I.ITTÉUATUKE SACKKE
sainl Jérôme i'onîar(|ue * que des passages d'un Évangile s'introduisirent, par diverses causes, dans un autre. Ces additions, dans les versions latines, sont donc fort anciennes et antérieures à Ulphilas. Celle qui nous occupe 'Luc, ix, 50) a en particulier un caractère d'ancienneté fondé sur une opinion religieuse^. Ces interpolations tirées des versions latines, qui se retrouvent dans la traduction gothique, sont une forte preuve qu'Ulpliilas les consulta, à moins qu'on ne croie, avec Ihre, Kniltel et Ilug, que cette traduction fut postérieurement altérée en Italie, opinion que j'examinerai plus bas. En l'écartant pour le moment, on ne peut expliquer les leçons latines de la version gothique que de deux manières: 1° En disant que, en outre du texte grec constantinopolitain, Ulphilas a consulté la récension occidentale, et que les manuscrits grecs dont il a tiré ces leçons ont complètement disparu sans laisser la moindre trace. 2° En admettant qu'il a consulté les versions latines, et que quelquefois il en a adopté les leçons de préférence à celles du grec. La première de ces hypothèses est fort invraisemblable, tandis que la position géographique des Goths, leurs relations avec les Romains et leur séjour dans un pays qui a toujours conservé en partie la langue latine, appuient fortement la seconde explication.
Les Goths, chassés des rives de la Vistule par d'autres nations, étaient parvenus sur les bords du Danube dans le second siècle de l'ère chrétienne, et quelques-unes de leurs tribus obtinrent des établissements dans la Dacie, la Pannonie et la
< Hieronym. Prœf. in IV Evang. ad Damas, t. I, p. 14:26 Opcr. : « Magnus siquidem hic in nostris Codicibus error iuolevit, dum quod in eadem re alius Evangelista plus dixit, in alio quia minus putaverint, addiderunt — undeaccidit ut apud nos mixta sunt omnia et in Marco plura Lucœ atque Mathaei, rursus in Mathaeo plura Johannis et Marci, et in cœteris reliquorum quic aliis propria inveniuntur. "
- Benzelius, i\ot. ad Evang. Golh. p. 236 : ■• Oient autem scliolia illius œlalis, id est antiquissiinœ, quà Christianis in uuivorsum omnibus communia esse dona miraculorum credebatur quod ex Iren.EO et Origene copiose docere possemus."
222 LITTÉUAÏURE DES GOTHS.
Mœsie '. La prédication du christianisme, les guerres et les alliances entre les Goths et les Romains, les troupes auxiliaires que ces barbares fournissaient à l'Empire, les colonies romaines établies dans la Dacie, firent connaître aux Goths la langue latine. Les restes des colonies abandonnées par Aurélien, se mêlant par la suite aux débris des divers peuples qui se succédèrent dans ces régions, formèrent la nation des Valaques, dont riiistoire et le langage conservent les traces de son origine romaine, malgré de nombreuses vicissitudes. Transportés au delà du Volga, ramenés vers le Danube par les Patzinaces leurs maîtres, établis au milieu des Grecs du Pinde par les empereurs de Constantinople, toujours les Valaques conservèrent le langage dérivé du latin qu'ils devaient à leur situation première sur le Danube ^. La langue latine, au cinquième siècle, obtenait dans la Mœsie inférieure la préférence sur la langue grecque ^ L'on sait encore que les Goths avaient eu des établissements dans la Pannonie ", et que cette province, dès le temps d'Auguste, avait l'usage du latin et la connaissance de la httérature romaine ^. Tous ces détails prouvent que la langue latine était très-répandue , et dans tous les temps très-enracinée dans le pays des Goths. Elle ne put être inconnue à leur primat. On trouve dans la version gothique des mots évidemment pris du latin % et Ulphilas, comme nous l'avons vu, mit des lettres latines dans l'alphabet qu'il composa pour
» DioCass. LXXt, 11, 12. — Jul. Capitolin. Marc. Aurel. 17. — Gatterer, in Comment. Gottiny. t. XIII, p. 93, 96.
* Lucius, De Reyn. Dahnat. lib. V, cap. 5. — Danville, dans les Mém. de l'Acad. des Inscript, t. XXX, p. 251, 258. — Id. États formés en Europe, p. 2o8-26o.
3 Lequien, Oriens Christ, t. I, col. 1217.
■* Constant. Porphyr. De Adin. Imp. cap. 25. — Ilist. Miscell. XIV, p. 91, éd. Murator.
5 Velleius Paterc. II, 110.
6 Lucarn. Aiz. Annom. Anakumbjan. .Militondas. Faskja, etc. V. Wachter, Deling. Cad Argentei. — Ihre a voulu prouver qu'il fallait au contraire chercher dans le gothique les racines des mots latins.
LITTEIIATI'KE SACUÉE. 223
son peuple. Ce dernier fait, (pie La Croze ne pouvait expliquer*, parait très-naturel après ce que nous venons de dire. On est donc fondé à croire qu'Ulphilas eut une égale connaissance du grec et du latin, et que, dans le pays qu'il habitait, il put facilement se servir pour faire sa version des manuscrits de ces deux langues. On peut penser encore qu'il n'eut de manuscrits grecs que ceux de la récension de Constantinople, car il est peu probable (pie des manuscrits grecs de la récension occidentale se trouvassent au quatrième siècle dans les environs de la capitale de l'Orient, et si le hasard les y eût apportés, ils auraient sans doute été regardés avec mépris et comme des copies altérées dont il fallait se garder de faire usage. Cette réflexion, qui me semble importante, tend à prouver que les nombreuses leçons occidentales qui se trouvent dans la version gothique ne prennent point leur origine dans aucun manuscrit grec, mais qu'elles dérivent immédiatement des manuscrits latins que le traducteur avait consultés. Sur les bords du Danube, dans ce pays où l'on parlait latin depuis le temps de Trajan, les chrétiens pouvaient et devaient avoir des manuscrits latins de la Bible, mais ils n'avaient aucune raison pour faire venir des manuscrits grecs de l'Occident. Il y a dans les Evangiles gothiques quelques passages qui pourraient être attribués, si l'on négligeait les considérations que nous venons de présenter, à une combinaison faite par Ulphilas des leçons qu'il trouvait dans les manuscrits grecs de familles diverses. Ainsi, quand on lit (Math, ix, 8j : Manageins oliledun sildaleikjandans: Tiirbœ limucrunt mirantes, on pourrait croire qu'Ulphilas a réuni les leçons des manuscrits grecs dont les uns portent èSxiiy.x'jocv et les autres èa^o^-riB-naocj. Mais si l'on admet les remarques que j'ai faites, on pensera qu'Ulphilas n'a jxnnt eu sous les yeux la leçon grecque occidentale, mais <pi'il a suivi la version latine qui portait admirantes timnerunl^ et certes il
' Thesnur. Epist. Larrnz t. tll, p. 91, 92.
22V LITTÉIIATLUE DES GOTIIS.
est remarqual)le que cette variante se trouve dans le manuscrit de Brescia, et qu'ainsi la leçon suivie par Ulphilas existe encore dans un manuscrit latin.
Examinons maintenant quelles altérations la version gothique a pu recevoir depuis son origine jusqu'au temps où les fragments qui nous restent ont été écrits.
Tant que le Manuscrit d'argent fut l'unique monument de la langue des Goths, il n'était guère possible de déterminer avec quelque précision l'âge de ce manuscrit. On pouvait être incertain entre les siècles pendant lesquels cette langue a été en usage. Le manuscrit de Wolfenbuttel a éclairci cette question*. L'ancienne écriture y est divisée en deux colonnes : l'une contient la version gothique, l'autre une version latine. Cette dernière doit être rapportée au sixième siècle et détermine l'époque de l'écriture gothique ^. Le Manuscrit d'argent, qui est écrit en plus gros caractères, et qui, en le comparant aux fragments de Wolfenbuttel, présente quelques différences légères, ne s'éloigne pas de cette époque et fut écrit comme eux en Italie, au temps des Ostrogoths'', vraisemblablement sous Théodoric ou sous Amalasunthe. C'est en effet le temps où l'on écrivait beaucoup en lettres onciales, et où le luxe des lettres d'or et d'argent sur du véhn pourpre était le plus fréquent. En comparant les fac-similé des manuscrits d'Upsal et de Wolfenbuttel ** avecles manuscrits grecs et latins en lettres onciales
' Knittel, % 303. p. 503.
2 Knittel, S 217,218.
5 Knittel, § 20o, 225. - Ihre, De Ung. Cod. Arg. % xvii.
'^ Les fac-similé du Manu.scrit d'argent se trouvent dans Knittel, l'iphil. Vers. Honnul. cap. Epist. Pauli ad Roman. 17ti2, 4". — Chronir. Gotioic. 1732, fol. t. I, p. 1. — Hickes, Ling. vet. sept, tlics. 1705, fol. prœf. p. viii — Ihre, Analect. Vlphil. 1769, réimprimé dans Busching, Scripta Vers. Vlphil. et ling. mœso-goth. illust. Beroliu. 1773, 4». — Les éditions de Junius et de Benzelius sont imprimées avec des caractères gothiques d'après le Manuscrit d'argent, mais n'en sont pas une imitation exacte, non plus que les fragments en caractères gothiques qu'on trouve dans Gruter, Inscript. p. 147, 148, et dans la dissertation De lilt. ling. Getar. publiée parVulcanius.
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des cinquième, sixième et septième siècles, ou trouve dans la plus grande partie des caractères une très- grande ressemblance. Les fragments gotlmpies de Milan paraissent aussi du sixième siècle.
Il est probable (pi'Ulphilas ne termina sa version qu'après que les Golhs eurent passé le Danube et furent établis dans la Mœsie. \Ln supposant les manuscrits gothiques qui nous restent écrits vers la iin du règne de Théodoric, il ne s'écoula qu'un peu plus d'un siècle entre l'époque où Ulphilas publia sa version et celle où ces manuscrits furent transcrits. Le respect que les Goths avaient sans doute pour l'ouvrage de leur grand évêque dut les empêcher de l'altérer, et il n'est nullement probable que, dans cet espace de temps, on ait fait un travail dans ce but. Les copies de l'Écriture sainte en langue gothique durent être peu nombreuses et se succéder lentement, car il n'y avait pas un grand nombre de gens lettrés parmi les Golhs*. Je suis donc très-porté à croire que les altérations que put subir la version d'Ulphilas, de copie en copie jusqu'à celles qui nous restent, se réduisent à quelques scholies, à quelques notes expHcatives des mots peu connus, qui passèrent dans le texte, et que les variantes plus importantes, qui ne ])euvent se rapporter à cette cause, appartiejuient au travail primitif d'Ulphilas.
Ihre ^ et quelques autres philologues ont pensé que la version d'Ulphilas avait été altérée « en Italie, dans le but de,la rapprocher des versions de l'Eglise latine. » J'avais d'abord adopté cette opinion, mais maintenant je la rejette après un examen approfondi.
11 ne faut pas s'imaginer, avec Richard Simon, que dès les premiers temps du christianisme l'Église latine eut une version autorisée pour le service public '. Bien loin de là, il pariil
' Procop. Bell. Goth. I, 2.
- IJissert. de ling. €od. Argent. % xvii, xviii.
"' Simon, IJisl. crifiq. des vers, du .V. T. cliap. III, p. "25 et suiv. Il croit que la
la
tout à coup une foule de versions latines ; chaque Église eut la sienne, et elles étaient le résultat des explications que les docteurs donnaient à ceux qui n'entendaient pas le grec'. Quelles que fussent les versions en usage en Italie, la multitude de celles qui étaient employées par d'autres Églises orthodoxes devait empêcher d'avoir pour une d'elles une préférence exclusive, et Ton voit en effet qu'après que la nouvelle version de saint Jérôme fui répandue, le pape saint Grégoire en fit usage avec l'ancienne version^. « L'Église romaine, écrivait-il, se sert de l'une et de l'autre. » Ainsi vers le temps où nos manuscrits gothiques furent écrits, on n'avait point encore de version latine autorisée et qui dut exclure toutes les autres. Il n'y avait donc aucune raison pour altérer l'œuvre d'Ulphilas pour la rapprocher des versions latines qui étaient loin d'être d'accord entre elles % et dont aucune n'était imposée par l'autorité ecclésiastique. En effet, la version gothique s'éloigne trop souvent des anciennes versions latines qui nous restent et de la Vulgate de saint Jérôme, pour qu'on puisse croire qu'elles ont servi à la réformer. Il faudrait donc qu'elle l'eût été d'après une version latine qui ne nous serait point parvenue ; mais alors nous devrions la trouver dans la colonne latine du manuscrit de Wolfenbuttel, car on aurait sans doute choisi celte version pour la mettre en regard avec le gothique, qui devrait s'accorder avec elle. Or, dans les fragments d'un petit nombre de versets (41 versels) qu'on trouve dans le manuscrit de Wolfenbuttel, en comparant la colonne gothique à la colonne latine, on compte dix-neuf
version Itala, à laquelle saint Augustin donnait la préférence , était cette version autorisée, et il veut que ce soit celle qui fait partie du ms. de Cambridge.
• Michaelis, Introd. chap. VII, sect. 2o, p. 19.
- s. Gregor. Prœfat. ad Morrd. exposit. ad Job. ad fui. : « Novam vero translationem dissero, sed ut comprobationis causa exigit, nunc novam, nunc veterem, per testimonia assero, ut, quia sedes apostolica, cui auctore Deo pi-a?sideo, utràque utitur, mei quoque labor studii ex utràque fulciatur. »
5 Hieronym. : " Si latinis exemplaribus fides est adhibenda, respondeant quibus? tôt enim sunt exeroplaria pœne quot codices. »
LITTEUATIUE S.Vr.llÉE. 'l'il
variaiUes ' ; cela prouve (jiie le golliique cl le latin iionl |»(>iiil été mis d'accord, et que, même écrits à côté l'un de l'autre, ils n'ont eu aucune influence l'un sur l'autre.
Je dois relever ici une erreur de Rnittel. Il prétend - « que les Goths avaient une version latine consacrée par l'autorité publique et l'usage général, » que ce n'était pas celle de saint Jérôme, et qu'elle était « telle que saint Jérôme ne l'avait jamais vue : » Et quidem [kl quod capul rei est) talem quam nec unquam viderat Ilieronymus. Il cite en témoignage la lettre que saint Jérôme écrivit, vers l'an 403, à Sunnia etFretella, Gotlis de la Germanie. Ces Goths, qui s'occupaient de la critique l)il)lique, avaient consulté Jérôme sur les variantes qui se trouvaient dans les versions grecques et latines des Psaumes, et lui avaient demandé quelles étaient les leçons conformes au texte hébreu. Ils lui avaient envoyé une liste des passages sur lesquels ils désiraient des éclaircissements, et saint Jérôme, dans sa réponse % les répète mol à mot : jiixta digestionem scliedulœ vestrœ. Or Knittel me paraît s'appuyer bien à tort sur celte lettre, car on voit clairement, en la lisant, que les Golhs qui consultaient saint Jérôme avaient adopté la version des Psaumes qu'il avait faite à Bethléem d'après le grec des Septante, contenu dans les Hexaples ". Ces Goths citent celte version : on
i Rnittel, p. 39-2, 393.
s Knittel, % 208, p. 388.
'^ Hieronym. Oper. t. II, p. 626 et secj. edit. Martianay.
* Saint .Jérôme corrigea ou traduisit troi.s fois les Psaumes: 1" à Rome, vers l'an 382; il les corrigea d'après le grec des LXX. Cette version est connue sous le nom de Puallerium Romatiiint., 2'J à Bethléem, entre les années 38i et 390; il en fit une version sur les LXX des Hexaples : elle porte le nom de Pxalterium GdHicanum ; 3*^ vers l'an 391, il fit une autre traduction sur le texte hébreu. Ces trois versions existent (Hieronym. 0]ier. t. I , et les passages indiqués par Sunnia et Fretella concordent exactement avec le Psalterium Gnllicnniint ; il n'y a presque pas d'exception. La manière dont saint Jérôme relève quelques erreurs de copiste, prouve sans réplique qu'il avoue la version latine citée par les critiques goths. Par exemple, Ps. LXXIII, v 8, il montre qu'une altération a été produite par l'introduction dans sa version d'une note qu'il avait mise h la marge : ■■ Kt miror «luornodo a laten- adnofationeni nostram nescio quis feme-
228 LITTÉKATLHE DES C.OTHS.
voit qu'elle leur est parvenue déjà légèrement altérée, et saint .lérônie relève ces altérations, reconnaît cette version pour son ouvrage, la justifie, la défend. Celle lettre est donc bien loin de prouver (]ue les Gotlis avaient une version latine reconnue par l^ autorité publique. Ils avaient, au contraire, toujours eu la liberté de choisir parmi les versions italiques, et, à l'époque dont nous parlons, ils commençaient à leur préférer celle de saint Jérôme.
L'usage d'écrire le Nouveau Testament en deux colonnes et en deux langues a certainement pu introduire quelque confusion et quelques interpolations ; mais on a presque toujours exagéré l'action des versions sur le texte et l'influence que deux versions écrites en regard pouvaient avoir l'une sur l'autre. C'est ainsi qu'on a cru autrefois que le texle grec des manuscrits gréco-latins avait été altéré d'après les versions latines. Depuis Erasme, on les accusait de latiniser' ; mais maintenant on a apprécié cette accusation , et le principe des familles a montré que les diverses leçons des textes grecs avaient une tout autre origine ^ Je ne saurais croire que les versions latines aient eu, après Ulphilas, une grande influence sur sa traduction. Quelques-uns des Gotlis établis en Italie voulurent avoir, par piété ou par curiosité , une version latine à côté de leur version nationale ; mais ces deux versions furent écrites indépendamment l'une de l'autre, et il n'y eut jamais un travail critique exécuté pour rapprocher le goth du latin. La raison alléguée par Hug % que de pareilles corrections pouvaient se faire par égard pour la calligraphie et pour avoir dans chaque
rarius scribendaru in corpore piitaverit quam nos pro eruditione legentis scripsimus hoc modo, etc. •
• Wetstein, Prolegom. — Chr. Bened. Michaelis, De var. lect. .V. T. rautè fo%en(/. S 83-98, p. 91-108.
^ Woide, Prœfat. ad Cod. Alexandr. — Michaelis, //! frorf. chap. VIII, sect. ni, t. II, p 88 et suiv. — Griesbach, Symh. ait. t. I. — Cfllérier, Essai d'une introd. critiq. p. 74-76.
"> Hug, Einleitung, p. 487.