‹ Mélanges d'histoire offerts à Charles MoellerChapitre 59 sur 149 · GRATTAGES DE CHARTES DE LA PRÉVÔTÉ DE MEERSEN · texte numérisé non relu

GRATTAGES DE CHARTES DE LA PRÉVÔTÉ DE MEERSEN

est bien authentique et contient, sans altération aucune, le passage incriminé : « et eadem persona de omni episcopali et synodali jure secundum consuetudinem leodiensis episcopatus episcopo et ministris ejus respondebit '■> .

On se représente dès lors facilement ce qui s'est passé à propos de ces documents. La charte de l'évêque Albéron (1123-1139) renfermait une clause désavantageuse pour l'indépendance de la prévôté de Meersen, clause que les moines ont vivement désiré voir supprimée par l'autorité épiscopale. C'est ce qui fut obtenu, en 1145, de la main de l'évêque Henri. Il y a plus ; afin de préciser nettement les devoirs des religieux, l'évêque a eu soin de mettre dans le nouveau document qu'il leur délivrait, cette stipulation peu équivoque : « ita dumtaxat ut ab omni parrochiali officio monachi ejiisdem loci [Marsnensis] peniius ubsolvantur ».

La charte de l'archidiacre, de 1136, et la bulle d'Innocent II, de la même année, venaient ainsi à disparaître, puisque de par la volonté de l'autorité spirituelle du diocèse, la clause touchant la cure de Meersen avait été modifiée.

Néanmoins, on fut d'avis à Meersen de ne laisser subsister aucune trace de l'ancienne stipulation et on ratura sans plus la charte de l'archidiacre (1136), la bulle pontificale (1136) ainsi que l'acte de l'évêque Albéron. Pour enlever tout soupçon sur ce grattage dans la bulle, on fabriqua à la même époque une copie figurée de ce document, attachée à celui-ci au moyen de la bulle de plomb. Le mobile qui inspirait les moines est visible : il s'agissait de légaliser la rature du mot prepositus ; la précaution était d'ailleurs prudente, attendu que la bulle d'Innocent II était un privilège confirmant l'ensemble des biens de la prévôté et constituait un titre précieux pour les religieux.

On peut aussi se demander pourquoi la seconde charte de l'archidiacre Herman [1123-1139], non datée celle-là, n'a pas été grattée en même temps que les autres? Le fait semble, en effet, assez surprenant. Est-ce oubli, est-ce négligence de la part des intéressés? On ne saurait le dire. Il est possible que ce soit l'exemplaire de l'archidiacre que les moines lui auront réclamé, après avoir obtenu redressement de l'erreur commise, vers 1136. En tout cas, elle était désormais dénuée de toute valeur juridique pour la prévôté, puisqu'elle se trouvait en possession d'un nouveau titre de l'évêque Henri.

Pour ce qui est de l'intervention de l'autorité épiscopale à Meersen, en ce moment, elle s'explique de la manière la plus naturelle. En 1145, neuf ans à peine s'étaient écoulés que des

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modifications profondes avaient été apportées dans l'organisation intérieure de cette maison religieuse. Le pape Innocent II avait confirmé solennellement, en 1136, la substitution à l'ancien chapitre d'un prieuré bénédictin dépendant de l'abbaye de Saint-Remi de Reims (')• Au décès de chaque chanoine, sa prébende faisait retour à la caisse commune de la prévôté. De son côté, l'évêque de Liège avait cédé, en 1147, aux moines de Meersen les personats de cette localité, en même temps que ceux de Schinnen, Klummen, Hubsberg et de Lith (-). Est-il étonnant dès lors que, s'occupant des droits pastoraux de Meersen, entre les années 1136 et 1145, l'évêque ait cru bon d'en faire l'objet d'une décision dans laquelle les intérêts de la prévôté ne se trouvaient lésés en rien ? En résumé :

1) La bulle originale du pape Innocent II, de 1136, ainsi que les chartes de l'évêque de Liège, Albéron [1123-1 139], et de l'archidiacre de la Campine, de 1136, ont été raturées, vers 1150, par les moines dî la prévôté de Meersen. La rature a consisté à remplacer le mot prepositus par sacerdos.

2) Henri de Leyen, évêque de Liège, reconnaissant l'erreur commise par son prédécesseur, a annulé l'acte de celui-ci en octroyant aux religieux une nouvelle charte d'après laquelle c'est au curé de Meersen qu'incombent les charges de son office et où est proclamée l'indépendance de la prévôté pour tout ce qui concerne les obligations professionnelles vis-à-vis de l'autorité èpiscopale.

H. Nelis, Membre de l'Institut historique belge à Rome, Sous-chef de section aux Archives générales du royaume à Bruxelles.

(1) V. MiRAEUS et FOPPENS, Opéra diplomatica, t. I, p. 386.

(2) Charte de Henri II, évêque de Liège : « eidern ecclesiae [Marsnensi] concessi, ut in ecclesiis, quas in episcopatu nostro habet. videlicet Marsna, Clumma, Schinna, Huleberga, Litia, decedentibus illis qui personatus tenent, ipsa earumdem ecclesiarum personatus obtineat, et presbiteros, non annuales, scilicet qui de episcopali servitio respondeant, salvo jure tam archidiaconi quam episcopi, ibi constituât, et praebendam, unde honeste vivere possint, de eisdem ecclesiis eis dividat, reliquum vero cedat in usas monacfiorum. » S. P. Ernst, Histoire du Limbourg, éd. Éd. Lavalleye, t. VI, p. 5, n" 2, 1847.

Une fausse charte à Heylissem

En publiant les premières chartes de l'abbaye norbertine d'Heylissem-lez-Tirlemont, le chanoine Reusens (') excluait de cette série la charte d'Alexandre, évêque de Liège, publiée par Foppens dans le Supplément aux Opéra diplomatica de Mirseus (-), d'après une copie qui aurait existé aux archives de l'archevêché. Wauters, qui donna une vue d'ensemble de l'histoire de l'abbaye d'Heylissem, accepte l'authenticité de l'acte (■'). Quand, il y a quelques années, M. E. de Marneffe analysa les chartes d'Heylissem, il constata déjà le faux ; il prit, à ce sujet, quelques notes qu'il a bien voulu nous communiquer.

En parcourant le riche fond d'Heylissem aux Archives générales de royaume, nous avons trouvé la mention de l'épisode historique qui, à notre avis, a donné naissance à la fausse charte en question et reconstitué les circonstances qui ont accompagné sa rédaction. Nous croyons faire œuvre utile en signalant la fausseté d'un acte, publié dans la collection de Mirœus, qui jouit encore d'une grande autorité, et en montrant les procédés du faussaire moderne.

Voici d'abord le contenu de l'acte. En l'an 1132 Alexandre I", évêque de Liège, confirme une seconde fois le premier acte de confirmation des privilèges qu'il octroya lui-même à Heylissem (^). Ensuite il tranche, en faveur d'Ermenric, abbé de ce couvent, le différend qui s'est élevé entre ce dernier et les archidiacres de Liège au sujet de l'administration des sacrements aux membres de

(1) E. Reusens, Chartes de l'abbaye d'Heylissem, dans les Analectes pour servira l'histoire ecclésiastique de Belgique, 1893, t. XXIV, p. 182-215; 1895, t. XXV, p. 34-110; 1898, t. XXVII, p. 111-184.

(2) MiRiCUS et Foppens, Opéra diplomatica, t. IV, p. 365. Louvain, 1748.

(3) Wautess et Tarlie:?, Géographie et histoire des communes belges, Canton de Tirlemonf, t. II, p. 160.

(4) E. Reusens, Chartes d'Heylissem, dans les Analectes pour servir ù l'histoire ecclésiastique de Belgique, t. XXIV, p. 184.

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\afamilia de l'abbaye. Enfin il concède à l'abbé le Jus tanquam episcopale à Chapeau vau (').

De tous les vestiges manuscrits de cet acte, le plus important est le texte du cartulaire, qui constitue comme le brouillon de la rédaction. De fait, nous trouvons ici le texte primitif du premier acte de confirmation d'Alexandre 1*^', surchargé de ratures et d'additions. Les autres copies sont des mises au net de ce brouillon. L'écriture du cartulaire date du xvn*^ siècle.

Nous devons faire remarquer tout d'abord que, si l'acte de 1132 était auhentique, il serait postérieur au premier acte de confirmation d'Alexandre L'. En effet, il le copie quasi servilement ('). Or l'acte faux est donné pontificatus Innocenta II, anno secundo; tandis que l'autre est donné, et avec raison, présidente Rome Innocente, anno pontificatus ejus IIP. Voilà donc une première anomalie : un acte postérieur à un autre, qui est daté d'une année antérieure à celui-ci !

Dans le brouillon du cartulaire il faut distinguer d'une part le texte primitif du document d'Alexandre L' et de l'autre les ratures et les surcharges. En tenant compte de cette distinction, l'on arrive à des résultats surprenants.

L'intitulation de l'acte primitif est : Ego Alexander dei gratia, leodiensis episcopus. Le mot Alexander a été barré dans le brouillon du cartulaire et remplacé par celui d'Innocentius. On a exponctué le premier mot pour le surcharger du second. Cependant il se pourrait que nous ayons affaire ici à une distraction de copiste, corrigée après coup.

Dans le reste de la première partie de l'acte nous ne trouvons plus rien de particulier. L'on ne s'en étonnera point en se rappelant qu'il s'agit d'une simple copie. Il n'en est plus de même pour la seconde partie de l'acte.

Dans le texte primitif de l'acte de confirmation, on fait allusion à une bulle d'Eugène III : vi bulle sanctissimi Eugenii secundi; dictum indultum sanctissimi domini nostri Eugenii. Dans le texte corrigé le mot Eugenii est exponctué et nous trouvons en surcharge celui û'Innocentii. La bulle d'Eugène III, dont il s'agit ici,

(1) Original fictif. — Copies : 1) cartulaire d'Heylissem (Archives générales du royaume, "Archives ecclésiastiques, n° 2951, f° 101 v° ; 2) copie notariée sur papier, ibidem, carton 2915, titre 15; 3) copie faite au xyiii*^ siècle par l'abbé Milon {Registre des ùWés, ibidem, n° 2953, F 90).

(2) Quant à la partie, copiée du premier acte de confirmation, on ne rencontre dans l'acte faux qw'iine variante : l'omission du nom de Gérard, abbé de Florennes, frère de René de Zétrud, fondateur de l'abbaye d'Heylissem.

est celle de 1 145 (') ; elle est donc de treize ans postérieure à l'acte de 1132 en question ! Voici ce qui montre d'une façon plus piquante encore les procédés du faussaire. La bulle en question émane d'Eugène III et non d'Eugène II, et la mention secundi dans le texte primitif est une faute, et l'on sait combien pareille chose est rare dans les documents émanant de la chancellerie pontificale du xn*^ siècle. Or, cette faute a été copiée ingénument par le faussaire dans le texte primitif du premier acte de confirmation.

Cependant c'est surtout dans les indications chronologiques que l'on saisit sur le vif comment l'on a copié servilement les indications chronologiques de la bulle d'Eugène III et comment ensuite, sans doute à l'aide de tables chronologiques, l'on y a fait les corrections nécessaires. Dans les copies, en effet, aucune erreur de ce genre n'est plus à relever.

Voici les trois dates :

Formule de la date de la bulle d'Eugène III :

... anno M" C*^ XL'' IIII", pontificatus vero domini Eugenii II pape anno primo.

Formule de la date du tex'e primitif de l'acte de confirmation :

... anno M'' C'^ XL IIII», pontificatus Eugenii II, anno primo.

Parties barrées dans le texte primitif :

... anno M" C'' X [LU] II, pontificatus LEugenii' II anno [primo].

Formule de la date après les surcharges (les parties mises entre crochets représentent les surcharges) :

... anno M" C" X [II] II, pontificatus [Innocentii] II anno [secundo].

Donc, d'après le texte primitif, c'est-à-dire le texte non encore raturé, on invoquait en 1132 un acte de 1145! Les chanoines d'Heylissem, ont, à part les corrections numériques, changé le nom d'Eugène II en celui d'Innocent IL Donc d'après le texte définitif des copies ils supposaient l'existence d'une bulle d'Innocent il, précédent l'acte de 1132 et concédant les privilèges contenus dans l'acte d'Alexandre (-). Cette bulle a-t-elle existé? Nous ne le pensons pas.

La première bulle que nous ayons conservée date de 1135 (■^). Un « Extrait des archives de Floreffe » du xvnr' siècle, nous dit.

(1) E. Reusens, Chartes d'Heylissem, art. cité, l. c. t. XXIV, p. 188.

(2) Dans Mir^eus et Foppens, o. c, t. IV, p. 365, on résoud trop facilement la difficulté : pour la charte de 1132 on invoque la bu!le d'Innocent II de 1135 (publiée t. IV, p. 9) !

(3) E. Reusens, Chartes d'Heylissem, art. cité, l. c, p. 187.

428 p. SMOLDERS.

il est vrai, mais sans preuve, qu'Innocent II, se trouvant à Liège, donna une première confirmation des privilèges à l'abbaye d'Heylissem ('). Nous n'admettons pas ce fait, quoiqu'Innocent II ait été effectivement à Liège du 22 mars au 2 avril 1130 (-'). En effet, si en 1130 Innocent II avait déjà confirmé les privilèges de l'abbaye et lui avait assuré les droits dont il est question dans la charte de 1132, la bulle de 1135 aurait été de peu d'utilité. Le pape n'aurait pas manqué de faire allusion aux privilèges concédés en 1132, d'autant plus que dans la bulle de 1135 il insère la clause réservative quant aux droits de l'évêque. De plus, on aurait, au moins, trouvé une copie de cette bulle, le cartulaire du xiv^' sièole donnant copie de toutes les bulles concédées pendant le xn'-'. Enfin il serait bien étonnant que l'on retrouvât seulement au xvn^' siècle la première trace de la première confirmation pour Heylissem, et encore une trace si peu nette.

Un chanoine d'Averbode, Van Boterdael, curé de Hechtel, termina en 1777 le Brabanîia praemonstratensis (■'). Il y donne une vue d'ensemble de l'histoire de chaque abbaye de la circarie de Brabant. Quoique Heylissem appartînt à la circarie de Floreffe, il lui consacra quelques pages, parce que cet institut se trouvait dans le duché de Brabant. Cet auteur met déjà en doute l'authenticité de l'acte de 1132. 11 n'admet point l'existence de la bulle d'Innocent II de 1130, mais il n'ose pourtant se prononcer sur l'authenticité de l'acte dont nous avons montré la fausseté (^).

Quel est, dès lors, l'épisode historique qui peut avoir donné occasion à la rédaction de l'acte faux? Nous n'avons pas à parler de la première partie de la charte, qui est une simple copie, comme nous l'avons dit. La seconde partie se subdivise en deux confirmations : la première confirme les droits sacerdotaux des chanoines sur leur familia ; la seconde confirme le jus tanquam episcopale que l'abbaye possède à Chapeauvau. La première de ces exemptions était générale dans l'ordre de Prémontré : les papes donnèrent et confirmèrent à différentes reprises ces droits sacramentaux et le faussaire n'a repris cette mention que pour diluer le dispositif (■').

(1) Cet extrait se trouve aux Archives générales du Royaume, Archives ecclésiastiques, carton 2912.

(2) Jaffé, Regesta pontificum romanonim. a" 1130.

(3) Cet ouvrage intéressant ne fut jamais publié ; il se trouve en manuscrft in f à la bibliothèque d'Averbode (n" 122 du catalogue).

(4) Van Boterdael, manuscrit cité, i°^ 527-528.

(5) Cfr p. ex. Lucius lll en 1183 (Le Paige, Bibliotheca ordinis praemonstratensis, p. 628. Paris, 1633). Dans cette sorte de bulles les papes n'omettent pas la clause réservative quant aux droits de l'évêque.

Nous n'avons donc qu'à examiner, en définitive, le fondement historique et la prétention des abbés d'Heylissem à l'autorité épiscopale à Chapeau vau.

Ladite prétention s'explique par l'histoire de Chapeauvau. C'est encore aujourd'hui une importante ferme située près de l'abbaye d'Heylissem. Au moyen âge ce fut une des principales exploitations de celle-ci (')• Mais à l'origine de l'abbaye habitaient dans l'alleu de Chapeauvau des moniales norbertines. A cette époque Heylissem, qui était un monastère double, formait avec Chapeauvau un tout juridique, de sorte que l'abbé d'Heylissem exerçait à Chapeauvau les mêmes droits qu'à l'abbaye même ('')• Or à l'abbaye il possède \ejus îanquam episcopale ; donc à Chapeauvau il l'exerçait aussi. Mais en 1173, par suite de la campagne menée dans l'ordre contre les monastères-doubles, qui avaient donné naissance à trop d'abus, les norbertines d'Heylissem ou, ce qui en l'occurence est la même chose, de Chapeauvau, furent transférées avec leur prévôt, dans le couvent de Langwaden, en Allemagne, qu'on venait de leur attribuer (').

Donc, jusqu'en 1173, l'abbé d'Heylissem, sans avoir besoin d'aucune confirmation, avait détenu le droit épiscopal à Chapeauvau. Mais du moment qu'à cet endroit, il n'y eut plus de couvent de moniales et qu'Heylissem cessa d'être un monastère double, par le fait même \q jus tanquam episcopale de l'abbé d'Heylissem à Chapeauvau n'existait plus : à cet endroit on ne trouvait plus qu'une grangia. Mais nous avons déjà dit que les prémontrés jouissent, par rapport aux familiae de leurs grangiae, de très larges exceptions en matière sacramentelle; de sorte que, sinon en droit, du moins en fait, l'abbé d'Heylissem avait conservé le droit épiscopal à Chapeauvau (•^).

(1) A la fin du moyen-âge l'exploitation de Ciiapeauvau comprenait cent dixsept hectares de terre de labour (d'après le registre 2958 du fonds cité supra, f" 5" et sv.K

(2) Hauck, Kirchengeschichte Dciitschlands , t. IV, p. 960. Leipzig, 1900. Sur les cloîtres doubles voir encore Schaefer, Kanonissenstifter, p. 595. Stuttgart, 1907; Heimbucher, Die Orden iind Kongrcgationcn der katholischen Kirche, t. l'\ p. 160. Paderborn, 1907. L'abbaye-mère d'Heylissem, Floreffe, était aussi un cloître double (Barbier, Histoire de l'abbaye de Floreffe, t. I, p. 26. Namur, 1892), là il y avait eu réellement une discussion avec les archidiacres à propos du droit épiscopal au cloître double.

(3) Lacomblet, Urkundenbuch fiir die Geschichte des Niederrheins, t. I, p. 312. MiRvEUS et FOPPENS, 0. c, t. IV, p. 518; registre 2951 du fonds cité.

(4) Dans un Registre paroissial, conservé à. la cure d'Op-Heylissem, on fait mention de l'indépendance au point de vue spirituel, des habitants de Chapeau-

430 p. SMOLDERS.

Pendant tout le moyen âge il n'y eut pas de contestations de ce droit : mais vers la fin du xvi<^ siècle, les difficultés commencèrent. Chapeauvau se trouvait entre les territoires des paroisses de Zétrud-Lumay etd'Op-Heylissem et n'avait jusqu'ici fait partie d'aucune paroisse. Or Zétrud-Lumay appartenait à l'évêché de Namur, Op-Heylissem à l'archevêché deMalines. Le curé de Zétrud réclama Chapeauvau comme faisant partie de son domaine spirituel. La cause fut portée devant l'évêque de Namur, mais les prémontrés, forts de leurs privilèges pontificaux, consacrant leurs droits sacramentaux sur \eursfamiliae, purent convaincre le curé de Zétrud de son erreur (')■ Quant au curé d'Op-Heylissem, il ne revendiqua pas Chapeauvau, la coutume séculaire existant dans le village ne lui permettant aucun espoir de voir aboutir les prétentions qu'il aurait pu formuler.

Une difficulté plus sérieuse surgit entre l'abbé d'Heylissem et l'archevêque de Malines, qui voulait faire exercer la juridiction archidiaconale à Chapeauvau, un procès allait s'entamer. Les norbertins comprirent qu'aussi longtemps qu'il s'agissait des droits sacramentaux, ils pouvaient s'en rapporter à des confirmations d'ordre général, mais que leur prétention au jus tanquam episcopale à Chapeauvau n'avait plus de base juridique. Elle avait bien un fond historique — les déclarations des abbés le prouvent (-) — mais celui-ci ne s'étayait même pas sur une charte.

En 1680 le procès fut entamé. C'est alors que les religieux d'Heylissem composèrent, nous avons dit comment, la fausse charte, ils en rédigèrent d'abord le brouillon dans le cartulaire; un notaire en fit ensuite une copie authentique, on produisit le document lors du procès, on constata l'authentication de l'acte et Heylissem gagna son procès ('0!

En 1736, sous l'abbatiat de Milon de Fossez, surgit un nouveau

vau du curé de l'église paroissiale d'Op-Heylissem, qui ressortissait à l'abbaye de Flône : à l'église abbatiale, et non à l'église paroissiale d'Op-Heylissem, on baptisait les enfants nés à Chapeauvau, les chanoines de l'abbaye y administraient les malades, et, si quelqu'un mourait à ladite ferme, le cadavre était porté à l'église abbatiale et les obsèques étaient chantées au nom de l'abbé ; on enterrait le défunt dans le cimetière du couvent. Nulle part nous ne trouvons la moindre trace d'une intervention archidiaconale.

(1) A propos de ces contestations voir le carton 2942 du fonds cité.

(2) Registre de l'abbé Bals (1661-1688), article «Chapeauvau» (registre du fonds cité); Registre de l'abbù Milon de Fossez (1734-1761), (registre 2953 du fonds cité f 101).

(3) Voir l'histoire de ce procès au Registre de l'abbé Bals, l. c.

procès : « Nous n'avons, dit cet abbé, aucun original pour prouver notre droit ('); une tradition séculaire nous assure l'existence de notre exemption de la puissance épiscopale à Chapeauvau ». Heureusement l'archevêque retrouva la copie notariée de 1680, dont nous avons parlé (). Heylissem gagna encore une fois son procès(^) et — constatation piquante — l'archevêque envoya à Milon une copie authentiquée par la chancellerie épiscopale pour éviter des contestations ultérieures (^).

Nous avons donc étudié ici un exemple typique d'un faux moderne : les procédés du faussaire sont, quant au fond, les mêmes que ceux de la plupart de ses devanciers : copier des parties d'actes authentiques, insérer des confirmations, en faveur d'un couvent particulier, de droits concédés par des privilèges généraux à tout l'ordre, exposer la confirmation d'un droit, résultant d'un procès imaginaire, analogue à celui qu'a soutenu en réalité une abbaye apparentée ('')•

Quart à la forme, les moyens qui se trouvent à la disposition des faussaires sont moins compliqués qu'au moyen âge; il suffit de trouver quelque notaire bénévole pour donner une copie authentique d'un acte, que d'ailleurs lui-même croit peut-être authentique. 11 est naturel qu'a vouloir imiter un original on court bien plus de risques de voir la supercherie découverte, il semble cependant que les mobiles du faussaire n'ont pas été malhonnêtes; depuis 1130 les chanoines d'Heylissem possédaient en fait le droit épiscopal à Chapeauvau et cette possession plusieurs fois séculaire était considérée par eux comme un privilège de droit. Voyant ce privilège contesté et ne possédant aucun acte pour prouver leurs droits, ils se sont décidés à fabriquer eux-mêmes le document nécessaire au procès.

(1) En ce moment il n'xistait à l'abbaye que le brouillon du cartulaire et l'abbé avait bien garde d'en appeler à ce recueil.

(2) Foppens publie l'acte d'après « un document trouvé aux archives de l'archevêché » : on voit qu'à l'époque où il publiait le tome IV des Opéra diplomatica le document en question se trouvait aux dites archives. Reusens ne publie pas le document et dit qu'il ne l'a pas retrouvé aux archives de l'archevêché. En tous les cas, la pièce y a été gardée.

(3) Milon de Fossez transcrit dans son registre (2953 F 90 et 91) l'acte faux et le fait suivre de diverses considérations, auxquelles nous avons emprunté les données du procès de 1736.

(4) Registre 2958 au fonds cité, f" 91.

(5) Nous avons parlé du procès soutenu par Floreffe, l'abbaye-mère d'Heylissem, avec les archidiacres de Liège, à propos du Jus tanquam épiscopale.

432 P. SMOLDERS.

L'histoire de la fausse charte d'Heylissem apporte une nouvelle preuve d'un fait que les diplomatistes ont déjà souvent mis en lumière. Si un acte a été reconnu authentique par une autorité juridique — copies de notaires, vidimus, minutes de procès, etc. —, cette authentication officielle n'apporte a priori aucune preuve en faveur de l'authenticité interne et réelle du dccument.

P. Smolders,

Docteur en philosophie et lettres,

Professeur à l'athénée royal d'Anvers.

Etude sur Fastré,

premier abbé de Cambron,

abbé de Clairvaux et de Citeaux if 1 163).

Il n'existe sur ce personnage aucune notice exacte ni complète. Les pages que M. Monnier lui a consacrées dans son Histoire de l'abbaye de Cambron (') passent rapidement, comme il convenait, sur la carrière abbatiale de Fastré à Clairvaux et à Citeaux; en outre, pleines de faits, elles manquent souvent de critique. On y a placé de pair les traditions orales recueillies par des écrivains du xviH'^ siècle, les développements ou explications dont ils les accompagnent et les détails puisés aux sources contemporaines (-).

Celles-ci sont malheureusement très peu nombreuses. Nous parlerons plus bas de deux lettres signées par Fastré, alors abbé de Clairvaux (1157-1161) : l'une purement ascétique, tançant un prélat cistercien qui se nourrissait et se vêtissait trop bien; l'autre

(1) Dans les Annales du Cercle archéologique de Mons, 1874, t. XIV, p. 1-313.

(2) Parmi les auteurs du xvii*^ siècle il faut surtout citer Ant. Le Waitte, abbé de Cambron de 1662 à 1677. Son ouvrage en deux tomes, est intitulé : Historia camberonensis pars prior sive Diva camberonensis ; pars altéra sive camberonae coenobium eiusque abbates a B. Fastrado Bernardi discipulo et successore ad usque modernum XXXVII. Paris, 1673. Surtout dans la partie relative à Fastré (p. 1-86), ce travail abonde en digressions, en phrases creuses, en exclamations, en discours inventés. Le Waitte s'est principalement servi d'une Histoire du monastère de Cambron, inédite, dont un ms. est aujourd'hui possédé par M. le comte de Limburg-Stirum. II a aussi connu (cfr, p. ex., p. 116) la chronique de Dom Noël, petit manuscrit conservé aux Archives de l'archevêché de Malines, et qui va jusqu'en 1635. Cette dernière histoire des abbés, fort brève, est surtout un recueil d'armoiries. Après Le Waitte, l'écrivain qui consacre la plus longue notice à Fastré est Lenain, Essai de l'histoire de l'ordre de Citeaux, t. VI, p. 273-353. Paris, 1697. De Visch, Bibliotheca cisierciensis, p. 109. Cologne, 1656, nous apprend que J. d'Assignies possédait une édition française de la Vita Fastradi, mais il ne l'a certainement pas éditée dans son précieux livre : Les vies et faits remarquables de plusieurs saints et vertueux moines, moniales et convers^ du sacré ordre de Cysteau. Mons, 1603.

adressée à un évêque de Vérone et d'une portée beaucoup plus considérable. Elle est la seule relation complète, émanée d'un témoin oculaire, sur le concile de Toulouse de 1160, où les rois de France et d'Angleterre rompirent toute attache avec l'antipape Victor IV pour adhérer officiellement à Alexandre III.

Notre document le plus étendu est une biographie, très courte, de Fastré, formant un chapitre des Miracula de Herbert.

Herbert était né, on ne sait quand, dans le royaume de Léon. Moine de Clairvaux, il servit plusieurs années à la table de Fastré (0- Les renseignements qu'il nous donnera sur celui-ci auront donc une particulière valeur.

Élu abbé de Mores, dans le diocèse de Langres, Herbert rentra à Clairvaux sous l'abbé Henri (1176-1179) pour y rester jusqu'à son élévation à l'évêché de Torres en Sardaigne (vers 1180). C'est durant ce second séjour à Clairvaux qu'il composa son ouvrage, paru dans un laps de temps très court sous diverses recensions que Hiiffer fait remonter à Herbert lui-même {^).

Les pages relatives à Fastré forment le chapitre 25*^ du 2^^ livre des Herberti de miraculis libri III, publiés par Migne, à la suite du P. Fr. Chifflet (•'). Nous ne citerons pas d'après ces éditions mais d'après le manuscrit 2607 de la bibliothèque royalede Munich, qui nous fournit une recension plus ancienne et plus développée (*).

Avons-nous eu raison d'appeler ces pages d'Herbert une biographie de Fastré ? Il y a cinq ou six lignes sur la jeunesse de celui-ci ; rien par rapport à ses premières années à Clairvaux; rien sur son administration à Cambron ; rien sur son rôle dans le schisme de Victor IV; aucune date; mais en revanche quatre visions longuement narrées et un grand souci à bien décrire les vertus de Fastré. Celles-ci, sans doute, l'auteur a pu les étudier de près; quant aux

(1) Pluribus annis eidem in sua mensa ministravi. Migne, Patrologie latine, t. CLXXXV, col. 465.

(2) Vacandard, Vie de saint Bernard abbé de Clairvaux, t. I, p. XLVI. Paris,

(3) Migne, PL, t. CLXXXV, coi. 1334 et 464-466.

(4) Ms. in 4°, parciietnin, écriture du xiii*" siècle. Cfr Huffer, Der heilige Bernard von Clairvaux, p. 181. Munster, 1886. C'est dans la dernière partie du récit que l'on remarque les divergences entre le texte publié par Migne et le ms. 2607 de Munich (cfr ce dernier, fol. 66 v° et 67 t° et Migne, PL, /. c, col. 466). Mais comme l'auteur de VExordium magnum a reproduit presque sans la changer la recension dont ce ms. est le principal représentant, on trouvera dans Migne, PL, /. c, col. 1019, à partir des mots \Venerabilis ac piae memoriae Fastradus jusqu'à la col. 1022, à très peu de chose près, la plus ancienne rédaction d'Herbert.

visions, deux au moins lui ont été racontées non par ceux qui en furent ou s'en crurent favorisés mais par des seniores de Clairvaux, et Herbert est connu pour son excessive crédulité (^).

Avant 1206, Conrad d'Eberbach, un autre moine de Clairvaux, reprit, au chapitre XXIV de la 1"^ distinction de son Exordium magnum cisterciense, la notice d'Herbert sur Fastré, dans sa forme la plus développée. Il la fit précéder d'une courte introduction (-).

Au xvn'^ siècle, la tradition de l'abbaye de Cambron rattachait Fastré à une famille noble de Hainaut, les Gaviamez {'). Il serait né dans le château que les seigneurs de ce nom possédaient à Cambron (^). Cela est bien peu sûr. Peut-être a-t-on confondu Fastré avec un grand bienfaiteur de l'abbaye qui vécut à la fin du xii'^ siècle et au commencement du xni^ Fastré de Cambron ou de Gaviamez {■'). Il suffit de s'en tenir au témoignage d'Herbert : Nobilis quidem génère sed morum elegancia nobilior fuit ('■).

Doit-on admettre au moins que le premier abbé de Cambron fut originaire du comté de Hainaut? Des auteurs en appellent, pour le prouver, à son nom de Fastré. Ce nom était sans doute très répandu dans le Hainaut, au moyen âge, mais on le trouve bien ailleurs, par exemple dans la principauté de Liège.

Herbert, aussi laconique sur la jeunesse de Fastré que sur son origine note sa forte instruction dans les Saintes Écritures et son incessant commerce avec elles ('). D'après Henriquez, le jeune

(1 ) VaCANDARD, 0. C, p. XLVII.

(2) MiGNE, 0. c, col. 1019-1022. Cfr Hûffer, o. c, p. 174 et 181.

(3) Principaux témoins de cette tradition : Molanus, Natales sanctorum Belgii, p. 102. Paris, 1595; Gazet, Histoire ecclésiastique des Pays-Bas, p. 64. Arras, 1614; Henriquez, Fasciculus sanctorum ordinis cisterciensis, t. I, p. 231. Cologne, 1631 (ces trois premiers auteurs écrivent Gavitinier) ; Jongelinus, Notitiae abbatiarum ordinis cisterciensis, livre IX, p. 39. Cologne, 1640; Brasseur, Origines omnium Hannoniae coenobiorum, p. 73. Mons, 1650; Le WaiTte, 0. c, p. 6 et 7 ; Gallia christiana, t. III (1725)), col. 171.

(4) MoNNiER, art. cité, p. 7 et 30.

(5) Cfr, p. ex., De Smet, Cartulaire de Cambron, t. I, p. 356, 741 et 742. Bruxelles, 1869, dans les Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Namur, de Hainaut et de Luxembourg ; MGH. SS, t. XXI, p. 620. — Monnier, art. cité, p. 30, 31 et 44.

(6) Ms. cité de Munich, fol. 65 r°.

(7) Ibidem.

homme fut élevé par un pieux abbé ; à 15 ans, il était déjà un petit prodige de perfection ; alors ses parents le rappellèrent près d'eux pour l'initier aux affaires; las du monde, il ne tarda pas à partir pour Clairvaux, muni de lettres de recommandation de son maître l'abbé; S. Bernard différa sa réception : Fastré était trop jeune, pas assez miàr. « Vaquez quelque temps, lui conseilla le saint, à l'étude des Écritures ». Il le fit et, sa théologie achevée, on l'admit parmi les novices de Clairvaux (').

D'où Henriquez tient-il ces détails que tous les auteurs répétèrent après lui? il ne le dit pas(-). Manrique, le plus remarquable des érudits du xvn^' siècle qui écrivit sur les cisterciens, parle d'un « voyage littéraire » de Henriquez à Cambron. Il en revint, dit-il, « ex eius monumentis abstractum ferens» (^). Mais la critique de Henriquez n'est pas toujours judicieuse dans le choix des matériaux historiques (^). N'admettons donc de cet abstractum que les passages auxquels nous pouvons assigner des sources contemporaines des événements (■).

Le noble Fastré, après une instruction solide, se sentit appelé à la vocation religieuse. Il entra à Clairvaux. Y était-il depuis longtemps quand S. Bernard l'envoya fonder Cambron? Monnier affirme que non, sans preuve (").

D'après des actes publiés par Duvivier, dès le vni« siècle, le territoire de Cambron relevait de l'abbaye française de Saint-Denys. Elle y renonça en 861. Au xn^' siècle, le chapitre de Soignies apparaît comme l'un des principaux propriétaires de Cambron. L'autel de cette localité lui appartient aussi (').

(1) Henriquez, o. c, 1. 1, p. 231 et 232.

(2) Pas même dans ses Fontes, o. c, p. 447.

(3) Manrique, Annales cisterciences, t. Il, 1148, c. 16, 7 (p. 124j.

(4) Cfr Janauschek, Origimim cisterciensium, t. 1, p. xix. Vienne, 1877.

(5) En dehors du chartrier et des cartulaires, tout nous prouve qu'au xvii^ siècle il y avait à Cambron très peu de documents anciens sur l'histoire de l'abbaye et de ses moines. Pour expliquer cette pénurie, Le Waitte (o. c, t. II, épitre dédicatoire) parle d'un incendie de la seconde moitié du xv^ siècle {ibidem, p. 366) qui aurait détruit les archives. Incendie intelligent ! Il consuma les VHae et les chroniques, il épargna les cartulaires et les chartes (cfr plus bas, p. 439, n. 7).

(6) Art. cit., p. 31.

(7) Duvivier, Recherches sur le Hainaut ancien, p. 289, 292, 306, 354, 391. Bruxelles, 1865, et Monnier, art. cit., p. 1-8.

En 1148, le h'^ août (0, douze moines de Clairvaux (-), dirigés par leur nouveau supérieur, Fastré, prenaient possession d'un alleu offert à S. Bernard par le chanoine Anselme de Péronne, de la race des Trazegnies C). Dans la première bulle de confirmation des biens de l'abbaye, Alexandre III décerne à ce seigneur le nom de fundator monasterii ('). Voilà tout ce que l'on sait certainement sur la fondation de Cambron (').

Anselme de Péronne avait donné sa terre à S. Bernard : une charte de 1156 le dit formellement ('); d'autre part, on n'oubliait point en Hainaut le passage triomphal du prédicateur de la deuxième croisade dans ce comté. La date exacte de ce voyage et l'itinéraire suivi s'oblitérant dans les mémoires, on en arriva à la version des faits que nous livrent Lewaitte ('), Delewarde C) et Vinchant (') : S. Bernard était venu de sa personne à Soignies en 1148 pour y recevoir le présent d'Anselme de Péronne ('").

(1) Cette date nous est fournie par les anciennes chronologies de l'ordre de Cîteaux (cfr Grillnberger, Die Catalogi abbatiariim ordinis cisterciensis, p. 44. Vienne, 1904 et Janauschek, o. c, p. 113). Cependant Jacques de Guise (né en ]3m dans ses Annales Hannoniae, I. XVII, c. 31, MGH. SS, p. 220, et, à sa suite, d'autres auteurs, placent la fondation le 24 juillet. Peut-être pourrait-on concilier ces deux données. La première date serait celle de l'arrivée à Cambron ; la seconde celle de l'installation solennelle des moines, c'est-à-dire de la fondation proprement dite (cfr Grillnberger, o. c, p. 18\ Jongelinus, o. c, t. IX, p. 38 et 39 met la fondation le 24 juillet et V installation le 1" août. La séries abbatum camberonensium (ms. 8569 de la Bibliothèque royale de Bruxelles, xvii^ siècle), sans aucune preuve, d'aileurs, parle du 7 août pour la fondation.

(2) Parmi ces moines on cite Daniel de Grammont, Baudouin de Tournai et Siger de Gand (cfr Dom Berlière, Monasticon belge, t. I, p. 344. Maredsous, 1890-1897}. Le savant bénédictin a raison de se défier de cette tradition. Elle n'est d'ailleurs pas ferme au xyii*^ siècle. Ainsi Le Waitte lui-même o. c, t. II, p. 116) pense que Daniel est devenu moine à Cambron sous Fastré ou Gérard de Bourgogne, abbé de 1157-1169 (?;. A fortiori faut-il se défier de cette affirmation relativement à Baudouin de Tournai, abbé de 1195 à 1221, et à Siger de Gand, abbé de 1222 à 1234.

(3) De Smet, Cartulaire de Cambron, t. I, P- 91 et 92. '4) Ibidem, p. 8.

(5) Et Jacques de Guise n'en savait pas plus au xiv"" siècle. Lui qui, d'après Sackur (MGH. SS, t. XXX, p. 66), a beaucoup consulté les archives des abbayes, il ne mentionne que la fondation par Anselme et la consécration de l'église abbatiale en 1240. Il ajoute « nihil aliud reperire valui de fundatione tante ecclesiae, de quo ammirari satis non valeo >> {ibidem, p. 220 !>.

(6) De Smet, o. c, p. 91 et 92.

(7) O. c, p. 4 et 5.

(8) Histoire du Hainaut, t. II, p. 489 suiv. Mons, 1718.

(9) Annales du Hainaut. t. II, p. 251. Bruxelles, 1848. (10; De Smet, o. c., p. ii, renchérit encore.

Voici donc l'exposé de Lewaitte : vers 1148 il y eut un différend entre l'abbaye de Liessies et Gautier d'Avesnes. Appelé, S. Bernard essaya de mettre les parties d'accord. De là il partit pour Valenciennes et y célébra la messe devant la comtesse de Hainaut. Il eut été impoli de ne pas présenter aussi ses respects au comte Baudouin IV, à Mons. Le thaumaturge s'ouvrit à celui-ci du projet de fonder une abbaye cistercienne à Cambron. Puis, descendant jusqu'à Soignies, il y reçut l'alleu d'Anselme. C'était le 13 juillet

Le différend entre l'abbaye de Liessies et Gautier d'Avesnes ainsi que l'intervention de S. Bernard, pour l'aplanir, sont des faits historiques; mais cette intervention se produisit sans doute en janvier 1147 et certes pas après décembre de la même année (-)• Pour le reste du récit de Lewaitte, rien n'en est sûr, sauf la présence du fondateur de Clairvaux a. Mons d'abord, le 24 janvier 1147, et à Valenciennes, ensuite, où il passa la nuit du 25 au 26 du même mois (■). C'était pendant le grand voyage de prédication de la croisade. Partout où passait le saint, un enthousiasme délirant. Au devant de lui accouraient les plus grands personnages, par exemple l'évêque Nicolas de Cambrai (^). Il est possible, mais il n'est pas certain, que le chanoine Anselme ait profité de ces moments pour offrir à Bernard son alleu de Cambron ( ).

Les chroniqueurs du xvii'^ siècle ne peuvent rapporter que deux faits aux neuf années de l'administration de Fastré. Encore le premier est-il fort douteux.

(1) Le Waitte attribue toute cette histoire à Gislebert de Mons qui n'en dit mot. Jacques de Guise (Histoire du Hainaut, édit. Fortia d'Urban, t. XI, p. 150-157. Paris, 1831) en a une partie. Cfr la note suivante.

(2) Jacques de Guise (endroit cité dans la note précédente), copie un passage du Chronicon laetiense (MQH. SS, t. XIV, p. 487-502), composé en 1205 par un moine de Liessies, alors sexagénaire. L'intervention de Bernard y est retracée, mais sans date, Gautier d'Avesnes étant mort le 17 décembre 1147, cette date ne peu! être 1148. Le R. P. Jacquin propose janvier 1147 (Étude sur l'abbaye de Liessies (1095-1147), p. 50 (328) dans les Bulletins de la Commission royale d'histoire de Belgique, extrait du t. LXXI, n" 4, 1903). Cfr aussi J. Peter, L'abbaye de Liessies en Hainaut (764-1566', p. 28. (Mémoires et travaux des Facultés catholiques de Lille, t. IX.) Lille, 1912.

(3) Vacandard, o. c, ibidem.

(4) Historia miraculorum in itinere germanico patratorum, 1. III, c. 11, dans MGH. SS, t. XXVI, p. 134.

(5) MoNNiER, art. cité, p. 9, raconte que saint Bernard rencontra à Mons le moine de Clairvaux, Fastré, qui s'y trouvait alors, Dieu sait pourquoi. Ils se rendirent ensemble à Soignies.

S. Bernard aurait reparu dans le Hainaut pour visiter Cambron, en 1151 ('). Il y eut une vision. Elle le détermina à fixer l'emplacement définitif du monastère un peu plus vers le nord (-).

Le second fait est certain : les débuts furent difficiles. Un rapide examen des chartes de ces neuf années le prouvera.

Un acte de 1150 notifie la cession aux moines d'un deuxième alleu, situé à Cambron, et relevant de l'abbaye d'Eename (■^). Mû par la pauvreté des religieux, à force de prières et d'instances, Nicolas, évêque de Cambrai, arracha au chapitre de Soignies le transfert à la jeune fondation d'une terre et de l'autel de Cambron (''). A Lombise, Lombisœul et dans le bois de Jetterlau, les frères acquirent, en 1153 et 1154, des propriétés cédées en aumône ou vendues par l'abbaye de Saint-Feuillien et divers particuliers (■').

Cependant la générosité d'Anselme avait fort déplu à son bouillant frère, Gilles de Trazegnies, seigneur de Gilly {''). Aucune vexation ne fut épargnée aux moines. Que fussent-ils devenus sans leur protecteur, l'évêque de Cambrai (■)?

Voilà tout ce que nous pouvons réunir sur les années de supériorité de Fastré à Cambron {"). Il dut s'y distinguer. Sinon l'eut-on élu à Clairvaux?

(1) Rien ne le démontre. Mais ce n'est pas impossible. L'abbé de l'abbaye mère devait visiter chaque année, par lui-même ou par un délégué, les abbayes filles.

(2) Le Waitte, o. c, p. 30 et 31 ; ms. de Dom Noël, fol. 2 V ; Monnier, art. cité, p. 10 suiv. — Brasseur, o. c, p. 72 et 73, qui écrit avant Le Waitte, rapporte cette vision à Fastré non à saint Bernard. A Villers aussi, on attribua à l'abbé de Clairvaux la fixation de l'emplacement définitif du monastère, avec raison, semble-t-il. Mais là aussi on a voulu multiplier les visites de saint Bernard (cfr notre Histoire de l'abbaye de Villers-en-Brabant, p. 3-10. Bruxelles, 1909).

(3) De S.met, o. c, p. 318.

(4) Ibidem, p. 93. Cfr aussi p. 97.

(5) Ibidem, p. 309, 310, 311 et 96.

(6) Ibidem, p. 91 et 92. Sur Gilles de Trazegnies, cfr La chronique de Gislebert de Mons, édit. Vanderkindere, p. 73.

(7) Le chanoine De Smet a publié les chartes de Cambron d'après un cartulaire, do.nt une partie remonte au xii'' siècle, et qui est généralement fidèle au texte des originaux. Ceux-ci, que l'éditeur n'a nullement utilisés, sont conservés en très grand nombre aux archives de l'archevêché de Malines. Les bulles des papes et les chartes, enroulées, ont souvent conservé leurs plombs et leurs sceaux. 11 y aurait là matière à une bonne étude de diplomatique et de sigillographie.

(8) Dans son excellente notice sur Cambron, Dom Berlière [o. c, p. 344 et 345) mentionne deux actes de 1153 et de 1156, où figure Fastré.

C'est après avril 1157 qu'eut lieu cette élection en remplacement d'un autre Belge, Robert de Bruges, saintement décédé (').

Herbert raconte avec beaucoup de complaisance l'épisode suivant : Fastré n'avait pas pris part au vote (-'). Mais la « renommée bavarde » lui en eut vite appris le résultat. Son humilité affolée le poussa chez les chartreux. Il s'y cacha, priant nuit et jour. La Sainte Vierge lui apparut alors, déposa l'Enfant Jésus dans ses bras, ranima son courage. Fastré se rendit; peu après il partait pour Clairvaux.

Mis en verve, le biographe passe au chapitre des vertus de Fastré : discrétion, bonté pour ses inférieurs, observation parfaite des règles, chasteté, frugalité, surtout. Et que dire de sa pauvreté? Mal en prit au moine qui, un jour, lui apporta une tunique moins usée que sa tunique habituelle. Il refusa de s'en revêtir. Voulait-on donc le séparer de la communion de ses frères, le priver de la récompense promise aux religieux pauvres f'^)!

Mieux encore que ce trait, la lettre de Fastré à un abbé de sa filiation nous manifeste la rigidité de ses principes ascétiques. Avec éloquence, elle en appelle aux leçons, aux exemples du père saint Bernard que tous deux avaient connu et aimé (').

« Oublieux de votre règle, vous faites dresser la table dans la maison des hôtes, non pour les hôtes, car il n'y en a point, mais pour satisfaire vos désirs sensuels. Dans votre vêtement et dans votre coucher, vous imitez plus le riche de l'Évangile que le pauvre Lazare ».

Cet abbé mangeait des viandes recherchées, du poisson frais et du pain cuit par des femmes hors du monastère! Fastré oppose à ces aliments le pain d'avoine, les herbes cuites, sans huile ni graisse, les haricots et les pois, nourriture du vrai Cistercien, même le saint jour de Pâques. « Vous donnez pour excuse votre estomac et votre tête ... Croyez-moi, mon père, j'ai vu plusieurs fois saint

(1) Le 29 avril, d'après le Menologium cisterciense de Henriquez (p. 141. Anvers, 1632). Pour l'année 1 157 cfr surtout Cronicon claravallense, dans Migne, PL, t. CLXXXV, col. 1247; puis Gallia christiana, t. IV (1728), p. 799; 7VIan- RiQUE, 0. c, t. Il, p. 291 ; De Schrevel, Notice sur Robert de Bruges, dans la Biographie nationale, t. XIX. La Continuatio valcellensis de Sigebert de Gembloux place la mort de Robert en 1158 (MGH. SS, t. VI, p. 460).

(2) Il y avait droit cependant, comme abbé d'un monastère engendré par Clairvaux.

(3j Ms. 2607 de Munich, fol. 65.

(4) Cfr cette lettre dans Henriquez, o. c, p. 239-240 ou Migne, PL, t. CLXXXII, col. 703-706.

Bernard la conscience troublée parce qu'il mangeait, pour réchauffer son estomac, des potages à la farine, assaisonnés d'huile et de miel. Je lui reprochais cette austérité. Il me répondit : «... Il ne suffit pas à un moine d'alléguer la maladie. Les saints pères, nos prédécesseurs cherchaient des vallées profondes et humides pour bâtir des monastères, afin que les moines fussent souvent mal portants, et qu'ayant toujours la mort devant les yeux, ils ne puissent vivre en sécurité». Fastré termine par ces paroles sévères : «Mon Frère, ... supprimez donc les habits recherchés, et évitez les mets exquis ... Et si cette admonition émanée d'un frère et d'un collègue ne vous suffit point, il faudra que j'emploie pour votre guérison les moyens mis à ma disposition par l'autorité dont je suis revêtu » (0-

Nous connaissons l'homme. Nous comprendrons le zèle qu'il déploya dans le fameux schisme de Victor IV ( ').

Le pape Adrien IV était mort le l'"^ septembre 1159, à la veille de lancer l'anathème contre l'empereur Frédéric Barberousse.

Au conclave, fort mouvementé, une petite minorité donna ses suffrages à Octavien (Victor IV); le plus grand nombre élut Roland Bandinelli, qui prit le nom d'Alexandre II! i'-^).

Ce n'était pas, tant s'en faut, un partisan des revendications impériales. Aussi Frédéric se décida sans tarder à soutenir Octavien. Mais les fidèles imiteraient-ils son exemple? Un concile, inspiré par lui, les y forcerait. Cachant son jeu avec sa finesse habituelle, affectant la plus grande impartialité, il réunit à Crème, dès la seconde moitié d'octobre ('), quelques archevêques et

(1) Traduction de d'Arbois de Jubainville, Étude sur l'état intérieur des abbayes cisterciennes aux Xll^ et Xl/F siècles, p. 162-166. Paris, 1868.

(2) d'Arbois de Jubainville, o. c, p. 168, n. 2 ne mentionne que deux actes passés sous l'administration de Fastré, et nous sommes sûrs que le cartulaire de Clairvaux (dont le premier volume est conservé à la bibliothèque de la ville de Troyes) n'en contient pas d'autres. M. Morel Payen, bibliothécaire de la même ville, a eu l'extrême obligeance de nous transcrire un passage de la chronique, composée au xviii'' siècle par Dom Le Boulanger. Il n'y a pas là un seul mot sur la gestion de Fastré à Clairvaux. La Cronica villariensis monasterii mentionne sa visite dans ce monastère en 1158 (MGH. SS, t. XXV, p. 196). — Sur les abbayes fondées de 1157 à 1161 par Clairvaux ou par des filles de Clairvaux, cfr Janauschek, o. c, p. 295.

(3) Cfr Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, t. V-, p. 916 suiv. ; Reuter, Geschichte Alexanders des dritten und der Kirche seiner Zeit, t. I, p. 63-73. Leipzig, 1860 (très objectif sauf à quelques endroits); Hauck, Kirchengeschichte Deutschlands, t. IV, p. 227-228. Leipzig, 1903.

(4) Reuter, o. c, t. I, p. 82.

évêques. Cette question leur fut posée : Pour rétablir la paix de l'Église, n'y a-t-il pas lieu de convoquer un concile?

Or pendant cette délibération, on annonça l'arrivée à Crème de Pierre, archevêque de Tarentaise, de Fastré, abbé de Clairvaux, et de quelques autres abbés.

C'est l'empereur lui-même qui va nous raconter leur entrevue avec lui (').

« Tandis que... nous consultions des hommes d'Église, à savoir » des archevêques et des évêques, arrivèrent, pour ainsi dire » envoyés par Dieu, l'archevêque de Tarentaise, l'abbé de Clair- » vaux, l'abbé de Morimond et dix autres abbés, implorant la paix » pour les Milanais; après avoir reçu notre réponse ils allèrent » demander les intentions des Milanais. Ceux-ci répondirent : » Seigneurs pères, nous sommes tenus par un serment fait au pape » et aux cardinaux, en vertu duquel nous ne pouvons nous récon- » cilier avec l'empereur sans leur volonté, et, de leur côté, eux- » mêmes doivent aussi, pour le faire, attendre notre assentiment. » » Les abbés leur dirent : « Désormais, vous n'êtes plus tenus vis- » à-vis du pape, puisqu'il est mort. Mais eux de répartir aussitôt : « Si le pape est mort, nous n'en sommes pas moins tenus vis-à-vis » des cardinaux et eux vis-à-vis de nous ». Ces abbés ont attesté » avoir reçu cette réponse devant beaucoup d'hommes religieux. »

Ce texte est le seul à notre connaissance qui signale la médiation de Pierre et de Fastré entre Frédéric et les Milanais (-). Nous n'avons donc aucun détail à ajouter au récit de Frédéric. Contentons-nous de remettre brièvement cette intervention dans son cadre historique.

En juillet 1158, l'empereur avait battu les Milanais à Siziano. Ceux-ci conclurent néanmoins, alors ou au début d'août ce traité avec Hadrien IV, dont parle le texte ci-dessus {■''). Frédéric, les voyant en outre soutenir la petite ville de Crème, révoltée, ne cherchait que l'occasion de les mater une bonne fois (■*). C'est alors que

(1) Lettre datée du 16 février 1160 et adressée à Eberhard, évêque de Salzbourg. Elle nous a été conservée par Ragewin, continuateur des Gesta Friderici d'Otto de Freising (MGH. SS, t. XX, p. 484>.

(2> Rien à trouver à ce sujet, p. ex., dans les Annales mediolanenses (MGH. SS, t. XVIH, p. 368); ni dans la chronique si détaillée d'Otto Morena (ibidem, p. 613 suiv.'.

(3) Cfr GiESEBRECHT, Gesclucfite dcr deuisc/ren Kaiserzeit, t. V', p. 200, 201 et 226; Hauck, o. c, t. IV, p. 226.

(4j La guerre recommença en mars 1161 et se termina en 1162 par la destruction de Milan.

les abbés s'entremirent ... Vainement : ni Frédéric, ni la grande cité italienne ne voulaient la paix (').

Mais Dieu avait envoyé à l'empereur (-) Pierre deTarentaise (^), Lambert de Citeaux (^) et Fastré de Clairvaux, à l'heure même de la délibération des évêques. Il convenait d'interroger aussi de tels hommes. Que répondirent-ils?

Nous ne le savons pas avec certitude. Cependant il est probable que Lambert et Fastré, au moins, jugèrent le plan impérial acceptable et se rallièrent à l'avis de la majorité (')• Il ne faut pas trop s'en étonner. Vraisemblablement leur opinion sur le vrai pape n'était pas encore formée. Si peu de temps après le conclave, diverses versions, officielles ou non, étaient colportées partout (''). Laquelle croire? Et dans ces hésitations, que répondre à l'empereur qui €itait des précédents sans cesser pourtant de prêcher l'impartialité (■)? Supposons au contraire que Fastré et Lambert reconnaissaient déjà en Alexandre le seul pape légitim.e; alors ils consentirent sans doute au concile de Pavie comme ils devaient consentir, l'année suivante, nous le verrons, au concile de Toulouse : parce que cette assemblée ne ferait que reconnaître le droit du vrai élu. En tous cas, si les deux abbés se rallièrent à la majorité, ils furent

fl) Le Gallia chrisiiana, t. IV, p. 987, et à sa suite Le Waitte, o. c, t. II, p. 59, et Lenain, o. c, t. VI, p. 322, font aller à Rome, à cette époque, Fastré et Lambsrt, pour y traiter de la paix avec le pape, au nom de Frédéric. C'est une erreur. Cette mission eut lieu en février 1170, sous les successeurs de Fastré et de Lambert (cfr Hefele, o. c.,t. V-, p. 1064>.

(2) « Supervenerunt quasi missi a Deo ».

(3) Né en 1101, Cistercien, abbé de Tamié en 1132, archevêque de Tarentaise, sacré en 1141, mort en 1174, canonisé en 1191. il tint toujours tète à Frédéric, qui ne cessa jamais de le vénérer.

(4j Lambert, abbé de Claire-Fontaine en 1132, de Morimond en 1154, de Cîteaux de 1 155 à 1161 (ou 1 162 l II mourut à Morimond le 13 juillet 1 163.

(5) Dans leur encyclique adressée au monde chrétien, les présidents du synode convoqué à Pavie, en février 1 160, affirment que l'on invita à cette assemblée Alexandre III et Victor IV « ex concilio 22 ef iscoporum et Cisterciensis et Clarevallensis abbatum aliorumque religiosorum tune praesentium (cfr MGH. SS, t. XX, p. 485). Eussent-ils osé écrire cela si c'eut été faux. Nous ne connaissons d'ailleurs aucune protestation de Lambert et de Fastré. D'autre part l'empereur n'affirme jamais aussi explicitement l'avis favorable de Lambert et de Fastré (cfr, p. ex., MGH. SS, t. XX, p. 476, lignes 17 suiv. et p. 483, 1. 43 suiv.). Voyez Giesebrecht, o. c, t. V, p. 235 et Reuter, o. c, t. I, p. 82. Pour Pierre de Tarentaise, les documents ne permettent point de déterminer quelle fut son attitude. Il n'est jamais mentionné explicitement comme ayent admis ou rejeté l'idée du conciliabule.

(6) Cfr Hefele, o. c. p. 917 suiv.

(7j Ibidem, p. 918 et suiv. — Reuter, o. c, t. \, p. 82.

les victimes de la finesse de l'empereur. Peut-être péchèrent-ils : mais par simplicité et manque de psychologie.

Ils se reprirent vite. Un examen plus minutieux des péripéties du conclave leur dévoila nettement la vérité; la conduite de Frédéric vis-à-vis d'Alexandre 111 et d'Octavien dissipa leurs illusions sur la bonne foi de l'empereur (').

Le 5 février 1160 s'ouvrit le conciliabule de Pavie, réprouvé à l'avance par le vrai pape. Ni Lambert ni Fastré n'y assistèrent (-). Dans une lettre de cette même année (■^), Fastré nous apprend que beaucoup de signatures apposées au bas des actes de cette assemblée étaient fausses. L'histoire a ratifié cette affirmation (^), et Reuter n'est pas plus persuadé que Fastré de la liberté de ce synode, convoqué « um Victors IV Pontificat zii heiligen (") ».

L'activité que déploya l'ordre cistercien, de concert avec l'ordre des chartreux, pour la reconnaissance d'Alexandre III est attestée par beaucoup d'historiens du xn^' siècle ('■)• Fastré et Lambert se distinguent dans cette lutte à côté de saint Pierre de Tarentaise ou, pour être plus exact, derrière lui. Avec un courage héroïque, le saint évêque cistercien prêche dans le midi de la France et le nord de l'Italie contre le schisme. C'est l'adversaire le plus dangereux de l'empereur (■). On ne se contente pas de ramener au vrai pape des évêques trompés par Victor ou redoutant Frédéric {^)\ c'est une reconnaissance solennelle d'Alexandre par les royaumes de France et d'Angleterre à laquelle Pierre, Lambert et Fastré veulent aboutir.

(1) Sur cette conduite cfr Hefele, o. c, p. 928 suiv.

(2) Ni aucun cistercien. Cfr Manrique, o. r., t. II, 1160, c. I, 1 (p. 330; et Reuter, o. c, t. II, p. 86.

(3) Bouquet, Recueil des historiens de la France, t. XIV. p. 408. Paris, 1806.

(4) Reuter, o. c, t. I, p. 114.

(5) Ibidem, t. I, p. 115.

(6) Cfr par exemple les témoignages fort explicites de deux auteurs remarquables, Lambert de Waterlos fMGH. SS, t. XVI, p. 534) et Helmoid {Chronica Slavorum, lib. I, 90, MGH. SS, t. XXI, p. 82). Voyez aussi Vita Anthelmi auctore coaevo (Anthelme, chartreux, évêque de Belley de 1163-1176), n" 20, dans AA. SS, junii t. V, p. 232. Alexandre III, dans une bulle de 1165, exalta ce zèle des Cisterciens (cfr Martène et Durand, Amplissima collectio, t. II, p. 706. Paris, 1724). Giesebrecht, o. c, t. V', p. 160 nous paraît trop réduire l'influence des Cisterciens dans les affaires du schisme.

(.7) Reuter, o. c, t.!. p. 105.

(8) Un exemple. Fastré écrit : - Quidam ex eis qui manus dederant Octaviano revertuntur. Unde et nos ipsi cartusienses accepimus pro episcopo suo gratianopolitano, ut nostro interventu possit redire in gratiam > (Bouquet, t. XIV, p. 408).

Malgré les sympathies de Henri il d'Angleterre et de Louis VII de France pour la cause d'Alexandre Ili, ces deux souverains hésitaient encore à se prononcer ouvertement, même après les réunions de leur clergé à Neufmarché, en Normandie, et à Beauvais (').

« Ainsi donc, écrit Fastré à l'évêque de Vérone Omnibon (1157-85), après beaucoup d'exhortations adressées par nous aux rois et aux princes qui par crainte ou amour de l'empereur différaient de suivre la vérité; après beaucoup de réunions que nous eiàmes avec les archevêques et les évêques et les hommes religieux en rapport quotidien avec les rois; après un long retard; ... après beaucoup de prières et de larmes que l'Église répandait devant le Seigneur surtout dans notre ordre ... les deux cardinaux, les seuls qu'Octavien eut avec lui, arrivèrent escortés des impériaux, pompeusement et glorieusement, au jour fixé par les rois de France et d'Angleterre et toute leur église ».

Cette assemblée générale eut probablement lieu à Toulouse en octobre 1160 (')• Cent évêques et abbés environ y assistèrent. On y remarquait, outre Louis Vil et Henri II, des représentants de Frédéric Barberousse, de son antipape, et les nonces d'Alexandre III auprès des cours de France et d'Angleterre : ceux-ci étaient certes autorisés par leur maître à se rendre à un synode qui se livrerait simplement à une enquête; Alexandre n'avait pas été cité à comparaître comme à Pavie {■').

Fastré (^) est le seul témoin oculaire qui nous ait retracé la

'!) Cfr Hefele-Leclercq. o. c, p. 931 et 932; 945 et 946; Reuter, o. c, t. I, p. 155 suiv. ; Neues Archiv., 1896, t. XXI, p. 680.

(2) On a beaucoup écrit sur le caractère, la date et le lieu de ce concile. Dom Brial {Recueil des historiens de la France, t. XIV, p. 406, note 6) ne le distingue pas des réunions particulières du clergé anglais à Neufmarché et du clergé français h Beauvais, en juillet 1160. B. Howlett [Chronicles of the reign of Stephan, Henry, and Richard I, t. II, préface, p. 51-53 (Scriptores rerum britannicarum medii aevi). Londres, 1885), révoque également en doute le concile de Toulouse et parle d'un second concile de Beauvais, vers le 22 juillet 1160. L. Delisle, dans un article du Journal des savants de 1902, p. 45-51 (La prétendue célébration d'un concile à Toulouse en 1160) conclut au rejet de Toulouse comme lieu de la réunion. Mais l'opinion de Reuter (o. c, t. I, p. 499-501) et de H. Bôhmer (Neues Archiv, 1896, t. XXI, p. 679 suiv.) nous paraît autrement solide. Une grande réunion des deu.x clergés, où parurent aussi les deux rois, a eu lieu en octobre 1160, à Toulouse. Gerhoh de Reichesberg est le seul à parler de Toulouse (Libelli de investigatione antichristi, I. I, n. 61, dans les MGH, Libelli de lite, t. III, p. 365j. Mais son témoignage a du poids.

(3) Cfr Hefele-Leclercq, o. c, p. 946 et 947.

(4) Dans sa lettre à Omnibon, évêque de Vérone, qui fut écrite peu après le concile d'octobre 1160 (cfr cette lettre dans Bouquet, o. c, t. XIV, p. 407, ou dans Labbe, Concilia, t. X, col. 1407).

marche générale de l'assemblée ('). Les cardinaux d'Octavien parlèrent d'abord, principalement Gui de Crème, puis ce fut au tour des cardinaux d'Alexandre III, surtout de l'éloquent Guillaume de Pavie. On entendit encore d'autres témoins. Après ce duel, les rois et les prélats se concertèrent. Octavien fut répudié, Alexandre III solennellement reconnu pour le pape légitime (-').

Reuter accuse ce récit d'être foncièrement inexact (^). Pourquoi? D'après Fastré — et Guillaume de Newburgh — la reconnaissance d'Alexandre a suivi immédiatement les débats contradictoires des cardinaux. Or, outre ces deux faits, la relation d'Arnulf de Lisieux {*), présent à l'assemblée, nous force à en intercaler un autre. Des prélats anglais se montrèrent partisans d'ajourner la résolution définitive. Naturellement les ambassadeurs de Frédéric et d'Octavien abondèrent dans ce sens. Louis VII déclara laisser la sentence finale à Henri il. Pour les cardinaux alexandrins il importait donc souverainement de gagner celui-ci. Ils le firent en lui accordant les dispenses nécessaires pour le mariage de son jeune fils, Henri, avec la princesse Marguerite, fille de Louis VII, tous deux encore mineurs {').

H. Bôhmer a déjà défendu Fastré contre Reuter (")• A son plaidoyer nous pouvons ajouter encore quelques considérations.

1) La manière de voir de ces prélats anglais a-t-elle jamais été proposée en séance publique? Cela ne ressort point du tout de la lettre d'Arnulf. La plupart de leurs raisons sont des raisons de

(1) Car, comme nous le verrons, Arnulf de Lisieux n'a pas pour but de faire une relation complète. Quant à Guillaume de Newburgh, son récit est complet, sans doute, sur certains points, même plus complet que celui de Fastré ; mais Guillaume de Newburgh, né en 1134 ou 1135 à Bridlington, dans le Yorkshire, âgé de 25 ans à l'époque du concile de Toulouse, ayant d'ailleurs très peu voyagé, n'a pas assisté, suivant toute vraisemblance, à cette assemblée solennelle (voyez l'article sur Guillaume de Newbury, dans le Dictionary of national biography, t. XXI, p. 360 suiv. Londres, 1909, et surtout le récent ouvrage de R. Jahncke, Guilelmiis Neubrigensis. Ein pragmatischer Geschichtsschreiber des zwôlften Jalir/i., p. 13 suiv. {Jenaer historische Arbeifen von Al. Cartellieri und W. JUDEiCH, fasc. 1.) Bonn, 1912.

(2) Nous résumons Fastré et Guillaume de Newburgh (i//s/or/û rerum anglicariim, I. II, c. 9, dans les Chronicles, cités plus haut, t. I, p. 120 et 121).

(4) Évêque de Lisieux en 1143, abdique en 1181, f en 1184. Cfr sa lettre 24 dans Watterich, Pontificnm romanoriim vituc. t. II, p. 510 et 511. Leipzig, 1862.

(5j Cfr Hefele, o. c, p. 948.

(6) Nettes Archiv, 1896, t. XXI, p. 683.

coulisses ('). Et les pourparlers de coulisses, il est tout naturel que, dans une brève description de la marche du concile, Fastré ne s'attache pas à les reproduire, qu'il laisse dans l'ombre l'état des esprits, omette, en d'autres termes, l'épisode narré par Arnulf de Lisieux.

2) A qui est écrite la lettre d'Arnulf de Lisieux? Aux cardinaux du pape Alexandre. Pourquoi? Ceux-ci blâmaient les nonces pontificaux d'avoir accordé la dispense au roi d'Angleterre (•). Arnulf prend la plume pour les innocenter. Sa lettre ne sera donc pas une relation complète sur le concile. Et, en effet, elle ne mentionne pas même les discours des cardinaux des deux partis< Pour Arnulf il n'y a que deux faits : l'opposition de certains prélats à la reconnaissance immédiate d'Alexandre III ; la solution finale laissée au roi d'Angleterre par le roi de France lui-même. Ces deux faits, nécessaires pour prouver la thèse d'Arnulf, il est tout naturel qu'il les grossisse outre mesure.

Nous ne révoquons pas en doute le fond de son récit; mais, pour avoir une idée d'ensemble du concile, ne recourons pas à la démonstration d'une thèse; suivons plutôt la relation complète de Fastré, d'accord avec celle de Guillaume de Newburgh, d'accord aussi avec la lettre de Louis VII à l'évêque de Maguelonne, publiée par L. Delisle (^) postérieurement à l'étude de Bôhmer.

L'effet de cette reconnaissance d'Alexandre III par les deux royaumes fut énorme même en Allemagne (^). Vainement Frédéric convoqua-t-il un nouveau conciliabule à Crémone. Entamées le 21 mai 1161, interrompues puis reprises à Lodi, le 17 juin 1161, les négociations n'en eurent guère de retentissement. Fastré, faut-il le dire, ne fut présent ni à Crémone ni à Lodi; il n'adhéra pas davantage aux résolutions de ces assemblées (').

(1) « Eventum scilicet rei dubiae potius expectandum, quam subiiciendum forfuitis casibus tantorum principum maiestatem. Non oportere eos temeritate nimiae festinationis involvi, quos securius illaesos sola poterat expectatio conservare. Romanam ecclesiam semper onerosam extitisse principibus : iuguin aliquando data occasione ponendum, donec cupiditatis poenasambitiodetestanda luisset. Solvendum morte alterius quaestionis incertum atque intérim posse religionem episcoporum per singula régna sufficere, donec divina voluntas signis evidentibus appareret » (Watterich, o. c, p. 510).

(2) Cfr ibidem et Bôhmer, art. cit., p. 683. i3) Journal des savants, 1902, p. 46.

(4) Hefele, 0. c, p. 949 ; Giesebrecht, o. c, t. V^ p. 265 suiv.

(5) Nous lisons cependant dans la chronique d'Otto Morena les lignes suivantes (MGH. SS, t. XVIU, p. 632) : « Fuerunt autem in ipso concilio recitate littere excusatorie régis et sex archiepiscoporum et viginti episcoporum

En septembre (') 1161, dans le chapitre général de l'ordre de Citeaux, il semble bien qu'on prit un décret de ralliement absolu, obligatoire pour toutes les abbayes et tous les moines, à la cause d'AJexandre III (-'). La réponse de Frédéric ne se fit pas attendre. « Furieux, nous rapporte Helmold (t après 1177), il décréta que tous les moines cisterciens de ses territoires auraient à adhérer à Victor ou à prendre le chemin de l'exil. Aussi il est difficile de

multorumque abbatum, tam claravallensium quam aliarum congregationum atque praepositorum. In quibus omnibus litteris continebatur ipsos reges...et abbates... velle se tenere praefatum domnum Victorem pro papa et domino. » Reuter (o. c, t. I, p. 176) croit qu'il est question dans ce texte de l'abbé de Ciairvaux. Aussi rejette-t-il ce témoignage comme invraisemblable. Giesebrecht, o. c, t. V, p. 268, traduit clarevallensium par cisterciens. Le mot en effet se rencontre parfois dans cette acception ; il pourrait aussi désigner les monastères de la ligne de Ciairvaux. Un de ces sens serait fort naturel, vu le contexte. Même ainsi, le témoignage d'Otto Morena. impérialiste décidé, reste suspect. Il n'est pas impossible cependant que quelques abbés cisterciens se soient laissés surprendre (Voyez les excellentes remarques de Manrique, Annales, t. II, 1161, c. III, 12, p. 350). Ainsi s'expliquerait le décret du chapitre général de 1161.

(1) Le chapitre général se célébra en septembre jusqu'à l'année 1440 Ccfr d'Arbois de Jubainville, o. c, p. 152).

(2) Helmold écrit {Chronica Slavorum, I. I, c. 90, MGH. SS, t. XXI, p. 82) : « ... ortum est schisma in ecclesia Dei inter Alexandrum... et Victorem... Cum igitur César expugnaret Mediolanum venit ad eum Victor in castra, que erant apud Papiam, et recepit eum. Adunatoque concilie, receperunt eum Reinoldus coloniensis et Conradus Maguntinus electi, et omnes quos imperialis aut timor aut favor agebat. Porro Alexandrum recepit iherosolimitana ecclesia et antiocena, praeterea omnis Francia, Anglia, Hispania, Dania et omnia régna que sunt ubique terrarum. Insuper cisterciensis ordo eidem universus accesserat, in quo sunt archiepiscopi et episcopi quam plures et abbates ampliusquam septingentiet monachorum inestimabilis numerus. Hii singulis annis célébrant concilium apud Cistercium et decernunt ea quae utilia sunt. Eorum invincibilis sententia vei niaximas vires addidit Alexandre. Quamobrem iratus César, etc. » (cfr plus haut dans le texte). Ce passage semble bien faire allusion à un décret formel de l'ordre reconnaissant Alexandre III. C'est ainsi que l'a compris, par exemple, Segonius, De regno Italiae, I. XIII {Opéra omnia, t. II, col. 760 D. Milan, 1732) et tous les auteurs modernes sont du même avis. — Peu importe pour nous que le chapitre général qui porta ce décret ait eu lieu à Citeaux même (cfr Lenain, o. c, t. VI, p. 325) ou dans une grange de l'abbaye de Foigny (Manrique, t. II, 1161, c. IV, 4, p. 351). — La date mérite davantage notre attention. Manrique rapporte ces faits à septembre 1161. Personne ne l'a contredit et nous ne songeons pas à le faire. Mais on chercherait vainement dans son exposé une preuve en faveur de cette date. Une reconnaissance si tardive, d'une année environ après le concile de Toulouse, alors que les chefs de l'ordre cistercien avaient tant peiné pour obtenir le ralliement des deux royaumes à Alexandre, une reconnaissance si tardive est un peu pour étonner.

dire combien de pères, de vrais troupeaux de moines, abandonnant leurs abbayes, se réfugièrent en France » (')•

Lambert, abbé de Citeaux, abdiqua sa charge, on ne sait pourquoi. Fastré fut élu à sa place en 1161 (pas avant septembre) ou en 1162 ("). 11 ne devait pas gouverner longtemps cet important monastère (^).

Pendant le carême de 1 163, Alexandre 111 fit un séjour à Paris (^). Fastré alla lui rendre ses devoirs. 11 avait à conférer avec le chef de l'Église sur des affaires de Clairvaux et de tout l'ordre cistercien ('). Les fils de saint Bernard souhaitaient vivement obtenir du pape la prompte canonisation de leur père (''). Pris subitement par la maladie, Fastré se trouva bientôt à toute extrémité. D'après Herbert, Alexandre III voulut lui conférer de ses mains l'onction des mourants. Un si fidèle champion des droits du vrai pape méritait bien cette marque suprême de reconnaissance. L'abbé mourut au bout de cinq jours ("), pleuré de tous, surtout du roi Louis VII.

(1) A lire Reuter (o. c, I, p. 130) et Hefele (o. c, p. 943), le bannissement suivit de près le conciliabule de Pavie (février 1160). Mais comme ce décret de Frédéric ne nous est connu que par le texte d'HelmoId, il faut le situer d'après le texte d'HelmoId, c'est-à-dire à la suite d'un chapitre général de l'ordre de Citeaux, en septembre 1160 ou 1161. Ainsi font d'ailleurs le Gallia christiana, t. IV, p. 987 et Manrique, o. c, t. II, 1161, c. IV, 3 (p. 351).

(2) Le Chronicon clarevallense, œuvre d'un moine de Clairvaux écrite après 1223, est pour 1162 (Migne, PL, t. CLXXXV, col. 1247). Mais l'auteur se trompe parfois, ainsi en plaçant le mort de Fastré en U64. La Sigeberti continuatio valcellensis (de 1114-1163) (MGH. SS, t. VI, p. 459) fait résigner Lambert au chapitre général de 1161. Manrique se rallie à cette dernière opinion et cite comme preuve la chronique de Jean de Damme (f 1463).

(3) Sur les abbayes cisterciennes fondées de 1161 à 1163, cfr Janauschek, o. c, p. 295. Manrique, o. c, 1162, cl, 11 (p. 357), donne le texte d'une bulle d'Alexandre 111 en faveur des cisterciens. Le cartulaire ms. de Citeaux, conservé aux archives de la Côte-d'Or à Dijon, ne contient qu'un acte, de 1162, où intervient Fastré (t. III, fol. 168). Nous remercions M. l'archiviste Claudon qui a bien voulu nous fournir ce renseignement.

(4) Ph. Jaffé et S. Lœwenfeld, Regesta pontificum romanorum, t. II, p. 165 suiv. Leipzig, 1888.

(5) Ms. 2607 de Munich, fol. 66 v°.

(6) Dans la bulle de canonisation, qui ne parut qu'en 1174, on lit : « Contigit autem dum essemus Parisiis constituti ut magni quidam ac venerabiles viri de canonizando sanctae recordationis Bernardo... facerent mentionem » (Migne, PL, t. CLXXXV, col. 622-625).

(7) Molanus, Natales sandorum Belgii, p. 102. Louvain, 1595, assigne à cette mort la date du 19 mai. Une autre tradition, représentée par Henriquez, Menologium cisterciense, p. 129. Anvers, 1630, le Gallia christiana, t. IV, p. 984, puis par Manrique, o. c, t. II, 1163, c. 1, 8 (p. 371) nous paraît plus vraie. Elle place

On transporta ses dépouilles, en grande pompe, à Citeaux ('). Un moine de Clairvaux avait eu, vingt jours avant le décès de Fastré une vision remarquable. Un moine anglais vit un ange qui emportait son âme au ciel (').

E. DE MOREAU, S. J., Professeur au collège de la Compagnie de Jésus à Louvain.

le décès le 21 avril. Le pape a quitté Paris avant le 29 de ce mois. Fastré qui a été administré par lui et est mort cinq jours au plus après cette cérémonie, n'a donc pu mourir le 19 mai. — Il faut corriger, d'après ce qui précède, la phrase suivante du Monasticon belge de Dom Berlière « Il devint abbé de Cîteaux en 1162-3; il mourut à Paris le 21 avril 1167 » {Monasticon belge, p. 345).

(1) Ms. 2607 de Munich, fol. 66 v°. Sur l'enroit de sa sépulture, cfr Gallia christiana, t. IV, p. 984.

(2) Ms. 2607 de Munich, fol. 66 v° et 67 r°. — Le P. Dreves, dans le t. XLVIII des Analecta hymnica, p. 106-140. Leipzig, 1905, publie une suite de huit hymnes sur la Vierge, dont l'auteur est inconnu. Il propose, fort modestement sans doute, de les attribuer à Fastré. Ces poésies mariales se lisent dans un ms. du xiii'^ siècle de l'abbaye de Cambron, conservé aujourd'hui à la Bibliothèque royale de Bruxelles sous le n" II 954. Or un fragment considérable de la 6*^ pièce se retrouve dans le codex Paris. 18111, mais avec plusieurs vers qui manquent dans le codex Brux. Les voici :

Et ex illa sede tua domum istam respice

Et commenda Salvatori locum hune assidue...

Pro peccatis quippe nostris fribulamur undique

Et praevaluerunt in nos hostium insidiae,

Qui nos dente genuino non cessant corrodere...

Mater pia, Stella maris, in hoc consolare me

Et amico Dei magno Nicolao condole

Et ancillae Dei piae Cunegundi condole,

Cuius pêne iam defecit honor reipublicae.

Esto eius interventu custos huius vineae

Et circumdans eam muro rapientes abige

Palmitesque, quos produxit, benedic et protège,

Ipsa quippe te dilexit affectuosissime,

Semper ardens esse tua commoda ecclesiae ;

Ergo et tu servos eius consequenter delige. Ne peut parler ainsi, déclare Dreves, qu'un chef ou fondateur de communauté religieuse qui doit défendre ses propriétés contre des vexations. Or telle fut au début — nous le reconnaissons volontiers — la position de Cambron. Un défenseur généreux se rencontra en la personne d'un Nicolas, Nicolas, évêque de Cambrai. Seulement, à Cambron, Dreves l'avoue, il n'y a pas trace d'une Cunégonde ! — La conjecture est belle, mais on la voudrait mieux basée.

L'Armoirie du

" Lion de Flandre ,,.

Sa légende et son origine.

Cette petite étude n'est pas tout à fait neuve, puisqu'elle ne fait que réunir et mettre au point des articles antérieurs ('). Si je me permets de la publier ici, c'est que le sujet me fut suggéré par M. le professeur Moeller, et comme telle elle peut constituer, ce me semble, un hommage modeste au vénéré maître auquel ce recueil est dédié.

Le lion rampant de sable, sur champ d'or, fait sa première apparition dans l'histoire de Flandre en 1162 : en cette année nous le rencontrons sur un sceau armorié du comte de Flandre, Philippe d'Alsace (c. 1140 t 1191).

De Raadt(-)en donne une description sommaire; le sceau porte comme légende : t Sigillum Philippi comitis Flandriae, et le contre-seing : t et Viromandie.

D'après lui ce serait le plus ancien sceau armorié connu.

Quelle peut bien être l'origine de cette fameuse armoirie?

Le Chronicon comitum Flandriae (■■), chronique latine rédigée vers 1428, va nous l'expliquer.

Après la mort de son épouse, Elisabeth de Vermandois (t 1182), le comte Philippe aurait fait un voyage en Terre-Sainte, pour y venger son oncle Baudouin de Jérusalem, qui avait été assassiné par Saladin. En route Philippe en vint aux mains avec le roi d'Abilinie (?), Nobilityr, fils de Nobilion ; le roi païen fut tué dans ce duel, et Philippe lui enleva son bouclier, qui portait le lion rampant

(1) J. Arras, De Leeuw van Vlaanderen. dans la Dietsche Warand^cn Belfort, nov. 1911, p. 348-352; febr. 1912, p. 486-489.

(2) Sceaux armoiries des Pays-Bas et des pays environnants, t. I. p. 454. Bruxelles, 1898.

(3) J.-J. De Smet, Recueil des chroniques de Flandre, 1. I, p. 34-257. (Collection de Chroniques belges inédites.) Bruxelles, 1837.

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