LE I*^'' TOME DES DOQMATA DU P. PETAU
Mais est-ce que d'après saint Augustin, cette grâce est donnée à tous? Est-ce qu'elle est suffisante, au sens moliniste ou thomiste, ou bien est-elle efficace? Le P. Petau ne résoud pas ces questions ici. Toujours est-il, qu'à son sens, saint Augustin a parlé pour les prédestinés de grâces efficaces qui conduisent infailliblement au but pour lequel elles sont données. Car dans l'état de nature déchue, une grâce simplement suffisante (adjutorium sine quo non) ne suffit plus. Il faut une grâce qui donne non seulement le pouvoir mais aussi le vouloir (adjutorium quo) et même d'une manière infaillible, quoique sous son influence l'homme reste libre et puisse ne pas agir s'il veut ('). Mais ainsi il existe pour l'homme une nécessité antécédente d'agir d'une façon bien déterminée, et par conséquent il n'est plus libre. Le P. Petau répond que cette objection reste toujours, même à ne considérer que la prescience de Dieu. Ensuite, comme l'a dit saint Anselme, « Dieu ne nous fait pas vouloir malgré nous » (-).
Dans le livre X le P. Petau s'occupe plus explicitement de la grâce, car quoiqu'elle regarde plutôt le traité de l'Incarnation, il veut déjà, dès maintenant, réfuter les principales erreurs des jansénistes. D'abord, il est absolument nécessaire, d'après lui, de reconnaître l'existence d'une grâce suffisante donnée à tous les hommes. Le concile de Trente nous l'a enseigné; ensuite Dieu serait l'auteur du péché s'il devrait refuser aux hommes les moyens absolument nécessaires pour l'éviter. Cette grâce suffisante ne se distingue pas de la grâce efficace par sa nature, mais per accidens, ou, comme disent les théologiens aujourd'hui, ex effedu. Ainsi notamment si la volonté coopère avec la grâce, celle-ci s'appelle efficace, sinon elle reste suffisante (•^).
Mais saint Augustin n'a-t-il pas parlé d'une grâce efficace qui, dans l'intention de Dieu, devait conduire infailliblement à un but déterminé? Le P. Petau le confesse, mais il tâche de l'expliquer. « Concédant le fait, dit-il, que saint Augustin, quand il parle de la grâce, rappelle aussi son effet, s'en suit-il nécessairement que toutes les grâces sont de leur nature efficaces, et qu'il n'en connait pas d'autres» (')? Puis l'évêque d'Hippone devait parler ainsi nécessairement, car dans sa polémique contre les pélagiens, il
(1) Ch. VII, 6, p. 37.
(2) Chap. XV, 3, p. 80. —Voir aussi lib. IV, chap. VII (t. I, p. 365 sv.), où Petau explique que d'après saint Augustin toute nécessité ne détruit pas la liberté.
(3) Chap. XVI, 1, p. 166-167. « Ea [divisio] non generis est in species ; sed ejusdem speciei secundum accidens divisio ■>•>.
(4) Ch. XVII, p. 175 sv.
s'agissait de savoir non ce que la grâce peut, mais ce qu'elle opère effectivement. D'ailleurs il n'est souvent question que de la grâce des élus, qui atteint évidemment son effet.
On peut remarquer ici que le P. Petau fait plutôt abstraction des passages assez nombreux de saint Augustin dans lesquels, d'après Jansénius, l'évêque d'Hippone niait explicitement l'existence d'une grâce purement suffisante donnée à tous. Ensuite la grâce médicinale du Christ fut, d'après saint Augustin, absolument nécessaire dans l'état de nature déchue. Or cette grâce appelée adjutorium quo, devient ici un auxilium quo et sine quo non ('). En effet la volonté possède encore le pouvoir naturel de faire le bien, mais pour qu'elle puisse faire une action bonne (surnaturelle?), il faut qu'elle soit aidée de la grâce. C'est pourquoi on attribue tout simplement à la grâce la possibilité de faire le bien. Enfin le P. Petau ne parle pas du grand don de persévérance.
il paraît donc incontestable que la controverse janséniste a exercé une influence sur l'exposé du P. Petau relatif à l'autorité de saint Augustin et à sa doctrine. Ainsi sans crainte d'exagérer, nous pouvons affirmer que le P. Petau a diminué outre mesure, dans son livre X, l'autorité de saint Augustin dans la matière de la prédestination et de la grâce ; ensuite qu'il s'est élevé avec peu de logique contre cette doctrine qu'à son sens, on devait admettre, ou qu'on pouvait soutenir sans danger d'erreur; enfin qu'il a tâché d'adoucir la doctrine de saint Augustin.
Il nous reste à répondre à une considération qu'on fait valoir contre cette constatation r). Comment peut-on comprendre que le P. Petau ait ajouté ce livre X ou n'ait pas retranché le livre IX, si ces deux paraissent en opposition? A la vérité, c'est un problème difficile à résoudre, et auquel nous ne pourrions donner une solution pleinement satisfaisante. Nous pouvons toutefois faire remarquer que le fait allégué par Arnauld n'est pas improbable et explique assez bien la question. Puis, nous devons avouer que nous ne saurions connaître toutes les influences, secrètes ou non, qui ont pu agir sur l'auteur : ses supérieurs, son entourage, son attachement à la compagnie, dont les plus illustres théologiens étaient combattus par les jansénistes, etc. Aussi notre but était plutôt de constater le fait, que de l'expliquer.
Albert De Meyer, , Chapelain de Saint-Julien des Belges à Rome.
(1) Ch. XVII, p. 177.
(2) Voir Bayle, o. c, l. c.
Un polémiste anti-janséniste.
Le Père Fr. Annat, S. J.
Son rôle dans la condamnation des cinq propositions de
l'Augustinus.
« Haeresium malleus et nominatim jansenianorum oppugnator acerrimus », tel est le titre que Sotwell (^) n'hésite pas à donner au père Annat. «Jansenianorum oppugnator acerrimus», le père Annat le fut certainement. Il contribua puissamment à la condamnation des cinq propositions et eut une grande part dans les mesures de Louis XIV contre le jansénisme. Il peut être considéré comme l'ennemi capital du jansénisme en France et comme le chef du parti antijanséniste à la cour. A cette lutte il se consacra tout entier et se servit de toutes les ressources dont il disposait : l'importance de sa charge d'assistant de France auprès du général de la compagnie de Jésus d'abord, de provincial ensuite et surtout de confesseur du roi Louis XIV et de membre du conseil de conscience, la fécondité de sa plume, ses connaissances théologiques, son influence à la Cour.
Dans cette notice nous étudierons la part que prit le père Annat dans la condamnation des cinq propositions de Jansénius,
Après que les cinq propositions avaient été présentées à la Sorbonne, le père Annat aurait écrit au père Dinet pour l'avertir que si on faisait demander la censure des cinq propositions par un certain nombre d'évêques de France, on réussirait infailliblement à les faire condamner (-'). Une lettre, signée de quatre-vingt huit évêques, ne tarda pas. Entretemps le père Annat, < avec un
(1) Biblotheca scriptorum societatis Jesii. Opus inchoatum a R. P. Ribade- NEiRA, anno 1662, continuatum a R. P. Alegambe usque ad annum 1642, recognitum et productum ad annum 1675 a Sotvello, p. 211. Rome, 1676.
(2) Vie de messire Antoine Arnauld, par Noël de Larrière, vol. XLIX des Œuvres d'ARNAULD. Paris et Lausanne, 1783; Sainte-Beuve, Port-Royal, T éd., t. III, p. 11. Paris, 1908.
front de jésuite, » dit Gerberon ('), répandit le bruit que les jansénistes soutenaient les cinq propositions dans un sens hérétique et qu'en France tout le monde désirait leur condamnation. Rapin, lui aussi (-), nous dit que le père Dinet envoya au père Annat le projet d'une lettre au pape pour le prier de déclarer son sentiment. Le P. Annat trouva la lettre comme il faut et la voyant signée par tant d'évêques dont le nom ne pouvait manquer de donner un grand poids à la demande qu'on faisait, la porta à l'assesseur du Saint-Office, François Albizzi, qui avait beaucoup de crédit auprès du pape, surtout en ce qui regardait l'affaire du jansénisme. L'assesseur lui répondit que cela n'aurait aucun effet et que, pour faire les choses dans les formes, il fallait que les évêques s'adressassent eux-mêmes au nonce. On prit ce parti et la lettre fut remise au pape le 11 avril 1651.
Cette lettre fut bientôt suivie d'une autre lettre, signée par onze évêques, demandant ou bien de laisser continuer les discussions, ou bien de traiter la question en suivant le procédé habituel, ou bien de laisser les évêques de France se prononcer d'abord ('). Le 12 avril 1651, le pape institua une congrégation pour prendre connaissance de la lettre des évêques (')• De part et d'autre on envoya des délégués à Rome (').
Entretemps le Père Annat travaillait activement à agir sur la congrégation, tant par des instructions secrètes à Albizzi que par des informations qu'il donna aux commissaires dans divers traités qu'il fit imprimer. C'est Rapin qui nous l'apprend {''). Les délégués, dès le lendemain de leur arrivée, apprirent que le père Annat avait déjà beaucoup de choses prêtes avant leur arrivée et s'en était déjà servi (").
Aussitôt arrivé à Rome, Saint-Amour, l'un des délégués des onze évêques, commença ses démarches. Il rencontra le père Annat
(1) Histoire générale du jansénisme, t. I, p. 439. Amsterdam, 1700.
(2) Mémoires sur l'Église et la société, la cour, la ville et le jansénisme, 1644- 1669. Publiés par Léon Aubineau, t. 1, p. 366. Paris, 1865.
(3) Dumas, Histoire des cinq propositions de Jansénius, 4'' éd., t. 1, p. 16 sv. Trévoux, 1701.
(4) Ibidem, p. 41 sv.
(5) Cfr l'étude de M. Bodson sur les Mémoires de Godefroi Hermant et du P. Rapin au sujet des événements de la période 1649 à 1653, dans le Rapport du Séminaire tiistorique pendant l'année académique 1911-1912, publié dans l'Annuaire de l'université catholique de Louvain, 1913, t. LXXVII, p. 378.
(6) Mémoires, cité, t. I, p. 535 et t. II, p. 142.
(7) Journal de Monsieur de Saint-Amour, docteur de Sor bonne, de ce qui s'est fait à Rome dans l'affaire des cinq propositions, p. 433. S. 1., 1662.
le dimanche 18 juin 1651, dans l'antichambre du pape. Saint- Amour lui fit'connaître qu'il était chargé de présenter au pape une lettre de quelques évêques de France. Le P. Annat saisit immédiatement que cette lettre ne pouvait avoir pour objet que les cinq propositions. Il ne dissimula pas son dessein de faire condamner les cinq propositions simplement et absolument, sans distinction de sens. Car, disait-il, bien que les cinq propositions soient susceptibles d'un sens catholique, en elles-mêmes cependant elles ont un sens hérétique.
Sur ces entrefaites, il se répandit à Rome un écrit du P. Annat intitulé : Catholica disceptatio de Ecclesia praesentis temporis. Il avait été imprimé l'année précédente, 1650 ('), à Paris, chez Séb.et Gab. Cramoisy, «cumprivilegio régis», sous le pseudonyme de Vincentius Severinus Claravallensis. D'après Sommervogel (-), il était écrit contre le P. Gibieuf de l'Oratoire. C'est une erreur. Il était plutôt composé contre Fromond, professeur à l'université de Louvain. Le pseudonyme de Vincentius Severinus semble bien opposé à celui de Vincentius Lenis sous lequel Fromond avait publié son ouvrage : Theriaca adversus Petavium et Ricardum de libero arbitrio (Paris, 1648). De plus l'écrit du P. Annat était précédé d'une lettre «ad Vincentium Lenem » {■'). On ne sut d'abord qui était l'auteur du livre. Le 22 octobre 1651, Saint-Amour eut un entretien avec le P. Mulard. Il y fut dit et déposé par témoins que le P. Annat était l'auteur. Saint-Amour s'étant plaint du livre, on l'engagea à y répondre. Il répondit que c'était son plus grand désir, mais qu'il ne disposait pas d'autant de mains ni de tant de crédit que les amis des jésuites pour espérer de pouvoir placer ses livres partout où ces pères répandaient les leurs.
Pour arrêter plus facilement la condamnation de leur doctrine, les jansénistes soutenaient qu'elle était la même que celle des thomistes. Les jésuites ne craignirent-ils pas que les dominicains se joignissent aux jansénistes? Toujours est-il que le P. Annat
(1) D'après Hermant (Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVII" siècle (1630-1663), publiés par A. Gazier, t. I, p. 504. Paris, 1905) il parut le 30 mai
(2) Bibliothèque de la compagnie de Jésus, 2- partie : Bibliographie, t. I, art. Annat, n" 5. Paris, 1890.
(3) Gerberon, Histoire générale du jansénisme, t. I, p. 536. Amsterdam, 1700 ; Ellies DupiN, Histoire ecclésiastique du XVII' siècle, t. II, p. 191. Paris, 1714; P. Labbe? Bibliotlieca antijanseniana, p. 13. Paris, 1654 ; Huylenbroucq, Imago primi saeculi jansenistarum,\. I, p. 306 (manuscrit aux archives de l'archevêché de Malines).
crut devoir intervenir. Dans le courant de l'année 1651 il publia : Jansenius de D. Augustino, de Ecdesia catholica, de theologia scholastica ac de divi Thomae familia pessime méritas (Parisiis, apud Gasp. Meturas, 1051), et presqu'en même temps, en réponse aux Thèses apologeticae sive istius aevi operum nomenclatura, catalogue de livres publiés les dernières années au sujet de la grâce, de la pénitence, etc., qui parut en 1650 ('), son livre : Jansenius per heierodoxoriim et orthodoxonim thèses et antithèses productus et profligatus (Parisiis, ap. Gasp. Meturas, 1651 ?). Ces deux ouvrages parurent probablement sous un pseudonyme, ou plus probablement, sous l'anonymat. Le premier de ces deux écrits eut une grande vogue à Rome, où de nombreux exemplaires en avaient été distribués, s'il faut en croire Saint- Amour (-).
Sans se lasser le P. Annat se mit à la rédaction d'un nouvel ouvrage : An sit sopienda quae jam fervet jansenistarum controversia imposito utrique parti silentio, qui parut à Paris quelque temps après, en 1652.
Les députés jansénistes faisaient, vers la même époque, imprimer à Rome deux tomes de Saint-Augustin contre Pelage, avec des notes marginales favorables à leur doctrine. Le P. Annat eut connaissance de leur entreprise et avertit Albizzi, qui s'en plaignit au pape; ordre fut donné de saisir l'impression, non encore achevée ('0.
A peine le livre An sit sopienda eut-il paru, que déjà on commença à parler d'une autre publication que venait d'achever le P. Annat : De incoacta libertate. Ce livre a toute une histoire (^). Dès qu'il fut achevé, le P. Annat voulut le faire imprimer à Rome avec la permission du Saint-Office. Albizzi s'attela à la besogne d'obtenir cette permission. Il présenta l'écrit au Saint-Office avec un mémoire où le P. Annat expliquait qu'il avait composé quelques traités pour montrer combien la doctrine de Jansenius était différente de celle de saint Augustin et demandait Vimprimatur pour son livre. Le saint Office accorda au P. Annat la permission d'imprimer le livre après examen. Avertis de l'entreprise du P. Annat les délégués des onze évêques tentèrent par tous les moyens d'empêcher la publication du livre. Saint-Amour courut
(1) Hermant, Mémoires, cité, t. I, p. 501.
(2) Journal de Saint-Amour, p. 165.
(3) Rapin, Mémoires, cité, t. I, p. 454.
(4) eu Journal de M. de Saint- Amour et Mémoires de Rapin, de même que l'étude de M. Bodson, cité plus haut.
voir le maître du sacré palais pour lui représenter le préjudice que sa cause pourrait recevoir si le Saint-Office approuvait le livre du P. Annat. Le maître du sacré palais lui répondit que, comme le P. Annat avait la permission requise pour toute matière de auxiliis, il était en règle, qu'il avait déjà donné son imprimatur ; les jésuites d'ailleurs, ajoutait-il, étaient omnipotenti et lui était d'un office où il n'avait qu'à obéir (').
Saint-Amour vit clairement dès lors qu'il n'y avait plus que le pape auquel il pût s'adresser s'il v-^oulait voir arrêter la publication du livre de P. Annat. Il obtînt une audience papale le dimanche 21 janvier 1652. Innocent X se contenta de répondre qu'un imprimatur n'était pas équivalent à une approbation et qu'il prendrait des mesures (-).
Le P. Fani, dominicain, compagnon du maître du sacré palais, avait eu à examiner le livre en question. Le 5 février on raconta à Saint-Amour que ce père y avait trouvé deux propositions calvinistes, mais avait donné néanmoins Vimprimatur, à condition que ces deux propositions en seraient retranchées. Le P. Annat ne fut pas content, paraît-il, de la décision et alla se plaindre à Albizzi. Celui-ci, « pour le venger de l'injure qu'un jésuite tel que le P. Annat avait reçu d'un assez jeune religieux dominicain >, écrivit sur le champ à l'imprimeur qu'il pouvait hardiment imprimer tout ce que les jésuites lui donneraient. Le P. Fani vint cependant s'informer auprès du libraire si les deux propositions avaient été retranchées. Il trouva le billet d'Albizzi, en prit une copie authentique et collationnée devant notaire et la porta au maître du sacré palais. Celui-ci s'en plaignit au Saint-Office, réprimanda Albizzi, et lui enjoignit de ne pas se mêler des choses qui ne regardaient pas ses fonctions (^). D'après Gerberon les cardinaux auraient même blâmé et réprimandé Albizzi et l'auraient prié de modérer quelque peu la hardiesse de ses entreprises (^). Mais il est évident que Gerberon ne fait que corser un peu le récit qu'il trouve chez Saint-Amour; ce dernier, en effet, n'aurait pas manqué de rapporter ce blâme infligé à Albizzi, s'il en avait eu connaissance.
Quelques jours après, le 6 février, Saint-Amour et ses compagnons allaient remercier le maître de . chambre du pape de
{\) Journal de Saint -Amour, p. 176.
(2) Journal de Saint-Amour , p. 180; Gerberon, o. c, t. Il, p. 9.
(3) Journal de Saint- Amour, p. 166.
(4) Gerberon, o. c, t. II, p. 3.
l'audience qu'ils avaient eue. Ils lui racontèrent qu'ils avaient parlé au pape d'une affaire très pressée, sur laquelle ils devaient présenter un mémoire. Ils lui remirent ce mémoire et le prièrent de le déposer le jour même entre les mains de Sa Sainteté. Le maître de chambre se paya la curiosité de lire le mémoire et, après avoir vu de quoi il s'agissait, il n'osa le présenter au pape. Il les en avertit le 9 février, disant que ce mémoire traitait d'une affaire beaucoup trop importante et devait être remis par un ambassadeur. Ou bien, disait-il, ce n'était pas pour rien que le pape avait un neveu ; ils pourraient donc, s'ils le voulaient, s'adresser à lui. Saint-Amour alla trouver Chigi. Celui-ci répondit que c'était une affaire qui ne le regardait pas, mais que cependant il en avait parlé au pape. Le souverain pontife lui avait dit que déjà il avait défendu de faire paraître le livre. Saint-Amour insista et lui dit qu'il ne pouvait pas oublier qu'on avait affaire à des gens qui avaient bien des adresses et des détours, qu'ils sauraient bien tout expliquer à ceux qui étaient chargés de lire le livre, mais qu'après l'impression ils l'entendraient à leur guise (')•
Deux jours après cet entretien, le mardi 20, on vint apporter à Saint-Amour ce qu'il y avait de feuilles imprimées du livre du P. Annat. Il alla avec son collègue. Brousse, à l'antichambre du pape pour tâcher d'avoir une audience et de remettre leur mémoire. Apprenant qu'ils ne pouvaient espérer d'être reçus, ils demandèrent à l'ambassadeur de France, M. de Valence, de leur procurer une audience, ou bien d'ordonner au maître de chambre de remettre leur mémoire. L'ambassadeur leur promit d'en parler au pape. Mais le souverain pontife se montra fort surpris et dit que ces théologiens eussent bien voulu réformer toute la discipline touchant les impressions qui se faisaient à Rome. Ce livre avait l'imprimatur et toutes les cérémonies ordinaires avaient été observées. D'ailleurs, ajoutait le pape, les dominicains étaient assez opposés aux jésuites pour ne pas laisser passer le livre sans se plaindre (-').
Le samedi 24 février, Saint-Amour alla voir l'imprimeur qui travaillait au livre du P. Annat pour savoir où il en était. Il apprit qu'on en avait encore au moins pour trois semaines de travail. Cette nouvelle rendit quelque espoir à Saint-Amour. Avec son collègue Brousse il se mit à visiter tous les cardinaux, consulteurs et qualificateurs qui pourraient influencer tant soit peu le Saint-
Ci) Journal de Saint-Amour, p. 197 ; Gerberon, o. c, t. II, p. 15. (2) Journal de Saint-Amour, p. 191 sv.; Gerberon, o. c, t. II, p. 15 sv. Rapin, Mémoires, cité, t. I, p. 548.
Siège. Le 5 mars, l'ambassadeur de France leur apprit que le pape lui avait dit personnellement qu'il avait chargé le général des jésuites d'empêcher que dans son ordre on écrivit sur ces matières aussi longtemps que dureraient les contestations sans qu'auparavant les livres fussent examinés à Rome. Les délégués firent encore un petit mémoire en français et le présentèrent à l'ambassadeur le vendredi 8 mars. Ils lui montrèrent aussi quelques feuilles du livre du P. Annat qu'ils avaient pu obtenir. Au sortir de l'audience que M. de Valence eut ce jour-là, il leur apprit que le pape avait encore une fois exprimé son étonnement et son mécontentement de leur façon d'agir contre ce livre qui avait passé par toutes les formes ordinaires. Et puis, avait ajouté le souverain pontife, si ce livre contenait réellement quelque chose de répréhensible, on ne l'en censurerait pas moins et ceux qui n'auraient pas fait leur devoir en porteraient les responsabilités. Les députés n'avaient qu'à prendre patience parce que le pape avait mille autres affaires sur les bras. Malgré les instances de l'ambassadeur, le pape n'avait pas changé d'avis. L'ambassadeur les encouragea cependant à continuer leurs démarches, mais lui-même ne pouvait se mêler de l'affaire, n'ayant pas reçu d'instructions à ce sujet (')•
Le jeudi saint, 28 mars, Albizzi, par ordre du pape, envoya un billet à l'imprimeur, lui ordonnant d'apporter au palais du Saint- Office tous les exemplaires des feuilles déjà imprimées du livre du P. Annat, avec défense d'en donner un à quelqu'un (-). L'imprimeur laissa passer le vendredi saint sans exécuter cet ordre; mais le samedi il porta à Albizzi tout ce qu'il y avait d'imprimé de cet ouvrage.
Le livre n'en parut pas moins pour cela. A en croire Gerberon, les jésuites parvinrent à en retirer quelques exemplaires grâce à la complicité d'Albizzi et le firent distribuer en France où il parut vers la Toussaint. Saint-Amour ne donne pas ce détail. Il semble bien que Gerberon ne fait encore ici que renforcer le récit qu'il trouve chez Saint-Amour.
Voici le titre complet du livre : De incoacta libertate disputatio quadripartita, qua monstrantur ex doctrina potissimum S. Augustini afque etiam S. Thomae Indifferentiam, hoc est agendi et non agendi potentiam, et quidem proximam, et expeditam, ad libertatem arbitra esse necessariam. Contra novum Augustinum Iprensis episcopi Vincentem Lenem apologistam Jansenii commentatorem
(1) Journal de Saint- Amour, p. 200 sv.; Gerberon, o. c, t. II, p. 18.
(2) Journal de Saint-Amour, p. 207.
quinque propos itioniim. Auctore P. Francisco Annato S. J. (Romae, ex typogr. Ignatii de Lazaris, 1652). Il fut mis en vente à Paris chez les frères Sébastien et Gabriel Cramoisy (')• On peut en voir le résumé dans Gerberon (-')•
Sur ce, naturellement, grandes doléances des députés des onze évêques. Encore une fois ils dressèrent un mémoire qu'ils parvinrent à présenter au pape vers la fin de décembre 1652 {^). Le 2 janvier suivant ils s'en plaignirent aussi au cardinal Barberini. Celui-ci excusa le P. Annat et dit que ce n'était vraiment pas une grave affaire que de faire imprimer à Paris un livre que le pape avait défendu de publier à Rome.
Le bruit fait autour de ce livre était loin d'être apaisé quand déjà parut un autre livre du P. Armât : Augustinus a baianis vindicatus libris VIII, in qiiibus ostenditur doctrinam jansenianam longe distare a doctrina S. Augustini. Auctore R. P. Francisco Annato Societatisjesu theologo(Parisiis ap. Seb.et Gebr. Cramoisy, 1652).
Entretemps le P. Annat avait quitté Rome au commencement d'octobre 1652. Albizzi, racontait-on à Rome, avait tout fait pour le retenir. Rentré en France le P. Annat devint provincial de la province de France. Il fut installé le U' décembre 1652. A peine arrivé à Paris il fit imprimer : Informatio de quinque propositionibus ex Jansenii theologia collectis, quas episcopi Galliae romano pontifia ad censuram obtulere. Auctore P. Francisco Annato S. J. (Parisiis, ap. Seb. et Gebr. Cramoisy, 1653, cuni privilegio régis) (^). Le privilège du roi est daté du 26 janvier 1653, mais déjà dès le mois d'octobre l'écrit avait circulé à Rome à l'état de manuscrit, relié en parchemin, grâce aux soins du P. Mulard. C'est au moins ce que nous dit Saint-Amour (■) et après lui Hermant (').
L'année suivante, 1654, il parut une Réponse au P. Annat pro-
(1) Bibliotheca antijanseniana, p. 78.
(2) O. c, t. II, p. 20-23.
(3) On peut voir ce mémoire dans le Journal de Saint-Amour, p. 336. Gerberon donne comme date le 23 décembre. De la Lane, Saint-Amour et Angran écrivirent à deux évêques français, le 30 décembre : « Il y eut hier huit jours que nous présentions au pape un mémorial à l'occasion d'un livre nouveau que le Père Annat, jésuite, a fait imprimer à Paris, contre les intentions expresses de Sa Sainteté », dans Journal de Saint-Amour, p. 351.
(4) Cet ouvrage est à la bibliothèque de l'université de Louvain, Janseniana, in-4°, n« 33.
(5) Journal de Saint-Amour, p. 307.
(6) Mémoires, cité, t. II, p. 57.
vincial des jésuites, touchant les cinq propositions attribuées à Monsieur l'évêque d'Ypres, divisée en deux parties, ayant pour auteurs Arnauld et Nicole ('),
Presqu'en même temps que son ouvrage précédent, le P. Annat fit imprimer : Jansenius a thomistis Gratiae per seipsam efficacis defensoribus condemnatus. Auctore Reverendo Pâtre Francisco Annato Societatis Jesu theologo. (Parisiis, apud Seb. et Gabr. Cramoisy, 1653) (-). Le privilège du roi est daté du même jour que celui de l'ouvrage précédent, 26 janvier 1653. A en croire Saint- Amour, Hermant et de La Lane, cet ouvrage avait déjà été distribué à Rome par Hallier et même sous le nom de ce dernier ('). L'imprimeur, dans un avis au lecteur en tête de l'ouvrage, dit que « seu janseniani, seu fures opusculum hoc clancularia diligentia editum, auctore nec volente, nec conscio spargere coeperunt ». L'ouvrage qu'on répand ainsi, ajoute-t-il, est mutilé et corrompu en divers endroits; le lecteur doit donc se tenir sur ses gardes pour discerner « germanum a spurio et legitimum ab adulterino partum ». Il y ajoute aussi une lettre, soi-disant envoyée de Rome à Beauvais, dans laquelle on s'applique à faire ressortir la prudence d'Hallier et de ses compagnons et à remplir l'esprit des simples de préjugés contre les décrets qu'on attend sans tarder, en répandant le bruit qu'ils avaient été portés sans que les deux parties eussent été entendues. Le corps de l'ouvrage n'est qu'une suite de citations de divers auteurs thomistes : Didacus Alvarez, Gonçales de Abelda, Joannes Paulus Nazarius, Didacus Nugnes Cabazvedo, Petrus Ledesma, Baltasar Navarrete, Joannes a S. Thoma, pour montrer que tous ces auteurs ont rejeté la doctrine que défend Jansenius. L'ouvrage avait été composé contre les députés jansénistes qui soutenaient que les dominicains étaient d'accord avec eux et que cet ordre prenait un vif intérêt à cette affaire (^).
Dès le mois de février des réponses parurent. Le 7, une Lettre au P. Annat, provincial des Jésuites de la province de France, sur Vescrit qui a pour tiltre Jansenius a thomistis condemnatus, etc. qu'il donne au public sous son nom et que M. Hallier a produit à Rome sous le sien. Le 12 du même mois : Seconde lettre au mesme P. Annat, sur la nouvelle forme qu'il a donné à son escrit
(1) SOMMERVOGEL, 0. C, l. C, H. 11.
(2) A la bibliothèque de l'université de Louvain, volume cité plus haut.
(3) Voir également : Disquisitiones Pauli Irenaei, disq. IV, art. X, dans \t Journal de Saint-Amour , p. 218.
(4) Rapin, Mémoires, cité, t. II, p. 64.
et l'advis latin de son imprimeur au lecteur. Le premier de ces deux écrits raillait « la bizarre conduite de deux personnes, autrefois extrêmement opposées, et depuis unies par le lien du molinisme pour s'attribuer en même temps le même écrit, l'un à Rome en le présentant au pape et aux consulteurs, l'autre à Paris. » La seconde lettre attaquait la préface qui avait été ajoutée en tête de cet ouvrage ('). D'après Sommervogel (-), c'est Noël de La Lane qui est l'auteur de ces deux lettres. Hermant (■^) dit que c'est Taignier qui en est l'auteur, mais, ajoute-t-il, «elles avaient été revues et mises en forme par un de ses amis plus particuliers. »
Le 2 mai 1653, Sainte-Beuve écrivit à Saint-Amour qu'on travaillait en Flandre à une réponse à l'écrit du P. Annat et qu'il estimait « que ce bon Père n'aura pas sujet de se complaire de l'excellence de son travail.» Déjà, ajoutait-il, « on commence icy à imprimer cette réponse, j'estime que vous en serés satisfait autant que moi, mais il faut un peu de patience, car l'ouvrage est long» (^). Le 26 mai, Saint-Amour et ses confrères écrivirent aux évêques qui les avaient envoyés, qu'ils avaient préparé un écrit considérable touchant la grâce suffisante soutenue par quelques thomistes, pour répondre à l'écrit du P. Annat. Cependant, parce que cet écrit traitait de la matière de auxiliis, ils devaient le présenter au Saint-Siège après qu'il aurait été examiné. Le vendredi 30 mai, ils portèrent le livre du P. Annat au cardinal Chigi et s'en plaignirent vivement auprès du cardinal. Celui-ci négligea tout ce qu'ils racontèrent et ne daigna même pas lire la préface qui pourtant n'était que de deux petites pages.
Ils jouaient de malheur. Le lendemain, 31 mai 1653, la bulle Cum occasione venait condamner les cinq propositions. Elle fut publiée le 9 juin. Les députés déçus n'avaient plus qu'à se retirer.
A. Janssen,
Chargé de cours à l'université de Louvain,
Président du collège Juste Lipse.
(1) Hermant, Mémoires, cité, t. Il, p. 40.
(4) Journal de Saint-Amour, p. 427.
Le « jansénisme » des Pensées de Pascal.
Il ne sera peut-être pas inutile de faire remarquer que le titre de la présente étude n'entend préjuger en rien la fameuse question si souvent débattue et si diversement solutionnée. « Jusqu'où le jansénisme a-t-il pénétré les Pensées de Pascal ? »
Le problème n'est pas sans importance, et si M. Brunetière estime que l'on a suffisamment écrit « pour répéter une fois de plus et ordinairement pour le dire plus mal ce qui a été dit et ce qui se trouve partout (0», il accorde néanmoins que le problème de la grâce, dont l'explication constitue l'introduction nécessaire aux Pensées — « n'a rien perdu de son intérêt et de sa gravité (-) ».
Il faut d'abord préciser de quelles Pensées l'on entend juger. Si Pascal peut revendiquer pour lui la paternité de son œuvre, parce que la disposition des matières est sienne (■'), il se pourrait bien que de nombreuses éditions de Pensées ne soient plus les Pensées de Pascal. Quand on y a ajouté ne fut-ce que son plan à soi, on n'a plus donné l'œuvre de l'auteur.
Il ne faut pas cependant dissimuler toute la difficulté de pareille édition. Pascal ne nous a laissé qu'un ouvrage inachevé : « des fragments de papier jaunis de toutes les grandeurs, collés à l'aventure, on ne sait par quelle main, mais en tout cas, par une main singulièrement négligente et pitoyablement malhabile ; les uns, troués comme s'ils eussent été jadis enfilés par liasses, les autres, à la marge, dans un coin au verso, barbouillés d'indications de toute sorte, ou de figures de gép.métrie, tous couverts, ou presque tous, — car il y en a quelques-uns qui ne sont pas
(1) Brunetière, Études critiques sur l'histoire de la littérature française, 3" série, p. 62. Paris, 1894.
(2) Ibidem.
(3) "• Qu'on ne dise pas que je n'ai rien dit de nouveau: la disposition des matières est nouvelle >>. Pascal, Opuscules et Pensées, éd. Léon Brunschvicg, frag. 22. Paris, 1897.
360 H. LAMIROY.
de la main de Pascal — d'une écriture pénible, irrégulière, hâtive, sans orthographe ni ponctuation, où les lettres sont à peine formées, dont les lignes se dirigent en tout sens, tantôt par le milieu d'une phrase, brusquement interrompues, et tantôt disparaissant plus qu'à demi sous les surcharges et ratures (') ». Toutes les éditions néanmoins peuvent se ramener à deux types : il y a l'édition de 1670, édition écourtée, « embellie » par ces Messieurs de Port Royal, puis il y a toutes les éditions complètes, dont l'édition Faugère en 1844 constitue Y édition pr inceps (-)•
Ce n'est pas l'édition de Port-Royal qui seule pourrait fournir la solution totale du problème ; il faut de toute nécessité consulter spécialement les éditions qui se disent complètes, et qui le sont peut-être trop, si elles prétendent ne nous donner que les matériaux de la grande Apologie que projetait Pascal.
Nous ne prétendons pas résoudre le problème du plan de l'Apologie. C'est un problème insoluble, à en juger d'après les multiples tentatives infructueuses des éditeurs; c'est un problème inutile s'il faut s'en référer à Pascal lui-même : « La dernière chose qu'on trouve en faisant un ouvrage est de savoir celle qu'il faut mettre la première» (^).
Pascal sans doute eut un premier plan ; sa conférence à Port- Royal en fait foi (^); d'ailleurs on ne commence pas un ouvrage sans savoir ce qu'on veut. Mais les nombreuses notes (■) sur l'ordre de l'Apologie, qu'on retrouve dans les Pensées, témoignent du travail latent mais continu, qui se poursuivait chez Pascal, comme il se poursuit chez tout auteur. Il est probable que ce plan eût subi des modifications, peut-être bien profondes. Comment retrouver dès lors ce qui n'a jamais été définitivement fixé?
Mais si l'on ne peut trancher ce problème, il est utile toutefois
(1) Brunetière, 0. c, V^ série, p. 64. Paris, 1893.
(2) Cette édition parut peu de temps après le fameux rapport de V. Cousin à l'Académie, 1842. Ce rapport signalait les grandes lacunes de l'édition de Port- Royal et semblait appeler de ses vœux une nouvelle édition qui fut l'œuvre de P. Faugère et qui provoqua une vive querelle littéraire entre les deux critiques.
(3) Frag. 19, Opuscules et Pensées, éd. Brunschvicg.
(4) Etienne Périer, neveu de Pascal, l'auteur de la préface dans l'édition de Port-Royal, y résume le dessein d'Apologie tel que son oncle l'exposa aux solitaires de Port-Royal des Champs. Un document de Filleau La Chaise, publié en 1672, rappelle la même conférence : Discours sur les Pensées de M. Pascal où l'on essaie défaire voir quel était son dessein.
(.5) Par exemple, frag. 570 de l'éd. Brunschvicg : « Il faut mettre au chapitre des «Fondements» ce qui est en celui des «Figuratifs», touchant la cause des figures. »
d'en connaître les données. Le Mystère de Jésus, généralement daté de 1654, d'avant la lutte même des Provinciales, et plus d'un fragment qui rappelle cette période de polémique ardente ('), figurent dans ces éditions complètes de Pensées. 11 n'est pas sans intérêt de remarquer qu'on ne peut plus sans réserves tirer de l'étude de pareils fragments une conclusion qui engagerait seulement r « Apologie du christianisme » (-).
C'est là un premier principe trop souvent oublié ; de plus, les passages barrés, désavoués par l'auteur pour un vice quelconque de fond ou de forme, ne constituent plus à vrai dire la pensée de Pascal. Il est inutile de les citer ; sans doute, ces passages peuvent avoir leur intérêt littéraire; ils peuvent nous faire saisir la genèse et la formation d'une idée; ils ne sont plus imputables à l'auteur.
« Tout ce qu'un homme écrit n'est d'ailleurs pas avoué par lui ni destiné à l'impression » (^). — Un écrivain réunit d'ordinaire plus de matériaux qu'il n'en utilise. C'est certainement le cas pour Pascal. Il note une objection sans ajouter la réfutation qu'il se propose de développer dans son œuvre, et reprend maints textes à Montaigne, sans ajouter la référence, sans indiquer même s'il en approuve ou en récuse le contenu.
A s'en tenir aux textes clairs et nets, il importe encore de ne pas s'obstiner à vouloir urger le mot de Pascal. L'auteur des Pensées a l'esprit vif : il a une prédilection marquée pour les expressions fortes, antinomiques et contradictoires (^); ne l'a-t-on pas comparé à Kant, et n'a-t-on pas cru retrouver chez lui la thèse et l'antithèse de Hegel (■) ? Les passages les plus catégoriques
(1) Frag. 878, 882, 889, 902 et sv., de l'éd. Brunschvicg.
(2) Nous comptons parmi ces fragments ceux qu'on retrouve à la fin des Pensées, par exemple n. 907-921, dans l'éd. Brunschvicg. Nous croyons également que les frag. 513-514 sont absolument trop vagues pour en tirer argument.
(3) jos. DE Maistre, cité par Maynard, Pascal, sa vie et son caractère, ses écrits et son génie, t. Il, p. 33. Paris, 1850. Voir aussi Pascal, Pensées (Collection des meilleurs auteurs classiques). Paris, Flammarion.
(4) Frag. 409 : « La grandeur de l'homme est si visible qu'elle se tire même de sa misère ».
(5) « La philosophie de Pascal, écrit M. Brunschvicg (o. c, p. 298), prépare à la vérité définitive; elle a une dialectique fondée sur des antinomies qui a mérité et qui mérite d'être comparée aux grands systèmes philosophiques de l'école kantienne. Seulement plus conséquent que Hegel, Pascal a vu nettement ce que Kant reconnaît également, que la raison pose elle-même la thèse et l'antithèse; elle accuse par cette contradiction sa relativité essentielle et s'interdit de poser par elle-même la synthèse. L'antinomie à laquelle aboutit la raison spéculative ne peut être tranchée par cette raison même ».
362 H. LAMIROY.
sont dès lors sujets à contrôle; il faut juxtaposer les textes car l'expression dépasse souvent la pensée ; les affirmations les plus énergiques sont bien des fois adoucies plus loin ; Pascal peut reprendre le mot de Port-Royal : il n'en conserve pas toujours l'idée.
Il est prudent dans ces conjonctures d'interpréter Pascal par lui-même (0, en tenant compte qu'il y a une terminologie technique (-) en théologie, terminologie reçue à Port -Royal et que Pascal adopte tout en se réservant d'en changer çà et là la portée. On pouvait d'ailleurs s'y attendre à priori chez Pascal : il trouve que les jansénistes et les jésuites ont des torts, mais que les jansénistes en ont plus (^) et maintient de bonne foi la distinction du droit et du fait jusqu'à la fin de ses jours (^). L'écrit que Pascal rédigea durant sa polémique avec Arnauld et Nicole, et qui nous fut conservé par ce dernier, ne laisse aucun doute à ce sujet.
L'auteur des Pensées gardait par là toute latitude pour rejeter telle ou telle proposition condamnée par la bulle Cum occasione
(1) Frag. 488 : « ... mais il est impossible que Dieu soit jamais la fin, s'il n'en est le principe ». — Il faut de la bonne volonté pour y retrouver, avec M. Brunschvicg, renonciation du principe janséniste : « la grâce seule donne la charité ou amour de Dieu ».
Frag. 522 : « La loi obligeait à ce qu'elle ne donnait pas. La grâce donne ce à quoi elle oblige ». — Est-ce bien la pensée de Pascal qu'on exprime quand on ajoute en note ces paroles de VAugustinas, (De gratia, ch. L) « La loi n'a pas été donnée avec le pouvoir de vivifier, mais pour montrer aux pécheurs leurs péchés, la loi fait le péché » ? Comment retrouver dans le second membre du fragment cette explication ajoutée en note : « La grâce fait non seulement que nous voulions mais encore que nous puissions bien faire ».
(2) Pascal écrit : « Ceu.x-là honorent bien la nature qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout et même de théologie », frag. 29. Aucun théologien néanmoins ne reconnaîtra cette doctrine que M. Strowski donne comme thomisme ou néothomisme fPosco/ f/ son f^mps, t. III, p. 36. Paris, 1913) :« Les thomistes ou néo-thomistes ont une doctrine plus compliquée. Si tous les hommes sont courbés sous le péché, tous sans exception, ressentant les bienfaits de la mort du Christ reçoivent une première grâce. Elle n'est pas toute puissante celle-là; on peut la suivre, on peut lui fermer son cœur ; elle n'est pas suffisante pour conduire au bonheur éternel ; elle est suffisante pour libérer la volonté, lui donner le sentiment du bien et du mal, et la rendre capable d'accomplir des actes bons, conformes à la loi naturelle. L'homme droit qui a accepté cette grâce et qui n'en reçoit pas d'autre, ne verra pas Dieu face à face, mais il n'est pas un maudit condamné au feu éternel ; l'on ne sait pas ce que lui réserve la miséricorde divine, elle ne lui réserve rien de mauvais ni d'injuste ».
(3) Frag. 865.
(4) Ceci ressort clairement de I' « Écrit sur la signature du formulaire». Voir texte dans Brunschvicg, o. c, p. 241 et suiv.
du pape Innocent X. Nous verrons à l'instant jusqu'où Pascal en tira profit.
Le jansénisme dogmatique, tel qu'on le trouve développé dans V Augustinus de l'évêque d'Ypres, peut se résumer en quelques thèses fondamentales.
La nature humaine, selon la conception de Jansénius, est complètement viciée par la chute originelle. Plus d'une expression des Pensées rappelle étrangement ces théories.
La religion «enseigne aux hommes ces deux vérités : qu'il y a un Dieu dont ils sont capables et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes» ('). — «La foi chrétienne ne va principalement qu'à établir ces deux choses, la corruption de la nature et la Rédemption de Jésus-Christ» (-)•
Sans doute «nous ne connaissons ni l'état glorieux d'Adam, ni la nature de son péché, ni la transmission qui s'en est faite en nous. Ce sont des choses qui se sont passées dans l'état d'une nature toute différente de la nôtre» {■"). — «Tout cela nous est d'ailleurs inutile de savoir pour en sortir » (^). Il n'en reste pas moins « que la concupiscence nous est devenue une seconde nature » (■). Pascal se plaît à assombrir le tableau qu'il trace de la misère humaine; il comptait en tirer grand argument, mais il se garde bien de pousser jusqu'au bout ces théories désolantes. On trouve à côté de ces peintures déprimantes des pages d'une rare éloquence où il célèbre la grandeur de l'homme. « La misère de l'homme se tire de sa grandeur, et sa grandeur de sa misère » ("). « L'homme est si grand que sa grandeur même paraît en ce qu'il se connaît misérable. Toutes ses misères prouvent sa grandeur, ce sont des misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé » (").
La concupiscence est avec la force, de l'avis de Pascal, la
(1) Pensées, éd. de Port-Royal, p. 81 (Collection des meilleurs auteurs classiques). Paris, Flammarion.
(2) Pensées, éd. de Port-Royal, p. 69 et frag. 249 de l'éd. Brunschvico.
(3) Frag. 560 de l'éd. Brunschvicg.
(4) Frag. 560. Voir frag. 433 et éd. Port-Royal, p. 87.
(5) Frag. 430. Voir frag. 660 et éd. Port-Royal, p. 86.
(6) Éd. Port-Royal, p. 185.
(7) Éd. Port-Royal, p. 193.
334 H. LAMIROY.
source de toutes nos actions : « la concupiscence fait les volontaires, la force les involontaires » (')•
Pascal niera-t-il la liberté? Il semble connaître la délectation victorieuse de la grâce : « la grâce nous est en quelque sorte naturelle (-) ». — « Il y a assez d'évidence pour condamner et non assez pour convaincre, afin qu'il paraisse qu'en ceux qui la suivent, c'est la grâce et non pas la raison qui fait suivre et qu'en ceux qui la fuient, c'est la concupiscence et non la raison qui fait fuir (^) ». — Mais « Dieu a aussi voulu racheter les hommes et ouvrir le salut à ceux qui le cherchaient ... Il refuse à quelques-uns, à cause de leur endurcissement, ce qu'il accorde aux autres, par une miséricorde qui ne leur est pas due. Il a voulu se rendre parfaitement connaissable à ceux ... qui le chercheraient sincèrement (^) ». — « Il y assez delumière pour ceux qui ne désirent que voir, et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire (•') ». — C'est ainsi « que Dieu veut éclairer les uns et aveugler les autres ('') ». — «Il y a assez de lumière pour éclairer les élus; ... il y a assez d'obscurité pour aveugler les réprouvés et les rendre inexcusables (') ».
(1) Frag. 334 et éd. Port-Royal, p. 266. Nous ne tirons aucun argument du frag. 458 : « Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi '. Ce fragment rappelle sans doute étrangement VAiigiistiniis, mais outre que l'expression pouvait avoir acquis la valeur d'un axiome repris sans discussion, il faut se rappeler qu'on retrouve la même idée dans l'épître I de saint Jean (II, 16). Le contexte n'indique nullement que Pascal entend soutenir une thèse janséniste.
(2) Frag. 521. Voir la V proposition condamnée : « Aliqua Dei praecepta hominibusjustis volentibus et conantibus, secundum praesentes quas habent vires, sunt impossibilia; deest quoque illis gratia quà possibilia fiant». Denziger- Bannwart, Enchiridion symbolorum, définit ioniim et déclarât ionum de rébus fidei et morum, n° 1092. Fribourg-en-Br., 1911.
(3) Frag. 564. La 3"^ proposition affirmait la suffisance de la liberté a coactione DENZiGER-BANiNWART, o.'c, n° 1094. — La 2'"^ l'irrésistibilité de la grâce : « Interiori gratiae in statu naturae lapsae nunquam resistitur ^>, Denziger-Bannwart, o. c, n" 1093. — La 4'' proposition complétait la doctrine : « Semipelagiani admittebant praevenientis gratiae interioris necessitatem ad singulos actus, etiam ad initium fidei ; et in hoc erant haeretici, quod vellent eam gratiam talem esse, cui posset humana voluntas resistere et obtemperare », Denziger-Bannwart, o. c., n" 1095.
(4) Frag. 430 et éd. Port-Royal, p. 161.
(5) Frag. 430 et éd. Port-Royal, p. 162.
(6) Frag. 556.
(7) Frag. 578. Voir frag. 557 et éd. Port-Royal, p. 162.
Conséquemment à ces théories, Pascal rejette la doctrine si désolante duprédestinatianismetel que l'enseignait r/lM^«sf//7«s(').
« Jésus Rédempteur de tous. Oui, car il a offert comme un homme, qui a racheté tous ceux qui voudraient venir à lui. Ceux qui mourront en chemin, c'est leur malheur, mais, quant à lui, il leur offrait la rédemption. Quand on a dit que Jésus-Ghrist n'est pas mort pour tous, vous abusez d'un vice des hommes, qui s'appliquent incontinent cette exception, ce qui est favoriser le désespoir, au lieu de les en détourner pour favoriser l'espérance (-) ».
Tel est le jansénisme des Pensées d'après le texte même de Pascal.
Sans contredire les principes posés plus haut, nous ne pourrions le définir plus exactement. Pascal occupe une place à part, et, chose remarquable, la même conclusion se dégage de la polémique des Petites Lettres.
Le plus brillant et le plus fougueux défenseur de Port-Royal fut sans doute l'auteur des Pensées. Pascal néanmoins se sépare, à la fin de sa vie, des chefs attitrés du parti, d'Arnauld et de Nicole. Ce n'est pas une défection sans doute, il n'en reste pas moins que Pascal ne suit pas docilement et aveuglément jusqu'au bout.
Si l'on s'en réfère à sa vie morale on y découvre encore les mêmes antinomies. Tout en concédant « qu'il ne faut pas confondre austérité et jansénisme » (■), il semble néanmoins qu'il faille tenir compte des principes dont s'inspire la conduite sévère de Pascal. Vivant dans un milieu janséniste il devait connaître nécessairement les théories chères à M. de Saint-Cyran. Nous savons d'ailleurs qu'il fut sous la direction de M. Singlin qui disait à M. Le Maître : « Vivons de la foi et tremblons toujours devant Dieu » (*).
Pascal, s'il connut la tristesse janséniste, connut également la véritable joie spiritwelle. L'écrit qu'il composa en la nuit mémorable du 23 novembre 1654, et qu'il porta toujours sur lui, en est
(1) La 5*^ proposition condamnée est la suivante : « Semipelagianum est dicere, Christum pro omnibus omnino iiominibus mortuum esse aut sanguinem fudisse. » Denziger-Bannwart, 0. c, n° 1096.
(2) Frag. 181 et éd. Port-Royal, p. 143.
(3) Petitot, O. p., Pascal, sa vie religieuse et son apologie du christianisme, p. 113. Paris, 1911.
(4) Mémoires de Fontaine, t. I, p. 251, citation Maynard, o. c, t. I, p. 151.
366 H. LAMIROY.
une preuve irrécusable ('). — Sa sœur Jacqueline, religieuse à Port- Royal, trouva même par moments ce pénitent trop joyeux (-).
C'est donc fausser la vie mystique de Pascal que d'en faire un tremblement perpétuel, et néanmoins ce même auteur écrivait à M''*^ de Roannez : «J'ai toujours craint le Seigneur comme les flots d'une mer furieuse » (^). — « Bienheureux l'homme qui est toujours en crainte » (^).
Il y aurait injustice toutefois à ne pas donner son idée complète : « Quand je viens à penser, écrit-il, dans la même lettre, que ces mêmes personnes peuvent tomber et être au contraire au nombre malheureux des jugés, et qu'il y en aura tant qui tomberont de la gloire et laisseront prendre à d'autres, par leur négligence, la couronne que Dieu leur avait offerte, je ne puis souffrir cette pensée et l'effroi que j'aurais de les voir en cet éternel état de misère, après les avoir imaginées avec tant de raison dans l'autre état, me fait détourner l'esprit de cette idée et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les faibles créatures qu'il s'est acquises » (').
La même idée, la même tendance revient dans les Pensées : « Une personne me disait un jour qu'il avait une grande joie et confiance en sortant de la confession. L'autre me disait qu'il restait en crainte. Je pensai sur cela que de ces deux on ferait un bon, et que chacun manquait de ce qu'il n'avait pas le sentiment de l'autre » (").
Ceci n'est plus de jansénisme moral tout court C), et cette doctrine, comme l'examen de toute la conduite de Pascal, confirme singulièrement l'analyse que nous faisions du jansénisme dogmatique des Pensées.
Le jansénisme de Pascal et un jansénisme sui gêner is {''). Vécu par Pascal, repensé par lui, il faut lui trouver un autre nom.
(1) Voir texte dans Brunschvicg, o. c, p. 142.
(2) Lettre de Jacqueline à son frère Biaise Pascal 19 janvier 1655. Voir Cousin, Jacqueline Pascal, p. 195. Paris, 1849.
(3) Job. XXXI, 23.
(4) Ps. CXI, 1. Pascal cite ces deux textes dans sa lettre du 5 novembre 1656 à M'"' de Roannez. Voir Brunschvicg, o. c, p. 217.
(5) Même lettre du 5 novembre 1656.
(6) Frag. 530.
(7) E. Janssens, La philosophie et l'apologétique de Pascal, p. 326, note. Louvain, 1906. Voir tout l'intéressant chapitre : la démonstration apologétique de Pascal et la théologie janséniste, p. 302 et suiv.
(8) Nous ne pouvons souscrire à ces solutions sommaires qu'on retrouve dans maint ouvrage; selon M. Souriau (Pascal, p. 144. Paris, 1898) : «... Si Pascal avait eu le temps d'écrire il en aurait fait une apologie du jansénisme et non celle
Il n'y en a pas d'autre que celui de Pascalisme ('). Et c'est là la conclusion qu'il faut écrire à la fin de toute œuvre de génie.
H. Lamiroy,
Docteur en philosophie,
Licencié en théologie.
du christianisme. » — M. Brunetière tout (o. c, 3^ série, p. 50) en posant d'excellents principes de critique, conclut de même : « Les Pensées de Pascal sont des pensées jansénistes». — Il est tout aussi difficile de justifier la thèse qui fait de Pascal un «philosophe catholique» purement et simplement. Voir Rocher, Pensées de Pascal. Tours, 1873 et Guthlin, Pensées de Pascal. Paris, 1896.
(1) Le mot est de M. Souriau, o. c, p. 165. On ne voit pas bien comment il s'accorde avec la conclusion que nous venons de transcrire à la note précédente.
L'université de Louvain
et la controverse sur le laxisme en morale au XYIl^ siècle
Le xYii*^^ siècle fut le siècle des grandes discussions en morale. L'attention des moralistes s'était portée surtout sur le système à adopter pour résoudre les doutes qui peuvent naître dans l'âme dans l'accomplissement de ses devoirs. On reconnaissait que la conscience ne peut agir quand elle doute de la licéité d'une action, c'est-à-dire de la conformité d'une action avec la loi morale, et cela aussi longtemps que ce doute n'a pas été préalablement déposé. Cependant les avis des théologiens étaient partagés touchant le système à employer pour arriver à la certitude requise dans toute action morale.
Les grandes controverses morales de cette époque avaient pour objet la question de savoir ce qu'il fallait faire ou quel parti il fallait prendre dans les doutes fondés, qu'un examen attentif ne pouvait résoudre.
Tous admettaient qu'une loi, dont l'existence est certaine et dont l'application au cas actuel est prouvée, entraîne une obligation certaine. Par contre, tous considéraient l'obligation comme douteuse si la certitude faisait défaut dans l'un ou dans l'autre cas. Ensuite, dans cette dernière alternative, on doit avouer que bien nombreux sont les cas, où cette incertitude cède la place à une certitude morale suffisante pour qu'on puisse agir moralement, soit que le doute se dissipe par un examen sérieux du cas, soit qu'une loi supérieure intervienne qui oblige dans tous les cas.
Restent enfin les doutes qui échappent à ces conditions. C'est ici que se place la controverse. On a proposé au xyii*-' siècle plusieurs solutions différentes ; ces solutions ont été codifiées respectivement et rédigées en systèmes, appelés des systèmes de morale.
A l'époque qui nous occupe, nous nous trouvons en présence, à l'université de Louvain, de chauds partisans du système dit tutioriste ou rigoriste, suivant lequel il faut résoudre l'incertitude en
prenant le parti le plus sûr, en admettant donc toujours l'obligation de la loi. Ce système est une solution simple, mais radicale et — faut-il le dire? — sévère. Beaucoup se demandaient comment et pourquoi une incertitude pouvait nécessairement et dans tous les cas engendrer une obligation certaine, et de là naquit un système moins rigoureux qui trouva beaucoup de défenseurs.
Ceux-ci admettent et prouvent les principes du probabilisme comme pont de passage entre l'incertitude spéculative de la conscience et la certitude pratique requise. Les uns toutefois rendent ce passage plus difficile que les autres. Les premiers, appelés probabilioristes, exigent que l'opinion que l'on se propose de suivre, soit plus probable que l'opinion opposée; les derniers (probabilistes) se contentent d'une probabilité solidement établie. Ce fut ce dernier système qui réunit alors le plus de suffrages, tandis que les adversaires (probabilioristes ou tutioristes) semblaient se confondre comme représentants d'une même tendance rigoriste.
Dans la seconde moitié du xvii*^ siècle, les doctrines morales avaient accusé une tendance très marquée vers le laxisme (')• Ce relâchement était dû à deux causes principales, à savoir à la décadence de la casuistique et à l'abus du probabilisme.
Le probabilisme avait été consacré officiellement comme système de morale par le dominicain Médina en 1577. La facilité pratique du probabilisme dans la direction des consciences, sa nouveauté même contribuèrent sans doute à la vogue dont il jouit universellement pendant près d'un demi-siècle. Non seulement il fut adopté généralement au sein de la compagnie de Jésus, mais il trouva un appui très ferme parmi les membres des autres ordres religieux et du clergé séculier.
Mais à côté des défenseurs, on trouve toujours des adversaires : ils s'appelaient antiprobabilistes (probabilioristes), contritionnistes, jansénistes. D'abord, le système lui-même devait créer une classe d'adversaires qui lui étaient directement opposés, d'autant que sa diffusion rapide et son extension inévitable dans tous les domaines de la morale furent une occasion de difficultés. Il s'en suivit en effet un mouvement d'exagération, une tendance vers l'extrêmelimite, qui entraîna un grand nombre de ses partisans. Nous
(1) Cfr Dôllinger-Reusch, Geschichte der Moralstreitigkeiten in der rômischkatholischen Kirche, t. I-II. Nordlingen, 1889. Voir la bibliographie dans les Rapports sur les travaux du Séminaire historique pendant l'année académique 1903-1904 et 1911-1912, publiés dans V Annuaire de l'université de Louvain, 1905. t. LXIX, p. 391 ; ibidem, 1913, t. LXXVIl, p. 390.
voyons les manuels de morale de l'époque se remplir de cas de conscience, dont la solution frisait à tout le moins le laxisme, ou dont l'application pratique n'avait aucun fondement dans les principes. Des abus devaient donc naître, et ces abus — que l'on aimait à confondre avec le système lui-même — constituaient évidemment un danger à combattre. De fait, des personnes, aux meilleures intentions du monde, s'appliquèrent aussitôt à dénoncer les partisans d'un système trop facile à leurs yeux, et engendrant des écarts doctrinaux aussi pernicieux. Ce fut une réaction; et si des probabilistes dépassaient la mesure, à leur tour leurs adversaires, au lieu de s'en prendre aux erreurs, condamnaient en bloc. Toutefois, il faut l'avouer, le problème n'était point éclairci au xvii^ siècle comme il peut sembler l'être de nos jours. Ensuite, l'emploi de certaines formules par les probabilistes, pour résumer leurs principes ou justifier leurs applications, devait prêter à confusion. De là, de part et d'autre, des publications de toute forme, des discussions dans nos contrées dont nous entendons l'écho au-delà des Alpes et des Pyrénées; de là des controverses si variées, apparemment disparates, mais souvent intimement liées entre elles, sur la confession par écrit; sur le péché philosophique; sur l'ignorance invincible; sur le duel, l'homicide et le tyrannicide; sur l'usure et la simonie; sur le secret de la confession et la révélation des complices, sur la discipline pénitentielle. Parmi les adversaires du probabilisme, nous avons nommé ensuite les contritionnistes. Depuis le xiv^' siècle, les théologiens s'étaient demandé si, dans le sacrement de pénitence, l'attrition pouvait avoir la même efficacité que la contrition parfaite ('). Or, la décision du concile de Trente, sans résoudre le problème, avait eu pour résultat de faire adopter par la plupart des théologiens la suffisance de l'attrition. La controverse n'en continua pas moins sous d'autres formules : restait à préciser les conditions d'une véritable attrition. Deux camps principaux se formèrent : les attritionnistes, qui étaient aussi en grand nombre partisans du probabilisme, et les contritionnistes, que nous retrouvons parmi les adeptes du jansénisme. On connaît la morale sévère et rigoriste du jansénisme; il suffira de se rappeler que les luttes jansénistes battaient leur plein à cette époque. Bref, en négligeant les nuances intermédiaires, nous nous trouvons en présence de deux tendances contraires : les uns sont partisans de la morale bénig-
(1) Voir sur cette controverse : J. Mo.^in, Commentarius hisforicus de sacra poenitentia, 1. 8, c. 2, 3, 4. Bruxelles, 1685; Henri de Saint-Ignace, Ethica amoris, t. III, I. 5, c. 138 sv. Liège, 1703.
niste, les autres sont gagnés aux principes austères du jansénisme.
Ce qui, en Belgique, fait surtout l'objet des discussions, c'est la discipline pénitentielle. Tout y passa : la confession, le sceau de la confession, les dispositions requises chez les occasionnaires et chez les récidifs, le délai d'absolution, l'absolution des complices, etc.
Dans ces polémiques, l'université de Louvain joua un rôle prépondérant. Louvain s'opposa aux nouveautés. A la Sorbonne de Paris, on peut constater une tendance analogue.
Avant 1650, la Sorbonne était déjà intervenue à plusieurs reprises. Des doctrines touchant le tyrannicide sont déjà condamnées en 1610 et en 1614 (')• Quelques années plus tard, la même faculté censura le laxisme de Berthauld (Bertin), prêtre séculier (1635) (")• Toutefois en juin 1638, le P. Séguenot, un oratorien contritionniste, se voit condamné par la Sorbonne, qui obéissait ici à un ordre de Richelieu (0- D'ailleurs, elle censura en 1644 plusieurs propositions attritionnistes de Th. Brachet (^), après les condamnations des livres du P. Bauny, S. J., (1641) (') et du P. Héreau (Airault), S. J., (1644) ('). Dans la suite, cette tendance s'accentue dans la même direction.
A Louvain, si l'intervention dans la controverse fut tardive, elle en fut d'autant plus radicale. On n'en voulait pas seulement au laxisme — ce qui d'ailleurs était le devoir de l'université — mais la faculté se montrait nettement hostile au probabilisme et à l'attritionnisme, en témoignant sa sympathie pour l'hérésie janséniste naissante. On doit reconnaître que, vers cette époque, l'université de Louvain devint un foyer du jansénisme, et que les évêques qui favorisaient ^cette soi-disant renaissance religieuse — tels l'archevêque de Malines, Jacques Boonen, et l'évêque de Gand, A. Triest, — s'appuyèrent plus d'une fois sur Louvain, tantôt pour se défendre contre les attaques des antijansénistes, tantôt pour
(1) Voir Revsch, Beitrag-e zur Jesuitenordens, p. 1-58. Munich, 1895; et la question du tyrannicide dans Duhr, Jesuitenfabeln, 4^ édit. Fribourg-en-Br., 1904, et dans Brou, Les jésuites de la légende. Paris, 1907.
(2) DuPiN, Histoire ecclésiastique du XVIF siècle, t. II, p. 421. Paris, 1714; Du Plessis d'Argentré, Collectio judiciorum de novis erroribus, t. lil, p. 16. Paris, 1736.
(3) Du Plessis d'Argentré, o. c, t. III, p. 25.
(4) Du Plessis d'Argentré, o. c, t. III, p. 18; Dôllinger-Reusch, o. c, t. I, p. 78.
(5) Du Plessis d'Argentré, o. c, t. III, p. 28; Reusch, Der Index der verbotenen Biicher, t. II, p. 315. Bonn, 1853; C. Sommervogel, Bibliothèque de la compagnie de Jésus, t. I, p. 1059. Paris, 1890.
(6) Du Plessis d'Argentré, o. c, t. III, p. 49 et 307.
atteindre ceux-ci plus directement sur leur propre terrain par des condamnations et des censures.
Le P. Ami (Amiens consentinus, S. J.) (') avait enseigné dans son cours de théologie (t. V) plusieurs thèses sur l'homicide, dans le genre de celles du P. Héreau. Le conseil de Brabant ordonna aux jésuites de changer l'énoncé de ces thèses. Louvain les condamna (1649) (-) et, deux années après, elles subirent le même sort à Rome.
En 1653, l'archevêque Boonen fit censurer par les docteurs de Louvain dix-sept propositions laxistes. Déjà en 1637, cet ardent zélateur de la morale rigoriste avait ordonné aux confesseurs d'exiger la contrition dans la pénitence (•), — l'évêque Triest insista sur le même point dans son instruction pastorale de 1640 — et maintenant il songeait à éliminer de nouveaux abus qui s'étaient introduits dans l'administration de ce sacrement (^). Mais les difficultés surgirent : sept jésuites refusèrent de prêter serment, et eurent recours à Rome. La S. C. du concile ayant demandé à Boonen l'exposé de ses motifs, celui-ci s'empressa de répondre le 14 juillet 1654 et joignit à sa réponse les thèses censurées par l'université. Au Saint-Office, l'examen de ces propositions traîna, et nous les retrouvons pour la plupart parmi les quarante-cinq thèses condamnées par Alexandre VII (1665-1666)(-').* L'année de sa mort, Boonen condamna encore certains écrits du fameux Caramuel (1655).
Cette réaction finit par influencer les autres évêques belges. Ainsi l'évêque de Gand, Ant. Triest, présenta à la faculté de Louvain vingt-sept thèses relâchées, et toutes furent censurées la même année (1657) ('). Elles se trouvent toutes aussi dans la série condamnée par Alexandre VII ('). En 1659, l'évêque van Wach-
(1) Cfr. HuRTER, Nomenclator litterarius..., S'' éd. Inspruck, 1907.
(2) Reusch, Der Index..., t. Il, p. 316; Annales de la société des soi-disant jésuites ou Recueil de tous les actes contre les Jésuites depuis 1552, t. IV, p. 177. Paris, 1764.
(3) De Ram, Synodicon belgicum, t. II iarciiiep. meclilin.), p. 343. Malines, 1828; ms. M. 3 de attritione, n" 11, dans le musée Bellarmin (ms. des archives de l'archevêché de Malines).
(4) Claessens, Histoire des arclievêques de Malines, t. I, p. 306. Louvain, 1882; Du Plessis d'Argentré, o. c, t. III, p. 267 et suiv. ; Dôllinger-Reusch, 0. c, t. I, p. 37.
(5) Denziger-Banwart, Encliiridion symbolorum, p. 343 et sv. Fribourg-en- Br., 1908.
(6) De Ram, o. c, t. IV (episc. gand.), p. 312. Malines, 1839; Dôllinger- Reusch, 0. c, t. I, p. 63.
(7) VivA, Damnatae t/ieses ah Alex. VII, Innoc. XI, Alex. VIII, p. 339. 1723.
tendonck de Namur publie un décret analogue à celui de Boonen (1637) et censure plusieurs propositions.
Nous en concluons que c'est la poussée des évêques Boonen et Triest qui accentua cette orientation à l'université. Il fallait toutefois que le terrain fût préparé d'avance, et disposé à subir cette influence. Ce rigorisme était appelé d'ailleurs à rendre de réels services. En matière de probabilisme d'abord : il était nécessaire d'arrêter les progrès nuisibles d'une casuistique poussée à outrance. Des exagérations en doctrine et en pratique étaient indéniables : jusqu'à quel point ces abus existaient-ils en dehors des livres de controverse? Nous ne sommes pas bien renseignés sur ce point, et il paraît bien qu'on a exagéré l'étendue des abus. Quant à la doctrine, le contenu, à lui seul, des propositions censurées en fait foi. La plupart se rapportent à la discipline pénitentielle, et doivent refléter assez bien la situation.
Ici, l'on commençait, les jours de grande foule, à expédier les pénitents après une demi-confession; ailleurs, on était enclin à donner trop facilement l'absolution aux récidifs, etc. ('). Les censures de Louvain — que venaient confirmer celles de Rome en 1665-1666 — furent une des occasions de l'intervention romaine dans la controverse, et l'on ne peut douter que ces mesures aient eu d'heureux résultats en Belgique.
En matière d'attrition ensuite : ici encore on proposait des thèses non justifiées. L'attrition pouvant suppléer la charité parfaite dans la pénitence, quelques-uns croyaient pouvoir nier la nécessité du précepte de charité (-). Or, parmi les propositions condamnées à Louvain, plusieurs touchent ce sujet. D'autre part, imposer aux pénitents un acte de contrition, comme l'avaient fait Boonen, Triest et van Wachtendonck, comme le fera encore le vicaire général capitulaire de Malines, Coriache, par ses décrets de 1667 et de 1668 (^), alors que le concile de Trente n'avait pas tranché la question, doit sembler une mesure radicale, et tout à fait favorable à la thèse janséniste. Dès lors, en effet, il n'était pas bien difficile de réduire l'absolution du prêtre à une simple déclaration des péchés {*).
(1) Cfr Dôllinger-Reusch, o. c, t. I. p. 65; Imago primi saeciili jansenisfarum, t. III, p. 372 (ms. des archives de l'archevêché de Malines); Les Hexaples ou les six colonnes sur la constitution Unigenitus, 1. 1, p. xxxi. Amsterdam, 1721.
(2) MoRiN, Commentarius historicus de sacra poenitentia, 1. 8, c. 4 n. 7 et 8. Bruxelles, 1685; Les Hexaples, t. I, p. 499; Vacant, Dictionnaire de théologie catholique aux mots Attriiion et Contrition. Paris, 1903.
(3) DE Ram, o. c, t. II, p. 359 et 362.
(4) Cfr Dôllinger-Reusch, o. c, t. i, p. 77.
La faculté de théologie de Louvain était imbue des mêmes principes de rigorisme. Bientôt l'occasion se présenta, qui lui permit de manifester les sentiments dont elle était animé.
Les jésuites de Gand avaient édité en 1661 un petit catéchisme flamand dans le but de préparer les enfants à la première communion ('). Ils y enseignaient qu'une attrition, basée sur la seule crainte du châtiment divin, était requise et suffisante pour obtenir le pardon des péchés dans la pénitence. Cette publication fut l'origine d'assez graves polémiques à Gand, puis à Louvain comme conséquence de l'intervention de l'université. Si cette doctrine était inacceptable pour tout contritionniste, elle offensa surtout — vu la nature et la destination du livre — le clergé gantois. Un tel catéchisme était à ses yeux pernicieux pour la jeunesse et destructif de la charité parfaite (-).
Les jésuites de Gand étaient parvenus à attacher à leur cause le nouvel évêque de Gand, Vanden Bosch, — qui succéda à Triest — et l'internonceGirolamo di Vecchii. Par suite de certains sermons sur l'attrition, prêches par des pères de la compagnie, où les curés de la ville voyaient autant d'attaques et de calomnies, l'affaire se compliqua, et il fallut un décret autographe et formel de l'évêque (14 février 1662) pour obliger les partis au silence ( •). De fait, le calme paraissait revenu, ce dont les curés profitèrent pour obtenir de Louvain et de Rome ce que leur évêque leur avait refusé.
Ils envoient une lettre, datée du 12 mai 1662, aux docteurs de Louvain avec prière d'émettre leur avis dans cette polémique sur l'attrition. La réponse est déjà prête le dernier de ce mois, et arrive à Gand signée par huit docteurs, qui approuvent entièrement la doctrine contritionniste des curés de Gand (^). Fiers de cet appui, qui fut un succès, ils s'adressent le 3 juillet de la même année à Alexandre VII, envoient deux députés à l'internonce di Vecchii, et recourent encore le 14 juillet au cardinal Pallavicini.
Les théologiens qui avaient signé la déclaration sont : Van Werm, Pontanus, Sinnich, Speeck, Leonardi, Laurent, Van Vianen,
(1) Ms. du musée Bellarmin M. 3. De attritione, n" 1. — Les docteurs de Louvain l'intitulent : « Nieiiw onderwijs voor de jonckeyt om wel te biechten en te communiceeren ». Cfr ms. n. 11.
(2) Ms. M. 3. De attritione, n" 11.
(3) Ms. M. 3. De attritione, n" 10.
(4) Ms. M. 3. De attritione, n° 11 : « Unanimi consensu censuit S. F. doctrinam dicti articuli esse sanam, veram, securam, etc. » Le n" 11 de ce ms. contient l'avis desdocteurs de Louvain. Traduit en français en 1662; en flamand en 1669, à Gand, sous le titre : Oordeel van de doktoren in de gotheyt der universiteyt van Loven.
Recht. L'attitude de ces professeurs ne surprendra personne; car, au fond, ce n'était qu'une manifestation publique de l'esprit qui dominait la faculté et qui l'amenait à appuyer la cause des curés gantois contre leur évêque et contre les jésuites. Bien plus, ce même catéchisme mit aux prises avec les jésuites de Louvain, deux autres professeurs, Lupus (Wolf) et Farvacques, moines augustins.
Pour démontrer que le dit catéchisme de Gand interprétait mal le concile de Trente, ils publièrent en 1660 chacun une dissertation sur l'intention du concile ('). Les jésuites se chargèrent bientôt de la réfutation. Le P. Le Dent défendit avec rigueur la doctrine de l'attrition et d'autres écrits suivirent encore.
Comme les curés de Gand, en 1662, avaient sollicité l'appui du cardinal Pallavicini à Rome, de même Lupus et ses collègues, accusés de jansénisme par leurs adversaires, sentirent bientôt le besoin de recourir au cardinal Bona, afin qu'il prît la défense ue leur cause auprès du cardinal Barberini et d'Alexandre VII (avril, 1667). L'internonce était intervenu et avait envoyé le livre de Lupus à Rome. Dans une lettre adressée à son confrère augustin, le futur cardinal Noris, ce même Lupus se plaint d'être traité d'adepte de Luther, et défend son orthodoxie doctrinale. Cette correspondance avec Rome, et les considérants du décret d'Alexandre Vil (-) montrent suffisamment que les deux partis en présence avaient pris l'habitude de se traiter d'hérétiques, et qu'il fallait dorénavant se mettre à l'abri de l'hérésie janséniste ou prouver la conformité de sa doctrine avec celle du concile de Trente sur l'attrition. Enfin, le 5 mai 1667, parut le décret spécial d'Alexandre VII, que les événements de Gand et de Louvain semblent avoir provoqué. La question restait ouverte et libre, le décret se bornant à constater que, vers cette époque, l'attrition avait conquis le plus de suffrages ( ')■ La doctrine de l'université restait donc intacte ; de part et d'autre, l'on pouvait discuter librement. Ce que le pape avait surtout en vue, c'était de mettre fin aux censures réciproques des partis.
A ce dernier point de vue, toutefois, le décret n'obtint pas l'effet qu'on était en droit d'en attendre. On continua donc, à peu de chose près, comme l'on avait commencé (^).
L'université de Louvain devait encore une réponse à la réfuta-
(1) Cfr Reusch, Der Index..., t. II, p. 533.
(2) Cfr Denzioer-Bannwart, o. c, n. 1146.
(3) Denziger-Bannwart, o. c, n. 1146.
(4) Dôllinger-Reusch, o. c, affirme t. I, p. 88, que cette controverse reste à
tion du P. Le Dent, S. J., qui était parue avant le décret. En 1668, Farvacques s'en chargea et défendit la nécessité de la charité dans son « Scenium theologicum (') ». L'année suivante, les professeurs continuèrent à expliquer le concile de Trente dans le sens qui leur était favorable, tantôt sous forme d'apologies, tantôt sous forme de thèses, qui trahissent l'influence de r« histoire du concile de Trente» de Pallavicini. Le continuateur du P. Le Dent, le P. Estrix ('), se plaça sur le même terrain et défendit des thèses contraires (1669) ; et quand l'autorité supérieure crut devoir intervenir en 1673 "pour défendre cette sorte de publications, la polémique se poursuivit quand même sous forme de discussions publiques.
Telle fut la part prise par l'université de Louvain dans la controverse sur l'attrition. Sa position était radicalement contritionniste. Depuis la publication du catéchisme de Gand (1661), pendant une quinzaine d'années, ce point fut la préoccupation dominante des théologiens de Louvain.
En 1674, le professeur Gommaire Huyghens imprima une autre direction aux discussions. Son livre, intitulé Methodus remittendi et retinendi peccaia, où il plaide pour le délai de l'absolution, nous ramène dans la controverse plus générale sur la discipline pénitentielle (^). Il s'agissait de choisir entre la « méthode » rigoriste ou bénigniste dans l'administration de la pénitence. On peut voir quelle fut l'influence de l'hérésie janséniste sur la faculté de théologie de Louvain pendant l'intervalle d'une vingtaine d'années, en songeant d'une part aux censures de l'année 1653 et d'autre part aux publications du groupe Huyghens- Havermans-Aegidius Gabrielis et Neesen. Les censures se bornaient à limiter les progrès du laxisme; maintenant, c'était de la réaction, c'était marcher du côté opposé, c'était tomber en plein jansénisme! Préconiser un rigorisme outré dans le délai d'absolution, comme le voulait Huygens, comme l'exigeaient Havermans(') et Gilles de Gabriel ('),
l'avant-plan jusqu'en 1671. Nous pensons pouvoir reculer cette date de quelques années, jusqu'en 1675 ou vers 1680, date à laquelle la controverse sur l'attrition passa en Hollande, avec la publication 1683 de 1' « Amor poenitens > de Neercassel.
(1) Re'jsch, Der Index..., t. 11, p. 534.
(2) SoMMERVOGEL, o. c, t. 111, p. 467; Dôllinger-Reusch, 0. c, t. I, p. 88.
(3) Imago primi saeculi jansenistanim, ms. cité, t. I!, p. 454-470.
(4) Tirocinium theologiae moralis. Amsterdam, 1675.
(5) Specimina moralis christianac et diabolicae. Louvain, 1675. Cfr Reusch, 0. c, t. 11, p. 525; D'AvRiONY, Mémoires pour servir à l'histoire 1600-1716, t. J], p. 83. Paris, 1720.
cela revenait à la méthode d'Arnauld et de Quesnel, selon laquelle les confesseurs devaient imposer à leurs pénitents un temps d'épreuve entre la confession et l'absolution, épreuve qui devait se terminer par un brevet de bonne conduite (0-
La « méthode » de Huygens suscita une foule d'écrits. Elle fut mise à l'index, en 1681 par l'inquisition de Tolède, et en 1695 par l'archevêque de Malines, de Precipiano (-)•
Les jésuites, en effet, veillaient sur l'orthodoxie sacramentelle. L'ancien secrétaire de Thyrsus Gonzalez, le P. Estrix (■*), que nous avons déjà vu en 1667 aux prises avec le professeur Farvacques, s'opposa avec fermeté à cette tentative de réforme et en dévoila l'origine et le but (1675). L'archevêque de Malines, Alphonse de Berghes, gagné aux idées jansénistes, fit échouer cette opposition, en défendant le livre d'Estrix ; Rome ne condamna pas la méthode d'Huyghens, comme on l'avait espéré, et les autres publications des jésuites ne furent guère remarquées {*).
Les dénonciations mutuelles au Saint-Siège ne donnant guère de résultats, ou constituant un nouvel élément dans les polémiques, les rigoristes de Louvain résolurent de tenter un pas décisif. Ils décidèrent d'envoyer une députation à Rome pour défendre leur cause et pour y faire censurer cent propositions relâchées. Les quatre délégués de l'université, Lupus, van Vianen, Steyaert et Le Drou, arrivèrent à Rome au mois de juin 1677 (■ ).
Ne pourrait-on pas se demander si les jansénistes n'obéissaient pas ici à un mot d'ordre donné ou à un plan tracé d'avance, car nous voyons en France, cette même année, des évêques signer une lettre d'Arnauld, destinée à Innocent XI, où étaient consignées quatre-vingt thèses laxistes (' ). Quoi qu'il en soit, pour nous borner aux événements de Louvain, la doctrine des docteurs — au sujet de l'attrition, ils avaient présenté trois thèses — sortit intacte de l'examen (■), tandis que des cent propositions, que l'université
(1) Imago primi saeculi, t. III, p. 16, 20; Sciipta Hennebel, p. 61 sv. (ms. 7360-75 de la bibliothèque royale de Bruxelles).
(2) Reusch, Der Index..., t. II, p. 519.
(3) SoM-MERvoGEL, 0. c, t. III, p. 470; Dôllinger-Reusch, 0. c, t. 1, p. 39,67,
(4) Dôllinger-Reusch, o. c, i. \, p. 65 svv.
(5) GoETHALS, Lectures relatives ù l'histoire des sciences.., des mœurs et de la politique en Belgique, t. 1, p. 303; t. II, p. 69 et 171. Bruxelles, 1837; R. D'AvRiGNY, o. c, t. Il, p. 165 et t. 111, p. 343.
(6) Reuchlin, Port-Rjyal, t. II, p. 453, Hambourg, 1839; Reusch, Der Index, t. II, p. 522; Voltaire, Le siècle de Louis XIV, p. 478.
(7) Cfr Dôllinger-Reusch, o. c, t. 1, p. 91.
avait dénoncées, soixante-cinq furent condamnées par un décret d'Innocent XI, le 2 mars, 1679 (').
Ces déclarations du Saint-Siège, bien qu'elles aient traîné pendant deux ans (1677-1679), bien qu'elles ne répondent pas entièrement à l'attente des professeurs de Louvain, constituent néanmoins un succès. Si l'on avait échoué à faire comprendre l'attritionnisme parmi les thèses condamnées (-), on avait toujours mis l'administration de la pénitence à l'abri de certaines facilités qui s'y étaient introduites. Bref, la situation semblait excellente pour le parti janséniste. L'année suivante encore (1678), un carme, Charles de l'Assomption, publia un livre au sujet de l'absolution. Il ne fut pas plus heureux que le jésuite Estrix. De part et d'autre, on en dit du mal (^). Bien plus, plusieurs évêques ne cachaient point leurs sympathies pour cette morale sévère : tel l'archevêque de Berghes, qui avait prohibé déjà le livre du P. Estrix, et qui en 1686 soutiendra encore De Witte, curé de Notre-Dame à Malines, dans ses démêlés avec les carmes à propos de la pénitence, tel l'évêque d'Arras, Guy Sève de Rochechouart, qui avait censuré en 1675, avec l'approbation de 26 évêques français et belges, plusieurs thèses du jésuite Jacobs de Douai (*) ; tel encore l'évêque de Tournai, Gilbert de Choiseul Ç').
Cependant, un revirement allait bientôt se produire, et cela au sein même de la faculté de théologie de Louvain. Il est entendu que tous les membres de cette faculté n'étaient point rigoristes ou trempés de jansénisme au même degré. A côté de Huygens et de van Vianen, que nous voyons encore approuver VAmor poenitens de Neercassel (Emmerich, 1683), livre revu par Arnauld et Gerberon,
(1) Denziger-Bannwart, 0. c, n. 1216 ; R. D'Avrigny, o. c, t. II, p. 75 et 165 ; FOPPENS, Bibliofheca Belgica, t. I, p. 170. Bruxelles. 1739; Goethals. o. c, t. II, p. 172.
(2) Quelques contritionnistes cependant se basèrent, pour affirmer le contraire, sur la première thèse de la série 1779. Cfr. Henri de Saint-Ignace, Ethica amoris, t. III, 1. 5, c. 138. Liège, 1709.
(3) Cfr Huylenbroeck, Imago primi saecali jansenisiarum, t. III, p. 24 et 17 sv.; Reusch, Der Index..., t. II, p. 521.
(4) Cfr Recueil des mandements des évêques de France. Paris, 1715; Rochechouart, Recueil des ordonnances. Arras, 1710 (Bibl. de l'université de Louvain, Janseniana, n" 515).
(5) Reusch, Der Index..., t. Il, p. 537; ch \e Rapport adressé à Innocent XI par Gilbert de Choyseul, cvcque de Tournai, sur l'état de son diocèse, 1678, dans les Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, 1^67, t. IV, p. 49-64; F. Desmons, L'épiscopat de Gilbert de Choiseul 1671-1689, dans les Annales de la Société historique et archéologique de Tournai, 1907, nouvsér., t. XI, p. 510.
et qui constitue une apologie du contritionnisme et de la pénitence rigoriste ('); à côté de Gilles de Gabriel et de Havermans, et plus tard de Hennebel et d'Opstraet (-), il s'était formé un groupe de modérés, à la tête desquels se plaça un professeur très éminent, Steyaert, que Hurter célèbre comme la gloire immortelle de l'université (■^).
Steyaert, comme nous avons dit plus haut, avait fait partie de l'ambassade de Louvain à Rome en 1677; il y joua un rôle prépondérant, et s'il faut en croire Foppens (^), le succès de 1679 fut son œuvre. Il n'intervint guère dans la controverse sur l'attrition, mais dirigea plutôt ses efforts sur les polémiques autour de l'absolution. Nous connaissons déjà en cette matière le rigorisme de la plupart de ses collègues, et s'il avait pris une position nette vis-à-vis du laxisme, il résolut d'autre part d'arrêter aussi les exagérations du parti opposé. Pendant vingt ans il eut des démêlés avec ses collègues remuants Huygens, Opstraet et Hennebel. Au premier, il adressa une longue dissertation sur le secret de la confession (•')■ Son ami Dubois avait déjà, en 1682, réfuté à ce sujet la thèse de Vandervliet, professeur au Séminaire de Malines. Puis suit une série de publications : en 1685, sa Theologia moralls emendata, avec l'explication des 90 thèses condamnées par Alexandre VII et par Innocent XI ; en 1687, les Conclus iones theologiae practicae, où il résume sa doctrine sur la discipline pénitentielle; en 1688, une série de thèses sur le même sujet. Steyaert s'en tenait au Rituel romain, et ce faisant, il s'était choisi un guide siir. Personne, d'ailleurs, ne pouvait le lui reprocher. Les adversaires rencontraient en lui un homme doué des meilleurs qualités d'âme et d'esprit, dont la plus précieuse dans ces circonstances difficiles fut sa grande modération.
Bientôt il eut l'occasion d'en donner une nouvelle preuve. Alexandre VIII avait censuré, le 7 Décembre 1690, une série de
(1) Reusch, De/Index..., t. II, p. 535; Dôllinger-Reusch, o. c, t. I, p. 92; Imago primi saeculi jansenistanim, t. II, p. 481 et 488.
(2) Pour de plus amples détails sur ces professeurs on peut consulter utilement H. Hurter, S. J., Nomenclator litterarius recentioris theologiae catholicae theologos exhibens, 2 vol., 3^^^ édit. Inspruck, 1907-1910.
(3) Voir en outre, pour Steyaert, Goethals, Histoire des lettres, des sciences et des arts, t. II, p. 173. Bruxelles, 1840; Vandevelde, Synopsis monumentorum archiep. mechl., t. II, p. 556; Reusch, Der Index..., t. II, p. 658.
(4) Bibliotheca belgica, t. II, p. 862.
(5) Steyaert, Œuvres (Bibl. de i'univ. de Louvain, Janseniana, n" 402). Voir le n° XXVIII.
31 propositions rigoristes (')■ Inutile de dire que ce décret dut déplaire aux jansénistes de Louvain. Aussitôt, pendant ce mois même, puis encore en 1691, Steyaert publia de savantes annotations sur ces propositions (-). Cela lui valut des nouvelles difficultés avec son collègue Hennebel. Le 26 février 1692, en effet, Huygens et Hennebel dénoncent à Rome 37 thèses tirées des écrits de Steyaert ('), et en 1695 paraît à Cologne un commentaire du décret d'Alexandre VIII, par Hennebel, où celui-ci proteste de sa soumission. La réponse ne se fit point attendre. Steyaert lui dédia son Consilium pacis et Martin Quelques réflexions, et opposèrent à ces déclarations un démenti formel (^).
Entretemps, Steyaert s'était vu attaqué par un troisième collègue, Opstraet, dont les satires contre les casuistes relâchés avait mis au jour son étroite parenté avec le jansénisme. D'ailleurs, l'archevêque de Malines, H. G. de Precipiano, successeur de De Berghes, l'avait aussitôt démis de ses fonctions au séminaire de Malines (30 déc. 1690) (■)• Les publications se succédèrent rapidement : en 1692, 1693 et 1694, Opstraet soutint la sévérité dans l'administration de la pénitence.
Steyaert, de son côté, préparait une réponse décisive. Étant vicaire apostolique à Bois-le-Duc, il fit publier un décret sur l'administration des sacrements, qui fut signé par les évêques (1697) ('■). C'était le triomphe des idées du juste milieu.
Le laxisme d'une part, et le rigorisme d'autre part étaient un double écueil à éviter, et c'est ce décret qui imposa la modération aux directeurs d'âmes. De cette façon, Steyaert exerça une heureuse influence sur ses collègues en vue de calmer leur opposition. Ils le considérèrent bien comme un exalté, «exaltator novae regularium in absolvendo praxeos», ils lui attribuèrent bien des doc-
(1) CfrREUSCH, Der Index..., t. Il, p. 326; Viva, Damnaiae thèses ab Alex. VII, Innoc. XI, Alex. VIII, t. III, p. 405. 1723; R. D'Avrigny, o. c, t. II, p. 165; Denzinger, 0. c.
(2) Steyaert, Novitas utrimque de novo repressa per decretum Alex. VIII, ciim notis. Louvain, 1691 ; cfr Œuvres (Bibl. de l'univ. de Louvain, Janseniana, n. 402, au n" XX).
(3) Deux années auparavant, 10 novembre 1890, Steyaert et Harney avaient dénoncé à leur tour 42 articles. Cfr Vandevelde, o. c, t. II, p. 362 ; de Ram, o. c, t. i, p. 570.
(4) Paquot, Mémoires, t. XVIll, p. 29; Scripta Hennebel, p. 17, 18, 25 (ms. 7370-75 de la bibl. royale à Bruxelles).
(5) Goethals, Histoire des lettres..., t. III, p. 197; Claessens, Histoire de l'archevêché de Malines, t. II, p. 57. Louvain, 1881 ; Imago primi saeculi jansenistarum, passim; Reusch, Der Index..., t. II, p. 666.
(6) Gfr Steyaert, Œuvras, cité. Voir les n''^ 39, 17 et 24.
trines laxistes et les dénoncèrent à Rome, mais sa modération surmonta toutes les difficultés. En combattant le rigorisme dans la faculté de Louvain elle-même, il fut le ferme soutien de l'archevêque de Precipiano, qui venait d'entreprendre la lutte contre le jansénisme, et lui prépara la victoire.
Steyaert mourut le 17 avril 1701. Vers cette époque le rôle joué par l'université dans la controverse sur le laxisme en morale s'effaça insensiblement. Il est vrai qu'Opstraet eut encore des démêlés avec le jésuite italien Francolini (1706) ('), mais l'attention des membres de la Faculté était plutôt fixée sur les événements de Rome, où se plaidait la cause du jansénisme.
J. SOBRY, Professeur au collège épiscopal de Furnes. «
(1) Cfr Dôllinger-Relsch, o. c, t. I, p. 287 ; Reusch, Der Index..., t. II, p. 612.