LE I'^'"' TOME DES DOGMATA DU P. PETAU
ce livre X contient-il de fait une rétractation du livre IX? C'est ce que nous allons tâcher d'examiner (').
En abordant l'étude des problèmes ardus de la grâce et de la prédestination, la première question qui se pose aux théologiens est celle de bien déterminer la tradition de l'Église et l'autorité qui revient en cette matière à saint Augustin, que la postérité a justement surnommé le docteur de la grâce. Voici comment le P. Petau l'avait résolue dans son livre IX : « Quand il s'agit de la grâce ou de l'élection et de la prédestination, on tient moins compte de la doctrine des pères qui ont existé avant la controverse pélagienne que de ceux qui l'ont suivie. Et l'autorité des pères latins est beaucoup plus considérable que celle des pères grecs, même si ceux-ci ont suivi la dispute pélagienne ». La raison en est que Pelage par ses faux dogmes a éveillé l'attention de l'Église latine. « Mais parmi tous les pères latins, dont l'autorité est déjà plus grande que celle des pères grecs, saint Augustin occupe la première place, comme l'attestent unanimement les théologiens. Et sa doctrine sur la grâce a été approuvée et reconnue comme la doctrine catholique par tous les pères et les docteurs qui l'ont suivi, voire même par les chefs de l'Église romaine et par les conciles. Si grande fut son autorité aux yeux des pères, qu'ils considéraient comme un argument péremptoire en faveur d'une doctrine, la preuve qu'elle était de saint Augustin » (-). Aussi le P. Petau remarque que de fait peu de théologiens avouent qu'ils se sont éloignés de la doctrine de saint Augustin; d'autres qui ne l'ont pas adoptée, comme Vasquez, ont tâché d'attirer à eux le docteur de la grâce « en l'interprétant dans un sens contraire à celui que toute l'antiquité lui a attribué » (^).
(1) Arnauld s'était proposé dans sa Seconde Apologie d'examiner tout ce que le P. Petau avait dit sur la controverse (Œuvres, t. XVII, p. 637). Seulement il s'est arrêté dès le commencement. Les auteurs jansénistes ne donnent pas une explication satisfaisante de cet arrêt brusque.
(2) Dogmata theologica, De Deo, 1. IX, chap. VI, 1 [édition Vives, t. II, p. 28. Paris, 1865]. « Cum de gratia vel electione ac praedestinatione disputandum est, minor haberi solet antiquorum pairum ratio, qui ante pelagianam ortam heresim extiterunt, quam eorum qui postea sunt secuti. Latinorum vero multo major quam Graecorum, etiam haeresi illa posteriorum... Omnium vero Latinorum, quorum in hac controversia majorem dixi auctoritatem esse, princeps est consensu thieologorum Augustinus ; cujus de gratia sententia quotquot deinde consecuti sunt patres ac doctores, tum vero romanae Ecclesiae praesules, praesulumque conventus aliorum, ratam et catholicam esse judicarunt ; ut hoc satis magnum putarent veritatis argumentum, qucd ab Augustino positum ac decretum esse constaret ».
(3) Ibid.
342 A. DE MEVER.
Le livre X reprend le sujet de la prédestination et en général les principaux dogmes connexes soulevés par VAugustinus. Dès le premier chapitre l'autorité de saint Augustin est de nouveau définie, mais seulement pour ce qui concerne la prédestination. « Encore de nos jours, la doctrine de saint Augustin peut être défendue par les catholiques sans danger d'erreur. Mais si quelqu'un prétend la défendre de telle façon qu'il juge l'opinion contraire fausse, opposée à l'Écriture et par conséquent condamnable, il se trompe, et il est condamné lui-même par le consentement de plusieurs théologiens qui l'adoptent » ('). D'ailleurs, d'après ce que nous assure ici le P. Petau, l'autorité de saint Augustin n'a jamais constitué un préjudice en faveur d'une opinion sur la prédestination. Cette façon de voir cependant exigeait des preuves. Car l'autorité de saint Augustin, dont le P. Petau avait lui même fait un si grand éloge, était reconnue par toutes les écoles, et tous les théologiens tâchaient encore de se rattacher à lui, surtout pour ce qui regardait la prédestination. Pour justifier l'opinion de ces théologiens Petau affirma « que l'Église n'a pas approuvé tout ce que saint Augustin a soutenu contre les hérétiques » (')• Et parmi ces assertions que l'Église n'a pas adoptées se trouve la doctrine de la prédestination telle que l'avait soutenue, à la fin de sa vie, le Docteur de la grâce. Une preuve très claire n'est-ce pas la lettre que saint Célestin adressa aux évêques de Gaule? Le pape y exposa toute la doctrine de la grâce que les catholiques doivent professer, puis il ajoute : <: Quant aux questions plus profondes et plus difficiles que soulève cette matière, et que les adversaires des hérétiques ont plus longuement exposées, comme nous n'oserions les rejeter, ainsi nous n'avons pas besoin de les soutenir » (')• Mais cette interprétation
(1) O. c, lib. X, chap. I, 1, t. Il, p. 89. On y remarque déjà la polémique avec les jansénistes. Voyez aussi p. 90, où Petau combat ceux qui veulent imposer l'autorité de saint Augustin. Jansénius en effet voulait imposer toute la doctrine de saint Augustin telle qu'il la comprenait, tant à cause des dons extraordinaires dont Dieu avait comblé ce saint, qu'à cause de ce que par lui toute l'Église s'était défendue contre les hérétiques ; dans la suite tous les pères et même les souverains pontifes auraient accepté toute la doctrine de saint Augustin. Voir Augiistiniis, t. Il, liber prooemialis.
(2) Chap. I, 2, p. 90.
(3) La lettre de saint Célestin se trouve dans Migne, PL, t. L, col. 528-537. Le passage cité par le P. Petau est le chap. XIII (col. 537) : « profundiores vero difficilioresque partes incurrentium quaestionum, quas latius pertractarunt qui haereticis restiterunt, sicut non audemus contemnere, ita non necesse habemus astruere ». Pour l'interprétation de ce passage relativement obscur, cfr JVIione, PL, t. Ll, col. 211-212.