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et la Nekyia de l'Odyssée (Héraclès aux Enfers) auxquels le philosophe attache, dans ses écrits, une certaine importance. Quand il parle des Théophanies, d'Hélène et de Paris, etc., ce n'est que par manière de comparaison ou pour enjoliver son exposé ('). D'ailleurs il ne se cache pas d'un mépris tout platonicien pour les fables épiques, même quand il interprète le retour d'Ulysse ou son entrevue avec l'ombre d'Héraclès.
Ulysse retournant dans sa patrie est l'image de l'âme durant ses pérégrinations d'ici-bas. Tout comme le héros ne s'est point laissé arrêter par la beauté des charmeuses Circé et Calypso, l'âme ne doit pas se laisser séduire par les beautés trompeuses des corps; elle se détachera de toute vaine jouissance pour rentrer dans l'intelligible sa véritable patrie (-').
Tout autres sont les vérités symbolisées par l'Héraclès de la légende. Le poète place Héraclès au ciel et son ombre dans l'Hadès ('^j. Plotin trouve dans sa philosophie une explication toute appropriée au récit homérique : le héros de la force corporelle put prendre place parmi les dieux à cause de ses qualités éminentes; mais, comme il n'avait pas vécu de la vie contemplative, il ne put être entièrement dieu. Ainsi il se fait que lui-même est au ciel, tandis que son ombre habite l'Hadès (^). Dans le livre Ilepl a-.'TO/.Tcw; xal uvy.uy.s, le philosophe montre que les âmes inférieures séparées ou unies au corps, ombres de l'âme véritable, se souviennent des choses purement matérielles; au ciel, les âmes s'en souviennent peut-être encore, mais elles ne s'en préoccupent plus; arrivées au monde intelligible, devenues elles-mêmes purs
(\) Souvent aussi ce ne sont que des lieux communs des écoles de philosophie : leur emploi, plus fréquent dans les derniers livres, est une marque de la faiblesse sénile de Plotin.
(2) I, 8, 56 B-57 A : «hî'iyouE'/ otj -f i'ÀTjv iç -xtoiox, à/.T,0£7TE;>ov à'v xi; -xpx/.îXs'Jo'.-o. Tî; oOv f) '.p'jvïj ; y.'/: rto; àva^o'aEOa ; Oîov à— o y.âyou Kt'pxr,;, ^T^alv, ri KaXu']/oijç 'Oo'jjas'j; aîv-TToy-Evù^, îjoy^zl y.oi, ;j.î"îvot'. où/. àpôTXsU, xaîtoi £/ojv Tj^ovà; iji 'oay.otTdJ/ /.'A /A'O.Z'. TroXXqi aiT6ï,TtjJ jjvwv. IlaTplç oè Tjjjitv o6îv — a oT^XOoij.îv "/.al — aTTjp È/.îl. T'.ç oùv 6 aTo'Xoç "/.a* fj 'fuyTj; où Tom 8-X ôiavjaai. ■K-x^i-i/ryj vàp Z'i^o'j^i TTo'iîôç i~\ yr^v àXXrjv àTi'àXXrj^. oùoé T£ ^t1 Ititîiov 'jyr^y.'x 7, z: OaXxTX'.ov —apaj/.îjâTa'., àXXà xa^xa Tiivxa àiElvai os"?.,.
(3) Odyssée, XI, 601-627.
(4) XLVIi LUI, 12,7 B C : Xioy.'lzvj dï iovavj 6 -o'.T.xf,; xoOxo ettI xovi 'Hpa/.Xs'oj,-, xô ïioojXov otùxoj o'.oo'J^ £v ".\'.oo'j, aùxov OE £v Oîoï^ îTva'., 6— 'à.'j/ioxs'pojv x(ov Xoyojv y.a~£/o';j.îvo? "/.al oxt Èv ftsoli; "/.al oxt Èv "Atoo'j* iixipiit ô'o'jv. Tol/ol o av ojxoj r'.Oavôç ô Xoyo; sVtj. oti ot) 7rpa"/txf/CT)v àoîxfjv £/(ov 'Hpa'/.XfjÇ xoù àl'.itidû^ o'.à "/.aXo"/.àYaOtav OîÔî slvai, ô'x'. -pa"/.x'."/.oi: t,v Iva av ô'Ào; r, È"/£T, àvo) xÉ etxi "/.al i'x-. Èjxi X'. aùxo'j "/.al "/.âxco.
LES RELIGIONS DE l'eMPIRE DANS LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN. 97
intelligibles, elles ne s'en souviennent plus du tout. Cela s'accorde avec la légende d'Homère. Dans leur entrevue avec Ulysse l'ombre d'Héraclès (âme inférieure séparée) et les autres ombres (âmes inférieures unies au corps) ne parlent que des événements de leur vie terrestre et d'exploits athlétiques (')• L'épopée ne dit presque rien de l'Héraclès véritable (-'); il est au ciel et peut-être s'y vanterait-il encore de sa bravoure; mais l'homme parvenu au monde intelligible comme l'élite des âmes contemplatives est devenu plus fort qu'Héraclès et ne fait plus aucun cas de sa valeur et de ses exploits ('O.
L'étude du rôle des allusions plotiniennes aux mystères, aux mythes et aux légendes met à jour l'idée que se fait le philosophe du panthéon hellénique.
Les dieux grecs ne sont pas aux yeux de Plotin des personnalités déterminées auxquelles serait dû un culte; ce ne sont que des fictions, créées par les anciens sages, probablement pour représenter certaines vérités philosophiques, trop abstraites pour être comprises directement par le vulgaire. En effet, les mythes sont susceptibles d'une interprétation philosophique; cependant cette herméneutique a un caractère purement subjectif : Plotin lui-même en a conscience puisque d'habitude il ajoute à son interprétation les mots : « ooxer jjiot, », ou « oiijia'. ctAyi-z-z-zoLi h jj-O^ioç », « à ce que je crois, le mythe signifie obscurément ». D'ailleurs, il emploie les allusions aux mystères, etc., beaucoup plus par sentiment que par raison, et il ne se méprend nullement sur la valeur de ces témoignages d'anciens pour son argumentation.
Plotin aurait pu faire des dieux grecs des entités déterminées du monde intelligible ou du monde supralunaire, idées ou astres jouissant sans c^sse de la vie bienheureuse d'union avec le Prin-
(1) XXVi/XXVII, 27, 392 B-393 A : Tô youv eVôwÀov èv "Aïooj 'Jlpa/.Xtouç. Toùto yàp -/al TÔ eIVjwXov. oTuiai, /pT) voixti^e-.v T)!Ji.a^ [j.vï)[jlov£'jî'.v -îwv -ETrpayfJ.évcov Tcâvxwv xaxà xôv jitov aùxoîi yào [jiâÀtJTa xai pioc, ^v. A'. 8è àXXa'., xô CTUvajj-cpoxîpov o'JTat, (j'jôèv ttXÉov Ô;j.ojc; eT/ov Xr/S'-v tj ax£ xoo ptou xoûxo'j... 0 oè HpanX/^; aùxô;, 6 à'vE'j xoû stôtoXo'j ~<. zXz'^ty ojx £l'pT,xa'., Tî oOv av eI— oi fj Éxspa 'iu/r, àTraXXavE'iaa iaovt);...
(2) Le poète n'en dit en effet que ces quelques mots fort vagues : aùxi; oi ;j.îx' àfiavâxoij'. fJîoiT'.v | xÉp-îxai £v OaXtVi; xal £/£•. xotXXia-fjpov H3tjv. v. 602 et 603.
(3) XXVI/XXVII, 32, 396 C D : Kal î-ttoi av o 'HpaxXfj; exeIvo- àvopaYaOïa: aùxoO, o 5è xal xaùxa (j[j.'.xpà t)YoÛ;jlîvo; xal ;j.£xax£6£\i; si; àytwxspov xoixov xat £v xo) voTjxâ» Y£Y£VT,;j.£vo;, xal b-Àp xciv 'HpxxXEa luyyaaz toT; àôXotç O'.x àH'/.vjo'jit. TO'^ot. Remarquez la fine satire de la force corporelle d'Héraclès.
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cipe suprême. Il aurait ainsi donné une place dans son système au polythéisme hellénique et aux différents cultes qui s'y rattachent. A vrai dire, il n'y a que les mystères isiaques auxquels il reconnaisse une signification religieuse : par éducation et par sentiment d'orgueil national, il y tenait trop pour ne pas leur donner une place privilégiée. Lorsqu'il parle d'autres cultes de l'Egypte hellénisée, il paraît en respecter plus ou moins les légendes parce qu'elles remontent à d'anciens sages, mais il ne les justifie nullement comme cultes. Nous en avons une preuve dans l'indétermination du chorège des dieux, Zeus qui tour à tour devient allégorie du Principe suprême, de l'Intelligence et de l'Ame : comment cette interprétation fantaisiste pourrait-elle montrer le bien-fondé du culte qu'on lui rendait comme dieu souverain? Et quand Plotin fait de Rhea l'image de la matière, il ne songe nullement à approuver des hommages religieux rendus au non-être.
Porphyre rapporte qu'un jour Ammonius, très assidu aux fêtes, invita Plotin à l'accompagner à une solennité religieuse ; le maître lui répondit : « cXe-Ivo'j; Zv. -po; £[j.£ âpys-jOa'., o-Jx £|j.£ Tcpô; èy.ziyo-j^ », en d'autres termes : » je suis plus que les dieux que vous allez honorer; ce n'est pas à moi de me déplacer : que ces dieux euxmêmes viennent vers moi ». C'est la pleine conscience de la dignité de l'homme qui lui inspira ces paroles (')• En effet, les dieux fussent-ils des entités déterminées, l'homme se ravalerait en les adorant, puisqu'il est lui-même de nature intelligible, c'est-à-dire dieu, car pour Plotin le divin est l'intelligible. Au-dessus de lui, il n'y a que le Principe suprême, son principe et sa fin dernière : le posséder dans la contemplation intime de la synousie, tel est le but véritable de la vie. Pour atteindre cette fin, il faut se purifier de toute attache au corps et au monde sensible par la mortification et la philosophie et concentrer tout l'effort de sa pensée et toutes ses affections sur ce principe souverain (■'). Quant aux dieux bienheureux, intelligibles purs ou astres, il nous les faut vénérer comme nos frères jouissant de la contemplation béate : comme les hommes divins, c'est-à-dire les philosophes qui vivent de la vie
(1) Vie de Plotin, ch. 10 fin.
(2) I, 7, 56 C E : ou Stj xal àywv <j.i'fiG~rj: /.al Èt/^to; 'l^x/u.!.^ Trpdxîtxai, uTràp o'j xal 6 Tzôtç ro'voç, |x-)) à;j.otpo'j; yîvéaOa'. Tïj; àptJtT,^ Oî'a;, tj? 6 |j.èv tu/wv «j.a/.âp'.oç, o'.{;tv iJ.xy.OLÇj'.oLy TîOeaiJLÉvoç " ùvj/qç r'/z outoç ô [j.r] xu/iov. Où yàp ô ■/pto;j.â~o)v ^ aïoij-âxtuv y.aXcov ;j.Tj t'j/ojv, oùôè àp/wv, où^' 6 PaatXstaç [xî] T'j/tov 7.-j/T,^, àXX' 6 TOUTOU y.7.\ jj-ovou, ÛTiÈp OU TTjc; T£'j?eojî xal paatXsîa^ xal àp/i; Y?,; aTîâaTjî xal BaXâx-rj? xal oùpavoû rpoÉjOai /pEtov, ti xaTaXiTro'jv ti; TaÛTa -xa'c ûrsp'.'îwv, el; exôw» ^-yx-^û; X^jou cfr 1. XI, XLI/XLVI, etc.
LES RELIGIONS DE l'eMPIRE DANS LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN. 99
intelligible, ils peuvent nous servir de modèles pour arriver nousmêmes à la béatitude (')•
C'€st pourquoi les pratiques religieuses de Plotin se ramènent à une vie chaste et mortifiée et à la tension continuelle de son esprit vers le divin et vers le Principe suprême (-). Dans ce cadre rentre également la participation aux mystères isiaques, car il l'envisage sous un angle bien déterminé : son aptitude à mener naturellement le philosophe à la synousie du Principe suprême.
Il reste un mot à dire des pratiques astrologiques et magiques. Cette partie mi-naturelle, mi-superstitieuse de la religion de l'Egypte et de l'Empire, rentre complètement dans la philosophie de Plotin et elle y trouve son explication raisonnée. A cause de leur communauté de nature, toutes les âmes sont sympathiques entre elles : les astres, les démons, les hommes exercent les uns sur les autres des influences réciproques, bonnes ou mauvaises, amenées soit naturellement par le cours des choses, telle l'influence de l'astre sous lequel on est né, soit par agents provocateurs : prières, incantations magiques, etc. Mais cette influence a ses limites : elle ne s'étend pas au divin, c'est-à-dire à la partie intelligible d'un chacun ('•). A ce genre de pratiques, il faut rattacher celle de susciter le démon, espèce de double de l'homme (^), ainsi que les phénomènes tout naturels de simple télépathie, donnant à ceux qui y sont particulièrement sensibles un certain talent divinatoire (■').
Si tant est que l'on peut considérer ces pratiques, extrêmement répandues dans le monde romain au iii'^ siècle, comme un culte,
(1) Cfr le livre Contre les gnostiques XXX XXXIII, 9, 207 D-F; 16, 214 D E; XXVIII XXXI. 3, 544 D-F; etc.
(2) Vie de Plotin, ch. 8, fin; 15 milieu; 23; dans ce chapitre Porphyre rapporte e. a. que Plotin jouit quatre fois de l'extase, pendant qu'il était avec lui à Rome : TîXoç yàp a'jTôJ xal txottÔ; fjv lô EvwOTJvot'. xal TzzXi'j'X'. "zo) zt'i — avûl 6£(jj. Ei'jyt ôi xzxpi'/.'.:; ttou, o'-î j'jvr,;j.T,v aù-ôj -oO ukott o'j to'j'O'j, Èvip-'îia àppT^ttjj xal où ojvâ|j.£'.. Il amena aussi le préteur Rogatianus à son genre de vie, ibid., 7, fin.
(3i L'étude de l'astrologie et de la magie dans la philosophie plotinienne ferait à elle seule l'objet d'un long travail, car les textes qui s'y rapportent sont fort nombreux, e. a. tout le livre XLVI LU -zç>\-ryj z\ -'y.i'. -j. ij-pa ; XXVI XXVIII. ch. 30-45, 423-440 exposé succinct et complet de la doctrine de Plotin sur l'astrologie et la magie (pour la magie, cfr 40, 434 A-435 B).
(4) Cfr Vie de Plotin, ch. 10; 1. XV, -zç.\ zr/j î'.Xt,/oto; ïjy.a^ oa-jjiovo;.
(5) Cfr Vie de Plotin, ch. 10 et 11. Porphyre y rapporte que Plotin lui-même avait un talent divinatoire supérieur; il lisait p. a. d. dans les cœurs de ses interlocuteurs; Porphyre lui reconnaît également un pouvoir magique supérieur à celui des magiciens ordinaires.
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celui-ci serait vraiment absorbé dans la philosophie plotinienne précisément parce qu'il est adogmatique et qu'il ne se compose que de phénomènes naturels.
Cependant Plotin ne lui donna dans son système qu'une place accessoire. Plus tard « Porphyre élargit la brèche et réussit à y faire passer les pratiques des théurges et des hiérophantes, entre autres celles de ces fameux oracles chaldaïques qui devaient finir par rivaliser dans l'école avec l'autorité du divin Platon» (')•
Conclusion.
Esprit tolérant, Plotin ne s'attaque pas à l'opinion religieuse d'autrui ; Égyptien, il est fier de sa nationalité et tient à la tradition religieuse du pays; philosophe mystique, il est lui-même auteur d'une religion nouvelle. En théorie elle consiste dans le mépris des biens de ce monde et l'union avec la divinité, fin dernière de l'homme; en pratique ce fut pour Plotin une ascèse continuelle de mortification du corps et de tension abstractive de l'esprit, grâce à laquelle il put vivre habituellement en union avec le divin et envisager avec sécurité la mort qui le délivrerait des liens du corps et l'introduirait dans la vision bienheureuse du Principe suprême. Même dès cette vie, la suggestion aidant, il se crut plusieurs fois en extase et en synousie immédiate avec le Principe suprême.
Vis-à-vis des religions de l'Empire il se trouve ainsi dans une position unique dont les phénomènes de syncrétisme religieux que nous avons relevés dans ses œuvres ne sont que la manifestation.
Tout entier à sa métaphysique, Plotin se soucie fort peu des religions qu'on pratique autour de lui, pourvu que leurs adeptes ne s'attaquent pas directement à ses propres théories, comme ce fut le cas des gnostiques. En bon Égyptien, il donne une place dans sa philosophie aux mystères isiaques, qu'il considère comme un moyen de parvenir à l'extase. A l'occasion il parle aussi de certains mythes et mystères grecs dont la croyance était reçue dans l'Egypte hellénisée; uniformément il leur donne une signification philosophique : ce sont des symboles de la vérité telle qu'il
(1) BiDEz, Vie de Porphyre le philosophe néo-platonicien avec les fragments des traités -ly. à7a/.y.it(.j/ et de régressa Animae, p. 88. {Recueil des travaux publiés par la faculté de philosophie et lettres de l'université de Gand. Fasc. 43.) Gand-Leipzig, 1913.
LES RELIGIONS DE l'EMPIRE DANS LA PHILOSOPHIE DE PLOTIN. 101
l'entend dans son système; leurs auteurs, d'anciens sages, ont voulu exprimer en allégories ce que, plus tard, les philosophes Pythagore, Parménide, Aristote et surtout le divin Platon, dont il se dit le fidèle interprète, ont enseigné en termes précis. Cependant cette interprétation ne montre pas le bien fondé des cultes qui se rattachent aux mystères et aux mythes ; elle ne les syncrétise pas dans l'unité du système plotinien, mais elle les laisse subsister comme chose indifférente au philosophe avec liberté absolue pour chacun de les pratiquer à sa guise.
Il en est tout autrement des pratiques astrologiques et magiques que Plotin met sous le couvert de sa philosophie; il les justifie et son approbation leur donna dans son école et chez les aristocrates romains une vogue nouvelle.
J. Cochez,
docteur en philosophie et lettres, professeur au collège de Renaix.
Lysanias Tétrarque d'Abilène
vers l'an 30 après J.=C.
Dans une série de synchronismes destinés à fournir la date précise du commencement de la prédication de Saint Jean-Baptiste, Saint Luc mentionne le tétrarchat de Lysanias sur l'Abilène : xal A'j'syyio'j ty.ç 'A,3',AY,vTiÇ TeToaapyo'JVTOç (Ev. III, 1).
La valeur de cette détermination chronologique a été diversement appréciée. On l'a contestée {^). A l'époque indiquée — ce devait être très probablement l'an 29 après J.-C. — il n'y eut point de tétrarque d'Abila du nom de Lysanias. Ni Josèphe, l'historien juif qui a longuement rapporté les événements de cette époque, ni aucune autre source historique ne le connaîtraient. Saint Luc, prétend-on, aurait placé une trentaine d'années après le Christ le dynaste Lysanias qui régna dans la région du Liban de 40 à 34 av. J.-C. et qui fut mis à mort par Antoine sur les instigations de Cléopâtre. On croit même avoir trouvé l'origine de la confusion de l'Évangéliste. — D'autres critiques ont énergiquement défendu la valeur de l'information de Saint Luc (^) : les sources historiques actuellement à notre disposition prouveraient qu'à l'époque indi-
(1) Après D. Strauss (Leben Jesu. 1 (éd. 1835) p. 310-313) et Keim Geschichte Jesu von Nazara. 1 p. 618-619) surtout Krenkel ijosephiis und Lucas, 1894, p. 95-98) et P. W. Schmiedel (art. Lysanias dans VEncydopœdia biblica de Cheyne, III, p. 2840-2844). Ce dernier critique résume ainsi son opinion sur cette question : « Whether he (Luke) is indeed correct in giving a tetrarch Lysanias for this period must remain an open question. That he was mistaken cannot possibly be shown or even assumed without difficuity; but neither can it be disproved. » Et tout récemment encore K. Lake, Expositor, nov. 1912, p. 476 : « his statement about Lysanias is in conflict with the known facts of history ».
(2) Nous nous contentons de signaler les principau.x défenseurs de Saint Luc en cette matière : E. Renan, Mémoire sur la dynastie des Lysanias d'Abilène, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles- lettres, t. XXVI, 2^" partie, p. 49-84; E. Schurer, Geschichte des jiidischen Volkes im Zeitalier Jesu Christi, I, p. 717-720. Leipzig, 1901; J. Felten. Neutestamentliche Zeitgeschichte, I, p. 80-83. Ratisbonne, 1910. — On trouvera dans l'ouvrage de Schurer une bibliographie très soignée de cette question.
LYSANIAS TÉTRARQUE d'aBILÈNE VERS l'AN 30 APRÈS J.-C. 103
quée par l'Évangéliste Abila fut gouvernée par un tétrarque du nom de Lysanias.
Il vaut la peine de revenir un instant sur cette controverse, parce que le soi-disant «silence de Josèphe» peut être mieux étudié qu'il ne le fut jusqu'ici et parce qu'une découverte épigraphique récente donne à cette question un regain d'actualité.
La ville d'Abila qui donna jadis son nom à une principauté assez mal délimitée, était située sur le versant oriental de l'Anti- Liban, dans un vallon pittoresque arrosé par le Barada. L'identification d'Abila avec le petit village moderne Souq-Ouady-Barada, sur la ligne du chemin de fer de Damas à Beyrouth, est absolument certaine (')•
Comme les autres contrées du Nord et du Nord-Est de la Palestine, l'Abilène subit, du premier siècle avant J.-C. jusqu'au premier siècle après, les vicissitudes politiques les plus variées. Avec les sources actuellement à notre disposition il serait chimérique de vouloir tracer une esquisse suffisamment complète de l'histoire de ces principautés à cette époque. Josèphe ne s'intéresse à ces contrées que pour autant que leur histoire est mêlée à l'histoire juive. C'est assez dire que ses informations sont fragmentaires et les quelques compléments qui nous viennent d'ailleurs ne suffisent pas à combler les lacunes.
Mais venons en directement à la question que nous désirons étudier. Les documents historiques infirment-ils l'information de Saint Luc sur le tétarchat d'un Lysanias, en Abilène, vers l'an trente après le Christ?
A l'époque d'Antoine et de Cléopâtre, Josèphe atteste le règne d'un Lysanias sur certaines régions au Nord de la Palestine. Il était le fils de Ptolémée Mennée auquel il succéda en 40 (-)• Ptolémée Mennée avait jadis gouverné un pays très étendu, touchant la mer à Botrys et allant à l'Est jusque près de Damas, montant jusqu'à Laodicée dans le Liban et descendant jusqu'à la Galilée C). Chalcis en était la capitale. L'Abilène faisait certaine-
(1) Voir E. Renan, /. c, p. 49-50.
(2) Ant., XIV, 13, 3 : Aso-Épto ô' È'-uet... zi>.vj-.y. /.ai IlToXïiJ.aTo; ô Msvvaiou ■/.ai Tr,v àp/Tjv ô t.'v.c. a-jxoo Auaavta? TrapaXaSwv.... Josèphe compte à partir de l'arrivée triomphale d'Antoine en Asie après la bataille de Philippes (automne 42). Antoine arriva en 41 en Bithynie et en Syrie. En l'année 40 il fut en Egypte. Alors se place l'invasion des Parthes en Syrie. C'est à ce moment que Josèphe raconte la mort de Ptolémée. — B. J ., I, 13, 1.
(3) Strabo, r£0JYpa-fi-/.â, XVI, 2, 10, 18. Voir E. Schurer, /. c, p. 712. Voir aussi dans le Bibelatlas, de Guthe, les cartes 9 et 10.
104 H. COPPIETERS.
ment partie du domaine de Ptolémée. Mais Pompée ravagea ses états, lui imposa une amende de mille talents (0, et sans doute diminua son territoire (-).
Ailleurs, racontant la mort d'Alexandre, fils d'Aristobule (an 49 av. J.-C), josèphe en vient à parler de Ptolémée Mennée — qui recueillit la famille du malheureux prince — et qu'il dénomme le dynaste de Chalcis : o-»va7T£jo)v XaAx-.oo; t/,; -j-o to} A'.jâvw opz>, (:j). Ce fut apparemment cette contrée, qu'on ne saurait pas délimiter avec exactitude, qui échut à Lysanias à la mort de son père en l'an 40 av. J.-C.
Durant son règne Lysanias n'a pas su agrandir ses états. Il les vit même diminuer considérablement lorsqu'Antoine donna à Cléopâtre la Célésyrie (^). Les sources varient sur le titre que Lysanias aurait porté : tantôt on l'appelle dynaste, tantôt roi (^). Dans les textes qui se rapportent avec certitude au fils de Ptolémée le titre de tétrarque ne paraît jamais. Lysanias fut mis à mort par Antoine, sur les instigations de Cléopâtre en 34 C^).
Retenons de tout cet exposé que Lysanias, fils de Ptolémée, eut un règne court et peu glorieux et que jamais l'Abilène n'est donnée ni comme le centre ni comme la partie principale de son territoire.
Dans la suite de son histoire Josèphe en arrive encore à mentionner ce même Lysanias. Racontant comment Hérode le Grand reçut, de la bienveillance d'Auguste, les territoires qui jadis avaient fait partie du gouvernement de Lysanias, il nous apprend que vers l'an 25 ces régions constituaient l'éparchie de Zénodore qui les avait pris à ferme : Zr.voowpô; -z'.q £|jLca'!<70wTo -rov owov xov Au7av'-ou ("j. Sur dénonciation des habitants de Damas contre Zénodore, qjji loin d'empêcher les brigandages dans la Trachonitide, les favorisait et même les pratiquait, Auguste, en l'an 23 av. J.-C,
(1) Ant., XIV, 3, 2.
(2) C'est l'opinion de Schurer (/. c, I, p. 713), basée sur le sort analogue que subit la Palestine. Cfr Ani., XIV, 4, 4.
(3 Ant., XIV, 7, 4.
(4) Ant., XV, 3, 8. Sur la date voir E. Schurer, /. c, p. 362-364. — Porphyre dans EasÈBE {Chronique, I, éd. Schoene, p. 170) atteste la même donation en ces termes : Tô d' É/.y.a'.'îr/.a-r ov (année de Cléopâtre) wvoy.âîfJrj tô xal TTfxoxov ETiîi'ÎTj tîXï'jTTjaavTo'c A'jj'.;j.â/o'j (1. A'j^aviou) t^; Èv -'Joîa XaÀy.ioo; fiaa'.Xc'wi; Maoxo; Avtwvio^ o à'jTox.oâtcof/ tt,v ~î Xt.'/./.Î'ji ai\ to'J; Trîp"; aÙTTjv -o'ro'j; tolçiioojx.s TT, KÀîo— â~pa.
(5) Dynaste : Ant., XIV, 7, 4. Roi.B.J., I, 22,3; Porphyre dans Eusèee, Chronique, 1. c. ; Dion Cassius, XLIX, 32.
(6) Ant., XV, 4, 1; B.J., I, 22, 3,
(7) Ant., XV, 10, 1.
LYSANIAS TÉTRARQUE d'ABILÈNE VERS l'aN 30 APRÈS J.-C. 105
donna à Hérode tov -z Tpàywva xal BaTava^xv xal 'AypavrT-// ('), et trois ans plus tard, à la mort de Zénodore, xal tV.v -.où-zou fj.oipy.y oùx o'X'iyT.v o'JTav, Tj asTaçù to'j Tpây wvo; r,v xal tt.ç FaA'.y.a'iaç, ( )'J).7.Ç|av (-) xal Ilavs'.àoa xal tt.v ttÉo!.; ytopav (3). Hérode avait ainsi toute l'éparchie de Zénodore ou à peu près.
A la mort d'Hérode, Philippe reçut « la Batanée avec la Trachonitide, et l'Auranitide avec une partie de la maison de Zénodore tyûv T'-vt, ^ipti dûou toO ZY,voo(î)po'j {*), ou, d'après le texte correspondant de la Guerre Juive, Batava-la oe xal Tpâytov, A'joavl-:'.; te xal tj.épTi Tt.và TO'J Zy'jVojvo; ( — lisez Zrivooojpou — ) d'//.o'j Ta Trspl Lvvâvco (al. 'lâjjLV'-av ("^) — lisez Ilavs'.âoa" (*"'). Remarquons ici l'expression, la maison de Zénodore, comme plus haut, la maison de Lysanias. Il est manifeste que Josèphe dans les noms qu'il donne aux contrées au Nord-Est de la Palestine dont nous parlons, suit l'ordre chronologique des dynastes. Ce qui en l'an 25 av. J.-C. est « la maison de Lysanias », devient plus tard « la maison de Zénodore ». A cause de l'étendue du royaume d'Hérode il était évidemment impossible de dénommer ces contrées du titre de ce roi. C'est ainsi qu'à sa mort elles sont encore désignées du nom de leur avant-dernier monarque. Ne perdons pas non plus de vue que le tétrarque Philippe ne reçut pas tout le territoire sur lequel Zénodore avait régné jadis, mais seulement certaines parties à côté de la Batanée, de la Trachonitide et de l'Auranitide. Nous n'apprenons malheureusement rien, en cet endroit, sur le sort de l'autre partie de la maison de Zénodore.
Le tétrarque Philippe mourut l'an 34 « la vingtième année de
(1) Ant., ib. Ch B.J., I, 20, 4.
(2) Le territoire OùÀâOa est bien connu. « Ulatha ist die Gegend am Mero.'iioder Semechonitis-See, der noch heute Hule-See iieisst und wohl identisch ist mit dem in der rabbinischen Literatur erwâhnten yema' dehoulata'. » Schûrer, /. c, p. 714-715 (note 28) qui renvoie à Neubauer, La Géographie du Talmud, 1868, p. 24, 27 sv. et KoHUT,Jewish Quarterly Review, IV, 1892, p. 690 svv.
(3j Ant., XV, 10, 3; cfr B. /., I. 20, 4.
(4) Ant., XVII, 11, 4. Le testament d'Hérode attribuait à Philippe 'V' "5- FajXojv^T'.v xal Tpa/tovlT'.v xal BaTavî'av xal ria-/£'.âoa : Ant., XVII, 8, 1.
(5) Les deux corrections sont évidentes et admises par la plupart des critiques. Il est possible toutefois que Zénodore fut aussi appelé Zv/ojv et alors la leçon des manuscrits pourrait être gardée. Mais le parallélisme des deux textes prouve qu'il s'agit du même personnage. — Niese, dans son édition, maintient la leçon 'Ivvâvoj (ou Ivi), la ville d'ina située entre Damas et Panéas. Mais la comparaison avec le texte du Testament nous paraît décisive en faveur de la llavEiaoa.
Sur la frontière de la tétrarchie de Philippe voir encore B. J., II, 1.
105 H. COPPIETERS.
Tibère, après avoir gouverné la Trachonitide, la Gaulanitide et la Batanée pendant trente-sept ans ». Sa tétrarchie fut annexée à la province de Syrie (')• Mais à l'avènement de Caligula, en l'an 37, Hérode Agrippa reçut du nouvel empereur, son ami, la trétrarchie de Philippe. Mais là ne s'arrêta pas la générosité impériale : owprj5-âuL£vo; a'JTcô xai, rV,v A'J7av{oj TSToapyiav (-). En 41, lors de l'avènement de Claude, le royaume d'Hérode Agrippa fut considérablement étendu. Claude, dit Josèphe, confirma la donation de Caligula. Il donna en outre à Agrippa tout le territoire qu'avait gouverné le roi Hérode, savoir la Samarie et la Judée. Tout cela lui était donné en quelque sorte en raison de sa parenté avec Hérode : xal TaÙTa ukv (b; d'^c!.Ad|ji.eva ':r^ oUv.ô-r^z'.-zo'j yévo'jç y.-zZir>0'j. Abila qui fut administrée par Lysanias et la région du mont Liban êx Twv ajToO -poTST'iflî'., y furent ajoutées du domaine impérial par pure bienveillance (^). Dans la Guerre Juive le témoignage de Josèphe est sensiblement le même : « Et Claude donna immédiatement à Agrippa tout le royaume de son père, y ajoutant les contrées qu'Auguste avait données à Hérode, la Trachonitide et l'Auranitide, et en dehors de ces contrées un autre royaume appelé du nom de Lysanias » (^). Ces quelques différences d'expression n'ont aucune importance. — Nous apprenons qu'à la même occasion de l'intronisation de Claude, Hérode — le frère d'Agrippa I — reçut la royauté de Chalcis (^). Remarquons ici que le royaume de Chalcis est absolument distinct du royaume de Lysanias, alors que le Lysanias contemporain d'Antoine et de Cléopâtre avait régné à Chalcis même, comme nous l'avons vu plus haut. Le souverain de Chalcis mourut la huitième année de Claude, en 48; sa principauté fut peu après conférée par l'empereur à Agrippa II, le Jeune ('). Environ quatre ans plus tard, le même Agrippa reçut en échange de sa principauté de Chalcis,
(1) Ant., XVIII, 4, 6. Sur la date il y a certaines variantes dans les manuscrits.
(2) Ant., XVIII, 6, 10. B.J., II, 9, 6, il n'est pas question de la tétrarchie de Lysanias. On pourrait interpréter le texte cité de V Archéologie dans le sens d'une promesse, comme l'avait déjà proposé Havercamp, en regardant l'aoriste comme ayant le sens d'un futur. Cette façon de comprendre le texte, n'est toutefois pas imposée par le silence du texte parallèle de la Guerre juive. Il est plus simple de dire que dans l'un de ses ouvrages Josèphe est plus complet que dans l'autre.
(3) Ant., XIX, 5, 1.