I.ITTÉKATLIŒ SACllÉE. 1 U
lie la langue t'raiici(|u»', dont rinslahililé dans l'orlhogra|thc, les terminaisons et les inflexions résistèrent aux efl'orts de Cliarleniamie, de Hraban Maur et d'Otfrid. Ces observations forment une preuve très-forte que le Manuscrit d'argent n'appartient pas à la littérature des Francs.
Nous venons de comparer la langue des Goths du quatrième siècle avec celle des Francs du neuvième; mais si nous pouvions remonter a une époque plus ancienne et qui précédât les progrès des Goths dans la civilisation, la différence des deux idiomes serait bien moins grande. Les langues des Goths et des Francs avaient une origine commune, et plus on remonte vers les temps anciens, plus les idiomes d'une même famille se rap})rochent. Cela explique comment le roi franc Chlodomir ne put distinguer le langage des Bourguignons de celui de ses propres soldats, et périt victime d'une méprise ^ . La langue des Bourguignons était celle des Goths, ainsi que le démontrent les mots qui en ont été conservés ^, et à cette époque elle ressemblait au francique Par plusieurs causes, et particulièrement par le voisinage et l'influence de Conslantinople, la langue des Goths de la Mœsie avait fait des progrès qui avaient laissé fort en arrière l'idiome des autres peuplades de même race. Aussi les savants qui ont soutenu que le Manuscrit d'argent était écrit en suédois, n'ont pas eu plus raison que ceux qui en ont fait un ouvrage saxon. Les uns et les autres auraient dû reconnaître que l'idiome de ce manuscrit est un des dérivés d'une
hœc in alienœ linguœ gloriam transferre et usum scripturx- m propria lingua lion habere. " Otfrid répète plusieurs fois, dans le chapitre l'^'' du livre I de sa version en vers franciques, qu'il traduit l'Évaugile pour la première fois en sa langue, qu'il le fait afin que les Francs ne soient plus la seule nation qui ne chante pas dans sou idiome les louanges de Hieu, etc. — Il faut cependant convenir que, dès le huitième siècle, on avait tenté d'écrire la langue des Trancs, et qu'il en existe encore des monuments de cette époque. Ils confirment, du reste, tout ce que dit Otfrid de sa barbarie et de son irrégularité. (V. Gley, De la liltérniure des Francs, Paris 181 i, 8".)
• Gregor. Turon. Hi.sl. lib. III, cap. G.
* Ammian. Marcel!, lib. XXVIII, cap. 3. — Agathias, 1, p. li.
i96 LITTÉRATURE DES GOTIIS.
langue mèro, de laquelle descendaient encore, à des degrés différents, le suédois, le théotisque, l'anglo-saxon , l'islandais, l'allemand, le flamand et le danois.
Les Gotlis des environs du Danube avaient donc devancé de beaucoup dans la civilisation et dans la culture tous les autres peuples germaniques ou teutoniques \ Leur séjour dans un climat doux, leurs relations avec les Grecs, peut-être quelque circonstance de leur situation primitive en Asie avaient favorisé leurs progrès. Mais ces causes ne sauraient expliquer l'apparition subite d'un ouvrage aussi considérable et aussi parfait que la version d'Ulphilas. Une langue ne se polit, ne se fixe qu'en étant écrite , et il est tout à fait impossible que l'inventeur de son alpbabel atteigne dans ses écrits la perfection grammaticale. Or cette perfection existe dans la version gotbique ^.
Ici s'élève une question difficile à résoudre : Les Goths ont-ils eu l'usage de l'écriture avant Ulpbilas? Quels caractères pouvaient-ils employer? Je suis porté à croire qu'ils se servirent des runes, qui, dans cette bypotbèse, n'auraient pas appar-
' Jornand. De rébus Goth. S : « Nec defuerunt qui eos sapientiam erudirent. Unde et paene omnibus barbaris Gothi sapieutiores semper exstiterunt, Grœcisque pœne consimiles, ut refert Dio. » — Ailleurs, le même auteur (cap. 2) raconte qu'au temps de Sylla, Dicœneus instruisit les Goths dans la morale et les sciences, et leur donna des lois écrites.
* Hickes, Gramm. Mœso-Goth. cap. 16, et Knittel, Vlphil.Vers. fragm. prœf. p. 14 et p. 3o4 ont prétendu que la version gothique abondait en solécismes et en fautes contre la grammaire. Mais Ihre et Solberg ont montré qu'ils étaient dans l'erreur, que la langue gothique était régulière, et que les fautes dont Hickes avait formé un catalogue venaient de ce qu'on avait mal copié le 3Ianuscrit d'argent, ou de ce qu'on n'avait pas su reconnaitre les véritables formes de la grammaire. Ils admettent cependant qu'il y a dans le Ms. d'argent quelques fautes de copiste. (Ihre, Fragm. Vers. Ulphit. p.9-14.) Hickes n'avait pas saisi le génie de la langue mœso- gothique. Hug, en parlant du travail d'Ulphilas, dit: « C'était une chose difficile d'entreprendre un pareil ouvrage et de l'exécuter dans un dialecte dont les règles n'avaient encore été éclaircies ni fixées par aucun grammairien, et de suivre dans cette version une syntaxe aussi uniforme et aussi certaine que s'il avait eu sous les yeux une grammaire régulière et préparée d'avance. » [Einleitung in die Schriften des X. T. § 139, t. 1, p. 489, 2«édit. 1821.)
lenu exclusivement aux Scandinaves *. On ne conçoit guère en effet que les Goths aient pu ignorer cette manière de fixer la pensée, lorsque les États de leur grand roi Hermanaric, si célèbre chez tous les j)euples germaniques, s'étendaient jusque sur les bords de la mer Baltique. Il parait que les Vendes, qui faisaient partie des sujets d'Hermanaric, connaissaient les runes, puisque les idoles du temple de Retlira, qu'on a retrouvées près du lac Tollens dans le Mecklembourg, portaient des inscriptions écrites avec ces caractères '".
Je ne dirai rien de l'origine, de la patrie, ni de l'antiquité de l'écriture runique; ces questions conservent encore toute leur obscurité, et les efforts des savants n'ont pu la dissiper '. Je me
' Basnage, dans ses ÀrDiales, pense que les floths avaient une écriture plus ancienne que celle d'Ulphilas. Mascon, La Croze, Eccard attribuent aux Francs l'usage des runes. • Ne ergo septentrionales antiquitate suarum runarura glorientur, quas nos diîi ante illos habuimus. Nam Fortunatus hic per barbota mua Germanorum scripturam intelligit, ut et alibi barbariem pro Germania et Francia usurpât. • (Eccard, Franc. Orient, t. F, p. 418.) Il sera question, page 200, du passage de Fortunat. Eccard, ainsi que Saumaise, pensait que les runes étaient dérivées des lettres latines.
* Dithmar. Merseb. lib. VI, p. loO, cum notis Wayner. — Karamsin, Hùt. de Russie, t. I, p. 136, trad. franc. — .Mascli, Gottesdienstliche Altertkiimer der Obodriten aus dem Tempel zu Rhethra am ToUenser See, 1771, 4». (Jean Thunman et Sam. Buchholz ont attaqué les opinions de Masch. V. les indications de la Bibl. hist. de Struve et Meusel, t. V, part, il, p. 24-27.) — Le comte .1. Potoeki, Vo>j. en basse Saxe, en 1794, Hambourg 1795, 4». — Hirt, Sur les monum. sépulcr. des anc. peuples du Nord, p. 25, 26. Ces statues existent dans les Bibliothèques de Ratzebourg et de Brandebourg ; Surowiecki en a comparé le.', caractères avec d'autres alphabets. ( Mémoires de l'Académie de Varsovie , t. XVI , p. 152. — Férussac , Bull, des Se. hist. 1826, t. II, p. 279, n" 254.) Des pierres de granit, portant des inscriptions et des figures, ont été découvertes au môme endroit et sont déposées à la Bibliothèque de Neu-Strelitz. Elles ont été décrites par F. de Ilagenow. [Descript. des pierres ruuiques de la Bibl. de Neu-Strelitz, ou essais d'explication de leurs inscriptions... Greifswald 1826, 4», p. 25; 14 grav. en bois. En allemand. — Férussac, ibid. 1827, fév. p. 153, et t. XIV, 1830, p. 61.)
^ .lacq. Ilornem Bredsdorff [Sur l'origine des caractères rttnicjues, Copenhugue 1822, 4», 19 pages en danois) pense que les runes dérivent des caractères d'Ulphilas. Gislius Brynjulfi ( Periculum runologicum, Hauniœ 1823) soutient la haute antiquité des ruues. Férussac, ibid. 1824, t. I. p. 211 et 294.) V. encore Kimbertius, Vila Ansgarii ( Langebeck, Script, rer. Itanic. n" 30...) —
108 LITTÉRATLRE DES GOTHS.
l)ornerai à exposer une partie des faits qui sembleul indiquer (jue l'usage de ces caractères fut commun aux peuples germaniques et aux Scandinaves.
Les Scandinaves écrivaient leurs runes sur des pierres % et dans l'usage plus habituel sur des tablettes ou bâtons de bois que Saxon le grammairien appelle : célèbre quondam cliartarum genus -. C'est ainsi qu'ils sculptaient sur des aunes ou cannes leurs calendriers astrologiques^. En cherchant des traces de cet usage chez les Germains, on peut voir des runes dans les marques qu'ils faisaient sur les baguettes qui leur servaient de sorts '*. Il est d'autant plus probable que les Gotlis surent écrire sur des bâtons, que l'on retrouve cet usage chez un peuple qui leur succéda dans leur demeure au nord du Danube. Les Szeklers, qui habitent encore les montagnes de la Transylvanie sur les frontières de la Moldavie et près du Monl sacré des
Fahle Bunnan, Triga supplementor. ad Runograph. Suio-Goth. (In nov. Act. Soc. Upsal. t. V, p. 2"6.; — îSic. Henri Sjoeborg , Litterœ Gothicœ ab Asia oriundœ ad Scandinavos hospites deductœ, Lond. Goth. 1803, 4°.
* P. Bertius, Comment. Rer. Germon, lib. II, p. 336 : « Mirum sane genti rupes pro libris, saxa pro bibliothecis fuisse. »
* 01. VVormius, De litt. Danic. cap. XXVI, p. 132, 133.— Id. Moniim. Danic. lib. V, cap. Yi, p. 298-300. — Id. Addil. ad Mon. Danic. ad cale. lit. Danic. p. 22. — Saxo Gramm. Hist. Danic. lib. III, p. 32, et Stephan. uot. p. 100. — Bioerner, Introd. in Antiq. Hyperboreo-Goth. p. o, note (e). — Les Scandinaves nommaient ces bâtons écrits Runarkiœfle, Spiolld, Speldkeffle, Runstaf. ( Steph. ad Saxon, p. 46. — Ihre, Gl'tss. Suio-Goth. p. 474, 724.) — Dans la version d'Ulphilas (Luc I, 63) spilda signifie pugillarem, tahulam.
5 Olai iMagni Gent. sept. Jiist. breviar. lib. I, cap. 20. — Hickes, Grainm. anglo-sax. p. 209. — Junii Gloss. Goth. p. 177. — 01. Verelii Riinogr. scand. p. 23. — Jens W'olff, Runakefli ou Calendrier runique, Paris 1820, 8».
* Tacit. Germ. X : « Sortium consuetudo simplex. Virgam, frugiferœ arbori ilecisam, in surculos amputant, eosque notis quibusdam discretvs, etc.» — V. J.-G. Eccard, De Origine Germanor. lib. I, ,^ 88, p. 190. Cela rappelle les sorts de Préueste trouvés dans un rocher et in robore insculptas priscarum literartim notis. {Cicer on. De Divinat. lib. II, 41.) Les sorts des Germains ont été appelés Tains, Tan, ou Ten, cbez les Goths, les Anglo-Saxous , les Frisons, etc. Un savant anglais a pensé que la divinité des Germains , nommée par Tacite Tan fana, était celle des sorts. (.lun. Gloss. Goth. p. 330. — Schiller, Gloss Teutonic.
' p. 138 et 283.)
Gèles, ont écrit avec un caractère particulier qu'ils gravaient sur (les bâtons '. On a trouvé aux environs de Vérone, villii
* .loh. de Thwrocz, Cliron. Huuyar. pitt'f. » Nam et hoc nostro levo pars nationis ejusdem (Uiingaricaj) quciedam Trausylvauis regni posita in oris, characteres quosdam ligno sculpsit et talis scrîpturœ usu literarum ad instar vivit.» — Id. ibid. cap. de Siculis : « Hi uondura Scythicis literis obliti, eisdem non encausti et papyri miuisterio, sed in baculorum excisiouis artificio dicarum ad instar utuntur." — Mcol. Olahi Âtila, cap. 18 : " Siculi ad explicandam auinii sui sententiani ac voluntatem quotidianam prscter usum papyri et atranieiiti aut characteris aliarum linguarum, notas quasdam bacillis ligneis incidunt, aliquid inter se significantes : quibus ita incisis apud amicos ac vicinos vice nuntii epistolaeve utuntur. » — Serait-ce des Szeklers et de leur écriture qn'Eustathe, au douzième siècle, aurait entendu parler dans ce passage cité et traduit par Bayer {Opusc p. 373) : « Quidam posteriorum œtate Scytharum, quœ vellent, symbolis quibusdam suis notabant , variœque ductus figurse inscribebaut aut insculpebant potius tabulis seu asseribus, tum aliis, tum buxeis.» (V. Eustath. In Homer. t. I, f° 632, éd. Rom.) On assure que l'usage d'écrire avec des entailles sur des morceaux de bois est répandu dans l'Asie septentrionale. (Balbi, Introd. à l'Atlas Ethnoijrdph. p. iOO.) — Quant aux Szeklers, des auteurs hongrois disent que leur nom signifie gardes, custodes montiuni ac sylvanon. Ou a cru qu'ils descendaient des Huns ou des Avares, mais il semble plus probable qu'ils sont un reste des Patzinaces. On peut consulter sur les Szeklers, leur langue, leur alphabet : Nie. Olahus, Vit. Atilœ, cap. 18. — Danville, dans les Mém. de l'Acnd. des Inscript, t. XXX, p. 239. — Math. Belius, De veter. litt. Hunno-scijtli., Lipsiœ 1718, 4". — Hickes, Thesaur. antiq. seplentr. prcpf. p. vu, XVII.— Bayer, m Thés. Epist. La Crozaii. t. II, p. 280. — Alex. Ilorànyi, Mem. Hungar. t. I, p. 174, not. — I*. Vallaszky, Contpect. reipubl. litt. in Ihtngar. p. 37 et seq. et Proleg. p. 4 et seq. — G. Pray, Annal. Vet. Hiing. p. 179, 386-388. — Molnar. Gramm. Uiing. prœf. p. 23. — Benko, Transilvan. 1778, 8o. — Et. Lekatos, Siculi a, Claudiopol. 1702.
Zamoscius lAnalect. Daciœ .intiquitat. 1393, 8"), cité par Struve (Bibl. Hist. litt. t. m, p. 2080, éd. Ingler) prétend qu'il existait à Florence un livre en écriture szekle. Mais Laurent Toppeltinus de Megyes {Orig. et occas. Transilv. c. VIII, p. 71) assure l'avoir vainement cherché, et, d'après les propres paroles de Zamoscius, il paraît que c'était un livre chinois, d'autant plus qu'il assure qu'il était imprimé. Wallaszky (p. 47-31) parle de ce livre et de quelques autres prétendus livres szekies.
Comparez Menander Protect. p. 107, 108 ;,sous Justin, ann. liliH' : « Itaque Maniach (Sogdoïtarum princeps) dona purpurae non parvi pretii, syllabas et taies quales epistolas (/.al c'jA),a['jâ; tivx;, T0iâ;<5'£ Ttvà; ÈTTiaroXà;) ferens in viam se
dédit. » Ducange, Gloss. infini. Grœcit.: » l-j/j.o.fioi.i littera;, sacri aft'atus,
rescripta principum. Vox apud JC. Grsecos passim obvia. « — Priscus raconte qu'Attila fit lire un tableau sur lequel étaient écrits les noms des transfuges qu'il réclamait de l'empereur d'Orient ; mais rien n'indique quels étaient les caractères de cette écriture.
200 LITTÉRATURE DES GOTIIS.
célèbre clans riiistoire de Tliéodoric el des Golhs, un instrument en fer, en forme de baguette et couvert, dit-on, de caractères qui paraissent runiques ^
Il faut remarquer que Vénance Fortunat, Italien de nation, évêque de Poitiers, qui vivait au sixième siècle dans la Gaule, parle des runes gravées sur des tablettes de frêne et dit qu'une baguette peut tenir lieu de papier ^. Il est peu probable que ce poète ait dû la connaissance de cette écriture a des relations avec les Scandinaves, et l'on peut croire, avec bien plus de fondement, qu'il l'acquit soit à la cour d'Austrasie, où il célébra l'union de Sigebert avec Brunehaul, soit à Ravenne, où il fit ses études, et où des Goths pouvaient se souvenir des antiques usages de leur nation, soit enfin par des communications avec les Wisigoths du midi de la France.
Le nom même que les lettres portent encore dans la langue allemande semble prouver que les Germains écrivaient comme les Scandinaves sur des baguettes ; ce nom est Buchstaben ; il est composé de Buclie^ hêtre, et de Stab^ bâton "\ Du premier de ces mots on a tiré celui de Bok, Buch, qui signifie un livre dans la langue mœso-gotliique, comme dans l'islandais, l'anglo-saxon, l'allemand, le flamand. Quelle autre écriture que les runes pourrait être désignée par des mots qui remontent au temps où les Germains, encore au delà du Rhin, n'avaient aucune connaissance de l'écriture latine**?
• Peringskiold, ad Vit. Theodor. p. 530.
2 Venantii Fortunat. oper. part. I" VII, 18, p. 231, edit. Romœ 1786, i» : Barbara fraxiueis pingatur runa tabellis, Quodque papyrus egit, virgula plane valet.
5 01. Worm. Liter. Danic. p. 6-8. — Junii Gloss. Goth. p. 97. — Ihre, Ghss. Sitio-Gvtli. p. 2-26-228— Scherz, Diction. Genn. Medii .Evi, p. 1570. — Wachter, Gloss. voc. lîuch. — llerweghr, De usu antiq. in illust. ling. Suio-Goth. 5 4. Holmiœ 1746, 4».
* Les Irlandais nommaient de même leurs anciens caractères Feadha, bois, parce qu'ils écrivaient sur des tablettes. (Marcel. Alph. Irl. p. 46.) L'alphabet des Bardes du pays de Galles était appelé Coelbreny Beird, les signes des Bardes. Le premier de ces mots désigne aussi les sorts qui étaient écrits sur des ba-
IJTTKUATURE SACRÉE. 201
Si l'on considère la nature de la loi sari(jue, rédigée dans l'origine par les Francs au delà du Rhin*, on jugera qu'elle n'était guère propre à être retenue dans la mémoire, et que les nombreuses amendes qu'elle prescrit exigeaient un moyen plus précis. Elle fut rédigée en langue francique : ce fait n'est que trop bien prouvé par les traductions latines qui l'ont rendue inintelligible, et l'on ne saurait soutenir que les chefs des Francs l'avaient écrite en caractères latins, puisque plusieurs siècles plus tard on ne savait point encore rendre par ces caractères les sons de la langue francique ■.
Le célèbre professeur Tychsen, de Rostock, ayant examiné les caractères qui couvrent des pierres sépulcrales trouvées par Pallas et Spangenberg sur les bords de l'Abakan et du Jenissei, en Sibérie, n'entreprit point de les interpréter, mais il déclara qu'ils avaient une grande ressemblance avec les antiques lettres runiques et gothiques. Il rapporta ces monuments au temps de la domination des Scythes sur l'Asie ^ De Guignes attribuait ces sépulcres aux Mongols sous les descendants de Gengis-Khan, Meiners aux Tatars, et Klaproth aux Hakas ou Qirghiz orientaux, nation turque descendue des Hiong-nou.
guettes ou des tablettes de bois. (Coxhorn, Antiq. ling. Britann. Uxic. voc. Coelbren. Peithin. — Jens Wolff, Runakefli, p. 33-37.)
» Des exemplaires de cette loi disent : « In villis quœ ultra Rhenum sunt. • Les historiens se servent de la même expression ; quelques-uns portent : « In villis Cermaniœ. » {Rec. des Hist. de France, t. II, p. 543. — Sigeb. Gemblac. ad ami. 422. — Chronic. Malleacens. apud Labbe, nov. Bihl. ms. t. II, p. 192.)
2 V. ci-dessus, p. 194, not. 2. — Cependant M. W'iarda {Ilist. et cxjilicat. de la loi salique, Brème 1808; en allemand) a soutenu avec beaucoup d'érudition que cette loi n'avait jamais été écrite qu'en latin. (Guizot, Cours d'Ilist. mod. t. I, p. 330 et suiv.)
3 Meiners, De Anliq. monum. inSibir. australi: in comment. Gotting. t. XIII, p. 67, 68. — Pallas, Voij. t. VI, p. 241, pi. xxx, trad. franc. S". — Strahlenberg, Descript. de l'Emp. russe, t. II, p 203. — Bayer, in Comment. Acad. Petropol. t. II, p. 412, pi. XXIX. — Levesque, Hist. des peuples soumis à la Russie, t. II, p. 47.3-477. — Joiirn. Asiat. t. II, p. 3-14. — Klaproth, Méin. relat. à l'Asie, t. I, p. 157-171. — Vcstokof, Sur la ressemblance des caractères trouvés en Sibérie, f/ravés sur des pierres, avecceur que l'on a découverts en Allemagne.
Malgré ces dissentiments, le rapprochement fait par Tychsen mérite encore quelque attention, d'autant plus que des analogies marquées entre les antiques travaux d'exploitation exécutés dans la Sibérie méridionale et ceux des mines de Transylvanie, de Bohême et de Saxe ont été regardées par Pallas comme des témoignages du séjour des nations germaniques en Asie*. Certains tombeaux de la même région, qui étaient entourés de monuments du genre de ceux de Stone-henge, renfermaient des mors de chevaux semblables à ceux des Germains et sembleraient pouvoir appuyer l'opinion de Tychsen. Meiners l'a combattue, et même en admettant qu'il l'ait fait avec avantage, elle méritait d'autant plus d'être rappelée, que des observations récentes sont venues la renouveler et lui donner une nouvelle force ^ Ces rapports entre les runes et les monuments écrits de la Sibérie sont confirmés par les auteurs chinois qui attribuent à plusieurs nations tartares l'usage d'une écriture formée par des entailles faites sur des morceaux de bois^ Je n'ai garde de recourir aux témoignages peu certains de Hunnibald et de Trithême , pour soutenir mes conjectures, ni d'alléguer les alphabets de Wastbald, de Dorac, de Hicho qu'on prétend plus anciens que Faramond *, mais je rechercherai s'il n'y a pas chez les nations germaniques quelques traces d'une écriture antérieure a l'adoption de l'écriture latine '.
(Dans le Courrier de Sibérie, Sibirsky Vestnik, 15 sept. 1824, p, 35.) — V. le Bulletin des Se. hist. de Férussac, 1823, t. II, p. 194-197.
* Comment. Âcad. Petropol. 1780, p. 61. — V. aussi Meiuers, 1. c. p. 61. — Abel Rémusat, Rech. sur les lang. Tart. Disc. prél. p. xiv et p. 306. — Malte- Brun, Nouv. Annal, des Voy. t. XVIII, p. 420-423.
2 Spassky, Insc. Sibiriacœ, Petropol. 1822, 4». — Abel Rémusat, Journal des Sav. 1822, oet. p. 600, 601.— Id. Mélang. asiutiq. t. I, p. 347.
3 Abel Rémusat, Recherch. p. 65, 66. Les runes tartures... Id. Mélang. asintiq. 1. 1, p. 354.
* Vossius, De Arte gramm. I, 9. — Corn. Agrippa, De Vanit. scient. I, cap. 2. — Il est singulier que Hickes, dont la critique est assez sévère, ait donné quelque croyance aux récits de Hunnibald et de ïrithème.
^ Guil. Ch Grimm a publié un ouvrage intitulé : Vber Dentsvke Runvn, Gœt-
LITTÉUATIUI- SACUKI-:. 203
Fit d'abord je remarquerai que quelques aiili(jiia'res oui souteuu que les caractères runiques n'avaient point pris leur origine dans la Scandinavie. Ils se fondent sur ce que ces caractères sont peu appropriés aux sons de la langue de cette région et send)lenl mieux s'adaptera ceux des langues germaniques*. Cela paraîtrait indiquer que les runes appartiennent dans leur origine aux nations du midi de la mer Baltique et confirmerait l'opinion qui veut que ces caractères n'aient été introduits dans la Scandinavie que vers le cinquième ou le sixième siècle ". Hraban Maur, qui rapporte un alphabet runique comme appartenant aux Marcomanni ou Nordmanm\ dit que ces peuples parlaient la langue tliéolisque, et que ceux d'entre eux qui étaient encore païens se servaient de ces caractères dans leurs poésies, leurs sortilèges et leurs divinations '\ Ces paroles ne peuvent s'appliquer aux Scandinaves, qui, au temps de Hraban, avaient à peine quelque connaissance du christianisme; il faut donc croire qu'il s'agit des Marcomans des environs de l'Elbe, qu'on appelait aussi Transalbiani ou Aordmanni'\ et dès lors il faut convenir que les runes furent en usage dans la Saxe inférieure.
Les Saxons et les Angles qui, au cinquième siècle, s'établirent en Angleterre, y portèrent les lettres runiques'* et les con-
ting. 1821, 4" de 328 pag., que je ne connais que par la courte annonce de la Revue Encycl.i. XI, sept. 1821, p. 570-572.
* J. C. Stenberg, De Rttnarum palria et origine, % XV, XVII, XXXI, XXXII.
* Uno von Troil, De lîunarum in Suecia antiquit. Upsal. 1769, 4°.
s Hraban Maur, De invent. Hnguar. apud Goldast. t. II. Rer. Alamannic. Script, p. 67 «... Litteras quippe, quas utuntur Jlarcnmanni, quos nosNordmannos vocamus, infra scriptas habemus ; à quibus originem qui Theodiscam loquuntur linguam, trahunt. Cum quibus carmina sua, incantationesque ac divinationes significare procurant, qui adhuc paganis ritibus involvuntur. »
* Helmold, Chron. Slavor. lib. I, cap. 68. — Eginhart, Annal, nim. 798, t. V, p. 213 du Recueil des Hi.st. de France.
5 H. Wanlei, Catalog. Codic.anglo-sax. prœf. p. 10. — Les Saxons, les Angles et les Danois firent adopter leur langue en Angleterre jusqu'au temps de Guillaume le Conquérant, qui y fit prédominer le français normand. [Lingua M'nlhnidira, NVolsko). V. P. Vidalini, De Lingua ditnica, Dissert. traduite de
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servèrent jusqu'à ce que leur apôtre saint Augustin et quelques autres moines envoyés par le pape Grégoire les engagèrent, au septième siècle, à adopter l'écriture lombarde ou latine. Ces missionnaires apportèrent des livres latins, et quand on voulut les traduire en anglo-saxon, on sentit le défaut d'un alphabet latin, aucune lettre ne pouvant rendre le T sifflant des Anglo- Saxons, et il fallut conserver pour l'exprimer un des anciens caractères, la rune]o qu'on nomma thorn^ c'est-à-dire épine*. Le nom Scandinave de cette rune était celui du dieu Tlipr^ et sans doute les Anglo-Saxons, en l'ajoutant à l'alphabet des chrétiens, altérèrent légèrement son nom pour en changer la signification. Ce caractère, que les Anglais rendent maintenant par <//, était nécessaire pour exprimer un son particulier aux langues du nord, et partout où il se trouve il est un indice certain de l'usage antérieur des runes ^. Nous venons de voir que cette rune faisait partie de l'alphabet anglo-saxon ; elle était même encore employée dans le vieux anglais du quatorzième siècle ^, et les Suédois l'ont longtemps conservée. Ils l'employèrent avec les lettres latines quand ils écrivirent les anciennes lois de leurs provinces, et elle existe encore dans l'écriture islandaise. Ce fut dans le onzième siècle que quelques Islandais, qui avaient étudié en Allemagne (Isleif, Sœmund et Sigfusson étaient de ce nombre), rapportèrent dans leur île l'usage des caractères latins, mais ils conservèrent la rune J)
l'islandais en latin , avec de longues notes, à la fin de Saga Gunlungi Vermilinguis, Hafniœ 1775, 4".
« H. Wanlei, ibid. p. 247.
•- J. G. Stenberg, De Runanim patria et orlg. " 27 : " Id quod mihi indubium est, per omnes gentes Germanicas litteraturam Runicam aliquando acceptam : quœ dura facessere jussa fuit, ]o quasi tesseram hospitalem reliquit, ut in posteritate cognosceretur illam aliquaudo ibi diversatam fuisse. Pro axiomate enim habeo ubicumque \) in usu erat , ibi cœteras Runas aliquando viguisse. »
s Chanson de Roland, publiée par Francisque Michel, J/jerwijce, p. 279 et suiv. — Les Anglo-Saxons outre la rune ]i, th, conservèrent encore la rune p, u\
LITTÉUATUllE SACREE. 205
comme cxprimanl un son nécessaire à leur langue '. Les Scandinaves doublaient quelquefois cette lettre ; elle prenait alors cette forme ^ et avait le nom de Belgtliur sans changer de valeur ". C'est sous une figure presque identique qu'elle se trouve dans l'alphabet d'Ulphilas. On peut donc en conclure (pie cet évêque gotli fit ce que les Suédois, les Anglo-Saxons et les Islandais ont fait plus tard, et qu'avant qu'il eût formé un nouvel alphabet à l'instar de celui des Grecs % sa nation faisait usage des runes".
La grande objection que l'on a toujours opposée à ceux qui pensaient que les peuples germaniques avaient eu quelque connaissance de l'écriture est tirée d'un passage de Tacite, (pii, en
* Voici comment s'exprime Resenius dans sa préface au Dictionnaire de Gudmund Andrese et dans celle au Voluspa : « Inter cœtera multa Annales seu Chronica ab urbe condita usque ad sua tempora retexens, latinis ut plurimùm litteris ad ipsum exaravit (Sœmund), cum antea in usu tantum Runica esset litteratura. Literam p ex runicis necessario retinuit, alphabeto latino ad finem illam subjungens , ne illius usus et valor peculiaris ab idiomatis commoditate periret » (apud 01. 0. Nording, Dissert, de Eddis Islandic. Upsal 1735, p. 14, net.) — Arn. Magnaei Vit. Sœmund.^. xiv. — Bussœus, prœf. ad Arii Sched.
Litteram The vel Tkod, aliàs T/io/Happellatam, quâ difficillimœ pronuncia-
tionis litterà soli Islandi hodie gaudent... » — Vid. Verlauff, De Ario multiscio, p. 57-63, G9, 70.
'■î 01. Verel, Runogr. Scand. p. 1.3, 2G, 27.
3 Isidor. Hispal. Chron. p. 271, édit. du Breul.
* Quelques savants ont cru voir la rune thor sur des médailles des rois wisigoths d'Espagne, et même sur celles de Clovis et de quelques empereurs et rois carloviogiens. (V. Nie. Keder, Runœ in nummis vetustis diù quœsitœ tandemque ibidem féliciter inventœ, seu de nummis Runicis Comment. Lips. 1 704, 4o. — j, q, Stenberg, De Run, j)atr. etorig. § 27.) — Ces monnaies sont gravées dans l'ouvrage de Le Blanc [Traité des monoyes de France, p. 46, 59, 107, 108, 136); mais en les examinant sans prévention , on reconnaît que la prétendue rune n'est qu'un D dont la partie rectiligne est un peu allongée, ce qui lui donne la figure d'un P, et c'est pour cette dernière lettre qu'il a été pris dans les monnaies des Wisigoths par Ant. Augustino. On ne voit pas que cette lettre remplace jamais l€ th, et les monétaires ont au contraire rendu ce dernier sou par la lettre grecque W, comme sur une monnaie qui porte le nom de RECCESVINWVS. .le dois dire ici que J. Ph. Murray (Animadv. in iiter. Run. in Comment. Societ. Golting. t. II) nie que le th d'Ulphilas soit le thor des .Scandinaves et penche à croire que les Islandais reçurent cette dernière lettre des Anglo-Saxons.
200 I.HTÉllATUUE DES (JOUIS.
parlant des mœurs des Germains, s'exprime ainsi : « La vertu est conservée par l'absence des spectacles et de ces banquets qui irritent les passions. Les secrets des lettres sont également ignorés des bommes et des femmes \ » Les savants qui ont conclu de ces expressions que les Germains n'avaient aucune espèce d'écriture, n'ont pas fait assez attention aux phrases qui entourent celle qu'ils érigent en preuve irrésistible. Il ne s'agit ici ni d'instruction, ni de littérature, mais uniquement de la pureté des femmes germaines. Aussi Gronovius, Ernesti et d'autres commentateurs n'ont pas hésité à déclarer que l'écriture ne pouvait être appelée sécréta literarum et que cette phrase désignait des îellres d'amour.
Si l'on voulait absolument que secrela literarum se rapportât à l'art d'écrire, on pourrait encore croire que l'historien romain a voulu dire que cet art était inconnu à la généralité des Germains, ce qui s'accorderait avec la vérité, car les runes, dont le nom signifie mystère ^, n'étaient connues que des prêtres, des magiciens et des propliétesses appelées Alrunœ % parmi lesquelles il faut compter cette Aurinia dont parle Tacite *, et dont le nom dérive des caractères qu'elle employait dans ses sortilèges.
Enfin, en avouant que les Allemands n'ont maintenant pour rendre le mot écrire qu'une expression tirée du latin, on pourrait faire valoir que les Goths semblent désigner cette action par un terme national, le verbe meijan; mais j'insiste peu sur cette preuve, parce qu'il se pourrait que ce mot eût été dérivé du mot grec f/s'/aç, noir % conime dans la langue fennique
* Tacit. German. 19. «... literarum sécréta viri pariter ac fœminœ ignoraut. . . "
2 Jornand. De reb. Goth. 24. — 01. W'orm. Litl. Danic. cap. 3. ^ Tacit. Germ. cap. 8.
* Jun. Gloss. Goth. p. 284, 285. — Keysler, Anliq. Septentr. p. 461. — ÎMurray, Animadv. in litt. Runir. t. II. Comment. Soviet. Gotling.
5 iMela, Scriptura, dans le Manuscrit d'argent —y.ï/.7.v, atramentum— »*(«/« en suédois, pingere.
LITTEKAÏUKE SACUÉE. 207
kirja, écriture.', et kirjuilan, écrire, sont venus du leltique Idr, couleur.
Tels sont les fondements de mes doutes sur l'ignorance de l'écriture dont on taxe généralement les peuples germaniques'.
Je reviens maintenant à Ulpliilas et au peuple qu'il instruisait. Les invasions des Gotlis dans l'Asie Mineure (vers l'an 260) leur firent connaître la religion chrétienne. Ils emmenèrent en esclavage en 266) sur les hords du Danul)e quehjues chrétiens de la Caj)padoce qui oublièrent leurs malheurs en devenant les apôtres de leurs maîtres '^ On leur attribue des miracles ; ils opérèrent de nombreuses conversions et établirent parmi les Goths des églises, qui n'étaient que des tentes mobiles sous lesquelles on célébrait le service divin et qu'on transportait à la suite du camp ^ Les victoires de Constantin multiplièrent les conversions et déjà, au concile de Nicée, on vit paraître un évêque des Goths dont le disciple Nicetas fut mis à mort pour la foi ". Ulpliilas, l'un de ses successeurs et descendant des prisonniers cappadociens ^ réunit un grand nombre de Goths chrétiens, qui furent désignés sous le nom de Gotlii minores^ prit ou reçut le titre âe. primai '^, et les conduisit dans la Mœsie, pour les mettre à l'abri des persécutions d'Athanarid. C'est alors qu'Ulphilas voulut donner à sa nation une ver-
• V. Fréd. Schlegel, Hisl. delà Littéral, t. I, p. 3I7-320, trad. franc. 2 Philostorg. I[, 5.
5 Sozomen. VI, 37. — Ilieronym. Epist. 7, ad Lœtum : « Getarum rutilus et flavus exercitusecclesiarum circumfert tentoria. -
* Leqiùen, Orieris Christ, t. 1, col. 12-41.
5 Philostorg. II, o.
6 .Fornand. De reb. Goth. cap. .^1 : " Erant siquidem et alii Gothi, qui dicuntur minores, populus imiuensus, ciun suo pontifice, ipsoque Primate l'ijjhila qui eos dicitur et litteris instituisse, hodièque sunt in Mœsia regione incolentes l'uropoli tanam.» — Vid. lieuzel. PrcFf. p. xiv. — Gibbon a remarqué que le comte du lîuat avait conçu l'idée singulière qu'lilphilas était le même personnage qu'Alavivus-, prince goth, nommé par Ammien Marcellin. Plus récemment, un autre savant s'est imaginé qu'Ulphilas était le roi de Suède Gylfe, qui, détrôné par Odin, était venu sur les bords du Danube embrasser la religion chrétienne et se faire évêque. Graberg, Sagtjio suyli Scaldi, p. 131 .)
208 LlïTÉllATUUE DES GOTHS.
sion (le la Bihle, et il acheva cette belle entreprise avec le secours de Selinas, son secrétaire, qui fut aussi son successeur. S'il eut d'autres collaborateurs, l'histoire les a oubliés, mais son ouvrage lui donna une autorité si grande sur les Golhs, qu'ils regardaient ses paroles comme des lois et luimême comme un nouveau Moïse ^
Les progrès que la langue des Goths de la Mœsie avait faits à cette époque rendaient les runes peu propres à tracer un ouvrage de la nature de l'Ecriture sainte. Ces caractères devenaient chaque jour plus insuffisants pour cette langue, et cela seul aurait sans doute empêché Ulphilas de s'en servir ; mais il dut les rejeter par une raison encore plus forte. Les runes étaient étroitement liées avec l'idolâtrie et la magie ; elles formaient les talismans des peuples septentrionaux ; on les employait dans les maléfices, les enchantements et l'évocation des morts ^ ; les chrétiens devaient les avoir en horreur, et c'eût été une profanation d'écrire la Bible avec ces caractères impies. Ulphilas en voulut d'autres qui fussent consacrés , pour la première fois, à cet auguste usage, et ceux qu'il employa, plus nombreux, mieux adaptés aux sons qu'ils devaient représenter, firent renoncer les Goths du Danube à se servir des anciens.
Ces conjectures me paraissent probables et sont appuyées par ce que l'on connaît du sort des runes dans d'autres pays. J'ai déjà dit que le christianisme les avait anéanties en Angleterre. On sait encore qu'en Suède, les missionnaires de Rome
» Théodoret, Hist. Ecoles. IV, 3. — Philostorg. Hist. Eccl. Il, 5. — Cassiod. Hist. Tripart. VIII, 13.
2 01. Verel, Not. ad Hervorar Saga, cap. VII, p. 68. — NYormius, Danic. titter. antiq. p. 33. — Stephan. ad Sax. Grammat. p. 43, i6. — De Bock, Essai sur le Sabéisme, chap. 9, p. 87. — J. G. Stenberg, De Runar. patr. et orig. — Les runes magiques étaient appelées Svartrav runa : celles qu'on employait aux maléfices Spalldruner. Feikiuruner était le nom de celles qui évoquaient les mânes; on les gravait sur une tablette qu'on plaçait sous la langue d'un mort, et il parlait. — On peut voir sur les runes magiques les instructions données, dans YEdda, par Brynhilde à .Sigurd. {Brynildar-Qitida, I.)
qui comballaient l'idolâtrie depuis le neuvième siècle, regardèrent les runes comme un crand obstacle à leurs succès. Le pape Sylvestre II insista sin* leur abolition, et le roi Olaiis, surnommé le tributaire^ ordonna, au commencement du onzième siècle, qu'on substituerait l'écriture latine aux anciens caractères. A la suite de cette décision, les missionnaires détruisirent, autant qu'ils le |)urent, les monuments du paganisme, et n'épargnèrent pas ceu\ de l'Iiistoire '. Cependant il faut convenir qu'on continua en Suède, longtemps après cette époque, à graver des inscriptions runiques ^, et l'on dit même que ces caractères étaient encore en usase au siècle dernier dans la Dalécarlie^. Les historiens espagnols racontent aussi qu'au douzième siècle les caractères d'Ulpbilas essuyèrent en Espagne la même disgrâce qu'ils avaient fait éprouver aux runes. Roderic de Tolède, auteur du treizième siècle, dit, qu'à l'instigation de l'archevêque Bernard, un concile ordonna qu'à l'avenir « on ne se servirait plus des caractères inventés par Ulphilas, et qu'ils seraient remplacés par les lettres françaises '^ » Il y a cependant quelques raisons de croire que les caractères iolétans qu'on défendait, ont été mal à i)ropos confondus avec les runes et les lettres d'Ulpbilas, tandis qu'ils n'étaient que des caractères wisigoths, dérivés de l'écriture latine et dont on faisait usage dès le sixième siècle dans le royaume de Toulouse '.
» Eric Schroder, Lexic. latino-icaadic. qiiadr. prwf. Holmiœ 1637. — Brynolf Sueno apud Stephau. Not. ad Sax. Cramtn. p. 46, 47. — liircherodii EpisI . apud Westphal. Monument. Cimbric. et Megalopol. t. III. — Alg. Scarin, De Causis defect. histor. patriœ. — Celsius, Wst. Bill. Stockliotin. p. 3, — Wachter, Glossar. voce Stab. — 01. Verel, Epil. hist. siiio-gnth. p. 50, 51. — Les convertisseurs ont toujours attaqué les livres de leurs prosélytes. Ainsi le cardinal Xiraenès brûla les livres des Maures après la prise de firenade ; l'archevêque Ménessès détruisit une grande quantité de livres syriaques à Angatuala, etc.
- 01. Wormius, Lilter. Itiinir. cap. xxviii.
"' R. E. Nesman, Hisloriola liitg. DulecnrUc. p. 30-34 Upsal 1733, 4».
•» Roderic. Toletan. lib. VI lier, llispunic. 30. — Ferreras, Ilist. d'Espagne, t. ni, p. 270.
» ^'(nlveau Traité de I)iid(muitifi>ie,t. III, p. 318, 329.— F.sbcrg, l'iphil. (ioth.
Plusieurs philologues ont pensé que les caractères attribués à Ulphilas existaient chez les Golhs longtemps avant cet évêque et qu'il avait passé pour en être l'inventeur*, parce que la version de la Bible leur avait donné tout d'un coup une grande célébrité. Il n'existe aucun témoignage en faveur de cette opinion ; mais il serait possible qu'avant Ulphilas les Goths de la Mœsie eussent tenté d'adapter à leur langue les caractères de l'alphabet grec, et de pareils efforts auraient sans doute contribué au perfectionnement du langage et de la grammaire. Quoi qu'il en soit, on s'est servi d'une expression peu exacte lorsqu'on a dit qu'Ulphilas avait inventé les caractères dont il fit usage. Des vingt-cinq lettres employées dans le Manuscrit d'argent quinze sont évidemment prises de l'alphabet grec'^ huit appartiennent à l'alphabet latin ^; deux autres, qui ont la
Episcop. S 1, P- 37. — Eccai-d (Franc. Oriental, t. I, p. 419) a soutenu, sans alléguer de preuves bien convaincantes, que les peuples de la Thuringe, de la Hesse et de la Franconie avaient eu l'usage des runes, jusqu'au temps oii l'Anglo -Saxon saint Boniface vint leur prêcher l'Évangile et remplacer cette antique écriture par les caractères de sa nation. D'après cette assertion d'Eccard, Boniface aurait porté en Allemagne les caractères usités en Angleterre avant Alfred le Grand. Hickes (Gramm. anglo-sax. p. 168 et seq.) a fait graver quelques morceaux latins et grecs écrits à cette époque avec ces caractères, et a publié aussi quelques chartes. Je ne saurais dire si ces lettres répondent à la description que fait Drower de celles d'un Evangile de l'abbaye de Fulde, qui passait pour être écrit de la main de saint Boniface, et pour avoir été trouvé dans ses effets après son martyre... ■. Âlter codex est Evangeliorum, in octavà breviusculà, hoc sanctior quod litterarum sulci manu S' Bonifacii impressi sint, litteris sic invicem implexis, ut laqueos mentiantur et plagas reticulorum... ■> (Ap. BoUand. Jun. t. I, p. 493, % 28.)
« Theod. Zvinger, Thealr. vitœ human. t IV, lib. 1. —G. J. Voss. De art. Gramm. I, cap. 9. — Jloreri, Diction. — Bonav. Vulcanius, in dedicat. dissert, de ling. et litt. Getarum.
2 Isidor. Hispal. C/ir. p. 271 : « Ad instar Grœcarum litterarum Gothicas tune reperit litteras. . . ■> Ang. Mai, rijili. part. iued. specim. prœf. p. xil. —T. Mareschall, Obs. de Vers, r/otli. p. 381. — Loccenius , .intlquit. sido-got h. Il, cap. 1-4.
3 Hickes {Grammat. anglo-sax. et mœso-goth. prœf. p. ix, et p. 3) a comparé l'alphabet du Manuscrit d'argent avec les caractères grecs et latins d'uu ms. des Actes des Apôtres de la bibliothèque Bodleienne, que l'on connaît sous la désignation de Laudiunus 3.
UTTÉIIATUUE SACIlÉE. 211
valeur de tk et de /uo, sont élrangères à ces alplial)ets et furent destinées à représenter des sons que les lettres grecques et latines ne rendaient pas assez exactement *. J'ai déjà fait remarquer que le premier de ces doux caractères était une rune qui fut conservée de l'ancien alpiial)ot dont elle atteste l'usage. Ulphilas adopta en grande partie la manière de compter des Grecs. Quelques savants du premier ordre ^ ont pensé que les caractères avec lesquels la version gothique est écrite n'étaient que des caractères latins, et un auteur anglais ^ a prétendu que la version latine qui fait partie du célèbre manuscrit de
' Voici l'alphabet d'Ulphilas. (Wetstein, Proley.p. 114.)
Lettres purement latines d. F. G. h. R. S.
Lettres purement grec(]ues. . . r. A. H. X.
Lettres grecques et latines A. B. E. I. K. M. N. S. T. Z.
Lettres nouvelles 0.Cf . 4:'.V' ('^^» Q"i th, w) et dans
les mots grecs, 'j.
Ces dernières semblent répondre aux quatre lettres que Chilpéric I^"", roi des Francs, voulut, au sixième siècle (S61-594) , introduire dans l'alphabet latin dont se servait son peuple, afin de traduire des sons que cet alphabet n'était pas susceptible de rendre. La Croze avait conçu la singulière idée que les caractères du iManuscrit d'argent étaient le résultat de ce changement fait par Chilpéric. (Greg. Tur. Ilist. Franc. V. 43. — Aimoin, De gest. Franc. III, 41. — Thesaur. Epist. La Croiia». t. III, p. 91-94.) — D. Wilkins réfuta cette assertion dans la préface qu'il écrivit pour la polyglotte publiée par Chamberlayne, Amsterdam 171 S, 4o. Voyez aussi Ihre, De ling. Cod. Argent. — Wormius, de son côté [Litt. Runic. p. 60 et seq.), cherche à prouver que les caractères de Chilpéric ne sont point tirés du grec, mais qu'ils sont runiques. Serait-ce une preuve que les Francs se servaient de runes ?
* Leibnitz, Collect. Orat. Dominic. p. 28. — Villoison, Not. sur la Notic. de deux Inscript, runiq. par Akerblad, p. 25, note 16 : ■> Les Goths avaient leurs caractères particuliers qui sont presque les mêmes que les latins. » — Schœll, Hist. abrég. de la litl. grecq. t. II, p. 129 : «... n'est autre chose que le caractère latin du temps. » — Cellérier, Inlrod. au N. T. p. 208 : «... que les caractères du Manuscrit d'argent sont d'anciens caractères latins.» — Le comte Castiglione ( Ulphil. part. ined. prœf. p. xii) remarque, à l'occasion des caractères d'Ulphilas, que l'on dit la même chose des caractères arméniens inventés par Mesrobe. Il compare aussi Esdras donnant aux Hébreux les caractères chaldéens à la place des samaritains ou phéniciens. Il conclut que les Goths n'ignoraient pas l'écriture, mais quTlphilas perfectionna leur alphabet et y ajouta quelques lettres.
■' .\jtud Knittel, % 30;j.
Cambridge est écrite en lettres gothiques. Cette dernière assertion est suffisamment réfutée par la seule inspection du facsimilé du manuscrit de Cambridge que Kipling a publié, et je crois avoir montré précédemment que l'alphabet latin n'a fourni qu'une partie des lettres d'Ulpliilas. 11 existe cependant un monument qui semblerait singulièrement propre à confirmer l'opinion opposée à la mienne, si l'on pouvait le croire authentique. 11 est si singulier et si peu connu que je crois devoir en parler avec détail.
La famille Widmer, de Munich, possédait depuis longtemps un diplôme, écrit sur peau, qu'elle regardait comme un titre de noblesse. Vers le milieu du siècle dernier on découvrit que les lettres de cette pièce étaient semblables à celles du Manuscrit d'argent et qu'il contenait une missive de l'empereur Glycerius adressée au chef des Ostrogoths Widimir. Jean-Adam de Ickstatt composa sur ce sujet une dissertation qui fut imprimée en 1759 et qui donne la gravure de la lettre de Glycerius *. Cette lettre est en latin : les caractères sont très-ressemblants à ceux des manuscrits gothiques, et l'empereur romain cherche à persuader au roi Widimir qu'il lui convient de quitter l'Italie et de se réunir aux Wisii>oths des Gaules '. Tout cela s'ac-
1 Jo. Adami de Ickstatt, Observât, historico-criticœ in Epistolam autographam Ghjcerii Imp. ad Viiidimerum Ostrogothorum regem, lugolstadii, 4° de 15 pages, fig. — Cette petite dissertation est de la plus grande rareté. Sur l'indication de Monsig'' Mai, j'en ai trouvé un exemplaire dans la Bibliothèque Angélique à Rome. J. Christoph. Amaducci (Leges Novellœ V Anecdotœ Imp. Theodosii Jun. et Valentin. III, RomsD 1767, fol. prcpfat. p. xxxix) parle de cet exemplaire et d'un autre qui était dans la bibliothèque du cardinal Garampi (Catal. Bibl. Garamp. n» 11546, t. IV, p. 238). Il en donne un extrait. '^ Je place ici la lettre de Glycerius :
o Glycerius Imp. Cœs. iuclyto Vuidimero salutem. " Magnos décent magna et fortes consilium duces. Munificentiam uostram acceptam g a nuntio reduce lubenti animo obvenit. Italia Ostrogothum militera, prseda vivere assuetum, tanta bellorum devastata série, adstringeret parsimonia, et multiplici per extrema finium obducta siraul exercitu, quem amicum quemve hostem crederet, ignorât. Quidnam memoria dignum gerendum erit ? aut posteritati mandetur ? Uude consilium nostrum capere oportet. Trans Apen-
MHÉKATt'KE SACIUÎE. 211$
corde lrès-l)ien avec l'iiisloire \ telle qu'on la déduit de deux fragments de Jornandès dont l'autorité paraît au comte du Buat assez incertaine pour avoir besoin d'être appuyée par la lettre de Glycerius '.
Aucun autre monument latin ne présente une écriture semblable à celle de cette lettre, et si on la compare avec les facsimilé du Manuscrit d'argent et des manuscrits gothiques découverts par Knittel et par Mai, on reconnaîtra des différences dans la forme dos lettres, dans leur valeur, dans leur emploi, ainsi que dans l'orthographe.
On y voit le tli exprimé par deux lettres, au lieu du caractère unique qui, dans l'alphabet d'Ulphilas, représente ce son.
Le r remplace le G.
Le double FF remplace CC et n'a point le même son que dans les alphal)ets grec et gothique.
Y grec se trouve, dans le nom Glycerius^ avec le même son que dans l'alphabel latin.
Le G a la même valeur qu'en latin, Oslrogotlmin^ adslringerel^ au lieu que, dans la langue gothique, il répond au J latin.
ninum ducanturGothorum copiœ et in agrum Gallicuin eorum exercitiis succédât, tutiore belli eventu, Vesegothoruni tam arcto amicitiœ fœdere junctorum rem. . . . est, praebet Gallia multifariam quo Italiam >■
> Jornand. De reb. Goth. : " Et mox NVidemir Italiœ terras intravit et extremum fati munus reddens excessit rebus huiuanis, successorem relinquens filiuni suum synonimum quem Glycerius imperator muneribus datis de Italia ad Gallias traustulit. . . . W'idemerus acceptis muneribus simulque mandatis a Glycerio Imp. Gallias tendit. «
Id. De republic, snccess. :■•... quorum Widiraer ab Italicis pracmiis victus ad partes Gallia; Hispauiœque, omissa Italia, tendit. »
2 Du Buat, Ilist. anc des peuples de l'Europe, t. Vdl, p. 237, 238 : « . . . Mais cet historien est encore justifié sur cet article par le hasard le plus singulier peutêtre que nous fournisse l'histoire diplomatique. Cet heureux hasard nous a conservé un fragment original d'une lettre (jue Glycerius. . . » . . .p. 339 : «... Il semble, au reste, que Jornandès ait eu sous les yeux la lettre dont nous venons de rendre compte •> Du Buat ne dit point où se trouvait cette lettre ; mais il avait été ministre de France à Ratisbonne et à Dresde ; il s'était beaucoup occupé de l'histoire de la Bavière, et il avait eu par là connaissance du diplôme de la famille VVidmer.
214 LITTÉUATUUE DES GOTHS.
Il résulte de ces remarques qu'en supposant l'authenticité de ce monument hors de doute, on doit conclure que le secrétaire impérial qui l'écrivit, avait quelque connaissance de l'alphabet des Goths, qu'il voulut dans cette occasion s'en prévaloir, mais qu'il le Ht avec maladresse, d'une manière inexacte et en appliquant peu habilement au latin les signes de l'alphabet gothique. D'après celte explication, cette lettre ne prouverait donc pas que les caractères gothiques d'Ulphilas ne sont que des caractères latins d'une certaine époque ^
Mais l'authenticité de la lettre de Glycerius est loin d'être constatée. Le baron de Ickstatt s'est efforcé de la soutenir et a fait valoir la bande de couleur pourpre qui entoure ce parchemin, et qui était le signe de la dignité impériale. La famille Widmer, en vertu de cette lettre, mais cependant à prix d'argent, fut élevée à la baronnie en 1761 , en recevant le surnom d'Amalus; enfin Jean-Christian d'Arélin, bibliothécaire du roi de Bavière, fit paraître en 1806, dans un journal allemand % un mémoire diplomatique par lequel il cherche à établir l'authenticité de ce document. Malgré tous ces efforts, cette authenticité n'est rien moins que reconnue : on sait que l'Académie de Munich ne voulut point imprimer dans ses mémoires la dissertation de Ickstatt, et que Widmer la publia a ses frais. Amaducci ne veut pas se prononcer sur ce point ; mais le savant abbé Marini n'hésita pas à rejeter la lettre de Glycerius comme une imposture ^, et malgré le mémoire de M. d'Arétin, qui déclare que ce monument serait le plus bel ornement d'une bibliothèque, l'Académie de Munich n'a pas voulu profiter du désir que les héritiers du baron Widmer avaient de le vendre. Je pense que
• Le jésuite Martin a prétendu avoir vu à la Chine un livre écrit en latin et en caractères gothiques. André Muller de Greiffenhagen voulut en faire un argument pour prouver que les Goths, dans leurs émigrations, avaient porté le christianisme dans cet empire. (Muller, Ilebdom. Observ. de rth. sitiic. p. 16. — Peringskiold, ad Vit. Thcodoric, p. 513.)
- Literariavher .iuzei;jer.
"' Marini, Pfipiri diplomcUiri . p.Hi).
LITÏÉKATIIŒ SACKÉE. 215
la prudence et la critique obligent de souscrire à l'opinion de l'abbé Marini, et que des recherches suivies feraient peut-être découvrir l'origine de ce parchemin. On l'expliquera vraisemblablement comme on a explicpié l'iiiscriplion d'un tableau de Brescia (|ue Monsig"" Mai a tait connaître '.
On lit sur ce tableau en caractères d'Ulphilas : Gulielmo Caio Brixia. McDXXLII. L'emploi de ces lettres avant la moitié du quinzième siècle avait de quoi surprendre les savants, et la date se trouvait marquée d'une manière tout à fait inusitée au temps qu'elle indiquait; mais l'énigme a été découverte. La date du tableau est fausse : il y a erreur ou intention de tromper. Guillaume Caio, Key ou Kay est un peintre hollandais connu % et l'on a découvert qu'il lit le portrait du cardinal de Granvelle '. Or ce fut, comme nous l'avons dit, Antoine Morillon, bibhothécaire de ce cardinal", qui découvrit le Manuscrit d'argent. Son frère, Maximilien Morillon, qui fut vicaire général et archidiacre de Malines, puis évêque de Tournai, tira de ses j)apiers l'Oraison dominicale en langue gothique et la communiqua à Van Gorp ^ Enfin un autre bibliothécaire du cardinal de Granvelle, Et. Vinand Pighius, successeur d'Antoine Morillon, transmit aussi à un de ses amis la même prière dans la même langue ''. Tout cela prouve que les lettres d'Ulphilas commençaient à être connues parmi les personnes qui entouraient le cardinal de Granvelle, et que le peintre Key, qui fit son portrait, put les employer, par singularité, dans un tableau qui maintenant est
' Ulphil. Part. ined. spécimen, p. xxii.
* Willem Key, de Bréda, né en 1520 et mort en 1568. (Des Camps, Vie des peintres flamands, t. I, p. 133, 134.)
5 Giornale Arcadic. di Boma. 1820. Gennar. p. 123. — Des Camps, ibid. p. 134. — Cet. Castiglione, Ulphil. Goth. Vers, epislol. ad Corinth. secund. Mediol. 1829, 4°, p. 83, 8i.
* Pighius, Annal. Romanor. pra-f. adlector.
'• Bouav. Vulcan. De lilt. et ling. Getar. epi.st. dedicat. — Gorop. Becan. Oriy. Antuerp. t. VII, p. 739.
^ Sjiiid Pétri, De Script. Frisiœ, prwf. - rsshcr, De Script, et sacris vernue, p. 212, 213.
21() LITTÉUATURE DES GOTHS.
à Brescia. Quelque occasion pareille, mais encore inconnue, a peut-être donné l'idée et les moyens de forger le diplôme de Munich, dans le but d'illustrer la famille Widmer. Dans l'inscription de Brescia, comme dans la lettre de Glycerius, le G de l'alphabet gothique est mal à propos employé a la place du r et le X conserve le son de l'x latin ', tandis que dans l'alphabet gothique le X répond au y grec et que l'x latin ne peut se rendre que par deux lettres, ks.
J'ai voulu par ces détails appeler l'attention sur le diplôme de Munich, qui paraît presque absolument inconnu, et prouver que ni ce monument, ni l'inscription du tableau de Brescia ne peuvent appuyer l'opinion qui ne voit que des caractères latins dans l'écriture des manuscrits gothiques.
Les savants qui ont examiné avec soin la version godiique, ont reconnu qu'elle avait pour base le texte grec % et ont ainsi confirmé le témoignage de Siméon Métaphraste ''. Non-seulement l'orthographe adoptée par Ulphilas, plusieurs terminaisons, la formation des mots composés, l'emploi des articles et du duel, l'ordre de la construction, rapprochent du grec la langue et la version des Goths ^ : mais on trouve encore dans celte version des leçons isolées qui ne peuvent venir que de ce que le grec a été mal lu par le traducteur, ou de ce que l'exem- })laire dont 11 se servait avait des fautes de copiste ^ J'en citerai quelques exemples.
Luc, VII, 25. Gothique, Fodeinai, r/c<a; tandis que le grec
* Dans le tableau BRIXIA , au lieu de BRIKSIA ; — dans le diplôme : EXERGITVS, au lieu de EKSERSITVS.
* Benzelius, Defens. Nov. Test. p. 27. — Wetstein, Pro/e//. ad N. 7. p. 116. — Sacror. Evang. Goth. edit. Beuzel, prœf. cap. 2. — Ihre, 17;^/*. illust. part. 2^, p. 134. — Knittel, Ulph. vers. % 191, p 361-373.— Micbaelis, Inlrod. chap. Vil, sect. 36.
s Act. S. Nicetœ apud BoUand. Sept. t. V, p. il : .... à-b rri; 'EX/.ac^c;... .
* Micbaelis, Introd. t. II, p. 64-70. — Ilug, Einleilimt/ in die Schriften des y. T. s 137.
5 Benzelius, Sacr. Evang. Goth. prie fut. cap. Il, p. vi et vu. — Ilug, ibid. l 137.
LilTliKAILUli SACUÉK. 217
porte rp'jcp/:, /«xu, et les versions itali(|ues deliciis. C'est ([ue le traducteur goth a lu rpocpyj, viclu.
Jean, xvi, 6. Le grec et les versions lisent TreTrXyjpwxev, iinplevit; mais l'interprète goth a m'\s <jadaubida^ obduravit^ parce qu'il a lu izs-Mpor/xv, qui a ce sens.
On peut trouver d'autres exemples dans Junius, Marshall, Beuzelius, Bengel \ Hug, Semler -, etc.
Ce point de critique est donc rigoureusement prouvé. Mais plusieurs autres questions se présentent. Il faut d'ahord déterminer à quelle famille ou à cpielle récension apjjarlenait le texte grec qu'Ul}tl)ilas traduisit. Il est encore évident que la version gothique abandonne quelquefois ce texte et qu'elle a de nombreux rapports avec les versions latines. Il faut dès lors remonter a la source de ces anomalies, examiner si l'évèque goth, laissant de côté la récension qu'il avait principalement adoptée, consulta et suivit quelquefois une autre récension , ou s'il adopta de temps en temps les leçons des versions latines ; enfin si la traduction d'Ulphilas, portée par les Ostrogoths en Italie, y subit des changements ; quelle fut la nature de ces altérations, et si elles furent faites avec quelque intention.
Hug s'est attaché à déterminer la récension que le traducteur goth a suivie '\ II choisit pour cet examen le chapitre xi de saint Marc, et il montre que la généralité des leçons s'accorde avec la récension de Lucien (famille constantinopolitaine de Griesbach). Il trouve à peine une leçon de celle d'Hésychius, et il croit reconnaître dans deux autres la récension qu'il attribue (sans beaucoup de fondement) à Origène". Voici deux exemples de la récension constanlinopohtaine :
< Bengel, Apparat, critic. p. 408.
2 Semler, Apparat, p. 71.
5 Hug, Einleitinuj, etc. % 138.
* Le passage suivant de saint iévôrac {Pro'f. ad Paralip. t. I, p. 1023 Oper.) contient l'ahrcgé du système de llug : « Alexandria et /Kgyptus in septuaginta suis liesychium laudat auctorem. Constautinopolis usque Antiochiam Luciani niartyiis exemplaria probat. Medi.e inter has provinciac Palestinos codices le-
218 LITTÉIIATIKE DES GOTllS-
Marc, IX, 20. Tahicla ïna; laceravit eum^ comme le lexte (le Constantinople èanocpoc'^sv a-j-ov. Dans la famille occidentale, le manuscrit de Cambridge, ceux du marquis de Vêlez, les versions italiques et la Vulgate portent : è-âpochy ay-ôv, conturbavit eum .
Marc, XI, 2. Andbindandans ïna altiuthits; solventes illum adducite^ répond exactement au grec : Xuo-a'vreç aùrôv dyocyeve '• tandis que la récension alexandrine ou d'Hésvchius porte : Àj- (ToTc a-jrôv y,xi cpipstc, comme on lit dans les manuscrits du Vatican, d'Ephrem, dans les versions coplites, italiques et dans la Vulgate : solvite eum et adducke.
Quant aux rapports de la version gotliique avec les manuscrits latins, Mill a déjà remarqué son accord fréquent avec le manuscrit de Cambridge \ mais comme cet accord pourrait ne prouver que l'aftinilé de la version gothique avec le grec de la récension occidentale, et qu'on pourrait en conclure qu'Ulphilas consulta des manuscrits grecs de cette récension, je passerai sous silence les nombreuses leçons occidentales que contient la version gothique et je me bornerai à rappeler quelques-unes des leçons qui, ne se retrouvant pas dans les manuscrits grecs de la récension occidentale, établissent une ressemblance plus immédiate avec les manuscrits latins. Il faut d'abord remarquer l'ordi'e des Évangiles dans le Manuscrit d'argent ; il était déjà interverti lorsqu'il était à l'abbaye de Werden ", et il n'a pas été rétabli lorsque le comte de la Gardie l'a fait reher ^; mais les canons harmoniques inscrits au bas des pages indiquent l'arrangement primitif des Évangiles qui se suivaient dans cet ordre : Matthieu, Jean, Luc, Marc*. C'est précisément l'ordre habituel des manuscrits latins, et celui du manuscrit de Cambridge.
gunt qiios ab Origene élaborâtes Eusebius et Pamphylus vulgaverunt : totusque orbis hac inter se trifaria varietate compugnat. "
* Mill, Prolefjom. ad \oi\ Test. p. 151.
- Arnold. Mercator. apud Gruter. Inscript, p. 14'3.
5 Juuii Episl. (leilical. p. 6. — Ihre, Analect. VIpkil. dissert, l", § V.
* ihre, (Y;(V/.
LUTÉUATIKE SACUÉE, 21!)
Voici donc quelques-unes des leçons qui se trouvent dans la version golliicjue et dans les versions latines, sans être dans les manuscrits grecs.
Matthieu, vin, 1 8, Hailiait gaieithan siponjansliindar njarein ; jussit abire discipuloa irans mare. Les manuscrits grecs n'ont point le mot discipulos., la Vulgate même ne l'a pas ; mais il se trouve dans les versions italiques des manuscrits de Vérone, de Verceil, de Colbert, de Saint-Germain et de Clcrmont, ainsi que dans la version anglo-saxonne faite sur le latin. On ne saurait faire une objection de ce que ce mot se lit dans la version slave, puisfjue cette version, faite au neuvième siècle, sur le texte de Conslantinople, a des interpolations prises du latin.
Luc, I, 3. Jali ahmin weihama, et spirita sancto., ne se lit dans aucun manuscrit grec, mais on trouve ces mots, qui ont passé pour une interpolation, dans les manuscrits latins de Vérone, dans celui de Saint-Germain, et dans un manuscrit de Bodlei cité par MilP.
Luc, I, 29. A la fin de ce verset, le manuscrit d'Upsal ajoute : thatei sva tliiuthida izai; quod sic benedixit illi. Marshall n'a vu cette addition nulle part. Ihre croit que Mastricht l'a citée comme étant dans un manuscrit grec du collège de Gonville à Cambridge ; mais Griesbach juge cette citation fausse, en voit la cause dans une erreur de signe, et pense que Mastricht a voulu indiquer la version gothique. Benzolius croit que c'est une note marginale passée dans le texte, mais ces mêmes mots se trouvent dans les manuscrits latins de Brescia et de Saint-Germain.
Jean, vu, 12. Sunjeins ist, verus est ; le grec dit oiyocOôç iizvj. — On trouve verax est dans le manuscrit latin de Brescia.
Bom. XII, 3. Allaim visandam in izvis; omnibus existenlibus inler vos. La version latine qui accompagne ces fragments de l'épître aux Bomains dans le manuscrit de Wolfenbutlel,
' V. Ik-ngcl, Iiilrofl. p. iOl.
220 LlïTÉUATUKE DES GOTHS.
les manuscrits latins de Clermont et de Saint-Germain, les Pères latins et la Vulgate ont, comme le traducteur gotli : om- 7iibus qui sunl inter vos; tandis que le texte grec met cette phrase au singulier : Tiav-J rw ovrt h i)u.o.
Luc, IX, 43. Du hwe \veis ni mahtedum usdreiban thamma: ïtlî iaisus qualh. thata kuni ni usgaggith nibaï ïn bidom ja ïn fastnhnja. Quare nos non poteramus expellere illmn'i Jésus au- (eni dijoit : IJoc genus non exit nisi precibus etjejunio. Aucun mîinuscrit grec n'a ce passage qui semble pris de Matthieu, XVII, 19, 21, et de Marc, ix, 28, 29. La Yulgate ne l'a pas non plus; mais il se trouve dans la version itahque des manuscrits de Corbie, de Brescia et de Colbert. Hug croit que c'est une interpolation faite en Italie d'après le latin.
Luc, IX, 50. Ni ainshun auk ist manne, saei ni gavaurkjai maht in nomin meinamma. Nec ullus est liominum qui non facial viriutem in nomine meo. Aucun manuscrit erec n'a ce passage, mais on lit dans la version italique du manuscrit de Colbert (n° 4051, publié par Sabatier) : nemo est enim qui non facial viriutem in nomine meo, et les manuscrits de Vérone et de Verceil ont cette même phrase à laquelle ils ajoutent : et poterit malè loqui de me. Il se peut que cette leçon dérive d'une interpolation de Marc, ix, 39; mais quoi qu'il en soit, Junius a eu grand tort de la retrancher de son édition des Évangiles gothiques, car elle est en toutes lettres dans le Manuscrit d'argent.
Cette leçon et la précédente (Luc, ix, 43) sont d'une grande importance. Marshall a cru que ces interpolations pouvaient venir de V Harmonie (Dia Tessarôn) composée au cinquième siècle par Tatien, mais elles me paraissent plus anciennes et remonter aux premières versions latines du Nouveau Testament. On sait qu'il en fut fait une quantité innombrable ', et
» Augustin, De Doct. Christ. II, 11, nO 16 : « Qui Scripturas ex hebrœa lingua in graecam verterunt numerari possunt, latini autem interprètes nullo modo. Ut euim cuique priniis fidei temporibus in manus venit Codex grœcus ausus est interpretari. •