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la restauration de la République genevoise , il fdt nommé lieat^iant-colonel du bataillon du premier district; mais rftge avait déjà ses exigences; aussi, après avoir payé la dette militaire que tout Genevois doit à son pays, il obtint (tétre mis à la suite en 1821.
Une autre carrière plus brillante et surtout plus utile s'ouvrait d'mlleurs aux talents et au' zèle des citoyens. Rendue à la liberté, Genève se reconstituait sur les bases d'un gouvernement représentatif, et la place de G. Favre était marquée au milieu de cette élite d'hommes dévoués qui, malgré des obstacles sans nombre , faisaient entrer leur patrie dans les destinées nouvelles que lui réservait l'avenir. Tâche difficile et singulièrement délicate au milieu des nécessités qu'imposaient à Genève sa restauration par la volonté des puissances alliées, son union récente à la Confédération helvétique, et ses nouveaux citoyens, jusque-là peu habitués aux allures d'un Etat républicain. On sait (à Genève du moins) quelle est la double tendance qui se manifesta immédiatement après la Restauration. Les uns, dominés par la politique extérieure, qui se montrait assez peu favorable aux idées d'émancipation, cherchaient à doter leur pays d'une excellente administration, et à resserrer les liens qui unissaient Genève à la Suisse, où dominait l'élément patricien. Les institutions démocratiques ne leur paraissaient donc pas d'une nécessité démontrée , et ils attendaient plutôt du dévouement de tous à la chose publique la fusion d'iûtérêts trop souvent opposés. Des magistrats habiles, conciliants et surtout intègres, étaient à leurs yeux — quelle que fût la base politique du pouvoir — le premier besoin du nouveau canton. D'autres citoyens , au contraire , entraînes par le courant du siècle, convaincus de l'excellence des grands principes de 89, qu'ils ne rendaient point responsa-
blés des crimes qui les avaient souillés, jurisconsultes éminents, historiens à la vaste renommée, savants et professeurs distingués, patriotes ardents, formaient une phalange moins nombreuse que la première, mais où circulait plus librement le souffle du véritable progrès, et qui promettait au système opposé une lutte aussi loyale qu'éclairée. Sismondi , Bellot, Pictet-Diodati, E. Dumont et bien d'autres encore s'étaient enrôlés sous cette bannière, et Favre prit immédiatement sa place au milieu de ces hommes, qui tous étaient ses amis. De 1814 à 1841, il fut toujours (sauf les interruptions légales) membre du Conseil Représentatif et souverain, son nom sortant au premier rang dans les élections, et jamais , durant ces vingt-sept années, on ne le vit se départir de cette voie à la fois sage et libérale, dans laquelle, grâce à ses efforts et à ceux de ses collègues, Genève ne cessa d'avancer. Reconnaissons aussi que le progrès politique et social, représenté par des hommes tels que ceux que nous venons de nommer, devait rallier toutes les sympathies; il n'est donc pas étonnant que, sans luttes violentes, et par la seule force de la logique et de la persuasion, ce progrès ait réussi à triompher des difficultés que l'état des affaires publiques opposait à son développement. Heureux, quoi qu'il advienne, l'Etat qui peut compter dans ses annales un quart de siècle de labeur paisible et d'améliorations sans nombre, d'union sincère et de vrai patriotisme, semblable à celui que traversa Genève de 1814 à 1841.
Quant à la carrière poUtique de Favre, notre intention n'est pas de la développer. Il faudrait pour cela refaire souvent l'histoire même du Conseil Représentatif et rentrer dans des débats qui ne vivent plus que dans le Mémorial des séances de ce corpô. Il nous suffit d'avoir rappelé les tendances qui dominaient les partis et retracé dans ses
traits généraux le caractère des lattes et des délibérations auxquelles Favre prit toujours une part fort active ^
* L'obligeance inépuisable de M. Tancien conseiller d'État Le Fort nous permet de conserver ici quelques détails de cette carrière politique de G. Favre dans le Conseil Représentatif.
• M. Favre, nous écrit H. Le Fort, fut élu membre du Conseil Représentatif i sa formation en 1814 dans la première série.
Réélu en avril 1837, à la première opération directe, par 640 voix sur 774 votants (le premier).
Réélu en août 1837*. à la première opération il eut 988 suffrages sur 1073 (il fUlait 1117 voix pour être nonmié ; personne ne fut élu). A la deuxième opération, il fut élu par 1317 suffirages sur 1270 votants. A chacune de ces deux opérations il était le premier sur la liste.
M. Favre a fait partie d'un grand nombre de commissions, ainsi :
1* Il est élu au scrutin le 35 octobre 1814, membre de la commission sur le projet de Un relatif à la formation de la garnison.
3o Le 39 mai 1815, il est élu au scrutin (1er tour, 94 voix sur 171], membre de la commission chargée de Texamen de la convention du 30 mai, sur le passage des troupes alliées. (Voyez V Histoire de la Restauration genevoise, par M. Albert Rilliet, p. 387.) Dans la commission il fut de la minorité qui proposait le refus, avec MM.'Pictet-Diodati, Bellot, Masbou, Eynard, Lasserre et Boistïer, professeur. Il soutint cet avis dans le Conseil Représentatif et fût l'un des 82 refusants
3» Le 37 mai 1816, il est nommé membre de la commission chargée de l'examen du projet de loi sur le droit de passage aux portes. A la séance du 19 juin, M. Favre fit le rapport au nom de la majorité de la commission proposant l'adoption. Contre-rapport de M. Girod, professeur. Loi adoptée le 3 juillet.
4o Le 5 décembre 1817, il est nommé membre de la commission chargée de Texamen d'une proposition du Conseil d'État de vendre aux enchères l'hôtel de la ei-devant préfecture. La commission s'étant prononcée contre la vente, il en résulte une convention approtivée le 33 mars 1818, d'après laquelle la Société Économique redevient propriétaire de l'hôtel.
5^ Le 9 mars 1818, il est nommé membre de la commission chargée de l'examen du code pénal militaire pour les régiments suisses au service de France. M. Favre fit le 30 mai son rapport qui donna lieu à une discussion très- vive entre H. Des Arts et MM. Favre et Bellot. Le Conseil Représentatif adopta l'avis de la commission (contre celui du Conseil d'État) de déclarer que le Code ayant dgà été mia en vigueur par l'adoption de la majorité des cantons, le canton de Genève n'émettait aucun vote sur ce Code dont il blâmait plusieurs dispositions.
^ M. Favre a fait partie des commissions chargées de l'examen des Recez de la hante Diète des sessions de 1818 et 1819.
Ceux qni l'ont m siéger à cette époque dans le Conseil Représentatif se rappellent encore la clarté et la dignité de son exposition, sa voix ferme et sonore, son attitude et son geste qui étaient souvent l'attitude et le geste du véritable orateur C'est dire beaucoup, sans doute, mais si d'autres l'ont oublié, nous nous souvenons que, pendant longtemps, notre Conseil Représentatif fut le théâtre de discussions qui n'auraient point été déplacées sur une scène plus vaste, et que la gravité des questions qui s'y débattaient ne le cédait en rien à celles qui agitaient alors les assemblées représentatives des autres Etats constitutionnels.
Du Conseil Représentatif, Guillaume Favre se rendait aux séances du Conseil Municipal de la commune des Eaux- Vives dont il a longtemps fait partia H aimait ces modestes réunions, car il y trouvait l'occasion de faire entendre un sage conseil ou de favoriser quelque mesure utile. Aussi le souvenir de sa bonne volonté , de son infatigable complaisance et de la libéralité dont il donnait l'exemple vit et vivra
70 11 a étc membre d'ane commission chargée de l'examen de la loi da 28 mai 1825, sur diverses dépenses municipales de la ville de Genève et une émission de rescriptions de 310,000 florins.
8° Il a été membre de la commission nommée le 10 septembre 1838 à Toccafiion de la note de la France relative à Louis Bonaparte. Il vota avec la majorité de la commission {Mémorial^ p. 551, onzième année.)
M. Favre a été membre du Conseil Municipal des Eaux- Vives, jusqu'en 1842 où il fut élu à Genève.
Bévolution de i84i.
M. Favre est élu membre de l'Assemblée Constituante, par le Collège Electoral des Eaux -Vives.
Il est élu en juin 1842 membre du Grand Conseil par le môme collège et réélu en 1844.
11 est élu membre du Conseil Municipal de la ville de Genève par le Collège du Parc en 1842 et réélu en 1845 pour six ans. "
longtemps encore dans le souvenir reconnaissant de ceux qui étaient alors ses voisins et ses administrés.
Guillaume Favre passait en effet la plus grande partie de rannée dans la commune suburbaine des Eaux-Vives, où il avait hérité de son père, mort en 1813, une de ces belles maisons de campagne, ornement des rives de notre lac Chaque printemps il revoyait avec bonheur les ombrages séculaires et les prairies de La Grange; mais peut-être leur préférait-il encore la vaste bibliothèque qu'il y avait réunie. Aimant avec passion les livres et pouvant, grâce à sa fortune, satisfaire largement ce goût, il possédait tous les ouvrages qui se rapportaient de près ou de loin à ses études ; aussi l'espace dont il pouvait disposer devint-il bientôt trop étroit. C'est alors qu'il fit construire la galerie qu'il joignit à sa maison, et dans laquelle il installa ses 15,000 volumes. Une fois au milieu de ses trésors littéraires et livré à ses recherches érudites, cette vie, paisiblement occupée, et que complétaient les devoirs du père de famille, de l'ami et du citoyen, était bien préférable à ses yeux à toutes les distractions que le monde aurait pu lui oflWr. De là le charme toujours plus grand qu'il trouvait à La Grange, et le chagrin qu'il éprouvait de la quitter au commencement de chaque hiver.
Genève lui offrait cependant mie intéressante compensation à cette séparation momentanée : c'était la bibliothèque publique, à laqueDe il avait voué de bonne heure une partie de son activité. Fondée après la Réformation et se composant d'abord des seuls livres de Bonivard , augmentée successivement, grâce à des dons généreux et à quelques faibles droits payés par les professeurs et les étudiants de l'Académie , la bibliothèque de Genève avait pris au dix-huitième siècle un rapide accroissement. Un discours remarqua-
ble par son éK^gance et sa savante latinité, prononcé par J.-Alphonse Turrettini, inaugurait déjà en 1703 cette ère nouvelle de prospérité. Le dix-huitième siècle fut donc poui' notre bibliothèque publique une époque mémorable, pendant laquelle elle s'enrichit d'importantes acquisitions et de dons magnifiques , tels que ceux d'Ami Lullin, qui lui légua des manuscrits d'une valeur inappréciable. Malheureusement nos troubles politiques arrêtèrent cet essor. Sous la domination française, la bibliothèque avait passé dans les attributions de la Société économique comme propriété des anciens Genevois.
Ce fut alors que Guillaume Favre entra dans la direction de cet établissement (1809) pour n'en sortir que quarante ans plus tard. Son activité se porta d'abord sur les manuscrits et les nombreux incunables que possède la bibliothèque. Senebier avait fait avec beaucoup d'exactitude et de savoir le catalogue des premiers, mais comme il était également utile de classer avec soin les éditions les plus importantes du quinzième siècle , Favre se mit à son tour à ce travail bibliographique assez long, assez difficile, et il le mena jusqu'au bout avec sa persévérance accoutumée. H ne lui suffisait pas de décrire le volume avec son titre, son format et sa date, à l'exemple du vulgaire des bibliographes : son but était plus sérieux, et plusieurs de ces incunables devinrent le sujet de petites dissertations, dans lesquelles il se montrait le rival des Baulacre et des Abauzit Ces notes , soigneusement rédigées, se trouvent encore placées en tête des volumes qu'elles décrivent : elles y resteront pour attester le goût et le savoir de leur auteur. Quant aux éditions genevoises, auxquelles il avait donné une attention spéciale, Favre en fit plus tard le sujet d'une dissertation particulière sur laquelle nous reviendrons.
A cette activité et à ce sacrifice do son temps, Favre aimait à joindre d'autres preuves de l'intérêt qu'il prenait à notre bibliothèque. Il faut l'avouer : jamais, à aucune époque, les ressources de cet établissement n'ont été proportionnées à son importance, et si notre bibliothèque tient une place honorable entre celles des villes savantes, elle le doit bien plus à la générosité de quelques citoyens qu'aux sacrifices de l'Etat. Fa^Te resta fidèle à ces exemples de libéralité. « Les dons en livres de M. Favre, nous écrivait assex récemment M. le bibliothécaire Privât, formeraient à eux seuls un catalogue remarquable par le choix des ouvrages. » Nous n'en citerons qu'un seul, parce qu'il est le dernier et le plus important de tous : c'est le célèbre recueil des Acta Sanctorum , publié par les Bollandistes, qu'il légua à la bibliothèque par son testament.
Mais il ne suffit pas qu'une bibliothèque ait des hvres, il faut qu'elle soit facilement accessible au public studieux. Fa\Te insista donc pour qu'elle fût ouverte plus fréquemment, et comme on lui objectait, avec quelque raison, hélas! les chiffres peu brillants de son budget, il ofiiit de payer le mobilier de la salle de travail, si l'État prenait à sa charge les autres dépenses. L'État accepta et Favre s'empressa de tenir sa promesse. Nous ne voulons point exagérer la valeur de ce don: toutefois nous tenons à le rappeler aux amis de l'étude qu'attire notre bibliothèque publique. Peut-être , au milieu de l'accueil empressé qu'ils y trouvent , réserveront-ils un modeste tribut de reconnaissance au savant aimable qui, songeant aux générations de travailleurs qui lui succéderaient, a voulu leur rendre plus attrayant le séjour de cette salle , avant lui sombre et triste, où ils devaient venir s'asseoir à leur tour.
Guillaume Favre resta membre de la direction de la bi-
bliothèque jusqu'en 1849. Il fit alors une vive opposition aux changements intérieurs qui se préparaient: il voyait avec inquiétude l'influence de la révolution genevoise atteindre des établissements qui, par leur caractère, devraient être à l'abri de toute commotion politique, et ce fut sous cette impression qu'il vota contre les transformations que subit alors l'administration de la bibliothèque. Mais les services qu'il avait rendus étaient d'une importance assez reconnue pour qu'il fût appelé, malgré son opposition, à siéger dans la nouvelle commission. Il y parut une fois encore, et depuis lors il s'abstint de prendre part à ses travaux. La bibliothèque n'en avait pas moins conservé tous ses droits à son affection , et chaque fois que sa longue expérience fut invoquée, elle ne fit jamais défaut à ceux qui sollicitaient ses avis. Quel que fiit l'accroissement de la bibliothèque publique, elle ne suffisait pas cependant aux nouveaux besoins intellectuels qui se faisaient jour à Genève depuis la Restauration. Aussi, en 1818, douze citoyens, au nombre 'desquels était Favre , prirent-ils l'initiative de la création de la Société de Lecture. Accueillie avec une faveur qui ne s'est jamais ralentie, cette belle institution grandit chaque année en importance, et sa bibliothèque, qui compte aujourd'hui de 40 à 45,000 volumes, est devenue l'une des plus considérables que possède une société particulière. Grâce à la libérale hospitalité que ses fondateurs s'étaient empressés d'y introduire, la Société de Lecture, ouverte aux nationaux comme aux étrangers , a contribué pour sa large part au maintien des bonnes études, tout en créant ou en resserrant de plus étroites relations entre les Genevois et leurs hôtes du dehors. Homme de science à la fois et homme du monde, Favre ne pouvait demander un succès plus complet pour ce bel établissement.
D y avait une autre institution qui réclamait également le concours actif de G. Favre. Nous voulons parler de la Société potêr l avancement des Arts^ dont la vie et Faction, toujours fécondes se sont répandues sur une foule d'oeuvres bien diverses sans doute, mais toutes inspirées par l'amour ou la gloire du pays. Cette Société se divise en trois classes qui ont pour but l'agriculture , l'industrie et le commerce, et les beaux-arts. Ce fut dans la section des beaux-arts qu'entra Guillaume Favre (il la présida de 1827 à 1828), non pas que l'agriculture ou la haute industrie n'eussent pour lui un grand intérêt, mais il aimait mieux contempler, juger et posséder les chefs-d'œuvre de l'art, et le même penchant qui l'avait jeté à vingt ans dans les études littéraires , avait aussi Éadt de lui un appréciateur habile et intelligent des productions de la peinture et de la statuaire. En achetant son hôtel de la rue des Granges, il stipula que le propriétaire, M. Duval (de Cartigny), lui laisserait la collection de tableaux qui s'y trouve encore, et qui est une des plus remarquables de Genève. Elle ne se compose que de vingt et une toiles, mais toutes, sans exception, sont l'œuvre des plus grands maîtres hollandais, et la Vache au pâturage, d'Albert Kuyp, V Entrée de la forêt, d'Hobbema (tableau gravé sous le nom de Ruysdael), la Halte des voyageurs près d'une hôtellerie ^ de Philippe Wouwermans, la Dictée ^ de Jean de Rawestein, sont des tableaux qu'envierait à bon droit une galerie princière. Favre réunissait en même temps à La Grange plusieurs toiles de nos excellents paysagistes genevois , et MM. Diday, Calame et Guigon y forent représentés par des œuvres choisies avec goût et dignes de la réputation de ces peintres éminents '.
• Voyez J.-J. Rigaud, Recueil de renseignements relatifs à la culture des
Le même tact dirigea Guillaume Favre dans ses voyages d'Italie. D faisait bâtir sa bibliothèque de La Grange, et il profita d'un heureux concours de circonstances pour l'embellir d'un groupe de Canova. Les œuvres de ce statuaire excitaient alors l'enthousiasme universel. D n'entre pas dans notre sujet d'examiner si cet enthousiasme était toujours bien réfléchi, et si les marbres du sculpteur vénitien le disputent, comme on l'a prétendu, à ceux de Phidias. Ce que l'on ne peut contester, c'est que, parmi les sculpteurs modernes, Canova tenait et tient encore un des premiers rangs.
Favre s'adressa donc à Canova lui-même, avec lequel il avait formé à Rome des relations d'amitié. L'atelier du grand artiste ne renfermait alors aucune de ces œuvres que se disputaient les musées de l'Europe , mais Canova désigna à Favre un groupe de grandeur naturelle, représentant Vénus et Adonis, que possédait à Naples le marquis Salso de Berriô. a Si vous l'achetez et que vous le fassiez venir à Rome , lui dit Canova, je m'engage à le retoucher. » Cette œuvre datait de 1794, c'est-à-dire de la plénitude du génie de Canova (il avait alors 37 ans), et l'admiration excitée par ce groupe avait été si vive que, lorsque le marquis de Berriô l'avait fait transporter à Naples, le peuple napolitam, qui a conservé de son origine grecque le sentiment inné du beau, avait improvisé en l'honneur de Vénus et Adonis une fête où l'enthousiasme ne fit pas défaut. Ce groupe était en même temps une des œuvres préférées de Canova, et il ne s'en était séparé qu'avec un véritable chagrin. «Je regrette, » écrivait-il à un de ses amis, « je regrette d'avoir terminé « mon groupe, tant j'ai pris de plaisir à ce travail Des
beaux^arU à Genève, dans les .Mémoires de la Société d'histoire et d' archéologie, tome VI, page 423.
« personnes qui m'ont vu si attaché à cet ouvr^ige ont bien « voulu Tapplaudir, et ce qui prouve ma faiblesse , c'est que « je m'en suis aussi applaudi en secret Vous savez que c'est « la première fois que cela m'arrive. Quand je suis hors de « mon atelier, et que je réfléchis à l'immense espace qui me « reste à parcourir pour atteindre à la perfection, je suis « tenté de détruire mon ouvrage. Mais, quand je l'ai devant « les yeux, je sens encore au fond de mon cœur que je puis « faire mieux; je cherche en vain ce mieux; il m'échappe et «f je ne puis le réaUser; je crois donc mon ouvrage au niveau « de mes idées \ »
Le marquis Salso de Berriô se montrait disposé à se séparer de son groupe de Vénus et Adonis. Favre , de son côté , était prêt à l'acheter, et Canova l'y encourageait. Grâce à la bienveillante intervention de M. Meurikoifer, consul général de la Confédération suisse à Naples, le marché fut bientôt conclu, et M. MeurikoflFer descendait l'escalier de l'hôtel Berriô lorsqu'il rencontra l'ambassadeur de Russie qui le montait Une courte conversation s'engagea entre eux. « J'ai appris, lui dit le diplomate russe, que M. de Berriô veut vendre son Adonis; j'en ai écrit à ma cour, et l'empereur m'a chaîné d'en faire l'acquisition pour un de ses palais. Canova sera ravi de cette bonne fortune..... » — « Cette bonne fortune lui arrive un peu tard; M. de Berriô dira à Votre Excellence que le groupe est vendu, et que c'est M. Favre, de Genève, qui vient de l'acheter » Et saluant, peutêtre avec un léger sourire de triomphe, le diplomate désappointé, notre consul le laissa réfléchir à ce jeu de la fortune, qui mettait aux prises l'empereur de Russie et un modeste amateur, et qui ne donnait pas la victoire au premier.
« J.-J. Riguud , 1. c.
Canova tint sa promesse : il retoucha Vénus et Adonis , et sa mort, qui arriva peu de mois après , fait en quelque sorte de ce groupe un de ses premiers et de ses derniers chefsd'œuvre. U orne encore la bibliothèque de La Grange.
Comme nous l'avons dit, Favre s'était enfin décidé à parcourir de nouveau cette Italie, dont les arts, l'histoire et les lettres l'avaient toujours singulièrement attiré. Il l'avait déjà vue, à l'âge de 17 ans, avec son père, et le temps n'avait point effacé les souvenirs qu'il en avait rapportés. Trois voyages successifs dans les hivers de 1817àl818, de 1821 à 1822, et de 1822 à 1823 lui firent connaître la péninsule tout entière, et le mirent en relation suivie avec un grand nombre de savants. Il s'arrêtait volontiers dans chaque ville où il trouvait une bibliothèque importante et des littérateurs de mérite, et surtout à Milan. L'Ambroisienne et son illustre bibliothécaire, Angelo Mai, avec lequel il s'était intimement lié , lui livraient leurs imprimés et leurs manuscrits. Il visitait Inghirami en traversant la Toscane : puis, ses recherches terminées, il allait se fixer à Rome, où il se rencontrait avec le cardinal Consalvi, Canova, et un grand nombre d'étrangers de distinction, que chaque liiver réunissait autour du Capitole. Ce fut dans le voyage de 1821 qu'il fit l'acquisition du groupe de Vénus et Adonis. Il est à regretter que Favre n'ait pas rédigé de ces excursions, faites à une époque fort curieuse au point de vue politique , une relation que nous puissions suivre aujourd'hui. Malheureusement, ou il n'y a pas songé, ou, ce qui est plus probable, sa mémoire lui suffisait, car les notes que nous avons retrouvées de ces voyages ne concernent guère que les documents qu'il avait recueillis çà et là dans diverses bibliothèques.
Lorsque Guillaume Favre revint à Genève (le voyage d'Italie de 1822 à 1823 fut sa dernière excursion), sa belle bibliothèque était installée dans la galerie de La Grange, et le groupe de Canova y attirait tous les amis des arts. Favre avait alors 53 ans; il semblait que ce fût bien tard pour jouir des richesses littéraires qu'il avait réunies : il dut cependant à sa vigoureuse santé de passer au milieu de sa famille , de ses amis et de ses livres , près de trente années encore, et jamais vieillesse ne fut ni mieux, ni plus dignement parcourue. La plus grande partie du jour était réservée à ses travaux, et c'est alors qu'il reprit, en les complétant, son Histoire fabuleuse d'Alexandre et son Essai sur la littérature sacrée et profane des Goths, dont il avait déjà développé quelques parties dans deux articles de la Bibliothèque Universelle. Nous y reviendrons bientôt Ces longues heures , qui s'écoulaient toujours trop rapidement au gré de sa passion pour la science, étaient en quelque sorte sacrées pour lui, et elles ont fait bien des fois l'étonnement de certains hommes dont le désœuvrement ne comprenait rien à ces goûts de bénédictin. Il n'y avait guère que l'intérêt même des lettres qui pût l'arracher à son travail Non-seulement ses livres étaient à la disposition de tous les hommes studieux, mais il était toujours prêt à y joindre les notes qu'il avait réunies, les conseils et les directions que pouvait