nâvTa [xot TrapEÔoOrj ù— o too (to'j
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u'ièv £'. p-Tj 6 TraTT^p, oùôè tov TraTÉpa eTtîev • râv-a aoi —apEooÔTj uTtô toj
Tiç ETrtYtvaxjXEi si [xtj ô ulo? xa\ o) Èàv TiaTpo'î (jlou, xal ouoeI;; yivwjxEi Tt'c
po'JÀTjTat 6 'jIo? aTToxaX'J'i/a'.. ej-iv ô uiôç eI jjlt) 6 TiaTTjp, xal ~îv Èativ
28. Aejte -po; [jle TrâvTE; ol xott'.wv- ô 7ra-T)p et [xtj 6 ulo; xal (|j Èàv ^ourtc xal — E'^opT'.JîxÉvoi, xàyù) àva— aù^w ÀT,Tai 6 ulôî à—oxaÀ'J'I'at.
'jtj.a;. 29 àpa~£ -ôv ^uyo'v fj.o'j £9" uti.a? xal p-ifit-zs aTi' saoû, oTt — paoç £1(jli xal •rarE'.voc xfj xapôiqc, xal EupT,TE-E àvâ- ~'Xjiv/ Tal^ '^'j/al? 'ju.wv. 30. ô vàp i^'jvoç ij.o'j /pr^i-rj- xal -ô oopT;ov y.o'j âXacppo'v ECTTiv.
Le passage évangélique qu'on vient de lire, contient, selon l'avis unanime des exégètes, la manifestation la plus complète de la conscience religieuse de Jésus que la Tradition synoptique nous ait léguée. Le Sauveur s'y tient dans une région de l'atmosphère religieuse où jamais souffle humain ne s'était fait sentir; il s'y définit lui-même en des termes qui paraissent rejoindre les déclarations christologiques du IV^' évangile les plus compréhensives. Aussi l'affirmation où cette définition se trouve énoncée, Matth. XI, 27 = Luc. X, 22, est connue sous le nom de « logion johannique des synoptiques »; et depuis Strauss (') jusqu'à Nor-
(1) Das Leben Jesii fiir das deufsche Volk bearbeitef, p. 203 sv. Tubingue,
LE « LOGION JOHANNIQUE DES SYNOPTIQUES ». 131
den ('), les critiques qui se refusent à considérer le IV*^ évangile comme une source autorisée de l'enseignement de Jésus, se sont épuisés en conjectures pour rendre compte de sa présence dans Matthieu et dans Luc.
Nous voudrions, dans les notes qui vont suivre, rapporter et critiquer, au plus court, les principaux essais de solution des critiques en question.
1. Pour un premier groupe d'historiens, le problème relève d'abord et principalement de la critique textuelle. L'examen de la tradition manuscrite des citations patristiques révèle, en effet, l'existence de deux variantes fort anciennes et particulièrement importantes : l'une qui remplace le présent -"-vw-xs-, par l'aoriste £-'vw, l'autre qui intervertit l'ordre des deux membres du parallélisme : ':0V 'jI-gv... TGV -y-io'j..
M. Harnack s'est guidé sur ces variantes pour retrouver ou
plutôt pour reconstituer le texte primitif du « logion johannique ».
Voici ses conclusions (-'). 1" Le texte primitif de s. Luc, reproduction
fidèle de la source, portait : « oùosl; ^y'^w '^v -y-ion v. a>, b 'Sioz, xal
i) av 6 uw; à-oza),'j'j;r, ». 2" Sous l'influence du texte de Matthieu,
un copiste a introduit dans le texte de Luc une glose comprenant
ces mots : xal 7'!; stt-.v 6 jIô; £''\u->, b ~y-r,o. 3° C'est ainsi que le
texte de Luc, tel qu'on le lisait au temps de Marcion, portait :
O'josl; èVvw T'!; ctT'.v 6 — aTY,p v. U7, b 'jÎ-Ô;, xal -'.q, cTT'.v b 'jIÔ; £'.' [jly, o
-aTT.p xal w av b 'j'<.bc à-oxaÂ'j'i/T. 'Il ' 11'
Le texte primitif ainsi reconstitué n'a plus la portée métaphysique du texte reçu : d'abord, il ne connaît pas, entre le Père et le Fils, cette réciprocité de connaissance qu'exprime le texte reçu pour signifier que le Fils, non moins que le Père, se trouve faire l'objet d'un mystère qu'une intelligence divine est seule à comprendre; ensuite, au lieu du présent « y'.vwo-xe', », dont la portée métaphysique paraît manifeste, il emploie l'aoriste « È'yvw » pour énoncer ce simple fait historique que Jésus a été le premier à connaître et à révéler le Père. Le « logion johannique des synoptiques » prend ainsi place dans la série des logia auxquels M. Harnack demande d'attester que Jésus n'a pas réclamé pour lui-même les hommages religieux de ses disciples, qu'il s'est con-
(1) Agnostos Theos. Untersuchiingen zur Forrnengeschichte religiôser Rede, p. 277-308. Berlin, 1913.
(2) Sprûche und Reden Jesii, p. 189 sv. Leipzig, 1907.
132 C. VAN CROMBRUGGHE.
tenté de conduire les hommes à Dieu, en leur révélant le dogme du Dieu-Père qui pardonne le péché à ses enfants, et que la filiation divine qu'il revendique pour lui-même, ne sort pas de la sphère de connaissance de ce Père (0-
M. Wellhausen est lui aussi d'avis qu'il y a lieu de supprimer comme secondaires les mots : « o'josl; v',v(Ô7X£', tôv ulov v. a->, ô TraTTip » : ces mots, dit-il, se présentent comme un corollaire de l'affirmation « o'Jos'.ç y'.vw^xô'. tÔv T.y.xiox v. |j.>, 6 u-'ô; » ; ils ne peuvent donc précéder cette affirmation; ils ne peuvent davantage y faire suite, la clause finale « xal w av h ulô; à7roxa"À'Jç{;Yj » supposant manifestement que le Fils est le sujet de la phrase (*).
2. Plusieurs exégètes admettent que le passage évangélique en son texte reçu représente une affirmation authentique de Jésus ; mais, ajoutent-ils, cette affirmation se présente sous forme de parabole {■). Partant, Jésus ne se désignerait pas directement comme « le Fils de Dieu » ; il ferait simplement allusion aux rapports de famille qui créent entre un père et un fils, quels qu'ils soient, une intimité absolue, une communion spirituelle. De même qu'un père est seul à connaître toute la pensée de son fils et que seul un fils peut bien lire dans l'âme de son père, ainsi Jésus est seul à connaître véritablement Dieu, et par conséquent, seul à pouvoir le révéler.
Il s'agirait, dès lors, pour fixer la portée doctrinale du passage, de déterminer le point de vue auquel la comparaison est envisagée. Celle-ci porte-t-elle uniquement sur la connaissance, et par conséquent, Jésus se considère-t-il à l'égard de Dieu comme un fils, parce que Dieu se révélait à lui comme un Père, comme son Père? Ou bien inversement, la connaissance que Jésus possède de son Père, se fonde-t-elle sur l'affinité ou l'identité de nature? Les deux hypothèses doivent être prises en considération ; les deux aussi ont trouvé des défenseurs.
Sabatier expose en l'autorisant la première hypothèse : « Le lien de cette conscience à Dieu n'avait rien d'extérieur. Tout intérieur et moral, il était créé par un sentiment profond d'unité et d'amour, pareil à celui qui lie le père et l'enfant... Que le Christ ait voulu créer ce même rapport filial entre ses disciples et Dieu, que ce soit la marque distinctive et le contenu essentiel de la piété qu'il
(1) Das Wesen der Christcnfums, p. 81. Berlin, 1900.
(2) Das Evangeliiim Matihaei, p. 57 sv. Berlin, 1904. — Cfr Mer.x, Die vier kanonischen Evangelien nach ihrem alfesten bekannten Texte, t. il, 1, p. 199 sv. Berlin, 1902.
(3) Dalman, Die Wortejesti, t. I, p. 232. Leipzig, 1898.
LE « LOGION JOHANNIQUE DES SYNOPTIQUES ». 133
s'efforçait de leur inspirer, on en trouve la preuve dans presque chacune de ses paroles » (')•
M. Monnier, par contre, écrit : « Quand Jésus a le sentiment d'être Fils de Dieu, il songe à l'intimité absolue qui existe entre lui et le Père. Cette intimité se fonde sur l'élection divine; mais l'élection elle-même ne se fonde-t-elle pas sur l'affinité de nature? Jésus révèle le Père; mais entre lui et les hommes auxquels il le révèle, il subsiste un intervalle qui ne s'effacera jamais. Nous revenons ici à la grande parole : « Nul ne connaît le fils, que le père... nul ne connaît le père, que le fils... : cette grandeur unique, étant inacessible, devait avoir un fondement métaphysique » (-).
Les explications de Sabatier et de Monnier sont soutenues à une nuance près, par un nombre considérable d'exégètes contemporains.
3. Un certain nombre de critiques, enfin, estiment que « le logion johannique » implique entre le Père et le Fils un rapport unique et transcendant, une réciprocité de connaissance spécifiquement divine. Toutefois, au jugement de ces mêmes auteurs, une déclaration dogmatique aussi compréhensive ne peut être qu'étrangère à l'évangile de Jésus; elle est l'œuvre d'un prophète intégrant dans l'enseignement du Sauveur la foi de l'Église.
Cette thèse radicale, déjà mise en avant par Strauss en 1863, a été reprise depuis par Brandt ('), Pfleiderer (^), Loisy, J. Weiss(') et Norden.
Dans son livre, désormais célèbre, L'Évangile et l'Église, M . Loisy formulait en ces termes sa manière de voir : « Cette déclaration se trouve dans une sorte de psaume où l'influence de la prière qui termine l'Ecclésiastique se reconnaît pour l'ensemble et pour plusieurs détails. De part et d'autre on commence par la louange de Dieu, et l'on emploie, avec une préférence marquée, le nom de Père; à l'éloge de la Sagesse correspond la déclaration concernant la connaissance réciproque du Père et du Fils; l'appel du Christ aux petits et à ceux qui peinent en ce monde semble s'inspirer de l'invitation que la Sagesse adresse aux ignorants dans la dernière partie de la prière de Ben-Sira. Ces affinités ne sont pas fortuites, et comme il est mala'sé d'admettre que Jésus, dans une oraison ou
(1) Les religions d'autorité et la religion de l'Esprit, p. 145. Paris, 1904.
(2) La mission historique de Jésus, p. 7 sv., 31 sv. Paris, 1906.
(3) Die evangelische Geschichte, p. 562. Leipzig, 1893.
(4) Das Urchristentum, seine Schrift-'n und Lehren, t. I, p. 436. Berlin, 1903.
(5) Die Schriften des N. T., p. 321 sv. Gœttingue, 1907.
134 C. VAN CROMBRUGQHE.
un discours tout spontanés ait voulu imiter l'Ecclésiastique; comme la pièce entière accuse un rythme assez analogue à celui des cantiques reproduits dans les premiers chapitres de Luc ; et comme on trouve un autre passage, en Matthieu, où le Christ paraît avoir été identifié à la Sagesse divine, il est assez probable que... le morceau est, au moins dans sa forme actuelle, un produit de la tradition chrétienne primitive » (').
Comme l'on voit, dans l'argumentation du critique français, la question des analogies littéraires occupe une place prépondérante. Cette même question vient d'être reprise par M. Norden.
Dans une étude très fouillée, le savant philologue défend l'avis que le logion johannique et le Siracide dépendent l'un et l'autre d'une source commune.
A l'appui de cette assertion M. Norden fait valoir les considérations suivantes : 1" L'idée de la transmission, de père et fils, d'une -'vwT'.ç, se retrouve dans la plupart des religions de l'Orient ancien : nous la trouvons mentionnée chez Platon, dans les livres hermétiques et dans les papyrus magiques. Un traité intitulé : « "la-',; -poci"?-',; Tw ulw aùr?,; » nous fournit à ce sujet des renseignements très précis. Isis, y est-il dit, obtint, pour prix de ses faveurs, qu'un ange l'initiât aux mystères. A la demande du révélateur, la déesse s'engagea par serment à ne communiquer la gnose salvifiante à personne <■ v. \rf\ aovov téxvw v.v. '^Om ''vy.tîw ». Sur ce, elle transmit la révélation à son fils Horus. Or, qu'on le remarque bien, cette transmission de la gnose divine, avec charge, c'est le fond même du logion évangélique. 11 est vrai que ce thème se présente dans les deux documents sous une forme différente, qu'Isis notamment s'adresse à son fils, tandis que Jésus est censé s'entretenir avec son Père. Mais c'est là chose assez secondaire. Au surplus, 2'^ même en ce qui concerne la forme, nous possédons le pendant du logion évangélique dans un traité hermétique, intitulé Poimandres . Au témoignage de cet écrit, en effet, Hermès reconnaît "Avf)pw-oç pour son fils ; il lui révèle la gnose; il le charge de transmettre le dépôt de la révélation à ceux qui se montreront dignes de cette faveur. A son tour "AvOpto7:o; adresse au dieu un discours qui se trouve rejoindre, pour le fond
(1) P. 78'' sv. Bellevue, 1904. Depuis, le critique français est devenu plus :radical encore : Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 906 sv. Ceffonds, 1907; Chronique bibliographique dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, J910, p. 502 sv.
LE « LOGION JOHANNIQUE DES SYNOPTIQUES ». 135
autant que pour la forme, la soi-disant prière eucharistique de Jésus {').
Après cela la cause est entendue : le logion évangélique, le psaume final de l'Ecclésiastique, et le passage du Poimandres dont il vient d'être question, se meuvent dans un même cercle d'idées et sont modelés sur un même type doctrinal ; ils s'inspirent des discours que la littérature mystico-théosophique met dans la bouche des (TWT7,ps; des religions orientales. Le prophète de Nazareth n'a pas tenu de pareils discours !
Examinons la valeur de ces diverses opinions.
I. La question de critique textuelle ne doit pas nous retenir longtemps (-')• Il ne semble pas douteux, en effet, que le texte reçu représente, tant pour Luc que pour Matthieu, le texte authentique. La preuve en est dans le témoignage unanime des manuscrits, auquel s'ajoute celui des versions anciennes : telles les versions syriaques, les sinaitique, curetonienne et Peschittâ, telles encore les versions memphitique et arménienne.
Deux variantes notables se rencontrent, il est vrai, dans un certain nombre de citations patristiques.
La première concerne la forme temporelle du verbe « connaître ». Ce verbe se trouve employé à l'aoriste « syvw » chez s. Justin, les Marcosiens, Clément d'Alexandrie, Origène, s. Athanase, Eusèbe, citant le texte de Matthieu ; il est reproduit sous la même forme dans une citation composite, formée de Matthieu et de Luc, chez
(1) O. c, p. 291 sv. — M. Norden montre le parallélisme de deux passages en question dans un tableau synoptique, que nous tenons à reproduire :
Logion Hennetischer Tractât
Ich preise dich, Vater. Ailes wurde Ich glaube und lege Zeugnis ab. Gémir von meinen Vater ùbermittelt (rav- priesen bist du, Vater : mir, deinem Ta >j.rj'. raoEociOr,), denn er hat sich mir Sohne, iibermitteltest dudieganze Fiille zu erkennen gegeben, und ich habe ihn deiner Kraft (-ao£ow-/'.a;a'jTtyjTV'' ~5(jav erkannt. ich offenbare, seinem Gutdiin- £;oj-:'a-/), denn du liesest dich erkennen ken entsprechend, dièse mir gewordene und wardest dadurch erkannt. Dièse UeberlieferungdenMenschen.abernicht Erkenntnis gebe ich, deinen Befehle allen verstehen sie, vielen bleibt sie ver- gemâsz, an die Wiirdigen unter meinen borgen. Mitmenschen weiter ; die Unwurdigen
verschlieszen sich ihr.
(2) Cfr Resch, Aussercanonische Paralleltexte zu den Evangelien, t. III, p. 196 sv. ; Chapman, D'' Harnack on Luke, X, 22, dans le Journal of theological studies, 1909, t. X, p. 552 sv. ; Lebreton. Les origines du dogme de la Trinité, p. 470 sv. Paris, 1910.
136 C. VAN CROMBRUQQHE.
Alexandre d'Alexandrie (')• Le verbe est employé au présent «yivwTXE'. », comme représentant le texte de Matthieu, par S. Justin, S. Irénée, Clément d'Alexandrie, S. Athanase et Eusèbe ("); la même leçon est citée, comme faisant partie du texte de Luc, par Marcion, Tatien, Athanase et Eusèbe (■^).
Dans ces conditions le doute n'est pas permis. Les citations patristiques, faites de mémoire, pour la plupart, et sans grand scrupule d'exactitude verbale, ne pourraient infirmer le témoignage concordant de la tradition diplomatique et des anciennes versions. Au surplus, prises dans leur ensemble, ces citations sont plutôt favorables au texte reçu : la forme « y.vwTXE'. », comme texte authentique de Matthieu, n'est guère moins attestée que « è'yvw », comme leçon primitive de Luc, elle est reproduite dans presque la totalité des témoignages. Il faut remarquer enfin que les deux formes se rencontrent sous la plume des mêmes auteurs. Le fait autorise à penser que pour ces auteurs les deux formes étaient équivalentes : que « syvoj » notamment prenait à leurs yeux le sens, non d'un aoriste historique, mais celui d'un parfait, comme o^oa et novi (^).
(1) JusT., Apolog., I, 63; Marcos. ap. Iren., Haeres., I, 20, 3; IV, 6, 1 ; Clem. Alex., Paed., I, 5, 20, 9, 88, Strom., I, 28, 178; Protrept., 1, 10, 3; Origen., Cont. Cels., II, 71; VI, 17; MU, 44; In Jo. 1,38; XIII, 24; XIX, 3; XX, 7; XXXII, 29; Athan., De décret. Nie. syn., 12; Euseb., Demonstr. evang., IV, 3, 13; V, 1, 25; Eccl. theol., I, 12; Alexand., Epist. ad Alexand., 12.
(2) JusT., Dial., 100; Iren., Haeres., II, 6, 1 ; IV, 6, 1 ; 3, 7 ; Clem. Alex., Strom., VII, 18, 109; Quis dives. 8, 1; Athan., Ad epp. Aeg., 16; orat. I c. Arian.. 12, 39; Euseb., Eccl. tfieol., I, 20.
(3) Marcion ap. Tertull., Marc. IV, 25; Tat., Diatess. edid. Hill, p. 104; Athan., In Matti. XI, 5; Euseb., In Psalm. CX.
(4) M. Harnack a été particulièrement malheureux dans le choix des arguments qu'il fait valoir à l'effet d'établir que le texte primitif de Luc portait i'/vw, alors que le texte authentique de Matthieu portait ètt'-yivwt/.î'.. Qu'on en juge.
r La leçon ï-['n<}. dit-il, a certainement été répandue comme faisant partie du texte de Luc : la preuve en est dans le fait que Marcion, qui ne recevait que le troisième Évangile, lisait È",'^*'^- ^t Que deux manuscrits (Vercellensis et Veronensis) de la version latine antéhieronymienne portent « novit », au lieu de « scit ». 2° Cette même leçon est la plus ancienne : elle est admise par un certain nombre de gnostiques et de marcionites, par Justin, Clément, Origène et Eusèbe. 3° Le présent a passé de Matthieu dans Luc ; il s'est maintenu dans le troisième Évangile comme une leçon antimarcioniste.
Nous répondons : Pour reconnaître auquel des deux synoptiques, Matth., XI, 27, Luc, X, 22, les citations du « logion johannique », fort fréquentes dans la littérature ancienne, sont empruntées, il faut, en l'absence de la mention de la source, s'en rapporter à la teneur rédactionnelle de ce même logion, différente dans les deux évangiles : Matthieu porte : £-'.-".vc.W-/.£'. tôv 'jIôv... tôv TraTspa,
LE « LOGION JOHANNIQUE DES SYNOPTIQUES ». 137
La seconde variante concerne l'ordre de succession des deux membres du parallélisme énonçant la connaissance réciproque du Père et du Fils. Plusieurs témoins lisent : « Nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, ni le Fils si ce n'est le Père, et celui à qui le Fils [le] révèle » : tels S. Justin, Marcion, les Marcosiens, S. Irénée, Origène, Eusèbe, Athanase (')• Par contre, l'ordre de succession du texte reçu se trouve reproduit chez Irénée, Clément d'Alexandrie, Origène, Tatien, Eusèbe et Alexandre d'Alexandrie (")•
Comme l'on voit, la plupart des témoins de la variante connaissent et adoptent, à l'occasion, le texte reçu. Inversement,
5. Irénée qui blâme en un endroit les Marcosiens de suivre la variante, la reproduit lui-même ailleurs. Il n'en faut pas plus pour comprendre que la variante n'est qu'une citation mal venue, et combien il serait arbitraire de la préférer au texte très ferme de la tradition diplomatique (0-
Au besoin, un supplément de preuve serait fourni par le contexte immédiat. Dans la proposition à laquelle le logion johannique fait suite, il est question du Fils à qui Dieu a délégué pleins pouvoirs pour opérer l'œuvre du salut; il est donc naturel que dans ce logion la mention du Fils vienne en premier lieu.
Luc traduit : tî; èjtiv ô ■j'ioc... ô TTaTrjp. Or, en se guidant d'après ce critère, l'on ne trouve chez les anciens qu'une seule citation de Luc portant i-'vfo ; nous la rencontrons dans la lettre d'Alexandre d'Alexandrie, et encore faut-ii ajouter qu'il s'agit d'une citation composée de Matthieu et de Luc et que :vv(o alterne avec oToî ! Marcion, quoi qu'en dise M. Harnack, lisait -/'.vwt/.ei : Tertullien l'affirme, Epiphane {Haer, XLM, 11) le suppose, et ce double témoignage n'est pas contredit par la notice de S. Irénée, laquelle vise seulement les Marcosiens. Le Vercellensis et le Veronensis portent « novit », mais ce parfait peut fout aussi bien avoir le sens du présent que celui de l'aoriste historique : Chapman a montré, en effet, que « novi ■■> dans l'Évangile rend 11 fois oloa, 7 fois y.vdju/.c' et 3 fois seulement i'yvwv. — Cfr Schumacher, Die Selbstoffenbarung Jesu bei Mat., XL 27, passim. Fribourg, 1912; Rongy, dans la Revue ecclésiastique de Liège, 1913, p. 225 sv.
(1) JusT., ApoL, I, 63; Marcion ap. Tertull., Marc, IV, 25; Marcos. ap. Iren., Haeres., I, 20, 3; IV, 6, 1 ; Iren., Haeres., II, 6, 1 ; IV, 6, 3; Orig., DePrinc, II,
6, 1; EusEB., Demonst, evang., IV, 3, 13; Theol. eccl., I, 12; Athan., Sermo major de Fide, 28.
(2) Iren., Haeres., IV, 6, 1 ; Clem. Alex., Paed., I, 9, 88; Strom., I, 28, 178; Orig., Cont. Cels., VI, 17; Tat. Diatess., edid. Hill., p. 104; Euseb., In Psalm. CX; Alexand. alex., Epist. ad Alexand. 12.
(3) Seul le codex k présente un texte incomplet : « mihi omnia tradita sunt. a pâtre meo. et nemo agnoscit [filium nisi pater ha], cui voluerit. filius revelare ». De toute évidence, il n'y a là qu'une erreur de copiste, comme l'indique le sigle ha, qui renvoie à cette note marginale : « neq. patrem quis agnoscit nisi filius et hv. ».
138 C. VAN CROMBRUGGHE.
D'autre part, la clause finale (w av [jo'jÀYiTa-, h ulbç y.~oy.ylj'\><x'.) se rapporte manifestement à la connaissance du Père que le Fils possède et qu'il peut communiquer : il est donc obvie de conclure que le membre qui la précède immédiatement prépare cette conclusion en affirmant que « nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils ».
Il est bien vrai, comme l'observe M. Welhausen, que la syntaxe grecque demanderait plutôt l'ordre inverse. Mais autre est la syntaxe grecque, autre le parallélisme hébraïque : la première s'entend à coordonner les éléments du discours d'après la fonction qu'ils exercent; le second ne peut guère que les juxtaposer en réservant pour la fin de l'énumération tel membre de phrase auquel se rattache la suite des idées (^).
L'authenticité du texte reçu étant ainsi assurée, il ne subsiste aucune raison de penser avec M. Harnack que dans la source de Matthieu et de Luc il n'était question que du Dieu-Père connu et révélé par le Fils.
Bien au contraire. Le parallélisme des deux membres de la phrase est manifestement voulu ; il doit aussi être primitif, car en supprimant la première proposition, on détruit l'économie du discours. Il est remarquable d'ailleurs que les deux synoptiques, qui ne dépendent pas l'un de l'autre, du moins dans leur forme actuelle, reproduisent le logion en termes substantiellement identiques. La seule différence qu'on puisse relever, ne porte que sur l'expression, plus spécialement sur une nuance syntaxique : si Luc traduit : « o'josU v^voWxs'. -{; so-T'.v ô 'j'.o;... 6 T.y.~r^z », alors que Matthieu porte : « o'josî; jvmny.t'. tov ulôv... tôv T.y-ioy. », c'est que l'auteur du troisième évangile affectionne d'exprimer le complément direct par une périphrase relative (cfr. Luc, XXII, 60=Matth., XXVI, 74; Luc, XXIII, 25=Matth., XXV, 12).
IL Précisons maintenant la portée doctrinale du passage.
La première partie du discours contient une prière ecclésiastique adressée par Jésus à son Père, et dont l'objet se trouve être l'économie providentielle du salut. Les sages de ce monde, ceux qui se complaisent dans leurs propres lumières, sont abandonnés à leur aveuglement, qui les rend incapables de comprendre et d'ac-
(1) Cfr N07DEN, 0. c, p. 286; G?ossmann, Internationale Wochensch., 1911, p. 5.
LE <- LOGION JOHANNIQUE DES SYNOPTIQUES ». 139
cepter la vérité de l'évangile ; par contre, les simples et les ignorants reçoivent, dans l'humilité de leur esprit, le message du salut. Telle est, conformément à la volonté souverainement indépendante de Dieu, l'économie du salut.
La deuxième partie du discours définit la part qui revient à Jésus dans l'économie religieuse. Le passage d'une idée à l'autre, sans être très apparent, reste assez naturel : « si les humbles croyants sont instruits des choses divines, c'est que Jésus les leur a apprises, et que Jésus a pu les leur enseigner sûrement, tenant sa science du Père céleste » (')•
« Toutes choses m'ont été remises par mon Père ». Les critiques s'accordent à admettre que, aux termes de cette assertion, Jésus s'attribue la fonction de révélateur unique de la vérité religieuse. Toutefois, la dignité et l'autorité que cette fonction comporte, peuvent être comprises de deux manières. L'on peut dire, en effet, que Jésus, opposant sa tradition à celle des Pharisiens, déclare que la sienne lui vient, par voie de révélation, de Dieu lui-même : dans ce cas, le vocable -avTv. — désignant l'objet de cette tradition — prend le sens restrictif de l'expression Trjta employée au verset précédent, le mot -aoîoôOr, traduit <; aschlamtâ » (= tradition), et l'assertion entière revient à dire que les vérités que Jésus a enseignées aux simples, ont pour garant Dieu lui-même (-). — L'on peut admettre aussi que Jésus définit, en une reprise majorative du discours, sa propre autorité religieuse considérée en elle-même et d'une façon absolue : l'incise signifierait alors que Jésus a été investi par son Père de tous les pouvoirs nécessaires pour opérer le salut du monde {■').
La seconde explication nous paraît, mieux que la première, répondre à la teneur des termes employés : -y.j-y. dit beaucoup moins que --h-y.; et -y.zzr>6hr, n'implique aucune comparaison avec la doctrine des scribes; elle ménage mieux aussi la transition de l'affirmation présente à celle qui va suivre.
<■ Personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père; nul ne connaît le Père que le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler». Nous sommes au point culminant du discours et même, si on veut, de
(1) LoiSY, Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 908.
(2) Cfr Seydel, Jahrbuch fiir proiest. Théologie, 1881, p. 761 sv.; Schmiedel, /. c. p. 11 s. V.; HoLTZMANN, NeutestamentUche Théologie, t. I, p. 274; Monnier. 0. c, p. 9.
(3) Cfr P. Feine, lesns Christus und Faitlus, p. 263. Leipzig. 1902; Théologie des Neuen Testaments, p. 46 sv. Leipziq;, 1910; Zahn. Das Evangelium des Matthâus, p. 438- sv. Leipzig, 1905.
140 C. VAN CROMBRUOaHE.
la révélation chrétienne. Il ne s'agit plus seulement d'affirmer que Jésus est l'unique médiateur de la révélation, mais aussi et surtout de définir ce qu'il est en lui-même et par rapport aa Père (0-
Jésus s'appelle «le Fils», au sens absolu; parallèlement il appelle Dieu « son Père » : c'est donc en tant que distinct du Père que Jésus se trouve être «le Fils». En sa qualité essentielle de Fils par rapport au Père, Jésus se déclare inaccessible aux investigations de l'esprit créé; seule l'intelligence du Père est adéquate à sa nature. De même, parité remarquable, telle est la transcendance de la paternité du Père par rapport à son Fils, que seule l'intelligence du Fils suffit à la comprendre, et que nul être humain ne peut la connaître que par une révélation directe du Fils. Cette compénétration de connaissance réciproque du Père et du Fils ne se comprend que comme un rapport permanent de vie qui les unit l'un à l'autre ; elle dépasse la sphère des choses contingentes : le Père « connaît » le Fils, le Fils « connaît » le Père par l'acte d'une vision intellectuelle éternellement présente.
Tel est le sens du « logion johannique ». Qui ne voit après cela combien il est vain de vouloir retrouver au fond d'une définition dogmatique aussi nette que compréhensive, une simple parabole? Sans compter que le principe sur lequel la parabole s'appuierait : « il n'y a pour connaître un fils que son père, et un père que son fils », n'est ni assez clair, ni assez sûr pour que Jésus ait pu s'y fonder, les locutions « Père », « mon Père » s'appliquent directement à Dieu, même dans la première partie du discours, et, dans le « logion johannique» les désignations « Père, Fils», se trouvent être le sujet d'une activité et les termes d'un rapport qui ne conviennent qu'à Dieu.
M. Loisy a écrit quelque part (-) que « si la parole des Synoptiques sur le Père qui seul connaît le Fils, et le Fils qui seul connaît le Père, n'est pas un produit de la tradition, la divinité du Fils « appartient à l'enseignement de Jésus » : dans la mesure où il intéresse la critique d'interprétation, ce jugement restera acquis à la science.
III. Le texte est-il historique? La critique doit-elle le considérer comme une aÙTocpwvia toj x'jpîoj, une déclaration du Christ lui-
(1) Cfr Rose, Études sur les Évangiles, p. 202 sv. Paris, 1902; Lepw, Jésus Messie et Fils de Dieu d'après les Évangiles synoptiques, p. 314 sv. Paris, 1906; Seitz, Das Evangelium vom Gottessohn, p. 243 sv. Fribourg, 1908.
(2) Autour d'un petit livre, p. 130. Paris, 1903.
LE « LOGION JOHANNIQUE DES SYNOPTIQUES ». 141
même définissant devant ses disciples la nature intime de son être et des liens qui l'unissent à Dieu? Ou faut-il y reconnaître un aérolithe tombé du ciel johannique, plus précisément, l'œuvre d'un prophète de la seconde génération, recommandant l'autorité du Maître en « une théorie de la révélation chrétienne, qui serait aussi une christologie ? » Telle est la question qu'il nous reste à résoudre.
11 est un premier fait, dont il faut prendre garde de méconnaître l'importance : c'est la situation documentaire. Le texte en question se trouve dans Matthieu et dans Luc. « Cet accord, remarque le P. Lagrange, est très significatif, car Luc et Matthieu ne dépendent pas l'un de l'autre dans leur forme actuelle. Ce que Luc n'a pas emprunté à Marc, il le doit à la tradition ou aux premiers documents écrits; le passage étant dans Matthieu, il est vraisemblable qu'il fait partie du document fondamental de Matthieu qu'on nom.me à tort ou à raison, et selon nous plutôt à tort, les Logia ('). Rien de plus respectable dans la tradition évangélique. Et ici Matthieu et Luc sont très spécialement d'accord sur les termes, comme si on avait compris qu'un texte si important devait être reproduit tel quel » (-)•
Un second fait à remarquer, c'est que la teneur doctrinale du logion en question, ainsi que les déclarations qui l'encadrent, s'harmonisent parfaitement avec l'enseignement de Jésus connu par ailleurs.
La prière eucharistique, qui lui sert d'introduction, n'a rien que de conforme à l'esprit de Jésus. La perfection évangélique, la connaissance amoureuse de Dieu — le Sauveur ne se lasse pas de le répéter — ne s'acquièrent que dans l'humilité; pour trouver accès au royaume des cieux, il faut ressembler aux enfants par l'esprit de candeur et d'humilité. En fait, ce sont les pauvres résignés dans l'humilité qui ont accueilli, comme il convenait, le message évangélique, et si la première des béatitudes constitue une promesse permanente touchant la récompense que Dieu réserve aux T.-ïby/oi, elle répond aussi à la condition des premiers disciples de Jésus. C'est de ce fait providentiel que Jésus rend grâces à son Père.
La forme aussi que revêt la louange est d'un caractère archaïque et sémitisant. La particule va-! traduit oùà ^ "^i ; l'objet de la providence que Dieu exerce dans le domaine religieux, est présenté
(1) Cfr le décret rendu le 26 juin 1912 par la Commission biblique, dans les Ad a Apostolicae Sedis, 1912, t. IV, p. 463 sv.
(2) Recensions, dans la Revue biblique, 1903, t. XII, p. 304.
142 C. VAN CROMBRUGGHE.
SOUS forme d'un parallélisme hébraïque ; enfin l'expression « tel a été ton bon plaisir », littéralement « il a été plaisir devant toi »,est une tournure rabbinique.
Le logion lui-même, quelque transcendant qu'il soit, n'est pas isolé dans la tradition synoptique.
Que Jésus revendique pour lui-même et pour lui seul une autorité souveraine pour déterminer les relations qui relient l'homme à Dieu ; qu'il s'attribue, à l'égard de Dieu, une filialité qui soit unique et qui exclue toute mesure commune avec la filiation adoptive, c'est là un fait et des plus manifestes.
Or, cette autorité souveraine, cette filialité unique et inaccessible doivent avoir un fondement dans la nature même de Jésus; aussi le Sauveur se présente-t-il comme « le Fils » au sens absolu. Rien de plus significatif à cet égard que la parabole, ou si l'on veut, l'allégorie des vignerons. Les prophètes, d'après ce document, ne sont que des serviteurs, Jésus est le Fils, l'héritier. Sans doute, les critiques radicaux se refusent à reconnaître dans cette parabole allégorique une ajTocpwv'la de Jésus; les trois synoptiques n'en sont pas moins d'accord à la relater comme un discours authentique, et les premiers prédicateurs chrétiens n'en mettent pas moins d'empressement à s'en inspirer dans les plus anciens documents christologiques que nous possédions (Act. II, 22 sq., III, 15; IV, 10 sq., 30) (0- — Tout aussi remarquable est la parole rapportée par s. Marc, XIII, 32 : « Quant à ce jour et à l'heure, personne ne les sait, pas même les anges dans le ciel, ni le Fils, si ce n'est le Père ». La mention du « Fils » doit être primitive : il est inconcevable, en effet, que l'évangéliste ait attribué à Jésus une confession d'ignorance qu'il n'aurait pas trouvée dans sa source. D'autre part, Jésus se déclare être le Fils, au même titre que dans le « logion johannique », tellement que M. Wendling en est à se demander si Marc n'aurait pas voulu imiter, à sa façon, ce logion même! (-')
Il faudra donc de bonnes et solides preuves pour écarter, comme secondaire, un texte qui se recommande à tant de titres. Ces preuves les fournit-on?