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gretter que Genève n'ait pas offert alors, en dehors de TÂcadémie et de la rédaction de la Bibliothèque Universelle^ une de ces réunions libres, ouverte à tous les amis de Thistoire, dont la Société de Physique et (^Histoire naturelle offrait le modèle excellent Ce milieu eût, sans aucun doute, excité l'émulation de G. Favre, et ce qui le prouve, c'est le zèle qu'il mit, en 1837, à la création de la Société d'Histoire et d'Archéologie, et l'empressement qu'il apporta à lui communiquer, dès ses premières séances, plusieurs mémoires d'un haut intérêt A l'âge de 70 ans, Favre donnait ainsi la mesure de ce qu'il aurait fait pour cette Société quarante ans plus tôt II doit être, à cette époque de sa vie, plus peut-être qu'à toute autre, proposé en exemple à ceux qui, maîtres d'une fortune indépendante et libres de leur temps, ne savent pas trouver chaque jour les quelques heures de réflexion et de travail que réclame la culture de l'esprit Parmi ces dissertations, une seule a été publiée et nous l'avons reproduite : c'est celle qui traite des Lii^es imprimés à Genève pendant le JTP siècle. On a vu comment G. Favre avait continué les travaux d'Abauzit et de Baulacre sur les précieux incunables de notre bibliothèque publique. Ce sont ces notes qu'il a réunies, en les développant ou en les abrégeant, et qui ont composé la notice dont nous parlons. Elle est d'ailleurs si complète qu'elle n'a laissé aux bibliographes à venir que la nécessité de la suivre et la difficulté de l'égaler \ Une autre dissertation sur la devise genevoise: Post tenebras lux, démontre que cette devise était antérieure à la Réformation. Malheureusement il ne s'en est conservé que le titre dans le Rapport de M. Frédéric
> M. le professear GauUieur a résumé et fait entrer la dissertation de Favre dans la savante Histoire de l'Imprimerie à Gvnèvc qu'il vient dt' publier.
Suret sur les travaux de la Société d'Histoire ', et nous ne l'ayons pas retrouvée dans les papiers de son auteui*.
Ces fonctions publiques, ces devoirs et ces travaux auraient suffi pour absorber le dévouement et l'intelligence d'un homme supérieur. 6. Favre fit encore plus, et sans ratrer dans des détails qui deviennent superflus après toutes les preuves de son activité que nous avons données, nous rappellerons seulement qu'après la réorganisation de l'instruction publique à Genève (Janvier 1834), il entra dans le Conseil auquel la loi confiait la direction générale des écoles primaires, des collèges et de l'académie. Il y siégea jusqu'en 1843, prenant un intérêt soutenu aux questions qui s'y débattaient, et se montrant le fidèle défenseur des études littéraires, auxquelles, suivant lui, la science ne laissait parfois qu'une place un peu trop restreinte, n était en même temps membre de la Société d^utilité publique sume et de celle de notre canton , où il apportait ses vues nobles, élevées et l'appui de son nom et de ses souscriptions. Il fut enfin nommé par Henri-Louis Boissier membre du Comité (Tutilité cantonale^ que ce généreux citoyen instituait par son testament, et auquel il laissait une somme de 250,000 francs « pour concourir à l'amélioration morale et politique du canton, et en particulier de la ville de Genève. » (1827.)
Nous n'insisterons pas sur les nouvelles fonctions qui furent en quelque sorte imposées à G. Favre par la confiance de ses concitoyens après la révolution de 1841. Il fut successivement élu député à l'Assemblée constituante et au Grand Conseil, et il entra au Conseil municipal de Genève par le vote à peu près unanime de son collège électoral.
I Lu en mars 1840 , page 15.
.L'âge était venu, et, avec les premières atteintes de la vieillesse, une de ces douleurs intimes qui accompagnent l'homme jusqu'au tombeau. Après trente ans d'une union toujours heureuse et toujours bénie, Favre avait perdu la compagne de son existence: depuis lors son goût pour la retraite n'avait fait que s'accroître. Aussi, tout en remplissant avec une exactitude consciencieuse les mandats divers qui lui étaient confiés, il ne se dissimulait pas que l'heure du repos était arrivée, et qu'il avait acquis le droit de con-
^ sacrer les jours que Dieu lui laissait encore à ces méditations dans lesquelles aime à se retirer le vieillard qui peut remonter sans crainte le cours de ses années. La révolution de 1846 ne fit que précipiter le moment où Fa^Te sortit complètement des afiaires publiques. Ses concitoyens virent avec une profonde émotion ce vieillard de 76 ans se joindre aux volontaires qui étaient venus se mettre à la disposition du Conseil d'Etat, et marcher intrépidement avec eux sous les balles des insurgés. Deux jours après il se rendait à la dernière séance du Grand Conseil. Depuis lors il renonça à tontes les fonctions qu'il exerçait, et sa vie appartint tout entière aux siens, à l'étude et à Dieu.
C'est sous ce dernier aspect de son existence que Favre se présente à la mémoire de notre génération. Ce n'est plus le jeune et brillant cavalier de 1792, l'hôte spirituel de M™« de Staël, le savant et l'honune politique des premières années de la Restauration. C'est le vieillard à cheveux blancs, mais robuste encore, luttant contre l'âge, â la figure noble, cahne et intelligente, prêt à venir en aide à toutes les infortunes, et dont l'inépuisable bienfaisance était depuis longtemps proverbiale. Ici se placeraient bien des détails intimes, bien des faits qui n'ont été connus que depuis sa mort, et qui expliquent les regrets profonds qu'il a laissés
après lui. Mais nous appartient-il de lever le voile dont ses bonnes actions furent toujours si chrétiennement entourées, et en les louant, ne manquerions-nous pas au respect même dû à sa mémoire et à ses volontés? Nous ferons mieux; nous laisserons à tous ceux auxquels il tendit si souvent une main secourable, nous laisserons surtout aux pasteurs qui, tous les jours, s'adressaient à lui, le soin de garder ou de faire revivre le souvenir de cette âme d'élite et de l'admirable impartialité qu'il apportait dans ses dons. Jamais nos dissensions politiques ou religieuses n'exercèrent sur son cœur la moindre influence , lorsqu'il était question de malheureux qui s'adressaient à lui II ne s'agissait plus alors que de l'infortune à consoler ou à prévenir, et il ne savait que remercier l'ami ou le pasteur qui lui montrait une bonne œuvre à faire. Après sa mort, une députation de la Vénérable Compagnie vint faire une visite de condoléance à sa famille. Cet honneur (inusité jusque-là, à ce que nous croyons) n'était que mérité, car, en le perdant, les pasteurs et les pauvres avaient perdu un de ces hommes rares sur la tombe desquels on pourrait se contenter d'écrire : Transiit bemfaciendo.
Favre avait atteint l'âge de 80 ans. Sa vie sobre et admirablement réglée lui avait laissé jusqu'alors ignorer la maladie. Mais bientôt se déclara un mal qu'il jugea à ses premières atteintes devoir être mortel Néanmoins son courage et sa soumission absolue aux volontés de Dieu n'en furent pas un instant ébranlés. Sa foi profonde et vivante, appuyée sur les sérieuses études auxquelles il s'était livré, et que l'on trouve nettement formulée dans une belle lettre à M. De Luc* le soutint constamment dans cette rude
* Cette lettre est de 1837. Elle est adressée à M. J.-A. De Luc (neveu),
épreuva Privé de sommeO, il était forcé de passer des nuits entières sur son fauteuil, tourmenté sans relâche par l'angoisse et l'oppression. La prière et la méditation des enseignements de l'Evangile occupaient la plus grande partie de ces longues heures, et quand sa famille entrait le
qui avait déjà publié ses ÉcUUrcisaements sur r Apocalypse et sur VEpUre aux Hebreitx (GenèTe, 1833), et son Eouxmm de la doctrine des Écritures touchant la personne de Jésus-Christ (Genève, 1830). La lettre de Favre à M. De Luc fera suffisamment connaître le principe sur lequel s'appuyaient ces deux premiers écrits, et le troisième dont il est id question.
c Je vous remercie. Monsieur, de la lettre dont vous m'avez honoré, et s'il est vrai, conune vous voulez bien le dire, que j'aie contribué à vous faire renoncera la publication de votre ouvrage, je dois en éprouver un vif contentement; car cette publication n'aurait eu, je le pense, que de grands inconvénients, qui n'auraient pu être compensés par les recherches curieuses que votre érudition aurait pu offirir au lecteur.
€ Vous n'êtes pas le seul, Monsieur, qui ait été éloigné de la croyance à l'authenticité des Evangiles, par l'impression pénible résultant de certains miracles. Bonssean a manifesté cette impression sans aucun ménagement Mais tout en regardant les miracles comme une ivraie introduite dans l'Evangile, il a rendu l'honmiage le plus complet à Jésus-Christ et à sa doctrine : « Ce n^est pas akui qt^on invente, s'écrie-t-il^ Vinventeur seraUplus ètonfumt que lehéros^ »
€ Jésus a existé. — Ce fait ne peut être nié. Les historiens païens en parlent, indiquent son influence sur ses partisans, et quoiqu'ils n'aient sur tous ces points aucune connaissance, aucune appréciation judicieuse, leur témoignage suffit pour prouver son existence.
€ Si l'on veut ensuite adopter le système qu'il n'a laissé aucun enseignement, aucun corps de doctrine, aucune base pour la rédaction des Evangiles, et que le Nouveau Testament n'est qu'une invention qui tendait à fyire une religion en donnant pour des réalités des allégories , des mythes et des débris des anciens systèmes astronomiques, on ne devra pas se borner à découvrir un certain nombre de rapports ingénieux et subtils, mais on devra répondre à une foule de questions qui me paraissent fort difficiles à résoudre.
« J'en indiquerai quelques-unes.
< l"" Où sont avant l'ère chrétienne les éléments de la doctrine chrétienne ? Toutes les connaissances humaines marchent par progrès successif. Jamais homme n'a inventé une science entière et le plus souvent l'auteur d'une
matin dans sa chambre, elle le trouvait aussi résigné, aussi calme, aussi souriant que la veille. On voulait alors le rassurer et se rassurer avec lui: « Non, répétait-il, vous verrez que ce sera ma seule et ma dernière maladie. » D ajoutait:
grande découverte ne saurait juger sa portée, ni lui donner tout son développement Rassemblez le petit nombre de passages des livres orientaux, grecs et latins antérieurs à l'ère chrétienne , qui peuvent avoir quelques rapports avec la doctrine des Evangiles, et jugez si ces matériaux ont pu servir de base à ce qu'on lit dans l'Evangile. Je pense qu'après cet examen il faudra convenir que la doctrine chrétienne a, au plus haut degré, le caractère d'oppariUan subite qui atteste qu'elle doit bien peu de' chose aux idées qui lui étaient antérieures. Elle a grandi et pénétré dausJft monde bien plus parce qu'elle avait de contraire aux croyances de l'époque gue par la ressemblance qu'elle avait avec elles.
« n ùmt donc que ce qu'il y a de nouveau, de sublime, de consolant dans les Evangiles, ce qu'il y a de dogmes, de préceptes, d'ordres positife, de règles de conduite, que tout ce qui s'y trouve de douceur, de charité, d'humilité, de compassion, de bonté, d'espérance, il &ut, dis-je, que toutes ces choses qui alors furent connues pour la première fois, aient eu un auteur. Et remarquez que telle était \a nature et l'importance de ces choses, qu'on ne peut s'empêcher en suivant dans l'histoire leur influence et leur action, de leur rapporter les changements et les améliorations que la race des hommes a éprouvés depuis dix-neuf siècles.
« 2^ Si l'Evangile n'est pas la rédaction des enseignements de Jésus fûte par ses disciples, s'il n'est qu'une imposture rapportée après coup à un homme obscur, exécuté sous le règne de Tibère, qu'on nous dise quelque chose sur l'origine et l'époque de ce livre. L'auteur auquel nul antre ne peut être comparé, a-t-il cru ne faire qu'un ouvrage sans effet et sans portée? Les philosophes de l'antiquité ont tous attaché leur nom à leurs ouvrages, et celui de l'écrivain sacré serait resté inconnu? Il aurait créé de toutes pièces la religion la plus parfaite, il aurait su mettre dans son ouvrage l'espérance et la consolation de tous les êtres intelligents d'un monde, et il se serait caché? Ecrivait-il sans savoir ce qu'il faisait et sans connaissance? Uf&ut alors admettre qu'il obéissait à une puissance qui le maîtrisait Jugeait-il son œuvre? Alors quelle abnégation de soi-même, quel sacrifice! quel est le simple homme qui pourrait en être capable !
«J'ai ti*op entrepris, Monsieur, en commençant cette lettre: l'espace, le temps et le pouvoir me manquent en mémo temps. Je me résume en confes-
« Mes jours ont été longs et heureux. Que Dieu en soit béni et qu'aujourdliui sa volonté s'accomplisse! » On lui administrait des remèdes violents qui portaient le trouble dans son existence déjà si éprouvée: « Je ne sais plus ce que je
saot que les caractères de l'Evangile me paraissent tels qu'il ne peut être une inventioD, encore moins une imposture. Je le crois rédigé d'après les instructions données par Jésus : < Jamais homme fia parlé comme cet homme » et je reconnais en lui quelque chose de supérieur à l'humanité. On ne peut nier queleshommesn'aient des facultés intellectuelles variables:la différence vientelle de U nature de leur &me ou de leur constitution physique? Je l'ignore. Les &mes sont-eUes nécessairement identiques? Dieu seul le sait. Les nombreuses querelles sur la nature de Dieu et de Jésus-Christ, n'ont abouti qu'à montrer l'ignorance des hommes et la violence de leurs passions. Ces questions sont hors de notre portée ; elles sont sans utilité et me paraissent devoir se terminer dans le respect et le silence.
« Je pense que chaque personne qui étudie les Evangiles avec conscience et bonne intention, conçoit un système sur l'influence qui a présidé à leur rédaction, et fait, suivant son cœur et son intelligence, la part de l'inspiration d'en haij^ et de l'humanité de l'écrivain. La proportion qu'on établit entre ces deux directions peut aider à lever des objections de détail et à expliquer le manque d'harmonie de certaines parties du Nouveau Testament Mais je ne pense pas que ces remarques critiques puissent jeter une ombre sur la réalité des faits importants et sur l'autorité de la doctrine. U me semble, au contraire, que la haute sagesse et le secours donné à l'homme, qui brillent avec tant de force et d'abondance dans l'Evangile, doivent peu laisser d'attention pour quelques endroits où l'écrivain a eu égard à l'état moral des peuples qu'il voulait persuader, et a plus ou moins éprouvé la faiblesse de la nature humaine. Je n'admettrai pas surtout que des rapprochements forcés, des explications allégoriques puissent attaquer l'existence de Jésus-Christ, qui est attestée par les contemporains amis et ennemis. Les allégoristes de tous les temps ne me paraissent avoir produit que des absurdités, et il n'est aucun personnage de l'histoire dont on ne puisse, avec leur méthode, rayer l'existence et la transformer en mythe.
« Je vous demande pardon, Monsieur, de la longueur et de la confusion de cette lettre ; elle a été écrite au courant de la plume : je suis peu capable de traiter les sujets où vous m'avez entraîné, et je reconnais que j'aurais dû vous exprimer bien plus promptement les sentiments de considération avec lesquels je suis, etc. >
fais, disait-U alors, mais je tiendrai ferme jusqu'au bout. » Et il le fit, comme il Pavait dit, à l'exemple de ces vieux patriciens de Rome dont sa vie, ses travaux et sa carrière politique avaient plus d'une fois reproduit l'image vivante, mais chrétienne, au milieu de nous.
Les poètes ont dit que la flamme d'une lampe qui s'éteint jette en mourant une suprême lueur qui rappelle son premier éclat. Ainsi, dans les derniers jours de G. Favre, se ranimèrent tout à coup dans le fond de sa mémoire qui ne faiblit jamais, ses études scientifiques qui avaient été la passion de ses vingt ans, et il en parla souvent avec une singulière netteté d'impression. Le matin même de sa mort il discutait avec un de ses fils les modifications géologiques qu'a subies le Bosphore de Thrace, et il lui signalait plusieurs ouvrages spéciaux, et en particulier quelques passages du livre que M. Dureau de la Malle a publié sur cette question- C'était le 14 février 1851. La journée se passa comme les précédentes : le soir, on l'accompagna dans sa chambre où il voulait essayer de prendre un peu de repos. Arrivé près de son fauteuil et au moment où il allait s'y asseoir, il s'affaissa dans les bras de son fils qui
le soutenait Guillaume Favre venait d'entrer dans le
repos étemel.
Tel a été l'homme dont nous avons essayé de conserver la mémoire au milieu de ceux qui l'ont connu. Nous ne nous dissimulons pas combien nous sommes resté au-dessous de la tâche que nous avons acceptée. Toutefois, quelque imparfaite qu'elle soit, notre œuvre ne serait pas inutile si nous avions réussi à fixer quelques-uns de ces traits ou à faire ressortir ces éminentes qualités qui avaient assigné à G. Favre une place véritablement glorieuse au milieu de ses concitoyens. Nous n'avons pas voulu surtout que l'on
pût dire « que le juste passe et que Ton n'y prend pas garde.» Et maintenant que Dieu nous donne encore quelques citoyens comme Guillaume Favre I Nous le lui demandons et pour l'honneur de Thumanité et pour le bonheur et la gloire de notre patrie.
J. Adert.
Genève, 10 jutn 1856.