‹ Mélanges d'histoire offerts à Charles MoellerChapitre 45 sur 149 · ÉPHREM D'AMID · texte numérisé non relu

ÉPHREM D'AMID

patriarche d'Antioche 526=544).

Photius a consacré deux longues notices de sa Bibliotheca à l'analyse de certains écrits du patriarche Éphrem d'Antioche ('). Dans la suite, ces œuvres se perdirent et le silence se fit autour de leur auteur. Une justice partielle vient de lui être rendue par un essai tenté pour mettre en lumière le rôle considérable qu'il joua, comme théologien et comme polémiste, au service de l'orthodoxie chalcédonienne (-). Mais cet essai n'est qu'indirect, cette réparation est incomplète. On affirme (^), que « la source capitale des florilèges de Léonce (de Byzance), et même la source principale des écrits de Léonce est Éphrem d'Amid » ; toute contribution à la connaissance de ce dernier auteur a donc une indéniable utilité. Dans les pages suivantes, nous nous proposons de mettre au point la biographie de ce patriarche, de donner quelques renseignements de critique littéraire au sujet de certaines œuvres qui lui sont attribuées, enfin, de rechercher la place qui semble lui revenir dans la série actuellement connue des apologistes et des protagonistes orientaux du concile de Chalcédoine pendant la première moitié du vi'^ siècle.

La biographie d'Éphrem ne nous est plus connue que par quelques traits épars (^). Il naquit, semble-t-il, dans le dernier

(1) Codd. 228 et 229, dans Migne, PG, t. CIII, c. 957-1024.

(2) J. P. JUNGLAS, Leontius von Byzanz. Paderborn, 1908. Dans cette étude, l'auteur a dû examiner (p. 49 et sv.) l'œuvre d'Éphrem, afin de découvrir et de préciser le rapport liitéraire qui la rattache à celle de Léonce de Byzance.

(3) Ibid., p. 49 : « Die Hauptquelle fiir die Florilegien des Leontius, ja die wichtigste Quelle fiir die Schriftstellerei des Leontius ist Ephrâm der Amidier. »

(4) L'article du Didionary of Christian biography, t. II (1880), p. 144 et sv., qui lui est consacré, doit être corrigé et complété. Les sources principales sont, outre les notices de Photius déjà mentionnées : l'histoire ecclésiastique d'EvA- GRius (cité EvAGR., PG, t. LXXXVI, II, c. 2419 et sv.); la compilation historique

quart du v^ siècle. Originaire d'Amid (0, et donc syrien de race et de langue, il acquit néanmoins une bonne culture grecque (-). Engagé tout d'abord dans les fonctions civiles, il fit une brillante carrière qui le conduisit à la haute dignité de Cornes Orientis, dans laquelle il apparaît sur la scène de l'histoire {^). Une parfaite loyauté, une intégrité inaccessible à la corruption, la sagesse et le succès de son administration lui ont valu l'hommage d'un adversaire impartial (^). Le grave Evagrius, qui connaissait aussi sa munificence et sa générosité, a pu considérer comme providentielle l'élection qui éleva le fonctionnaire impérial au trône patriarcal d'Antioche, devenu vacant par la mort d'Euphrasius, qu'un tremblement de terre avait enseveli sous les ruines de sa ville épiscopale (29 mai 526). Cette cité infortunée n'avai' pas encore vu la fin de ses épreuves; trente mois plus tard, de violentes secousses l'ébranlèrent de nouveau (■'). Éphrem, qui avait déjà témoigné la plus grande sollicitude à Antioche (''), devenue Théopolis, ramena dans la ville ceux qui avaient échappé au désastre. 11 fit part de ces tristes nouvelles à l'empereur, qui envoya d'abondants secours aux sinistrés ('). Le patriarche reprit l'œuvre des réparations; il s'employa à reconstruire l'église Ronde qu'il rebâtit de fond en comble avec les quatre triclinia qui y était annexés (^).

qui porte le nom de Zacharie le Rhéteur (texte syriaque dans J. P. N. Land, Anecdota syriaca, t. III. Leyde, 1870; nous citons Zach. d'après la traduction allemande : K. Ahrens et G. Krûger, Die sogenannte Kirchengeschichte des Zacharias Rhetor. Leipzig, 1899, et Krûger, ad p. ... les notes ajoutées à cette traduction); la Chronique de Michel de Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (éd. J. B. Chabot, Paris, t. II, f. 1, 1901 ; f. 2, 1902; citée sous la rubrique Michel). — Pour les faits d'histoire externe et religieuse qui encadrent l'activité d'Éphrem, on peut consulter Hefele-Leglercq, Histoire des conciles, t. II, P. II, p. 1120 et sv., 1142 et sv., 1174 et sv. Paris, 1908; J. Lebon, Le monophysisme sévérien, p. 66 et sv. Louvain, 1909.

(1) Zach., p. 155, présente à tort Éphrem comme évêque d'Amid et pourvoyant à l'élection canonique de son successeur lorsqu'il est appelé au trône d'Antioche (cfr KRiiGER, ad p. 155 lo). Cette notice est corrigée par Michel, p. 174, 181, qui nous apprend aussi (p. 186) qu'Éphrem avait un frère du nom de Jean.

(2) Photius, c. 957.

(3) D'après Evagr., Zach., Photius, Michel, etc.

(4) Zach., p. 155. Michel, p. 181, laisse parler la passion religieuse et porte sur Éphrem un jugement tout différent.

(5) Evagr., c. 2712.

(6) Jean Moschus (Pratum spirituale, c. 37; PG, t. LXXXVII, c. 2885 et sv.) a rappelé ces travaux entrepris par Éphrem et une prophétie qui lui fut faite à cette occasion, lui promettant la dignité patriarcale.

(7) EvAo;?., c. 2713; Michel, p. 194.

(8) Zach., p. 246; Michel, p. 207.

ÉPHREM D'AMID, PATRIARCHE d'aNTIOCHE (526-544). 199

L'Orient était alors en proie à des agitations incessantes suscitées par les querelles dogmatiques et, entre chalcédoniens et monophysites, les luttes étaient loin de se livrer exclusivement dans le domaine des idées. L'empereur Justin I avait déchaîné contre les hérétiques une persécution rigoureuse que connurent encore les débuts du patriarcat d'Éphrem {'). Dès l'avènement de Justinien (527) (-), grâce à l'influence de Théodora, les mesures furent adoucies. On caressait de beaux rêves d'union et, pour les réaliser, on tenta des moyens qui trompèrent les espérances. Ce furent, à Constantinople même, des colloques religieux entre controversistes ci^s deux confessions (531-533), puis un long séjour du chef des monophysites, Sévère d'Antioche, dans la capitale (534-535), sur invitation réitérée et sous sauf-conduit de Justinien. Seule, l'hérésie tira profit de ces concessions bienveillantes et l'on comprend sans peine les craintes qui assaillirent les pasteurs orthodoxes à la nouvelle qu'Anthime, patriarche de Constantinople, avait tourné au monophysisme et échangé des lettres de communion avec Sévère d'Antioche et Théodose d'Alexandrie. Ces alarmes furent particulièrement vives chez les deux patriarches orientaux restés orthodoxes, Pierre de Jérusalem et Éphrem d'Antioche (^). Ce dernier avait bien accueilli l'élévation de l'ancien évêque de Trébizonde au siège de Constantinople ; à l'empereur, il avait affirmé l'orthodoxie irréprochable des lettres synodiques d'Anthime et à son collègue, il n'avait demandé qu'une condamnation plus explicite d'Eutychès et de ses erreurs (^). On serait cependant tenté d'attribuer à des craintes fondées une lettre d'Éphrem à Anthime encore fidèle, mettant en lumière l'hérésie du moine insensé, les preuves de la christologie véritable et exhortant à la lutte pour l'orthodoxie (-')• Le danger qu'il semblait avoir pressenti se révélait dans toute sa gravité. Pour le conjurer, Éphrem recourut, semble-t-il, à un moyen énergique et sûr : il en avertit le pape Agapet. Son messager fut l'archiâtre Sergius de Reschaina, que les sources monophysites ont, de ce chef peut-être, très peu épargné ('^). On sait la solution qui dénoua la crise : Agapet vint

(1) Cfr J. Lebon, /. c, p. 67 et sv.

(2) La première lettre d'Éphrem à Justinien (Photius, c. 964 A) date peut-être de cet avènement.

(3) Zach., p. 196 et 208; Michel, p. 198 et sv.

(4) Photius, c. 964 A-B, troisième iettre à Justinien et première lettre à Anthime dans le recueil de Photius.

(5) Photius, c. 965 A-C.

(6) Zach., p. 208 et sv. ; Michel, p. 199 et sv. Venu à Antioche pour se

à Constantinople et refusa de communiquer avec Anthime, qui se démit de sa charge et retourna volontiers à ses pratiques ascétiques. Menas le remplaça et tint, en cette même année 536, un synode où Éphrem d'Antioche et Pierre de Jérusalem furent représentés par leurs apocrisiaires; les chefs monophysites furent condamnés et Justinien sanctionna sévèrement la sentence (0- La réaction qui avait amené Justinien à une orthodoxie décidée ne pouvait qu'exciter le zèle déjà bien vif du patriarche d'Antioche pour la conversion des hérétiques; cette tâche fut entreprise avec une ardeur aussi violente qu'infatigable et les persécutions recommencèrent.

Pendant l'hiver de 535-537, Éphrem parcourut de vastes territoires pour anéantir les restes du monophysisme en Orient ('). Les villes d'Alep, Kinnesrin, Mabboug, Batnan, Édesse, Sura, Callinice, Reschaina, Telia, Amid même reçurent successivement sa visite; appuyé par la force publique, il procéda contre les moines et les fidèles de la communion hérétique avec une rigueur que dépassa encore son auxiliaire, Abraham bar Kaili, évêque d'Amid (^). L'une des plus illustres victimes fut Jean de Telia qui, pris en février 537 avec la complicité du gouverneur perse de Nisibe, fut conduit à Antioche et y mourut inébranlable l'année suivante, des suites des mauvais traitements endurés {*). Cette

plaindre des agissements de son évêque à son égard, ce Sergius, homme de grande science (cfr R. Duval, La littérature syriaque, p. 363 et sv. Paris, 1907), mais de mœurs détestables, aurait reçu d'Éphrem la promesse d'une satisfaction complète à la seule condition de porter une lettre au pape, ce qu'il aurait réellement fait. Agapet fut envoyé à Constantinople par le roi des Goths Théodat pour traiter avec l'empereur différentes affaires politiques, mais l'intervention du patriarche Éphrem auprès de lui ne semble pas pouvoir être révoquée en doute.

(1) Cfr Hefele-Leclercq, /.c, p. 1142 et sv. — D'après Liberatus, Breviarium causae Nestorianorum et Eutychianorum, c. XXIII (PL, t. LXVIII, c. 1045), Sévère et Anthime furent condamnés par Agapet et Menas « ex libellis datis adversus eos imperatori Justiniano a praesulibus monasteriorum, praesulibusque primae ac secundae Syriae, et praesulibus monasteriorum Hierosolymorum et Eremi ». Ne pourrait-on pas conjecturer que la seconde lettre d'Éphrem à Justinien, dont Photius (c. 974 A) dit : àT/w-ri-wv ttvojv £j-£,jw/ ttjv spTjaov oîxojv-wv S'.aaapx'jpiav û-èp £'j<Tîp£ta; 7rpoT£ivo;x£vrj, accompagnait une de ces suppliques?

(2) Zach., p. 237 et sv. ; Michel, p. 185 et sv., 206.

(3) Sur cet Abraham, voir Michel, p. 181 et sv., 221 et sv. Cfr Krùger, ad p. 239 y. Un trait du passage d'Éphrem aux environs de Mabboug dans Jean Moschus, /. c, c. 2884 et sv.

(4) Zach., p. 238; Michel, p. 206. Cfr H. G. Kleyn, Het leven van Johannes van Telia door Elias. Leyde, 1882.

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