JUSTE LIPSE ET MONTAIGNE
La seconde mention de Montaigne est tout aussi élogieuse (L. I, ch. 25, p. 63). Après avoir critiqué ceux qui cherchent à se créer un nom en copiant les idées émises par d'autres, Montaigne fait cependant une réserve au sujet des centons : « i'en ay veu de très ingénieux, écrit-il, ... ce sont des esprits qui se font veoir, et par ailleurs et par là, comme Lipsius, en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques. » Cette allusion ne se rencontre naturellement pas dans les premières éditions des Essais, — la première est de 1580, — mais on sait que Montaigne modifia, compléta son livre jusqu'à la fin de sa vie (t 1592), et l'on comprend fort bien qu'il ait cherché à mentionner avec éloges les Politiques de Juste Lipse. Les Polificorum sive civilis docfrinae libri sex, vaste compilation sur l'art de régner, vrai centon, célèbre surtout par la polémique suscitée à son sujet entre Lipse et Coornhert, parurent pour la première fois à Leyde chez François Van Raphelengen en 1589, et Juste Lipse n'eut rien de plus empressé que d'en envoyer un exemplaire à Montaigne, accompagné d'une lettre qui nous est conservée, datée de Leyde, du 17 septembre 1589, où il lui dit entre autre : O tui similis mihi lector s/Y('). Probablement que l'envoi de ce livre ne constituait pour Juste Lipse qu'un antidorum, car, comme le catalogue des livres qui composaient la bibliothèque de Lipse lors de son décès, conservé à la bibliothèque de Leyde (-'), est mentionné un exemplaire des Essais en est en droit de supposer que celui-ci lui avait été offert par Montaigne.
Du reste les rapports entre eux dataient depuis plusieurs années, et ils s'adressaient réciproquement des éloges.
Dans une lettre de Leyde, du 13 avril 1583, adressée à Théodore van Leeuwen, Juste Lipse dit de Montaigne Sapiens Gallus (^), et dans une autre au même correspondant, du 22 mai 1583, il l'appelle le Thaïes Gallicus (^). Il semble que cette dernière qualification lui ait plu beaucoup, car il s'en souvient encore en 1588. En effet, dans la lettre qu'il écrit à Montaigne le 18 avril, il en fait mention (■); la troisième lettre de Lipse à Montaigne que nous possédons {^) n'est pas moins éloquente. Dans toutes ces lettres à
(1) JusTi LiPSii, Ep. cent. Il, Mise. 92.
(2) Delpsat, Lettres inédites de Juste Lipse, p. 96. Amsterdam, 1858. <3) BuRMANN, Syll. epist., t. I, p. 23.
(4) JusTi LiPSii, Epist. cent. Il, Mise. 43.
<5) Ib. 41.
(6) Ib. 53, de Leyde du 30 août 1589.
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côté des éloges, il y a des plaintes de ne pas recevoir des réponses de Montaigne et des demandes de nouvelles sur l'état de sa santé. On sait, en effet, que Montaigne était depuis longtemps souffrant de la gravelle; ce fut même dans le but de rechercher les eaux les plus favorables pour se débarasser de son mal qu'il entreprit en 1580 un voyage en Italie, dont il nous a laissé un récit fort curieux mais qu'on a trop négligé par suite du succès obtenu par les Essais (0.
Les rapports étaient du reste connus des savants de l'époque. C'est ainsi que le 13 mars 1593 Fronton du Duc écrit à Juste Lipse de Pont-à- Mousson (-) : Montanum et Brachium, qui ex ultimis Ausonii laribus ad te scribunt.
Il est probable que ce fut par l'intermédiaire ou sur les recommandations de Montaigne que la célèbre Marie de Gournay (1566-1645) (') devint la correspondante de Juste Lipse, car les lettres sont toutes postérieures à la rencontre de Marie avec Montaigne. La fille d'alliance de Montaigne, éprise des Essais, le rencontra à Paris en 1588, époque à laquelle Montaigne fit un séjour dans la capitale. Ce fut même au retour de ce voyage qu'il s'arrêta à Blois où il se trouvait le jour même où le duc de Guise fut assassiné dans le château (23 décembre 1588) (^). Nous possédons trois lettres de Juste Lipse à Marie de Gournay. La première, datée de Leyde en 1589 (•), prouve que c'est bien Marie qui a écrit la première. Lipse l'y exhorte à l'étude et écrit à la fin de son épître : ad nostrum illum amicum et tuum, ut appellas patrem Mich. Montanum scripsi ante mensem, misi Antverpiensi via : spero accepisse » .
En 1597 Marie se trouvait à Bruxelles et Lipse écrit de Louvain le 15 avril à Remalcus Robertus, établi à Bruxelles, pour faire son éloge et l'engager à se mettre en rapport avec elle {'^); et le 5 mai il écrit lui-même à la jeune fille (;) et l'appelle mea virgo
(1) Journal de voyage de Michel de Montaigne en Italie par la Suisse et l'Allemagne en 1580 et 1581. Paris, Lejay, 1774. La meilleure édition est celle publiée en 1889 à Città di Castello par le prof. Alex. d'Ancona. Cfr Polybiblion, juillet 1889, p. 45.
(2) BuRMANN, Syll. epist., t. I, p. 645.
(3) ScHiFF, La fille d'alliance de Montaigne, Marie de Gournay. Paris, 1910. Cfr Revue de l'instruction publique en Belgique, 1911, p. 1.55. En sait qu'en 1593 Marie de Gournay publia une édition des Essais d'après un manuscrit revu par Montaigne lui-même et qui lui fut remis par sa veuve.
(4) DE Thou, De vita sua, lib. 3.
(5) JusTi Lipsii, Epist. cent. Il, Mise. 56.
(6) BuRMANN, Syll. epist., t. I, p. 735.
<7) JusTi Lipsii, Ep. cent, ad Germ. et Gallos, 27.