APPENDICES
Le comte de Mercy- Argenteau, ambassadeur d'Autriche auprès de la Cour de France au comte Barbiano de Belgiojoso, ministre plénipotentiaire de l'empereur aux Pays-Bas.
(1) Sur la question des mariages mixtes aux Pays-Bas, voir Le voyage de l'empereur Joseph Il aux Pays-Bas, p. 219-226. Bruxelles, 1900.
(2) Le texte de l'édit de tolérance est reproduit dans VÉtude sur la condition des protestants en Belgique depuis Charles-Quint jusqu'à Joseph II, p. 111-113. Bruxelles, 1882.
l'autorisation du mariage du danseur vestris. 477
« Monsieur,
» Le célèbre V'^estris et la demoiselle Heinel, qui ont l'honneur d'être connus de Votre Excellence, après avoir longtemps charmé le public par leurs talents, ont quitté le théâtre, et désirant de se marier, des personnes de premier rang, qui les honorent de leur protection, me prient de les recommander aux bontés de Votre Excellence, afin qu'il leur soit permis de célébrer leur mariage à Tournai.
» Le motif qui les y engage est la religion de la demoiselle Heinel, laquelle est protestante. Les loix et ordonnances du royaume ne reconnaissant aucun protestant en France, pour ne pas y déroger, et pour prévenir toute discussion et difficulté de la part du clergé, le ministre a adopté l'expédient, lorsque des personnes de religion différente veulent s'unir, d'accorder une permission de célébrer le mariage en pays étranger.
» Pour en obtenir le brevet, les suppliants sont obligés de produire au bureau des affaires étrangères les pièces justificatives, comme extraits mortuaires, de baptême, de consentement des parents, etc., et de remplir toutes les formalités prescrites par les ordonnances pour valider les mariages; ces pièces restent ensuite au dépôt dudit département, et sont censées être représentées par le brevet de permission.
» Le sieur Vestris et la demoiselle Heinel viennent d'obtenir ce brevet du roi, dont j'ai l'honneur de remettre la copie à Votre Excellence, de sorte que de ce côté là ils sont parfaitement en règle.
* Mais il s'agit de savoir si les principes que le clergé des Pays-Bas suit en pareille matière ne s'y opposent pas.
» On m'assure que beaucoup de mariages semblables ont eu lieu à Tournai. S'il en était ainsi, je prierais Votre Excellence de vouloir bien engager l'Officialité de cet évêché à faire publier, en attendant, les bans du sieur Vestris et de la demoiselle Heinel, et bénir ensuite leur mariage, lorsqu'ils s'y présenteront avec l'original du brevet de permission qu'ils ont obtenu du Roi.
■> Dans l'un ou l'autre cas. Votre Excellence voudra bien me communiquer ce qu'Elle aura décidé à ce sujet afin de pouvoir donner une réponse positive aux personnes de considération qui protègent lesdits virtuoses, et dont l'intérêt pressant est le seul motif de cette importunité de ma part.
» Je profite avec empressement de cette occasion pour renouveler à Votre Excellence les assurances du parfait et sincère attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être,
» Monsieur,
» de Votre Excellence
» le très humble et très obéissant serviteur
> Mercy Argenteau.
» Paris, le 18 octobre 1783.
» A Son Excellence Monsieur le comte de Belgiojoso à Bruxelles. »
Permission au S^ Vestris de se marier en payer étranger. « Aujourd'hui, douze octobre mil-sept-cent-quatre-vingt-trois, à Fontainebleau.
» Le roi, ayant grand égard à la très humble supplication que lui a faite le S'' Gaétan Appolin Balthazar Vestris, pensionnaire de Sa Majesté, ci-devant maître de ballets de l'Opéra de Paris, oii il est résidant, de lui permettre d'épouser en pays étranger demoiselle Anne Frédérique Heinel, aussi pensionnaire de Sa Majesté, et ci-devant principale danseuse du même spectacle, fille majeure de Jean Frédéric Heinel, et Sa Majesté, voulant favorablement traiter l'exposant, dont il lui a été rendu de bons témoignages. Elle a, pour ce motif, accordé et accorde audit S"" Gaétan, Appolin, Balthazar Vestris, la permission d'épouser en pays étranger ladite demoiselle Anne, Frédérique Heinel, à charge par les futurs époux de rentrer dans le royaume, après la célébration de leur mariage, et d'élever les enfants qui en pourront naître, dans les principes de la religion catholique.
» Et pour assurance de sa volonté, Sa Majesté a signé le présent brevet, et l'a fait contresigner par moi, son conseiller secrétaire d'État et de ses commandements et finance.
» (s.) Louis.
» (s.) G:?AviER DE Vergennes. »
Le comte Barbiano de Belgiojoso au comte de Mercy Argenteùu.
« Bruxelles, 6 novembre 1783.
» Monsieur,
» Les éclaircissements que Votre Excellence me demande par la lettre qu'EUe m'a fait l'honneur de m'adresser le 18 octobre, à l'occasion du mariage que le s'' Vestris et la demoiselle Heinel se proposent de contracter, se trouvent consignés dans la note ci-jointe que je me donne l'honneur de remettre à Votre Excellence.
» Comme j'ai lieu de me persuader que Votre Excellence trouvera dans cette note des notions suffisantes sur la marche que le sieur Vestris et la demoiselle Heinel auront à suivre pour réaliser leur projet, je ne puis que m'y référer et m'en remettre à l'usage que Votre Excellence trouvera bon d'en faire, ayant l'honneur d'être,
» Monsieur,
» de Votre Excellence,
» le très humble et très obéissant serviteur,
» Barbiano de Belgiojoso.
» A Son Excellence, Monsieur le comte Mercy Argenteau. »
Note sur la lettre ci-Jointe de Son Excellence Monsieur le comte Mercy- Argenteau.
« Il paraît résulter de cette lelfre que le S"^ Vestris est catholique-romain, et
l'autorisation du mariage du docteur vestris. 479
que la demoiselle Heynel est profestanfe : et que, ne pouvant se marier en France, ils désirent la faire à Tournai.
» Son Excellence désire savoir si les principes que le clergé des Pays-Bas suit en pareille matière ne s'y opposent pas, ajoutant qu'on l'assure que beaucoup de mariages semblables ont eu lieu à Tournai, et que, s'il en était ainsi. Elle prierait Son Excellence le ministre plénipotentiaire de bien vouloir engager l'officiaiité de l'évêché de Tournai à faire publier, en attendant, les bans du sieur Vestris et de la demoiselle Heinel, et bénir ensuite leur mariage lorsqu'ils s'y présenteront.
» L'on observera d'abord qu'avant que Sa Majesté n'eut introduit la tolérance, il ne se pratiquait aux Pays-Bas aucun mariage entre des catholiques et des anticatholiques, devant aucun curé ou prêtre de la religion romaine, d'autant que l'on y tenait que ces sortes de mariages avaient toujours été détestés par l'Église, et que les prêtres ne pouvaient y assister.
» Mais depuis l'introduction de la tolérance, il a bien fallu permettre ces sortes de mariages entre les sujets de Sa Majesté catholiques et anti-catholiques, et le curé de la partie catholique les marie aujourd'hui.
» Mais il est à observer que, pour cela, il faut que l'un et l'autre soient domiciliés dans le pays, et que la partie catholique soit de la paroisse du curé devant lequel elle veut se marier.
" Or, au cas présent, le sieur Vestris et la demoiselle Heynel sont étrangers, et le premier n'est d'aucune paroisse des Pays-Bas. Par conséquent, aucun curé ne voudra publier les bans ni assister à leur mariage, soit à Tournai ou ailleurs dans ce pays-ci.
» L'on croit qu'il s'est célébré à Tournai différents mariages de cette espèce devant le ministre hollandais de la religion protestante, pendant qu'il y avait garnison hollandaise à Tournai.
» Les protestants français venaient même expressément à cette fin à Tournai, et le ministre protestant assistait à leur mariage dans l'église que la garnison y avait. L'on a appris que ce ministre, qui est resté à Tournai, a encore marié depuis lors quelques protestants sujets de Sa Majesté très chrétienne, mais clandestinement, et il le fait probablement encore, sans obstacle, et les mariages ainsi contractés sont valides.
» Ce que le sieur Vestris et la demoiselle Heinel pourraient faire, ce serait qu'ils se rendissent à Tournai, et s'adressassent audit ministre, qui les mariera dans la forme usitée.
> Mais il ne sera pas possible de faire publier des bans par un curé ou autre prêtre romain, parce que les parties qui veulent contracter ce mariage, ne sont pas paroissiens d'aucun curé, ni sujets de Sa Majesté, et qu'ils n'ont pas l'intention de s'établir sous la domination de l'empereur, ce qui conste assez du brevtt du roi de France, par lequel il sont chargés de rentrer dans le royaume après la célébration de leur mariage.
» Le sieur Vestris et la demoiselle Heinel pourraient écrire directement audit ministre protestant qui se nomme Du Lignon ('), s'arranger avec lui sur les formes à observer, et sa rendre ensuite à Tournai, pour y contracter leur mariage. »
(I) Sur Du Lignon, voir : Le protestantisme à Tournai pendant le XVIIF siècle, p. 46, 48, 57, 58, 75, 77, 82, 99, 103, 109, lîO, 118, 120, 244.
Le comte de Mercy au comte de Belgiojoso.
« Paris, le 9 novembre 1783.
» Monsieur,
» La note que Votre Excellence a bien voulu me faire passer au sujet du mariage que le sieur Vestris et la demoiselle Heinel se proposent de contracter à Tournay, contient tous les éclaircissements que l'on peut désirer à cet égard.
» Je la communiquerai aux parties intéressées, et je prie Votre Excellence d'agréer mes remercîments pour l'attention obligeante qu'Elle a bien voulu donner à cet objet.
» J'ai l'honneur etc.
» Mercy-Argenteau. »
(Archives impériales de Vienne. Belgien, DD. B. Fascicule XXI!-', 1783).
Les conditions de la reprise
de l'œuvre des bollandistes
par l'abbaye de Tongerloo en 1789.
11 n'est plus nécessaire de montrer comment l'œuvre des savants jésuites, ébauchée au commencement du xvn*^ siècle par le Père Rosweyde et entreprise, sur une plus vaste échelle, par le Père Bolland, qui devait lui laisser son nom, fut poursuivie, dans le cours des siècles, par une pléïade de savants religieux et gagna, dans la suite, un aspect de plus en plus scientifique et un appareil critique de plus en plus perfectionné, pour aboutir à la production des admirables travaux entrepris de nos jours par cette savante société.
L'histoire de cette œuvre a été faite plusieurs fois ('). Mais il est, parmi les péripéties que rencontra l'élaboration de ce gigantesque
(1) Gachard, Mémoire historique sur les bollandistes et leurs travaux, spécialement depuis la suppression de l 'ordre des Jésuites en 1 773, jusqu 'à leur réunion aux religieux de Tongerloo, dans le Messager des sciences et des arts, 1835, t. III, p. 200 svv. : J. Van Hecke, Proœmium de ratione universa operis, dans les Acta Sanctorum Octobris, 1845, t. VII, T partie, p. i-xxxv; Duquesnoy, Du bollandisme, dans les Précis historiques, 1854, t. V, p. 11 svv. C'est une traduction, revue par l'auteur, du précédent travail ; Ch. De Smedt, Les fondateurs du bollandisme, dans les Mélanges Godefroid Kurth, t. II, p. 295-303. Liège, 1908. Voir aussi les Analectes pour servir à l'histoire ecclésiastique de la Belgique, 1868, t. V, p. 267 svv.
A des points de vue plus restreints, sur la vie et l'activité des écrivains qui ont pris part aux travaux, on peut consulter les diverses monographies parues, après leur mort, sur chacun d'entre eux, dans les Acta Sanctorum, passim. Il faut signaler surtout, au point de vue de la méthode suivie, Bollandus, Praefatio au t. \" de janvier, 1643, p. ix sv., particulièrement les chapitres II, III et IV, p. xxv et sv.; Papebroch, Tractatus praeliminaris de vita, operibus et virtutibus Joannis BoUandi, au t. V' de mars, 1668, p. i-xlvi. Cet article n'est pas signé, mais Papebroch dit en être l'auteur, dans la Vita Henschenii qu'il insère au t. VII de mai, 1688, p. i. Voir aussi A. Cauchie, Le R. P. Charles De Smedt, dans la Revue d'histoire ecclésiastique, 1911, t. XII, p. 347 svv.
travail, un épisode moins connu peut-être, et sur lequel nous possédons des documents inédits qui nous ont inspiré le désir de le faire connaître davantage : c'est l'entreprise de l'œuvre des bollandistes par les prémontrés de Tongerloo, à l'époque où les tracasseries de Joseph II et de son gouvernement tendaient à faire tomber la plume des mains des derniers bollandistes de la compagnie. Plusieurs auteurs, il est vrai, ont également effleuré ce sujet ('), mais assez rapidement. Or, il nous semble qu'il n'est pas sans intérêt de connaître plus en détail ce tournant de l'histoire des bollandistes. Mais encore, les limites de cet article ne nous permettront pas d'exposer entièrement les vicissitudes des travaux entrepris à Tongerloo. Nous devrons nous contenter de publier la série des négociations qui eurent pour issue la continuation de l'œuvre dans l'abbaye norbertine. Ces documents, très précis, ont à peine besoin d'une introduction. Nous ne ferons que rappeler les rétroactes de l'affaire et les circonstances qui amenèrent l'intervention du prélat et des religieux de Tongerloo.
Le père Bolland et ses collaborateurs avaient recueilli les livres rassemblés par le père Rosweyde. C'était un commencement de bibliothèque déjà bien fourni, mais les saints dont ce dernier avait collectionné les vies n'étaient que ceux de la Belgique et des provinces voisines. En élargissant le plan de l'ouvrage, Bolland dut augmenter considérablement le nombre des volumes et entreprendre des recherches à l'étranger. De son temps déjà, commencèrent les premiers voyages scientifiques de ses deux collaborateurs, Henschen et Papebroch. Leurs continuateurs suivirent la même marche.
Mais, on le conçoit, pour mener à bonne fin une telle entreprise, il fallait disposer de ressources abondantes. Le produit de la vente des volumes publiés était insuffisant; divers dons s'y ajoutèrent. Le plus précieux appoint consistait dans les subsides accordés par les princes et les prélats auxquels, en retour, on dédiait les volumes. Grâce à une sage administration, l'on parvint, non seulement à supporter les frais, mais encore à faire quelques économies et à réserver un capital, pour parer aux éventualités de l'avenir (-).
(1) Van Hecke, o. c, p. xvii sv.; Duqvesnoy, o. c, .*; VIII, L'œuvre bollandienne à l'abbaye de Tongerloo. p. 141 sv.; W. van Spilbeeck, De abdij van Tongerloo, p. 565 sv. Lierre, 1888; M. Gaspar, Les bollandistes et l'ordre de P remontré,. dans la Bibliothèque norbertine, 1904, t. VI, p. 53 svv.
(2) Au moment di la suppression de la compagnie, la société bollandienne possédait un capital ùi 136,003 floiins de Brabant = 246,710 frs 35 c. — Van Hecke, o. c, p. ix.
LA REPRISE DE l'œUVRE DES BOLLANDISTES EN 1789. 483
Le subside annuel de 1995 florins (3619,30 frs) octroyé aux bollandistes par l'empereur Charles VI, depuis l'année 1716 ('), continuait à leur être alloué par Marie-Thérèse, lorsque survint la bulle du 21 juillet 1773, supprimant la compagnie de Jésus. Des lettres patentes du 13 septembre suivant ordonnèrent l'exécution de cette bulle et déclarèrent dissoute l'association religieuse qui avait rendu tant de services à l'Église. Tous les biens des jésuites étaient dévolus au fisc royal.
L'impératrice voulait cependant conserver la société des bollandistes et lui continuer ses secours. L'examen de l'affaire fut soumis à un comité que présidait le comte de Neny, président du conseil privé (-). Le 22 février 1774, le comité émettait cette décision ahurissante : « L'ouvrage des bollandistes n'a point été utile à la science. D'ailleurs, on possède sur le même sujet de meilleurs écrits, par exemple, ceux des bénédictins de France et l'histoire de l'Église de Fleury. Ces ouvrages sont entre les mains de tout le' monde, tandis que l'immense collection des bollandistes est enfouie dans les bibliothèques publiques où à peine quelques érudits vont la consulter à des rares intervalles (") ».
L'on parvint, il est vrai, à faire rétracter ce jugement et, le 2 avril suivant, les membres du comité proclamaient, avec la même facilité, que ce travail, d'une grande utilité, fait honneur à la nation et que — c'était là peut-être, pour eux, l'argument décisif — « son produit annuel de 2400 florins, qui est fourni presque entièrement par l'étranger, mérite quelque attention, en l'envisageant comme un objet de commerce > etc. (^).
Cependant, la question présentait encore un autre aspect. Laisser subsister l'association bollandienne et lui assurer des ressources pécuniaires, n'était-ce pas donner aux jésuites le moyen de rétablir leur compagnie ? De quel grave danger la société n'était-elle pas menacée, si l'on conservait celte œuvre ? On suggérait bien de faire agréger les bollandistes à l'académie, mais voici un nouveau péril : les jésuites, envahissants comme ils le sont, ne vont-ils pas finir par se substituer à ce corps savant (■') ?
(!) Gachard, 0. c, p. 206; Van Hecke, o. c, p. ix.
(2) En faisaient partie, outre le comte de Neny, les corsiillers du conseil privé Leclerc et Philippe de Neny et les con eillers du conseil des finances, Cornet de Grez et Limpens. Gachard, o. c, p. 214.
(3) Gachard, o. c, p. 214.
(4) Gachard, ibid.
(5) Ces appréciations eurent un écho dans les diverses opinions contradictoires émisas par les membres du comité. Voir Gachard, o. c, p. 216.
Heureusement, le prince de Kaunitz n'entrait pas dans ces vues et Marie-Thérèse partageait entièrement l'avis de son chancelier. 11 fut décidé, le 19 juin 1778, que les bollandistes pourraient continuer leurs travaux à l'abbaye des augustins de Caudenberg, et recevraient encore des subsides du gouvernement ('). Ils auraient à former des disciples capables de poursuivre l'œuvre, et choisis parmi les religieux de cette abbaye {-).
L'abbé de Caudenberg, Gilles Warnots, accueillit avec le plus grand plaisir les bollandistes, qui s'installèrent à l'abbaye dans le courant d'avril ( •).
La paix relative dont jouissaient les bollandistes, dans le monastère qui leur servait de retraite, fut de courte durée. A l'avènement de Joseph II commencent des tracasseries de toute sorte. Pour comble de malheur, un décret impérial du 23 mai 1786 supprimée l'abbaye de Caudenberg et ordre est donné de transporter la bibliothèque des bollandistes au collège Marie-Thérèse, à Bruxelles. Les plus mesquines persécutions y étaient réservées aux laborieux écrivains. On leur reprochait, et l'empereur le premier, leur lenteur; on trouvait que, vraiment, c'était trop exiger de vouloir faire subventionner par le gouvernement une œuvre inutile (^), et qui sauvait les jésuites. D'où, un double courant d'opposition — motif d'ordre économique et préventions contre les jésuites — qui se fond et amène la catastrophe finale. Le 23 octobre 1788, les bollandistes sont avisés d'avoir à cesser, pour le premier novembre suivant (•), la publication des Acta Sanctorum ; la bibliothèque devait être mise en vente, de même que les volumes qui se trouvaient encore en magasin.
(1) Les trois bollandistes De Bie, De Bue et Hulsens recevraient chacun un traitement de 830 florins; en retour du logement et de la table, que l'abbaye de Caudenberg devait leur fournir, celle-ci recevrait une indemnité de 500 florins pour chacun d'eux, annuellement. Ghesquière, qui y continuait la rédaction des Analecta belgica recevrait également un traitement. Voir le détail de ces conventions dans Gachard, o. c, p. 319 et sv.
(2) Ce furent F. J. Reynders, ancien proviseur, qui, peu disposé pour ces sortes de travaux, ne tarda pas à y renoncer, et J.-B. Fonson, qui prit, dans la suite, une part active dans l'œuvre.
(3) Gachard, o. c, p. 223.
(4) Pour se rendre compte de l'injustice de ce reproche, faisons remarquer que le subside était maintenant puisé dans les revenus des biens confisqués aux jésuites et qu'il était loin d'épuiser ces revenus. Cfr Gachard, o. c, p. 232.
(5). On a fait remarquer l'amère ironie de cette coïncidence : la cessation du travail des Acta Sanctorum au jour de la fête de tous les saints. Voir Van Hecke,
o. c, p. XVII.
LA REPRISE DE l'œUVRE DES BOLLANDISTES EN 1789. 485
Le père De Bie, senior des bollandistes, s'adressa à Martin Gerbert, abbé des bénédictins de Saint-Biaise, dans la Forêt-Noire, pour lui remettre tout le matériel, s'offrant à diriger, pendant les premiers mois, les religieux qui se livreraient à ce travail. L'abbé ne donna pas même de réponse ('). Par contre, les bénédictins de Saint-Maur, fidèles à leur renom scientifique, montraient un vif désir de reprendre l'oeuvre. D'autres demandes arrivèrent encore de la France (-).
Les négociations avec les célèbres bénédictins français avaient le plus de chance d'aboutir. Mais on commença à s'émouvoir, dans nos provinces, à la pensée que cette œuvre, avec la gloire qu'elle méritait, allait franchir la frontière. Le conseil de Flandre manifestait bien quelque velléité d'entreprendre à ses frais la continuation du travail , mais on craignait d'achever d'indisposer l'empereur et de le rendre plus sourd que jamais aux légitimes remontrances de ses sujets.
L'évêque d'Anvers, Corneille-François de Nelis, particulièrement peu disposé à voir cette œuvre se continuer dans un autre pays ('), fit les premières ouvertures à l'abbé de Tongerloo, Godefroid Hermans (*), avec lequel — toute leur correspondance le fait voir — il entretenait les plus cordiales relations. Dans sa lettre du 3 décembre 1788 (\), l'évêque fait valoir combien ce serait
(1) Probabilius hanc provinciam in se siiosqiie siiscipcre noliiit vir doctissimus, tum quia, ut prodit in sua Historia nigrae silvae, minus favorabiliter de insiifuto societatis Jesu sentiebat , tum maxime quia Sanblasiani monacfii fidem suam publicam fecerant emittendi in lucem Germaniam sacram, ingens sane opus... unde illis satis fartasse temporis et virorum non suppetebat. Van
HECKE, 0. C, p. XVII.
(2) On peut en trouver plusieurs exemples dans Gachard, o. c, p. 244 sv., en note.
(3) A l'historiographe français, Moreau, qui lui demandait des renseignements sur les conditions de la vente, en vue de la reprise par les bénédictins de Saint- Maur, l'évêque avait répondu, le 3 décembre 1788, qu'on ne savait encore ce que l'on ferait et que d'après ce que l'on disait, plusieurs abbayes songeaient à prendre la succession des jésuites. Voir Gachard, o. c, p. 245, en note. — Or, ce même jour, le patriotique prélat s'empressait d'écrire à l'abbé de Tongerloo pour lui faire, le premier, des propositions à ce sujet.
(4) Godefroid-Pierre-François Hermans, né à Vorst, en 1725, fit profession, en 1747, à l'abbaye de Tongerloo, dont il devint abbé en 1780. Chassé, avec ses religieux, de son monastère, en 1796, il mourut à Haren (Hollande, Brabant septentrional) en 1799. Voir L. Goovaerts, Écrivains, artistes et savants de l'ordre de Prémontré, t. 111, 2^ série, p. 81 et sv. Bruxelles, 1907, et les sources et travaux y cités.
(5) Voir ci-dessous : Documents, n" 1.
chose méritoire, utile et glorieuse, de reprendre l'œuvre des bollandistes. Il fait remarquer que les collaborateurs se trouveront facilement, et il met en avant les noms de l'archiviste de Tongerloo, Adrien Heylen (') et de Ludolphe Lamal (-)■
Nous ne possédons pas la réponse de l'abbé Hermans, mais, d'après une autre lettre de l'évêque d'Anvers, en date du 13 décembre suivant, l'on peut voir que le prélat, comprenant l'honneur qui était fait à sa maison, avait répondu favorablement à cette proposition. L'évêque s'en réjouit, le confirme dans sa détermination et le rassure au sujet du succès de l'entreprise, en lui citant plusieurs collaborateurs parmi lesquels Heylen « die men à la tête van het département moet zetten » selon le langage pittoresque de l'évêque ('). Déjà dans cette lettre, il est fait mention d'une « ambassade » de Heylen. Il avait donc été aussitôt chargé par son prélat d'entamer les négociations.
Les bollandistes voyaient d'un bon œil ces négociations. Ils avaient confiance, dit Van Hecke, en l'orthodoxie des chanoines de Tongerloo et, connaissant l'amitié qui unissait tout l'ordre de Prémontré à la compagnie de Jésus, ils savaient que l'abbaye de Tongerloo, en particulier, avait donné des preuves de son dévouement, lorsque, au xvi*-" siècle, elle avait généreusement accordé des secours au collège naissant des jésuites à Louvain (^).
(1) Adrien Heylen, né à Noorderwijk, en 1745, entra à Tongerloo où il fit profession en 17t(7. Après quelques années d'études à Rome, il fut nommé vicaire du prévôt des norbertines du Val-des-Lys, à Milines, d'où l'abbé Hermans le rappela, en 1780, pour lui confier les fonctions d'archiviste de l'abbaye. Ce savant religieux s'était déjà fait remarquer par la publication de plusieurs mémoires couronnés par l'académie. Il eut la plus grande part dans les négociations qui précédèrent l'acquisition de l'œuvre bollandienne, mais sa santé ne lui permit pas de collaborer longtemps au travail des hagiographes. Il fut nommé curé à Oolen en 1796. Chassé de sa cure par les français, en 1801, il se rendit à Rome où il mourut l'année suivante. Sur sa vie, voir Goovaerts, o. c, t. III, 2'' série, p. 88 sv., où l'on trouvera aussi la longue série des publications du laborieux archiviste, et A. Ere.ns, Adrien Heylen, archiviste de Tongerloo (Revue de l'ordre de Prémontré et de ses missions, t. XV!. Extrait). Louvain, 1914.
(2) Ludolphe Lamal, né à Ixelles en 1748, fit profession à Tongerloo en 1770. Il remplissait en ce moment les fonctions de professeur de théologie à l'abbaye. Il ne dut guère collaborer aux Acia Sanctorum. De 1800 à 1828, date de sa mort, il fut curé de Hersselt. Peur plus de détails, voir Coov.'.erts, o. c, t. I, p. 4;i3. Bruxelles, 1899.
(3) Documents, n" 2.
(4) Non repiignabant certe hagiographi spes et fcrtunas sucs omnes tongerloensibus canonicis transcribere, quippe qui scirent Jacobum Veltackerum, XXXIV abbatem, novellce tuncSocietati Jesu Lovanii mulia bénéficia impcn-