II n'y a pas de progrès sensible de i83o à iS^io
LE STYLE DE VICTOR HUGO EN l83o-4o ET EN 1 854-55 7.8
Et votre esprit tantôt s'épanche en vers touchants, Tantôt sur le clavier qui frémit sous vos chants S'éparpille en notes sonores.
De même, l'association de l'image avec l'idée est, le plus souvent, banale et facile ; quelquefois, au contraire, l'image est si éloignée de l'idée que le rapprochement parait tout à fait artificiel et forcé :
1° Association baxali- :
Toi qui, lorsque mon âme allait de doute en doute Et comme an voyageur, te demandait sa route...
...Il suffît pour pleurer, de song'er quici-bas. Tout miel est amer, tout ciel est sombre,
Que Tespoir est un leurre, et qu'il n'est pas de main Qui garde l'onde et prenne l'ombre.
2° Association artificielle :
Sous le riche dehors de ta prospérité.
Dans le fond de ton cœur, comme un fruit pour l'étéy Mets à part ton trésor de larmes.
Je rêvai. Cependant, la vieille vers la ^rëve Poursuivait son chemin en me laissant mon rêve, Comme l'oiseau qui va, dans la forêt lâché, Laisse trembler la feuille où son aile a touché.
C'est qu'en i83o, Victor Hugo a relativement peu de sensations ; et, comme c'est un des principes du romantisme de mettre dans le style toute la couleur et tout le pittoresque possibles, il est bien obligé d'avoir recours à des images banales ou fabriquées, qui s'appliquent trop facilement et comme nécessairement à l'idée, ou qu'il y rattache artificiellement.
En i854, l'imagination de Victor Hugo se trouve enrichie de toutes les impressions, chaque jour plus nombreuses, plus profondes et plus suggestives, que font les choses sur un poète qui sait les regarder. A côté de cette action lente et progressive de la vie, il faut noter les influences que Victor Hugo doit à l'exil, la vue continuelle des mômes grands horizons, le mystère obsédant et terrible du ciel et de l'Océan, de la nuit et de la tempête. Cela contribuerait peut-être, en même temps que la solitude où se
trouve le poète et la vie contemplative qu'il mène, à expliquer ce qu'il y a de brusque dans le développement de l'imagination de Victor Hugo, et aussi certains caractères importants de cette imagination souvent démesurée, parfois exaltée jusqu'à l'hallucination. Quoi qu'il en soit, le poète n'a plus besoin de recourir aux images faciles, usées, ou aux images artificielles et factices : les images de i85/i sont de véritables sensations :
Les nuages ont Tair d'oiseaux prenant la fuite... Avez-vous regardé sourire le cadavre?...
Nous avons devant nous le silence immobile... On dirait parfois que les ténèbres, ô terreur! sont pleines de pas! etc., etc
Désormais aussi, si l'on considère le rapport de l'image avec l'idée, on voit que l'association n'est jamais banale ni lorcée, mais originale et naturelle :
Par moments, le vent parle et dit des mots sans suite, Gomme un homme endormi.
Car la création est devant, Dieu derrière ; Lhomme, du côté noir de l'obscure barrière,
\'it, rôdeur curieux ; Il suffît que son front se lève pour qui) voie, .\ travers la sinistre et morne claire-voie,
Cet œil mystérieux. » etc., etc.
Enfin cette imagination est devenue si puissante qu'elle anime toutes choses. Toute la philosophie de « Au bord de l'infini » semble n'être que la consé(|uence de cette originalité et de cette profondeur des sensations. C'est dans la vue des choses matérielles, animées et personnifiées, que h; poète philosophe semble trouver les données et prescpie la (ormulc de ses j)r()blèmes ; ce sont des vues et des sensations analogues ([ui j>araissont lui en fournil- ht solution. L'ombre « cpii send)le absorbée en une idée unique », « l'eau qui sanglote », « le tremblement contagieux de la forêt », voilà ce qui provoque ses inquiétudes métaphysiques; la nuit « qui a peur », le tressaillement de l'herbe, les pleurs de l'aube, le gémissement du vent, voilà ce qui lui révèle les suprêmes vérités. Toute la doctrine de la vie nijiverselle et des degrés divers de la récompense et du châtiment dans la « 13ouche d'ombre » n'est qu'un eirel de cette puissance d'imagination, qui voit dans l'aspect tles choses des altitudes et d(;s gestes, cl par suite, Ictir
LE STYLE DE VICTOll IUGO EN l83()-/io ET EN l85/|-55 /S
prête des sentiments, des souvenirs, des remords, des espoirs, des aspirations, quelquefois même des idées.
Si l'on étudie la manière dont les images sont exprimées, on ne constate pas de moins grandes différences entre les deux styles de i83oet de i854. Kn i83o, les images sont généralement développées. Comme le poète a peu d'images à son service, il tire tout le parti possible de celles qu'il trouve. Tantôt l'image est longuement et méthodiquement analysée jusque dans ses moindres rapports avec l'idée qu'elle traduit ' ; tantôt, elle semble ètredéveloppée pour elle-même ; le lien qui unit les deux termes de la comparaison est alors très lâche, et le poète accroche pour ainsi dire à cette image principale d'autres images voisines qui n'ont plus aucun rapport avec l'idée. Ces digressions de l'imagination, extrêmement faciles, dénotent admirablement le désir et le besoin d'illustrer un style naturellement peu coloré et peu vivante En