ce livre. L'auteur auquel nul autre ne peut être comparé, a-t-il cru ne faire qu'un ouvrage sans effet et sans portée? Les pliilosophes de l'antiquité ont tous attaché leur nom à leurs ouvrages, et celui de l'écrivain sacré serait resté inconnu? U aurait créé de toutes pièces la religion la plus parfaite, il aurait su mettre dans son ouvrage l'espérance et la consolation de tous les êtres intelligents d'un monde, et il se serait caché? Ecrivait-il sans savoir ce qu'il faisait et sans connaissance? U faut alors admettre qu'il obéissait à une puissance qui le maîtrisait Jugeait-il son œuvre? Alors quelle abnégation de soi-même, quel sacrifice! quel est le simple homme qui pourrait en être capable !
« J'ai trop entrepris, Monsieur, en commençant cette lettre: l'espace, le ternies ot le pouvoir me m;mquent en même temps. Je mo résume en confcs-
« Mes jours ont été longs et heureux. Que Dieu en soit béni et qu'aujourd'hui sa volonté s'accomplisse! » On lui administrait des remèdes violents qui portaient le trouble dans son existence déjà si éprouvée : « Je ne sais plus ce que je
sant que les caractères de l'Evangile me paraissent tels qu'il ne peut être une inTention, encore moins une imposture. Je le crois rédigé d'après les instructioDs données par Jésus : € Jamais homme n^a parlé comme cet homme » et je reconnais en lui quelque chose de supérieur à l'humanité. On ne peut nier que les hommes n'aient des facultés intellectuelles variables : la différence vientelle de la nature de leiu: âme ou de leur constitution physique? Je l'ignore. Les âmes sont-elles nécessairement identiques? Dieu seul le sait. Les nombreuses querelles sur la nature de Dieu et de Jésus-Christ, n'ont abouti qu'à montrer l'ignorance des hommes et la violence de leurs passions. Ces questions sont hors de notre portée ; elles sont sans utilité et me paraissent devoir se terminer dans le respect et le silence.
< Je pense que chaque personne qui étudie les Evangiles avec conscience et bonne intention, conçoit un système sur l'influence qui a présidé à leur rédaction, et fait, suivant son cœur et son intelligence, la part de l'inspiration d'en haut et de l'humanité de l'écrivain. La proportion qu'on établit entre ces deux directions peut aider à lever des objections de détail et à expliquer le manque d'harmonie de certaines parties du Nouveau Testament Mais je no pense pas que ces remarques critiques puissent jeter une ombre sur la réalité des &its importants et sur l'autorité de la doctrine. D me semble, au contraire, que la haute sagesse et le secours donné à l'homme, qui brillent avec tant de force et d'abondance dans l'Evangile, doivent peu laisser d'attention pour quelques endroits où l'écrivain a eu égard à l'état moral des peuples qu'il voulait persuader, et a plus ou moins éprouvé la faiblesse de la nature humaine. Je n'admettrai pas surtout que des rapprochements forcés, des explications allégoriques puissent attaquer l'existence de Jésus-Christ, qui est attestée par les contemporains amis et ennemis. Les allcgoristes de tous les temps ne me paraissent avoir produit que des absurdités, et il n'est aucun personnage de l'histoire dont on ne puisse, avec leur méthode, rayer l'existence et la transformer en mythe.
< Je vous demande pardon. Monsieur, de la longueur et de la confusion de cette lettre ; elle a été écrite au courant de la plume : je sm's peu capable de traiter les sujets où vous m'avez entraîné, et je reconnais que j'aurais dû vous c'Xiirinier bien plus promptement les sentiments de considération avec Icîjqucls ji' suis, otc. ^
fais, disait-il alors, mais je tiendrai ferme jusqu'au bout. » Et il le fit, comme il l'avait dit, à l'exemple de ces vieux patriciens de Rome dont sa vie, ses travaux et sa carrière politique avaient plus d'une fois reproduit l'image vivante , mais chrétienne, au milieu de nous.
Les poètes ont dit que la flamme d'une lampe qui s'éteint jette en mourant une suprême lueur qui rappelle son premier éclat. Ainsi, dans les derniers jours de G. Favre, se ranimèrent tout à coup dans le fond de sa mémoire qui ne faiblit jamais, ses études scientifiques qui avaient été la passion de ses vingt ans, et il en parla souvent avec une singulière netteté d'impression. Le matin même de sa mort il discutait avec un de ses fils les modifications géologiques qu'a subies le Bosphore de Thrace, et il lui signalait plusieurs ouvrages spéciaux, et en particulier quelques passages du livre que M. Dureau de la Malle a publié sur cette question. C'était le 14 février 185 L La journée se passa comme les précédentes : le soir, on l'accompagna dans sa chambre où il voulait essayer de prendre un peu de repos. Arrivé près de son fauteuil et au moment où il allait s'y asseoir, il s'afiaissa dans les bras de son fils qui
le soutenait Guillaume Favre venait d'entrer dans le
repos étemel.
Tel a été l'homme dont nous avons essayé de conserver la mémoire au milieu de ceux qui l'ont connu. Nous ne nous dissimulons pas combien nous sommes resté au-dessous de la tâche que nous avons acceptée. Toutefois, quelque imparfaite qu'elle soit, notre œuvre ne serait pas nmtile si nous avions réussi à fixer quelques-uns de ces traits ou à faire ressortii- ces éminentes qualités qui avaient assigné à G. Favre une place véritablement glorieuse au milieu de ses concitoyens. Nous n'avons pas voulu surtout que l'on
pût dire « que le juste passe et que l'on n'y prend pas garde. » Et maintenant que Dieu nous doime encore quelques citoyens comme Guillaume Favre ! Nous le lui demandons et pour l'honneur de l'humanité et pour le bonheur et la gloire de notre patrie.
J. Adert.
Genève, 10 jmn 1S50.