III INTRODUCTION
organique toute semblable aux autres^ le spiritualiste^ ainsi qu'on l'appelle^ représente le corps comme un instrument momentanément placé au service d'une force incorporelle, et l'existence et Taction de cette force comme ne dépendant pas nécessairement de sa liaison avec des organes.
Toutes ces questions se perdent dans une autre plus élevée et plus vaste encore. La liberté est le principe spirituel^ et le principe spirituel^ la personnalité^ est le fondement de l'individualisme. J'entends par individualisme la tendance à regarder l'individu comme la réalité dernière^ comme le vrai mot de la création. La société, à ce point de vue, n'est qu'une collection d'individus, et l'humanité qu'une abstraction de l'esprit. Ce qui est, ce qui n'est pas le total, mais l'unité, non l'espèce, mais chacun des hommes dont elle se compose et qui aurait ainsi en lui seul sa fin et sa raison d'être.
11 est naturel, assurément, que l'homme en juge ainsi. L'individu ne peut être qu'individualiste. La loi de son être, c'est d'être, par conséquent de s'affirmer, de se développer, et, comme condition première de cette affirmation, de croire à soi comme à la réaUté par
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excellence. L'univers est-il autre chose que l'ensemble de mille forces distinctes, qui ne feraient jamais un tout si elles ne commençaient chacune par être soi, et par s'exercer dans la plénitude de son énergie propre? De même la vie normale de Tindividu, et par suite celle de la société^ de l'humanité, sont sans doute attachées à la perfection du développement individuel. Et cependant, il n'est point certain pour cela que la vérité morale et sociale soit ici absolument une avec la vérité mé- ^taphysique.
J'en dirai autant des autres dogmes de la philosophie traditionnelle. La dualité de l'âme et du corps n'est que rillusîon naturelle du sujet pensant, lequel, par cela même qu'il se pense, se reconnaît comme principe immatériel. Le libre arbitre, de son côté, est l'illusion inévitable d'un être qui a conscience de soi-même, mais qui ne saurait remonter par delà sa propre origine et avoir conscience des causes qui ont concouru à déterminer sa personnalité. Est-ce à dire que la croyance à la personnalité, à la liberté, à la spiritualité de l'homme soient des erreurs? Nullement : ce sont des vérités capitales, mais relatives; ce sont des croyances dont l'humanité ne peut se passer, mais qui n'expri-
t INTRODUCTION.
ment que le point de vue de Tindivida. 11 est heureux^ sans doute ^ que les objections de la science Tiennent s'émousser contre un instinct plus fort que tous les raisonnements; mais on ne peut en même temps s'empêcher d'admirer cette puissance de la pensée humaine qui parvient à sortir de soi pour s'analyser, à reconndtlre ainsi la cause de ses illusions, à rectifier les erreurs inévitables du jugeraentque la conscience porte sur elle-même.
' Les idées que je viens de résumer sont trop con*» traires à celles qui régnent dans la théologie et la philosophie traditionnelles pour que je ne m'attende pas à encourir quelques accusations et quelques animosilés.
J'y suis résigné. Je conçois l'irritation de celui qui se sent troublé dans la paisible possession de ses croyances. Cest toujours un embarras que d'être appelé à réviser ses opinions. Ce que je comprends moins aisément, c'est la naïveté avec laquelle se manifeste cette impatience de la contradiction. Ce ne sont aujourd'hui, de toutes parts, que dédains afifeclés ou fureurs grotesques. El pourquoi donc, en définitive? Parce que monsieur un tel ne pense pas comme nous , sur des
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points que nous estimons très-importants pour la moralité et le bonheur de« hommes! Il semble, en vérité, que nos adversaires niaient pas aussi bien que nous le droit de penser à leur guise! De quoi s'agit-il, d'ailleurs? D'opinions que Fun dit vraies et que l'autre dit fausses. Qu'y a-t-il de plus simple au monde? Ces opinions, les voilà produites en public; chacun ne doit-il pas s'en applaudir? Si elles sont fausses, ne vont-elles pas être réduites en poudre? Et si elles sont vraies, comment désirer qu'elles ne triomphent pas?
Quant aux accusations, il en est une surtout à la* quelle je m'attends : c'est celle de scepticisme. Ai-je besoin de dire qu'à mes yeux ce n'est ni une injure, ni surtout une réfutation? Le sceptique a, je pense, autant le droit d'être que le dogmatijiue. Du reste, le reproche de scepticisme tomberait ici à faux. Si je doute de beaucouj) de choses, ce n'est point par indifférence pour la vérité , mais , au contraire , parce que, prenant la vérité plus au sérieux que mes contradicteurs , je suis plus exigeant qu'eux en fait de preuves. Quand je mets en question des idées reçues ou des croyances établies, quand je rappelle le caractère relatif de toutes les opinions, quand j'insiste sur ce qu'il
xir INTRODUCTION.
y a d'incomplet et de mobile dans les données qui semblent le plus fondamentales , que fais -je si ce n'est rechercher ou constater les conditions du vrai sur la terre^ et cette recherche n'implique-t-^lle pas la foi au vrai ? Je suis résigné d'avance à toute vérité et à toute conséquence de la vérité; est-ce là l'attitude du sceptique? Le véritable sceptique, au fond, c'est l'homme de parti pris, celui dont en chaque question le siège est fait, celui qui a pris une position une fois pour toutes et qui ne songe plus qu'à la défendre, l'homme qui regarde à l'utilité sociale, morale ou religieuse des idées plutôt qu'à leur conformité avec les faits. Soyons-en sûrs, ce qu'il y a de moins sérieux encore dans notre société frivole, ce qu'elle a de moins sain et de moins sincère, c'est précisément ce dogmatisme qui s'attribue si volontiers le monopole de la sincérité et du sérieux!
4 mai 1864.
Les trois ouvrages que j'annonce ont ceci de commun qu'ils s'imaginent pouvoir ramener l'histoire de l'humanité à une loi^ ou^ ce qui revient au niême^ à un but. Ils s'accordent, en outre, à regarder les faits religieux comme ceux qui dominent et déterminent les autres. Mais la ressemblance s'arrête là. Les ouvrages dont il s'agit diffèrent autant par le mérite que par la méthode.
* Essais sur la philosophie des religions ^ par Rodier de Labruguière. 4862.
Œuvres choisies de Pierre Tchadatef, publiées pour la première fois par le P. Gagarin» de la compagnie de Jésus. 4 862.
Le Génie des eivilisaUonSf par Trottet. 2 vol. 4862.
a La phîlosophie de L'HISTOIRË.
Le premier, à vrai dire, est un écrit d'amateur. L'auteur est mi homme qui aime les études graves, qui s'intéresse aux hautes questions, qui lit beaucoup et fait des extraits de ses lectures, qui enfin a éprouvé l'ambition de se voir, lui aussi, imprimé et de dire son mot sur Dieu et l'humanité. Il est à désirer qu'il y ait beaucoup de personnes aussi sérieusement et aussi utilement occupées que M. Rodier; il est moins désirable peut-être que ces hommes estimables se croient obligés de présenter au public les fruits de leurs éludes. L'ambition littéraire risque de leur faire illusion sur les talents et les connaissances qui leur manquent, n arrivera que, faute d'une première éducation ou d'un travail bien dirigé , ils ne réussiront à s'orienter dans aucun sujet. Quelque chose de naïf restera attaché à toutes leurs idées. Ils ignoreront le sens des questions et jusqu'à la portée des mots. Celui-ci se croira neuf, tandis qu'il n'est que banal. Celui-là se jugera profond, tandis qu'il n'est qu'excentrique. Je n'ai garde de demander compte à M. Rodier d'une foule de petites ignorances dans lesquelles il est ingénument tombé; mais je ne puis non plus prendre au sérieux un livre qui réduit toute la religion et toutes les religions aux quatre dogmes que voici : la trinité, la grâce, l'immortalité de rame et la vision béatifique.
L'éditeur des œuvres de Pierre Tchadaïef aurait bien
tA PHILOSOPHIE Dfî L'HISTOIRE. i
dû Qous dire quelques mots de la vie et du caractère de cet écrivain. On nous laisse ignorer quand il est né, quand il est mort, où il a vécu, quel rôle il a joué dans son pays. Tout ce que nous pouvons conclure du volume publié par le P. Gagarin, c'est que Tchadaïef était un Russe de beaucoup d'esprit, qui écrivait passablement Ip français , et que le tour de son esprit portait vers le catholicisme, bien qu'il n'ait pas jugé à propos de quitter TEglise dans laquelle il était né.
Le principal écrit de Tchadaïef se compose de trois* lettres sur la phifosopbie de Thistoire. L'auteur, comme d'autres écrivains de l'école à laquelle il appartient, s'y montre ingénieui, éloquent, plausible, mais il n'ajoute rien aux idées que représentent parmi nous les noms de MM. de Maistre et de Bonald, et qu'on a désignées par le mot de Iradilionalisme. Tchadaïef n'admet pas la perfectibilité de notre race; il croit, au contraire, que l'homme irait nécessairement en dégénérant, si l'action miraculeuse à laquelle il doit ses premières connaissances ne continuait de raccompagner et de l'instruire. Il faut, à cet effet, que la vérité, qui est une, soit représentée par une société \isible, qui soit également une, et dont l'unité se personniûe dans un individu, a 11 n'y a, dit-il, que la fixité visible, et, pour ainsi dire, palpable de la vérité, qui puisse conserver le règne de l'esprit sur la (erre. » Et ailleurs : «La religion chré-
tienne apparaît, non-seulemenl comme un système moral,conçii dans les formes périssables de Fesprit humain^ mais comme une puissance divine , éternelle^ agissant universellement dans le monde intellectuel, et dont Faction visible doit nous être un enseignement perpétuel.)» On comprend, d'après cela, quelle est la philosophie de l'histoire de Tchadaïef. Elle consiste tout simplement à prendre la théocratie romaine pour le type de la société humaine. L'idéal n'est pas devant nous, il est derrière. Il ne s'agit pas de marcher, de s'approcher d'un but, de conquérir: la lâche de l'humanité est plutôt de revenir, par delà les erreurs de la renaissance et de la réformation, jusqu'à la grande époque de l'unité catholique. Telles sont les vues de Tchadaïef. Je le répète, elles sont exposées avec esprit, et en même temps avec un certain mysticisme qui n'est pas sans grandeur et sans charme ; mais elles n'ont absolument rien d'original. La seule chose qui appartienne en propre à l'écrivain russe, c'est le jugement qu'il porte sur quelques personnages historiques. 11 croit que le temps viendra où le nom d'Aristote ne sera plus prononcé qu'avec une espèce d'horreur, tandis que celui de Mahomet inspirera un respect profond. Quant à Homère , c'est un enchanteur coupable, qui a dégradé la nature humaine; il est le Typhon, l'Arimane du monde actuel; le jour n'est pas loin où il sera tenu pour infâme.
M. Rodier de Labruguière et Pierre Tchadaïef représentent assez bien, celui-ci i^amateur théocrate, celuilà le rationaliste amateur. L'un et Taulre n'apportent à leur tâche que le bagage scientifique de Thomme du monde. 11 n'en est pas de même de M.Troltet. Si jamais philosophe a pris son œuvre au sérieux, c'est bien lui. J'ai beaucoup connu cet homme excellent; j'ai admiré sa droiture et sa candeur ; j'ai vivenjent apprécié l'étendue de son savoir et l'élévation de ses vues; mais l'impression la plus vive qu'il m'ait laissée est celle du respect pour rénergie avec laquelle, pendant seize ans, au miheu de bien des occupations diverses et de bien des difficultés de tout genre, il a poursuivi le but qu'il s'était proposé, y faisant converger toutes ses études, y tendant de toutes les puissances de son esprit, et s'appliquant sans cesse à perfectionner le travail auquel il avait consacré sa vie. Tiotlet a passé inconnu; il venait à peine de publier son livre quand une maladie violente l'a enlevé à sa famille et à ses auiis; ces volumes, qui n'étaient que les prémices de ses veilles, passeront comme tant d'autres ouvrages plus considérables, que les progrès de la science font oublier, tout en les mettant à profit; mais ce qui restera dans le souvenir de ceux qui ont connu Ti ottet, c'est Timage de cette belle et simple nature morale , toute pénétrée des devoirs qu'impose la recherche de la vérité.
Le livre de M. TroUet est une apologie indirecte du christianisme. La divinité de TÉvangile, aux yeux de Fauteur, résulte de la place qu'il occupe dans le développement spirituel de Thumanilé. Toutes les religions antérieures, et, avec ces religions, foutes les civilisations dont elles étaient le principe, sont autant de phases de Féducation spirituelle de l'humanité. Il n'est pas d'erreur si grossière, de superstition si barbare qui n'ait à la fois exprimé, trompé et excité les besoins infinis du cœur de l'homme. Le christianisme est vraiment divin, parce qu'il explique tout et satisfait à tout. Telle est la philosophie de Thistoire selon M. Trotlet.
La question est grave. Qui dit philosophie de l'histoire dit science de l'histoire, puisqu'il n'y a de science véritable que la science générale, la connaissance des principes derniers, bref, ce qu'on appelle la philosophie. Il s'agit donc, en fait, de savoir si les destinées passées et futures de l'humanité suivent une direction, et si nous pouvons reconnaître le but vers lequel elles gravitent. La société vogue-t-elle au hasard sur l'océatt des âges comme un monde qui se serait égaté dans les espaces, ou bien a-t-elle sa loi, suit-elle une règle, tend-elle à une fin, et, ce qui revient au même, là science peut-elle ramener à une formule les mouvements de ce grand être collectif? On le voit assez, il est impossible d'ouvrir un livre semblable à celui ^lii nous
occupe sans commencer par se demander s'il y a une philosophie de l'histoire. C'est à cette question préalable que je voudrais consacrer aujourd'hui quelques lignes.
Écoutons d'abord ceux qui penchent pour l'affirmalive. Ils partent de Tidée de loi. La loi, à les entendre, c'est Tessence même des choses et, tout ensemble, la forme inhérente à nos conceptions. Nous ne pouvons penser que grâce à cette idée ; ce qui n'est pas soumis à une loi n'existe pas pour nous : c'est le chaos , le néant. 11 n'est pas jusqu'aux mots par lesquels nous semblons exprimer l'absence de règle et de raison dans les choses humaines , qui n'indiquent l'instinct auquel nous obéissons à cet égard. Quand les anciens disaient : destin, fatalité, fortune, que faisaient-ils, si ce n'est attribuer les événements à quelque puissance dont les décrets leur échappaient? Et ainsi ils affirmaient cela même qu'ils voulaient nier, et prêtaient malgré eux un sens à ce qui leur paraissait dépourvu de toute raison.
Nous parlons de hasard. Mais qu'est-ce que le hasard, sinon notre ignorance? Je distribue des cartes que j'ai retournées; chaque joueur a celles que je lui ai données, et il n'est pas étonnant qu'il tienne telle couleur ou telle figure, puisque je les lui ai mises dans la main; seulement, je les ai distribuées sans en connaître la. valeur, et voilà précisément ce qu'exprime le mot de
hasard : Tignorance où nous sommes d'une cause^ le fait qui nous échappe.
Je lance des dés. G^est le hasard , dit-on^ qui amène tel ou tel nombre. Nullement. Ces cubes d^ii^oire sont tombés sur la table exactement dans la place et sur le côté où ils devaient tomber par suite de Timpulsion que je leur ai donnée. Je n'ai pas les moyens de calculer la force^ ni |iar conséquent les effets de cette impulsion^ et ce que j^appelle hasard n'est autre chose que l'incertitude où je me trouve sur les effets^ qui n'en sont pas moins réguliers^ d'une cause dont Faction n'en est pas moins certaine.
Il en est absolument de tnême des puissances surnaturelles. L'intervention de ces puissances est une manière d^expliquer ce que nous ne pouvons expliquer autrement. Nous regardons comme miraculeux les faits dont nous ne savons rendre compte. Nous supposons fort gratuitement que nous connaissons toutes les lois de la nature^ et dès lors nous rapportons à des causes supérieures ce qui dépasse notre science. C'est pour cela que le domaine du merveilleux va toujours en se rétrécissant. Au commencement, tout est miracle, ou plutôt il n'y a point de distinction entre ce qui l'est et ce qui ne l'est pas; puis les hommes constatent les lois delà nature les plus apparentes, et diminuent d'autant la sphère du surnaturel. La science continue de faire
des progrès, le prodige recule toujours. Il ne reste plus qu'un petit nombre de phénomènes dans lesquels, par ela seul qu'ils ne sont pas expliqués, la foule croit voir ne manifestation plus spéciale de la divinité. Ainsi le mouvement capricieux des nuages , les éclats inattenus de la foudre. «Lèvent souffle où il veut, » dit-on, n attendant qu'on sache que les vents ont leurs causes et leurs lois aussi bien que tout le reste. L'inspiration attribuée au saint, au sage, au poète, que signifiet-elle , si ce n'est que la nature humaine n'élait pas jugée capable de produire quelque chose d'aussi grand? Et pourquoi n'en était-elle pas jugée capable? Uniquement parce qu'elle ne Tavait pas encore fait.
Faisons un pas de plus et ayons le courage de le reconnaître : la liberté humaine, dans le mystère de laquelle se retranchent si volontiers les adversaires d'une philosophie de l'histoire; la liberté, non moins que la destinée ou le prodige, désigne tout simplement une cause qui nous échappe. La liberté, dans le sens vulgaire du mot, est la faculté de faire ce que nous voulons par cela seul que nous le voulons : elle est l'arbitraire pur, le caprice même . Mais le caprice et l'arbitraire, qu'est-ce autre chose qu'un nom dont se paye notre ignorance, un terme pour exprimer une conduite dont les motifs nous restent inconnus? Qu'est-ce que le capricieux, si ce n'est un homme dont les détermina-
tions sont trop vives et trop mobiles pour que nous puissions en saisir la suite? Tel est aussi le sens du mot de liberté. Au fond, il n'est personne de nous qui veuille sans quelque raison de vouloir, et les motifs qui déterminent notre volonté nous sont fournis par notre nature, par notre caractère, par les pensées de notre cerveau, les émotions de notre sang, les habitudes de notre éducation. Là encore il y a enchaînement rigoureux de la cause et de l'effet, et, par conséquent, là encore nous nous trouvons sur le terrain de la science.
Au surplus, ajoute en triomphant l'avocat de la philosophie, la science de l'histoire n'a pas seulement des arguments à faire valoir, elle compte déjà des conquêtes dans lesquelles il est difficile de ne pas voir le gage de son triomphe à venir. Si elle n'a pas découvert la loi suprême des sociétés humaines, elle a reconnu bien des lois partielles, et que personne aujourd'hui ne songe plus à contester. Qui oserait nier encore l'influence de la race, de la configuration géographique et du climat sur les nations? Qui n'admet, dans le mouvement des sociétés, les alternatives d'action et de réaction, les besoins tour à tour sentis de Tordre, qui garantit les intérêts matériels, et de la liberté, qui est la vie même de l'esprit? Quel est le partisan si fanatique du passé qui ne sent que, à tout prendre, l'humanité avance, qu'un progrès en entraine un autre, et qu'ainsi
le monde moral accomplit des évolutions dont la formule ne saurait nous rester toujours cachée?
Nous venons d'entendre le langage du croyant. Je dis croyant, car la différence entre Fhomme de foi et le sceptique n'est pas affaire de dogme et de credo. Le croyant, à le prendre d'un peu haut, est celui qui admet un ordre moral, une raison des choses, une loi du moude^ et, pour tout dire, un idéal. Le sceptique doute de tout cela, et le sceptique, il faut l'avouer, a ici bien des apparences pour lui.
Le sceptique est l'élève de Montaigne, de La Rochefoucauld, de Machiavel. Le sceptique est un homme du monde, qtli a fréquenté ses semblables et vu de près les affaires. Il sait combien les plus hauts personnages sont médiocres, combien les plus grands événements tiennent k peu de chose , combien les mobiles sont puérils et les vues courtes, quel rôle jouent en toute rencontre la passion et l'intrigue, et que les destinées des nations tiennent la plupart du temps à un accident, à la médecine que vient de prendre Louis XIV, au grain de sable qui va faire mourir Cromwell. S'il n'est pas de héros pour un valet de chambre, il n'est pas de philosophie de l'histoire pour celui qui a vu comment l'histoire se fait. Ohî que nos belles formules paraissent puériles à ce politique rompu aux manœuvres des partis, à ce f oué qui n'ignore aucun dès secrets de la Bourse ou des sa-
Ions! Il y a peut-être là une illusion d'optique; on est trop dominé par lesfails pour distinguer la loi qui s'en dégage; ce sont les arbres, comme on dit, qui empêchent de voir la forêt ; je le veux, mais il n'en est pas moins certain que la pratique des hommes et des choses ne favorise pas la croyance à l'idéal.
Mais laissons là l'homme du monde. L'historien, dans son cabinet, n'arrive-t-il pas à des conclusions semblables? L'hisloire n'est-elle pas semée de paradoxes qui sont autant de démentis donnés à la philosophie de l'histoire? On parle de raison: comme si la force ne l'avait pas toujours emporté; comme si aujourd'hui encore l'essence de cette démocratie qui s'empare des sociétés n'était pas la prédominance du nombre sur la raison et du fait sur l'idée. On parle de vérité : comme si une vérité, pour agir sur les hommes, n'avait pas toujours commencé par transiger avec l'erreur et par s'envelopper dans une superstition. On parle du développement des religions : comme si la religion de l'Europe était autre chose qu'une croyance orientale dénaturée par des philosophâmes grecs, obscurcie par des croyances polythéistes, et au fond de laquelle on ne peut plus distinguer la pensée première de son auteur, sans faire le plus amer retour sur le sort qui attend icibas les conceptions les plus sublimes*
Voilà pour l'histoire. Hais le philosophe lui-même
tA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE. 13
esl-il beaucoup plus avancé? 11 croit à la philosoi>hie ; à laquelle? Je vois bien des systèmes, je ne vois nulle part de doctrine qui^ par son évidence, s'innpose à tous les esprits. Il y a autant de psychologies que de psychologues, autant de métaphysiques que de métaphysiciens, et, pour nous tenir à notre sujet, autant de formules sur les lois qui régissent l'humanité que de penseurs qui se sont occupés de ces questions. M. Trottet, dont la philosophie de la civilisation est en même temps une philosophie de l'histoire et une philosophie de la religion, M. Trottet représente le développement idéal de la société par une échelle qui nous fait passer des peuples de l'Orient aux Grecs, puis aux Romains, puis enfin aux Juifs. On comprend pourquoi les Juifs tiennent un rang si élevé : c'est le tronc d'où va sortir le christianisme. Est-ce à dire cependant que le judaïsme, à faire abstraction de cette circonstance et pris en lui-même, offre un degré de civilisation vraiment supérieur à celui de la Grèce et de Rome? Est-ce à dire qu'il tienne dans l'histoire une place plus élevée, qu'il ait joué un rôle plus important? Le lien en quelque sorte accidentel qui le rattache aux destinées de notre race suffit-il pour qu'on intervertisse la succession naturelle des faits? Hegel a-t-il fait violence à l'histoire lorsqu'il a suivi un ordre opposé? El que sera-ce quand des religions antiques nous passerons au christianisme?
n LÀ PHlLOSOt>HtE DE L'HISTOIRB.
Comment le catholique et le protestait pQurrmeot-ils s'accorder sur la valeur de FÉyangile et des Pères, du moyen âge et de la renaissance? Comment le croyant et Fesprit fort ne différeraient-ils pas sur le caractère du XYU!*" siècle? Tout dans Tétude des lois de la nature est solide et démontré. On peut n'embrasser qu'une partie de ces lois, mais ce qu'on en sait ne laisse point de place au doute. Le système newtonien est une explication qiu pourra être expliquée à son tour, mais qui ne sera pas renversée pour cela. La philosophie, au contraire, présente des hypothèses qui se combattent, qui s'excluent; et Ton ne se fait un nom dans cette prétendue science qu'à la condition de s'inscrire en faux contre tout ce qui a été enseigné auparavant.
Peut-on espérer du moins qu'il en spit un jour autrement? Gardez-vous de le supposer l L'idée mâme de la philosophie échappe à celui qui veut la serrer de près. La philosophie n'est rien, si elle n'est la science de la science, la science parfaite, la science absolue. C'est ainsi que l'ont entendu tous les philosophes dignes de ce nom. Eh bien, la [)hilosophie ainsi conçue poursuit une chimère. Elle méconnaît les limites de l'esprit humain; elle oublie la nature des choses; elle ignore les règles clémeiilaires de la logique. L'homme qui fait partie du monde ne saurait comprendre co monde dans son universaUlé. L'homme, qui est un être fini,
tk PHILOSOPHIE DE L'HÎStOtRË. 15
beroé^ relatif^ ne saurait s'élever à l'absolu. Il peut découvrir des lois, mais non pas .la loi de ces lois; des faits, mais non le fait générateur de tous les autres. Nous ne savons le dernier mot de rien , car pour cela il faudrait savoir le dernier mot de tout. Il n'y a point de science définitive, car ce serait Fomniscience; point de métaphysique, car la métaphysique ne tend à rien moins qu'à escalader le ciel; point de philosophie, car le philosophé ne serait plus un homme, il serait Dieu.
J'ai rapporté aussi fidèlement que possible les arguments que font valoir les parties adverses dans cette grande cause de la science contre le scepticisme. Il y a longtemps que cette cause se plaide , et elle n'est pas encore jugée. On peut même dire qu'elle ne le sera jamais, qu'elle ne peut pas Tètre. Le croyant et le sceptique représentent deux tendances de la pensée humaine, et, pour ainsi parler, les deux pôles entre lesquels elle se meut. Leur lutte n'est que l'image de la contradiction suprême dans laquelle se débattent la science, la vie, la société. La loi de notre être est d'approcher toujours d'un but qui recule toujours. 11 nous est également interdit, et de jamais l'atteindre, et de jamais cesser de le poursuivre. Pour que l'humanité accomplisse ses destinées, il faut qu'elle porte à la fois en son sein l'enthousiaste qui aspire à saisir le dernier mot des choses, et le critique qui ramène les systèmes
à la valeur d'un simple essai et d'une infructueuse tentative. Etrange sort que le nôtre I Grandeur qui n'est que vanilé, vanité qui est notre titre de noblesse, illusion à laquelle, sous peine de périr, il faut constamment renoncer et se livrer constamment de nouveau !
M. Adolphe Pictet, dont Touvrage nous fournit l'occasion et les matériaux dU travail qu'on va lire , n'est peut-être pas aussi inconnu à nos lecteurs qu'ils se rimaginent eux-mêmes. Ceux d'entre eux qui ont lu les Lettres d'un voyageur^ et dans ces lettres le récit de la course à Cbamounix , se rappellent assurément a le damné major, x> celui qui portait a la figure de Héphistophélès et la capote d'un douanier;» celui enfin qui^ tout en chevauchant sur sa mule^ répétait entre ses dents: L'absolu est identique à lui-même! Le major n'est autre que M. Pictet, l'un des hommes de ce siècle qqi savent le plus de choses et qui réunis-
1 Les Origines indo-européennes, ou les Aryas primitifs : essai de paléontologie linguistique, par Adolphe Pictet. 2 vol., 1859 el
sent le plus d'aptitudes diverses. Il y a de tout dans M. Piciet : il 7 a un artiste et un mathématicien^ il y a un érudit et un penseur. II s'est passionné tour à tour pour la musique et pour Falgèbre. II a fait des fusées de guerre^ ainsi que des mémoires sur leur usage^ et il a en portefeuille^ sur l'épopée et le drame ^ de grands travaux de littérature comparée. Quand il s'est occupé de philosophie^ Schelling^ assure-t-on^ le distinguait entre tous ses adeptes; et quand il a voulu être écrivain^ il nous a donné le charmant badinage intitulé Une course à Chamouniœ. Ce n'est pas tout: H. Pictet s'est fait un nom dans la linguistique; il est du petit nombre de ceux qui ont étudié les langues celtiques; il a le premier démontré l'affinité de ces langues avec le sanscrit; mettant enfin une vaste érudition au service d'une idée ingénieuse^ résumant en quelque sorte les études de toute sa vie, il vient de montrer, dans un ouvrage monumental , les ressources que l'histoire peut tirer de la philologie.
Essayons de faire connaître la nature et la portée de celte tentative. •
La comparaison est le principal instrument de la science. La science, en effet ^ se compose de faits généraux; savoir^ c'est former un groupe , c'est établir une loi^ c'est^ par conséquent^ dégager ce qu'il y a de général dans les données particulières* Or, pour con-
-.,^, Dioiîj^teiA^OOQlC
traindre aiosi les faits à nous livrer leur sens intime, il faut les rapprocher^ les éclairer Tun par Tautre^ c'està-dire les comparer.
Personne n'ignore les découvertes de Tanatomie comparée. On sait comment Tétude de la structure des animaux, comment la comparaison de ces organes dont les modifications infinies constituent les différences de classe^ d'ordre^ de genre ^ ont révélé pour ainsi dire le plan de la nature^ et fourni un fondement solide à nos classifications.
Il en est de même de la science des langues. Ici sans doute ^ comme partout , la comparaison est aussi ancienne que Tobservation. On n'avait pu entendre parler des langues diverses sans reconnaître à la fois les grands traits de ressemblance qui constituent les caractères universels du langage^ et les différences qui séparent quelquefois si profondément les idiomes. Toutefois ; à côté de la comparaison involontaire ^ en quelque sorte ^ et superficielle , il y a la comparaison réfléchie, méthodique^ qui ne s'arrête pas aux phénomènes apparents^ mais qui cherche à pénétrer jusqu'à l'essence des choses. Cette rigueur de méthode ne date que de notre siècle. Des savants modernes ont fait pour la philologie ce que Cuvier et Geoffroy Saint- Hilaire ont fait pour l'anatomie^ et Ton peut dire que 1^ résultats de leurs travaux n'ont pas été moins
extraordinaires et moins inattendus. Ils nous ont révélé des faits que les autres moyens d'observation n'avaient pas même laissé soupçonner. On a reconnu que les langues de TEurope se trouvent dans une parenté étroite avec celles qui étaient autrefois parlées dans l'Iran et dans Tlude^ et l'on a été amené à faire des unes et des autres une seule famille^ sous la dénomination de langues indo-européennes.
La philologie a été plus loin. Elle n'a pas seulement constaté la parenté générale des langues dont il s'agit^ elle a aussi déterminé dans quelle mesure chacune se rapproche ou s'éloigne de la source première. Il ne faut pas s'imaginer^ en effets que les langues dont nous parlons soient sorties les unes des autres, comme plus tard les langues romanes sont sorties du latin. Ce sont des rameaux indépendants qui ont poussé sur un même tronc. D'un autre côté, les altérations de diverse nature, effets du temps et du développement particulier des idiomes, permettent de reconnaître que ces langues ne reproduisent pas toutes également le type primitif* Ainsi , le sanscrit et le zend témoignent d'une pureté, et par conséquent d'une antiquité de forme, d'une fidélité au caractère originel, qui ne se retrouvent pas au même degré dans le grec et les langues germaniques, bien que ces langues, à leur tour, soient plus voisines du point de départ que le latin et le celtique.
NOTRE RACE ET SES ANCÊTRES. fil
Les^ rapports des langues indo-européennes entre elles supposent une communanté d'origine. Il faut nécessairement admettre qu'avant de se séparer et de se développer chacune pour soi, elles ne formaient qu'une seule et même langue; car aucune autre hypothèse ne saurait rendre compte de leur parenté. Cette langue, quelle était-elle? Nous ne pouvons le dire, puisqu'il n'en existe point de monument; et cependant nous pouvons y remonter au moyen des idiomes auxquels elle a donné le jour. Le génie essentiel de sa grammaire vit encore dans la nôtre, et, quant aux mots dont elle se composait, on peut, dans bien des cas, y arriver avec une entière certitude. Il suffit, en effet, qu'un mot se trouve a la fois dans plusieurs langues de la famille sans avoir été emprunté à l'une par l'autre, pour que ce mot doive être considéré comme apparte* nant à la langue mère, à la source commune.
Tous ces faits sont acquis depuis longtemps, et familiers à ceux qui ont quelque connaissance de ce genre d'étude. Hais la science ne s'est pas contentée de ces découvertes. Des mots , on a voulu passer aux choses. La philologie > en effet, confine à l'ethnographie. La parenté des langues implique la parenté des peuples, et, comme une langue suppose toujours des hommes qui la parlent, Texistence d'une langue primitive conduit forcément à admettre l'existence d'un peuple
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primitif. On a donc continué d'interroger la philologie; on lui a demandé ce qu'elle avait à nous dire sur cette famille primitive, dont elle nous avait révélé Texistence^ ce qu'elle savait de sa demeure, de son génie, de ses institutions. L'histoire, qui avait ignoré l'affinité de llndou et du Persan avec l'Européen, avait, à bien plus forte raison, perdu la trace de leurs communes destinées; il s'agissait de savoir si la comparaison des langues, après avoir constaté l'unité première d'une des grandes familles humaines, ne pourrait pas aussi nous apprendre quelque chose sur une civilisation antérieure à toutes les traditions.
Elle le peut, et cela de diverses manières. En premier lieu , l'existence ancienne d'un mot prouve l'existence ancienne de la chose qui y correspond, et, vice versa, Tabsence du terme qui sert à exprimer un objet permet, jusqu'à un certain point, de conclure que cet objet n'était point connu de ceux qui manquaient de mot pour le désigner. Ce n'est pas tout : on peut remonter des choses aux idées. Les langues ne sont point des collections de vocables arbitrairement inventés. Chaque mot, àTorigine, a eu un sens; chaque son, en s'attachant à un objet, y a attaché une idée; l'homme, en nommant les objets de la nature inanimée, les a désignés par l'impression qu'ils faisaient sur lui, de sorte qu'en retrouvant dans le mot la trace de cette impres-
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rion, nous prenons en quelque sorte sur le fait les pre* mières opérations de Fesprit humain. Enfin ^ l'intérêt de cette étude augmente encore lorsqu'on examine les termes qui^ relatifs à la vie sociale et morale^ trahissent^ par leur sens premier^ la nature même des pensées qui les ont fait naître. Tels sont les services que Fétymolo* gie peut rendre à la philosophie et à Thistoire. En nous faisant remonter à la racine des mots^ elle nous livre leur signification primitive^ et par là elle nous initie^ non-seulement à la vie matérielle, mais à la vie intime d'une population dont, sans ces procédés^ nous ignore-* rions jusqu'à l'existence.
a On a souvent observé, dit M. Pictet, que la langue d'un peuple présente l'image la plus fidèle de toute sa manière d*être, et qu'elle renferme, comme en dépôt, les témoignages les plus certains de son histoire physique et morale. Cela, toutefois, n'est entièrement vrai que des langues primitives, où les mots sont les images immédiates des choses mêmes, qu'ils expriment par un sens caractéristique et non pas seulement par un son arbitraire. Or, un mot significatif révèle directement Pidée qui lui a donné naissance, et un idiome composé de termes semblables laisse voir, comme au travers d'un tissu trasparent, tout le travail de l'esprit qui a présidé à sa formation. Si donc , par la comparaison aussi complète que possible de$ termes possédés en
commun par les langues ariennes, nous pouvons les ' ramener à une forme première et retrouver leur signification réelle^ nous arriverons à nous faire une idée tout au moins approximative de Tétat matériel^ social et moral du peuple auquel est due la création de l'idiome primitif. Même là où Tinterprétation étymologique fera défaut^ le seul fait de la concordance des termes témoignera de Tancienne possession de la chose quMls désignaient^ et cette possession même pourra, dans bien des cas, nous initier à quelque détail du genre de vie, des coutumes, des idées de Fantique race arienne. H en est de ceci exactement comme de la paléontologie, quand, à Faide d'ossements fossiles, elle parvient non-seulement à reconstruire un animal, mais à nous mettre au fait de ses habitudes, de sa manière de se mouvoir, de se nourrir, etc. Car les mots durent autant que les os; et, de même qu'une dent renferme implicitement une partie de l'histoire d'un animal , un mot isolé peut mettre sur la voie de toute la série d'idées qui s*y rattachaient lors de sa formation. Aussi le nom de paléontologie linguistique conviendrait-il parfaitement à la science que nous avons en vue; car elle se propose pour but de faite revivre, en quelque sorte, les faits, les choses et les idées d*un monde enfoui dans les ténèbres du passé. »
Quelques exemples feront mieux comprendre la
nature des procédés dont il s'agit, et l'intérêt des dé* couvertes auxquelles ils conduisent.
Prenons le cAten. Ce mot, qui nous vient du grec, se retrouve non-seulement dans le sanscrit et le zend, mais chez presque tous les peuples de la famille arienne. On en conclut que les anciens Aryas ont possédé le chien , et qu'ils l'ont emmené avec eux dans leurs migrations.
Voilà l'existence d'un animal constatée. Cherchons maintenant comment le mot peut servir à indiquer le point de vue sous lequel une chose est considérée, ridée qui s'y rattache, et par suite comment il peut faire revivre pour nous la société antique. La fille, fiiia , est encore aujourd'hui appelée, en anglais et en allemand, d'un mot qui s'était conservé dans le grec, et qu'on retrouve dans le zend et le sanscrit. Jusqu'ici la découverte n'est pas grande; nous n'avons pas besoin de la philologie comparée pour nous apprendre que les familles comptaient autrefois des filles aussi bien que des fils. Mais rétymologie vient ajouter quelque chose à cette donnée toute banale. Elle nous enseigne que le nom en question signifiait cel/e qai iraitf et elle nous rappelle ainsi, avec vivacité, la distribution des rôles dans la famille d'un peuple pastoral.
Demanderons-nous à la science des résultats plus élevés? Désirons-nous savoir quelle idée nos ancêtres se faisaient de la divinité? Qu'à cela ne tienne : noire
mot de Dieu est le même que celui dont ils se servaient : il signifiait dans l'origine, si Ton en croit M. Pictet, Y Être céleste, et par conséquent il désignait la divinité comme placée au-dessus de la terre et habitant le firmament. Entre tant d'autres idées qui peuvent servir à caractériser Dieu, les Aryas, dans remploi de ce nom, s'étaient donc attachés à celle d'un* être supérieur et invisible.
On comprend maintenant quel est le rôle de Tétymologie dans les travaux dont j'essaye de rendre compte, mais on sent en même temps combien il importe qu'une méthode sévère préside à la comparaison des mots et à la recherche de leur origine. C'est à cette rigueur que la philologie comparée doit le rang qu^elle tient aujourd'hui parmi les sciences, comme c'est aux opérations fantastiques des anciens érudits qu'elle devait le discrédit dans lequel elle était jadis tombée. Les rapprochements arbitraires, les combinaisons capricieuses, les analogies superficielles ont trop longtemps constitué toute la linguistique. Yarron faisait venir facere de faciès, parce que celui qui fait une chose lui donne une forme et une figure. De nos jours encore Joseph de Maistre dérivait cadaver de caro data vermibus/ M. Pictet, dans une introduction qui est un chefd'œuvre de précision et de clarté, a insisté sur les conditions d'une recherche vraiment scientifique. II
montre comment la connaissance des lois dn langage et des règles d'après lesquelles les sons se transforment d'un dialecte à un autre peut seule faire éviter les rapprochements simplement accidentels^ comme aussi elle peut seule découvrir les analogies cachées. Identité essentielle malgré les différences de formes, diversité réelle malgré les ressemblances spécieuses, voilà ce que Ton rencontre à chaque pas dans l'étude des langues. Notre auteur, dans le courant de son ouvrage, a souvent eu l'occasion d'en signaler des exemples. C'est ainsi que le zend kuiris, hauberge, n'a, malgré la ressemblance du son et de la signification, aucune parenté avec notre cuirasse. C'est ainsi, d'un autre côté, que le mot zend spaka, qui se trouve dans Hérodote, est, en dépit des apparences, étroitement lié à notre mot ehien. -
Il est temps de laisser là ces questions de procédé et de méthode, pour apprendre ce que M. Pictet a su découvrir des usages, des idées et de l'histoire des ancêtres de notre race.
Un des chapitres les plus intéressants du livre est celui où Tauteur cherche à déterminer le pays qu'occupait cette race avant sa dispersion. Les mythes de l'Iran viennent ici en aide aux données de la linguistique, et s'accordent avec ces dernières pour diriger nos regards vers les bords de rOxus, L'émigration indo-européenne
est donc partie de la région située entre la mer Caspienne et les montagnes qui servent de contre-forts à rimmense plateau de l'Asie centrale ; en un mot, le berceau des peuples qui ont rempli le monde de leur nom n'est autre que le Balkh actuel ou l'ancienne Bactriane, pays malheureusement peu connu aujourd'hm', mais dont le sol varié et fertile promettait l'abondance à l'honrune, tout en lui imposant la loi du travail et en le provoquant à l'exercice de ses forces et de son intelligence. Les habitants de cette région avaient le sentiment de leur supériorité sur les populations voisines, et ils exprimaient ce sentiment par le nom même qu'ils se donnaient, les Aryas, la race pure, la nation excellente. Il est probable qu'ils étaient fractionnés en tribus distinctes, réunies seulement par le lien de la parenté, des mœurs et du langage , et que les émigrations qui les ont dévei^sés sur le reste du monde ont été successives. On peut même démontrer qu'ils se sont de bonne heure divisés en deux groupes, l'un oriental et l'autre occidental, celui d'où sont sortis les Âryas de l'Inde et de la Perse, et celui qui a peuplé l'Europe.
Ces inductions sont confirmées par l'étude des productions naturelles du pays telles que la philologie nous les fait connaître, et cette étude sert en même temps à déterminer les conditions générales de la civilisation des anciens Âryas, puisque les productions des trois rè-
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gnes sont partout le fondement de la vie matérielle des peuples. Les recherches de H. Pictet montrent que si les Âryas ont passée comme d^auires peuples^ par un âge de pierre et un âge d'airain^ la langue n*en a point conservé de trace^ et qu'avant Tépoque de la dispersion^ ils possédaient Tor, Targent, le fer et le cuivre. Ils possédaient également la plupart des plantes utiles que nous cultivons^ même la vigne. G'est^ du reste, ce que confirment indirectement les observations des voya^ geurs. « Quinte-Curce déjà^ dit H. Pictet^ parle des fruits excellents et variés de la Bactriane. D'après Heyendorf^ les mêmes observations s'appliquent à la Boukharie. Les botanistes d'ailleurs s'accordent à placer dans cette zone Thabitation primitive de la majeure partie de nos arbres à fruits^ et la circonstance qu'ils y Tiennent admirablement bien appuie certainement les preuves alléguées en faveur de ces origines. On peut donc légitimement conclure des faits actuels^ constatés déjà du temps de Quinte-Curce, à ceux qui ont dû prévaloir à l'époque préhistorique. »
De même que les Aryas connaissaient le plus grand nombre de nos fruits et de nos légumes^ ils avaient la plupart de nos animaux domestiques. Le chat est à peu près le seul qui leur manquât. On sait qu'il manquait aussi aux Hébreux^ que le nom ne s'en rencontre pas dans la Bible^ et que les Grecs et les Romains em-
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ployaient la belette pour se débarrasser des souris; le cbat^ devenu domestique en Egypte^ parait n'avoir été introduit en Europe qu'au moyen âge. Hais si les Aryas n'avaient pas le cbat^ ils avaient la souris. Ils avaient même des parasites d'une nature plus intime^ la puce^ la punaise^ et pis encore. Le nom sanscrit de la punaise est naïf; il signifie littéralement : Ce qui est à moi. Voilà un amour-propre de propriétaire bien placé ! 11 paraît^ du reste^ que Tinsecte en question nous vient des Saxons; ce sont eux qui l'auraient apporté en France; les Irlandais du siècle dernier ne le connaissaient pas encore^ et les langues celtiques n'ont point de mot pour le désigner. On voit que nos ancêtres n'étaient pas étrangers à quelques-unes de nos souffrances ; ils ne l'étaient pas non plus à quelques-uns de nos plaisirs : la philologie a mis hors de doute que les Âryas^ en s'étendant vers les bords de la mer Caspienne^ y avaient trouvé l'huître^ et en avaient porté partout avec eux le nom et le sou-* venir.
L'histoire naturelle des Aryas indique déjà en gros à quel degré de civilisation matérielle ils étaient arrivés^ puisquUl est clair qu'ils n'ont pas connu nos plantes et nos animaux domestiques sans en connaître Tusage. La philologie peut cependant aller plus loin.
Rien n'empêche de croire que nos ancêtres aient com* mencé par l'état sauvage et la vie du chasseur, comme
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riea n'empêche de supposer qu'ils se soient senris de la hache de silex avant d'avoir forgé l'instrument de fèr; mais c'est à un degré plus avancé de la civilisation que nous conduit l'analyse linguistique. Une foule des termes qu'employaient les Âryas supposent la vie pastorale et ses habitudes. De mémeque^ en latin, pecu-* ma et peculium viennent de pecus, et que le mot rou* pie vient du sanscrit rûpa qui signifie bétail, de même les notions de pouvoir et de richesse se rattachent toutes, à l'origine, aux fonctions du pâtre et à la possession des troupeaux. Tandis que nous nous servons des parties du corps humain, le coude, le pied^ le pouce, pour déterminer les mesures de longueur, nos ancêtres disaient une oreille de vache, un pas de vache, et, pour une grande distance , un mugissement de vache. L'aube du jour s'appelait le rassemblement des vaches, parce que c'était alors qu'on réunissait ces animaux pour les traire ou les conduire au pâturage. Ajoutons que l'aube s'appelait aussi : le grand bruit de$ femmes. a Ceci, dit H. Pictet, auquel je laisse toute la responsabilité de son interprétation, ceci nous transporte immédiatement au milieu de la scène que devait offrir le point du jour, alors que les femmes se mettaient à l'œuvre pour traire les vaches avant leur sortie, opération qui, à coup -sûr, ne s'effectuait pas en silence. »
n NOTRE RACE ET SES ANCÊTRES.
Les Aryas, pour être un peuple pastoral, n'en connaissaient pas moins la navigation et la guerre, a Les noms du bateau présentent un accord remarquable dans les langues ariennes; mais, d'un autre côté, cet accord ne s'étend qu'à la rame, et cesse dès que Ton arrive aux agrès nécessaires pour la navigation maritime. Il semble bien , d'après cela, que les anciens Aryas n'ont point navigué sur la mer, mais seulement sur les grands fleuves de leur pays, l'Oxus, le Jaxartes, et quelques-uns de leurs affluents. On ne saurait cependant en conclure qu'ils n'aient eu aucune connaissance de la mer Caspienne avant leur dispersion. Lors même qu'ils se seraient avancés partiellement sur ses rives, comme nous le croyons, rien ne les aurait stimulés à s'avancer au large, et ils ont pu se borner à l'emploi de simples bateaux à rames pour la pêche ou la navigation côtière.» Quant à la guerre, leur langue indique une race belliqueuse. Us connaissaient les armes, le char de bataille, les sièges, et par conséquent les fortifications. Enfin , ils avaient l'idée de la gloire, et Ton peut même supposer que cette idée tenait une grande place dans leurs pensées, puisque le terme qui l'exprimait a survécu dans le grec et le latin aussi bien que dans le sanscrit, dans le celtique et dans le slave aussi bien que dans les langues germaniques.
Il serait trop long de suivre notre auteur dans les détails de Tindustrie arienne. Notons seulement que les Aryas paraissent avoir ignoré la fabrication du verre, et qu'on ne peut déterminer s'ils ont connu le pain levé. Il est certain, en revanche, qu'ils ont mangé de la soupe; ce mot même est d'une haute antiquité et figure tel quel dans le sanscrit. Nos ancêtres avaient aussi appris à boire le jus de la vigne; c'est dire quUls avaient fait l'expérience de Tivresse. M. Pictet, sur la foi de je ne sais quel radical, croit pouvoir nous assurer qu'ils avaient le vin gai.
Le chapitre des usages de toutes sortes sur la voie desquels nous met la philologie est rempli de ces particularités curieuses. On y voit, par exemple, que les Aryas brûlaient les morts et qu'ils pratiquaient le jugement de Dieu. La mémoire suppléait chez eux à l'écriture, dont l'invention ne leur appartient pas. Ils n'avaient que trois saisons, et divisaient notre jour de vingt-quatre heures en huit parties. Us disaient, comme nos charretiers, hue et dia, pour la gauche et la droite. Ils avaient des instruments à vent et à cordes ; et, tandis qu'ils lançaient les dés, leurs enfants jouaient à la poupée.
Mais la partie capitale du livre de M. Pictet est assurément celle qui se rapporte aux traditions et à la religion des anciens Aryas.
La littérature sanscrite a un mythe Relatif au déluge^ et M. Pictet signale chez plusieurs autres des peuples ariens, chez les Grecs, lesCymris, les Scandinaves, les Lithuaniens, des récits qu'il croit pouvoir ramener à la même source, et d'où il conclut que les Aryas possédaient, avant leur dispersion, une tradition commune sur ce sujet. Ces récits, selon lui, sont à la fois trop différents pour s'expliquer par un emprunt de peuple à peuple, et trop semblables pour s'expliquer par Thypothèse de plusieurs déluges locaux. M. Pictet va plus loin encore. Étendant cette dernière observation au récit de la Genèse, il en tire une conclusion pareille, et il pense que la tradition des Hébreux et celle des Aryas doivent avoir eu la même origine.
On comprend ce que cela signifie. Si Tidentité de la tradition ne prouve pas précisément la réalité du déluge universel, elle peut du moins servir d'argument pour établir Tunité primitive des peuples ariens et des peuples sémitiques. De là l'intérêt de la question.
Voici maintenant ce qu'on pourrait répondre. La présence de la tradition du déluge chez tant de peuples divers est assurément un fait curieux et important. D'un autre côté, il s'en faut de beaucoup que la critique soit en état de prononcer un verdict définitif en cette matière. C'est à peine si les mythes grecs et celtiques peuvent entrer icien ligne de compte^ puis-
que les premiers sont inconnus à Homère, à Hésiode et même à Hérodote, tandis que les autres se lisent dans des textes qui^ sous leur forme actuelle^ ne remontent pas au delà du moyen âge. A vrai dire^ il ne reste en présence que deux versions du fait : le récit de la Genèse qui représente le mythe sémitique^ et le mythe arien, dont la forme la plus ancienne a été conservée dans un texte védique. Or, les ressemblances sont ici extrêmement générales, elles consistent dans des dpnnées en quelque sorte inhérentes au sujet, et il ne me paraît pas prouvé qu'elles ne se rapportent pointa des inondations différentes, dont Tune aurait eu lieu de Tun ou de l'autre côté de THimalaya, dans le bassin de FOxus ou dans celui du Gange, tandis que la seconde aurait dévasté le pays autrefois occupé par les Hébreux, celui qui s'étend au pied des montagnes de l'Arménie, et qu'arrosent le Tigre et TEuphrate.
Je suis obligé de faire aussi quelques réserves sur l'opinion exprimée par M. Pictet au sujet de la religion des Aryas. Il y dislingue deux éléments contraires en apparence : d'un côté, un monothéisme assez pur, assez élevé, qui conçoit la divinité comme un être distinct du monde ; de l'autre côté, un polythéisme, né de la personnification des objets de la nature, tels que le Ciel, la Terre^ le Soleil, et qui^ prêtant une vie à ces choses personnifiées, donna naissance à toute une my-
tbologie. Cette contradiction apparente, M. Pictet Texplique parundeveloppement.il lui semble quePesprit humain a dû aller du simple au composé, de l'unité à la diversité; que le polythéisme est sorti du besoin de chercber des intermédiaires entre TÉtre suprême et Thomme, et qu'il a pu ainsi s'établir sans détruire tout à fait l'idée première ou monothéiste. On voit que nous sommes ramenés au problème que M. Renan a abordé dans ses études sur les peuples sémitiques, avec cette différence, toutefois, que M. Renan opposait le Sémite à l'Arya, comme le génie monothéiste au génie des religions polythéistes.
Peut-être la difficulté, dans Tun et Tautre cas, vientelle de ce que Ton regarde comme absolue une opposition qui n'est que relative. Il n'y a jamais eu, et il n'y aura sans doute jamais de polythéisme ni de monothéisme pur. Aussi les religions ne peuvent-elles être définies ou caractérisées que par la prédominance de l'un des deux éléments sur l'autre, et leur histoire consiste-t-elle moins dans des phases successives, dans le passage d'une forme religieuse à une antre, que dans la coexistence et la lutte de deux principes, qui répondent à deux besoins également impérieux de l'esprit humain.
Je ne quitterai pas le grand et imposant travail de M. Pictet sans marquer les limites dans lesquelles il
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s'est volontairement renfermé. C'est des anciens Arvas qu'il a voulu nous entretenir, et non pas de Thomme primitif. Il a cherché à déterminer quelle était la civilisation de nos ancêtres vers l'époque de leurs migrations,mais il n'a pas eu la prétention de remonter jusqu'à leur origine première, et de retracer tous les développements par lesquels ils ont dû passer avant d'arriver au point où la philologie comparée les découvre et les observe. C'est dire que M. Piclet laisse de côté plusieurs des grandes questions qui s'agitent aujourd'hui. Les langues et les races peuvent-elles se ramener à une unité d'origine? Les langues et les religions sont-elles le produit d'un développement graduel, ou bien le fruit d'une intuition en quelque sorte instantanée? L'homme s'est-il élevé de l'animalité à rhumanité, puis de l'état sauvage à la civilisation? Ou bien faut-il, renonçant absolument aux recherches de ce genre, consentir à prendre l'homme tel que l'histoire nous le montre tout d'abord, avec la plénitude de SCS facultés et toutes les acquisitions essentielles qui sont restées son partage? Telles sont les questions que l'on se pose encore après la lecture du hvre de M. Pictet, qu'il n'était pas appelé à résoudre, mais sur lesijuellesil n'a pas laissé cependant de jeter indirectement quelque jour. C'est, en elTet, par des travaux semblables aux siens que les solutions définitives sont
préparées. Si la discussion sur Funité ou la diversité primitive de Tespèce doit un jour aboutir, on le devra à des études spéciales sur les races entre lesquelles l'humanité se montre aujourd'hui partagée, à des monographies à la fois ingénieuses et patientes, telles que celle de M. Renan sur les peuples sémitiques et celle de M. Pictet sur les peuples ariens.
J*ai parlé, dans Farticle précédent, de Tétude comparative des langues. J'ai cherché à montrer à quels résultats est déjà arrivée une science qui ne date que d'hier. Les ressemblances de la grammaire et du vocabulaire ne pouvant s'expliquer autrement que par une communauté d'origine, on a été obligé de reconnaître comme frères des peuples dont on n'avait jamais soupçonné la parenté..Mais on a été plus loin encore : après avoir déterminé, au moyen de la comparaison, les mots qui doivent être regardés comme antérieurs à la dispersion de la race arienne, après avoir ainsi obtenu, puisque le mot suppose nécessairement la chose qu'il
^Hercule et Cacusj élude de mythologie comparée, par Michel Bréal. 4863.
signifie, un certain nombre de données sur la civilisation matérielle de nos ancêtres, on a pu, grâce à Télymologie, remonter jusqu^aux idées qui ont présidé à Tappellation des objets, et de cette manière atteindre jusqu'à la vie morale d'un peuple qui n'avait laissé aucune trace dans riiisloirc.
Je voudrais aujourd'hui rendre compte d'une autre science, science qui tour à tour s'appuie sur la précédente et la confirme, qui part des mêmes prémisses pour aboutir aux mêmes conclusions, et qui, vieille à peine de quelques années, imparfaite encore et fragmentaire, n'en a pas moins fourni les résultats les plus curieux et les plus inattendus. La comparaison des langues ne peut plus se séparer aujourd'hui de la comparaison des mythes, c'est-à-dire des récits merveilleux dont se composent l'histoire, la poésie et la religion des anciens peuples.
La mythologie comparée a une double tâche. Elle fait l'histoire du mythe, le suivant sous ses difierentes formes, et cherchant à remonter jusqu'à son origine. Mais découvrir l'origine d'un mythe, c'est découvrir en même temps quel en est le sens primitif. La formation d'une fable en est la véritable interprétation. Rien n'est arbitraire en ce monde; tout y a sa raison d'être, et la raison d'être des choses est dans leur histoire même; il suffit de savoir com-
ment le mystère est né pour que le mystère s'évanouisse.
Voyons quel jour la comparaison des mythes jette sur leur formation, et par suite sur leur signiflcalion.
Chacune des races distinctes entre lesquelles se divise l'humanité a son fonds cojnmun de croyances primitives, absolument comme elle a sa communauté de langue. La croyance religieuse, en effet, n'est pas moins spontanée que le langage; elle est aussi ancienne que lui, et comme lui elle exprime Tindividualité de la race au sein, de laquelle elle est née. Le Sémite a sa mythologie aussi bien que TArien , et la distance qui sépare les conceptions religieuses des deux familles de peuples n'est ni plus ni moins profonde que cellij qui sépare leurs idiomes. Le temps viendra donc sans doute où nous aurons des théologies de toutes les races, comme des grammaires de toutes les langues. Pour le moment, c'est le groupe auquel nous appartenons nous-mêmes, celui des peuples indo-germaniques, qui a naturellement appelé surtout Tattenlion, et c'est dans leur application à la mythologie de ces peuples que je voudrais faire connaître les procédés de la science moderne. Quant aux sources où le lecteur français peut puiser pour cette étude, elles ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire. M. Max MûUer, dans un essai qui fera époque, et qui a été traduit, nous a fait assister
à la formation de plusieurs des fables grecques, telles que celles d'Endymion, de Céphale, d'Héraclès, d'Éros. M. Baudry nous a rendu compte du travail capital de M. Kuhn sur le feu céleste et Thistoire de Promélhée. Enfin, l'érudition française est entrée à son tour dans la voie des recherches originales : un jeune savant , M. Bréal, vient de publier sur Hercule et Cacus une étude dans laquelle la hardiesse s'unit à la rigueur, et où les vues générales couronnent une analyse sévère des faits. C'est ce travail que j'ai entrepris de faire connaître. Le mythe de Cacus est l'un de ceux qu'il est le plus facile de suivre sous ses différentes formes, et dont l'histoire, pour ainsi parler, est la plus piquante.
On sait que les Indous forment une des branches entre lesquelles s'est divisé le peuple préhistorique qui habitait jadis la Bactriane, et que l'on désigne sous le nom d'Arien. Les Ariens, en se dispersant par des migrations successives, sont devenus la souche des Indous d'abord et des Iraniens, puis de nos populations européennes. Lorsque les Indous, rompant les premiers Tunité primitive, franchirent les montagnes qui les séparaient du bassin de Plndus, ils emportèrent naturellement, non-seulement leur langue nationale, qui, en s'individualisant, devint le sanscrit, mais aussi leurs dieux et leurs traditions. Ces traditions commu-
nés, ce sont eux qui les ont le plus fidèlement conservées, et c'est pourquoi c'est à eux qu'il faut s'adresser lorsque nous voulons les retrouver sous leur forme la plus ancienne et la plus authentique. Or, parmi ces traditions se trouvait un mythe auquel les chants védiques font de fréquentes allusions. Le voici en quelques mots. Indra, le dieu national, garde un troupeau de vaches de couleur de pourpre. Vritra, démon à trois têtes, et dont le corps a la forme du serpent, dérobe ce troupeau et l'enferme dans sa caverne. Indra poursuit le ravisseur, pénètre dans son antre, le frappe de sa foudre et ramène au ciel les vaches, dont le lait s'épanche sur la terre. L'explication de ce récit est transparente; les commentateurs indiens la connaissent; bien plus, les poésies védiques elles-mêmes mêlent sans cesse à Timage les faits naturels qu'elle exprime. Il s'agit, au fond,d'un phénomène très-ordinaire. « La lutte des deux adversaires aux prises dans le ciel, dit M. Bréal, est l'orage, plus soudain et plus terrible dans les climats chauds que dans nos contrées. Les nues lumineuses qui contiennent la pluie, ce sont les vaches couleur de pourpre qu'un noir démon veut enlever; la fécondité de la terre dépend de l'issue de la lutte. Les nuages se mettent en marche, ils s'éloignent de nous, ils se couvrefnt d'ombre, ils semblent enfermés dans l'obscurité; on entend leurs sourds gémisse-
ments. L'affreux serpent, dont Thaieine dessèche le inonde, les a enveloppés et attirés dans son antre. C'est alors que le dieu du jour, protecteur des hommes, bienfaiteur de la tribu, engage le combat, tantôt seul contre le terrible adversaire, tantôt escorté de la troupe hurlante des 3îaruts (les vents), tantôt suivi de tous les dieux. On entend les coups de la massue divine qui tombent sur la caverne, Tentr^ouvrent et en font jaillir des flammes. Le triple dard du serpent brille dans les ténèbres. Bientôt le nuage se déforme, il est mutilé en mille endroits, il disparaît à la vue; en même temps, les eaux qu'il retenait captives se précipitent avec fracas sur la terre, et Indra^ c'est-à-dire le ciel bleu, triomphant de son ennemi, se montre dans sa splendeur, »
Je laisse de côté les développements particuliers que le mythe de Vritra a reçus dans l'Iran, où il se confond avec le dualisme même, et dans la race germanique, où le poëme des JSibelungen en a conservé quelques traces. Ce que je veux montrer, c'est la manière dont notre fable s'est transformée en passant chez les Grecs et les Latins. Non pas toutefois qu'elle ait passé des Hellènes aux Italiotes. Petits-fils des Ariens primitifs, les deux peuples sont frères; ils sont l'un à l'autre ce que les Indoussont aux Iraniens, ou, mieux encore, ce que les Germains sont aux Scandinaves. Ils ont puisé chacun leurs traditions à une même source, mais ils les ont
développées selon leur génie particulier, et si la mythologie des Grecs a fini par déteindre sur celle des Latins, on doit se garder d'expliquer par un rapport de filiation les ressemblances qui en résultent.
Ceci dit, nous pouvons commencer par les Grecs. Il n'est pas difficile de retrouver chez eux le mythe qui nous occupe. Il y est devenu la souche d'une quantité de fables qui se croisent, se mêlent et semblent naître les unes des autres. On en reconnaît quelque chose dans rhistoire des principaux dieux, dans celle de Zeus, dans celle d'Apollon, dans la guerre même des Titans contre FOlympe. Il reparaît surtout dans les aventures des héros, en particulier dans celles dHé racles, dont la plupart des travaux ne sont autre chose qu'un souvenir de la lutte entre Indra et Vritra.
a Entre tous les faits de la vie du héros, dit M. Bréal, nous choisissons l'histoire de Géryon, où les contours de la donnée première et la signification primitive du mythe ressortent le plus clairement. Géryon , fils de Chrysaor et de Kallirhoé, possède de riches troupeaux de bœufs et de vaches de nature fabuleuse , comme l'indique la couleur de pourpre de leur peau. Sa demeure est placée au loin, près de l'Océan, dans l'île d'Érythie , que baignent les fleuves Anthémoéis et Aoos. Si Ton rapproche de l'histoire de Géryon celle du géant Alcyonée, qui enleva, de cette même île
d'Érythie, les bœufs du soleil, et qui fut également tué par Héraclès, et si Ton fait attention au secours qu'Apollon prête au héros dans l'épisode qui nous occupe, on est amené à supposer que les bœufs de Géryon ont été ravis par lui à Hélios. Il les fait garder par le berger Eurytion et le chien Orthros, à deux têtes; lui-même est appelé « à trois corps» et «à trois têtes, » et il est représenté d'une taille gigantesque, ailé et armé de toutes pièces. Pour aborder dans son île, Héraclès emprunte au soleil la coupe d'or sur laquelle le dieu parcourt sa carrière; il arrive et passe la nuit sur la montagne Abas. Le chien du géant remarque sa présence ôt se précipite sur lui; il est tué. Le berger Eurytion accourt et tombe à son tour. Déjà le héros emmène les troupeaux, quand Géryon vient les lui disputer; mais il succombe sous les flèches du demi-dieu, qui embarque avec lui les troupeaux, prix de sa victoire. Une tradition ajoute qu'il fut suivi par Érylhie, fille de Géryon.»
«Ce n'est pas ici le lieu, ajoute M. Bréal, d'expliquer les noms qui paraissent dans ce mylhe : ils sont si transparents, ils indiquent si clairement qu'il est question d'un combat livré dans les airs entre de forces de la nature, lutte dont le prix est l'abondance et la fécondité^ que le scholiaste d'Hésiode a pu deviner le véritable sens du récit et en essayer Tinterprétation. »
LA MTTHOLOGIE COMPARÉE. 47
Les Latins^ eux aussi ^ avaient conservé Tanlique récit figuré des Ariens , et ils en avaient également fail une légende. Seulement ils avaient marqué cette légende de leur cachet. La sobriété de l'esprit lalin avait introduit la suite et la conséquence dans le récit; il en avait retranché les traits inutiles, amoindri le merveilleux; bref, il avait réduit le tout à une espèce d'histoire héroïque. Mais les Romains ne s'étaient pas bornés à cette traduction en prose : par cela même qu'ils avaient ramené une fable fantastique aux proportions d'une aventure héroïque, ils avaient dû en déterminer la scène, en préciser les circonstances, et, par un procédé de localisation dont on retrouve beaucoup d'exemples, ils avaient placé à Rome la victoire du dieu, et avaient donné à cet événement une place dans leurs annales nationales. L'influence de la littérature grecque vint plus tard modifier tout cela. Si le récit était trop étroitement lié aux monuments et aux cérémonies de Rome pour perdre entièrement le caractère, qu'il avait reçu, les noms propres, du moins , furent altérés. Le dieu vainqueur, qui dans l'origine était Jupiter lui-même, fut changé en Hercule, autre divinité romaine , qu'une ressemblance fortuite de son avait fait confondre avec THéraclès grec. Il en fut de même de Cacus> dont le nom primitif parait avoir été Gœcius^et qui^ transformé par les hellénistes latinsi
48 LA MYTHOLOaiE COMPARÉE.
devint un nom emblématique, le méchant, et fut opposé à Évandre, le bon. C'est ainsi qu'une fable qui, dans l'origine, avait exprimé un phénomène météorologique, a fini par devenir un récit épique. Ce n'est pas d'ailleurs le seul exemple d'une pareille métamorphose, et notre mythe d'Indra, pour ne parler que de celui-là, a fourni quelques traits au Féridoun du Schâh-Namèh, au Siegfried des Nibelungen, et peut-être à TAchille de Ylliade.
Il est temps de passer à un autre des problèmes posés par la mythologie comparée. Nous avons vu que l'histoire de Cacus est un souvenir d'une antique fable arienne, et nous avons reconnu que , prise dans son sens primitif, cette fable est une description de Torage. C^est là une irftportante découverte, mais cette découverte ne nous suffît pas. L'explication donnée est de celles qui appellent elles-mêmes une explication. Nous voulons savoir comment le mythe primitif a lui-même pris naissance , et pourquoi nos ancêtres ont exprimé un phénomène si naturel sous une forme qui ftous paraît si extraordinaire. En un mot, nous sommes en présence de la grande question de l'origine et de la signification générale des mythologies. 11 y a longtemps que cette question s'est présentée. Elle date du jour où la réflexion a reconnu que le récit mythologique , ne pouvant se prendre au pied delà letlre, devait avoir un
autre sens qae son sens apparent. Mais si la difficulté a été sentie de bonne heure, il s'en faut qu'elle ait été aussitôt résolue, et les tentatives d'explication auxquelles la mythologie a été soumise chez les anciens et les modernes sont extrêmement nombreuses. C'est de ces travaux que je voudrais donner quelque idée en les ramenant à deux systèmes entre lesquels la faveur des savants s'est longtemps partagée, et que Ton peut appeler rinterprétation historique et Finterprétation allégorique.
La méthode historique porte ordinairement le nom à'évhimérisme y d'Evhémère, philosophe grec qui vivait au IV' siècle avant notre ère, et qui, le premier, expliqua systématiquement la mythologie par Thistoire. Jupiter, par exemple , n'était plus qu'un roi de Crète, un grand conquérant, que ses sujets, après sa mort, avaient élevé au rang des dieux. Hercule, de même, sous la plume de Denys d'Halicarnasse , était devenu un général grec, célèbre par mille exploils, protecteur chevaleresque des nations opprimées. L'histoire de Cacus, telle que nous la lisons dans Virgile, est encore de Tévhémérisme. Ce beau système a été appliqué aux religions de tous les peuples. Snorri, le mythologue islandais du xiii» siècle, interprète ainsi les traditions Scandinaves : Odin est un prince asiatiijiic
qui a régné à Byzance, et .dont les successeurs ont fini
par s'éitablir en Suède K Mais c'est en France que révhémérisme a surtout fleuri^ et a fleuri le plus longtemps. Les Larcher, les Clavier, les Petit-Radel, Raoul-Rochette lui^même^ appartiennent tous à cette école.
li est une autre classe dlnterprètes qui se rattache à l'école historique: je veux parler de ceux qui ont expliqué les mythe» grecs par récriture sainte. Pour les Pères de rÉglise, les dieux des païens n'étaient que des démons; plus tard^ on se contenta de chercher dans la mythologie^ tantôt un souvenir des faits de rhistrâre sacrée^ tantôt un déhris de la théologie des juifs et des chrétiens. Le protestant Bochart^ et Huet, Tévêque d'Avrancbes, se sont rencontrés dans cette ingénieuse théorie. D'après Bochart^ Saturne n'est autre que Noé; Jupiter, Neptune et Pluton représentent Sem, Cham et Japhet. D'après M. Gladstone, au contraire > le docte chancelier de l^hiquier, ces trois dieux seraient une image de )a Trinité. On sait quelle place oesi rapprochements puérils tiennent dans rap<dogétique catholique modenie, en particulier dans l'ouvrage de M. de Lamennais sur ïmdiffétenee m moliere éh rdigion.
* Voyez SOT ce sujet , et sur la nature et rorigine des mjtbok)gies, UB ouvrage plein d*idées el de sciesee : La Fascination 4e Gulfi, traité de mythologie spauàdnave, compo^ par Snorri, ôis de Sturla, traduit et expliqué par F. G. Bergmaon^ professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg. 4864.
La seconde des deux méthodes généralement suivies pour Texplication de la mythologie est la méthode allégorique. Je prends ici TaUégorie dans sa signification la plus étendue , et j'entends par ce mot toute expression figurée destinée à la fois à exprimer et à déguiser un enseignement: le symbole, par exemple, aussi bien que le récit fictif. C'est dans ce sens que nous pouvons placer ici les ouvrages qui, comme celui de Dupuis, ramènent les mythes religieux à des formules astronomiques, ou ceux de quelques auteurs moins connus qui les expliquent par la physique et la chimie*. Mais rinterprétation allégorique a pris, avec Creuzer, des prétentions plus élevées et un caractère plus scientifique. L'ouvrage de Creuzer est un des événements de riiisloire intellectuelle de notre âge. Il faut, pour comprendre tout Teffel qu'il produisit, le retrouver sous sa forme première, en le dégageant des surcharges qu'y ont ajoutées plus tard, soit Térudition de Fauteur, soit celle de son traducteur français. Il faut surtout se reporter à Tépoque où le livre parut. C'était dans les premières années de ce siècle, lorsque Heyne et Wolf avaient renouvelé, par la critique, Tin-
i Forchhammer, par exemple» dans Fouvrage intitulé : HeUenica, Scliweigger, dans une Introduction à Vétude de îa mythologie au point de vue des sciences ncUurelles. 4836. (En allemand.)
bi LA MYTHOLOGIE COMPARÉE.
lelligence de ranliqiiité; lorsque les études orieutales Tenaient d'ouvrir à la pensée de nouveaux et vastes horizons; lorsque la philosophie^ renonçant aux froides opérations de l'analyse , se livrait à je ne sais quelle mystique ivresse. Ainsi prédisposé, on admettait volontiers une révélation primitive, une sagesse antique^ qui; réfugiée au sein des temples^ se serait conservée dans les mystères et se serait exprimée par des symboles; un enseignement sacerdotal^ qui aurait présenté aux peuples les vérités les plus profondes sous les hiéroglyphes de la mythologie.
Aujourd'hui la Symbolique de Creuzer est un ouvrage dépassé. 11 ne compte plus dans les annales de la science que comme une tentative grandiose et vaine. On s'aperçut assez vite que les explications de Tauteur étaient des explications hasardées après coup^ plutôt que le sens primitif et authentique des mythes. Mais ce qui a surtout nui aux travaux de Creuzer, c'est le développement des sciences historiques. On apprit à mieux connaître l'Egypte; on fouilla plus avant dans la littérature de Tlnde; et ces grandes études, qui ont porté le coup de mort à l'école allégorique, ont en même temps donné naissance à un nouveau système d'interprétation.
Ce nouveau systèmq pourrait s'appeler celui de Tinterprétation métaphorique. M. Max MûUer en est Tau-
LA MYTHOLOaiE COMPAREE. 58
teur; c'est lui du moins qui le premier Ta expio^édans sou ensemble, et cela avec une sûreté â'cniditioa et une élégance de procédés dont la science offre peu d'exemples. H. Bréal , de son côté y s'est approprié les idées de H. Mûller^ il les a confirmées par des observations ingénieuses et les a développées en les appliquant au mythe dont il a été question. Ce sont les vues de ces savants qu'il me reste à faire connaître pour compléter Faperçu que j'ai voulu donner des études mythologiques.
Les mots, à l'origine, étaient tous des appellatifs, et ces appellatifs étaient transparents, c'est-à-dire qu'ils désignaient l'objet par un attribut caractéristique. La fille, c'était «celle qui trait les vaches.» Dyaus, qui deviendra Zeu$y deus, dieu, signifie d'abord le ciel, et désigne le ciel comme « ce qui brille, • comme le siège de la lumière. 11 n'y avait point encore de nom abstrait; chaque objet revêtait un caractère individuel; il prenait même un sexe, car chaque substantif était masculin ou féminin^ Ainsi, la parole humaine disait plus qu'elle ne voulait, plus qu'elle ne devait; les lois mêmes du langage changeaient tous les êtres en individus et toutes les descriptions en actions. Il n'était pas de mot qui ne fût une personnification, pas de phrase, eu quelque sorte, qui ne fût un mythe. « Nous parlons du soleil qui suit l'aurore, dit H. Huiler, mais les anciens poètes
54 LA MrTHOLOGIE COMPARÉE.
ne pouvaient parler que du soleil aimant et embrassant l'aurore. Ce qui oour nous est un coucher de soleil était pour eux le soleil vieillissant ^ tombant ou mourant. » Telle est donc la mythologie : un dialecte, une antique forme de la parole , une conception à laquelle Fesprit humain a été amené par la force du langage appliqué aux choses surnaturelles et aux idées abstraites.
«Aujourd'hui, dit à son tour M. Bréal, avec nos idiomes rompus à l'abstraction ^ nos mots usés et nos verbes auxiliaires vides de sens, nous faisons de continuels sacrifices aux exigences de la parole. Nous n'exprimons 'pas une idée, quand même elle désigne une simple qualité, sans lui donner un genre, c'est-à-dire un sexe; nous ne pouvons parler d'un objet, qu'il soit considéré d'une façon générale ou non, sans le déterminer par un article; tout sujet dans la phrase est présenté comme un être agissant, toute idée comme une action, et chaque acte, qu'il soit transitohre qu permanent, est limité dans sa durée par le temps où nous mettons le verbe. Nous somnles habitués à redresser en nous-mêmes les effets de cette sorte de réfraction; mais combien a dû être grand l'empire du langage dans un temps où chaque mot était une image, chaque substantif un être animé, chaque verbe un acte physique! 11 était impossible que les idées les plus simples, exprimées par des mots aussi significatifs, ne
prissent pas aussitôt un éclat extraordinaire : les phénomènes de la nature, reflétés par la langue, prenaient l'aspect de scènes dramatiques. Rapportés à ded êtres qu'on supposait doués d'une vie analogue à celle de l'homme, traduits dans un idiome où chaque mot parlait aux yeux^ les spectacles de la nature paraissaient être les actes d'un drame immense, dont les personnages, divins par l'origine, étaient semblables à nous par le cœur. »
Tout cela est admirablement dit, et, en un sens, ad* mirablement vrai, et cependant je ne puis m^empêcher d'arrêter ici les auteurs que je viens de citer et de leur faire une question. Est-ce bien là^ en elTet, le tout de la mythologie! Faut-il n'y voir, à l'origine, qu'une manière de parler, et plus tard, à Tépoque où le mythe se forme, qu'un malentendu au sujet de l'expression première? Les traditions religieuses et poétiques ne sont-elles, en dernière analyse, qu'un contre-sens? S*il en est ainsi , que devient la valeur religieuse du mythe, que deviennent les dieux dont ils nous entretiennent? Devons-nous n'y voir aussi que des mots? Sommes-nous condamnés, là où l'on croyait autrefois saisir les sentiments les plus profonds de l'âme humaine, à ne plus trouver que les lois du langage?
Nos mythologues, il faut l'avouer, sont médiocrement explicites sur ce point capital. Us semblent à
peine avoir entrevu la question. Us n'y répondent qu'indirectement^ et sans se mettre en peine de concilier des assertions qui semblent se contredire.
M. Max MûUer, par exemple^ ne se lasse pas de répéter que la mythologie était une manière de parler. Un Grec, selon lui, savait parfaitement, à Torigine, ce que signifiait une phrase telle que celle-ci : Eos quitte chaque matin le lit de Tithonos. Et cependant on rencontre dans M. Max MûUer d'autres passages d'après lesquels les anciens auraient ajouté foi aux conceptions qu'ils exprimaient ainsi, a Dans le printemps, dit-il, ils voyaient réellement le soleil ou le ciel embrassant la terre dans une chaude étreinte. » Et ailleurs : « Si nous pouvions croire encore qu'il y a dans le soleil un être comme nous, que dans l'aurore il y a une âme ouverte à la sympathie; si nous pouvions encore un moment considérer ces puissances comme personnelles, libres et adorables, combien nos sentiments ne seraient-ils pas différents à l'approche du jour? Cette assurance avec laquelle nous disons: Le soleil dotlse lever, était inconnue aux premiers adorateurs de la nature, ou s'ils commençaient à sentir la régularité avec laquelle le soleil et les autres astres accomplissent leur travail quotidien, ils les prenaient toujours pour des êtres libres, enchaînés pour un temps, e obligés d'obéir à une volonté supérieure, mais sûr^
Isk MYTHOLOGIE /COMPARÉE. 5ï>
de s'élever^ comme Héraclès^ à une gloire plus haute à la fin de leurs travaux. »
Le langage de M. Bréal n'est pas plus décisif, ou, pour mieux dire, n'est pas plus conséquent. A Tentendre, un mythe, à sa naissance, ne signifie pas autre chose que ce qu'il dit en effet. « Jamais le genre bumain, dans son enfance, si vifs et si poétiques qu'aient pu être les premiers élans de son imagination, n'a pu prendre la pluie qui arrose la terre pour le lait des Taches célestes, ni le nuage dont les flancs recèlent la foudre pour un monstre vomissant des flammes. » Et plus loin : « Ceux qui virent les mythes se former de la sorte ne furent pas les dupes de cette illusion du langage : ne soupçonnant pas la force mystérieuse qui changeait toutes leurs pensées en images, ils se com-> plurent à ses enchantements sans y croire. »
Sans y croire, — estrce bien sûr? Et l'auteur ne se contredit-il pas lui-même lorsqu'il ajoute : « La race indo-européenne fltdes forces de la nature ses premières divinités: elle adora le ciel, le soleil, l'au* rore, la tempête; elle leur prêta une âme, une in» telligence, une volonté libre, des sentiments d'amitié ou de haine pour les hommes. Mais, tout en leur rendant hommage comme à des êtres supérieurs, on ne perdait pas de vue leur caractère physique. »
H y a évidemment là une contradiction. De deux
choses Tune en effet: ou bien le mythe n'est qu'c^faire de langage, métaphore hardie, et alors il ne peut pas^ plus être question dés dieux eux-mêmes que de leurs aventures; le ciel des anciens se .vide en même temps que leurs fables s'éclaircissent. Ou bien^ il feut recon-* naître dans le mythe un contenu religieux^ la croyance à des êtres supérieurs et à leur action; et dès lors aussi il faut reconnaître que le mythe, à son origine^ était autre chose qu'une manière de parler.
Telle est la question capitale, sur laquelle la nouvelle école mythologique est appelée à se prononcer^ et qu'elle ne saurait éluder sans compromettre la soli* dite de son système entier d'interprétation.
Ce n*est pas que la dltQculté me paraisse insurmon-table. Peut-être, pour la résoudre, sufflrait-il de nous défier davantage des habitudes de notre logique mo-^ deme et de notre penchant à exclure Tun par l'autre des termes dont l'opposition n'est que relative. Il en est des ancêtres de notre race comme de l'enfant qui tremble en entendant un conte de fée, comme de nousmêmes lorsque nous siiivons avec émotion les péripéties d'un roman dont nous connaissons parfaitement le caractère fictif. L'homme, à l'époque des formations mythiques^ sait qu'il est Fauteur des récits dans lesquels se complaît son imagination; il n'ignore point la nature des phénomènes dont il rend compte , mais il
n'en ajoute pas moins foi à ses créations. Il flolte entre la conscience de la réalité et Tempire de sa propre fantaisie. En personnifiant les choses, il projette an dehors des êtres qui , par cela même , prennent pour lui une réalité. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que le langage n'est point une simple forme; cpie la métaphore n'est point une pure figure; que l'attribution d'un sexe aux objets inanimés n'est pas un procédé arbitraire de l'intelligence. Je veux bien que la mythologie soit TefTet des lois qui régissent la parole humaine; mais c'est parce que la parole elle-même a sa source dans des mtuitions nécessaires , dans ces conditions fondamentales de notre esprit en vertu desquelles nous ramenons tout à nous-mêmes, nous prêtons notre nature à tous les êtres , et nous ne comprenons les choses qu'après les avoir façonnées à notre ressemblance.
Voici quelque chose de très-graud et de très-ext^ordinaire. Dans une province de Tempire romain , au sein d'une race étrangère et inférieure à la nôtre^ en dehors du mouvement de l'histoire et du courant des idées^ un homme vient au monde^ il y a bientôt deux mille ans. Cet homme est pauvre et illettré; mais^ obéissant à une irrésistible vocation , il se présente à ses compatriotes comme le libérateur que Dieu a promis à leurs pères. Il a le sort de tous les prophètes. L'alarme causée par ses innovations, l'irritation pro* duite par ses reproches^ l'orgueil sacerdotal^ les inté-
t Vie de Jé$u$, pâi* Ernest RenMD, membre de llntiitat. 1863*
rets, les préjugés, sans doute aussi les convictions, tout se réunit contre Jésus, et celui qui se disait Théritier d'un trône meurt dans les angoisses d'un supplice cruel et infamant. Cependant le martyr a laissé derrière lui un petit nombre de disciples, qui Tout accompagné et qui ont gardé ses paroles dans leurs cœurs. Ils se les redisent et les redisent au monde. Or, telle est la puissance de ces paroles, telles la profondeur et la pureté du sentiment religieux qui s'y exprime, qu'elles deviennent pour Tbumanité une grande révélation. Le judaïsme, à la vérité, continue d'y rester insensible. Jésus avait voulu racheter son peuple, et son peuple s'obstine à ne point l'écouter. Il était de l'Orient, et l'Orient se montre impuissant à comprendre le plus grand de ses fils. C'est parmi nous qu'il a trouvé sa vraie patrie. L'Europe entend sa voix et y répond par un cri de délivrance. Les cœurs s'élancent audevant de lui. Il est accueilli de toute part comme le sauveur de Tâme bumaine. Le monde romain reconnaît celui qu'il fallait à ses douleurs, le monde germa^ nique celui qu^il avait entrevu dans ses rêves. Destinée à jamais étrange ! Le prophète sémitique est élevé au rang des dieux, il est associé au gouvernement des États; il devient > dans la personne de ses vicaires, le chef d'vine vaste théocratie ; il préside à la paix et à la guerre, il renouvelle les arts et les sciences, il façonne
LA VIE DE rtSUS. m
une société^ il inspire une ciYilisatiôn, et aujourd'hui encore^ malgré bien des affaiblissements et des ti*anslormations de la foi^ il nous domine de ses souvenirs^ il nous enveloppe de ses traditions^ il nous pénétré de son esprit
Kt qu'on n'imagine point que l'effet ici soit plu3 ^Tand que la cause, et le christianisme plus considérable que son auteur. C'est le contraire qui est vrai. Il ^ a loin, sans douta» du pauvre artisaa d« la Gaulée au nimbe mythologique dont notre adoration s'est plu à l'entourer. Uy a loin de cette vie obscure, qui n'a pas laissé de traces dans les historiens contempor^ns, à cette légende n^rveilleuse> qui nous montre les anges planant sur le berceau du Sauveur et la nature se voi^ tant devant son suppUoe. 11 y a loin de ses leçons populaires> de ses aim|des paroles de reproche et de con^ 8o]ati(»i> à cet immense édifice de métaphysique reli* gieuse^ qui a pris le nota de thédogie chrétienne^ et où s'entassefii les quêtions curieuses, les solutions s(d]itilean II y a loin du culte en esprit et en vérité» tel que k voulait Jésus, à notre clergé^ à nos temples, à nos okémonies. Ët> cependant^ toutes ces choses sont iHcn^ au fond^ un effet et comme un retentisse^ ment de sa puissance morale* C'est parce qu'il a ^i profondément reuMié l'âme des hommes qu'il est ain^ devenu ^ thè«ne de leurs fables et le su^t de leurs
•i LA VIE DE JÉSUS.
spéculations. U s^en faut que le christianisme^ tel qu'il s'est constitué dans le monde, soit conforme à la pensée du Christ, mais il n*en est pas moins vrai que le christianisme, avec la révolution qu'il a consommée^ avec la civilisation quMl a produite, doit son origine à rimpression qu'une personnalité incomparable a laissée dans la conscience de Thumanité.
Jésus s'est offert au monde dans la pureté de son caractère moral : voilà quelle a été son œuvre. Il n'est pas venu révéler des mystères, enseigner une doctrine^ fonder une Église, constituer un clergé, établir des rites ; mais ayant vu Dieu dans le miroir de son âme limpide et profonde, le Dieu qui est esprit et amour, il a redit aux hommes ce qu'il avait vu. Uni avec le Père céleste par la vertu d'une affinité native, il a montré en sa personne tout ce qui peut paraître de la divinité sur la terre. Ses paroles mêmes n*onl été que la manifestation de ce qu'il portait au dedans de lui, et leur prix vient de la fidélité avec laquelle elles traduisent ce qu'il était Puissance de la beauté morale! Jésus est apparu aux siens sous les • traits d'une si ineffable grâce, que le souvenir s'en est gravé à jamais dans la mémoire de ceux qui l'avaient contemplé, et que, dans ce souvenir, Thumanité a vu se lever un idéal nouveau» commencer pour elle une vie meilleure et divine.
M. Renan a admirablement senti tout cela. U a i e-
etniH cpie^ peur tendre compte des origines du christiaaisine^ il aTait moins à montrer comnient les idées se sont produites ou combinées^ qu'à raconter la vie d'un homme. Son ouvrage devait être une biographie. •Cest ce qu'il est, en effet L'auteur a cherché le Christ par delà la religion qui porte son nom , TÉvangile sous les fondements de TÉglise. Il a réussi à rétablir la physionomie de Jésus, à nous rendre un personnage distinct , vivant, vraisemblable. 11 a ainsi, sur le plus grand sujet qui puisse occuper une plume, écrit un livre d'une hardiesse et d'une nouveauté étranges.
M. Renan réunissait, pour réussir dans sa tâche, leé plus heureuses conditions et les plus rares qualités.
Et d'abord il a visité la scène des événements qu'il raconte. Il a vu cette douce ville de Nazareth, où se sont passées l'enfance et la jeunesse du prophète ; le lac de Tibériade sur les bords duquel il a enseigné et guéri; Jérusalem, dure et triste, où il a souffert. M. Renan a décrit tous ces lieux d'un pinceau exquis, mais sans abus, sans trop chercher à faire du paysage. Il n'a voulu que nous placer plus vivement dans la réalité des choses. Il y a une harmonie, en effet, entre les lieux et Fhistoire, entre la nature et l'esprit. Qui oserait dire que la vue habituelle des grands aspects de la création reste sans influence sur le développement d'une Intel-
ligence? Qui ne sent que le ciel^ les lignes de Thorizon^ les vastes espaces^ donnent une forme à notre âme? Ët^ pour parler de Jésus ^ comment ne pas mettre quelque prix à se représenter le futur réformateur de rbumanité passant les années de son obscurité dans cette vallée où « le philosophe, nous dit M. Renan, serait mieux placé qu'en aucun lieu du monde pour contempler le cours des choses humaines, se consoler de leur contingence, se rassurer sur le but divin que le monde poursuit à travers dinnombrables défaillances et nonobstant réteruelle vanité, d
J'attache également quelque importance aux rapprochements que de grandes lectures et la connaissance de rhistoire et des religions suggèrent à M. Renan, et qui aident singulièrement à cette inluition sans laquelle il n'y a pas d'inteUigence historique. C'est ainsi que, par son amour de la pauvreté et sa communion avec la vi^ universelle, François d'Assise nous aide à comprendre ce que fut Jésus. De même pour Pierre : « Pierre, peu mystique, communiquait au maître ses doutes naïfs, ses répugnances, ses faiblesses tout humaines, avec une franchise honnête, qui rappelle celle de Joinville près de saint Louis. »
La trahison de Judas n'est pas si inexplicable qu'elle le paraît d'abord :
« Les sociétés secrètes du parti républicain cachaient
dans leur sein beaucoup de conviction et de sincérité^ et cependant les dénonciateurs y étaient fort nombreux. Un léger dépit suffisait pour faire d'un sectaire un traître. » ^
Pilate était assez dépaysé dans son gouvernement:
« Les Juifs devaient lui paraître des gens arriérés; il les jugeait sans doute comme un préfet libéral jugeait autrefois les bas Bretons^ se révoltant pour une nouvelle route ou pour l'établissement d'une école. »
Veui-on savoir quelle était la position du peuple de Dieu sous la domination romaine? Il avait conservé son droit canonique comme les Arabes d'Algérie sont encore régis par le code de Tlslam. « La situation était à peu près celle des villes saintes de l'Inde sous la domination anglaise^ ou bien encore ce que serait l'état de Damas^ le lendemain du jour où la Syrie serait conquise par une nation européenne. »
Les rapprochements de ce genre ont quelquefois été introduits dans Thistoriographie moderne; on peut dire qu'ils étaient surtout utiles dans un récit que, sous le prétexte de son caractère sacré, on avait toujours maintenu à un état d'abstraction peu favorable à l'intelligence des faits.
Je ne parlerai pas du style de l'auteur. M. Renan est le plus accompli de nos écrivains modernes. Il n'en est aucun qui ait une aussi grande manière de dire, et
m ' IJ^ VIE DE JlâSUS.
qui^ en rùètne temps ^—c^est la Itnarque d6s maîtres^ — sache mieux exprimer simplement les choses simples, passer dn récit à la discussion^ et de la discussion aux poétiques pensées^ en fondant le totrt; dans un même ton uni et soutenu. Il 7 a^ d'ailleurs^ un progrès marqué dans la manière de M. Renan. Tandis qu'un sentiment délicat de Tart Ta toujours empêché de chercher la couleur pour la couleur, son esprit^ naturellement tourné vers ce qui est grand et émouvant, tombait quelquefois dans un lyrisme un peu factice. Il y avait par places de la rhétorique dans ses écrits. Aujourd'hui, plus rien de pareil. Le goût et rélude ont achevé leur œuvre : Tharmonie de la forme et du fond est consommée. La Vie de Jésus est le fruit exquis d'un talent que le travail n'a cessé de mûrir.
Au premier rang des mérites du livre de M. Renan, il faut mettre ce que j'appellerai son caractère laïque. L'auteur s'est nettement placé en dehors d'une tradition dont le moindre inconvénient est d'enlever aux faits leur couleur et leur contour, en les noyant tous dans une même teinte de merveilleux. La tradition nuit> en outre, à l'histoire religieuse par les préoccupations polémiques qu'elle y mêle. Tandis que les uns affirment et défendent, les autres nient et attaquent, mais les uns et les autres n'en occupent pas moins le même terrain.' Vol*
lA TIE DK JÉSUS. §tr
taire, Strauss, sont encore des théologiens; ils travaillent moins à établir des faits qu'à renverser des opinions; ils subissent ainsi l'empire des croyances mômes contre lesquelles ils s'escriment, et n'arrivent jamais à la libre vue historique des choses. Mais il est un autre sens encore dans lequel M. Renan s'est affranchi de la tradition. Un homme de beaucoup d'esprit et d'une science variée, M. de Bunsen, demandait qu'on traduisit le sémitique en j.aphétique. Il voulait dire parla que notre langage religieux, et, avec le langage, nosconceptions elles-mêmes sont hébraïques comme la Qible dont nous les tirons, et qu'au lieu de nous enfermer à jamais dans ces formes, il serait temps d'approprier à notre génie européen les vérités dont une autre race a eu Tinitiative. Le mot de M. de Bunsen est hardi et va loin; quant à M. Renan, il a mis le principe en pratique. Il a traduit Jésus; il a vérifié, renouvelé la parole du maître, en en donnant Téquivalent occidental; et si par là il a quelquefois altéré la physionomie propre des idées, si les mots qui reviennent si souvent soussa plume, ceux de fin, de charmant, de dilicieuœ ou délicat, effacent \m peu le caractère de la sainteté biblique, il n'en est pas moins vrai que le seul changement de point de vue est déjà un rafraîchissement et un secours pour l'intel* Ugçnce.
On voit en quoi consiste It nouveauté du livre de
M. Renan. Nouveauté n^est pas assez dire : Touvrage est toute une révolution. C'est la première fois qu'on a écrit ainsi la vie de Jésus^ et c'est aujourd'hui seulement qu'un pareil ouvrage pouvait s'écrire. 11 a fallu deux choses pour qu'il devînt possible : le xix* siècle et la France. Sur tout autre sol^, l'empire des traditions eût encore été trop fort; à toute autre époque, l'esprit humain eût manqué de la science et du désintéressement nécessaires. Un livre sur les origines dy christianisme, qui cherche uniquement à démêler les faits^ qui ne soutient aucune thèse et ne s'inquiète d^aucune controverse^ qui ne veut pas plus renverser la foi que Ja défendre^ pas plus faire le procès aux évangélistes que revendiquer pour eux une autorité surhumaine; un livre calme^ serein^ de bonne foi^ hardi et religieux^ sévère et sympathique; d'autant plus respectueux qu'il est plus libre^ d'autant plus touchant qu'il est plus impartial ; destiné à scandaliser l'Église et à édifier le monde; un livre qui agrandit Jésus en le montrant dans sa pure humanité^ quille rend plus sublime en le rendant plus vrai^ qui fait tomber toutes les préventions en écartant tous les voiles; un livre qui^ s'adressant à une génération blasée^ entreprend de réveiller en elle Tenlhousiasme pour la beauté morale; qui, des yeux arides de nos contemporains (j'en ai été témoin)^ a su. arracher des larmes sur le sort du
juste opprimé, sur l'héroïsme du virginal prophète, — un pareil livre n'est assurément pas l'un des signes les moins étranges de l'âge étrange où nous vi« vons.
Ce livre, il faut s'y attendre, va provoquer bien des colères. Ce qui est nouveau dérange les opinions toutes faites, et rien n'est irrascible comme les opinions qu'on dérange. On parlera donc dMmpiété. On criera au blasphème. L'auteur sera accusé d'attentat contre les lois divines et humaines. Voilà le spectacle auquel nous allons encore une fois assister. Ce spectacle, du reste, a son côté burlesque. En dénonçant les erreurs d'autrui, les dénonciateurs'montrent assez quUls se croient les dépositaires attitrés de la connaissance : ils se donnent à eux-mêmes un brevet d'infaillibilité. On ne peut s'identifier plus naïvement avec la vérité même. Leur Credo, pensent-ils, est la mesure absolue des choses. « Nous différons d'opinion, donc vous êtes un malhonnête homme; vous ne partagez pas ma manière de voir, donc vous êtes une pesté pour la société; » telle est la logique de cette tartuferie. Oh ! que nous sonunes loin encore de ce respect mutuel qui, supposant la droiture de toutes les recherches, admet aussi le droit égal de toutes les convictions, le droit même de toutes les erreurs !
En attendant, le monde intellectuel continue de dé-
n LA VIS DE JiSUS.
crire ses courbes, entraioant areo lui^jusqu^à e«lui quj rêve rimmobiliié d« la pensée. Il n'est pas d'esprit si obstiné qui ne cède^ malgré lui, au courant universel. On a bean faire : les influences slnsinuent , les quel* tions se déplacent, les controverses s'élargissent, les horizons s'étendent, les milieux changent, tout est emporté par une irrésistible transformation. Qui oserait douter que le livre de M. Renan ne soit destiné à agir, non-seulement sur ceux qui le niaudiront> mais encore sur ceux qui ne le liront pâs ou qui même n'en entendront jamais parler?
ir
Je vais exÂrhitier quelques poiûts particuliers de la Vie de JéiUi, moins pour marquer les dissentiment» qui me séparent de l'auteur, que pour saisir l'occasion de discuter deux ou trois questions pridoi* paies ^
^ Je ne puis pâHer d^Ud sujet qui se rapporte k la critique sacrée «t ft rhiitdirt rillgltuia lâDi faire nietiiioûd^ii tritiUk d*iiA siVilit français qui nt le cède à aucun écrivain étranger pour la conscience des rectierches, Tétendire de Térudition , la hardiesse, la pénétration, la sagacité, et qui se distingue en même temps pat l'impâN oialité de Teiprlt et par la 6Uné dt Texposltiou. S*il Adlait une
Le premier chapitre du volnme est intitulé : Ptaet df Jésus dans l'hisloire du înonde, et le quatrième : Ordre d'idées au sein duquel se développe Jésus, Dans ces deux chapitres et dans quelques autres passages du livre, Tauteur s'est appliqué à faire connaître les notions religieuses qui formèrent Thorizon el comme Fatmosphère intelhcluelledu prophète de Nazareth,lef croyances qui, étant celles de son peuple, devinrent aussi les siennes, qui du moins donnèrent aux siennes leur couleur et leur forme. Ces chapitres sont d'un grand intérêt; je me suis demandé cependant s'ils allaient assez au fond des choses.
Il ne faut pas que roriginalité relative du christianisme noue empêche de lé reconnaître : le christianisme, après tout, est un rameau du judaïsme. Selon les uns, il est le développement légitime de la religion de TAnclen Testament; selon les autres, il n'est qu'une déviation et une hérésie : tel est, à proprement parler, le débat qui divise encore aujourd'hui l'Église de la
preuve de i'indifféreuce contre laquelle les hautes études ont à lutter parmi nous, il suffirait de constater que le nom de M. Reuss est à pe«i près inconnu en France. Et cependant son Histoire de la théologie apostolique, son histoire du oanon des Ecritures sainle!^, son explication de VÉpître aux Hébreux, les nombreux articles qu'il a fournis à ia Revue de théologie et de philosophie chrétiennes, sont des écrits accomplift, de sttAs modèlêi du genre.
74 LA VIE DE JÉSlfe.
Synagogue; mais, quelque opinion que Ton ait à cet égard, il est certain que Jésus lui-même ne soupçonne aucune opposition entre sa doctrine et celle de TAncien Testament, qu'il regarde Tune et l'autre comme virtuellement identiques; en un mot, que, bien loin de se croire un novateur, il s'annonce comme l'interprète autorisé de la loi et le libérateur promis par les prophètes.
Arrêtons-nous à ce dernier point. L'Église, de tout temps, et pour des raisons faciles à concevoir, a refusé de le regarder en face. Les jours d'une science plus impartiale sont venus, et, je ne sais trop pourquoi, on a continué d'éluder la difficulté. Il n'en reste pas moins que Jésus s'est cru le Messie et s'est donné pour tel. Je veux bien qu'on distingue à cet égard entre la forme et le fond, entre l'expression et l'idée, entre une enveloppe périssable et un germe fécond de vérités éternelles; mais je parle pour le moment en historien , et je dis : Un jour a été où Jésus s'est reconnu le Messie, et ce jour a été le jour décisif, ce fait a été le fait capital dans rhistoire de sa pensée. Jésus est avant tout le roi des Juifs; c'est là le sens qu'il a donné à sa mission, et c'est à ce point de vue qu'il faut absolument se placer, si l'on veut comprendre sa vie et son enseignement.
On voit maintenant quelle importance prend ici
l'étude approfondie de rAncien Testament. Les préliminaires indispensables d'une Vie de Jésus sont une histoire des croyances religieuses des Juifs; en particulier, une histoire du développement de ce qu'on peut appeler a l'idée messianique. x>
Il n'est guère de peuple dont les souvenirs ne consacrent et n'idéalisent quelque époque glorieuse de son passé, l'époque où ses institutions se sont formées^ où il s'est illustré par des victoires, où il a étendu ses frontières, où son génie national s'est exprimé par de grandes œuvres. Cette époque , pour les Hébreux, était le règne de David. David avait soumis les ennemis dlsraël depuis l'Euphrate jusqu'à la mer Rouge; il avait pris Jérusalem et en avait fait le centre de son gouvernement ; il avait donné à son peuple la paix et la grandeur. David était en même temps un zélé serviteur de Jéhovah ; il avait composé des hymnes saints, constitué le culte, préparé la construction du temple. Il n'en fallait pas tant pour que le roi-prophète restât, dans la mémoire des Israélites, l'idéal du prince théocratique.
Da^id conserva d'autant plus sûrement ce prestige que les temps qui suivirent formèrent un contraste plus douloureux avec la prospérité de son règne. La division se mit entre les tribus; le royaume se partagea en deux États; les guerres étrangères vinrent
7# iiA TIE DI JtSUS.
aggraver les luttes intestines; Isradl et Juda eurent i soutenir tout TefiTort de leurs puissants voisins^ les Syriens^ les Égyptiens^ les Assyriens^ les Chaldéens. On comprend que dans ces circonstances^ et à mesure qu'on s'éloignait davantage du passée ce passé se transGgurât toujours plus. Aussi les jours d'autrefois J9nirent-ils par devenir l'image des temps meilleurs que l'on attendait de la justice divine. Un grand nombre de prophètes s'élevèrent, proclamant que Jéhovah n'avait pas abandonné son peuple, qu'il le relèverait, le rendrait vainqueur, lui soumettrait les nations. Ces prédictions ne cessèrent de gagner en précision. On peut en suivre le progrès dans les écrits qui nous sont restés. C'est d'abord le siècle de David qui doit revenir, une ère de sainteté et de prospérité semblable à celle que rappelait le nom de ce prince. Plus tard, l'avènement de l'ère nouvelle se personnifie dans un roi qui sera de la famille même de David, qui, comme son ancêtre, gouvernera au nom de TÉlernel, et dont le règne n'aura point de Un. Plus tard encore, ces idées se combinent avec d'autres croyances. Après avoir longtemps agité le grand problème de la théodicée, les Hébreux étaient arrivés à le résoudre par la résurrection des morts, et, rattachant ce dogme à leurs espérances, ils supposaient que le jugement de Jéhovah , ce jugement qui devait confondre les païens et gloîifler les justes, serait précédé
LA VIE i)E JÉSUS. tr
d'nn réreil des trépassés^ et que par ce moyen les générations antérieures auraient aussi leur part dans la rétribution suprême. Le jugement universel devait être suivi du triompiie des Israélites, rétablis dans leur dignité de peuple de Dieu, et du règne éternel du Messfe sur les nations converties. Ainsi se forma peu à peu un^ vue prophétique de Tbistoire, d'après laquelle le eoufs des temps devait être partagé en deux par une grande crise , et dont la seconde période devait s'écouler son» la domination glorieuse et paisible d'un héros surnaturel.
Toutes ces idées étaient déjà fort avancées lorsque Jérusalem fut prise et les habitants du royaume de Juda déportés en Babylonie. Vint la restauration, qui exerça sur l'attente messianique le même genre d'influence que sur le resté de la théologie juive. L'esprit national, en effet, subit à cette époque une profonde altération. On se représente ordinairement d'une manière très-fausse la marche que suivirent le génie et les institutions des Hébreux. Sur la foi de la tradition qui attribue le Peutateuque à Moïse, on s'imagine que le point de départ de l'État juif fut une loi écrite, un culte pur, un sacerdoce constitué. C'est le contraire qui est vrai. La foi nationale, jusqu'à l'exil, est en formation. Cette foi cherche à se dégager de l'idolâtrie, et, par l'effët même de la lutte, elle est vivante, élevée^
sublime. Elle a pour organe tous les grands prophètes qui , de Joël à Jérémie, s'eflTorcent de réaliser l'idée tbéocratique. Il n'en fut plus ainsi au retour de Texil. Le moindre des changements qui s'accomplirent alors fut celui que subirent les croyances au contact du parsisme. G*est dans l'esprit même du peuple que s'était consommée une réyolntion. Brisé par les épouvantables catastrophes au milieu desquelles la nation avait perdu son existence^ le saint enthousiasme des anciens temps avait fait place à la réflexion; à la foi créatrice avait succédé le tempérament conservateur; un attachement servile à la loi^ la superstition des textes^ le culte aveugle de la tradition , tel fut désormais le caractère du Juif. La théocratie est établie^ mais dans un sens tout nouveau. Le prophète disparaît maintenant derrière le code sacré et le sacerdoce dépositaire. Quant à l'attente du Messie^ elle n'est pas moins vive que par le passé; elle va même se surexciter au milieu des nouvelles épreuves qui fondront sur le peuple; mais elle n'est plus à l'état de libre aspiration ; elle est devenue, elle aussi , littérale ^ étroite^ prosaïque. Elle se borne à commenter puérilement les anciens oracles^ à rapprocher des textes pour en tirer un programme officiel du futur royaume de Dieu. Elle cherche un aliment dans les calculs^ les présages^ les symboles. Les apocalypses ont succédé à la prophétie ^ et c'est le
li^re de Daniel qui fournit les principaux traits dont se compose la théorie messianique à l'époque où Jésus vient au monde.
On voit maintenant où je voulais en venir. Jésus s'est proclamé le Messie. Or, qu'est-ce que le Messie? Le Messie est le libérateur que Jéhovah a promis à son peuple 3 c'est le personnage surhumain dont la prophétie et l'Apocalypse ont pendant sept siècles développé ou arrêté les traits; c'est le roi théocralique (Messie ne signifie pas autre chose) qui doit venir ressusciter les morts, juger les hommes, replacer les Juifs à la tête des nations, et, régnant éternellement sur eux, établir à jamais sur la terre ce royaume de Jéhovah qui con- " siste dans la vérité et la justice. Voilà ce qu'il faut savoir pour comprendre le Uen qui rattache Jésus aux croyances de TÂncien Testament, le plan qu'il occupe dans les annales de sa nation, le rôle même qu'il prend dans rhistoire religieuse des hommes, et voilà pourquoi rintroduciion indispensable à la biographie du fondateur du christianisme est un récit des destinées de l'idée messianique.
Il est un autre poii^t sur lequel j'aurais désiré, do la part de M. Renan , non pas assurément plus de science et de justesse, mais plus de précision et de netteté; je veux parler des sources de lliisloire de Jésus. Ces
m LA VIS DE JÉSUS.
sources ; on le sait^ se bornent^ endéAsitive^ à nos quatre évangélistes. Mais ces évangélistes eux-mêmes se réduisent en quelque sorte à deux^ le quatrième^ celui qui porte le nom de Jean, ayant un caractère bien distinct des trois autres^ et ceux-ci^ à leur tour^ ayant entre eux des ressemblances si grandes, des rapports si étroits^ qu'on peut les regarder, à bien des égards, comme ne faisant qu'un.
Les Évangiles soulèvent bien des questions. Ces questions n'ont pas toutes la même importance. Quelques-unes ne relèvent que de la critique littéraire. C'est ainsi qu'on a dépensé une quantité prodigieuse de temps, de science et de sagacité pour décider auquel des trois premiers évangélistes appartient la priorité^ et dans quel rapport de parenté ils se trouvent entre eux. La solution d'un pareil problème n'intéresse pas directement Iliistoire. 11 n'en est pas de même d'une autre question, celle de savoir si les Évangiles dit été écrits par les auteurs dont ils portent les noms, et plus géné^ralement s'ils peuvent être considérés comme l'œuvre de témoins oculaires.
Qui ne sent combien change la situation de l'historien s'il croit avoir dans les Évangiles la déposition des disciples qui ont accompagné le Maître, ou si, au con^ traire, il n'y trouve que les on dit de la tradition? Tout le monde, malheureusement, est obligé de re-
connaître que les trois premiers évangélistes sont précisément dans ce dernier cas. Les noms qu'ils portent ne sont point les noms de leurs auteurs^ et^ à les prendre sous leur forme actuelle, il est impossible d'y voir autre chose que l'œuvre impersonnelle de la seconde génération des chrétiens, des compilations faites par des auteurs inconnus, et dont le seul souci a été de réunir tant bien que mal tous les actes et tous les discours de Jésus qu'ils avaient pu recueillir.
Il en est autrement du quatrième Évangile, et c'est ce qui donne un intérêt si vif, on pourrait dire si dramatique , aux discussions dont cet écrit est Tobjet depuis trente ans. Le livre dont nous parlons a une unité, il a une personnalité; on y sent qu'on a affaire à un auteur; or cet auteur se désigne indirectement, mais clairement, comme Tapôtre Jean. Doit-on Ten croire? Peut-on accepter ce témoignage? Peut-on , par conséquent aussi, regarder la relation du quatrième Évangile comme une relation authentique, comme la déposition d'un homme qui a pris part aux événements dont il parle? Peut-on enfin, sur la foi de ce garant, admettre les faits extraordinaires dont le livre est plein? Voilà, en peu de mots, quel est l'intérêt de la question.
Ce problème ressemble à beaucoup d'autres: au premier abord, il paraît assez simple; plus on y regarde et plus il se complique. Il s'agissait tout à l'heure de
savoir si Touvrage était authentique , c'est-à-dire s'il était écrit par celui dont il porte le nom; relisez-le, et vous verrez qu'il s'agit en outre, et à part la question d^authenticité , de savoir si l'ouvrage est un ouvrage strictement historique. Il est certain du moins que les discours prêtés à Jésus dans cet Évangile diffèrent profondément de ceux qui nous ont été conservés ailleurs, et que, pris en eux-mêmes, ils sont bien loin d'oflFrir les mêmes caractères de certitude. On y reconnaît un auteur qui prête ses propres pensées à son héros, à peu près comme Platon mettait les siennes dans la bouche de Socrate. C'est dire qu'il y aune distinction capitale à faire, dans le quatrième évangile, entre les faits et le discours. Est-ce là tout? Pas encore. Les faits eux-mêmes, dans ce livre, ne sauraient être admis en bloc : là aussi il y a lieu de distinguer. La première partie de l'ouvrage se compose d'une série de sept miracles d'un caractère particulier, d'un éclat croissant, qui servent de thème aux discours dont nous venons de parler, et dont la certitude historique dépend par conséquent de la décision qu'on portera sur ces discours. Ainsi va le hvre jusqu'au chapitre xvu*. A partir de là le ton change, l'exposition théologique cesse , et l'histoire de la passion offre un récit semblable à celui des autres Évangiles, et qui même, sur bien des points, leur est supérieur en vraisemblance. Telles sont les questions que soulève ce livre énigma-
tique : questions d'authenticité et de crédibilité; crédibilité des discours et crédibilité des récits; enfin, parmi les récits, distinction entre ceux de la première partie et ceux de la seconde. En présence de tant d'embarras, quel sera le devoir de l'historien? A quel parti devrat-il s^arrêter? Le plus sûr n'est-il pas de s'abstenir, et, à l'exception des derniers chapitres, d'écarter entièrement un document qui peut, à la vérité, renfermer quelques parcelles dMne tradition apostolique, mais qui échappe à tout contrôle, et par conséquent à toute certitude? Si M. Renan avait ainsi envisagé le problème, s'il s'était rendu compte avec plus de rigueur du but didactique , et par suite du caractère artificiel deTpuvrage, il aurait reconnu que la résurrection de Lazare, par exemple, n'offre ni plus ni moins de difficultés que les autres miracles du même Évangile; et dès lors il n'aurait pas eu recours, pour l'expliquer, à la supposition d'une fraude pieuse. Ce passage du volume de M. Renan va devenir, on peut le prévoir, le point de mire de toutes les critiques; les ennem» de l'auteur ne manqueront pas de triompher d'un procédé qui leur semblera porter atteinte à la sainteté de ITiistoire sacrée. La supposition, à mes yeux, a un tort plus grave : c'est d'être arbitraire. Elle est la conséquence forcée de Pautorité que fauteur accorde au quatrième Évangile, et elle renferme ainsi
la condamnation du système qu'il a suivi à cet égard.
Ceci me conduit à un dernier point. Les sources de rhistoire de Jésus se réduisent^ en définitive , à nos trois premiers Évangiles. Hais ces écrits^ œuvre impersonnelle de la tradition^ ainsi que je l'ai dit^ n'ont pas^ d'un bout à Tautre^ la même autorité. Du moment que leur témoignage ne s'appuie pas sur un nom propre^ nous sommes obligés de juger du degré de confiance qu'ils méritent par la cohérence et la vraisemblance des relations que nous y trouvons. Or, il s'en faut que toutes les parties de l'histoire évangélique supportent répreuve avec le même succès. Il y a même à cet égard une très-grande difi'érence entre les paroles de Jésus et les actes qui lui sont attribués. Les paroles, simples et profondes, naïves et sublimes, propres, par leur caractère populaire et leurs vives images, à se graver dans la mémoire de ceux qui les entendirent, nous ont été conservées avec une singulière fidélité. Il est bien peu des mots mis dans la bouche du Christ qui n'em* portent pas avec eux , dans leur beauté même et leur originalité , la preuve de leur authenticité. Toutes ces sentences ont été mêlées> groupées, confondues par la tradition; on en a fait des discours suivis; on en a parfois méconnu le sens et perdu la liaison; mais au bout du compte il en est fort peu qui aient été allcrces.
et c'est par là^ par ces exhortations, ces leçons^ ces paraboles^ que nous connaissons aujourd'hui Jésus^ que nous avons de sa physionomie morale une perception si nelte^ que son image s'est ineffaçablement gravée dans le souvenir des hommes. Jésus est peut-être^ de tous les personnages de Thistoire^ celui dont les traits nous sont le plus familiers^ dont le caractère se dessine à nos yeux le plus distinctement, et cela vient du génie inimitable de ces discours par lesquels le maître nous fait à la fois lire dans le fond de notre âme et dans le fond de la sienne.
Il n'en est pas de même des faits de sa vie. Les récits des Évangiles^ qui manquent de la garantie du témoignage direct^ manquent souvent aussi de la vraisemblance qui résulte de Tenchainement des circonstances. Ce sont des prodiges qui^ à part leur nature paradoxale^ ne forment point une histoire continue^ et dans lesquels on reconnaît souvent Tinfluence de la légende. Il faut oser le dire : autant les discours de Jésus sont certains, autant les événements de sa vie le sont peu; autant nous connaissons sa personne, autant nous ignorons son histoire. Jusqu'au moment où il commença d'enseigner, c'esl-à-dire jusqu'à l'âge de trente ans, dit-on, sa vie n'a pas laissé un souvenir; mais les documents ne sont guère plus satisfaisants pour répoque de son ministère. Rien de plus obscur
que les relations de Jésus avec Jean-Baptiste> de plus confus que ses Toyages^ de moins clair que le genre de son action et retendue de ses succès. Il n'est qu\in moment de la Tie de Jésus sur lequel nous ayons des renseignements un peu certains et un peu abondants , ce sont les huit derniers jours de son existence. Le souvenir de quelques paroles profondes^ la mémoire d'une mort à jamais mémorable^ voilà TËvangile^ voilà ce qui a changé le monde !
Tel étant Tétat des choses ^ il n^ a que deux manières d'écrire Thistoire de Jésus.
Le parti le plus digne de la science serait peut-être de reconnaître qu'une biographie proprement dite est impossible. Dans l'absence d'informations authentiques sur tant de points importants^ on se bornerait strictement à ce qu'on sait. On grouperait sous quelques chefs tout ce qu'une critique intelligente peut tirer des Évangiles sur l'enseignement du Christ^ sur ses miracles^ ses projets^ sa mort. Un avant-propos ferait connaître les documents de cette histoire^ et une introduction assignerait au christianisme sa place dans l'histoire des reUgions^ en indiquant à grands traits le lien qui rattache l'idée chrétienne à l'idée juive. On aurait ainsi, il ne faut pas se le dissimuler^ un ouvrage un peu sévère^ un peu nu^ une suite de dissertations plutôt qu'une vie de Jésus^ mais on aurait un ouvrage qui^
par ses lacunes mêmes^ ferait sentir quels sont la situation des choses et Tétat des questions.
L'autre manière serait plus agréable et plus vive. L'auteur ferait une large part à la conjecture. Il chercherait à reproduire^ non pas tant les documents que rimpression qu'ils ont laissée dans son esprit. A défaut de la réalité littérale qui nous manque, il nous dirait comment il a compris les choses. La divination de l'artiste sqppléerait ainsi à insuffisance de Thistoire. Ou plutôt qous aurions une histoire d'un genre plus élevé, dans laquelle la vraisemblance remplacerait la vérité, où rharmonie des tons deviendrait la garantie de la fidélité du tableau. On ne serait pas précisément sûr de tenir l'original, mais on aurait du moins l'esprit général des faits, l'une des façons dont ils ont pu arriver. Ajoutons que la conjecture aurait beau être erronée, elle n'en aurait pas moins son avantage. Le public n'aime pas le doute; il se résigne difficilement à cette forme suprêqfie de la science , savoir qu'on ne sait rien. Celui qui voudra écrire l'histoire de Jésus ne s'emparera de l'imagination de ses lecteurs, il ne produira sur eux un efTet certain, profond, qu'à la condition de produire à leurs yeux une personnalité intelligible et distincte. L'analyse des témoignages, le balancement des preuves, l'aveu de l'insuffisance des renseignements, tout cela peut aller à des savants, mais tout
cela ne fait pas Taffaire du public. H. Renan en a jugé ainsi. Il a reconstruit de toutes pièces le Christ que riiisloire lui refusait. Il n'a pas craint de dérouler devant nous jusqu'aux années de jeunesse et de silencieuse préparation y jusqu'à cette charmante idylle de Nazareth que personne encore n'avait eu l'idée d'écrire. Il a cru pouvoir distinguer plusieurs époques dans la carrière du réformateur^ celle de l'enthousiasme naïf et de la grandeur inconsciente } celle ensuite de l'action, de l'espoir^ du succès; celle enfin de la passion et de la lutte. L'auteur a ainsi prêté à son livre^ non-seulement une forme palpable, une unité^ un corps , mais aussi un intérêt dramatique. Il en a fait une œuvre d'art, c'est-à-dire quelque chose d'infiniment plus durable et plus universel que l'œuTre de science pure. M. Renan, d'ailleurs, a donné ses hypothèses pour ce qu'elles sont. «On observera, dit-il, la réserve des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le progrès des idées de Jésus. Le lecteur peut, s'il le préfère, ne voir dans les divisions adoptées à cet égard que les coupes indispensables à l'exposition méthodique d'une pensée profonde et compliquée. » Ainsi entendu , le système adopté ne peut guère donner lieu à des objections sérieuses; ainsi averti, il ne reste plus au lecteur qu'à se laisser aller au charme de cette interpréta-
tion délicate, plausible ^ élégante, des énigmes donf la vie de Jésus restera sans doute éternellement entourée.
M. Renan ne pouvait écrire une Vie de Jésus sans rencontrer la question du miracle. Il n^a eu garde de réiuder. Dès Fabord^ dans son introduction^ il établit la position de la critique historique en face des faits surnaturels, a La science ne dit pas : Le miracle est impossible; elle se contente de dire : 11 n'y a pas encore eu de miracle constaté. » M. Renan aurait pu aller plus loin, et affirmer qu'il est impossible de constater rigoureusement le miracle. Qu'est-ce qu'un miracle, en effet? Cest un fait dont la cause n'est pas un autre fait naturel, mais un acte créateur et direct de la divinité. Or voilà ce qui échappe nécessairement à la preuve. On peut prouver qu'un fait est sans exemple, qu'un fait est inexplicable, qu'on ne saurait rendre compte de ce fait par les lois connues de la nature; mais entre cet aveu d'ignorance et l'admission d'une cause proprement surnaturelle , il reste et restera toujours un abîme. La logique ne connaît point d'exemple mieux caractérisé du paralogisme que le raisonnement suivant : « Je ne
puis expliquer ce phénomène^ donc il est inexplicable; il est inexplicable, donc il doit être rapporté à une intervention directe de la puissance suprême.» C'est à Topposé qu'il faut conclure : tout phénomène a une cause, et, jusqu'à preuve du contraire, cette cause doit être tenue pour naturelle. Telle est du moins la méthode que suivent les sciences d'observation , la méthode qui les a constituées , et à laquelle elles doivent les découvertes qu'elles font encore tous les jours.
Au reste, et voilà sur quoi Ton ne saurait assez insister, la notion du miracle , telle que nous venons de la définir, est elle-même assez récente. Elle est un résul^ tal du progrès des sciences. C'est la science , au sens actuel du mot, avec sa rigueur, avec sa foi absolue dans la nature et dans ses lois; c'est la science moderne qui a produit l'idée moderne du miracle. Les choses jadis n'étaient pas séparées d'une manière aussi tranchée. Tout était à la fois naturel et surnaturel. La distinction n'était que vague, flottante, relative. Au lieu de dire qu'Agar découvrit une source, l'Ancien Testament raconte que Dieu lui ouvrit les yeux et lui fit voir une fontaine. Au lieu d'une peste qui détruit une armée, nous lisons que l'ange de Jéhovah frappe cent quatre-vingt-cinq mille Assyriens. Le miracle^ dans les anciens temps ^ ce n^est pas notre surnaturel^ soigneusement défini , exactement déterminé; ce n'est pas
même un fait vcritablement inexplicable: c'est tout simplement Textraordinaire , l'inusité , Finattendu. Rappelons-nous, d'ailleurs, que le propre de Tesprit religieux est précisément de remonter des causes secondes à la cause première, pour Toir en tout la présence et la main de Dieu. Plus donc la foi était tItc autrefois, plus les hommes étaient disposés à étendre le domaine du prodige. Il en était de tous alors comme des gens simples, qui, aujourd'hui encore, ne peuvent être témoins d'une guérison inespérée, d'un grand danger évité, sans proclamer une intervention particu- Uère de la Providence. Voilà ce que M. Renan a trèsbien compris. Il a parfaitement rendu compte des notions que Jésus pouvait et devait se faire à cet égard, a La nature lui obéit, dit-il; mais elle obéit aussi à quiconque croit et prie ; la foi peut tout. Il faut se rappeler que nulle idée des lois de la nature ne venait , dans son esprit ni dans celui de ses auditeurs, marquer la limite de l'impossible... Ces mots de surhumain et de surnaturel, empruntés à notre théologie mesquine, n'avaient pas de sens dans la haute conscience religieuse de Jésus. Pour lui, la nature et le développement de l'humanité n'étaient pas des règnes limités hors de Dieu, de chétives réalités assujetties aux lois d'un empirisme désespérant. Il n'y avait pas pour lui de surnaturel , car il n'y avait pas pour lui de nature. Ivre de
9t LA VIE DE JÉSUS.
Tamour infini^ il oubliait la lourde chaîne qui tient l'esprit captif; il franchissait d'un bond Tabîme, infranchissable pour la plupart^ que la médiocrité des facultés humaines trace entre Thomme et Dieu, d
Je suis beaucoup moins de l'avis de M. Renan lorsque, sans trop s'inquiéter de concilier cette assertion avec celles qu'on vient de lire, il nous représente la plupart des miracles de Jésus comme de pieuses fraudes, qui lui étaient imposées tout ensemble par l'opinion publique et par son entourage. Jésus éprouvait de la répugnance pour ce rôle; il ne s'y soumit que lard et à contre-cœur; mais on attendait des miracles du Messie, et force fut bien à Jésus de choisir entre ces deux partis : renoncer à sa mission, ou devenir thaumaturge. Telle est la manière dont M. Renan envisage ce chapitre de l'histoire de son héros. Je me hâte de reconnaître qu'il avait le droit de poser la question. Le critique ne connaît pomt de fausses délicatesses, les investigations de l'histoire point de limites. Il n'est pas de sujet si sacré qu'il soit interdit à la discussion, puisque la discussion seule peut établir ce qu'il y a de vrai ou de faux dans une opinion. Je vais plus loin, et je reconnais que le jugement de M. Renan ne laisse pas que de s'appuyer sur certaines observations et certaines analogies. Il ne faut pas se fier au premier sentiment qui nous porle à regarder la fraude et la foi.
la ruse et la piété comme entièrement incompatibles. La parfaite sincérité^ Taccord complet de l'homme avec lui-même, de sa parole avec son intention, est une vertu héroïque, très-rare à toutes les époques , assez étrangère aujourd'hui encore au catholicisme et aux races latines. L'histoire des religions et de leurs fondateurs est remplie de traces de fraude. Ce n'est pas à dire pour cela qu'il faille revenir au préjugé voltairien, et ne voir dans les croyances que la fourberie des prêtres; mais il serait tout aussi téméraire de supposer que la sainteté exclut nécessairement Thabileté. Une psychologie superficielle se croit seule obligée de ramener les caractères à l'unité d'un seul mobile. L'âme humaine, comme on l'a dit, est assez grande pour renfermer tous les contrastes. Il y a place, dans un Mahomet, dans un Cromwell, pour le fanatisme à la fois et la duplicité, pour la sincérité et l'hypocrisie. Reste à savoir si cette analogie doit être étendue au fondateur du christianisme.
Je n'hésite pas à le nier. Son caractère, à le considérer impartialement, répugne à toute supposition de ce genre. Il y a dans la simplicité de Jésus, dans sa naïveté, sa candeur, dans le sentiment religieux qui le possède si complètement, dans l'absence chez lui de toute préoccupation personnelle, de toute fin égoïste, de toute pohtique, il y a, en un mot, dans tout ce que
Qous saTons de sa personne^ quelque chose qui repousse absolument les rapprochements historiques par lesquels H. Renan s'est laissé guider.
Hais alors revient la question : Si Jésus n'est pas un thaumaturge adroit^ que faut-il penser de ses miracles?
La vraie manière de résoudre cette question^ c'est de la généraliser. 11 y a eu des miracles avant Jésus, il y en a eu après lui, il y en a encore de nos jours. Le miracle est un fait extraordinaire, le mot l'indique, mais c'est un fait constant. Il n'a fallu rien moins que les préjugés religieux pour isoler les prodiges accomplis par Jésus de tant d'autres phénomènes semblables dont l'histoire est pleine. Les protestants, en particulier, s'enferment dans une contradiction manifeste lorsqu'ils admettent les récits merveilleux de l'Ancien et du Nouveau Testament, etrejettentles relations du même genre dont fourmillent les annales de l'Église. L'inconséquence est d'autant plus choquante, le procédé d'autant plus arbitraire, que les miracles racontés dans la Vie des Saints sont, à prendre les choses historiquement, appuyés sur des témoignages infiniment plus directs, [dus positifs, plus nombreux que les miracles de l'Écriture sainte. Ceux-ci, dans tous les cas, sont solidaires de ceux-là. Il ne faut pas hésiter aujourd'hui à le reconnaître : il y a eu des miracles dans tous les temps, et c'est sur l'ensemble des faits de ce genre qu'il faut
faire porter Tinvestigation , si Ton veut arriver à une conclusion digne de l'attention des hommes sérieux.
On ne tarde pas, lorsqu'on aborde cette étude, à être frappé d'une circonstance.
Je prends la précieuse collection des Acta sanck^rum; je rouvre à la biographie des saints les plus illustres ; je lis la vie de saint Bernard, celle de saint Dominique^ celle de saint Françds d'Assise, ou plutôt je lis les documents qu'a réunis, sur ces personnages, l'industrie des fioUandistes. Ces documents n'ont pas tous la même valeur. Il en est qui proviennent de témoins oculaires. C'est ainsi que nous avons le journal des voyagesde saint Bernard, tenu par ses propres compagnons de route* C'est ainsi que nous possédons une biographie de saint François^ écrite Urois ans après la mort de celui-ci, [«r un homme qui avait été son disciple. C'est ainsi, enfin que la vie de Dominique a été écrite par Jourdain de Saxe, son contemporain, son ami et son successeur comme maître général de Tordre. A la suite de ces lémoignages, les plus anciens et les plus directs que nous puissions désirer, s'en trouvent d'autres dont la date est plus récente, et dont l'autorité n'est plus celle du témoin oculaire. Eh bien, toutes ces relations renferment des récits de nûracles, mais c'est une observa^ tion constante que, plus on remonte dans la série des témoignages, plus les miracles rapportés sont simples
et en petit nombre ; quelques guérisons^ et ces guérisons portant sur des affections nerveuses, voilà tout. Au contraire, à mesure que nous redescendons Téchelle, nous voyons la légende se former, les prodiges se multiplier, le surnaturel enfin devenir plus extraordinaire, plus paradoxal, jusqu'à ce qu'il atteigne les dernières limites de Textravagance ou de la niaiserie. Saint Bernard excommunie des mouches qui troublent les fidèles à l'église : elles tombent mortes, et le lendemain on les enlève à la pelle, tant le nombre en est grand. Saint Dominique délivre une femme possédée du démon, et ce démon paraît sous la forme d'un matou gros comme un chien, avec des yeux de flamme, une langue brûlante et une queue longue comme le bras. Voilà le genre de merveilles que Ton rencontre lorsqu'on passe du témoignage le plus ancien à une tradition plus récente.
Cette distinction nous met sur la vole de celle que nous devons. faire en ce qui concerne les faits évangéliques. A la vérité, nous n'avons pas ici deux classes de . documents, dont les uns, émanant de témoins oculaires, mériteraient plus de confiance que les autres. Mais l'analogie des faits dont il a été question tout à l'heure suffit pour nous autoriser à distinguer, dans les Évangiles aussi, entre les miracles les plus simples et en quelque sorte élémentaires, tels que des guérisons, et
les graods prodiges légendaires^ tels que Tapaisenient. de la tempête^ la multiplication des pains et la résurrection d'un mort.
Cette distinction est d'ailleurs confirmée par le té* moignage de Jésus lui-même. J'ai déjà dit que si les récits évangéliques sont incerlains, les paroles de Jésus offrent tous les caractères de la vraisemblance. Or, ces paroles viennent ici à notre secours. Bien loin que le Christ, comme le suppose H. Renan, se soit laissé imposer à contre-cœur la nécessité de faire des miracles, nous voyons par ses propres déclarations qu'il se reconnaissait la puissance de guérir, et qu'il faisait même consister en cela une partie notable de sa mission, a Voici , dit-il dans un moment où, poursuivi par ses ennemis, il prévoyait sa fin prochaine, — voici , je chasse les démons', et j'opère des guérisons aujourd'bui et demain, puis, le troisième jour, je finis ma tâche. » Hais, en revanche, quand on lui demande un prodige éclatant, un signe dans le ciel, il se refuse à ces désirs, et les évangélistes ne nous ont pas conservé un seul mot d'où Ton puisse conclure qu'il s'attribuât le pouvoir d'agir sur la nature et les éléments.
Jésus a donc opéré des miracles ; il en a opéré un grand nombre, et il a été célèbre pour sa puissance à cet égard : fort éloigné d'en faire ostentation, il a pourtant regardé l'exercice de cette vertu comme une par-
tie de son ministère. Ses miracles, du reste, ont été des guérisons, spécialement des exorcismes , c'est-à-dire .le rétablissement plus ou moins subit de la santé dans des cas de maladie nerveuse et mentale. Par là, les miracles de Jésus rentrent dans l'analogie des miracles de tous les temps, en particulier dans l'analogie des prodiges opérés par les saints du catholicisme. Ils doivent donc s'expliquer de même. Tout l'indique : à la faveur de certaines conditions psychologiques, sous Tempire d'une vie religieuse intense, dans la prédominance du sentiment sur la réflexion, il se développe une puissance qui s'exerce sur autrui, et qui se manifeste par des effets subits et curatifs. Cette puissance, nous ne pouvons aujourd'hui l'étudier directement , parce qu'elle tend de plus en plus à disparaître devant les habitudes de notre civilisation. Nous sommes donc réduits à admettre le miracle sur la foi du témoignage historique. Le témoignage, je ne l'ignore pas, est un appui bien frêle, lorsqu'il s'agit de faits ainsi placés en dehors de notre expérience ; d'un autre côté, cependant, les témoins sont ici trop nombreux, trop unanimes, trop dignes de foi pour qu'on puisse écarter leur déposition par des considérations uniquement tirées de ce qui se passe dans notre société moderne.
On peut dire que la vie de Jésus^ à Fheure qu'il est, le caractère de son œuvre, le but de sa mission, sont loin d'être généralement compris.
L'orthodoxie, \l est vrai, se représente les choses d'une manière assez simple : Jésus est venu sauver les hommes, et, à cet effet, enseigner une théologie, fonder une Èghse, établir des sacrements; en s'affiliant à la société chrétienne, en participant à ses rites, en recevant ses doctrines, le pécheur obtient le pardon de ses fautes et peut espérer, après sa mort, d'entrer au séjour du bonheur éternel. Tout cela est simple assurément, mais de tout cela il ne se trouve pas un mot dans l'histoire. Jésus n'a enseigné aucun dogme et n'a institué aucun rite. L'hypothèse orthodoxe n'explique pas les faits, elle n'en tient pas même compte, elle est un roman.
L'interprétation rationaliste , qui voit en Jésus un sage, un philanthrope, une espèce de Socrate oriental, qui réduit ses discpurs à quelques maximes de morale sublime, et célèbre sa mort comme le martyre de la vertu persécutée, cette interprétation n'est pas en dehors des faits, comme la précédente, mais elle est in-
suffisante. Jésus n'est pas plus un philosophe que le fondateur d'une religion nouvelle ; non, Jésus est le Messie.
L'accomplissement de la prophétie messianique, voilà la clef de la vie de Jésus. L'Église et la philosophie peuvent être embarrassées de cette notion hébraïque ; elles peuvent s'accorder pour la passer sous silence; il n'en reste pas moins ^i que Tidée du Messie est le centre des faits évangéliques, et, si j'ose m'exprimer ainsi, la raison d'être historique de Jésus. La preuve, au besoin, en serait dans ce nom de Christ , qui s'est inséparablement attaché à son nom propre : Christ, on le sait, est la traduction grecque de Messie.
J'ai déjà, dans les pages précédentes, raconté la formation de a la grande idée » des Juifs, n y eut à cet égard deux époques distinctes. Avant la ruine de Jérusalem, le Messie est un roi qui, descendant de David, doit ramener les beaux jours du règne de ce prince, élever le peuple élu au plus haut point de la gloire et de la prospérité, faire fleurir sur la terre entière la connaissance de Jéhovah.Plus tard, sous les Séleucides, ces espérances passent de la forme prophétique à ce qu'on peut appeler la forme apocalyptique. Le Messie devient un être surhumain, ^ui doit descendre du ciel, présider à la résurrection, juger les vivants et les
mortS; puis régner éternellement sur une Jérusalem renouvelée.
On comprend que ces éléments^ si divers de date et de nature^ ne formassent pas un corps de doctrine très-arrêté. Tandis que le fanatisme national se nourrissait de Tespoir de voir Israël fouler un jour aux pieds les ennemis qui l'humiliaient alors^ tandis que la superstition populaire se représentait la félicité à venir comme un banquet auquel devaient participer les patriarches^ les âmes religieuses s'attachaient à des promesses phis pures et plus saintes. c< Yoici^ le jour viendra ^ dit Jéhovah^ où je ferai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et avec la maison de Juda; non pas comme celle que je fis avec vos pères, lorsque je les tirai d'Egypte, et qu'ils ont violée, mais voici Palliance que je formerai alors avec Israël : Je mettrai ma loi au dedans d'eux, je l'écrirai dans leur cœur, et je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. Tous me connaîtront, depuis le plus petit jusqu'au plus grand. Je leur pardonnerai leurs iniquités et je ne me souviendrai plus de leurs péchés. » Ainsi avait prophétisé Jérémie, et c'est ainsi, sans doute, que les cœurs pieux de tous les temps se plaisaient à rêver l'avenir qui avait été promis au peuple de Dieu.
Mais que les espérances inclinassent davantage vers
la piété ou vers là fantaisie^ le Messie n'en était pas moins pour tous le roi d'Israël. C'était un prince théocratique, un souverain qui devait gouverner ai) nom de Jébovab; un monarque dont le règne serait un règne de Dieu^ mais qui devait réellement et littéralement occuper le trône de Jérusalem.
Si j'insiste sur ce point, c'est que Tapologie chrétienne a introduit ici ^une distinction aussi arbitraire en elle-même que'fatale à toute intelligence de la vie de Jésus. Pour éluder une difficulté manifeste, die a eu recours à l'allégorie, ce grand moyen dont latbéih logie de toutes les époques s'est servie pour concilier l'exigence des textes avec l'exigence des faits. Les écrivains dont je parle ont supposé que les prophéties r^ latives au Messie, à sa royauté, au rétablissenfient de Jérusalem, devaient s'entendre du règne de TÉvangile et de la fondation de TÉglise. La prophétie prend ainsi une double signification : Tune littérale, temporelle, à laquelle se sont attachés les Juifs^ et que les événements ont convaincue de fausseté ; l'autre spirituelle, religieuse, et qui trouve sa justification dans l'histoire de la fondation du christianisme, puisque si Jésus s'est donné pour le Messie il n'a cependant pas été roi au sens propre du mot. Tel est l'expédient auquel ont recouru ceux qui croyaient devoir conciUer à tout prix le Nouveau Testament avec l'Ancien, l'évidence de l'évé-
nement avec Tautorilé de TÉcriture. Pascal , qui ne touchait jamais à une question sans mettre aussitôt le doigt sur la difficulté , Pascal surtout a vivement senti rintérêt de cette discussion. Il y revient souvent; il en est comme obsédé; il se plaît à serrer les termes du problème , au risque de réduire à Tabsurde la solution même à laquelle il s'est arrêté. « Pour examiner les prophéties, dil-il, il faut les entendre; car si Ton croit qu^elles n'ont qu'un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu'il sera venu en Jésus-Christ. Toute la qijestion est donc de savoir si elles ont deux sens. »
Cette question n'en est plus une aujourd'hui. L'interprétation des textes, Tintelligence grammaticale et historique des auteurs a fait trop de progrès pour se soumettre encore aux procédés fantastiques de Tallégo-^ rie. La théorie du double sens des prophéties a partagé le sort des subterfuges au moyen desquels les néoplatoniciens cherchaient à concilier la philosophie avec la mythologie, ou Philon à accommoder le judaïsme au goût du monde grec. Nous avons sous les yeux, dans les écrits des prophètes hébreux, des discours parfaitement intelligibles, qui s'expliquent d'eux-mêmes, qui donnent un sens complet, cohérent, chez lesquels, enfin, on n'aurait jamais eu l'idée d'aller chercher une
autre signification si l'on n'y avait été poussé par des intérêls de croyance. Voilà qui est acquis; Tévidence s'est faite sur ce point; et si les prédictions dont il s'agit ne se sont pas accomplies^ nous ne trouvons plus là une raison suffisante pour prêter aux textes un sens caché, et en faire un grimoire inexplicable.
Au surplus, la distinclion du temporel et du spirituel, et c'est à cela que je voulais en venir, est complètement étrangère au génie des Hébreux. Ce sont des catégories créées par Tesprit moderne et occidental, et que nous ne saurions transporter dans Tantiquité, spécialement dans le monde sémilique, sans un anachronisme. Le juif ne connaît point ces termes généraux, simples créations du langage, et dont nous nous servons néanmoins comme s'ils exprimaient autre chose qu'une abstraction. Il n'a rien qui ressemble à nos mots de religion, de christianisme, de règne de TÉvangile. D'un autre côté, la cosmologie religieuse du juif diffère complètement de celle du chrétien. Elle a ceci de particulier qu'elle place Dieu et les anges au ciel, le séjour des morts dans les profondeurs de la terre, et les destinées entières de notre race sur la surface du globe. Le judaïsme ignore ces vagues régions supérieures que le christianisme ouvre aux âmes des morts et au bonheur des rachetés. Les morts ressusciteront, mais
pour yi vre de nouveau ici*bas. Les justes jouiront d'une félicité éternelle ^ mais cette félicité consistera dans la prospérité et la grandeur nationales. Le Messie sera un roi^ mais un roi au sens propre du mot, pieux comme David, riche et pacifique comme Salomon. Je Tai dit : cette époque de gloire et de bonheur pouvait être conçue d'une manière plus religieuse par les uns ^ plus extérieure et plus grossière par les autres : tel aspirait à une époque où le culte du vrai Dieu s'étabUrait chez toutes les nations^ tandis que tel auti*e rêvait une vie de repos à l'ombre de sa vigne et de son figuier; mais^ pour tous^ Jérusalem devait former le centre du monde^ le sol sacré de la Palestine devait être le siège de la royauté messianique.
Quand Jésus s'est proclamé le Messie, c'est donc ainsi qu'il a dû entendre les choses; c'est ainsi qu'il les a entendues^ en effet. Né au sein du peuple juif, il en a partagé les croyances; nourri des prophètes^ il les a compris selon leur sens évident. Il n'est pas un seul de ses discours qui nous fasse supposer que Jésus eût donné aux espérances messianiques une valeur et une portée inusitées. Il s'est attaché à ce qu'elles ont de plus profond^ de plus élevé, de plus religieux; le règne qu'il a prétendu établir devait être essentiellement un règne de justice, de piété et d'amour; mais ce règne n'en devait pas moins être celui d*un monarque envoyé par
Dieu pour dominer sqr le peuple choisi et sur les païens convertis.
L'entreprise de Jésus a échoué, mais il est certain qu'il l'avait conçue. Comme tous les réformateurs, il se flatta que les vérités dont il était Porgane allaient se montrer irrésistibles. Il crut que son peuple Taccueillerait. Il s'imagina que tous finiraient par être entraînés dans un grand mouvement. Il compta sans Tégoïsme, sans l'indifférence, sans la corruption, toules ces puissances du monde contre lesquelles il devait se briser. Peut-être ses succès en Galilée lui firent-ils illusion sur ceux qu'il pouvait attendre en Judée. Quoi qu'il en soit, le jour vint où il essaya de prendre enfin possession de son royaume. Il se conforma soigneusement au programme prophétique. Il fit à Jérusalem l'entrée solennelle dont avait parlé Zacharie. Il tenta d'émouvoir l'opinion. Il encouragea les acclamations qui le saluaient comme le a fils de David. » Vain espoir ! Celui qui avait enchaîné à ses pas les populations des bords du lac de Tibériade n'éveilla qu'un moment l'attention de la grande capitale. Sa voix se perdit dans le vide. Son enthousiasme se glaça au contact des intérêts et des distractions. Il n'est pas bien sûr que le zèle avec lequel le sacerdoce s'attacha à le perdre n'ait pas, après tout, été un zèle inutile. Sa cause ne paraît pas avoir eu de chances sérieuses de succès. Hais qui nous redira les douleurs de
cette grande âme? Qui peut se représenter Tamertume de son abandon ? « Jérusalem^ s'écria-t-il alors, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides les envoyés de Dieu, combien de fois n'ai-je pas voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu ! * » Ce rassemblement des enfants d'Israël, dont Jésus parlait, n'était autre chose que la fondation du royaume dont il devait être le chef visible. Gardons-nous, néanmoins , comme on Ta fait quelquefois , de prêter à Jésus ce qu'on appelle des vues politiques. Ce mot, ici, pe serait pas un moindre contre-sens que le règne spirituel dont nous parle Torthodoxie. Il n'y a pas dé politique pour Jésus; il n^y en a pas plus que d'action
* Je vais plus loin : qui ne serait tenté de voir, dans le dernier cri de Jésus sur la croix, Tangoisse du héros auquel tout échappe au milieu des affreuses réalités du supplice : sa foi, son espoir^ son œuvre? Qui ne s'est penché sur ces lèvres nnourantes pour y saisir, s'il le pouvil, le sens du lugubre Lama sabachthani? Qui n'a cru, une fois ou l'autre, malgré tous les subterfuges de la théologie, y rcconnattre une plainte,
Vue plainte à son père, un pourquoi sans réponse !
Reconnaissons-le cependant : il est possible, après tout, que ces paroles, tirées du psaume xxii, aient été placées par la tradition dans la bouche de Jésus , pour marquer Taccom plissement d'un morceau dont on avait fait une prophétie, et, comme le dit Strausç, € le programme de la passion. »
purement spirituelle^ d^établissement purement idéal. Sa conception^ encore une fois^ est celle de TÂncien Testament) celle des prophètes^ celle de Daniel. 11 ne comprend la vie civile et religieuse que dans cette union étroite qui constitue la théocratie. J'ajoute : il ne comprend la théocratie elle-même que sous sa forme apocalyptique. Mais je ne veux pas anticiper sur un sujet que nous devons rencontrer plus loin.
Je n'ai garde de méconnaître une objection. Jésus^ dira-t-on^ a prévu sa mort^ il Ta annoncée à diverses reprises^ sous diverses formes^ dans des termes qui ne peuvent laisser place à aucun doute ; il a parlé de la coupe qu'il devait boire ^ du sanglant baptême dont il devait être baptisé; en approchant de Jérusalem, il a rappelé que c'était la ville où périssaient les prophètes; enfin, dans la parabole des vignerons meurtriers^ il a fait à sa destinée une allusion d*autant plus significative qu'elle v^t indirecte. Qu^est-ceà dire? Et si Jésus a prévu que le martyre était au bout de sa carrière, comment a-t-il pu nourrir des rêves de triomphe et de royauté?
La force de l'objection est peut-être plus apparente que réelle. Rien au fond n'empêche que Jésus ne se soit livré alternativement à des craintes et à des espérances contraires ; que, dans une entreprise où l'insuccès équivalait au crime, il n'ait entrevu tour à tour le
trône et réchafaud. Mais on peut aussi se représenter la chose d'une nianière plus plausible. L'absence d'ordre chronologique dans les Éyangiles nous permet de renvoyer aux derniers jours de Jésus ces prédictions de sa mort que les évangélistes rapprochent^ pour la plupart, en effet, de son séjour à Jérusalem. D est permis, d'après cela, de supposer que Jésus avait espéré d'abord fonder par la parole et la persuasion le trône réservé au Messie; qu'il échoua dans sa tentative; qu'il reconnut la vanité de ses efforts; qu'il reconnut en même temps l'imminence du péril auquel il s'était exposé; qu'il accepta son sort; qu'il marcha héroïquement au-devant du supplice; mais qu'il nefutcependant pas ébranlé dans sa foi en lui-même; qu'il n'abandonna pas pour cela sa confiance dans le rôle qui lui était réservé; qu'il continua de croire au règne prochain de Dieu, et au caractère messianique dont l'esprit divin l'avait marqué. Jésus va périr sous l'effort de ses ennemis, mais il reviendra ; encore un peu de temps, et il reparaîtra sur les nuées du ciel, environné des anges et de la gloire du Père; les morts ressusciteront à sa voix; il tiendra alors les grandes assises de l'humanité ; séparant les bon^s des méchants , comme le berger sépare les brebis des boucs, il appellera aux joies du royaume éternel tous ceux qui ont exercé la compassion et la bonté. Ces grands événements, ainsi
que la catastrophe qui menace Jérusalem et qui précédera le jugement dernier, ces événements sont prochains. Personne, il est vrai, ne sait le moment exact où ils arriveront ; il en sera comme du voleur qui pénètre dans la maison lorsque personne ne s^y attend : toutefois, répoque n'est pas éloignée. La génération contemporaine de Jésus ne passera point avant que la prédiction ne s'accomplisse. «Jevous dis en vérité que, parmi ceux qui sont ici présents, il en est qui ne mourront point avant d'avoir vu le Fils de l'Homme venir en son règne. » Tel est le langage que Jésus tient à diverses reprises, et que, à en croire deux évangélistes, il aurait tenu en présence même de Caïphe. Le grandprêtre ayant adjuré l'accusé de dire s'il était le Christ : a Tu l'as dit, répond la noble victime; oui, le Fils de l'Homme sera désormais assis à la droite de Dieu, et vous le verrez venir sur les nuées du ciel. »
Nous voici arrivés à un point capital. C'est par ce retour triomphal que les Écritures doivent s'accomplir malgré la mort de Jésus. C'est ainsi que Jésus restera le Messie , en dépit d'un sort si contraire à celui que la prophétie avait dû faire attendre. Il est certain, en effet, que l'Ancien Testament ne renferme pas un mot relatif à un Messie souffrant, mourant, expiant les péchés; le seul Messie qu'il connaisse est un roi et un jiige. Il semble donc, au premier abord, que Jésus^
périssant de la mort des criminels^ ne réponde en rien aux prédictions^ et par conséquent qu'il se soit fait illusion^ qu'il ne soit pas le Messie. A cela Jésus luimême^ et les apôtres après lui, répondent en reportant sur une seconde apparition tous les traits qui, d'après la prophétie, devaient signaler la venue du grand roi d'Israël. On dédouble le Christ, et on concilie de cette manière ce qu'il a été d'après l'histoire et ce qu'il devait être d'après les promesses.
Tout ceci jette un grand jour, un jour inattendu sur l'un des points les plus difficiles de l'histoire évan^ gélique, je veux dire la résurrection de Jésus. M. Renan a renvoyé l'examen de ce sujet à un volume suivant de son ouvrage ; le fait n'ayant , selon lui, de réalité que dans la foi des apôtres , c'est à l'histoire des apôtres à s'en occuper. Il n'en est pas nooins vrai que le récit de la résurrection touche de près à toute cette question du rôle messianique de Jésus, et par conséquent à l'histoire de sa pensée et de son œuvre.
On a souvent avancé, à l'appui delà résurrection, l'existence même de l'Église. Si Jésus ne fût sorti dn tombeau, dit-on , la foi des disciples était frappée de confusion, leurs espérances de vanité; il faut donc nécessairement admettre que Jésus leur a été rendu par un miracle. — Ce raisonnement, en un sens, ne laisîBc pas que d'être fondé.
j^, LA VIE DE JÉSUS.
Qu'on se représente, si l'on peut, l'état d'esprit dans lequel dut être jetée la peUte troupe des croyants, au soir du supplice de leur maître, au lendemain de la crucifixion. Quel coup! quel naufrage des iUusions! Quel ébranlement moral ! Ils avaient placé tout leur espoir dans le doux prédicateur de la Galilée. Jésus s'était donné pour le Messie, et ils avaient naïvement cru à ses déclarations. Us s'étaient persuadé que leur maître ferait tôt ou tard reconnaître son caractère, et qu'il serait porté avec acclamation sur le trône. Ils voyaient en lui un monarque caché, l'héritier des magnifiques promesses de Dieu. Encore quelques semaines, un peu de patience, et ils assisteront aux merveiUes des derniers temps. Eux-mêmes participeront aux honneurs. Ils seront assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël. Ces pêcheurs d'hier seront les conseiUers naturels du prince, les grands de la cour du Messie. Eh bien, non : tout cela n'était qu'un rêve! Le moment critique est venu, et Jésus a succombé. Au Ueu d'un trône, il a trouvé le supplice. Il est mort: vous l'entendez , mort, celui qui devait vivre éternellemeni II a péri sur une croix comme le dernier des criminels, celui qui devait régner dans une gloire plus qu'humaine. Mais c'est peu qu'il soit mort: ses promesses ont péri avec lui. Pauvres disciples, ilvousavaittrompés! Heureux encore si vous n'aviez perdu que le chef de la famiUe, l'ami, le maître
vénéré; mais vous n'avez pas même la consolation de le poursuivre de votre admiration; \ous êtes réduits à douter de lui; vous êtes condamnés à le regarder comme un insensé , qui sait? comme un imposteur!
Trois jours se passent, jours d'un trouble, d'une honte dont rien ne donnera jamais Tidée; trois jours se passent, et tout est changé! Ces mêmes hommes, hier encore confondus et désespérés, doutant du Christ, de Dieu , d'eux-mêmes , ces mêmes hommes ont tout retrouvé. Ils croient de nouveau, et plus que jamais. Ils triomphent. Rien désormais ne pourra les ébranler. Et cette conviction qu'ils portent en eux, ils sauront la faire partager. Écoute, ô monde! Tu vas entendre l'accent d'une persuasion si indomptable qu'il faudra bien que tu finisses par y céder et par te soumettre!
Tel avait été le lendemain de la crucifixion, et tel fut le surlendemain. Que s'élait-il donc passé entre ces deux moments? La résurrection. Jésus était mort, il n'était donc pas le Messie; lui et ses disciples avaient été le jouet d'une illusion, d'une imposture... Et maintenant on vient d'apprendre que ce Jésus est sorti du sépulcre pour monter au ciel et s'asseoir à la droite du Père; la réalisation des promesses n'est donc que retardée; encore un peu de temps, et le roi d'Israël viendra des hauteurs célestes pour juger tous les peuples et accomplir toutes les prophéties !
Voilà toute la prédication des apôtres. Le livre des Actes, à chacune de ses pages^ nous l'a conserrée sous cette forme élémentaire et naïve, a Vous avez tué le Clirist^ annoncent les disciples aux Juifs^ mais Dieu Ta tiré du tombeau pour Télever au ciel, et c'est de là que vous le verrez revenir *. »
Je ne crains pas de le dire : nous saisissons ici le sens primitif d'une croyance qui depuis a été singulièrement défigurée.
Il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'au fait accidentel qui détermina cette croyance. 11 y eut là des circonstances qui restent nécessairement et impénétrablement obscures. 11 paraît que le tombeau dans lequel le corps de Jésus avait été provisoirement déposé fut trouvé vide. Avait-on placé le corps ailleurs? De pieux disciples l'avaient-ils emporté en Galilée? Voilà ce que nous ne saurons jamais. Quoi qu'il en soit, ce sépulcre vide devint comme un trait de lumière, ta foi, l'espérance, un moment déprimées, ne demandaient qu'un prétexte : elles rebondirent avec une inexprimable vivacité. Ce qui était d'abord une supposition devint, en un clin d'oeil, une certitude; la conjecture de Tun fut aussitôt la persuasion de tous; il y
1 Actes dei apôtres, ii , 32 , 33; m, 45, 20, 24 ; v, 30, 34 ; X, 40-42; XVII, 34.
eut comme mie révélation , comme une commotion électrique. Mais Tentliousiasme fut porté au comble lorsqu'on apprit que le Christ s'était montré I Oui, montré! Il était changé, semblait-il; la plupart du temps on avait eu quelque peine à le reconnaître; cependant il était apparu à Marie de Magdala, Tancienne démoniaque, à Pierre, à Jacques, les disciples favoris; il avait été vu par les uns à Jérusalem, par les autres au bord du lac de Galilée, sur la scène des anciens et doux entretiens ; ici, c'étaient des voyageurs qui l'avaient rencontré en route, là une grande foule, cinq cents personnes, qui avaient cru distinguer son image. Nous avons dans les Évangiles et dans une des lettres de saint Paul le récit d'un grand nombre de ces apparitions; ces relations sont loin de s'accorder, mais elles n'en expriment que mieux la nature du phénomène.
Au milieu de toutes ces apparitions , il est évident qu'on se représentait le Christ comme résidant au ciel. C'est de là qu'il venait et qu'il se montrait. Cela ne résulte pas seulement des passages que j'ai déjà cités, et où il est question de son a élévation. » La nature fantastique de ses visites, ces récits, d'après lesquels le ressuscité pénètre dans les chambres les mieux fermées, paraît et disparaît sans qu'on sache comment, tout cela indique assez qu'il n'est plus de cette terre. Où aurait-il demeuré d'ailleurs? 11 ne vit pas avec ses
disciples, il ne les dirige pas, il se laisse voir d'eux de loin en loin et capricieusement. Mais ce qui est décisif, c'est que saint Paul place sur la même ligne, et regarde comme étant de même nature les premières apparitions de Jésus et celle dont il fut lui-même témoin près de dix ans plus tard, et à laquelle il rattachait sa conversion*.
Il est donc certain que l'idée reçue, l'idée vulgaire de la résurrection du Christ, est complètement différente de ridée primitive. On en est venu à considérer la résurrection comme un retour dé Jésus à la vie naturelle et terrestre, comme une restauration du corps qu'il avait auparavant occupé , et le tout comme un miracle destiné à confondre l'incrédulité. Mais, dans l'origine, la résurrection n'était rien moins que cela. Elle consistait essentiellement dans l'élévation de Jésus au ciel. Elle se confondait avec ce que l'Église a appelé
* Une trace non moins significative de la manière dont la résurrection fut d^abord comprise se trouve dans un passage du quatrième Évangile. Jésus vient de sortir du sépulcre, il va monter au ciel, il n'est pour ainsi dire qu'en passant et pour un moment sur la terre; c'est alors qu'il est vu de Marie Madeleiue et qu'il lui dit : c Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon père; mais va vers mes frères, et dis-leur que je monte vers mon père et votre père, vers mon Dieu et votre Dieu. » (Jean, xx, 17.) 11 est singulier que ce passage n'ait jamais été ramené à son vrai sens.
la sessio Chrisli ad dexiram Dei. II fallait bien que le Fils de rHomme sortît du sépulcre pour remonter vers le Père céleste; il fallait bien qu'il remontât vers le Père s'il devait revenir de là un jour; enfin , il fallait bien qu'il en revînt pour juger le monde s'il était le Messie. La résurrection de Jésus n'est autre chose que la conciliation de son caractère messianique avec.sa mort; c'est, pour ainsi parler, l'expédient au moyen duquel la foi, d'abord battue, s'est retrouvée sur ses pieds et a triomphé dans sa défaite même.
L'origine de l'erreur qui a obscurci le sens primitif de la croyance à la résurrection, cette origine est facile à reconnaître. L'opinion devenue dominante provient du troisième évangéliste. Luc, sur ce point comme sur tous les autres, nous offre une tradition postérieure et altérée. C'est lui qui nous a représenté Jésus ressuscité comme vivant sur la terre, comme y restant pour instruire les disciples (Actes, I, 3), comme y demeurant pendant un temps déterminé, et enfin comme montant au ciel à la fin de quarante jours. Luc. en outre, il ne faut pas l'oublier, est le seul évangéliste qui parle de l'ascension S parce que c'est le seul qui assigne à Jésus un second séjour ici-bas. L'ascension était le complé-
' On sait que le dernier chapitre de Marc, depuis le t. 9, est une inlerpolalion.
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ment inévitable de la résurrectioi^ du moment qu'on comprenait celle-ci comme le fait Luc. Hais au commencement il n'en était pas ainsi^ et, pour la première génération des chrétiens, Tascension s'était confondue avec la résurrection; Tascension, c'était la résurrection même. Il n'est pas, sauf le troisième éyangéliste, un seul des auteurs du Nouveau Testament qui n'entende la chose de cette façon.
11 n'en est pas non plus un seul qui n'exprime l'attente du retour prochain du Christ. C'est là, on ne saurait assiçz le dire, le fondement de la foi apostolique, la force de TÉglise, le soutien du martyr. «Le Seigneur vient bientôt, 2> tel est le mot d'ordre des chrétiens. Saint Paul ne doute pas qu'il n'entende la trompette du jugement retentir avant sa mort. L'auteur de l'Apocalypse a fait ses calculs, et il a fixé la fin du siècle à, trois ans et demi à partir du moment où il écrit. Cependant la génération passe, les disciples disparaissent, Jean expire le dernier dans un âge avancé. Grand étonnement! la parole du Seigneur a reçu un démenti. On se demande ce que sont devenues les promesses. Les incrédules hochent la tête. Hais la fpi a toujours des ressources, au besoin même dçs subterfuges, parce que la foi a sçs racines par delà les croyances, dans les profondeurs mêmes du cœur humain. On se fit peu à peu à la situation. L'Église se résigna à vivre et à durer. Les théologiens ex-
LA VIE DE JÉSUS. lia
pliquèrent les textes, recoururent à rallégorie. Encore un peu de temps, et Taltente d'un règne terrestre du Christ va devenir une doctrine malsonnante; on dédaignera leschiliastes; on en fera des hérétiques.
En résumé, deux choses sont certaines: la première, c'est que Jésus a fondé sa mission et son œuvre sur l'idée du Messie, avec tout Taccompagnement des notions apocalyptiques que cette idée emportait; la seconde, c'est que, en définitive, et à prendre les choses d'un peu haut, celte croyance messianique n'est pas l'essence de la doctrine de Jésus, elle n'en est que la manifestation historique, la forme accidentelle. Le fond de son enseignement, c'est ce qui est éternel, c'est la parole de pardon, la pitié pour le pécheur, Tamour du petit et du pauvre, la foi au Dieu qui est le père des hommes; le secret de sa puissance, c'est le spectacle d'une vie innocente et dévouée, le sacrifice volontaire de sa propre personne à la cause du bien et du vrai. Voilà ce que chacun sent aujourd'hui, et voilà ce qui marque profondément la distance qui nous sépare des siècles précédents. Au xvii^ siècle, la science se serait arrêtée tout court devant les questions que nous venons d'aborder. Au xviii% elle se serait empressée de saisir l'histoire en flagrant délit de mystification; Jésus, pour les philosophes, était tout simplement un faux Messie, et sa résurrection
une histoire de revenant. Il était réservé à la critique de notre temps d'être à la fois sévère dans l'étude des faits et équitable dans leur appréciation. A ses yeux, Jésus a été le Messie et a vaincu la mort dans un sens bien plus réel que celui auquel s'étaient attachés les premiers chrétiens. Ceux-ci ne voyaient en lui que le roi d'Israël^ et il est devenu le sauveur et le consolateur des hommes* Ils s'arrêtaient à la résurrection du corps, etils n'avaient aucune idée de la puissance avec laquelle la parole de leur maître allait briser la pierre du sépulcre pour se répandre sur la face du monde. Mais ce n'est pas encore assez dire: en distinguant ainsi entre le vrai royaume de Dieu et les rêves millénaires qu'il nous est devenu impossible de partager, nous savons aujourd'hui que nous obéissons à l'esprit de Jésus luimême; et c'est lui, nous le reconnaissons, qui, par la vertu de sa propre conception religieuse, a fait éclater l'enveloppe sous laquelle celle-ci avait dû se produire.