IV. — L'adoption d'Attale I par Eumène
Nulle part jusqu'ici, ni dans les sources littéraires, ni dans les sources épigraphiques, on ne rencontrait une trace de cette adoption. Elle nous est affirmée par une inscription trouvée à Pergame en 1909 et qui est comme le pendant exact de celle qui fut découverte en 1907 (v. p. h. n. III). Elle se trouve aussi sur une base de statue : E'J;j.évy,; fI>',A£-:a(po'j "ÂTTalov tov ulôv (^). Le motif qui explique cette adoption est le même que celui qui a provoqué l'adoption d'Eumène I par Philétairos. Il fallait à tout prix conserver le pouvoir dans la famille. Cette préoccupation domine la politique des premiers Attalides. Philétairos n'avait pas d'enfants et pour cause; il adopte son neveu Eumène. Eumène n'a pas de fils; il adopte son cousin Attale I. Nous parlerons plus loin d'un autre cas d'adoption. C'est à coups d'adoptions, peut-on dire, que les premiers Attalides se sont efforcés d'assurer la transmission du pouvoir dans la famille.
L'inscription que nous venons de reproduire, est jusqu'ici la seule preuve de l'adoption d'Attale I par Eumène I. On s'attendrait à en trouver la confirmation dans les nombreuses inscriptions où figure le nom d'Attale I, à y rencontrer, p. e. "A-TaXo; Eùaivou comme on rencontre ailleurs EùfxévTi; <ï>j£Taipou. Or, il n'en est rien. Partout Attale I paraît avec son seul titre de BaorO.£Û;, sans patronymique aucun (-)• C'est que nous n'avons plus d'inscriptions
(1) Ath. Mitth., 1910, p. 469.
(2) Celte observation fut déjà faite par Staehelin, Gesch. d. kleinas. Galater, 1 éd., p. 28, et par von Fritze, Die Miïnzen von Pergamon, p. 8, n. 1. Berlin,
22 J- SENCIE.
de l'époque où Attale I n'était pas encore roi et que son élévation à la royauté a suivi de près son avènement (^). En conquérant l'indépendance complète de sa principauté et en prenant le titre de roi, Attale rompait avec un passé de soumission et de vassalité. Un régime nouveau commençait. Il fondait un dynastie royale. Dès lors il ne paraît plus sur les inscriptions qu'avec son seul titre de roi, sans plus; c'est son seul titre officiel.
V. — Un autre fait nouveau de grande importance nous a été révélé pas une inscription trouvée à Mamurt-Kaleh, au sud de Pergame, en 1909 (-).
Il y avait là, au sommet d'une montagne sauvage et déserte ("), un endroit consacré à la Mère des dieux. Philétairos, le dynaste de Pergame, y construisit un temple destiné à remplacer un simple naïscos qui s'y trouvait auparavant. La dédicace, gravée sur l'épistyle du sanctuaire, fut retrouvée : ^I^ùka'.poç 'AT7â).o'j Mr.Tcl 8cwv. La générosité à l'égard des grands sanctuaires fut un trait caractéristique de la vie de Philétairos, un article de son programme politique. On a retrouvé les preuves de ses libéralités à Délos, à Thespies et plus encore en Asie Mineure, à Aegae et à Pergame où il fit reconstruire le temple de Démèter. Il y voyait, sans aucun doute, un moyen de se faire pardonner l'origine frauduleuse de sa fortune et de se concilier la faveur de ses sujets et de ses voisins (^).
Dans l'enceinte sacrée on a découvert une base de statue portant l'inscription : "A—aAos <I>'.),£Ta{po'j| 'Avr'.oyioa ty.v yjvarxa. Attale, le mari d'Antiochis, le père du roi Attale I, est le fils d'un Philétairos. Voilà le fait nouveau.
Strabon affirme positivement que Philétairos le dynaste avait deux frères, Eumène et Attale. Eumène fut le père d'Eumène I ;
(1) Attale I prend le titre de roi immédiatement après sa grande victoire sur les Galates. La date de cette victoire a été fort discutée. Nous croyons avec Wilcken, {Pauly-Wissowa, II, 2, p. 2159 ss.), Dittenberger (OGIS, n. 268, 269), von Fritze {Die Miinzen von Pergamon, p. 8, n. 1) qu'elle suivit de près l'avènement d'Attale. Déjà le fait qu'aucune inscription ne nous est restée de la période qui a précédé sa royauté, tend à prouver que cette période a été courte.
(2) Fouilles de A. Conze et P. Schazmann, publiées dans l'ouvrage : Mamurt- Kaleh. Ein Tempel der Gôttermutter unweii von Pergamon. (Jahrb. d. D. Arch. Inst. Ergânzungsheft IX.) Berlin, 1911.
(3) Le nom actuel de la montagne est Jiind-Dag. Strabon XIII, 2, 6, l'appelle Asporenos ou Aspordenos.
(4) Vr HoLLEAux, <I>'.Àc'tatpos 'Ax-âXou, dans la Revue des études grecques, 1902, p. 308.
LES ATTALIDES. 23
Affale, qui épousa Antiochis, fille d'Achaios, fut le père du roi Affale I, successeur d'Eumène I (^). Or, comme nous l'avons dit plus haut, le père de Philétairos fut Attalos. Plusieurs inscriptions en font foi et ne laissent aucun doute à cet égard. Attale, le père d'Attale I, n'est donc pas le frère de Philétairos le dynaste, puisqu'il n'a pas le même père que lui.
Ainsi les inscriptions contredisent d'une façon formelle le géographe. Celui-ci s'est trompé. C'est la conclusion qui, semble-t-il, s'impose. D'après M. Doerpfeld (-), Attale I n'est pas le neveu du dynaste Philétairos ; son père, l'Attale de l'inscription, est un proche parent sans doute, probablement le cousin germain du dynaste. L'erreur de Strabon pourrait s'expliquer par le fait que les cousins sont parfois appelés iEàocA'^o-..
Cette opinion du savant archéologue, partagée par ceux qui jusqu'ici se sont occupés de la question, semble être corroborée par deux autres [inscriptions, trouvées quelque temps auparavant dans les fouilles du temple de Démèter à Pergame et dont l'interprétation présentait des difficultés. Ce sont deux dédicaces identiques, l'une du temple, l'autre de l'autel de la déesse (•^). Les voici :
Sur le temple
<l>'//iTa!,oo; y.'j). E]'j;ji.Évr.; 'jt^zz ty,; ;j.Y,[7pc/]; Boa; A/,;jly,T3',
Sur l'autel
<Î>'-A£T a',00; xal E'J'JLSV/-,; 'jTiiz ty,; aY.TOjO; Boa; \f/j.r-z'.
Comme on le voit, les parties retrouvées se complètent ; la restitution des lettres disparues est tout à fait certaine.
Boa, la mère de Philétairos, nous était connue par un fragment de Carystios de Pergame (^). Celui-ci en fait une hétaire et joueuse de flûte paphlagonienne. Son origine paphlagonienne est confirmée par l'inscription 613 des Inschriften von Pergamon (■'). Quant au reste, même à défaut de témoignages, on pouvait croire que
(1) Voici le texte (XIII, 4, 2) :
~H7av o'ajTO) (Philétairos) oûo à'^EÀ^oi, rpîjfj'jTîoo; \j.Ï) E'j;j.£vt,(;, vîojtsoo; Ô' "AT-aÀo;" £•/. txàv o'jv toû EûaÉvou^ ï-fvizzo oijlojvuu-OC Ttp -aTol E'jijlî'vti;, otjizzp xat Ô'.î^s'HaTO tô nèpYxaov... ï/, 5è 'Attx/.oj xa; 'Avt'.o/;oo?, -:t-; 'A/aioîJ, vE-'Ovôi; "X-z'ji'/.o- oiE'Σ;a':o tv' i?'/Ji''y xal à/T,-'oo£'jOr, 3aji>.£'j; -oojto;.
(2) Ath. Mitth., 1910, p. 525. Cfr. Mamurt-Kaleh, p. 38.
(3) Voir les rapports sur les travaux de Pergame, Athen. Mitth., 1910, p. 437- 438 et p. 493. — 1912, p. 246 et 282-283.
(4) Athénée, XIII, p. 577, B. — FHG. IV, 358, n. 12.
(5) DiTTENBERGER, OGIS, 264.
24 J- SENCIE.
comme son fils Philétairos, dont Pausanias (I, 8, 1) fait un eunuque de métier, elle avait été la victime de la chronique scandaleuse de l'époque (0- La vénération publique que ses fils lui témoignent ici d'une façon si éclatante ne laisse plus de doute à cet égard (-)•
Mais on se demandait, à juste titre, pourquoi Attale qui, d'après Strabon, était le frère du dynaste Philétairos et d'Eumène était exclu de cette dédicace. Cette exclusion n'était-elle pas en contradiction avec l'esprit de concorde bien connu qui régnait dans la famille des Attalides ? Probablement Attale était mort à l'époque de la dédicace. Cette supposition, faite par M. Hepding qui publia les inscriptions (•^), était la solution la plus naturelle du problème. Partant de là on pouvait conclure que le temple de Démèter avait été construit entre 270, date où Attale vivait encore, puisque son fils Attale I est né l'année suivante, et 263, année de la mort de Philétairos.
Survint la découverte de l'inscription de Mamurt-Kaleh. Du coup le mystère semblait s'éclaircir, toute difficulté d'interprétation disparaître. Attale n'avait eu aucune part à la dédicace parce qu'il n'était pas le frère de Philétairos. Les inscriptions se prêtaient un mutuel appui. Strabon était bel et bien dans l'erreur; il n'y avait plus lieu d'en douter. Hepding se rallia immédiatement à la manière de voir de Doerpfeld (^).
Malgré ces apparences, j'éprouvais quelque peine à admettre une erreur aussi grave de la part du géographe dans un endroit de son ouvrage, auquel il a visiblement consacré un soin tout particulier. La contradiction entre l'inscription de Mamurt-Kaleh et le texte de Strabon était-elle réelle, ou n'était-elle qu'apparente ? Un nouvel examen de la question m'a amené à la conclusion qu'elle n'est qu'apparente. Si la solution que je présente peut sembler à certains égards hasardeuse, elle a l'avantage de concilier les données de l'épigraphie et celles de la littérature, et même, je le crois, d'éclairer certains points obscurs de l'histoire primitive du royaume de Pergame. Voici cette solution. L'"ATTaAo; ^hilzzcâpou de l'inscription de Mamurt-Kaleh, est le ///s adoptif de Philétairos le dynaste, comme le fut Eumène L Nous nous trouvons donc devant un nouveau cas d'adoption. Cet Attale n'est pas le frère
(1) Beloch, Griech. Gesch., III, 2, p. 159. — Cardinali, o. c, p. 5.
(2) Hepding, Ath. Mitth., 1910, 438.
(3) Ath. Mitth., 1910, 1. c.
(4) Ath. Mitth., 1910, p. 493.
LES ATTALIDES. 25
de Philétairos, mais son neveu; il est le fils d'Attale, le plus jeune frère de Philétairos. Nous intercalons donc une génération.
Pour procéder avec ordre, nous traiterons séparément, dans la mesure du possible, les deux questions qui sont intimement liées, le fait de l'adoption et l'identité du personnage adopté. Nous nous occuperons d'abord de la première en supposant la seconde résolue ; ensuite nous chercherons à identifier le nouveau fils adoptif.
La grande, l'unique préoccupation, peut-on dire, de Philétairos a été de rester en possession de l'immense trésor dont il avait eu la garde et de faire de Pergame un fief de famille. C'était une tâche fort difficile et il fallut toute l'habileté et toute la persévérante énergie du trésorier infidèle pour y réussir. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler les origines de la principauté.
Pergame faisait partie du royaume de Lysimaque. Philétairos était un officier, un fonctionnaire du roi deThrace, le gardien d'un trésor royal. En abandonnant son chef et en se rendant à Séleucus, il ne faisait que changer de maître. Séleucus pouvait s'emparer du trésor comme prix de sa victoire ; c'était son droit. Il pouvait aussi remercier un serviteur qui avait trahi la confiance de deux rois (^). Philétairos fut favorisé par les circonstances : l'expédition de Séleucus en Thrace, le meurtre du monarque, le trouble qui en fut la conséquence, les services que lui-même put rendre à cette occasion à Antiochus, fils et successeur de Séleucus. A l'origine toutefois et même pendant toute la vie du dynaste, l'indépendance de Pergame ne fut qu'une indépendance de fait (-), pas de droit, et pendant longtemps la situation usurpée du chef resta précaire. Tous ses efforts tendent à consolider ce pouvoir chancelant et à le rendre héréditaire. Tous ou presque tous les actes connus de son règne sont dirigés vers ce but : sa politique rusée et ondoyante (^), ses libéralités, l'établissement de sa famille à Pergame dans l'intention manifeste de la faire collaborer à son œuvre (^), l'adoption d'Eumène I, le mariage d'Attale avec Antiochis, fille d'Achaios.
11 adopte Eumène, le fils de son frère. Cet acte avait évi-
(1) Pausanias, I, 8, 1. Avant Lysimaque Philétairos avait suivi Antigone.
(2) G. Cardinali, // Regno di Pergamo, p. 9 ss. — Les monnaies de Philétairos portent l'effigie de Séleucus. Cfr H. von Fritze, Die Miinzen von Pergamon, p. 7.
(3) Strabon, xm, 4, 1.
(4) Ce fait a été, me semble-t-il, trop peu remarqué jusqu'ici. La famille des Attalides était originaire de Tios sur le Pont-Euxin. Les hasards de la guerre
26 J. SENCIE.
demment pour but de régler la succession. Eumène, le fils adoptif, devait hériter, sinon de la fortune, certainement du pouvoir de son oncle. L'adoption présuppose que le pouvoir de Philétairos fût relativement bien établi et reconnu ; elle ne peut donc avoir eu lieu que dans les dernières années de son règne. Philétairos était alors un vieillard de plus de 70 ans. Le neveu qu'il adoptait était un homme d'âge mûr. Etait-il marié ? C'est probable. Avait-il des enfants? Nous savons qu'il mourut sans laisser d'enfants mâles et qu'il adopta lui-même Attale L Serait-il téméraire de supposer que le vieux dynaste, dans le but d'assurer la réalisation de ses rêves d'avenir, ait eu recours à une seconde adoption, une adoption subsidiaire, et qu'il ait adopté, en sousordre, un autre de ses neveux, Attale ? C'était une précaution nouvelle prise par lui parce que l'avenir l'inquiétait. Eumène I, en adoptant plus tard Attale I, sans doute après la mort du père de celui-ci, n'a fait que marcher dans la voie tracée par Philétairos et accomplir son vœu le plus cher. Il a adopté le fils comme Philétairos avait adopté le père.
Attale serait donc un second fils adoptif de Philétairos. Rien, dans le texte de l'inscription de Mamurt-Kaleh, ne s'oppose à cette interprétation. On lit ici "A~7.ao; ^Ckz-zoxooj comme on lit ailleurs E'JjivY,; <I>',A£-a(pou. Je ne puis me défendre de l'idée que si sur ce monument il avait été question d'un Philétairos autre que le dynaste, on aurait, pour éviter la confusion, spécifié davantage, par exemple, en ajoutant le nom de la mère. La confusion devait être évitée d'autant plus que l'endroit où le monument s'élevait était rempli du nom du généreux donateur du temple.
Philétairos n'était guère servi par les circonstances dans la poursuite de son but. Sa préoccupation se comprend et à elle seule elle suffirait à expliquer ce surcroît de prudence. On peut se
avaient conduit Philétairos à Pergame. A certain moment nous l'y voyons entouré de sa famille. Celle-ci s'est établie à Pergame ; les inscriptions ne laissent pas de doute à cet égard. Ainsi nous voyons Eumène, le frère de Philétairos, associé à celui-ci dans la construction du temple de Démèter. Le <l>'.X£-5c.po; li'jijivo'j de l'inscription de Thespies (Dittenberger, OGIS, 750), probablement le neveu de Philétairos le dynaste (v. p. 1.), est qualifié IhpYajj.ôû;, comme Philétairos lui-même (OGIS, 749). La victoire olympique d'Attale (L v. P. 10) était une gloire pour Philétairos, l'oncle ou le grand-oncle, et pour les habitants de Pergame, les concitoyens du vainqueur (vers 11 et 12). L'esprit de solidarité qui caractérise si nettement la famille des Attalides lui a été imprimé par le premier dynaste. C'est son œuvre. Aussi n'est-il pas étonnant de voir figurer son image sur les monnaies de ses successeurs.
LES ATTALIOES. 27
demander toutefois si l'adoption ne doit pas être mise en rapport avec d'autres faits connus. Serait-ce aller trop loin que de chercher une connexion entre l'adoption et le mariage? L'inscription ellemême semble nous y inviter.
Le mariage d'Attale et d'Antiochis serait certes une bonne fortune pour la nouvelle principauté. Il devait resserrer les liens d'amitié avec la Syrie. Or l'avenir, l'existence même de l'état vassal de Pergame dépendait de ses rapports avec l'état suzerain.
Mais une telle union était-elle possible? A nos yeux du moins, elle présente quelque chose d'anormal, je veux dire la différence de rang qui séparait les futurs époux. Attale était le neveu d'un prince parvenu de fraîche date; Antiochis était la fille d'Achaios, un personnage de sang royal dans le royaume des Séleucides, peut être le propre frère d'Antiochus I Soter (') et dont une autre fille, Laodice, en épousant le roi Antiochus II Theos, allait devenir, quelques années plus tard, la reine de Syrie (-). On voit qu'une adoption faite ou promise et la certitude ou du moins l'espoir de succession qui en était la conséquence, étaient de nature à rapprocher les distances et à faciliter la conclusion du mariage. Un tel calcul cadre parfaitement avec la politique du rusé dynaste.
En souvenir de cette union illustre Attale, le fils adoptif de Philétairos, fit élever une statue à sa femme Antiochis.
Mais cet Attale, fils adoptif de Philétairos, qui est-il ? Attale, mari d'Antiochis et père d'Attale I était, d'après Strabon, le frère de Philétairos. Philétairos a-t-il donc adopté son propre frère? La chose est invraisemblable, même impossible pensons-nous, Attale, le frère de Philétairos étant mort à cet époque. Mais alors j'attribue à Strabon une nouvelle erreur et, en voulant le sauver, je le condamne? — Je pense qu'il manque un nom dans l'arbre généalogique de Strabon et que le père d'Attale I était le neveu et non le frère de Philétairos. Attale, l'aïeul, a eu les trois fils nommés par Strabon : Philétairos, Eumène et Attale. Celui-ci, mort avant ses frères — les dédicaces du temple de Démèter ne le mentionnent plus — a eu un fils Attale, l'Attale de Mamurt-Kaleh, fils adoptif de Philétairos et père d'Attale I. L'erreur de Strabon n'est plus fondamen-
(1) Beloch, Griech. Gesch., 111, 2, 155 ss.
(2) Porph. ap. Eus., FHG, III, 707, 6. Beloch, Griech. Gesch., III, 2, 156.— Laodice, qui devint la femme de Séleucus II Callinicus vers 245, appartient apparemment à une génération postérieure. Dans la maison d'Achaios, comme dans celle des Attalides, la similitude des noms a produit la confusion et amené chez les historiens la disparition d'une génération. Beloch. Griech. Gesch., III, 2, 155-156.
28 J. SENCIE.
taie; elle consiste simplement dans Vomission d'un nom de la liste généalogique. Cette omission, qu'elle ait été faite par Strabon ou par sa source, s'explique par la similitude des noms. Quatre générations d'Attale qui se suivent! Attale I est le fils d'Attale, le petit-fils d'Attale, l'arrière petit-fils d'Attale! il y avait de quoi se méprendre.
Cette conjecture présente l'avantage de résoudre d'autres difficultés et c'est ce qui la confirme. Tout d'abord elle s'accommode parfaitement à l'âge respectif des époux, Attale et Antiochis, au moment de leur mariage. Ce mariage date du règne de Philétairos et, certainement, ne lui est pas antérieur. Son caractère diplomatique, la date de naissance d'Attale I, c.-à-d. 269, le démontrent. Il eut probablement lieu en 270 {^). Philétairos avait alors 73 ans. Son frère Attale, s'il avait vécu encore, aurait eu un âge fort respectable, tandis qu'Antiochis devait être jeune (-). 11 n'y a pas là une impossibilité, mais une véritable disproportion que mon hypothèse fait disparaître. I! n'est plus nécessaire de donner un vieux mari à la jeune Antiochis.
Un autre avantage de la solution que je propose, c'est qu'elle permet d'identifier un personnage qui a gêné jusqu'ici les épigrai phistes et les historiens de Pergame. C'est rE'J;j.£VY,; 'ÂTTaAo'j qufigure dans l'arrangement d'Eumène I avec les mercenaires (^). Ceux-ci délient l'E'Jusw,; W—xkoj de son serment. Quel fut le rôle de cet Eumène ? Fraenkel y a vu le chef de la rébellion (*). Niese (^'), suivi par Dittenberger (''), y voit un otage. Quoiqu'il en soit, Eumène n'était plus un enfant; il était suffisamment âgé pour prendre des engagements valides ("). Quel était ce personnage? Quelques savants (') y ont reconnu Eumène, le père d'Eumène I. Cela n'est pas vraisemblable (■'). Eumène, s'il vivait encore, était trop vieux pour jouer le rôle qu'on lui prête. Etait-ce un frère d'Attale I? La plupart des auteurs l'admettent ("^')- Seulement, si,
(1) Cardinali, 0. c, p. 10, n. 2; Beloch, Griech. Gesch., III, 1, 613.
(2) Laodice, sa sœur, se maria avec Antiochus II vers 265. Beloch, Griech. Gesch., m, 2, 156.
(3) Inschriften von Pergamon, 13; Dittenberger, OGIS, 266; Michel, 15.
(5) Gesch. d. Mak. St. II, 156, n. 2.
(6) OGIS, 266, n. 36.
(7) Lignes 46-48 de l'inscriplion.
(8) C. Smith et R. de Rustafjaell, Jotirn. of Hell. st., 1902, 197. — Holleaux, Rev. d. et. gr., 1902, p. 308, n. 1.
(9) Cardinali, o. c, p. 15, n. 1 ; Cohn, dans Paiily-Wissowa, s. v. Eumenes, 7.
(10) Fraenkel, I. v. P., p. 13; Niese, Gesch. d. Mak. St., II, 156; Dittenberger, OGIS, 266, n. 36.
LES ATTALIDES. 29
comme cela semble le plus probable, il faut placer la révolte dans la première moitié du règne d'Eumène I (0, qui ne voit qu'on se heurte à une nouvelle invraisemblance, je veux dire la jeunesse du personnage. Attale I est né en 269; Eumène, son frère puiné — admettons qu'il soit né en 267 — aurait eu quatre ans à l'avènement de son cousin Eumène I. Est-il probable que cet enfant ait joué un rôle quelconque dans la révolte des mercenaires? En tout cas la difficulté qui résulte de la vieillesse de l'un et de la jeunesse de l'autre, disparaît si nous admettons entre Attale, frère de Philétairos et Attale I, une génération intermédiaire. L'EùaÉvr,; 'ÂTTaAoj de la fameuse inscription, devient le fils du frère de Philétairos, le frère de V'X—yloç <I>'.>>£Ta{poj de Mamurt-Kaleh, l'oncle d'Attale I.
Enfin, à mon avis, un autre fait se précise, c.-à-d. la place que doit occuper dans l'arbre généalogique le ^'Xi-zaipoq Eù^hou de l'inscription de Thespies (v. p. h. n. II). Quel est ce personnage? On a émis plusieurs hypothèses. Il serait le fils d'Eumène, frère du fondateur de la principauté, ou bien le fils d'Eumène I (-). M. Jamot affirme qu'à en juger d'après le caractère graphique de l'inscription, elle serait contemporaine, ou à peu près, des dédicaces thespiennes de Philétairos le dynaste. Déjà cet indice nous porterait à donner la préférence à la première de ces deux hypothèses, et à croire qu'il s'agit du neveu plutôt que de l'arrière-neveu de Philétairos. Mais il y a plus. Eumène I a adopté Attale I parce qu'il n'avait pas de descendance mâle. Philétairos, le dynaste, a fait une adoption dans la famille de son plus jeune frère Attale, parce que la branche d'Eumène, le puîné, menaçait de s'éteindre et qu'Eumène I était seul à représenter l'avenir dans cette branche. On pourrait en conclure que le <î>'.AÉ':a',po; Eùaivou de Thespies est un fils d'Eumène, frère du premier dynaste, mort avant l'adoption d'Attale que nous révèle l'inscription de Mamurt-Kaleh. — Il existe cependant une troisième hypothèse, qui a eu la préférence de Beloch H et de Cohn (-*). Le «^'.ASTa-.poc; EOuévo-j serait le fils de rE'juivr.ç 'ÀTTaAo'j dont il vient d'être question. L'inconvénient de cette supposition c'est qu'elle aussi fait de ce Philétairos un petitneveu de Philétairos le dynaste et tend ainsi à avancer la date de l'inscription.
Prises dans leur ensemble, les considérations que je viens
(1) Fraenkel, /. c, suivi par Dittenberger, /. c, n. 3, contre Niese, /. c.
(2) Jamot, BCH, 1902, p. 158. — Dittenberger, OGIS, 750, n. 1.
(3) Griech. Gesch., III, 2, 160.
(4) Dans Pauly-Wissowa, s. v. Eumenes, n. 8.
30 J. SENCIE.
d'émettre donnent, je pense, à la solution proposée, un degré de grande probabilité. Tout en respectant, dans la mesure du possible, le texte de Strabon, elle éclaire des faits restés obscurs jusqu'ici et fait disparaître des invraisemblances (') Quelque nouvelle découverte nous apportera-t-elle un jour la certitude?
Voici, pour terminer, le tableau généalogique de Strabon complété d'après ce qui précède :
Attale 00 Boa
Philétairos Eumène oo Satura Attale
Eumène I Philétairos Attale qo Antiochis Eumène
Attale I 00 Apollonis
Eumène II qo Stratonice Attale II Philétairos Athenaios
Attale III
J. Sencie, professeur à l'Université de Louvain.
(1) C'est un fait digne de remarque. On est parti de la stérilité temporaire de Stratonice pour essayer d'établir qu'Attale III n'est pas son fils. Il y a dans l'histoire de Pergame un fait bien plus extraordinaire que cette fécondité tardive et qui a été enregistré jusqu'ici sans soulever des doutes ; c'est l'intervalle énorme qui sépare la naissance de l'oncle Philétairos en 343 de la mort de son prétendu neveu Attale I en 197 ; 146 ans ! A peu près un siècle et demi pour deux générations ! Pendant un laps de temps moindre, de + 324 à 188/7, c.-à-d. de la naissance d'Antiochus I Soter à la mort d'Antiochus III le Grand, la dynastie des Séleucides compte quatre générations. D'après la tradition le neveu Attale commence à régner 22 ans après le décès de son oncle qui était mort à l'âge de 80 ans et fournit encore lui-même une carrière royale de 44 ans. Le fait ne serait-il pas urtique dans l'histoire des dynasties ? Si ce prodige pouvait se renouveler pour le famille régnante de Belgique, notre roi Albert I, neveu et successeur du roi Léopold II qui naquit en 1835, régnerait jusqu'en 1981 ! — Beloch, Griecfi. Gesch., III, 2, 159, ayant constaté l'anomalie que présente le tableau généalogique des Attalides, tel qu'il nous est connu par la tradition, a tâché d'y remédier en abrégeant de 10 à 15 ans la vie de Philétairos qui, d'après Lucien, Makr., 12, mourut octogénaire. Ma conjecture rend cette amputation inutile.
Vitruve et la maison grecque.
Dans son traité De Architecfura Vitruve décrit le plan d'une maison grecque sous le titre : De Graecorum aedificiis eorumqae partium dispositione. Il peut être intéressant de comparer la description de l'architecte romain aux résultats des fouilles qui, en ces derniers temps, ont été pratiquées sur les différents points du monde grec. Cette comparaison permettra peut-être de déterminer, de façon assez exacte, la contribution que Vitruve apporte à la connaissance de l'habitation hellénique.
Voici en quels termes il la décrit, Liv. VI, chap. X : Atriis Graeci quia non uiuntur, neque aedificant, sed ab janua introeuntibus itinera faciunt latitudinibus non spatiosis, et ex una parte equilia, ex altéra ostiariis cellas, statimque januae interiores finiuniur. Hic autem locus inter duas januas graece OjpwpcITov appellatur. Deinde est introitus in peristylium ; id peristylium in tribus partibus habet porticus inque ea parte, quae spectat ad meridiem, duas antas inter se spatio amplo distantes, in quibus trabes invehuntur, et quantum inter antas distat, ex eo tertia adempta spatium datur introrsus. Hic locus apud nonnullos prostas, apud alios pastas nominatur. In his locis introrsus constituuntur oeci magni, in quibus maires familiarum cum lanificis habent sessionem. In prostadis autem dextra ac sinistra cubicula sunt conlocata, quorum unum thalamos, alterum amphitalamos dicitur. Circum autem in porticibus triclinia cotidiana cubicula, etiam cellae familiaricae constituuntur ; haec pars aedificii gynaeconitis appellatur. — Conjunguntur autem his domus ampliores habentes lautiora peristylia, in quibus pares sunt quatuor porticus altitudinibus, aut una quae ad meridiem spectat excelsioribus columnis constiiuitur ; id autem peristylium, quod unam altiorem habet porticum, Rhodiacum dicitur. Habent autem eae domus vestibulia egregia et januas proprias cum dignitate porticusque peristyliorum albariis et tectoriis et ex intestino opère lacunariis ornatas, et in porticibus, quae ad septentrionem spectant, triclinia Cyzicena et pinacothecas, ad orientem autem bibliothecas, exedras
ad occidentem, ad meridiem vero spectantes oecos quadrafos tam ampla magnitudine uti faciliter in eis quatuor tricliniis stratis ministrationum ludorumque operis locus possit esse spatiosus. In his oecis fiunt virilia convivia; non enim fuerat institutum matres familiarum eorum moribus accumbere ; haec autem peristylia domus andronitides dicuntur, quod in is viri sine interpellatione mulierum versantur. Praeterea dextra ac sinistra domunculae constituuntur habentes proprias januas, triclinia et cubicula commoda, uti hospites advenientes non in peristylia sed in ea hospi-
talia recipiantur Inter duo autem peristylia ad hospitalia
itinera sunt quae mesauloe dicuntur, quod inter duas aulas média sunt interposita, nostri autem eas andronas appellant...
D'après cette description, la maison grecque est divisée en deux parties principales : \e gynaekonitis et Vandronitis. Chacune d'elles possède une cour autour de laquelle se groupent les différentes pièces. Le gynaekonitis communique avec la rue par un couloir étroit, le O-jpwpsrov ; d'un côté du couloir se trouvent les écuries, de l'autre la loge du portier. Le péristyle de la cour du gynaekonitis n'a de portiques que de trois côtés seulement; du quatrième côté se trouvent deux antes décorant l'extérieur d'une pièce que l'on appelle prostas ou pastas : derrière celle-ci, sont situées de grandes salles, le thalamos et l'amphithalamos; tout autour des portiques se trouvent les salles à manger, d'autres chambres à coucher et l'habitation des servantes et femmes de chambre. — Vandronitis est la partie la plus luxueuse de la maison ; la cour est ornée, des quatre côtés, d'un péristyle; sur les portiques, brillamment décorés, s'ouvrent des cabinets de tableaux, des bibliothèques, des salles de conversation et des salles à manger si spacieuses qu'elles peuvent contenir quatre tables à trois lits. — Au gynaekonitis et à Vandronitis s'ajoutent encore des sortes d'annexés réservées aux étrangers.
La maison grecque, telle que la décrit Vitruve, passe généralement pour être le développement de la maison plus simple, à une seule cour, de l'époque classique, et le type de l'habitation riche à l'époque hellénistique. Nous allons voir, en passant brièvement en revue les principaux résultats acquis par les fouilles, ce qu'il faut penser de cette opinion.
L'administration des musées royaux de Berlin a fait exécuter sur l'emplacement de l'ancienne ville de Priène, au N. de Milet, au pied du mont Mycale, des fouilles très importantes. Commencées en 1895 par Cari Humann, elles furent continuées par Wiegand et Schrader. Dès 1904, une publication d'ensemble en communiquait