‹ Mélanges d'histoire offerts à Charles MoellerChapitre 39 sur 149 · L'on allègue d'abord que le passage en question présente · texte numérisé non relu

L'on allègue d'abord que le passage en question présente

(1) Cfr VAN Crombrugghe, De soteriologiae chrisiianae primis fontibiis, p. 32- 42. Louvain, 1905.

(2) Die Entsfehiing des Marcns-Evangeliums, p. 164, 177 sv. Tubingue, 1908.

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avec le cantique qui termine l'Ecclésiastique, des analogies doctrinales et verbales trop caractéristiques pour trouver place dans un discours spontané de Jésus.

Strauss, en effet, avait vite fait de montrer l'identité substantielle du -:<. -pox£{;j<.£vov des deux morceaux. Voyez plutôt :

Le Siracide : S. Matthieu :

I. i'-fj\xoX<-j-rq<jQ,xo(.'. 701, x'jp'.î paT'.Àî^J, 1. £;o;j.oÀoYo\3;j.at to'., TrâxEO. •/.•jptô èlo\j.o}.o'^o\>\xot.i.. ô't'... ... ÔT'....

II. Dieu me donna, la sagesse que je II. Tout m'a été remis (-aps^oO-fj cherchais ("^c^ oioov-i u-oi aocpiav, v. 17). par mon père, même la yvwt'.s-

III. i'c;'.'JOL~z Tioôc, \xz, à-otios'jTO'.. III. oïjtî ~poç us -âvTSç o'. xo-'.-

ôJvTsr.

L'analogie des deux termes de comparaison, qui se manifeste dans cette analyse schématique, est vraiment caractéristique; mais il est plus que douteux que l'analyse soit adéquate à son objet. En réalité, le Siracide loue Dieu, qui l'a protégé contre les ennemis de son bonheur : le Scheol, la calomnie, la persécution. Cette protection divine, il l'attribue à la « sagesse» que depuis son jeune âge il s'est évertué à acquérir, en portant le joug du Seigneur, en gardant l'innocence. L'expérience qu'il a faite pour lui-même l'engage à s'adresser à ses semblables : il convie « les hommes vains » à s'inspirer de son exemple, à acquérir la sagesse et à porter le joug du Seigneur. — Nous sommes loin, comme l'on voit, du thème doctrinal et de la densité intellectuelle du passage évangélique !

Plus circonspect, M. Loisy cherche à produire l'évidence par accumulation, s'arrêtant à relever toutes les similitudes de détails qu'il découvre entre les deux passages. Regardons-y de plus près (').

« De part et d'autre on commence par la louange de Dieu ». — Sans doute, mais la moitié de nos psaumes sont des prières eucharistiques! Au surplus, l'objet de cette louange est totalement différent dans les deux cas : Ben-Sira loue Dieu, comme il convient à un homme qui se reconnaît l'obligé de la Providence; Jésus rend grâces à son Père, qui réserve sa révélation aux humbles et la refuse aux orgueilleux.

« De part et d'autre, l'on emploie avec une préférence marquée le nom de Père». — Dans la longue prière de l'Ecclésiastique, cette « préférence marquée » se traduit par une mention, peut-être

(1) Cfr DE Grandmaison, L'Évangile et l'Église, dans les Études, 1903. t. XCIV, p. 164 sv.; Lepin, o. c, p. 324 sv.

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deux (LI, 1(?), 10). Elle serait plus marquée encore, qu'elle ne prouverait rien : Jésus n'avait-il pas coutume de donner à Dieu le nom de « Père » ?

« A l'éloge de la Sagesse correspond la déclaration concernant la connaissance réciproque du Père et du Fils ». Qu'est-ce à dire? Ben-Sira fait l'éloge de la sagesse qui lui a valu, avec la sainteté de la vie, la protection de Dieu ; Jésus déclare que l'union du Père et du Fils constitue un mystère sacré dont aucun esprit créé ne peut sonder la profondeur. Où est, entre ces deux objets, l'analogie ou la commune mesure? c'est ce qu'on oublie de nous dire.

« L'appel du Christ aux petits et à ceux qui peinent en ce monde semble s'inspirer de l'invitation que la Sagesse adresse aux ignorants». Sur ce point l'analogie est réelle; encore faut-il ne rien exagérer. Car le Siracide s'adresse aux hommes vains, aux ignorants, et s'offre à les instruire; Jésus s'adresse à ceux qui, accablés du poids de la vie, se laissent aller à la tristesse et au découragement, et s'offre à soulager leurs âmes. La Loi montre le chemin à suivre; le Christ donne la force de le parcourir jusqu'au bout : nous sommes au cœur même du N. T.

Il n'y a donc là qu'une réminiscence. Or, comme le remarque justement M. Monnier, « prendre la réminiscence pour un plagiat, ce peut être de la critique, mais ce n'est pas de la critique littéraire ! »

2. Bien plus problématiques sont les rapprochements institués par M. Norden à l'effet d'établir que le Siracide et le « logion johannique des synoptiques » dépendent d'une source commune.

En particulier, il faut rabattre, et beaucoup, de l'affirmation que « la prière eucharistique adressée à Hermès par "Av9pw-o; rejoint tant pour le fond que pour la forme, le logion en question ».

Les deux passages répondent, au contraire, à deux tendances très distinctes et jusqu'à un certain point opposées. Les mystères hermétiques font l'objet d'une science ésotérique, d'une « disciplina arcani » : la révélation en est réservée aux seuls initiés. La doctrine de Jésus, par contre, n'a rien d'ésotérique ; des enfants peuvent la comprendre, et, en fait, ce sont eux qui l'acceptent. La différence est caractéristique et radicale.

M. Norden ne paraît pas, d'ailleurs, avoir saisi la portée des mots : « val, ô Tia'Y.p, o-'. o'j-mc, zùooyJ.y. èyéveTO i'jj.-po'rOiv <jO'j ». A l'en croire, Jésus s'y déclarerait délégué par son Père pour communiquer la révélation aux hommes ; il tiendrait ainsi le même langage que le myste hermétique commissionné par son dieu pour transmetttre la gnose. En réalité, la citation ne contient qu'une formule

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hébraïque par laquelle le Sauveur constate que l'économie du salut est ce qu'elle est de par la volonté toute-puissante du Père.

La part commune aux deux termes de comparaison, se réduit donc à une action de grâces, adressée au Dieu qui se révèle aux hommes, par l'intermédiaire du myste, d'une part, du Fils, de l'autre. Ce n'est point assez pour établir qu'un évangile chrétien, écrit en araméen, dépende littérairement de la « mystisch-theosophische Literatur » de l'Orient!

3. Toutefois, la question des analogies littéraires n'est pas épuisée. Il nous reste, en effet, à signaler un document qui se rencontre avec « le logion johannique » d'une façon vraiment caractérisque : nous voulons parler de la première épitre de S. Paul aux Corinthiens, 1, 18-III, 1.

De part et d'autre, le thème est le même : la sagesse divine se trouvant en dehors et au-dessus de l'homme, celui-ci ne peut se flatter d'y atteindre par ses propres forces; aussi, les sages ne parviennent pas à l'acquérir; Dieu choisit, selon son bon plaisir, ce qui aux yeux du monde passe pour ignorant et faible, afin de confondre ceux qui se complaisent dans leur propre science.

La rencontre des expressions employées n'est pas moins frappante : Matth. XI, 25 ÈV.oj-j^a; = I Cor. II, 7 à-oxsxpja|j.év/,v ; Matth. 1, 25 à-o rjrjz.Cry xal t'jvîtôjv = I Cor. 1, 19 y-o)^ tV.v 70'j(av Ttov lOz^Mv y,yX tV,v t'Jvîi'.v tcov t'jvîtwv à8sTY,7W ; Matth. I, 25 à-£xà).'j'^a; (-|- 27 à-oxaA'J'^a-.) =- I Cor. II, 10 ^u^v -;'>•? à-£xà- Aj'kv 0 Ocô;; Matth. I, 25 rr-J.o'.q = I Cor. III, 1 vy.-w-.;; Matth. XI, 26 £'Joox{a £V£V£T0 â'a-poTOiv rrryj = I Cor. I, 21 e'joox/.tsv b ^tôq; Matth. I, 26 o'jo£U £-y',vw7X£'. = I Cor. II, 8 oùod;... £vv(ox£v l \\ 11 Ta ToO O£0'j oùozlq £*'vtox£v -j- II, 14 O'j oJvy.Ta', yvwva'..

La comparaison de l'épître aux Corinthiens avec Luc X, 21-22 donnerait des résultats tout aussi remarquables (^).

Pour le coup nous sommes en présence d'une réelle parenté; comment faut-il l'expliquer? Dira-t-on que Matthieu et Luc dépendent de l'épître aux Corinthiens? L'hypothèse serait insuffisante, puisque l'accord des synoptiques s'étend à des éléments doctrinaux que l'Apôtre n'expose pas : le «logion johannique», en particulier, ne se trouve pas en sa forme propre dans les épîtres pauliniennes (-)• Ou bien, la source des deux synoptiques repro-

(1) Cfr H. HoLTZMANN, Lehrbiich der nciitestamentliche Théologie, t. I, p. 276- ; Feine, Jesus-Christus iind Paiiliis, p. 263 sv.

(2) Dans la première aux Corinthiens, S. Paul envisage la question de la < vraie sagesse » au point de vue des charismes : c'est ainsi qu'il attribue à l'Esprit ce que le <<■ logion johannique > affirme de Jésus, I Cor., Il, 10b : « ~ô yàp Trvî'j[j.a Tiiv-a Èpauva, xal lOi [jâfJr, -roy Osoij ». 10

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duisait-elle, sous forme de Àôy-.ov x'jp-.axov, les dires de s. Paul plus ou moins amplifiés? A ce compte, l'on ne s'expliquerait pas les hébraïsmes qui abondent dans le discours évangélique, pas plus qu'on ne comprendrait qu'un discours inventé dans ces conditions puisse être d'une frappe aussi particulière et d'une originalité aussi profonde.

Il reste donc que l'épître aux Corinthiens, d'une part, Matthieu et Luc, d'autre part, dépendent d'une source commune, et que l'Apôtre a connu et utilisé vers l'an 50, « le logion johannique des

synoptiques».

11 est temps de conclure.

Le « logion johannique des synoptiques » définit que Jésus est, en tant que distinct du Père, « le Fils », au sens absolu, et qu'il existe entre le Père et lui une compénétration intellectuelle qui ne convient qu'à des personnes divines.

La forme sémitisante et parallélique de ce même logion, d'une part, sa présence simultanée dans Matthieu et dans Luc ainsi que l'utilisation qu'en a faite l'Apôtre, d'autre part, fournissent les meilleures garanties de son historicité : pour infirmer ce double témoignage la critique rationaliste n'apporte que des broutilles de raisons.

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