J. ARRAS
de sable sur champ d'or; et depuis lors les comtes de Flandre auraient adopté cette armoirie dans leur blason.
Que ce soient là des données de haute fantaisie, nul ne songera à le contester.
La véracité de ce récit fut cependant défendue par J.-J. De Smet('); l'Abilinie, le royaume inconnu de Nobilityr, est identifiée par lui avec le pays d'Abilène, au nord de Damas, dont il est question dans les Saints Livres. Les noms singuliers du roi et de son père, Nobilityr et Nobilion, ne parviennent pas non plus à l'effrayer : sans doute, dit-il, ces noms n'ont rien de très musulman, mais c'est un phénomène fréquent chez nos chroniqueurs du moyen âge, que de voir estropier les noms propres étrangers, et cette constatation explique tout.
Il va de soi que les explications imaginaires de De Smet ne méritent pas plus notre attention que le récit même de la chronique. Il nous suffira de rappeler que d'après le Chronicon la prétendue expédition de Philippe en Terre Sainte eut lieu en 1182, et que nous remarquons déjà l'armoirie du lion sur un sceau de 1162.
D'ailleurs un aperçu sommaire de la vie de Philippe d'Alsace (-) prouve l'impossibilité, à cette date, pour le comte de se rendre en Terre Sainte : en effet, de 1181 à 1185 il fut continuellement en guerre avec son suzerain Philippe-Auguste, et ce n'est qu'en 1191 qu'à l'exemple des rois de France et d'Angleterre il prit part à la croisade, pendant laquelle il mourut le 1^' juillet 1191.
Ces quelques données prouvent suffisamment le caractère fabuleux du récit qui nous est communiqué par le Chronicon.
Il nous a paru plus intéressant de rechercher l'origine de cette légende, et aussitôt nous nous sommes demandé s'il ne fallait pas recourir aux poètes pour trouver l'explication de ce qui nous occupait.
Et cette pensée surgit spontanément, quand on considère le caractère, la personnalité du comte Philippe : en effet, les sources historiques nous le font connaître comme un Mécène de son temps, et sa cour fut un lieu de rendez-vous pour les poètes et les artistes ; nous savons qu'il fut le protecteur en titre du principal poète français de ce siècle, Chrétien de Troyes, ainsi que de Gautier d'Épinal et de l'auteur inconnu du Proverbe au Vilain ; son épouse aussi, la comtesse Elisabeth de Vermandois, était très connue parmi les rimeurs et s'était rendue célèbre par ses jugements d'amour.
(1) Mémoire historique et critique sur Philippe d'Alsace. Bruxelles, 1848.
(2) Voir la Biographie nationale, t. XVII, p. 163-176.
l'ARMOIRIE du « LION DE FLANDRE ». 453
Aussi les poètes n'ont guère ménagé les louanges à leur généreux protecteur.
Dans le prologue de son Perceval, Chrétien de Troyes dit que ce poème est écrit
« . . . . pour le plus preudome
» qui soit en l'empire de Rome,
» c'est li quens Felippes de Flandres,
» qui vault mielz ne fist Alexandre,
» cil dont on dit qui tant fu bons » (')•
Et Philippe Mouskès, dans sa Chronique rimée, n'est guère moins flatteur :
19266 « . . li quens Felipres de Flandres » . . ki plus qu'Alixandre » Fu larges et preus et hardis » (-).
A bon droit donc nous pouvions supposer que la légende du « Lion de FUndre» était née dans l'imagination féconde des poètes. Or, nous la retrouvons — avec quelques variantes, il est vrai, mais essentiellement la même — dans le Myreur des Hisfors, de Jean Desprez (ou des Preis) dit d'Oufre-Meuse {Liège, 1338tl399) C^).
Le récit du Chronicon y revient, avec cette différence que le roi d'Abilinie, Nobilityr, s'appelle maintenant « li paien roy que on nomat Caquedent, I. puissant soudain qui astoit de Affrique», et que la scène se passe non plus en Terre Sainte, mais en Italie : le roi payen «qui portoit une escut d'or à 1. lyon de sable rampant» avait pris d'assaut la ville de Milan, « Melain en Lombardie » ; le comte Philippe, qui avait porté secours au m.arquis de Milan, vainquit Caquedent dans un combat singulier, et lui enleva son écu, qui devint désormais le blason des comtes de Flandre, « et ancors le portent ».
Or, ce récit du Myreur des Hisfors a été emprunté entièrement à un roman, le Livre de Baudoyn (')• On n'a qu'à mettre en regard les deux textes du Mirear et du Livre de Baudoyn, pour constater leur ressemblance frappante.
(1) Chrétien de Troyes, Perceval le Gallois ou le conte du Graal, éd. Ch. Potvin, t. II, p. 307. Mons, 1866.
(2) Philippe Mouskes, Chronique rimée, éd. de Reiffenberg, t. II, p. 265. (Collection de Chroniques belges inédites.) Bruxelles, 1838.
(3) Jean des Preis dit d'Outre-Meuse, /.;' Myreur des hisfors, éd. St. Bor- MANS, t. IV, p. 493 svv. (Collection de Chroniques belges inédites.) Bruxelles,
(4) Le Livre de Baudoyn, conte de Flandre, éd. Serrure et Voisin. Bruxelles,