‹ Mélanges d'histoire littéraire (volume 3)Chapitre 25 sur 93 · XCII CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

XCII CORRESPONDANCE

tôt les conimunicatioDs, et vous eAles un si^gc k soutenir. Ensuite, lorsqu'à mon retour de Lausanne je vins à Genève , vous étiez déjà parti pour votre tournée en Suisse. En attendant que je puisse vous témoigner combien j'ai regretté votre conversation, je vous envoie une bagatelle dont j'ai fait imprimer un petit nombre d'exemplaires, avant mon départ de Florence, pour les distribuer comme des cartes de visite*.

Ayant passé tout l'hiver en Toscane, j'en ai profité pour étudier les antiquités particulièrement propres à ce pays , et je pense donner les résultats de mes recherches dans un petit écrit surles Etrusques, que je me garderai de hérisser d'une érudition trop ennuyeuse, afin qu'on ne me mette pas pour épitaphe :

Ci gtt nn antiquaire acariâtre et brusque;

Ah ! qu'il est bien logé dans cette cruche étnttqoe.

En parlant avec vous de mon projet, j'espère bien vous y intéresser un peu. J'aurai grand besoin de vos conseils et de vos secours en livres ; mais je ne veux pas vous importuner dès le premier abord.

Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus empressés.

A.-W. SCHLEGEL

Coppet, 49 juillet 1846.

J'ai appris dernièrement avec bien du regret, Monsieur, que Madame de Slaêl avait intercepté votre visite sur le chemin de Coppet. Le mauvais temps m'a longtemps empoché d'aller vous voir ; mais, enfin, votre aimable invitation m'assure ce plaisir pour mardi. Dans l'espérance de causer avec vous, j'ai différé de répondre à votre lettre qui m'a fait voir que si j'avais eu Favantage de vous consulter à Florence, j'aurais pu briller par un savoir emprunté. Pour éviter les longueurs, j'ai admis la supposition de mon adversaire, que ces chevaux sont venus de Rome à Constantinople, et je me suis borné à prouver qu'il ne s'ensuit pas ce qu'il en a voulu induire. Cette partie de la question sera sans doute traitée à fond par un Grec savant, M. Mustoxidi , historiographe des Sept îles, établi à Venise, qui , à ce que j'ai appris , va traiter le même sujet, de sorte que le pauvre président de l'Académie de Venise sera battu de tous les côtés. Ma lettre vient d'être insérée dans la Bibliothèque italienne,

1 Sur Ui chevaxix de brtmte de Venise, Florence, mai 1816. — Éd.

CORRBSFONDANCE . XCllI

MainleBaDt je suis occupé d*un travail qui lient de près à mes recherches sur les Etrusques, et pour lequel j*ai bien besoin de vos secours. Cest TexaiDen d*un ouvrage important sur l'histoire romaine, par M. Niebuhr. L'auteur marche en général dans la direction de Beaufort, mais en attaquant la véracité des éloquents récits de Tite-Live, il dédommage ses lecteurs par de profondes recherches sur la constitution de la république romaine et sur les changements qu'elle a subis à différentes époques. Avant tout, je dois com parer ses résultats avec ceux de Beaufort, et compulser le texte original de Tite-Live et de Denys d'Halicamasse. J'y ajoute une note de quelques autres livres qui se trouvent sans doute dans votre bibliothèque ou dans celle de Genève, et que vous voudrez bien me fournir à fur et à mesure, avec votre bonté accoutumée.

Veuillez agréer. Monsieur , l'assurance de mes sentiments les plus empressés.

SciiLEGBL

Coppet, S4 juillet 1846.

Je suis charmé, Monsieur, de vous voir encore occupé de ma bagatelle florentine. Je souhaiterais qu'une courte notice des deux écrits qui traitent du même sujet fût insérée dans la Bibliothèque Universelle, et vous seriez bien aimable de vous en charger*.

Voici quelques réponses h vos objections.

Il me parait évident que les chevaux de Venise ont formé l'attelage d'un quadrige. Ils sont parfaitement appareillés, leur marche est symétrique, quoique variée de la droite à la gauche ; enfin, on ne voit aucune trace sur leur dos qu'ils aient jamais porté un cavalier. Lorsque les chevaux de selle, dans les monuments antiques, ont un poitrail semblable, il sert à attacher la housse, car il ne paraît pas que les anciens aient eu l'usage de sangler les chevaux; or il ne se trouve point de trace d'une housse ou d'un autre epkippian quelconque.

Dans le passage d'Hérodote* iiiiyj^'jwç signifie certainement couvert de plaques d'or, puisque le mot cirapyj^o; est tout à côté. Croyez- vous que les grands seigneurs de Perse aient été assez mesquins pour avoir des couches seulement argentées? C'étaient sans doute des Uts de bois, couverts en entier ou en partie de plaques d'or ou d^ai'gent. Les chevaux de Venise sont

I O d»»ir de Sdilegcl fui accompli. — fcV/. j I. SO. IX. 8U. H2. - Éd.

XC1V COIIRESPONBANCIÎ.

dorés à notre manière, c*est-à-H)ire par une solution de Tor dans le vif argent qu'on faisait ensuite évaporer par l'effet du feu. Plide décrit tous les procédés de la dorure au feu, quoique d'une manière peu intelligible pour moi, qui ne suis pas chimiste. Mais les anciens employaient aussi souvent la dorure froide, pour laquelle on préparait d'avance des feuillets, braeteœ. ï^es plus épaisses s'appelaient chez les Romains hracteœ prœnestinœy d'après une statue de )a Fortune à Prseneste qui en était très- massivement (fideJUsime) dorée. Le regrattage de nos dorures infidèles pouvait être bon pour des Juifs, mais des voleurs à Delphes en auraient-ils eu le loisir et auraient-ils choisi cela de préférence, dans un endroit qui regorgeait d'objets en or massif? Si la statue de Pallas eût été dorée par un amalgame, les becs des oiseaux auraient endommagé Fairain autant que l'or , et l'un et l'autre faiblement, au lieu que si c'étaient des bractées, ils pouvaient en arracher des lambeaux. Mon motif pour croire que Néron avait employé la dorure froide et massive pour sa statue d'Alexandre, est tout simple : la dorure au feu n'aurait rien gâté aux contours, et on aurait eu tort de vouloir l'enlever. Les expressions des Byzantins x^^'^^^^ et èXviXifi.[iiva x?^<^^ expriment admirablement bien notre dorure par solution. Je voudrais savoir si quelque auteur classique du bon temps emploie ces termes.

Je penche toujoui-s à croire que les chevaux de Venise sont de Lysippe ou sortis de son école, laquelle parmi toutes a été la plus féconde en ouvrages de ce genre. Lysippe, fecit quadrigas miUtorum generum. Il faut chercher l'auteur parmi les statuaires dont on cite des chevaux, et les artistes de Ghios, nommés par Mustoxidi ne sont pas de ce nombre. Le style range notre quadrige dans le siècle d'Alexandre le Grand. M. Seitz a montré une grande ignorance de l'histoire de l'art en voulant attribuer ce monument à Myrou ou à Polyclète qui positivement n'ont jamais fait de chevaux, et dont le style d'ailleurs écarte celte supposition.

Au nom du ciel, faites remettre pour moi chez Paschoud Gluverii Italia antiqua; Beaufort, sur rincertitude de V histoire romaine, Rycking, de pnmis Ital. colonis (ad calcem Holstenii) , et, s'il est possible , les fragments d'Ennius, etc., etc. Gependant, les deux premiers de ces livres me sont les plus nécessaires, et je ne saurais guère achever mon travail actuel sans les avoir.

J'ai été dernièrement à la Grange avec M»® de Staël, mais sans vous trouver. Je serais déjà revenu à Genève , si le temps n'avait pas été si affreux. Mais voilà le déluge qui arrive, et qui pourrait bien noyer toutes nos recherches d'antiquités.

Tout à vous,

SCHLEGËL.

CORRESPONDANCE . ILC V

xxm

Coppet, ce 7 août 18i6.

y Ski lu Totre extrait, Monsieur, avec le plus grand plaisir , et je serai enchanté delà voir publié en entier. Je vous suis très-reconnaissant des éloges que vous donnez à mon petit essai ; je vous prie seulement d'ajouter un mot sur ma priorité. Comme vous nommez M. Muxtoxidi le premier, on pourrait prendre le change là-dessus.

Je souhaite seulement que les éditeurs de la Bibliothèque Universelle ne trouvent pas votre érudition un peu trop imposante pour leur public, surtout le grec, qui est de Thébreu pour presque tout le monde.

11 me semble que dans le texte de Pausanias, que vous citez page 8, il doit y avoir une omission ; je ne vois pas à quoi peut se lier le féminin dcu-ni.

Le quadrige de Chios ne courrait aucun risque des déprédations de Verres. 11 ne volait que des objets propres à orner sa maison ou à être vendus avec avantage, surtout des vases d'argent avec des bas-reliefs. Il ne paraît pas même avoir enlevé des statues au-dessus de grandeur naturelle, f His pulchritudo periculo, amplitudo saluti fuit, » dit Cicérou de quelques statues.

Je vous remercie bien de vos livres ; ceux de Beaufort sont très-bons, excepte qu'il donne dans la déplorable hypothèse celtique. On peut aller plus loin aujourd'hui ; on peut écrire sur la certitude de l'ancienne histoire de Rome en sens inverse des opinions généralement admises. Notre Niebuhr Ta fait sur plusieurs points, et je compte le faire sur d'autres. Je voudrais bien causer sur tout cela avec vous, et je profiterai de la première occasion pour le faire. En attendant, permettez-moi de vous proposer quelques questions.

l» Connaissez-vous quelque écrit moderne sur les ruines de Véies? Pouvait-on voir cette ville des hauteurs de Rome? La distance n'était que de iOO stades; mais il s'agit de savoir s'il n'y avait pas des collines entre deux qui Fempèchaient. Il me semble qu'à Rome on m'a montré la montagne où Véîes doit avoir été situé ; je n'en suis pourtant pas sûr.

2« Où se trouve un fragment de l'empereur Claude, dans lequel il dit que Servius-TuUius était un Étrusque appelé Mastaraa ?

3^ M. Niebuhr admet que les Romains avaient des poésies nationales épiques; que plusieurs récits de leur ancienne histoire y sont puisés, et par conséquent ont une certaine base traditionnelle. Je ne le pense pas; j'y vois pour la plupart des inventions grecques; par exemple, l'exposition de Romulus est imitée de celle de Cyrus ; la prise de Gabies est composée de celle

XCVI CORRI-ISPONDANCB.

de Babyione , et du conseil t]ue Thrasybule donna à Périandre, etc. Sans doute, les Romains ont anciennement chanté leurs héros, mais^e crois que ces chants n'étaient que des morceaux lyriques très-courts, et qui ne fournissaient pas matière à un récit détaillé. Le passage d*Ennius :

Scripscrc alii rem.

Versibu' qnos olim Pauni yalcsque canelnat

se rapporte à Nœvius, qui était déjà un imitateur des Grecs. Connaissez-vous des témoignages sur les anciens Votes, sur les vers saturniens, etc. qui puissent porter à croire que les Romains, avant leur époque littéraire, ont eu des poésies épiques transmises par la tradition orale ? Nais en voilà bien assez pour aujourd'hui.

Au plaisir de vous revoir. Tout à vous,

SCHLEGEL

Je prends la liberté de vous envoyer ci-joint la traduction italienne de ma brochure.

Coppet^ 5 œtchre 1816.

J'ai eu un regret infini, Monsieur, de ne pas vous trouver hier chez vous, ni à la campagne, ni en ville ; je m'étais pourtant mis en route de bien bon matin. J'espère m'en dédommager une autre fois. Faites-moi savoir, de grâce, si vous passerez à La Grange la matinée du samedi prochain?

En attendant, je vous prie de m' accorder quelques secours littéraires. J'ai expédié les Romains ; je suis à présent occupé du groupe de Niobé, par rapport à l'hypothèse de Cockerell, dont je crois vous avoir montré la feuille gravée. Je soutiens à cette occasion que les Grecs, dans la belle époque de l'art, ont toujours placé dans les frontons de leurs temples des statues et non pas des bas-rehefs, et que cet usage est presque aussi ancien que l'invention du fronton même. Il doit y avoir eu des statues dans celui du grand temple de Pœstum, quoiqu'on n'en ait point trouvé de traces. Nous le savons par rapport au temple de Jupiter Olympien à Agrigente , par Diodore de Sicile*. Je pense que le tympan du fronton n'a été orné de bas-reliefs que du temps des empereurs romains ; cependant , je ne me rappelle aucun monument antique où l'on en ait trouvé. J'espère trouver quelque lumière làdessus dans Vitnive.

I Favro a mis ici trois points d'iiilerrojfallon («?»). — t'd.

CORRESPONDANCE. XCVIl

Les passages que je voudrais inspecter se trouvent dans Pausanias, dans Vilruve el daos le XII I™« livre de Diodore de Sicile. Si vous aviez une édition portable de ces livres , le messager qui doit vous porter cette lettre pourrait les remettre aux gens de M"»* de Staël qui seront en commission à (jenève demain matin, et qui retourneront de bonne lieuiv à Coppet. Autrement , si cela vous donne trop de peine , je vous prierai de les envoyer chez Paschoud avec mon adresse. Ce qui me rend si importun , c'est que j*ai promis un article à ce sujet à la Bibliothèque Universelle, et que M. Pictet me presse fort.

Au plaisir de vous revoir.

Tout à vous,

SCHLEOEL.

Coppefy le 10 octobre tHUi.

Je vous suis bien reconnaissant , .Monsieur , de la communication de votre extrait*. Je Tai lu avec un intérôt extrême, et je souhaite que les éditeurs de la Bibliothèque Universelle aient assez de confiance en leurs lecteurs pour n'y pas trouver trop de détails et trop d'érudition. Si toutefois il fallait retrancher quelque chose par complaisance pour le public mixte d'un ouvrage périodique, je voterais pour conserver intacte l'introduction générale sur les manuscrits et les causes de leur destruction. Je pense qu'on a de nouveau fait beaucoup d'usage du papyrus dans le sixième siècle; si je ne me trompe , j'en ai trouvé des traces dans Grégoire de Tours. La conquête de FEgypte par les Arabes mit fin à l'exportation du papyrus, et c'est alors que la cherté du vélin engagea à regratter les anciens manuscrits. 1/usage des tablettes de bois enduites de cire et du stylet a continué pendant tout le moyen âge , jusqu'au treizième et peut-être au quatorzième siècle , ainsi que le prouvent entre autres les miniatures du manuscrit de nos troubadours dans la bibliothèque de Paris. On y voit souvent le poète dictant à son secrétaire , lequel écrit sur des tablettes avec un poinçon ; ensuite un autre copiste met au net ce premier brouillon sur du parchemin.

Je compte certainement vous voir encore avant votre départ; en tout cas, je prépare les lettres et quelques indications sur votre voyage d'Italie.

Veuillez agréer l'assurance de mes sentiments les plus empressés.

Tout h vous,

SciiLEGEL.

\ he« MauiiMTit» iwlimtis^stes t*! de quelqiii's décjiinrrles mxMitcs Bibl. Univ., iiovein 1)1*6 el

XCVIII COHRESPOMIANCE.

Jeudi matin.

Monsieur,

Je vous renvoie pour le moment Cluverius, la brocliure de M. de Boeme et celle de Musloxidi. Je vous aurais volontiers apporté tout cela moi-môme, mais, jusqu'à avant-hier, j'ai été fort occupé d'un travail que je viens d'expédier en Allemagne, et depuis hier , je suis retenu dans mon lit par une petite indisposition. J'ai été enchanté de voir les chevaux de Venise paraître dans la Bibliothèque Universelle^.

Je suis bien de votre avis sur le passage dWsconius ; l'explication de Majo n'a pas le sens commun ; je ne trouve d'autre dilTlculté à la vôtre, sinon que le mot hofitiœ est placé trop loin de poriiuncvlas carnis, dont il dépend. Je serais porté à conjecturer sociœ et adjacentes civitaies.

Je vous rendrai prochainement tous les livres que vous avez eu la bonté de me prêter. Je vous prie de présenter mes respects à Madame Favre. Je suis convaincu cpie le voyage d'îtalie aura une heureuse influence sur sa sanlé.

.Mille amiliés,

SCIILECEL.

Paris, 23 janvier 1817.

Votre lettre, Monsieur, m'a causé un plaisir très-vif, en m'appronant que vous étiez heureusement arrivés à Florence, et en me prouvant le souvenir d'amitié que vous me consei*vez au milieu de la belle Italie. Vous vous plaignez des rigueurs du climat de Florence ; je ne m'en étonne pas , je les ai éprouvées moi-même. Mais j'espère que la douceur de l'hiver vous aura permis de bien jouir de Rome, et que Madame Favre en aura éprouvé des eiï<»ts salutaires.

Je suis charmé de voir que vous avez été content de mes adresses. L'abbé

i Numéro de juillet 1846.— Éd.

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