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fut récusée d'avance par les jansénistes et non, semble-t-il, sans fondement. Quoi qu'il en soit, il est assez clair que le P. Petau a fait ici quelques pas en arrière sur ce qu'il avait dit auparavant touchant la même question. Voyons si dans l'exposé de la doctrine de saint Augustin nous pouvons observer le même fait.
Sur la prédestination d'abord, le P. Petau donne dans son livre IX l'opinion la plus sévère de saint Augustin, telle que ce saint docteur l'a défendue dans ses derniers ouvrages (')■ Ainsi Dieu prédestine ses élus à la gloire « nullis praevisis meritis » ('). Sur ce point la pensée de saint Augustin ne laisse aucun doute. Car d'abord Dieu appelle les hommes à la gloire pour que Luimême les fasse saints, non parce qu'il prévoit qu'ils seront tels; puis Dieu veut sauver les prédestinés d'une volonté absolue et qui atteint infailliblement son effet. Enfin les conceptions de l'évêque d'Hippone sur la massa damnata et le grand don de persévérance prouvent suffisamment qu'il enseigne la prédestination absolue ante praevisa mérita. Pour sauver ce dogme saint Augustin en vient même à rejeter explicitement la volonté salvifique universelle (•') : Dieu ne veut pas sauver tous les hommes, et ceux qu'il délaisse sont prédestinés aux peines éternelles soit à cause du péché originel seul soit aussi à cause de leurs péchés graves personnels que Dieu prévoit. Ainsi les enfants morts sans baptême sont réprouvés à une peine, très petite il est vrai, mais non moins réelle (^).
Remarquons ici que le P. Petau adopte explicitement la doctrine de saint Augustin sur le sort des enfants morts sans baptême (■)• Bien plus, cette opinion lui semble tellement bien établie par la tradition des pères et le concile de Florence (•') qu'il rejette l'opinion contraire de Gerson (?), Biel et Cajetan comme entachée de pélagianisme ("). Mais l'autorité de saint Augustin qu'il avait tant vantée et même, dans le cas présent, la simple logique ne devaientelles pas le forcer à admettre aussi le système du docteur de la
(1) C'est aussi l'opinion de l'éditeur J.-B. Fournials. Cfr éd. Vives, t. Il, p. 88, n. 1.
(2) Chap. VI, p. 28.
(3) Chap. Vil, 9, p. 38; chap. XV, 2, p. 79.
(4) Chap. IX, 9, p. 51.
(5) Chap. X, p. 53 sv.
(6) Voir Denziger-Bannwart, Enchiridion, n° 693 : « Illorum auteni animas, qui in actuali mortali peccato vel solo originali décédant, mox in infernuin descendere, poenis tamen disparibus puniendas». Le P. Petau insiste sur ces derniers mots.
(7) Chap. X, p. 53 sv.
grâce sur la prédestination? En fait, le ton qu'il adopte dans ses réponses aux objections que quelques auteurs avaient faites contre la doctrine de saint Augustin ainsi comprise, pourrait à première vue justifier la parole de Dupin « que jusqu'ici Petau a suivi le sentiment de saint Augustin » (0- Cependant cette conclusion ne s'impose pas, et supposons, pour être indulgents, que le P. Petau veut tout simplement défendre son interprétation contre quelques théologiens, qui d'après une méthode qui leur était assez familière, élaboraient d'abord leurs théories, puis tâchaient d'attirer de leur côté saint Augustin.
Le livre X fut annoncé discrètement dans le livre précédent. Petau y poursuit l'examen de la doctrine sur la prédestination. Il débute par une retradatio, c'est-à-dire par un rejet de l'opinion de saint Augustin. L'Église en effet n'a pas adopté cette doctrine et par conséquent l'opinion contraire peut être enseignée. Petau établit celle-ci avec assez de vivacité, se basant surtout sur l'autorité des pères grecs et de la tradition de l'Église latine antérieure à saint Augustin, dont il avait infirmé la valeur dans son livre IX (^). Saint Augustin y est aussi cité en faveur de cette thèse ; seulement il s'agit d'un ouvrage datant des premières controverses avec les pélagiens (^). Le principal argument scripturistique en faveur de la doctrine de saint Augustin, et que celui-ci avait tant vanté contre les hérétiques de son époque, est rejeté comme non probant (^).
On pourrait se demander ici si la doctrine du docteur d'Hippone y reste toujours telle qu'elle a été exposée au livre précédent. Car quoique Petau ne la donne ici que d'une manière indirecte contre Calvin et Jansénius (•'), il nous en fournit cependant assez d'éléments pour nous permettre d'en juger. Il me semble qu'on ne peut en douter. En effet partout où il fait allusion à la doctrine de saint Augustin, il s'agit de la prédestination absolue ante praevisa mérita. Il la défend à bon droit contre Calvin qui, pour la répro-
(1) Voir p. ex. les chap. XII, XIV, XV.
(2) Chap. III, p. 102 sv.
(3) Le chap. 33 du De spiritit et littera, ouvrage qui date de 413.
(4) Chap. 1, 8, p. 94 sv. — Il s'agit du fameux passage de l'épître de saint Paul aux Romains, chap. IX, vs. 21.
(5) Jansénius y est le plus souvent cité sous le nom à'Armacanits. Ce fut le pseudonyme que prit cet auteur en publiant son Mars Gallicus contre les alliances de Louis XIII avec les protestants dans ses guerres contre l'Espagne. Richelieu en fut piqué au vif, et ce fut pour lui un motif de s'opposer à VAiigustiniis. Sur le Mars Gallicus on peut voir Rapin, Histoire du jansénisme, éd. DoMENECH, p. 295 sv. Paris.
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bation, faisait abstraction de l'existence du péché originel. L'évêque d'Hippone au contraire suppose toujours comme fondement de sa doctrine le fait du péché originel par lequel l'humanité est devenue une massa damnata dont Dieu retire ceux qu'il Lui plaît (')• La doctrine de saint Augustin y est exposée dans ses dernières conséquences. Nous avons vu, que d'après le P. Petau, ce docteur n'admet pas que Dieu veut sauver tous les hommes (-). Or Jansénius se basant sur ces textes et d'autres semblables, avait conclu que le Christ n'est pas mort pour tous les hommes (^). Le P. Petau, en examinant cette question dans son livre X, affirme que saint Augustin n'enseigne nulle part clairement et explicitement que le Christ est mort pour les seuls prédestinés, mais il dit qu'il est mort pour eux, n'ajoutant rien pour ce qui concerne les autres. Ainsi il semble qu'on peut affirmer, même d'après saint Augustin, que de fait la mort du Christ fut « sufficienter pro omnibus, pro solis electis efficaciter » (^).
Mais quant à déterminer l'intention du Christ, le P. Petau trouve que cela dépendra de l'opinion qu'on adopte sur la prédestination. Ainsi pour celui qui, comme l'évêque d'Hippone, nie que Dieu veut sauver tous les hommes et soutient que la seule cause de la réprobation est le péché originel, il est assez logique de nier que Dieu ait quelque volonté de sauver les réprouvés ou que le Christ soit mort pour leur salut. Toutefois il faut ajouter ici qu'en dehors des prédestinés, d'autres ont aussi reçu des grâces, qui ne peuvent dériver que des mérites du Christ. Nulle doute donc que le Christ soit aussi mort au moins pour leur mériter ces grâces ("). Cette doctrine est rejetée par le P. Petau au nom de la tradition en dehors de saint Augustin. La réfutation de cette opinion, ainsi que celle de la doctrine calviniste, est si violente qu'on serait en droit de demander si, d'après le P. Petau, un catholique peut encore soutenir l'opinion de saint Augustin sans péril d'erreur. En effet il n'était guère difficile à un lecteur averti de tourner plusieurs arguments que Petau fait valoir contre Calvin et Jansénius, contre la doctrine du docteur de la grâce {'^). Mais poursuivons notre examen.
(1) Chap. VllI, p. 122 sv.
(2) Chap. VU, p. 122 sv.
(3) Augustinus, t. III, 1. III, chap. XX-XXl.
(4) Chap. V, p. 113-114.
(5) Ibidem, p. 114-115.
(6) Voyez comment le P. Petau a interorété peu d'années après la doctrine de saint Augustin, dans ses Dogmaf a theologica, De Incarnatione, \. XIII, ch. III sv. (t. VI, p. 641 sv.); chap. XIII (t. VII, p. 1 sv.).
Le grand problème de la prédestination est inséparable de celui de la grâce, car celle-ci n'est que le moyen dont Dieu se sert pour exécuter son décret de la prédestination. C'est sous cet aspect seulement que le P. Petau en traite dans son livre IX. Saint Augustin, à son avis, jouit dans cette matière d'une autorité absolue. Voyons donc ce qu'il nous a enseigné. Dieu a élu quelques uns de la massa damnata et les a prédestinés à la gloire. Or cette prédestination à la gloire n'est pas de la part de Dieu un simple décret spéculatif, restant en Lui-même; il est accompagné de l'élection à la grâce, voire même sa cause, car cette élection n'est que l'extériorisation et l'exécution dans le temps de la prédestination ('). La prédestination implique donc aussi la collation des grâces, comme la vocation, la foi, l'espérance, etc. (-). Et toutes ces grâces forment comme une chaîne dont le dernier anneau est la gloire et le premier la vocation. C'est pourquoi saint Augustin parle souvent de la vocation à la foi seulement, parce que par elle il désigne toute cette chaîne de grâces dont elle est le premier anneau (^). Ceci posé, il est évident que l'élection à la grâce se fait non en vertu des mérites futurs, mais par la simple libéralité de Dieu.
Mais cette grâce initiale ne saurait suffire à conduire infailliblement les élus à la gloire. Il faut en outre le don de persévérance qui leur donne la stabilité dans le bien. Or on comprend bien que saint Augustin, qui admet que Dieu ne veut pas sauver tous les hommes, accepte que ce don de persévérance n'est pas donné à tous, mais seulement à ceux qui sont prédestinés et parce qu'ils le sont. Finalement donc «la volonté divine de conférer des grâces et par celles-ci des mérites aux hommes, dépend de la volonté de leur donner le salut; conséquemment Dieu ne choisit pas ses élus après la prévision de leurs mérites, mais parce qu'il les a élus II leur confère des grâces et des mérites» (^).
Toutefois si Dieu ne donne qu'à ses élus le don de persévérance, Il confère cependant à d'autres aussi quelques grâces. Mais tout ceci II le fait pour le bien de ces élus car ainsi ils peuvent comprendre la valeur inestimable de ce grand bienfait de Dieu qu'est la persévérance (■). Ce fait prouverait aussi, d'après Petau, que saint Augustin admet une grâce suffisante donnée aux réprouvés.
(1) L. IX. ch. IX, 5, p. 49.
(2) Ch. XII, 7, p. 65.
(3) Ch. XIl, 5, p. 64.
(4) Ch.VlI, 2, p. 36.
(5) Ch. XV, 3, p. 79.