‹ Mélanges d'histoire littéraire (volume 3)Chapitre 41 sur 93 · ME DE · texte numérisé non relu

ME DE

que Ghrysoloras désira cette union ' ; ses talents et la faveur de Tempereur grec purent la faciliter. Il existe un témoignage contemporain, mais peut-être partial en faveur de Philelfe^ c'est celui de Gabriello Paveri da Fontana qui écrivit contre George Merula pour la défense de Philelfe *. Paveri raconte que l'empereur grec donna à Philelfe la charge de conseiller et de secrétaire, et lui accorda la main de Théodora Ghrysoloras, qui était alliée à la famille impériale. Saxius, qui rapporte les paroles de Paveri , paraît ne pas croire à cette illustration des Ghrysoloras, parce que François Philelfe, tout or-

fectas, compalsus precibus, malo coactus, fliiam tibi naptai dédit a te coiraptam, quœ si extitisset intégra ne pilam qaidem tibi abrasum ab illins nattbiis ostendisset.»

Pogg. Invect. 3" in Philef. p. 67 verso : < . . . Nam cam JohanneB Chrysoloraa te velati nebolonem quemdam squalidum ac pannis orbam coDspexisset, tuin pietate, tam cujusdam Januensis suasa permotus, hospitio te excepit, famem, iVigas depulit ; pro qaibus beneficîis homo gratissimas sammam beueficinm reddidisti. Omisso enim Masarum coosortio quas castas esse scîebas, stuprataque virgine unica filia, quam postea desponsasti, morte débita pœnam scelemm subiisses, nisi ope alterius viri egregii periculum evasisses.» — Voyez aussi Poggii Facetiœ dans ses œuvres, p. 470, éd. Basil. 1538, fol».

Un témoignage plus respectable que celui du Pogge, et qui, quoique trèsobscur par la manière dont il est exprimé , peut prouver qu'il y eut quelque chose à reprendre dans le mariage de Fr. Philelfe, est celui d'Ambroise Traversari, général des Camaldules ; voici les paroles d'une de ses lettres à Niccolô Niccoli (Ambr. Epist. VIII, 9) : «... Naper a Guarino accepi litteras, qnibus vehementer in fortunam invehitur, quod filiam Johannis Chrysolone darissimî viri is acceperit exterus^ qui, quantumlibet bono ingenio, longe tamen ilUs nuptiis impar esset, queriturque substomachans, axorem Chrysolorœ venalem habuisse pudicitiam,mœchumque ante habuisse quam socerum.» Ce passage semble attester que Fr. Philelfe épousa Théodora après avoir eu une liaison criminelle ou avec elle ou avec sa mère, femme de Jean Ghrysoloras ; c'est ce dernier sens que Tiraboscbi donne aux paroles d^Ambroise que l'on ne sait comment entendre, car il faudrait generum au lieu de socerum, (Tiraboschi, Slor, t. VI, u, p. 28i et t. IX, p. 126.) M. de Rosmini (t. I, p. 17, not.) croit que ce passage a été ou intercale ou corrompu, et qu'il ne désigne pas Fr. Philelfe.

« Fr. Philelfe. Satyr. S, Decad. VL

* Gabrielit Paveri Fontcuia Plaoentini in Geùrgium Merlanum $eu SÊerulam invectiva, — Voy. sur ce livre très-rare, imprimé à ^ilan en 14^1, Saz. nUt. LU. Med, p. 187, 226, 573. — GiomaL de* Letter. déliai 1714, t. XVIf, p. 292, 330, 331 . — Cristof. Poggiali, JHem. per la stor. Utt. di Piacenxa^ t. I,

JEAN-MARIUS PHILELFE. 33

gueilieux qu'il était ^ n'en a point parlé dans ses lettres ' ; mais j'ai montré que la bisaïeule de Théodora Chrysoloras était fille naturelle de l'empereur Manuel Paléologue : d'ailleurs l'opinion de Saxius repose sur une erreur et François Philelfe a parlé de cette alliance '. François Philelfe témoigne dans ses lettres qu'il dut beaucoup aux leçons de son beau-père et de Tbéodora, qui prononçait le grec de la manière la plus agréable et vraiment attique^. Elle donna k son époux deux fils et deux filles'^, et l'ainé de ces enfants est ce Marins que cette notice doit faire connaître.

Jcan-Marius-Jacob Philelfe ^ naquit k Gonstantinople ^ le 24 juillet 1 426 ''. Son père le ramena en Italie, lorsqu'après sept ans et cinq mois de séjour k Gonstantinople il revint à Venise, attiré par les promesses de Léonard Justiniani et de quelques autres patriciens. François Philelfe, rempli de l'idée que ses connaissances, ses talents et ses protecteurs lui vaudraient une grande fortunef quitta la nouvelle Rome le 26 août 1427, et arriva k Venise le 10 octobre avec Théodora sa femme, âgée de seize ans, leur fils Marins, qui n'avait pas encore quinze mois, et d'assez nombreux domestiques^, parmi lesquels se trouvait la nourrice de Marins, appelée Marie, qui resta longtemps au service de

< Saz. Hist. Lit. Mediol p. 326.

* Voy. la citât, ci-dessus, note 3, p. 30.

5 Fr. Philelf. EpUî, p. 31 r«, 261 vo. -^ p. jovii Elùg, PhiMph. p. 13.

* Lancelot, mm. de VAcad. des Inscript, t. X, p. 743. — Fr. Philelf. Dec. VI, Sot, J, dît, en parlant de Théodora :

• Te mihi ad obsequiom prœstabas Isetior omne : Hei mîhi quid sine te yitam niŒstissimas optem. Nec sterilem nobis fœcnndis gesserat uxor 111a yiro peperit qoœ quattnor ordine natos, Nam Mariom gênait, genuit Xenophonta, poellœ Angela prima patrem noront, Panthea secunda, Qni mixtim fiicie referont valtaque parentes. »

* Fr. Philelf. EpUt, p. 1 r».

* Treban. Aorelios apud Sax. Hist. Lit. Mediol. p. 268 B, ' Fr. Philelf Epist. p. 1 ro.

» Fr. Philelf. Ep. p. I. — Lancelot, Mém. de VAcad. dès Inscript, t. X, p. 694, 695.

François Philelfe ^ Philelfe avait amassé quelque argent à Constantinople, mais pas assez pour soutenir longtemps son goût pour la dépense, et plusieurs fois dans sa vie il passa alternativement de la magnificence au dénuement. Arrivé k Venise, il ne tarda pas à s'apercevoir que ses belles espérances ne seraient point réalisées*, et peut-être faut-il moins en accuser ses protecteurs que les circonstances : la peste désolait cette ville. Philelfe la quitta le 13 février 1428; il conduisit successivement sa famille k Bologne et à Florence, où, malgré les conseils de Jean Aurispa ', il s'engagea a donner des leçons sous la protection de Cosme de Médicis et de Pallas Strozzi. Il y arriva en avril 1429, et y professa avec un très-grand succès; mais bientôt ses ennemis le desservirent auprès de Cosme, et le caractère hautain et emporté de Philelfe acheva de le brouiller avec son protecteur. Il se retira k Sienne en janvier 1435, et y séjourna environ quatre années, qu'il employa k donner des leçons publiques et k soigner l'éducation de son fils MsRrius, qui reçut de son père l'instruction la plus approfondie dans la littérature grecque et latine. François Philelfe ajouta k ces leçons tous les préceptes qui peuvent former le cœur ou être utiles dans les vicissitudes de la vie, et l'on conserve, k Milan, dans la bibliothèque Ambrosienne'*, une pièce de vers qu'il adressa k son fils , et dans laquelle il lui expose les principes qui doivent diriger sa conduite*. Dans ce temps, François Philelfe était en correspondance avec l'empereur Jean Paléo-

t Fp. Philelf. Ep, p. 66 vo.

« Fr. Philelf. Ep. p. î, et p. 5 vt>. » Fr. Philelf. Ep. p. 8.

« RaceoUa Milanese^ 1756, n» 1. — Rosmini, t. III, p. 83, 84. s Saxias {Hist, Lit, Med, p. 179) rapporte les vers snivants de ce manuscrit: Nate Mari, vita mihi carior, una volaptas Spesque patris, prœcepta sequi si nostra, Philelphe, Perges, te magnum reddes, nobisque tibiqne, lUnstremque virum . . .

Fr. Philelfe {Hecat. Dec. F/, Sot. 1), au milieu des meilleurs principes de la morale, insiste en particulier avec assez de force sur les principes religieux.

JEAN-MARICS PUILELFE. 35

logue, el Ton voil par une lettre du 21 août 1438, adressée à ce prince, qui était alors au concile de Ferrare, que Paléoiogue devrait que Philelfe revint k sa cour, et lui demandait son fils Marius pour l'emmener à Gonstantinople. Philelfe, en s'excusant de suivre l'empereur, allègue ses engagements avec les Siennois, et promet avec plaisir de lui envoyer son fils ^ Bientôt François Philelfe crut que la haine de Cosme de Médicis ne lui permettrait plus d'habiter Sienne avec sûreté, et il alla à Bologne, dont alors Nicolas Piccinino' était maître; il devait y donner des leçons pendant six mois, et son dessein était ensuite de se rendre auprès du duc de Milan '. Les troubles civils dégoûtèrent Philelfe pour la seconde fois du séjour de Bologne ^ ; son fils Marius avait treize ans, et il se servit de lui pour sortir de cette ville. Marius s'enfoit dans la nuit du 25 avril, son père se mit à sa poursuite et le retrouva à la porte de Plaisance , ayant pour compagnon un Milanais nommé Florins Novatinus. Celui-ci raconta qu'il avait retiré Marius de la mauvaise compagnie de quelques soldats, et qu'il comptait le conduire chez ÂJitonello Arcimboldi, l'un des principaux oificiers du duc de Milan ^^ et frère d'un des amis de François Philelfe. Le père et le fils, arrivés dans une auberge de Plaisance, reçurent la visite de Pierre Platea^ gouverneur de la ville, qui persuada à Philelfe qu'il ne pouvait se dispenser d'aller à Milan présenter ses respects au duc Pliilippe-Maria Visconti *. Théo-

< Fr. PhUelf. Epist p. 15 : « Qaod hortaris Jobannem Marium filiam ad te mittam, faciam id quidem neqoaqaam invîtus. Qaid enim mihi optatins cedere powit, qnam meom dilectissimum filiam vel hospitio tao, vel disciplina uti, qui omnlam Christianoroin PriDcipom et dignitate sis maximus et yirtate primarias. »

> Mnratori, Annal, 1439.

s Lancelot, Mém. de VAcad. des Iweript t. x;p. 695-703. — Rosmini, 1. 1,

* Fr. Philelf. Epist, p. 15 v© et p. 21. — Pour la description des troubles de Bologne, voy. Fr. Philelf. S(Uyr. Dec. II, hecat 9. — Decad. vh hecctt. S.

« Aff5, Seritt. Parmig. t. II, p. 233.

• Fr. Phiklf. Epist. p. 18.

36 VIB DE

dora était restée à Bologue\ et François Philelfe, après avoir bercé les Bolonais de l'espérance de son retour *, fit venir sa femme k Milan et s'y établit avec sa famille '.

Cependant Marins était à Constantinople dès le commencement de Tannée liiO*. Il paraît qu'il quitta Milan avant l'arrivée de sa mère, et qu'il s'embarqua \k Venise ou à Ferrare, avec les Grecs qui, le 6 juillet de l'année précédente, avaient signé au concile de Florence la fausse union des Grecs et des Latins ^. Il arriva avec eux k Constantinople ^, et dut être témoin de la mauvaise réception que l'on y fit aux ecclésiastiques qui venaient de sacrifier leur conscience et leur opinion k l'espoir d'obtenir des Occidentaux quelque secours contre les Turcs. Bientôt tout l'ouvrage des conciles de Ferrare et de Florence fut détruit '^ et désavoué, et l'on ne reprit le projet de réunion que lorsque Mahomet II, sur le point de prendre Constantinople, força les Grecs k de nouvelles ruses pour engager le pape k les secourir ^.

François Philelfe fit partir son fils pour Constantinople avec d'autant plus de plaisir, que, dans ce temps, on ne pouvait passer pour savant qu'autant qu'on avait étudié dans cette capitale de l'empire d'Orient; elle était regardée comme l'Âtliènes moderne, et comme la source qui fertilisait tous les endroits

« Fr. Philelf. SpisL p. 18 v» et p. 20.

s Voyez Fr. Philelf. Ep, (Voyez surtout les différentes lettres des pages 18, 20 et 21.)

' Fr. Philelf. Fp. p. 21.

* Fr. Philelf. Ep. p. 20 vo.

■ Cf. Sylv. Syropuli Vera Historia unionii non verœ inter Grmcos et La- Itnof, Hag. Comit. 1060, fol.

* L*empereur s'embarqua à Venise le 11 octobre 1439, et arriva à Constantinople le i" février 1440.

7 Léo Allât. De perpet. ÉecL Or. et Occid. commt, lib. IH, cap. 4, et surtout les additions, p. 1380-1395. On y traite Bessarion de traître qui a vendu sa conscience contre le cardinalat. — J. Aymon, Mfonutn. authentiq, de la religion des GrecSy p. 122 et suiv. — Ducas, cap. 31, § 3. — Dnpin, Nouvelle Bibliothèque^ t. XII, cap. 2.

s Voy. Gibbon, Uist, de la chute de FEmp. romain, chap. lxvi, lxvu, lxvui.

JEAN-xVARlUS PHILELFE. 37

(le TEurope où Ton cultivait les lettres*. A cette époque, les hommes d'étude de l'Italie allaient finir leur éducation en Grèce ^; mais il ne faut pas croire que l'état des lettres et des sciences fût beaucoup plus brillant dans ce pays que dans le reste de l'Europe. La bonne littérature y était presque abandonnée à de prétendus savants qui étaient, comme ailleurs, enfoncés dans des discussions de théologie et de dialectique qu'ils avaient prises chez les Occidentaux, dont ils avaient traduit les pernicieux ouvrages. La langue grecque avait complètement dégénéré : Constantinople était le seul lieu où les savants et les gens de la cour la parlaient encore avec l'ancienne pureté, et les femmes nobles avec la grâce et l'accent attiques '. Le Pélopo-

> JEn, Sylv. lib. I, ep. 1£(5, p. 705, edit. Basil. 1571 : « Nemo Latinorum satîs TÎderi doctns potcrat, nisi per tempus Constantinopoli studaisset. Quodqae florente Roma doctrinamm nomen habuerunt Athenœ, id noBtra tempestate videbator Constantinopolis obtinere. Inde nobis Plato redditas, inde Aristotelis, nemoBthenis, Xenopbontîs , Thucydidis, Basilii, Dionysii, Origenîs et alioram malta Latinis opéra diebus nostris manifestata sont ... «

Id. ibid, "... Fateor multis locis apod Latinos studia literarum esse illustria, at Romae, Parrhisiîs, Bononis, Padusc, Senis, Perusii, ColoDiœ, Viennœ, Salamantîcse. Ozonise, Papiœ, Lipsiœ, Erfordiœ : scd rivnli sant omoes isti ex Grœcorum ibntibos derivati. »

< Fariet. prafat, ad Gaspar. Barziz. op, p. xvi.

s Fr. Pbilelf. EpùU p. 31 ro et v». — Crus. Turco-Grœe. p. 496. — Il n'y avait plus de poètes grecs.

Fr. Philelf. Epist. XIV, p. 101 v» : « Nunc apad Grœcos neminem video qui versibus delectetur. » Anrispa, écrivant à Ambroise le Camaldule , dit que les Grecs se souciaient peu de la littérature profonc. (Ambros. Trav. Epist. lib. 24, Ep. 53, p. 1027.)

Voici encore un témoignage de la décadence des lettres dans la Grèce : il fitit partie d'une note manuscrite qui se trouve sur le premier feuillet d'un exemplaire de V Anthologie grecque^ éd. de Florence 1404, à la bibliothèque de Paris, et qui parait avoir été écrite par Constantin Galopa : « . . . Quia quidquid et Hbromm et ingeniorum in Grœcia reliquum fuerat, jam totum in Italiam cornmigravit, prseter eum quem hic reperi, Aristobulum Apostolidem , antistitem optimum, cum quo solo ex Grascis omnibus in Creta loqui potui. Is ut moribus prsestat et litteris, ita sua bonitate et meo etiam suasu, ex juventute aliquos suscitât, quos instituât, ut hœc possint légère, et ut Grœcœ litterœ Grascis aliqua ex parte restituantur. » (Cité par Chardon de la Rochette, Mélanges de critiq, et de philolog. t. I, p. 237, 238.) Ceci regarde le seizième siècle. — Aristobule, fils de Michel ApostoKus, est auteur de la Galeormjomachie^ en vers iambiqnes. — Arse-

38 VIE l)E

nèse, gouverné par les faibles princes de la maison des Paléologues, était dans la barbarie ; le langage et les mœurs y étaient également corrompus, et ce pays n'offrait plus de science et de culture que dans la personne du vieux Gemisthus Plelhon ^ Ce philosophe vénérable avait été, dit-on, le maître d'Emmanuel Chrysoloras, auquel il survécut longtemps'; il passait pour l'homme le plus savant de son temps, et mourut à Constantinople âgé de près d'un siècle'. Il était venu en Italie pour le concile de Florence, et avait expliqué avec tant de charme et de succès la philosophie de Platon, que ses leçons engagèrent Cosme de Médicis à établir son Académie platonicienne ^. Platon et sa philosophie étaient déjà connus en Italie longtemps avant Gemisthus ; Pétrarque possédait une partie de ses œuvres en grec, et il devait k Barlaam la faible connaissance qu'il en avait. Pétrarque, dans un de ses traités, Gt, sans exciter de querelle, une comparaison fort curieuse de la philosophie de Platon avec celle d'Aristote ; il y donne la préférence au philosophe d'Athènes, et remarque que sa doctrine est celle des princes et des grands, tandis que celle d'Aristote est celle du

nias, évêqae de Monembasie, était aossi fils de Michel Apostolias. Chardon de la Rochette (1. o.) a pensé qu'Aristobule et Arsenius étaient le même personnage.

* Fr. Philelf. Epiât, p. 62 ro, Sphortiœ et Saxolo, anno UÀ\. « Hody, De Vir. Grœc. Illust. p. 22, 23.

» Léo Allât. De Georg. apud Fabric. Bibl Gr. t. X, p. 739 et seq.

* Prohemium Marsili Ficini Florentin! in Plotinum ad Magnanimnm Laorentium M edicem Patrie servatorem : « Hagnus Cosmus, Senatus consulto patriœ pater, quo tcmpore conciliam inter Grœcos et Latinos sub Eugenio Poutifice Florentin tractabatur, Philosophnm Grœcum, cognomine Plethoneni, quasi Platonem alteram, de mysteriis Platonicis disputantem fréquenter audivit. E cnjus ore ferventi sic afflatus est protinus , sic animatus , ut inde Academiam quamdam alta mente conceperit, hanc opportuno primum tempore pariturus. Oeinde dum conceptum tantum Magnus ille Medices quodammodo parturiret, me electissimi medici sui Ficini filinm , adhuc puerum tanto operi destinavit , etc. ...» Cette édition des œuvres de Plotin fut imprimée à Florence, aux frais de Laurent de Médicis, Tan 1492, ainsi qu*on le lit à la fin de ce livre. -^Sieweking, professeur à Gottingue, vient d'écrire en allemand l'histoire de TAcadémie Platonicienne a Florence (1813). Sur cette Académie, voir encore Ficin. Prœf. in Piatonem, — Cramer, De Catui» restauratas tatculo XV in italiam f»hiiosophi<e Platonicœ, 1813.

JEAN-MARIUS PniLELFE. 39

vulgaire*. Saint Thomas avait voulu aussi étudier Platon*, et Léonce Pilale en avait traduit quelques parties avec Boccace'. Les leçons de Gemisthus'^, k Florence, donnèrent de nombreux partisans k Platon, et, de retour en Grèce, il écrivit pour le comparer avec Âristote ; il exalta le premier, dénigra le second, et alluma, vers le milieu du quinzième siècle, la fameuse querelle dont le champ de bataille fut principalement en Italie, mais où les Grecs seuls combattirent. Les partisans d'Aristote étaient Jean Argyropule, George Scholarius, Théodore Gaza, George de Trébizonde et Andronic Calliste ; on comptait parmi les soutiens de Platon, Gemisthus, Michel Apostolius et le célèbre Bessarion, qui, au milieu des injures vomies par chaque parti, se fit remarquer par son savoir et sa modération ^.

Depuis longtemps il n'y avait plus de poètes en Grèce, les grammairiens y étaient les seuls littérateurs ; ils expliquaient les auteurs et entouraient leur texte d'un amas de scholies sans en sentir la beauté. Les sectateurs d'Aristote et de Platon semblaient avoir un peu plus d'idées et de finesse, tandis que les historiens qui nous ont transmis les derniers événements de l'empire d'Orient écrivaient presque tous en style barbare. Il

< Petnrch. De Ignorant, sut ipsiu», p. 1160-1162, edit. Basil. 1554 fol... On y Ut entre antres : ■ Si qaidem de Platone et Aristotele si qaœratnr qualisnam migor clariorqne vir fnerit , non mihi tanta est ignorantia , etsi maltam jndices mei tribnant , nt tanta de re ansim prœcîpitare sententiam. . . At n qœratnr nter sit landatior, incnnctanter expediam, inter hos referre, qaantnm ego arfoitror, qnod inter duos, quorom alteram principes proceresqne, altemm nniversa plebs landat. A majorihas Plato, Aristoteles laadatnr a plaribas. A magnis et a mnltis, immo ab omnibns, dignus uterque laadari : eo enim ambo naturalibns atque hamanis in rebns perreuernnt, quo mortali ingenio ac studio perreniri potest, in divinis altins ascendit Plato, etc »

« Tîraboschi, t. VI.

s Baldelli, VU. di Boceac. p. 266.

A Voy. sur George Gemisthus Plethon , Allât. De Georg, ap. Fabric. Bibl. Grœe. t. X, p. 730 et seq. —Brucker, Hiêt. phil. t. IV, p. 41.— Oudin, De Script. Beele$. t. III, p. 2348-2360.

» Boivin, Aead. des inseript. t. II, p. 714-729. — Tiraboschi, Stor. t. VI, part. I, p. 264-278. — Brucker, Hist. philos, t. IV, p. 71 et seq. — J. Morelli, Cod. Ms. lat. Bibl. Nanianai, p. 50.

40 VIB DE

ne restait donc aux Grecs, de leur ancien éclat, que Tintelligence de leur langue, leurs connaissances en philosophie et leurs bibliothèques, qui étaient fort considérables, s'il est vrai, comme l'assure le cardinal Isidore, que les Turcs, après la prise de Constantinople, détruisirent cent vingt mille volumes \ Mais, heureusement, la plus grande partie de ces trésors avaient été communiqués, avant cet événement, au reste de l'Europe, et les Italiens étudièrent avec tant d'assiduité, que Constantin Lascaris avoue que la langue grecque était plus cultivée en Italie que dans la Grèce même \

Marins Philelfe avait quatorze ans quand il arriva à Constantinople, et sans doute il y fut accueilh favorablement. L'empereur était son protecteur et l'avait appelé dans sa capitale ; son père y avait réuni des places à une grande réputation, et l'on dut voir avec plaisir un rejeton de la famille des Qirysoloras. François Philelfe avait pour ami k Constantinople Jean Argyropule, qui, malgré son humeur morose et son inconséquence, était savant et éloquent ; il avait, quelques années auparavant, donné des leçons au célèbre Pallas Strozzi, lorsqu'il fut exilé à Padoue. Argyropule revint en Italie avant la prise de Constantinople, et y fut un des restaurateurs de la langue grecque '. François Philelfe lui recommandait ses amis*^, et sans doute il

* Laur. Quirin. EpistoL atl Nicol. F, apud Degli AgoBtini, Sertir. Viniz. I, p. 218. — Vid. etiam Duc» Hist. Ityz. c. 4i, p. 176.

« Const. Lascar. Prœm. ad GramttKtt apud Iriart. Cat. Codic, (irœc. Matrit, p. 185-188.

* Sur Jeao Argyropule, voy. Fabric. Bibl. Grœc* t. Xf, p. 460, éd. Harles. — Hody, De Vir, Gr, p. 104 et seq.— Mehus, Prœf. ad Ambr, Camald. Vit. p. XX. — Tîrabo«chi, Stor. VI, i, p. 250 et seq. et IX, p. 00. — PapodopoH, Hist. Gymn, Patavin. II, p. 1"0. — Bœrner, De Doct. Vir. Grœc. p. 138, et les autres auteurs cités par Saxius, Onom. literar. \. II, p. 446.

« Fr. Philelf. Epiât' ^. 30 r», Perleoni, Idibus April. 1441 : « Commendayi te per lifteras Joanni Argyropylo, presbytère erudito ac diserto et amicc et dtligenter. Quantum autem commendatio de te mea profnerit, fac ut certior fiam. Solet enim quatidoque vir iste non minus levitatis morositatisque prœ se ferre quam disciplina. Sed tu uteris, si sapias, prudentia tua, teque et horainis ingenio accomodabis et tempore. Litteratura tibî ex eo comparanda est, non mores. •

JBAN-MARIUS PIIILELFE. 41

prit ce soin pour son fils. Mais Marius, jeune et bien venu dans une grande viUe, pensa plutôt à ses plaisirs qu'à ses études \ il perdit son temps<» dépensa plus d'argent que son père n'aurait désiré, et il parait que celui-ci s'en souvint lorsque, bien des années après, il fit son testament dans un temps où il était très-mécontent de son fils ^, On voit par les lettres de François Pbilelfe que ses amis de Constantinople lui rendaient compte de la conduite de Marius, et qu'il les priait de lui faire des re-

montrances'.

Cependant François Philelfe perdit sa femme, sa chère Tliéodora Chrysolorina, mère de Marins. Elle cessa d'exister le mercredi 3 mai 1441 . En annonçant cette triste nouvelle à Marins, son père lui donna l'ordre formel de revenir au plus vite à Milan. « n est inutile, » lui écrit-il, «c que tu perdes ton temps à Constantiocple, où tu avais été pour étudier, et où non-seulement tu n'apprends rien, mais où tu oublies ce que tu avais appris, tant ta te montres soigneux de ton éducation'^. » Mais Marins ne se hâta point d'obéir à son père, et il ne revint à Milan qu'après le 15 mai 144S'. U parait qu'à son retour il répara,' sons la direction de son père, ses distractions de Constantinople, qu'il étudia avec zèle et succès, puisque François Philelfe, dans son testament, lui rend le témoignage d'être devenu à son école un homme très-savant ^.

> Raccolt. Milùne*. 1756, n» 19. ~ Rosmini, t. III, p. 8i.

* On lit dans le testament de Fr. Philelfe fiiit en 147^ : • . . . Quod dictas Marins filins. . . habnerit mnltas prœrogativas et adjuxnenta à dicto testatore pâtre suo qnœ non habnenmt alii filii . . . praicipuè quandô misit enm ad studendum Constantinopoli, nbi retinnit enm dominum Marium per plures annos, enm iwnTrîmig împensis et laboribns, etc. » (Saz. Hiêt. Lit, Med. p. 223.)

s Rosmini, t. III, p. 85. — Fr. Philelf. p. 30 y». Perleon. : • De Mario filio qnœ scripsisti ex aliis qnoque didiceram. Frustra nitimur invita Minerva. Tu hortare adolescentem assidue, ut fkcis, non minus ad mornm integritatem et elegantiam qnam ad litteras. •

« Fr. Philelf. Ep. p. 31 r^ du 31 mai.

5 Fr. Philelf. Ep. p. 32. Cat. Sacco.

« Sax. Wst. Lit. Med. p. 223.

Quoique François Philelfe ait, k plusieurs reprises, témoigné le désir d'entrer dans les ordres sacrés, le célibat était peu de son goût, et bientôt le duc de Milan, Philippe-Marie Yisconti, qui faisait grand cas de Philelfe, lui fit épouser Ursina Omaga^ ou de Oxnago , qui avait de la fortune, de la naissance, de la beauté et de la jeunesse S et il est assez remarquable que Philelfe, même à l'âge de cinquante-cinq ans, disait encore qu'il n'aurait jamais épousé et n'épouserait jamais que des jeunes filles^. On juge de l'époque de ce second mariage par les enfants qu'Ursina donna à Philelfe : elle mit au monde deux filles à la fois, dont Julia mourut en bas âge et Augusta survécut à sa mère, et devint, dans la suite, reUgieuse^ sous le nom de Prudentia. Ursina eut un fils appelé Olympus^Flavius « qui mourut âgé de neuf mois en mai 1446'^, et une troisième fille qui mourut le 6 janvier 1448 \ Il parait que le chagrin de la perte d'Olympus altéra la santé d'Ursina, qui était mourante au mois de juillet 1447*.

Je pense que Marins reçut à Milan le degré de docteur, et que son goût pour l'incdépendance, et le nouveau lien que son père venait de contracter, l'engagèrent k quitter cette ville. Il alla faire, k Savone, le premier essai de ses talents pour enseigner''. Les Anciens qui gouvernaient cette petite république

< Fr. Philelf. Ep. p. 39 r». — G. Paver. Font, apud Sax. HUt. Lit. Med. p. 223. — Fr. PhUelf. Hecat. Dec. IX, Sot. 8 :

« Quœ fait Insabribas forma prœlata pueLlis

Omnibas, Artemidi ut quœ nec concederet ipsi,

HosDaga de stirpe fluens mihi jungitor axor,

Vulgari ne dote quîdem; peperitque puellas

Très Ursina viro, quœ nunc yescnntur et aura.

At quartus, formœ splendor, oui nomen Olympo

Indiderat, patrium dum festinasset Olympum

Attulit heu miserœ mortem. »

« Fr. Philelf. Ji> p. 81 vo.

s Saz. Hi$t, Lit. Med. p. 223.

* Fr. Philelf. Ep. p. 39 ro.

» Rosmini, t. II, p. 284. ^ Fr. Philelf. Deead. IX, Sat. 8. « Fr. Philelf. Ep. p. 40 r«.

f Rosmini, t. IIl, p. 87, dit que Marins alla à Sayone en 1446, et cite le dis. de

JEAN-MARIUS PilILELFE. 43

l'avaient choisi pour professeur de grammaire et de rhétorique, et lui avaient assigné 128 livres par an d'appointements \ La ville de Savone, dans les siècles précédents, n'avait cessé de travailler à recouvrer son ancienne liberté ; elle avait fréquemment brisé le joug que Gènes, sa voisine et sa puissante rivale, prétendait lui imposer, et les Génois , qui la traitaient de rebelle, faisaient de grands efforts pour la soumettre. Il n'y avait pas longtemps que ces deux villes avaient secoué la domination du duc de Milan, qui, pendant quinze années, en avait été maître. Savone, dans ce temps, était riche et florissante : un commerce considérable, favorisé par un beau port, était pour elle une source féconde de prospérité. Comme toutes les villes d'Italie, elle cherchait à avoir des professeurs distingués, et sans doute les relations de François Philelfe avec la puissante famille des Frégose procurèrent à son fils la chaire de cette rille. Savone, alors si brillante, perdit depuis, en moins d'un siècle, tous ses avantages par la ruine de son port. Il fut détruit en 1528 par les Génois, lorsque, délivrés par André Doria de la domination des Français, ils reprirent sur eux cette ville. Ils eurent l'idée de raser entièrement une cité qui toujours s'était opposée à leur puissance, mais ils se contentèrent de détruire son port et ses fortifications*. Ds espéraient attirer dans leur capitale tout le commerce de Savone et ôter à la maison de Savoie le désir de posséder cette place, sur laquelle elle avait des

fon oavrage De eùmmtmis vitœ eontinentia. Il reçut dans cette ville le droit de cité. — Andréa, CcUaL Ms» Capilupi, p. 78. — Bettinelli, Délie Lettere ed Arti Sfantouane, p. 23. — Sar Savone, voy. Agost. Maria De Monti, Compendio di Memorie Utoriche delta eittà di Savonne e degli uomini illustri Savonnesi, Roma 1697, 8°.

• Tiraboachi, Stor. t. IX, Suppl. p. 136.

* Jaoob. Bonfadias, Annal. Genueni. lib. J, p. 1342 (in Thesaur, Grœv. et Bonnann.) rapporte en ces termes le décret rendu par le sénat de Gênes contre Savone : ■ Cnm Savonenses à Genuensibns per perfidiam defecerint , placere mnros Savons ftinditùs everti, nova propugnacula omnesque manitiones oomplanari, fossas urbis compleri , portum obstrui , cives verô ipsos cum eorum bonis incolnmes esse. »

4i viË UE

prétentions. Depuis ce moment, la décadence de Savone fut rapide ^ ; plusieurs événements l'accélérèrent dans la suite, el cette ville, si opulente au temps des papes Sixte IV et Jules H, dont elle était la patrie, n'a plus maintenant aucune considération, et montre dans quelques palais, disproportionnés k son état actuel, la preuve de tout ce qu'elle a perdu ^.

Après quelques années de séjour à Savone, la renommée de René, comte de Provence, duc d'Anjou et roi de Naples, attira Marius k Marseille. Ce prince avait une grande réputation militaire, mais il avait toujours été malheureux dans ses entreprises. Sans cesse employé dans les guerres de France et d'Italie, sa vie active contrastait avec ses goûts, et dans la suite, après avoir échoué dans une entreprise contre Gènes (1461), dans laquelle il servait sous Charles Vil, il finit par renoncer k la guerre ', et s'adonna entièrement a l'étude des arts, surtout à la peinture, pour laquelle il avait une véritable passion*^. U composa quelques ouvrages en vers et en prose ^, etfutaus» l'auteur de la musique destinée à accompagner la bizarre pro-

1 Jacob Bracelli, Orœ Ligusticœ Descript. p. 55, in Barman. Thés, 1. 1, part, i : « Est et Vadoram portas. Hinc septem passuum mtUibas Savona distat, arbs moltoram populoram oommercio nobilis ; nunc di^ecta mole, qaœ flactibns opposita portum efficiebat, manca et tninoo corpori similis relicta. •

• Maratori, Annal, t. XII, p. 204. — Hitt. Univ. trad. de l'anglais, t. XXXV, p. 630, 4o. — Lalande, Voyage eti Italief t. IX, p. 415 et suiv.

' Villenenye-Bargemont, Uùt. de René d'Anjou, ^^^o^n^ Recherches sw le Haut-Anjmt, t. II, p. 7, 28. — Millin, Voyage dans le midi de la France.

^ Sar les oayrages de peinture et d*enlnminare du roi René, voyez Catalog. de la BibL du duc de la Vallière, no 285 et 1. 1, add. p. 13-16. — M. de Saint- Vincens, Magasin EncycL 1813, t VI, p. 351 et suiv.

^ Sur les écrits de René, voy. CataL de la Bibl. du duc de la Vallière^ n<» 2811, ^QHS.—Biblioth, des Romans, année 1778, t. II, p. 182 et suiv.— Bodin, Reeh. Hist, sur le Bas-Anjou, t. II, p. 1-22, 22-24, 483. Le confesseur du roi René, Pierre Marini , évêqae de Glandeves , blâma le goût de ce prince pour les romans et les tournois. Dans un sermon prêché devant lui, il cite l'exemple de Charlemagne, qui lisait chaque jour quelques chapitres de saint Augustin : « Non sic finciunt multi reges modemi. Ils préfèrent des livres pleins d*amour, de vanité et de mensonge, tels que les romans d'Artus et de Lancelot, qui potiùs ad vanitatem, lasciviam, et superstitionem mentem incitant quam ad devotio-

JEAN-MARIUS PIIILELFB. 45

cession de la Féle-Dieu, qu'il élablit k Âix, et dont il prétendit faire un spectacle honorable pour la religion V

René protégeait et accueillait tous les talents*, et s'efforçait, dans sa modeste cour de Provence, de ranimer les arts, les sciences et le génie des anciens troubadours °. Ces pères de la poésie vulgaire remontent au onzième siècle ; les Arabes d'Espagne leur indiquèrent peut-être les charmes de la poésie, mais les troubadours ne furent point imitateurs : leur génie fut indépendant et leur imagination aussi vive qu'originale. Les premiers de ces poètes furent de la Catalogne*; les Provençaux suivirent leur exemple, et furent imités par les Italiens \ Cette poésie provençale, toute lyrique, eut un si grand succès qu'elle étendit

nem. • fNotic. des Sermons de Pierre Marini, par Fauris de St- Vincent, Magasin Encyelop. 1813, t. III, p. 26)

« Des. Nostradamus, Hist. deProv. p. 682. — Bouche, Uist. de Prov. p. 471. — Papon, Uist. de Prov. t. III. — Explication des cérémonies de la Fête-Dieu d'Aix^ Aix, in- 13. Esprit David. — Miliin, Voyage. — Rouard, iVottc. surlaBiblioth. d'AiXy p. 53.

< René prit des leçons de grec de Marias. (Fr. Philèlf. Ep. p. 5i vo.)

* Cssar Nostradamus, ibid. part. VI, p. 583. -*0n voit que la poésie des troubadours était originale et qu'elle venait de prendre naissance, puisqu'elle était eoeore unie à la musique, caractère propre à toute poésie primitive.

^ Les Provençaux furent mis en rapport avec les Catalans par le mariage de Douce a Raymond Bérenger, comte de Barcelone, en 1112. La langue provençale était alors la langue moderne la plus élégante. On l'apprenait par goût et par prétention, comme aujourd'hui le français. ( Bembo, cité par PruneUe, MHseours^ p. 64.)

• Voy. Andres, Orig. eprog. d'ogni leter. t. I, cap xi. — Lampillas, Saggio delta Leter. Spagnuola.— Sainte-Palaye , Acad. des Inscr. t. XXIV, p. 681-683. — Bastero, Crtuca Provenzale^ Rom. 17^4, fol. — Le plus ancien poëte canna en langue d'oc ou provençale est Guillaume IX, comte de Poitiers, qui composait avant la fin du onzième siècle. Le plus ancien poëte sicilien connu estCiuUo dal Camo, mort en 1193. Le Dante [Vit. ntêov. p. 35, op. éd. Zatt. t. IV, i), en fixant les commencements des poésies provençale et italienne à 150 ans avant Tan 1295, époque où il écrivait, a pris un terme moyen par lequel il a trop retardé l'origine de la première, et donné trop d'antiquité à la seconde, pour les faire naître en même temps. (Tiraboschi, Stor. t. IN, p. 281. — Bettinelli, Risorg. d'Ital. t. II, p. 67.) — La poésie provençale et la poésie sicilienne ne sont point nées Tune de l'autre, mais paraissent dues chacune séparément à l'exemple donné par les Sarrasins qui vinrent d'iVMque en Espagne et en Sicile. Les Arabes d'Espagne n'eurent aucune influence sur la Sicile ; mais bien peut-être ceux d'A-

la langue d'oc depuis i'Ebre jusqu'au Pô, et qu'elle fut cultivée avec quelques différences de dialectes en Espagne, en Gasco* gne, en Provence et en Lomba^die^ Dans le douzième siècle, les Allemands et leur empereur Frédéric II ^, les Anglais el leur roi Richard, composèrent en langue provençale', et les charmes de cette poésie légère, faite pour être chantée plutôt que pour être écrite, eurent une grande influence sur les mœurs et la culture d'une grande partie de l'Europe.

Le temps brillant des troubadours fut le douzième siècle et la première moitié du treizième ; la Provence était alors gouvernée par la maison de Barcelone. La cour de ces princes à Aix, celle des vicomtes de Marseille, et de plusieurs autres seigneurs, recevaient leur plus grand éclat des chants et des amours de ces nobles et tendres poètes \ Ils ne se bornaient pas toujours à célébrer leurs dames, quelques-uns avaient des vues plus sérieuses, et censuraient avec autant de Uberté que de naïveté la conduite du pape, des rois, du clergé et des grands^. C'est surtout contre les Français que les troubadours

frique, car au neuviome siècle les Arabes commerçaient avec l'Italie et principalement avec Amalfi. (loillaume de Poaille dit en parlant de cette ville : « Une et Alexandri gens hœc ft*eta plurima transit. Mis Arabes, Indi, Siculi noscantor et AfH. •» En tout cas, la poésie existait dans cette île, et dans le midi de l'Italie, avant l'arrivée des Normands. Ainsi les idées de Lampillas et des Bénédictins (Uùt. Ut. de la France, t. VII) ne sont pas justes. ( Voy. SignoreUi, Vicende delta eoUura neUedue SicUie^t. I, p. 195 seq.) H est remarquable qae Pétrarque, qui connaissait si bien la Provence et ses poètes, accorde la priorité aux Siciliens. (IVcr/*. in Epist, Famil.)

« Comparez Ste-Palaye, Àcad. des iMcr. t. XXIV, p. 672-677, et Papon, WsL de Prov. t. H, p. 468-472. — Le Dante a écrit mie Canzone dont les vers sont provençaux, latins et italiens (Ginguené, Uist. Utî. d*ItalA. 1, p. 465), et, dans son Purgatoire^» il a fkit parler Arnaud Daniel en provençal.

« Voltaire, Essai sur les mœurs, ch. 82. — Schlegel , De la poés. ]»rovenfale, p. 75.

' Zurlauben, Acad. des Imcr. t. XL, p. 154-169. — Andréa, Oriyin. e prog. t. I, p. 316. — Papon, Lettres sur les Troubadours, p. 229 et suiv.

* Raymond Bérenger et ses filles faisaient des vers.

5 Voyez Millot, Uist. des Troubad. t. I, p. 452. — Papon, Uist. de Prov. — MiUot, ibid. t. H, p. 138, 432, 448.

JEAN-MARICS PHILELFB. 47

expriment vivement leur haine*. En effet, leur domination caasa la ruine de ces poètes, comme celle de toute la Provence, et les persécutions contre les Albigeois les avaient déjà fait haïr dans les provinces méridionales '. Charles, frère de saint Louis, devînt, par son mariage en 1245, souverain de la Provence, et vingt ans après il conquit le royaume de Naples. Ce fut alors que l'absence de la cour, le manque d'encouragement, la ruine de la noblesse par les guerres d'Italie, portèrent le premier coup à la poésie, et que les concussions des officiers de Charles désolèrent la Provence, qui ne cessa de s'épuiser pour maintenir ses comtes sur le trône de Naples. Malgré l'établissement des Jeux Floraux et des Lois d'Amour à Toulouse, et celui de l'Académie de la Gaye Science vers la fin du quatorzième siècle, k Barcelone ', ce siècle vit la chute de la poésie provençale dans le Midi de la France ; elle fut surtout accélérée par la décadence du système féodal, la réunion, aui treizième et quatorzième siècles, des provinces du Midi à la couronne de France, et la formation et la séparation des langues : au quinzième siècle la poésie des troubadours n'existait plus qu'en Catalogne, où elle s'est soutenue jusqu'au dixseptième*.

Lorsque Marins Philelfe arriva à Marseille , René avait été forcé d'abandonner le royaume de Naples. Ce prince était en Provence, où les grands seigneurs lui donnèrent des tournois^, noble exercice que René aimait et dans lequel il s'était jadis

« Papou, BUt.deProv. t. Ilf, p.' 447, 459.

* Parmi les troubadours et les persécuteurs des Albigeois on remarque Fnlco oo Folquet de Marseille.

5 Elle fut fondée par Jean I. (Zurit. Indic. rer. Aragon, in tom. III. Hispan. iUuêtr.)

* Andréa, Orig. e progr. t. Il, p. 52 et seq.

» Tournois de Saumur en 1446 (Bodin, Recherch. sur le Bas-Anjou^ p. 22); tournois de Tarascon en 1449 (Id. Und. p. 28 à 32) ; c'est le tournois décrit en ▼ers par Beauveau. Eut-il lien à Arles, comme le dit Papou (Bist de Prov, t. III, â la fin), ou à Tarascon^ comme le dit Bodin? V. encore Villeneuve-Bargemont, iiisi. de René d* Anjou.

i8 VIE DE

rendu célèbre. René et sa première femme, Isabelle \ étaient chéris des Provençaux, dont l'attachement avait encore augmenté par les réformes qu'il avait faites dans l'administration de la justice, la procédure criminelle et les lois en faveur des pupilles^. Quand le bon roi René habitait la Provence, il passait l'été aux environs d'Aix, et l'hiver a Marseille, dont le climat et le port lui plaisaient. Marseille n'était plus cette ville libre , riche et florissante qui , au douzième et au treizième siècle, rivalisait pour le commerce avec les républiques d'Italie, et avait des établissements et des privilèges avantageux dans les villes de la Palestine, de l'île de Chypre et des côtes d'Afrique '. Charles d'Anjou prit Marseille en 1257 '^, et en lui ôlant une partie de ses privilèges et de son indépendance, il altéra la source de sa prospérité. Après la conquête de Naples, l'absence de la cour, les frais de guerre, les ûnpositions accablèrent cette ville comme le reste de la Provence. Les rois de Naples n'eurent pas même l'idée de contre-balancer une partie des maux qu'ils faisaient éprouver aux Provençaux, en leur facili-

» Elle était fille de Charles II, duc de Lorraine; mariée le 24 octobre 1420, elle mourut à Angers le 28 février 1452.

« Papon , Hùt. de Provence, t. III, p. 392. — Boisson de la Salle, Euai sur rhist, des comtes de Provence, Aix 1820, S». — Le comte de Villeneuve, Précis historiq. sùr la vie de René d'Anjou, Aix 1820, 8« (avec Touvrage précédent). — De Villeneuve- Bargemont, Hist de René d'Anjou, Paris 1825, 80, 3 vol.

5 Papon, Hist. de Prov. t. Il, p. xiv, xvii, xviii. Charte 14 et 18, et p. 353- 356. — La ville basse jouissait seule de tons ces avantages. Elle avait acquis au commencement du treizième siècle les droits seigneuriaux des vicomtes, et se gouvernait par des consuls ou un podestat. La ville supérieure n'avait ni commerce ni liberté; elle appartenait à Tévèque, en vertu d'anciens droits cédés par les empereurs, et gémissait sous ce joug. Charles, en 1257, acheta les droits de révoque et devint maître de toute la ville .

^ Sur la prise de Marseille et la cruauté de Charles, voy. G. de Nangis, Ann. p. 244.-- Bouche, Hist. de Prov. t. II , p. 271.-- Chronique de St-Denys, f. 80. — Baral de Baux, lieutenant de Charles d'Anjou, prit encore cette ville en 1262, et recoDunença les exécutions. Marseille perdit alprs la plupart de ses privilèges. Bouche, tVnc^. p. 274. — F. delà Chaise, Hist. de saint Louis, t. XII, o. 20, p. 319.

JEAN-MARIDS PHILELFE. 49

tant le Gommerce avec l'Italie, et celui de Marseille fut réduit à Texpédition de quelques navires dans le Levant. Le numéraire disparut, le peu qui en restait était entre les mains des Tos^ cans et des Lombards, qui prêtaient sur gage k un haut intérêt ^ La pénurie était extrême autour de René, et ce roi fut toujours sans argent.

Le roi René, qui était en correspondance avec des savants et des patriciens de Gênes et de Venise', connaissait certainement le mérite de François Philelfe. Marins dut à la réputation de son père le bon accueil qu'il reçut du roi, qui, charmé de son nouveau protégé, lui donna à Marseille une charge de magistrature', qu'il sut exercer convenablement'^. Marius était dès lors marié, mais tout ce que l'on sait de sa femme, c'est qu'elle avait nom Marie ^, et que, dès l'an 1451, il avait une fille appelée Jeanne^, et un autre enfant^ qui est sans doute celui qui porta le nom de César ^. Marius s'était donc marié en 1448 ou 1449, et l'on ignore le lieu où se fit son mariage ; ce fut vraisemblablement à Savone.

Parmi les lettres de François Philelfe, la première qu'il adressa à son fils, en Provence, ne renferme que des exhortations morales^, et l'on peut remarquer que, malgré de grands

* Papon, HisL de Prov. U III, p. 408.

* Papon, Hi$t. de Prov. t. III, p. 385-386. — Vespasian. Fiorentin. apud Rosmini, VU, Guarin, t. H, p. 137.

' VilleneuTe - Bargemont, Hist, de René d'Anjou, t. Il, p. 106, dit que le roi René donna â Marias Philelfe Vhonoreible place de juge du palais en Provence.

* Fr. Philelf. Bptst, p. 49.

s Mar. Philelf., dans ses Epitùtnala^ nomme sa femme Marieita Carretta (p. 55) ; elle appartenait vraisemblablement à la famille des Carretto de Final on de Millesimo.

* Fr. Philelf. EpUt. p. 55 ro.

'* Fr. Philelf. ibid, p. 64 ▼», parle des enfiints de Marius au pluriel et

/Uiiê » : U j arait dono un fils.

> Fr. Philelf. ilnd, p. 117, 127. — A la page 117:- Cœsarem meum bene in litteris proficere plurimum Isetor. » César devait avoir dix ans environ, à l'cpoqoe où fat écrite cette lettre.

» Fr. Philelf. ibid. p. 47, du 1" octobre 1430.

défauts, il fut très-bon père, et ne cessa jamais de donner k ses enfants des marques d'intérêt et des conseils vertueux. Une seconde lettre félicite Marins sur sa nouvelle dignité, et Texhorte à s'attacher au roi René, s'il peut obtenir la faveur de ce prince, ou à revenir en Italie ^ Dans le mois de novembre, Marius fit un court voyage à Milan pour voir son père, qui, charmé des bienfaits dont René comblait Marius, écrivit à ce prince une lettre de remerciement, dans laquelle il lui recommande son fils, lui vante son érudition et s'eiforce de prouver que la générosité envers les gens de lettres est la vertu la plus digne d'un roi'. Marius fit un court séjour à Milan, et revint en Provence par la côte de Gènes, où son père le recommanda

< Fr. Philelf. ibid. p. 49 r» : « Audio te functum Massilis magistratu, eteo qai* dem non mediocri, tua cum laude, id quod me plurimum delectat. Tua enîm lans omnis nostra est. Reliqaum est ne tempus vacuum labî patîaris , qaod eo magis facere dcbes, quo melius tibi et uxori familiœqae consulas. Qaare da operam ne istic tibi A-ustra tempas teratur. Si Renatus rex te carum habet, ut solet pro humanitate et munificentia ingeniisai, eum cunctis in rébus sequaris jubeo. Quod si secus fortuna tulerit, te in Italiam recipe, et ibi malis esse ubi aliquo numéro sis, ut inqnit Cicero, quam istic, ubi solus sapere videare. Expecto mathematiciun illud opus, de quo scripsisti ad me antea , et si quid Grœcorum librorum offenderis. Cura ut valeas, teque ab imminenti pestilentis morbo, quoad possit, incolumem reddas.

• Vale. Ex Mediolano, vi kal. novembr. M.CCCC.L. •

* Fr. Philelf. Epist, p. 52 : « Joannes Marius filins, cum nuper Mediolanam mei visendi gratia rediisset , cum adventu suo cnpienti et exoptanti mihi toluptatem maximam attulit, tum eo jucundior ftdt, quod se tibi oarissimum esse declaravit et id quidem permultis, erga se « tuis ac pulcherrimis beneficils. Quid enim adolescenti ad virtutem vel nato vel contendenti, fortunatins po«it contingere , quam ejus principis uti oonsuetudine apnd quem versari non minus

sit honorificum quam fructuosum? Quare cum video esse filio , apud te,meo

et honestati simul et utilitati locnm , non possum médius Adius non Isetari , cam ejus , tum etiam tua causa, cujus laudi vebementer fàveo. Ego tibi , rex Renate, non mediocriter sum afTectus, quippe .quem andiam iis virtutibns pneditum, quœ maximœ snnt in rege, humanitate, munificentia et studio disciplinœ... Liberalitatem autem et munificentiam tuam, etsi jam pridem,et unaetviyaeteadem omnium voce atque laudatione, audieram celebrari, eam tamen cum sum expertus in filio , te hujus modi esse statuo cujus vitam et incolumitatem debeant sa*

picntes Vix est enim alia virtus ulla quœ munificentiœ prœstet in concilias-

dis hominum studiis atque benivolentia. Prœterea quid aliud habent boni fiistîgîa

JEAN-MARIUS PHlLfiLFE. 51

à Thomas Frégose, gouverneur de Savone*. Le roi René employa Marius k former, à Saint-Maximin, une bibliothèque dans le couvent des Dominicains, qui avait été fondé par Charles II, comte de Provence, vers la fin du treizième siècle, en l'honneur des reUques de Sainte-Madeleine ^. Aux livres rassemblés par Marius, le roi René fit joindre tous ceux qu'il avait rapportés d'Italie % et dans la suite (1476) ce prince fonda au même lieu un collège où l'on enseignait la philosophie^ les belles-lettres, le droit canon et la théologie ^.

n semblait que Marius Philelfe devait se trouver heureux à la cour d'un prince qui l'aimait et avait, comme René le Bon, un certain charme dans le caractère qui lui attachait tout le monde. Mais l'inconstance qui dominait notre poëte et dirigeait ses démarches, non-seulement l'empêcha de suivre son protecteur en France , mais le poussa k quitter Marseille. On sait que, vers la fin de 1450, il fit un second voyage à Milan, qu'il

principatniun ac regnorum quo illoram pranides cœteris homînibus yideantur beatiores, nîsi ut hia dandi et benefiiciendi probatis viris facilior sit facultas? Qnanto igitar dandi atqae donandi manere dîligentior faeris, tnm eo te inagis principata dignum oatendis, tum cajteros omnes aat rapis in amorem toi , aut ad te amandam fiicis ardentiores. His ergo tam pncclaris regalibusque virtutibus cam te ornatum esse intelligo, rex Renate, tequiore patior animo absentiam dilectiasimi filii, pnesertim cum animadverto filii ntilitatem , cam taa et utilitate et Tolaptate conjnnctam esse. Non enim is tibi parum prodesse queat ad Grœcœ disciplina) prœceptionem, qna te jure delectari aodio ac lœtor. Reliqnam est nt intelligas me totnm esse in filio. Qnare quidquid in hnnc humanitatis tnœ benig-

nitatîsqae contoleris, id omne in me ipsnm abs te collatum judicabis Ex Me-

diolano VI kal. decemb. M.ccccL. »

I Fr. Pbilelf. EpUt. p. 52 ▼«, 6 kal. dec. 1490.

* Bonche, Bût. de Prov. t. II, p. 320.

s Andr. Alciati EpistoL ad Fr. Calyum (in Marq. Gadii Epiêtol. 1. 1, p. 84) : • Scripsi ad te alias nactum me integprom Donati commentarium, quo ille Vergîliom interpretatur ; is in Castro qnodam Sancti Maximini, qnod est prope Aquas Sextîas in Provîncia habetur; inibi enim bibliotheca à Renato Andegavensi in gratiam qnommdam monachorom instructa, suntque plurimi libri quat Marius PhiMphuM 00 eongesnt, sunt et qnos bellomm calamitas, quse sub eo rege in Neapolitano regno fàit,dissipayit,donec in eam bibliothecam reponerentur... Ayenione, XIV kal. Jan. 1520. »

* Bouche, HisL de Prov. t. II, p. 476.

52 VIB DE

revint en janvier, qu'il fut incommodé dans sa route \ et que, malgré les exhortations de son père, qui le pressait de retourner auprès du roi René, il s'arrêta à Final, peûte ville k environ onze lieues de Gènes*. Il avait promis de revenir promptement pour assister aux noces de sa sœur Panthéa, qui, au mois de février, épousa Jérôme Bindoti de Sienne'; mais il n'était pas encore arrivé k Milan au commencement de juin, puisque son père, k cette époque, demande k Gênes des passeports pour Marius, sa femme, ses enfants iet ses domestiques '^. Peu après, Xénophon, frère de Marius, fut envoyé k sa rencontre jusqu'k Gênes ^ ; mais ne l'ayant point trouvé, il revint vers son père et le suivit k Crémone, où la peste obligea François Philelfe de se retirer avec toute sa famille. 0 donna avis de ce départ k son fils Marius®, et la crainte de la contagion valut k ces fugitifs un mauvais accueil, que Philelfe ne pardonna pas aux Grémonais\

Cependant Marius était k Final , ville alors ennemie de Gênes ; c'est pour cela que François Philelfe montre tant de sollicitude eu demandant des passeports qui assurent la sécurité du passage de son fils par le territoire de cette république ^. Les marquis de Final ^ étaient depuis longtemps des voisins in-

« Fr.Philelf. Ep. p. 54 v». Mario.

« Id. ilnd, p. 55 ro. Mario, vu kal. feb. 1451.

^ Id. ibid, p. 62 vo. Nie. Cebœ , Gain. Barziào.

♦ Id. ibid, p. 64 vo.

* Id. ibid, p. 66 r".

« Id. ibid. p. 66 v°.

^ Id. ibid. p. 67 r<>.

s Id. ibid. p. 64 v». Nie. Cebœ : •• Vemm id tato ac sedalo Joannes Marias filias institait ad nos redire. Itaqae rogo te majorem in modam, qao id commode filiasfiicere possit, cares meo nomine apud arbispnefectom... Nicolaam Frœgosam... at public» fidei littene ad illam dentar, qaibus ei com uxore et filiis ac rebas et cam sociis sex qaam tutissimè facere iter liceat , per Genaensiam locos, sea Sagona iter sit babitaras, sive qaacamque decreverit. Nolim enim qnoniam versatas est in eoram oppidis qoos vestra respublica dacit in hostibos, qaicqaam ei imminere inde possit incommodi...* vi. Id. Jan. MCCCCLI.

8 Jac. BraoelUi Orœ Ligustic. descript. p. 55. Barmann. Thés. t. I. « ... Finariam oppidam a cœli salabritate nominatum, abest a mari duo prope passuum millia, angustias vallis claudeus, in cujus faucibus situm est. >

JEAN-MAaiUS PUILBLFE. 53

commodes et dangereux pour Gènes. Galeotto Carretto, l'un d'eux S secondait dans toutes les occasions les ennemis de cette ville, et faisait fréquemment des incursions sur ses terres*. Lorsqu'en 1447 Janus Frégose (mort à la fin de 1448) fut devenu doge en expulsant les Àdornes, il fit déclarer la guerre au marquis de Carretto, et, deux ans après (1449), Louis Frégose prit la ville de Final. On agita alors à Gênes la question de savoir si Ton ne raserait pas cette ville, mais on se contenta de démolir sa citadelle. En 1451, Jean, frère de Galeotto, aidé de quelques troupes françaises et de Spinetta, marquis de Savone, parvint à reprendre la ville de Final '.

Il parait que Marins demeura à Final ou k Millésime jusqu'à Tautomne de 1451, et que, pendant son séjour, il s'occupa k écrire, à la gloire des Carretto, l'histoire delà guerre qu'ils venaient de soutenir contre Gènes. Cet ouvrage existe encore, et Marins le présenta, le l®** janvier 1453, au marquis de Savone, qui avait contribué au rétablissement de Carretto. Il l'envoya aussi a Constantin Paléologue, en y ajoutant une autre épitre dédicatoire, et il le croyait propre à encourager la défense de Gonstantinople, qui était au moment de succomber sous les efforts de Mahomet. Cette histoire est écrite d'un style emphatique et plus oratoire qu'historique '^.

t Les Carretto descendaient , dit-on , de Witiking. — Galeotto et Jean étaient fils de Lazsarino del Carretto. Galeotto mourat en janvier t450; sa femme, Bannina Adorna, mourut à Millesimo d'une blessnre reçue pendant la guerre. — Spineta , fils d'Oddonino !•>', marquis de Savone ( de la branche des Carretto de Millesimo), avait pour femme Mariola ab Âuria. Voy. Jo. Bricherii Columbi Tabulœ getMologicœ gentû Carretiensis et marchionum Savonœ, Finarii, Clorvexanœ^ etc. tnanuductione prcmUsêa^ etc. Vindobonœ, 1741, fol. — On trouve des extraits de cet ouvrage dans : NoveUe Letterar, di Venezia^ 1745, p. 327, et dans : NomlU Letterar. di Firenze, 1748, col. 525,558. — Sur Tauteur Giov. Bernard Brichieri Columbi, de Final, mort en 1753, v. Mazzuchelli, Scritt, t. VI, p. 2089-2091.

* P. Bizarro, 1. XII, p. 275.— Àgostino Giustiniani, 1. V, p. 204.

s Ubert. Fogllett. Hiêt. Gen. lib. X, p. 601-602. — Jlûr. univ, t. XXXV, p. 479-483. — Saxius, Hist. Litter. Mediol p. 266.

♦ Sazios, aitt. Litter. JUed, p. 266.— Tiraboschi, Stor. t. VI, ii, p. 297.— J'ai vu

Tandis que François Philelfe croyait son fils encore k Final, et le recommandait, le 13 janvier 1452, à Nicolas Frégose, à Gênes, Marins avait traversé toute la Lombardie pour venir à Ferrare, où Borso tenait une cour brillante. Cette viHe parait devoir son origine k des habitants du Frioul, qui, lorsqu' Attila envahit l'Italie, se réfugièrent dans les marais formés par les bras du Pô'. Ce terrain, qui n'existait peut-être pas quelques siècles auparavant, et qui, alors, n'offrait que des marécages, fut desséché par l'industrie de ses premiers habitants, et dans la suite devint une des villes les plus florissantes de l'Italie.

cet ouvrage de Marins Philelfe à la bibliothèque Arobrosieune ; il est procédé d'une préface de Muratori et d'une lettre de Sassi. Vient ensuite le corps de l'histoire intitulé :

« J. Harii Philelphi annalium in historiam Finariensis belli atrocissimi , a Genuensibus promoti, volumen librorum octo, et primo proëmiolumad maguifi> cum Spinetam Sagunœ Marchionem.

< Est enim sanctissimum , amplissimumque exemplum Finarium cum Ga-

leotto et Johanne Marchionibus , quorum res gestœ perillustres antecellunt omni antiquitati... Es enim sanguine, Marchio Spineta, ex reliquis Carrectis primus, aliorum pace dixerim , qui nomen immortale in eo bello tibi compararis : nec enim pecunise, nec opibus , nocclientelis, nec amicis, nec corpori , nec ip«i vitsB toas tuorumque pepercisti, quo prodiret in lucem ea Victoria. Nec es fessus primo bello, quo captum est Finarium, nec interea labefactus, aut mente motus, nec destitisti hoc secundo, cum redit ad Johannem sobrinum tunm , cum te dico et tuos fratres germanos , dico viros et darissimos et dignissimos. Habebis ergo primus eam historiam , nec solnm primus eam leges , sed leges quam ego propriis manibus scripsi, etc., etc. »

On lit ensuite : • Joh. Marii Philelphi annalium in historiam Finariensis belli... prœfiitioad sacratissimum Constantinum Romeorum imperatorem, in eam historiam et annalium libros. »

A la tête de chaque livre (excepté le premier) il y a un prologue adressé à cet empereur.

Le volume finit par : • Illustri Jobanni Finarii Marchioni Joh. Marins Philelphus salutem plurimam dicit. » C'est un envoi de son histoire, daté de Millesimo, kalendas Quintiles.

« J. M. Philelphi carmen pro Johannis Marchionis reditu Finarium congrutulatorinm.

•• Pro Galeoti Marchionis obitu ad sepulcrum epitaphium.

•• Carmen ad historiam quo itinere gradiatur ad magnificum Spinetam, Marchionem Sagunœ. «

< Cynth. J. B. Gyrald. de Ferrar. p. I, i; in Burmann. Thés. t. VII.

JEAN-MARICS PHILELFE. 55

L'illustre et aotique maison d'Est la possédait, et ses princes, qai dominaient aussi sur Modène et Reggio, furent célèbres par leur valeur, leur magnificence et leur goût pour les lettres. L'université, de Ferrare, mal à propos attribuée à l'empereur Frédéric n, ne date que de la fin du quatorzième siècle ; Albert, marquis d'Est, souverain de Ferrare, en obtint l'érection du pape Boniface IX ^ Nicolas III. fils et successeur d'Albert, fut le second fondateur de cette université, et favorisa les lettres autant que les guerres, qui l'occupèrent toute sa vie, purent le lui permettre. Il appela à sa cour Jean Aurispa et Guarino de Vérone ' ; celui-ci fit l'éducation de son fils Leonello ', et les talents poétiques de Blanche, fille du marquis Nicolas, ont été célébrés par Titus Strozzi *. Nicolas fut le père de trois princes qui, dans la dernière moitié du quinzième siècle, donnèrent à Ferrare le plus grand éclat. C'est sous son règne que se tint dans sa capitale le fameux concile qui avait pour but l'union des Grecs et des Latins, et il prenait plaisir a assister aux discussions philosophiques qui avaient souvent lieu entre les savants des deux nations ^ N'ayant laissé que des fils légitimes en bas âge, deux de ses vingt et un enfants naturels^ eurent successivement ses Ëtats, et après eux un fils légitime de Nicolas les posséda. Le premier de ces trois seigneurs de Ferrare fut Leonello ^, que les historiens représentent comme un

« Tiraboftchi, Stor. t. IV, p. 54 et t. V, p. 70.

* La renommée de Gnarino attira à Ferrare une foule de disciples, et plaaiears Anglais, déjà célèbres dans leur patrie par leur érudition, yiurent en augmenter le nombre. (Rosmini, Vit. di Guarin. t. III.)

s Tiraboschi, Stor. VI, i, p. iO. — Rosmini, VU. di Guarino^ t. I, p. 26 et 8eq.,56 et seq.

* Fr. Philelf. Epist, p. 130 r©, 153 v». — Tiraboschi, Stor. VI, ji, p. 170. — Blanche épousa, en U68, Galeotto Pic de la Mirandoie. (Fr. Philelf. Ep. p. 220 To.)

s iEn.SyW. de Europ.oAp. 52, p. 450, oper. éd. Basil.

* Cynth. J. B. Gjrald. de Ferrar. p. 30. — G. B. Pigua, Stor. de' Princip. d'Eête, lib. VII, p. 518-521 . — Rosmini, Vit. di Guarin. 1. 1 , p. 60 et seq.

"f La succession de Leonello au marquisat de Ferrare ne fut point une usurpation; elle avait été arrangée d'avance entre son père, le pape et le marquis

prince accompli. La paix dans laquelle il sut maintenir ses États lui valut le titre de Père de la pairie^ et lui permit de favoriser l'université de Fcrrare, de la réformer et d'y attirer les gens de lettres les plus distingués * ; il était lui-même trè&-savant ; il cultivait l'éloquence, la philosophie, la poésie, et ses vers italiens sont très-remarquables pour le temps*. François Phllelfe fut du nombre des savants que Leonello invita à sa cour; mais il était alors k Milan (1449), dont les habitants prétendaient former une république, et ils ne voulurent point le laisser sortir de leur ville ^. Leonello mourut le 1®' octobre

de Mantoae; le testament de Nicolas la lui accorde, et en épousant, en 1429, Richarde de Saluées, celui-ci avait stipule que les enfants qu*il aurait d'elle n*héritendent pas de la seigneurie de Ferrare. (Voy. Rosmini, Vit. di Guarin, 1. 1, p. 75 et seq., où il défend Leonello des accusations de J.-B. Giraldl, et les auteurs qu'il cite dans les Notes ^ p. 111-112.) Le pape Martin V avait légitimé Leonello en U29. (Huratori, Ant. Est. t. II, p. 194.)

Hercule d'Est naquit en 1431.

« Eotre autres Théodore Gaza. (Uody, p. 87.) — Ludovîco Carbone. (Laire, Ind.libr.t. I,p. 330.) — Jean Pannonius. (Rosmini, Vit. di Guarinoy t. III, p. 88.) — Sur l'Académie de Ferrare , voy. Bettinelli, Risorg. t. I, p. 213. — Pendant le carême de 1450 eut lieu une lutte littéraire, bien souvent renouvelée depuis. Jean de Prato prêchait contre les lettres profanes et les sciences ; c'étaient Albert de Sarziano et Guarino qui défendaient leur cause. (Lettr, de Guarin. ap. Mart«nne Ampliss, Collect. t. III. — Rosmini, Vit. di Guarino, t II, p. 22,161, et t. III, p. 57-60.) Timothée Maifei, archevêque de Raguse, a traité le même sujet en faveur des lettres. (Rosmini, ibid. t. III, p. 66-69. — V.Corniani, ISeeol. t. I, p. 410.— Basilii magni oratio de legendis gentilium libris.) — Quant à Albert de Sarteano ou de Sarziano (eu Toscane, et non pas de Sarsane près de Chiusi), voy. Rosmini, Vtr di Filelf. i. II,p.25,not. — Tiraboschi, t. VI, p. 255- 258. — Voy. I.ef(re« d'Albert de Sarziano, dans Martenneet Durand, Amplis. Collect. t. III. — Argelat. Script. JHediol. col. 2028 (il cite d'A. de Sarziano : m Oratio habita Ferrariœ die septima msji anno 1447>). — F.-D. Camusat. ad Ciacconii Biblioth. p. 838-841 (indiqué par Saz. Onom. Litt.). — Il mourut en

* Muratori, Annal, t IX, p. 239. — Tiraboschi, t. VI, p. 21-22.— G.B.Pigna, ibid. 1. VII, p. 542-543.—- Rosmini, Vit. di Guarin. 1. 1, p. 60.

' Fr. Philelf. Ep. p. 44. — PhUelfe avait longtemps été du parti de la liberté. (Voy.Lancelot,iio(M/.dd«/fucr.t.X,p. 706-711.— Saz. Hist. Litt.Med. p. 180.) 11 s'unit ensuite au parti de Fr. Sforce, et appela alors la liberté prétendue des Milanais •• une atroce et affreuse tyrannie. » ( Fr. Philelf. Epist. p. 110 ro.)

JBAM-MARIUS PHILELFE. 57

1450, et eut pour successeur Borso, son frère, autre fils naturel de Nicolas ^ Moins remarquable par son savoir, il l'emporta peut-être sur son prédécesseur par son amour pour les lettres et sa générosité : sous sa domination, Ferrare devint le rendez-vous de tous les savants distingués de l'Italie. L'empereur Frédéric m, en 1452, lui donna le titre de duc de Modène et Reggio, et, en 1471 , le pape y ajouta celui de duc de Ferrare. Borso mourut peu après celte faveur, et son successeur fut cet Hercule, fils légitime de Nicolas III, que ses frères bâtards avaient deux fois exclu de la principauté. Les guerres dont son règne fut rempli ne lui permirent pas de s'occuper des lettres autant que ses prédécesseurs ; cependant il les encouragea. U eut aussi du goût pour les arts, et ses travaux ont été célébrés par plusieurs poètes, entre autres par Titus- Vespasien Strozzi, l'un des plus grands poètes de son temps. C'est à Borso et à Hercule, dont la magnificence effaçait en tout celle des autres potentats, que Ferrare doit ses principaux embellissements'. Cette succession de quatre princes qui chérissaient les lettres et les arts, donna un grand lustre k cette ville, et produisit, dans la seconde moitié du quinzième siècle, les premiers poètes latins qui rétablirent le bon goût, et qui ne le cèdent peut-être qu'au célèbre Pontanus, qui, vers le même

t La mère de Leouello et de Borso, Stella da l'Assasino, était de la famille des Tolomei de Sienne, (^n. Sylv. De JBurop. c. LU, p. 450. — Diar. Ferrar. dans Moratori, Seript, rer. liai. t. XXIV, p. 184. — Cynth. J. B. Gyrald. de Ferrar. p. 32. — Tiraboschî, t. VI, i, p. 295.— J.-B. Pigna, Stor. de'princip. d'Esté, Ub.VIII. p. 561.)

* Tiraboschi, Stor. t. VI, ii, p. 183. — Hercale fit élever un théâtre à Ferrare, et il se délassait en y faisant représenter avec magnificence les chefs d'œayre de Plante et de Térence , dont il ne dédaignait pas d'être quelquefois le traducteur. Le dac de Ferrare imita ainsi les spectacles de Rome, où Pomponius Lstus avait renouvelé ce noble amusement. (Tiraboschi, t. VI, ii, p. 185 et seq.) L'Université de Ferrare comptait alors cinquante-quatre professeurs, dont plusieurs étaient les plus célèbres du temps , et leurs appointements s'élevaient à 1 1,047 livres. (Borsetti, Hist. Gymnai. Ferrar. t. I, p. 93. — Tiraboschi, t. VI, i,p. 72.)

temps, rappelait k Naples les poètes du siècle d'Auguste * . La perfection des vers latins des poètes de Ferrare était due en grande partie aux leçons de Guarino de Vérone et de Jean Âurispa, qui étaient eux-mêmes des poètes au-dessous du médiocre, mais qui pénétrèrent leurs élèves des beautés des modèles antiques.

Lorsque Marins Philelfe vint à Ferrare, il y avait environ un an que Borso avait succédé à son frère Leonello. Il dut le bon accueil que lui fit le prince à la protection de Louis Casella^ ministre de Borso et disciple de Guarino. Casella était en place depuis le temps du marquis Nicolas ; il avait toujours été chéri du peuple et de ses maîtres'; il était le Mécène de tous les gens de lettres, et leur faisait fréquemment éprouver sa générosité. Dans une de ses lettres, François Philelfe le remercie de ses bontés pour Marins ' ; d'autres lettres nous apprennent qu'il recommandait ses amis au ministre de Ferrare, et que celui-ci avait souvent dirigé les bienfaits du marquis sur François Philelfe.

Le célèbre Théodore Gaza, dont on a dit que la conversation était la vie, et la bienveillance l'immortalité '^, avait professé pendant quelques années à Ferrare, et, à la mort de Leonello, il avait passé au service du pape Nicolas V '; mais Marius trouva

> Parmi les poètes de Ferrare on distingae les deux Strozzi, qai descendaient de l'illustre famille florentine du même nom. Titus -Vespasien Strozxi exerça des charges dans lesquelles il s'attira alternativement les applaudissements et rinimitié de ses concitoyens ; il était élève de Guarino ; ses poésies sont d'une élégance rare au quinzième siècle. Il mourut en 1505, en laissant à son fib Hercule, plus grand poëte encore que son père, le soin d'achever un poème en l'honneur du duc Borso ; mais l'assassinat qui termina la vie d'Hercule Stroszi trois ans après la mort de son père, empêcha l'accomplissement de ce dessein. (Tiraboschi, t. VI, ii, p. 207-21 1. — . Barotti, Mem. storieh. de' Letter, Ferrar. 1 1. — Rosmini, Vit. d. GiMrin. t. III, p. 134 et seq.)

< Diar, Ferrar, dans Muratori, Script, t. XXIV, p. 221.— Rosmini, Vit.d. Guarin. t. III, p. Ul.

» Fr. Philelf. Ep. p. 70 vo.

* Tiraboschî, Stin-. t. VI. ii, p. 126-127.

s J. Andreœ de Bussi, Episcopi Aleriensis, Epist. ad Paulum ii^ in S. Uteronymi Epist. edit. Rom. 1468.

JEAN-MARIUS PHILBLFE. 59

encore dans cette ville Guarino et Âurispa, ces vénérables instituteurs de l'Italie et de l'Europe V II y trouva aussi un homme qui^ dans un autre genre de science, avait la plus grande réputation : c'était François Accolti d'Arezzo, jadis disciple de François Philelfe pour les belles-lettres, et qui était alors l'oracle de la juri^rudence '. Flavio Biondo, célèbre antiquaire, était aussi vers le même temps k Florence ', et les poètes, qui recherchaient toujours les princes distingués par leur munificence et leur générosité, y étaient si abondants que l'on comparait leur nombre à celui des grenouilles^. Mais avant la fin du quinzième siècle, un de ces poètes, que cette comparaison semble déprécier, eut la gloire de créer la poésie épique italienne : VOrlando innamorcUo de Boiardo, comte de Scandiano, est la première composition de ce genre, et, dans le temps dont nous nous occupons, son illustre auteur étudiait dans l'Université de Ferrare ^. A l'époque de la mort de Boiardo, un autre Ferrarais, François Cieco, fit paraître son Mambriano^ et au commencement du seizième siècle, Arioste, leur compatriote, produisit son immortel et prodigieux poème. Marins Philelfe , après quelques mois de séjour à Ferrare, revint k Milan chez son père^, et bientôt recommença sa vie errante. Son père savait à peine où il était; cependant il lui écrivit vers la fin de septembre pour l'informer que Pierre

A £iL SyW. De Europ. c. ui, p. 451 oper. : « Fuit aatem domus Estensig ▼iris Bemper doctis arnica... In studiis verd eloqaentiœ Joannem Aurispam, Sicolam, Gnecis ac Latinis litteris edoctom , et qui versa prosaque damit, inter familiares habitum, ditem beatamque fecit Guarinus autem Veroneosis omniamqae fermé pater ac magister qui nostra œtate Grœcas litteras didicere, admira bilîs et omni honore dignus senex, qui omnem statem soam legendo^ docendo, scribendo percarrisset, nnicam senectatis suœ refugium, et illud quidem honestom, dignnmqne suis ezercitiis ac virtutibus invenit. »

t Tiraboschi, t. VI, i, p. 394.

5 Fr. Philelf. Ep. 1. IX, p. 63 vo.

♦ Tiraboschi, Stor. t. VI, il, p. 218.

» Tiraboschi, Sior. t. VI, ii, p. 176.

« Fr. Philelf. Ep. p. 70 v<». Lud. Casell.

Perleone quittait la chaire de professeur à Géues pour retourner à Rimini sa patrie, et oiTrait d'employer ses bons offices pour faire avoir cet emploi à Marins V II ne parait pas que ce dernier en ait eu envie. Sans doute Tétat politique de Gènes engagea Pierre Perleone à abandonner cette ville et empêcha Marins de rechercher sa place. Â cette époque, les révolutions se succédaient avec rapidité dans cette république. Les familles plébéiennes des Frégoses et des Âdornes avaient hérité des inimitiés des Gibelins et des Guelfes ; les anciens nobles, exclus du gouvernement actuel, étaient armés contre leur patrie, et l'influence du roi de France, ainsi que celle du duc de Milan, augmentaient encore les troubles. Gènes était la plus agitée des villes d'Italie ', et Perleone voulut fuir les dissensions civiles qui sont si peu favorables aux études.

J'ignore quels furent les lieux habités par Marins Philelfe pendant la plus grande partie de l'année 1453. Il revint peut-être dans la rivière de Gènes ; car, ainsi que je l'ai déjà dit, il présenta le premier de l'an son Histoire de la guerre de Final au marquis de Savone*^. Cette année fut remarquable par la prise de Gonstantinople : une population de cent mille âmes*^ ne put pas fournir cinq mille combattants ^ pour la défense de la capitale

« Fr. Philelf. Ep. p. 72 ro. Mario, Sept. 1432. —Perleone, depuis quelque temps, avait prié Fr. Philelfe de chercher quelqu'un qui pût l'aider dans ses fonctions. (Fr. Philelf. Ep. p. 66 ▼<>, kal. Aug. 1451.) Ayant d'enseigner à Gênes, Perleone avait professe à Milan. (Blondus, cité par Mehus, Prœf, ad. Vit Ambrot. p. 20.)

Ce fut pendant cette même année 1452 que Fr. Philelfe épousa, en troisièmes noces, Laure Magiolini. (Rosmini, t. II, p. 53. — Lancelot, Acad. dea /fisc, t. X, p. 749. — Saz. Hist. Lit. Med, p. 221-222.)

s A la fin de cet ouvrage on trouve plusieurs pièces de vers. (Voy. pag. 54.) On lit ensuite : « Dono datus liber Spinettœ Sagunœ Marchioni a Jo. Mario Philelpho, kal. Jannarii ann.1453. • (Hehus, Vit. Amhros. Travers, p. 375.)

* Il est vrai qu'il y avait peu de fond à fiiire sur une population de cette espèce. Voyez Poggio, De miseria canditionis humanœ, pag. 89 oper. : « Tum Matthœus (Palmerins) ... : Si vero Grœcorum naturam, mores, vitam , perfidiam, desidiam, avaritiam expendas, digni mihi omni snppUcio videntur, etc. etc. »

» Phranzce Protovest. Chronie. t. III, vui, p. 90,91. Edit. Venet.

JEAN-MARICS PUILELFE. 61

de l'empire d'Orient, el, malgré la vaillance des auxiliaires italiens et de ceux de l'Archipel \ cette grande ville succomba le 29 mai sous les attaques répétées du terrible Mahomet^. La haine religieuse qui séparait les Grecs et les Latins, et surtout les inimitiés qui divisaient les princes de l'Occident % avaient empêché ceux-ci de secourir la nouvelle Rome. Cependant la prise de cette superbe cité causa un effroi général en Europe. Les souverains se repentirent d'avoir fermé l'oreille * aux cris des Grecs qui demandaient leur assistance , et quelques-uns prirent la croix. L'Italie fut surtout alarmée par les lettres du cardinal Isidore'. Ce légat, seul secours que Nicolas V eut en-

« Crasii TurcO'GrtBc. p. 52-53. — Ducas, c. 36 et Beq.

* Bajuet aurait déjà pris Gonstantinople sans Tamerlan, Mongol de la Transoxiane , qui attaqua TAnatolie en 1400 ; la bataille d'Ancyre fat livrée en 1402.

Ubeit. Puscnlo de Breacia, élève de Guarino , que Tardeur de Tétude avait entraîné à Gonstantinople^ 8*7 trouvait lorsque les Turcs prirent cette ville. Il composa ensuite son poëme sur cet événement. (Voy. Rosmini, Vit, di Guarin. t. m, p. 170-179.)

» Odor. Rayuald. Ann. 1453, n*» 1. — Voy. Platina m Bonifacio V, cité par Bayle, Dia. art. Mahomet II, not. E.

* ifineasSylv. Hist. Europ. c. vu, p. 401 : « Surdœ (proh dolor) nostrorum principum aures fuere, cseci oculi, qui cadente Gnecia, ruituram christianse reli- ^onia reliqnam partem non viderunt, quamvis privatis quemque aut odiis , aut commoditatibus occupatum, salutem publicam neglexisse magis crediderim. ••

* La lettre du cardinal Isidore, sur la prise de Gonstantinople , se trouve dans les Annales d'Odoric Rayoald (1453, n» 5 et 6, t. XVIII, éd. Rom. 165U). Il indique en marge qu'elle est tirée de S. Ant. III, p. tlt. 22, c. 13 , § 14. — Cette même lettre, plus ample et fort différente, a été de nouveau publiée par Dom Luc d'Acheri (Spicileg. t. VIII, p. 286-292, éd. 4», 1668), • ex ms. cisterciensi a D. Jacobo de Lannoy descripto, * et par Reusner (Epist. TurcùxBj lib. IV, p. 104). Vmci le fragment concernant les projets ultérieurs de Mahomet, tiré du Spicileg. de d*Acheri, p. 291 : « Primo enim dromones centum septuaginta inter parvas et magnas prsparavit et ad Mare Nigrnm misit ad insulas Gyclades causa suo imperio eas subjugandi. Deinde prœparat se cum infinito exercitu ad très nrbes solidas et potentes juxta Danubium sitas transmigrare et eas expugnare et devastare; videlicet unam quam Pensteium ( en marge : Pessium, Pesser et Petzer) Duncupamns, aliam Sondorobrium , aliam Colostadium. Et sic proponit totam transire Ungariam, eamque perdere et delere, ut ueminem habeat impeditorem: quoniam in Italiam anno futuro transmigrare decrevit , unde jam anno prsosenti hsc omnia agere introducit et proponit. Itaque prœparat et prœparare conatur galeas parvas et magnas trecentas , uaves magnas viginti et ultra, pedestrium et

voyé à l'empereur GoDslantinS après s'être sauvé avec peine du massacre de Constantinople^, décrivit les scènes d'horreur dont il avait été le témoin, et annonça les projets et les préparatifs de Mahomet contre Fltalie'. Les gens de lettres furent aussi effrayés que les potentats ; ils regardaient Constantinople comme la source du savoir '^^ et ils gémirent sur la destruction de tant de bibliothèques^, qui renfermaient des trésors peutêtre encore inconnus dans TOccident^. Le pape Nicolas V,

eqnestrium exercitam ultra centom millia, et sic a Durano transîre ad Vramdisium (il faut lire : a Dyrrachio ad Brufidusium), •

Cette lettre est datée : Datum Cretœin domibus pnesidentiae Dostrae sab

sigîllo nostro qao utimar, anno a nativitate Domini HCCCCLIII , die octava Julii, pontificatns... Nioolai... papse V, aiino septimo. »

Cave (Script. Ecoles, HUU Lttf.ed. 1688. Append.p. 11 5) dit que cette lettre qui, par une &ute d'impression, est datée dans Reusner de 1453, fut écrite de Péra.

* Ducœ Uût. Byzant. p. Ul-142.

« Laonic. Chalcocond. de reb. Turcic. lib. VIII, p. 211. — X.n. Sylv. Comment.

' Isidor. Bpiit. apnd Odor. Raynald. ann. 1453, n^* 5 et 6.

* iEn. SylT. lib. I, Ep, 155, p. 705, oper. : « Prœcisus est fluTins omnium doctrinarum, musarum desiccatus fons. Nunc poesis, nunc philosopbia sepulta videtur. Fateor multis locis apud Latinos studia Htterarum esse illustria... Sed rivuli snnt omnes isti ex Grœcornm fontibus derivati. À fonte prseeide rivum, prœcisus arescit. Quo pacto in riTo reperias aquam quum fontem ipsum inTenias aridum. Non possum non dolere, Sancte Pater, cum talem fieri jacturam yideo literarum... Ecce nunc Turci literarum ac Grœcarum et Latinarum hostes, ut suis literis locum faciant, nullum librum alienum esse sinunt. Hi nunc Constantinopoli capta , quis dubitat incendio quœvis scriptorum monimenta concèdent. Nunc ergo et Homero et Pindaro, Menandro et omnibus illustrioribus poetis secunda mors erit. Nunc Gnccorum philosophorum ultimis patebit interitus. Restabit aliquid lucis apud Latinos. Ât &teor, neque id erit diuturnum nisî mitiori nos oculo Deus ex alto respexerit, fortunamque Tel imperio romano, yel apostolicœ sedi prœbuerit meliorem. • V. ci-dessus, page 37, note 1.

Laur. Quirin. cité par Hody, p. 192 : • Ergo et lingua et litteratura Grœoorum tanto tempore, tanto labore, tanta industria inventa, aucta, perfecta peribit, heu ! peribit. Et quis vel adeô duras , vel adeô férus , ut se a lacrymis possit abstinere? Illse littersperibunt quœ orbem universum Ulustrarunt, qnae salutares leges, quœ sacram philosopbiam, que relîquas bonas artes adduxerunt, quibus vita humana exculta est. » — Cette lettre de L. Quirini a été publiée par le P. degli Agostini. (Seritt. Vinix, 1. 1, p. 216 et seq.)

B Voy. ci-dessus, page 40, note 1.

6 vEn. Sylv. lib. I, EpUt. 155, p. 705, oper.

JEAN-MARIUS PQILELFE. 63

pour rassurer les uns et les autres, publiait une croisade * et iaisaii acheter en secret des livres k Constantinople^.

François Philelfe fit cette année le voyage de Rome et de Naples qu'il projetait depuis longtemps. Le roi Alphonse lui avait demandé ses Satyres, et le poète désirait les lui présenter lui-même. Â son passage à Rome , Nicolas V l'accueillit avec bonté, et des honneurs furent à Naples la récompense de son voyage. Alphonse le créa chevalier, lui donna la couronne poétique et lui permit de porter ses armoiries. Philelfe revint k Milan à la fin de septembre'. Il apprit alors que, dans le désastre de Constantinople, Manfredina Doria et ses deux filles avaient été réduites en esclavage**. Il s'occupa sur-le-champ de leur délivrance , et réussit k leur rendre la liberté en faisant présenter k Mahomet, par deux jeunes gens qu'il envoya, du consentement du duc de Milan , une lettre et une pièce de vers '. Ces femmes, malheureux débris de la famille de Chrysoloras, passèrent ensuite en Candie ; Manfredina y mourut en 1464*. Sa fille Zambia habitait encore cette ile en 1466 ; elle y était dans la misère, et François Philelfe avait chargé son filsXénophon de la ramener en Italie''.

1 Odor. Raynald. ann. 1453, qo 9. — Le cardinal Nicolas de Cusa composa aon traité De Paee /idei pour réunir les puissances chrétiennes contre les Turcs. V. réd. de ses œuvres, Baie 1365, 3 yol. fol.— Vita eardin. Nicol. CusŒj auct. Hertsheim, Trêves 4730, S».

* Fr. Philelf. EpisL p. 92 r». — iEn. Sylv. De Statu Europ, cap. 54, dans Freher. Script, rer. Germ. t. Il, p. 156 : • Libres ex tota Grsecia perquisitos ad se jnssit afferri, et in latinam converti linguam curavit. Veteribns et novis oodicibns omatissimam bibliotliecam instmxit, in qua circiter tria millia libromm volumina condidit. » (Voy. Giann. Manetti , Vit. Nieol. V dans Muratori, Seript. t m, part. 2, p. 927.)

s Fr. Philelf. Ep. p. 79 v*, 181 ro.

* Id.!?/!.?. 82ro, 84ro.

» Id. Ep. p. 182. — Lancelot , ibid. p. 718.— Rosmini, Vit, di PhiUlfo, t. II, p. 305 et suivantes, a publié en grec et en italien la lettre de Philelfe à Mahomet II.

« Fr. Philelf. jP/). p. 166 v».

' Id. ibid, p. 186 r«. Quirin. etXenoph.

6i VIE DE

Vers ce temps, Marius Philelfe s'établit à Turin, ville dans laquelle, au commencement du quinzième siècle, Louis de Savoie, prince d'Achaïe, avec Tautorisation de l'antipape Benoit XIII, avait érigé une université dans le but de relever les études et de combattre l'ignorance où les guerres avaient plongé une partie de la Lombardie\ La peste s'opposa k l'activité de cet établissement , l'obligea plusieurs fois à quitter Turin , et lorsque Marius arriva dans cette ville , les belleslettres y étaient absolument négligées ; la jurisprudence seule y était en honneur. Marius fit valoir son titre de docteur en l'un et l'autre droit , et trouva que le métier d'avocat était plus avantageux que celui de poète. Son père dédaignait cet état et l'exhortait k ne pas abandonner la culture des Muses et des lettres'. Marius, dans l'année 1454, reçut à Turin la visite de son frère Xénophon et celle de plusieurs nobles de Gonstantinople, qui allaient implorer les secours du roi de France, et que François Philelfe avait recommandés au chancelier des Ursins*. Marius, du reste, suivit les conseils de son père*; il fil des vers, et le duc de Savoie lui donna d'honorables marques de sa protection', et le nomma poète lauréat.

< Lunig, CodAtal. Diplom. vol. Ul, p. 1279.— Philib. Pingon. Aug. Taurin. p. 33, in Burman. Thés. t. IX, part. vi. — - Tiraboschi, Stor. t. VI, i, p. 75.

* Fr. Philelf. Ep. p. 82 v^ : « Quod istic tibi boiioratus ait locus gaudeo. Redibunt fortassis aliquando Taurinates cum Musis in gratiam... Tu Teiim a Minerva ne desciseas, nam répugnante natura nihil fieri recte potest. ftaque malle te debes et oratorem et poetam, eumdemque pbilosophum , quam jarisconsultnm et rabulam merceuarium. •

s Fr. Philelf. Epùt. p. 85 r» et v».

* Tiraboschi, Stor, délia Leter, Ital. lib. lll, t. VI, p. 1047, sec. éd. Moden. Dot. : « Del soggiorno del Filelfo in Torino abbiamo anche ana pruova il alcune poésie che ivi se ne conscryano nella biblioteca di S Agostino , scritte da quella citta, e quasi tutte a un certo Michèle Lucerna, di cui già era quel codice. Due di esse hanno la data del 1455 e del 1457. •

s Louis, duc de Savoie, était fils d'Amédée VllI, qui avait été élu pape par le concile de Bàle, et qui finit par se contenter du titre de cardinal ; c'était un prince bon à l'excès. — Rosmini , t. III, p. 91 , prouve par des vers de Fr. Philelfe que Marius reçut la couronne poétique du duc de Savoie. Voy. page 66, et comparez avec les reproches de Trebanus Aurelius. On sait que les ducs de Sa-

JBAN-MARIUS PBILBLFE. 65

L'usage antique de couronner les poêles^ s'élail perdu dans le moyen âge* ; mais au treizième siècle on eut l'idée d'établir pour la poésie des degrés semblables à ceux qui existaient dans les universités'. On créa donc des bacheliers et des docteurs en gaie science, comme il y en avait pour le droit et la théologie*. On voulut ensuite, en Italie, renouveler l'ancien couronnement des poêles, et faire de la couronne de laurier l'honorable récompense des plus rares talents ^ Pétrarque, en 1341, fut le premier poète couronné à Rome, au Capitole ; mais avant lui , Bonatino de Bergame et Albertino Mussato ^ avaient reçu le laurier poétique à Padoue. Convenevole de Pise ', maitre de Pétrarque, en avait aussi été honoré dans sa patrie, mais un

Toie passaient poar Français plutôt que pour Italiens, car Trebanns reproche à Marias d'avoir reçu le lanrier d'an prince Ganlois. Il parait qae Hambert aax Blanches-Mains , souche de la maison de Savoie , descendait de Boson , roi de Provence. (Voy. une note de d'Hozier, rapportée dans V Atlas de Le Sage, cart. 27». )

* Sur le couronnement des poètes, voy. Bettinelli, Risorg, t. Il, p. 144, et les ouvrages indiqués au Catalog. Biblioth. Bunavian. 1. 1, part. 1, p. 097.

* Au dixième siècle cependant l'empereur d'Allemagne intitulait ses lettres à Gerbert : « Gerberto philosopho peritissimo , atque in tribus philosophiœ partîbns laureato, • ( Bettinelli, Rùorg. t. I, p. 19, note 6, et t. II, p. 145.)

s Les degrés furent inventés, dit-on, au commencement du douzième siècle, à Bologne , par Irnerius. (Corniabi, / Secol. dell, Let. Ital, 1. 1, p. 63. — Ginguené, Higt. Lia. d'ItaL 1. 1, p. 158.— Itterius, De Honorib. Academieis,)

* Depuis le treizième siècle, plusieurs traités d'art poétique portèrent le titre de Gaye Science. Le premier fut écrit par Raymond Vidal. ( V. Andres, Orig, e yrvgr. U U, p. 53-54, 56-58.)

> S. Bonaventure parle d'un poète couronné par l'empereur au commencement du treizième siècle; on l'appelait le Roi de» Ver$, ( Tiraboschi , 5for. t. IV, p. 314.)

* Alb. Mussato, né à Padoue dans la pauvreté, en 1261, parvint aux dignités et acquit la plus grande célébrité comme homme d'Etat , guerrier, historien et poëte. Il joua un grand rôle dans sa patrie , dont il éprouva alternativement la reconnaissance et l'ingratitude. Vers 1314 il fut couronné poëte par l'Université, en présence de tout le peuple. Il fut un des restaurateurs de la bonne latinité. (Tiraboschi, Stor, t. V, p. 339-347. — Comîani, / Secoli dell Let. Ital, t. I, p. 239 etseq. — Ferret. Vicent. VI, p. 1145, dans Muratori Script,)

7 Convenevole est fiimeux par la perte du traité de Cicéron, de Gloria; Pétrarque , qui le tenait de Raymond Sorauzo , le lui avait prêté, et il le mit en gage. (Pelrarchi Senil. XV, i, p. 1049.— Mém. sur Pétr. 1. 1 , p. 89.)

peu tard, comme le dit son illustre disciple, puisque ce ne fut qu'à sa mort. Dans le reste du quatorzième siècle, on ne trouve que Zanobi de Strada, qui, en 1355, fut couronné k Pavie par l'empereur Charles IV. La profession de poète sembla reprendre le caractère sacré qu'elle avait eu anciennement. La grande renommée de Pétrarque et la pompe extraordinaire de son couronnement donnèrent un grand prix k cette récompense du génie, et la couronne poétique en fut plus honorée qu'elle n'honora le grand homme pour lequel on en ressuscita l'usage. Dans le siècle suivant, les empereurs Sigismond et Frédéric III accordèrent si fréquemment cette distinction, auparavant si rare et si enviée, qu'elle perdit tout son prix, et l'on ne voit point que les grands littérateurs de la fin du quinzième siècle aient recherché cet honneur qui, alors, était dépouillé des cérémonies qui lui avaient donné de l'éclat, et ne se conférait plus que par une patente. Chaque souverain, grand ou petit, s'était arrogé le droit de donner la couronne et de créer des poêles lauréats^. Marins Philelfe prend ce titre à la tête de plusieurs de ses ouvrages ; il y joint même ceux de chevalier et de comte *, qu'il devait aux bontés du roi René : ce prince est connu dans l'histoire pour avoir avili la noblesse et ses titres, en se faisant un jeu de les conférer ^ Le titre de poète lauréat ne parut pas augmenter le mérite de Marius Philelfe aux yeux des Italiens, qui dédaignaient les couronnes poétiques données^; ils traitaient de criailleurs et de bouffons les gens de lettres de la cour de René, et prétendaient qu'il n'y avait que des ignorants qui allassent chercher au dehors des titres que la rigueur des exa-

< Voy. LUI. Gyrald. Hist, poet. p. SI. — Du Resnel, Acad^des insc. t. X, p.tiOl et Bmy.—Hém. pour la ViedePétrarq.UU p.-iiî-MT, et t. ir,p. «-«I, et not. p. i-13. — Tiraboschi, t. VI, il, p. 249-254.

* Voy. le titre de l'AmyrU , ms. de la Bibl. de Genèye.

* Papon, Hist, de Prov. t. IH, p. 424.

* Pontanus : « Non laarus vatem sed sua musa fiicit. « — Pétrarque luimême sembla se repentir de son couronnement et dédaigner l'honneur qn*il s'était tant empressé de recevoir. {Senti. XV, 1.)

JEAN-MARIUS PIllLELFE. 67

mens d'Italie ne leur permettait pas d'espérer *. C'est au moins les reproches qui furent faits à Marins par un docteur de Bo^ i<^e, nommé Trebanus Âureiius ; Marins, suivant l'usage du temps, l'avait accablé d'injures pour une critique assez modérée qu'il avait faite de ses poèmes *.

François Philelfe, dès l'an 1451, avait adressé k Charles YII, roi de France, une longue lettre pour l'engager à faire la guerre aux Turcs'; il avait des amis à la cour de ce prince, et il voulait lui dédier un ouvrage sur la musique, dont il avait déjà envoyé, comme échantillon, une ode de cent vers au chancelier des Ursins'^. Ces motifs, joints à l'espoir d'être aussi bien reçu à la cour de France qu'il l'avait été à celle de Naples, lui élisaient désirer ardemment de faire un voyage à Paris; mais le duc de Milan le tenait encore comme enchainé, et ne voulut jamais lui en accorder la permission '. Marins eut le même désir, et, plus indépendant que son père, il parait qu'il le satisfit en 1456. On ne connaît ce voyage que par une seule phrase d'une

* Trebanus Anrelius cité par Saz. Hist. Lit. JHed. p. 268 : « Scito me non a principe aliquo Gallomm aamm accepisse, a qao etiam rabolœ, mimi, histriones et ridieola capita pro joco sibi illad pleramque devendicant : sed ab orbe om> niam antiquissima, et ab eo quidem collegio , nbi non nisi bene meritis atque consnmmatis viris laureos honos exhibetur. Tu verô... ad principem conAigisti, at aamm acciperes, ad qnem non nisi indocti, yerentes publîcam literamm examen sabire, divertunt. Qno circa folia et coronam a Gallis recepisti, anctoritatem Tero ac dignitatem literamm apnd Italos amisisti. • — ^ Cette réponse de Trebanus, qui &it évidemment allusion an roi René (voy. p. 64, not. 5), se trouve en manuscrit dans la bibliothèque Âmbrosienne. On lit à la suite plusieurs épigrammes, parmi lesquelles est la suivante :

Si tumor et pompa et frondes, insania, ventus Tollantur, Mario, dicite quid remanet?

* Voy. Saz. HisL LU. Mediol p. 266-268. ' Fr. Philelf. Ep. p. 55-59.

* Id. ibid. p. 90 vo, 91 ro, 93 vo.

s Fr. Philelf. Ep. 95 ro : € De adventu autem meo nihil adhuc habeo certi. Is enim mihi in hanc diem negatus est. Nam ne pedem quidem movere mei hnjns injuflsu prindpis mihi licet. Spero tandem propediem fore ut exorari se patiatvr... - Au chancelier des Ursins, Juin 1456. — V. aussi la lettre suivante au médecin Thomas.

68 VIB DE

lettre de François Philelfe à Thomas, médecin de Charles VII, dans laquelle il parait fâché de la détermination de son fi]s^

On peut croire que Marius espérait de grands succès k Paris. Charles VII avait depuis vingt ans reconquis son royaume et sa capitale sur les Anglais ; il protégeait les lettres, et Marius crut sans doute que son érudition, sa parfaite connaissance des langues grecque et latine lui procureraient l'accueil le plus honorable et le sort le plus brillant. Il aurait eu des espérances moins flatteuses s'il avait mieux connu le genre et l'état des études à Paris; il aurait dû savoir que plusieurs Grecs qui s'y étaient réfugiés, qui avaient été recommandés par son père au chancelier des Ursins ', et qui savaient au moins leur langue, n'y avaient eu aucun succès. Dans la même année, un des Grecs les plus habiles dans la Uttérature et la philosophie, Jean Ârgyropulc ', le maître de Poli tien, de Laurent de Médicis et de Reuctilin, quitta Florence, où il professait sous la protection de Pierre de Médicis, pour aller à Paris demander à Charles Vil les moyens de racheter ses parents, esclaves des Turcs. François Philelfe le recommanda à son ami Thomas, médecin du roi de France'^, en en faisant les plus grands éloges ; dans cette même lettre il témoigne la surprise que lui cause le voyage de son fils Marius, ce qui prouve que celui-ci précéda Argyropule dans la capitale de la France.

L'état des études à Paris était bien diflerent de celui où elles étaient en Italie. Cette grande ville avait abandonné la

< Fr. Philelf. Epist» p. 94yo : • At ne caasam quidem intelUgo quid ad vos ierit filins Joannes Marias; nam neque est a me missus, neqae is caasam oUam, liac de re, ad me scripsit. Tamen atcamqae res habet, brevi te visam. > Da t8 mai l'tôÔ. — Ventarino de* Priori , dans des yers élégiaqaes adressés de Savone, 37 avril 1457, â Marias Philelfe, lui dit :

Qaod sis Caroleas orator missas ad aares Vidimas et plaçait Carolas ipse mihi.... etc. (Bandini, Cat, Bihl. Uledic, ms. lat. plat 91. Cod. 42, t. III, col. 805.)

« Fr. PWlelf. Epist, p. 85, 89, 94, etc.

s Uody, De Grœc. illuttr. 1. 11, c. i.

* Fr. Philelf. Epût. p. 94.

JBAN-MARIUS PHILELFE. 69

culture des lettres pour la théologie scholastique. Tant que les théologieus de Paris se bornèrent à étudier rÉcriture sainte et les Pères, l'étude des belles-lettres s'allia avec celle de la théologie. Mais au onzième siècle la connaissance des ouvrages d'Aristote , dont la philosophie venait d'être remise en crédit chez les Arabes par le célèbre Avicenne\ produisit en France un esprit de subtilité qui fut introduit dans tous les genres d'études et enfanta les querelles et les sectes. Celles des réalistes et des nominaux ne sont que trop fameuses, et durèrent jusqu'à la Réformation. On ne s'attacha plus qu'aux matières qui offraient le plus de champ à la discussion, et bientôt l'art de la dispute, sous le nom de philosophie, étouffa les belleslettres et les sciences. On dit que Roscelin et Bérenger, chefs de ces sectes, se rétractèrent et se repentirent ; mais ils avaient donné l'essor à la plus absurde méthode, et leurs successeurs, dédaignant toute autre étude , s'adonnèrent uniquement à la nouvelle dialectique, et la poussèrent jusqu'à la plus étonnante puérilité'. On renonça à persuader par l'éloquence, et l'aride syllogisme prétendit la remplacer.

Au douzième siècle , la réputation des docteurs de Paris, parmi lesquels brillait le spirituel et inquiet Abélard , attirait dans cette ville un grand nombre d'étrangers, et lui fit donner par le pape Grégoire IX le surnom de Cariath^Sepher *. L'amant d'Héloise et quelques-uns de ses contemporains avaient encore l'usage des bons auteurs latins ; leur style est bien loin d'être correct et naturel, mais il atteste qu'ils lisaient Virgile et Cicéron, et ils sont les derniers littérateurs jusqu'au quinzième siècle.

La dialectique, au treizième siècle, avait tout envahi et ne

* Roger Bacon, Op. maj, p. 13.

■ Voy. Johann. Sarisber. M^alogio. 1. I,c. 3» p. 740-741 éd. 1639.

s Cariath-Sepher, la ViUe det Lettres, — Voy. Philipp. Harveng. Âbbat. bonsspei Epist. 3, p. 17-18. — Fleory, Hitt. Eccl liv. LXXX, c. 3, t. XVII, p. 9, 40.

laissait plus apercevoir aucune trace de bonne littératare. Les orateurs et les poètes anciens étaient profondément oubliés, et c'était bien mal & propos que quelques écrivains donnaient encore à Paris les titres de Nouvelle Athènes et de Puits de science^ Âristote, défiguré par les modernes, y dominait et laissait à peine dans les études une petite place k la grammaire de Priscien. Rien ne pouvait balancer Tautorité du philosophe de Stagire ; ses prétendus disciples joignirent bientôt l'intolérance à l'admiration pour des préceptes qu'ils dénaturaient, et proclamèrent que sa science avait été surnaturelle '. On prétendait que son âme avait animé son commentateur Averroës ^, et, en Italie, on plaçait l'un et l'autre au-dessus des Apôtres et des Pères de l'Église. Celte doctrine fut une des causes de l'incrédulité qui domina dans ce pays au siècle suivant \ époque où les princes et les prêtres ne regardèrent la religion que comme un instrument de domination et de profit. En France, le goût pour la poésie latine n'existait plus ; on méconnaissait le$ règles de la versification, et le peu de vers latins de ce temps sont remplis de solécismes. Le treizième siècle et le suivant furent prodigieusement féconds en fondations de collèges, mais on se bornait à y enseigner la tliéologie, la dialectique, le droit, la médecine et quelque peu de mathématiques ; les lettres et la rhétorique n'avaient aucune part dans l'enseignement. D faut

i Image du monde, dans les Notie. dêt M$, de la Bibl. nation, t. V, p. 257.

* Bayle, Dict.BTt. Aristote, not. H.

s Id. ibid. art. Averroët^ not. E, p. 386. — On peut voir dans Pétrarque {Deignor. $ui t/».p. 1 160-1161) le sévère jugement qu'il porte sur Averroës et les commentateurs en général. Il Vappelle ailleurs un chien enragé^ à cause de ses opinions hétérodoxes. (Petr. Ep. sin. titul. p. SIS.) C'était à coup sûr une grande singularité qu'un auteur grec et païen , apporté en Europe et commenté par les mahométans, devînt l'arbitre et le soutien de la théologie chrétienne. (Denina, Disc. t. [, p. 266.) — Sur les relations de Paris avec l'Italie, v. Pierre Lombard, Saint-Thomas, Brnnetto Latini, Le Dante, etc.

^ Boccac. Ile ignorant. : • Massimamente in Venezia, per segnir Aristotele ed Averroc, nnlla credeauo i dotti... • (Cité par Dettin. Risorg. t. Il, p. 59, not* — Petrarch. Senii V, 3.)

JEAN-MARICS PHILELFE. 71

remarquer cependant que, tandis que Paris négligeait absolument la littérature ancienne, les écoles d'Orléans conservèrent l'usage d'expliquer quelques auteurs classiques. On se querella même sur ce sujet; chaque école tourna sa voisine en ridicule, et Henri d'Andely, dans la Bataille des sept arts libéraux ^ nomme parmi les défenseurs d'Orléans, Homère, Horace, Juvénal, Lucain, Térence, Perse, Claudien, tandis que les héros de Paris sont Hippocrate, Galien, Aristole et Platon *. Observons encore que, dès le douzième siècle, des savants qui avaient conservé un goût au-dessus de celui du temps, s'efforcèrent de montrer l'inutilité et la Aitilité de la nouvelle dialectique, et à quel point elle était nuisible au véritable savoir '. Dans le siècle suivant, le docteur admirable, Roger Bacon, qui surpassait tous ses contemporains par l'universalité de ses connaissances ', ne cessa de soutenir que tout l'appareil de la dialectique alors en usage n'était que le voile d'une grande ignorance^. L'amour de la dispute, bien plus que celui de la vérité, animait les soidisant philosophes du quatorzième siècle, et il fut la cause de l'extrême barbarie de style qui caractérise ce temps. On compte cependant alors parmi les principaux adversaires français des

* Pfotie. des Mi. de la Bibl. nation, t. V, p. 500 et sniv. — Dans les Fabliaux «t Contes, t. m, p. 06 et seq. S», éd. de Méon, voir le Lay d' Aristole où H. d^Andely se moque de ses prétendus disciples.

* Tel fut un des buts des écrits de Jean de Salisbury, Thomme le plus savant, récrivain le plus élégant de son temps. Dans ses deux ouvrages, il allia le raisonnement à la plaisanterie ponr attaquer la nonveUe philosophie. ( Voy. Polycrat. lîb. vu, c. 9 et 12.— Jlfe(a%ic. lib. i, c. 3, lib. il, c. 17 et bien d'autres endroits.) — Galter, prieur de Saint- Victor, appela les quatre plus fkmeux scholastiqnes les labyrintKes de la France (apud Launoy, De Var. Aristot. fortun, p. 190, t. IV, part, i, oper. in fol. 1732).

* Brucker, Hist, Philos, t. III , p. 817 et seq. — Sam. Jebb, prœf. in Rog. Bacon. Op. nusj.

4 Roger Bac. apud Jebb, Prœf. ad Op. maj. p. 5 : « Si haberem potestatem snper libres Aristotelis (latine converses) ego facerem omnes cremari, quia non est nisi temporis amissio studcre in illis et causa errons et multiplicatio ignonmtiœ, ultra id qnod valeat ezplicari. — Nunquam fuit tanta apparentia sapientie, nec tantum exercilium studii, in tôt facultatibus , in tôt regionibus, sicut jam a quadraginta annis : ubique enim doctores sunt dispersi... in omni civitate

abus de la dialectique Jean Gerson et Nicolas de Clemangis. Ce dernier avait un goût épuré, et, dès la fin du quatorzième siècle, il voulut donner de l'élégance aux écrits latins ; son style est bien plus soigné que celui de ses devanciers, et il fit des eflbrts pour ramener les études dans une meilleure voie. Il dut peut-être sa manière de voir à son séjour k la cour des papes d'Avignon ; mais personne ne fit attention k ses idées et ne suivit son exemple.

L'Italie, où les Grecs avaient ressuscité les lettres dès le quatorzième siècle, leur dut encore, au siècle suivant, la philosophie de Platon, qui y contre-balança le crédit d'Aristote et d'Averroés. Elle fut expliquée pour la première fois par Georges Gemisthus,etfit ses premiers progrès sous la protection desMédicis. J'ai déjà eu l'occasion de rappeler les rudes combats que se livrèrent les partisans des deux philosophes grecs ^; ils les accompagnèrent, suivant l'usage du temps, de beaucoup d'injures. Ces discussions agitaient l'Italie, l'esprit pouvait y gagner; mais en France Aristote régnait sans concurrent. L'Université de Paris, sans cesse occupée de ses querelles avec les moines mendiants, de subtilités de dialectique, de discussions tbéologiques, de dissensions civiles et particulières, repoussait l'étude des belles-lettres. La résidence des papes à Avignon, les voyages de Pétrarque à Paris, le séjour que l'empereur Manuel Paléologue y fit à deux reprises dans les premières années du quinzième siècle, ne purent donner à la France le même goût et la même impulsion pour les lettres qui s'étaient déjk manifestés en Italie*.

et in omni castro, et in omni bargo prœcipue per duos ordines studentes, qaod non accidit nisi a qoadraginta annis vel circiter, cum tamen nanqoam fait tanta

ignorantia, tantos error Valgoa studentiam cnm capitibus suis non habet

node excitetur ad aliqnid dignnm , et ideo languet et asininat circa mala translata, et tempus et studiam amittit in omnibus et ezpensas. Apparentia quidem sola tenet eos, et non curant quid sciant, sed quid videantur scire coram multitudine insensata. ••

« Voy. ci-dessus, p. 39.

* Manuel Chrysoloras Tint à Paris en 1 408 comme envoyé de l'empereur de

JEAN-MARICS PHILELFB. 73

L'applicaUoD à la philosophie et Topiniàtreté des scholastiques n'étaient pas les seules causes de la décadence des lettres en France; l'extrême rareté des livres y contribuait aussi ^ : elle fut cause qu'on ne consulta plus les bons et anciens auteurs, et que, dans chaque science, on érigea en maitre quelque auteur ou compilateur moderne qui en devenait l'unique oracle '. Roger Bacon se plaint de cet usage pour la théologie '.

Avant le quinzième siècle, la langue grecque était dans le plus grand oubli, et quoiqu'on puisse nommer quelques perjsonnages qui passaient pour en avoir connaissance'^, on ne trouve aucune mesure prise pour qu'elle fût enseignée dans ce pays avant l'an 1305"; mais, les ordres que Clément Y donna

Constantinople et laissa aa trésor de Saint-Denis an ms. grec des œuvres de saint Denis, écrit au onzième siècle, et dont la souscription atteste l'origine. (Dcerner, De doctis Grœcis^ p. 12-13. — Hontfaucon, PcUaogr, Gr, lib. i, p. 56.

- Hody.)

< Au ndlieu du douzième siècle , Thistoire marque comme un événement rarrivée de quelques livres grecs apportés de Constantinople. ( Chronie. brev, EecL S. Dûmys. ann. 1 167, cité par d'Acheri, Spicileg. t. II , p. 81 1, 4o.] Saint Louis, qui aimait les lettres, réunit avec peine quelques livres dans le trésor de la Sainte- Chapelle. Plus tard encore, sons Charles V, on remarque la bibliothèque de Raoul de Presle ( Lancelot, Acad. des Inscript, t. XIII, p. 621) et celle que le roi réunit au Louvre. (V. Biblioth.protypograph.oulibrcUries des fils du roiJean^ 40.) Cette dernière était composée d'environ 000 volumes, qui ne furent point augmentés sons les deux règnes suivants. Parmi ces livres il y avait a peine quelques anciens auteurs latins, et le duc de Bedford en fit transporter la plus grande partie en Angleterre. Boivin, Acad. des Inscript, t. II, p. 690-703. V. aussi Robertson,Hûr. de Charles -Quint, introd. p. 220, trad. franc. — Du Breuil, Antiq. de Paris, liv. i, p. 1043. — Naudé, Addit. à Vhist. de Louis XI, c. iv, p. 36.

— Uém. de Christine de Pisan, 3« part c. xii.

* Hist, Utt, de la France, t. IX , p. 21.

' Roger Bacon cité par Hody, De BibU textibus, p. 419 : • Qaartum peccatum est qnod prsfertur una sententia magistralis textui facaltatis theologicœ , scilicet Liber Sententiarum, nam ibi est tota gloria theologorum, qui facit onus unius equi. Et postquam illnm legerit quis, jam prssumit se de magistro theologico,' qoamvis non audiat tricesimam partem sui textus, etc. •

* Hiât. litt. de la France, 1. 1\, p. 151.

' Le collège de Constantinople , fondé à Paris au treizième siècle , et que quelques auteurs ont cru destiné à l'éducation de jeunes Grecs et à favoriser l'union des deux Eglises, aurait sans doute efficacement contribué à la connaissance de la langue grecque, si tel avait été le but de son institution. Hais il pa-

alors pour élablir dans les universités de l'Europe des professeurs de grec et de langues orientales ne furent suivis d'aucun effet*. Vers 1430 quelques Français vinrent étudier k Mantoue , sous Yittorino de Feltre , dont le savoir et les manières aimables attiraient des étudiants de toutes les nations , et qui comptait les plus nobles personnages parmi ses disciples'. Quinze ans plus tard on vit k Paris un envoyé du roi de Castille au pape Eugène lY. A la connaissance des langues orientales et grecque, il unissait, dit-on, la plus profonde érudition en philosophie, en théologie et en droit. Il excellait encore dans tous les arts d'agrément et dans les exercices militaires. Ce prodige de science , qui n'avait que vingt ans , se nommait Ferrand ou Fernand de Cordoue. D effraya toute l'Université par son savoir, et quelques personnes, ne pouvant croire qu'on pût être si jeune et si savant sans l'intervention du démon, le prirent pour l'Antéchrist'. Malgré ces moyens d'instruction, l'enseignement du grec ne fut établi k Paris que par Grégoire de Tiferne (Cittk di Castello), ami de François Philelfe\ En 1458, c'est-à-dire environ deux ans après le voyage d'Argyropule et de Marins , il obtint l'autorisation nécessaire pour

raît qu'U n'était destioé qa'à rinstraction des Piémontais , qu'il fîit fondé par Pierre d'Asti, patriarche titulaire de Constantinople, et qu'il ne dut son nom qa'à la dignité de son fondateur. ( Voy. Crevier, Ilùt. de VUniv. de Parûy 1. 1, p. 487 et t. II, p. 416.)

t Crevier, HùL de l'Univ. de Paris, t. II, p. 226428. — Tiraboschi , Sior. t. V, p. 363.

« Tiraboschi, Stor. t. VI, ii, p. 272-278.

s Trithem. AnnaL Uirsaug. t. II , p. 585. — Nicol. Anton. BibL Hi$p. 1. 1, p. 285. — Felibien et Lobineau, Eût de Parût t. II, p. 834, in-fol. — Mém. pour servir à Vhist, de France et de Bourgog» Journal de Paris sous Charles VI £t Vil , p. 201 : m Et vrayement se ung homme povait vivre cent ans sans boire, sans manger et sans dormir, il ne aurait pas les sciences qu'il scet toutes par cueur apprinses, et pour certain il nous fist très grand freonr, car il scet plus

que ne puet savoir nature humaine, etc Il ne faut pas confondre avec cet

Espagnol, Charles Fernand, qui était aveugle, qui mourut en 1496, et dont Naudé (Additions à rhist, de Louis XI, chap. v, p. 57) fidt un grand éloge.

♦ Fr. Philelf. Epist, p. 92 vo et p. 108 v«>.

JEAN-MARILS PHILELFE. 75

enseigner, et celte époque est celle de la renaissance des lettres à Paris*. Dix-huit ans après l'arrivée de Grégoire, qui, ne trouvant pas de quoi vivre dans celte capitale, retourna prom|>tement en Italie , George Hemionyme ' y vint donner des leçons et y trouva l'imprimerie en vigueur\ Il fut à Paris le

« V. Hody, De Grae. illust.p, 233. —Fabricius, Bibl. med. ijit. t. IH, p. 101.

— Crevier, Hist, de l* Universités t. IV, p. 243. — Villaret, Hist. de France^ t. XVI, p. 10!. — Tiraboschi, Stor.t. VI, ii, p. 141-143.» Bayle, Dicl. art. Tiphernas, et Remarq. sur le Dict. de Bayle, par Joly. — Saxii Ononast. Litter, t. II, p. 442.

* Hermonyme était un professeur peu capable. (Erasme, Epist, A. D. 1524.

— Ballam, Litt, de l'Europ. 1. 1, p. 233.)

s Charles Vil avait déjà entendu parler de la découverte de cet art ; il paraît même qu'il avait envoyé à Mayence, pour s'informer de ses procédés, le même Nicolas Jenson qui alla s'établir à Venise et y imprima en 1470. {Aecul. des inscript, t. XIV, p. 236-237, h.) Jean Fust, Tun des inventeurs de rimprimerie, venait vendre ses livres à Paris. Le prix qu'il y mettait lui attira un procès dont on a fait a tort une accusation de magie. ( Walchii Decas Fahular. generis humani, p. 181, Argentor. 1609,4». — La Caille, Hist. de Vlmpr. p. 12. — Chevillier, BisLde VImpr, liv. I, c. i, p. 16.— Naudé, Addit.àVhist. de Louis Xi, c. VII, p. 130.—- Marchand, Hist. del'impr. prem. part. p. 26-28. — Supplém, à rhist. de VImprim. de Marchand, p. 12-14.— Marchand, Dict. HistoriqA. I, p. 249-252. — J. Con. Durrii Epistol. cité par Schelhorn, Am<mit. Lit. t. V.

— Baring, C lavis Diplomat. p. 8, not.— Schœpflin, Vindic. Typ. p. 61,uot.) Fust était à Paris au mois de juillet 1466, et il parait qu'il y mourut de la peste cette même année. Ces détails sont les conséquences d'une note ms. de la main de Louis de la Vemade, chancelier du duc de Bourbon et l'un des députes à l'assemblée pour la réformation des abus. Elle se trouve à la fin d'un exemplaire des Offices de Cicéron ( Mayence 1466) que Jean Fust lui avait donnée et qui est passé de la bibliothèque d'Alexandre Pctau dans celle de la ville de Genève. (Voy. Banlacre dans le Joum. Helvétiq. 1745, avril, p. 314-329, ou dans la Biblioth. raisonn. 1740, t. XXV, p. 282, et t. XXXV, 1745, p. 141-154.— Lambinet, Recherch. sur Vimprim. p. 155.) Enfin, en 1470, par les soins de deux docteurs de T Université, des ouvriers de Fust et Schœffer, venus de Mayence, établirent a la Sorbonne la première imprimerie qui ait existé en France. (Crevier, Hist, de l'Univ. t. IV, p. 326-337.— Marchand , Hist. de l'impr, p. 57.

— Gabr. Naudé, Addit. à Vhist. de Louis X/, c. vu. — LaSerna Santander, Dict. Bibliog, 1. 1, p. 224 et seq.) Le premier livre imprimé a Paris renferme les lettres de Gasparino de Barzizia, maître de Fr. Philelfe. V. ci-dessus, p. 27, not. 1.

— Sur les lettres de naturalisation accordées par Louis XI aux premiers imprimeurs établis a Paris, v. Catal. de la Vallière, t. III, p. 141. — Les deux docteurs dont il est parlé plus haut étaient Jean Steinlin ou de la Pierre, nommé aussi Lapidanus, et Guillaume Fichet, Alnetano-Sabaudus. Le premier était allemand ( « quos ad hanc urbem e tua Germania librarios ascivisti... » Lettre

premier professeur Grec de nation, et le maître de Guillaume Budé^ Andronic Calliste le suivit'; il avait été le maître du célèbre Politien et mourut en France. Les conquêtes de Charles VIII et de Louis XII en Italie enrichirent Paris d'une partie des trésors Uitéraires rassemblés par les rois de Naples et les ducs de Milan', et François P^, à la sollicitation de Jean Lasôaris et de Guillaume Budé , établit la bibliothèque de Fontainebleau , où l'on réunit les manuscrits grecs donnés par Lascaris à ceux que Jérôme Fondule et Jean de Pins avaient achetés ^ Enfin, le même roi de France, pour hâter le progrès des études, étabUt en 1530 des professeurs royaux de grec et d'hébreu et mit par cette institution la dernière main à la restauration des lettres a Paris '^.

Au temps de Marins Philelfe, la Uttérature latine n'était pas à Paris plus cultivée que la grecque. Nous avons déjà remarqué qu'à la fin du quatorzième siècle , Nicolas de Clemangis avait fait d'inutiles efforts pour la remettre en crédit. Cent ans environ plus tard, quelques Français se distinguèrent par un peu plus de pureté dans la prose et les vers latins , mais ils furent peu encouragés. Environ trente ans après le voyage de Marius

de Fiehet à J. Lapidanus, en tête des lettres de Gasparino. Voy. Lichteuberger, p. 206); le second était né au Petit- Bornand, en Savoie : il fit ses premières études aux écoles de la Roche , il enseigna pendant vingt ans et fut camérier de Sixte IV. Son bénéfice d'.Vnet lui valut son épithète d'Alnetanus. (Voy. G.Naudc, Addit aux Mém. de Comines. — Moreri, Dictionnaire. — Grillet, Diet, hist. des départ, du Mont-Blanc et du Léman, t. I,p. 398-400. — Lichteuberger» p. 204-205.) Guillaume Fiehet est auteur des Rhetorioorutn libri^ une des premières productions de l'imprimerie de Paris et Tune des plus rares. ( La Sema, Diet, t. n, p. 416. - Cotai, du due de la Vallière, t. Il, p. 2t-22,)

* Allatius, deGeorg, dans Fabric. Bibl. Grœc, t X, p. 758.— Hody, DeGr. ilL p. 235-236.

* Fr. Philelf. Epitt. p. 167 vo, 189 r», 205 etc.— Hody, De Gr, iU, p. 227233. — Tirabo6chi,5(or. t. VI, ii, p. 129-130.

s Hody, De Gr, iU. lib. Il, c. v. — Acad, des Insc. t. V, p. 352, h.

* Crevier, Hist. de V Université, t. V, p. 237-246. — Notic. des m*, t. VU, part. II, p. 41 1 . Beda s^opposa à rétablissement de la chaire de langue grecque, qu'il n'entendait pas. Voy. H. Estienne, Apol, pour Hérodote, Disc. prél. p. 9. éd. le Duchat.

JEAN-MARIVS PHILELFE. 77

Philelfe(1489}, trois Italiens^ d'un mérite trop médiocre pour avoir des succès dans leur patrie , furent admis par l'Université de Paris k enseigner les belles-lettres, et leur admission attira à cette Académie le reproche d'être trop facile dans le choix des professeursV L'un d'eux, Fauste Ândrelini de Forli, avait cependant reçu le laurier poétique à Rome , et ce qu'il avait de talent lui valut la protection de Charles VIII, de ses deux suc^ cesseurs et de la reine Anne de Bretagne. D professa trente ans à Paris, fit des vers latins justement oubliés, et fut lié d'amitié avec Robert Gaguin, général de l'ordre des Mathurins, célèbre par son histoire de France. Ces deux hommes passèrent pour les restaurateurs des lettres latines en France*.

J'ignore la durée du séjour de Marins Philelfe dans la capitale de la France; on le perd de vue jusqu'en 1458', et je ne trouve , dans l'espace de dix-huit mois , aucun événement qui ait rapport à lui que le mariage d'une de ses sœurs qui , vers Pâques, en 14-57*, épousa Jean Angelo'.

Lorsque la prise de Constantinople fut connue en Occident, on assembla en Allemagne trois diètes successives, où les moyens de s'opposer aux Turcs furent discutés , mais sans aucun résultat utile. Nous avons vu que Nicolas V, sans jamais oublier son goût pour la littérature , fit quelques efforts pour

* Erasme.

* BettinelU, Risorg. d'Ital, t. I, p. 250. — Discours de Léonard Gittstiniani, enToyé de Venise à Tavénement de Louis XI, en i461. ( Corniani, / 5ecoZ. t. III,

^[ Ici se trouve une lacune dans le manuscrit, et une annotation en marge indique que Tauteur, après avoir traité de la littérature grecque et de la littérature latine à Paris, an moment où Marins Philelfe y arriva, avait l'intention de décrire également l'état de la langue et de la littérature françaises.— -On lit dans la page correspondante, consacrée aux notes, ces deux annotations : — « Sannazar en France avec le roi de Naples. — Fra Giocondo en France sous Louis XII. » (Comiani, t. III, p. 184.) — Ed.]

s En contradiction avec une annotation dans la marge, où il est dit qu'en 1457 Marins était encore à Turin. Voy. à Tan 1454. — Ed.

* Fr. Philelf. E^L p. 06 ro.

5 Id. ibùl.^. 125ro, 172 vo.

Page 1