V. Brants, Professeur à l'université de Louvain
(1) Cfr Jean Guiraud, L'Église et les origines de la renaissance, entre autres p. 295 etc. Paris, 1902.
Les curialistes belges à Rome,
aux XVI^ et XVII^ siècles.
« I Lieggesi ».
On a souvent relevé, bien que d'une façon fort incomplète, la grande part prise par les étrangers — Allemands, Français, Espagnols — dans le gouvernement central, de l'Église aux xv^' et xvi'^ siècles.
Nous avons eu l'occasion de préciser cette participation en ce qui concerne les Belges dans une étude sommaire sur les fondations nationales belges à Rome (')•
Ce qui frappe surtout dans ce tableau d'ensemble, c'est l'importance du contingent de curialistes liégeois attachés aux différents bureaux de l'administration de l'Église — chancellerie, chambre apostolique, tribunaux — ou inscrits dans la famille pontificale. Mais, fait digne d'être noté, le contingent de curialistes originaires du diocèse de Liège, important déjà au xv^ siècle, s'il subit une diminution vers la fin de ce siècle et durant le xvi*^ sous la poussée des influences nationalistes italiennes, ne cesse toutefois pas de constituer à Rome le noyau le plus prépondérant de curialistes étrangers, et reste au xvn'^ siècle le seul groupement national influent en cour romaine. / Lieggesi seront longtemps célèbres à Rome.
Rien n'évoque mieux cette situation exceptionnelle qu'une visite à la belle église nationale teutonique de Santa Maria dell' Anima située près.-de la place Navone. Au visiteur qui en franchit le seuil cet édifice apparaît à première vue comme élevé à la gloire des puissants curialistes liégeois. De toutes parts de somptueux monuments funéraires font revivre les traits aristocratiques des plus
(1) Les fondations hospitalières flamandes à Rome du XV^ an XVI/I^ siècles, dans Rome et Belgique. Recueil de documents et de travaux publié par l'Institut historique belge de Rome, Rome, 1913, p. 161-300. On trouvera également dan cet article (p. 167-175) des renseignements sur la composition des différents bureaux de l'administration pontificale.
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illustres représentants à Rome du patriciat liégeois — Oranus, Mottmann, Urs de Vivere, Savenier, Walthéri de Castro, Sluze, Enierix de Matthys, Jacquet (') — et des pierres tombales nombreuses enchâssées dans les colonnes, les parois et le dallage de l'Église rappellent, par d'élogieuses inscriptions, les vertus et les mérites des Liégeois ensevelis à Santa Maria dell' Anima (-).
Les raisons qui expliquent la présence à Rome de ces nombreux liégeois sont multiples et variées. La ville de Liège était une des principales d'Europe au point de vue ecclésiastique. Comme le note M. Kurth (■) : « Ce qui caractérise la ville, ce sont les nombreuses églises. Liège dit un chroniqueur du xi^ siècle, ne le cède sous ce rapport qu'à Cologne, qui ne le cède pas même à Rome. Encore au xv^* siècle, on affirmait qu'il s'y disait tous les jours autant de messes que dans la ville éternelle. Avec sa cathédrale, ses sept collégiales, ses deux abbatiales, ses trente paroissiales et sa quantité de sanctuaires conventuels disséminés dans toute la cité, Liège offrait aux regards le spectacle d'une ville ecclésiastique. Chanoines, religieux, prêtres séculiers et clercs de tout grade formaient tout un peuple, et l'on ne risque pas de se tromper en l'évaluant au chiffre de 1200 à 1500 personnes. Liège, disait Piccolomini, l'emporte par son clergé sur toutes les villes de la Germanie. » Le diocèse lui-même comptait plus de trente collégiales secondaires, de nombreux monastères et prieurés et à côté des cures, d'innombrables chapellenies disséminées par tout le pays.
Aux xiv^' et xv^" siècles, par suite de la politique fiscale et centralisatrice de l'Église, cette situation eut pour conséquence de multiplier les relations entre Liège et Rome (') et de multiplier également le nombre de procès que soulevaient les innombrables conflits de juridiction entre le pouvoir central et les pouvoirs locaux. Toutes ces causes, de même que la plupart des conflits d'intérêt particulier,
(1) Cfr pour la reproduction de tous ces monuments le livre de J. Lohninger, S. Maria dell' Anima, p. xxvi ; 134; 125; 126; 130; 132; 120; 121. Rome, 1909.
(2) La consultation des archives de l'institution nationale permet d'ajouter à cette liste de curialistes une série non moins nombreuse de personalités liégeoises qui, après avoir vécu à la cour romaine, trouvèrent le dernier repos dans les cryptes de l'église teutonique.
(3) La cité de Liège au moyen-âge, t. Il, p. 249, 264. Bruxelles, 1910.
(4) Au xiv'^ siècle le diocèse de Liège était le plus riche de l'Empire et versait annuellement à Rome la plus forte contribution pour les services communs et les annates. Cfr G. Kurth, Les rapports er.^re le diocèse de Liège et la curie romaine au XIV' siècle, dans les Archives belges, 1913, t. XV, p. 206.
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étaient portées en cour de Rome (^ et obligeaient les parties à se faire représenter en curie par des personnes de confiance ou à s'y rendre personnellement.
Un séjour à Rome, à une époque où la papauté était devenue la grande pourvoyeuse de la plupart des bénéfices, était au reste très profitable aux intéressés, surtout lorsqu'ils pouvaient, comme les Liégeois et en général les Teutons, mettre au service du Saint-Siège une science juridique solide, une honnêteté irréprochable et des qualités remarquables de travail et d'ordre. Aussi les papes, obligés par suite de la centralisation progressive de tous les services, à augmenter leur personnel, firent-ils volontiers appel à la collaboration des Teutons (-').
D'autres raisons vinrent s'ajouter à celles-ci au xvi^' siècle et expliquent la perdurance en curie de l'élément belge et surtout liégeois. La Belgique participe à ce moment à la fortune exceptionnelle de la famille Habsbourg et, devenue le centre d'un grand empire, elle acquiert une importance mondiale. Durant les guerres de religion elle se trouve de plus située aux avants-postes pour s'opposer aux envahissements de la Réforme, et c'est en Belgique que l'empereur et l'Église trouveront les instruments les plus aptes, les mieux préparés, pour la lutte contre le protestantisme. La défection religieuse de la plus grande partie de l'Allemagne privait l'Église d'auxiliaires précieux et rendait les services des Flamands et des Liégeois d'autant plus indispensables.
Cet ensemble de circonstances eut sa répercussion directe sur la situation des curialistes belges à Rome. A cause de l'importance des intérêts religieux et politiques qu'ils représentent, ils passent, dès le début du xvf siècle, au premier plan en curie, tels le cardinal Wilhelm Enckenvoort (t 1543), représentant officiel de Charles-Quint en cour romaine; Jean Copis (t 1527), agent de l'évêque de Liège, secrétaire du cardinal vice-chancelier, protonotaire, référendaire au tribunal de la signature de justice, que Léon X songeait à créer cardinal, et Jean Ingenwinkel (t 1535), datairedu Pape Clément Vil, sur lequel il exerçait un ascendant considérable ('). Ces mêmes circonstances favorisèrent l'élection
(1) Le diocèse de Liège, le plus riche de l'Empire, prit une grosse part dans Jes nombreux procès portés par le clergé de l'Empire devant le tribunal de la rote. Cfr H. Schaefer, Johannes Sander von Northusen, p. 13. Rome, 1913: « La moitié des procès portés devant la cour de la rote romaine émanent aux xv** et xvi"" siècles des diocèses d'Allemagne ».
(2) Cfr art. cité, p. 167-181 ; 216-218.
(3) Ibid., p. 222-224.
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au trône papal d'Adrien Florensz, l'ancien précepteur de Charles- Quint. Son pontificat, bien qu'éphémère, amena une nouvelle augmentation, en nombre et en influence, des curialistes flamands.
Les liens de la Belgique avec la famille régnante des Habsbourg eurent une conséquence plus importante encore pour les curialistes belges. Ils avaient, dès le commencement du xv^' siècle, pris une part active à la fondation de l'institution teutonique de Santa Maria deir Anima et constituaient un des éléments les plus vitaux de sa prospérité. Au courant du xvi*^ siècle, par suite de la défection religieuse de l'Allemagne et de la Hollande, ils se trouvèrent seuls à la tête de cette puissante institution, devenue église impériale, et devinrent par là même les représentants officiels des intérêts religieux de l'Empire à Rome.
C'est pourquoi les fonctions si importantes d'auditeur de la rote pour la nation allemande, de clerc consistorial pour l'Allemagne, de reviseur des suppliques au tribunal de la signature de justice, se trouvent aux xvr' et xvn^' siècles entre les mains des Belges, mais avant tout des Liégeois. Ces hautes fonctions contribuaient grandement à asseoir en cour romaine leur prestige et leur influence, qu'ils mettaient généreusement au service de leurs compatriotes moins fortunés.
C'est sur la demande de Charles-Quint que Pierre Van de Vorst fut, vers 1530, nommé auditeur de la rote pour la nation allemande, premier de toute une série d'auditeurs belges. Il remplit cette situation avec éclat et arriva aux plus hautes dignités à la cour romaine. Paul III n'hésita pas, en 1536, à lui confier la plus délicate et la plus ardue mission : celle de convoquer au concile les princes allemands (').
Quelques années après sa mort survenue le 8 décembre 1548, il fut remplacé par Alexandre Junius, fils du bourgmestre d'Anvers, qui ne resta que peu de temps en charge. Il mourut en 1558, à l'âge de trente ans (')• Avec François Oranus, auditeur pour la nation allemande de 1581 à 1599, commence à s'affirmer à Rome l'ascendant et la notoriété des Lieggesi. Issu d'une famille patricienne liégeoise, fils du riche conseiller Oranus ou d'Heure de
(1) Cfr ScHMiDLiN, Geschichte der deiitschen Nationalkirche in Rom, S. Maria deT Anima, p. 362. Fribourg, 1906; de Theux. Le chapitre de Saint-Lambert, t. III, p. 72-74. Bruxelles, 1871 ; Pastor, Geschichte des Papste, t. V, p. 59. Fribourg, !909; Art. cité, p. 226-227.
(2) V. Fo SCELLA, Iscrizioni délie chiese e d 'ait ri edificii di Roma dal secolo XI fino ai giorni nostri, t. III, n. 1113. Rome, 1867 ; Schmidlin, o. c, p. 365.
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Liège et de Catherine des Amours, il étudia le droit à Louvain, reçut le doctorat en droit civil et ecclésiastique à Sienne en 1570, et vint à Rome pour y poursuivre ses études. Les honneurs et les faveurs ne tardèrent pas à lui échoir; en 1580, il était scutifer à la chancellerie pontificale et pourvu de canonicats à Liège et à Tongres. Il jouissait de l'entière confiance du Saint-Siège et Grégoire XIII lui confia à deux reprises d'importantes missions en Allemagne. Les plus hautes situations lui étaient réservées, mais comme tant d'étrangers, il succomba au climat meurtrier de Rome et mourut à l'âge de 54 ans. Il fut enseveli dans l'église de Santa Maria dell' Anima, accompagné jusqu'à sa dernière demeure par tous les avocats, procureurs, notaires et auditeurs de la rote et par un nombre considérable de Flamands (').
Après avoir été détenu de 1600 à 1611 par un hollandais, Hermann Ortenberg de Nimègue, et de 1614 à 1626 par Jean-Baptiste Rembold d'Augsbourg, l'auditoriat repasse entre les mains du patriciat liégeois, Gérard Meysz de Maestricht (-), conseiller du roi d'Espagne, représentant à Rome depuis 1623 des intérêts religieux des provinces de Hollande, bien que présenté et appuyé par l'Infante Isabelle ne fut pas nommé. Le choix impérial se porta sur Corneille-Henri Motmann. Né à Tongres en 1589 de Guillaume Motmann et Anna van Hoesdall, il fit comme la plupart des jeunes clercs liégeois d'origine noble, de fortes études juridiques dans les principales universités d'Europe. 11 séjourna à Vienne, Munich, et devint docteur en droit à Ingolstadt en 1615. Dès 1618, il remplit à Rome les fonctions de reviseur des suppliques à la signature de justice et jouissait en 1628, lors de sa nomination à l'auditoriat, d'une grande réputation. Il devint successivement agent officiel des empereurs Ferdinand II et Ferdinand III, et résidant pour la Hongrie. Il mourut à Venise en 1638 ( ')•
Plus élevée et plus influente encore en cour romaine fut la situation des auditeurs Jean Emerix et de son neveu Jacques.
Jean Emerix, né a Bilsen en 1596, inscrit parmi les membres du
(1) ScHMiDLiN, o. c, p. 494-495 et n. 1 et 2; Hoogewerff, Bescheiden in Italie omirent Nederlandsciie Knnstenaars en Geleerden, p. 242. La Haye, 1913 ; Thys, Le cftapiire de Notre-Dame de Tongres, dans les Annales de l'Académie d'archéologie de Belgique, 1888, t. XLIV, p. 47-49.
(2) Liber confraternitatis B. Mariae de Anima teiitonicorum de Urbe, p. 212. Rome, 1875.
(3) ScHMiDLiN, o. c, p. 475 et n. 1 ; Forcella, o. c, t. III, n. 1175; Thys, o. c., p. 385.