T ROIS MOIS APRES
11 y a trois mois environ qu'a paru le volume de M. Renan. 11 a depuis lors, comme on dit, passé beau-
coup d'eau sous les ponts, mais je ne sais s'il n'a pas passé encore plus d'injures sur le papier. Quel déluge, mon Dieu 1 Quelle rivalité, ou plutôt quel accord 1 Qu'il est touchant de voir se rencontrer, dans la fraternité de l'outrage, l'ignorance indignée du calholique et le dédain alîecté du protestant, les insinuations du petit journal et les dénonciations de nosseigneurs les cvêques, le barbouilleur de papier qui reproche à M. Renan de ne pas savoir l'hébreu, et l'orateur du congrès de Malines, qui trouve déUcat de le signaler comme un protégé de César! Comment se fait-il qu'au milieu de ces innombrables défenseurs de l'Église, il n'en soit pas un, je dis un seul, qui ait entrepris de discuter avec calme, en employant le langage tout uni de la science et de la raison? Si l'ouvrage de M. Renan est aussi nul qu'on le prétend > et si, d'un aulre côté, la tradition dogmatique à laquelle il a porté atteinte est aussi certaine qu'on le proclame, il semble qu'il eût été facile de démontrer tout cela. Plus on aurait mis de mesure à cette réfutation, plus on lui aurait prêté de force. On aurait eu , en outre , l'avantage de prouver que le zèle rehgieux n'est pas nécessairement brouillé avec le bon goût et le bon ton. Mais non, on s'est mis en colère, et, comme il arrive d'ordinaire alors, on n'a plus eu qu'une envie, celle de dire à M. Renan des choses qui lui fussent aussi désagréables que possible.
m LA YIE DE JÉSUS.
C'est un curieux sujet d'étude et bien digne de Tattention du moraliste que l'animosité religieuse. Un homme diffère de nous sur des questions de foi; il l'a- Youe et il dit pourquoi; il est dans son droit apparemment ; il est aussi libre de professer ses opinions que nous de professer les nôtres; s'il se trompe^ c'est, comme en toute autre matière , et plus encore, si Ton veut, à ses risques et périls. Eh bien, non; cet homme qui peut nous contredire impunément en littérature, * en politique, en philosophie, cet homme ne saurait avoir en religion d'autres pensées que les nôtres sans que nous le regardions aussitôt comme un ennemi , sans que nous le traitions comme un coupable.
D'où vient ce sentiment? Pourquoi cette colère? Pourquoi, sur un point spécial, une si sauvage impatience de la contradiction? La réponse n'est pas difficile. Il faut la chercher dans l'inertie morale qui nous est naturelle. Notre vie repose sur un certain nombre d'opinions et de principes que nous avons ai^optés le plus souvent sans examen , mais qui ont pour nous la valeur d'axiomes, et auxquels nous recourons instinctivement, en toute discussion^ comme au fondement de la certitude. Nous priver de ces points de repère au moyen desquels nous retrouvons en quelque sorte, à chaque instant, notre identité morale, c*est nous troubler dans le fond de notre être;
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jeter le doute sur I^ confiance que méritent qo$ çoavictions élémentaires^ c'est tout remettre en question pour nous ; c'est nous placer en face de problèmes que nous n'avons jamais envisagés^ c'est nous imposer un examen difficile y importun , odieux, a Je n'aime pas qu'oq attaque, pfies opinions, disait le docteur Johnson^ parce que mon fagot est fait et^ si l'on en ôte quelque chose^ le lien se relâche. x> Que sera-ce donc quand le lien se rompt et laisse échapper de toutes parts ces éléments de notre vie intérieure qu'il tenait réunis ? Comment la plypart des hommes ne s'irriteraient-ils pas, lorsqu'ils se voient mis en demeure de renoncer à des pensées qu'ils ont tenues pour chères ou sacrées^ et^ dans tous les cas^ de se soumettre à un labeur intellectuel fait pour efErayer les plus hardis?
Je me souviens d'une très-belle déclaration de Channing. «Le peu que je sais, ainsi s'exprimait-il^ je le dois au scrupule avec lequel j'ai toujours prêté l'oreille aux objections qui me venaient à l'esprit^ lors même qu'il s'agissait des opinions pour lesquelles j'éprouvais le plus d'a^^lrs^tj ^e celles auxquelles mon âme s'attachait le pl\is s^^demment- C'est aiqsi que je suis arrivé à une s^éaité de croyance à laquelle il me semblait jadis impossible de parvenu ici-bas.» Tous les hommes^ malibeureusement, ne sont pas des Chanuing; ils n'ont 91 son ea^Jfgiç i^^e^ectue^e^ ni son énergie oçiorale^
ni ses lumières^ ni sa droiture. Faute de quoi ils se sentent fort dépités lorsqu'on leur dit qu'ils se trompent, ou, ce qui revient au même, lorsqu'on pense autrement qu'eux : alors vient Tinjure, ce soulagement naturel de la colère.
Je ne prétends nullement nier, on le voit, que cette répugnance pour les nouveautés en matière d'opinion ne soit jusqu'à un certain point fondée et légitime. Il en est de l'homme comme de la société : il ne saurait chaque matin remettre toutes les questions en question. Peut-être même lui est-il moins dangereux de suivre a\euglément la coutume que de manquer d'une règle fixe, et peut-être serait-il vain de demander cette règle fixe au libre examen. Qui dit examen dit critique, et là critique n'est pas dans ce monde pour construire, mais pour détruire. Est-ce à dire pour cela que la critique n'ait pas aussi ses droits, que l'innovation n'ait point son rôle? Elle l'a si bien, que la vie des sociétés est attachée à la lutte des deux forces dont nous parlons. 11 faut qu'il y ait des esprits hardis et qui reprennent tout en sous-œuvre, des esprits lents et qui résistent aux lumières nouvelles. Il faut que^ dans le règne des inteUigences aussi , il y ait des défenseurs de l'ordre et du progrès acquis, aussi bien que des hommes épris du progrès qui reste à accomplir. Il est bon que des tentatives aventureuses, telle
que celle de M. Renan^ se fassent ; il est bon aussi^ en un s^ns, qu'elles soient obligées de se mesurer avec la puissance de la tradition. Mais ce qui n'est pas bon du tout» et à aucun point de vue^ c'est que le combat soit déshonoré^ comme celui dont nous venons d'être témoins^ par la frivolité, le dédain et l'outrage.
Je me suis laissé entraîner un peu loin de mon intention première, qui était de considérer le livre de H.Renan dans la perspective où quelques semaines d'intervalle l'ont placé. Il m'a paru qu'à cette distance, il ne serait pas impossible de dégager des impressions des juges compétents une impression en quelque sorte définitive. Je voudrais dire quels sont, dans la cause qui vient d'être plaidée, les points qui paraissent désormais acquis au débat.
Commençons par ce qu'il y a de plus général, la manière dont l'auteur a traité son sujet.
Le christianisme est un phénomène moral. Il se rattache à la religion des Hébreux, dans laquelle domin^ l'idée de l'obligation, celle de la loi , et que ce caractère sépare profondément des autres religions de l'antiquité. Toutes les paroles de Jésus qui nous ont été conservées se rapportent à la conduite du disciple, aux sentiments qui doivent inspirer et régler cette conduite. Chaque mot y tend au perfectionnement. L'idée religieuse proprement dite y est très-élevée, mais très-
simple. Il n'y a là ni jeux de l'imagination, ni spéculations de la pensée, ni profondeurs de mysticisme. Ce qui fait la grandeur incomparable de la religion du Christ, c'est précisément qu'étant une religion absolumeiit morale, elle ne se troure liée à aucune condition de temps ni de Nationalité. Qu'a-t-elle apporté dans le monde ? Elle a apporté un idéal de la vie, la notion de la sainteté, notion qui était déjà familière aux hommes de l'Ancien Testament, mais qui, élevée encore en même temps qu'adoucie par le fils de Marie, qui, trempée en quelque sorte par lui de pleurs et de tendresse, s*est dès lors emparée à jamais de la conscience des hommes.
Voilà quel est Tesprit de la doctrine et de la mission de Jésus, voilà quel est Tordre d'idées au sein duquel il faut se placer, si l'on veut rendre exactement le caractère du christianisme. M. Renan, lui, s'est placé à un point de vue différent, celui de Tartiste. Au lieu de mettre TÉvangile en regard de nos instincts moraux, il y a cherché de préférence le grand, le ^beau, j'allais dire le joli. 11 a appliqué à la vie de Jésus des catégories' purement esthétiques. 11 en avait le droit, assurément. La première liberté de Tauteur est celle de ne faire que ce qu'il veut faire. On ne voit pas, après tout, pourquoi Thomme du monde et de Tart ne nous dirait pas, lui aussi, comment, vue du dehors, il juge une religion. Mais il faut avouer, d'autre part, qu'on
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ne comprend yéritablement les choses qu'en les appréciant d'après leur nature propre^ les hommes qu'en se prêtant à leur génie, et même que le grand art est celui qui, en tout sujets couforme son ton, son dessin, son style au caractère des faits qu'il reproduit.
Voilà, si je ne me trompe, le reproche que les admirateurs du livre de H. Renan ne peuvent s'empêcher de lui faire. En voici un autre, qui n'est point de iSeme nature, mais qui ne manque pas non plus de gravité.
On ne peut aborder la vie de Jésus sans trouver au seuil une grosse question, celle de la valeur historique des livres qui sont les documents de cette histoire. U y a, à cet égard, deux voies à suivre. On peut, d'un côté, en s'attachant aux renseignements que nous donnent les plus anciens Pères de l'Église, chercher à établir que les Évangiles sont bien les ouvrages des écrivains dont ils portent aujourd'hui le nom ; que les uns émanent des apôtres, les autres des disciples des apôtres, et que tous, par conséquent, ont l'autorité d'un témoignage très-ancien , très-direct , très-coinpétent. Mais il pourra se faire, d'un autre côté, que la critique trouve les renseignements des Pères eux-mêmes obscurs ou incertains, qu'elle les regarde comme insuffisants pour établir l'identité de nos Évangiles avec ceux dont cette haute antiquité â eu connaissance , et, en désespoir de causé, qu'elle renonce à ces stériles recher-
ches sur la paternité des livres dont il s'agit, pour ne regarder qu'au contenu de ces écrits, et décider de leur valeur par la seule cohérence interne et la vraisemblance de leurs relations.
Les conséquences de ces deux manières de voir seront nécessairement très-diverses. En effet, si Ton regarde les Évangiles, les trois premiers du moins, connneune œuvre en quelque sorte impersonnelle, comme une espèce de dépôt sédimentaire laissé par la tradition , comme une formation graduelle, populaire, et dans laquelle la légende a su se ménager une place considérable; — si, dis-je, Ton raisonne ainsi, rien n'empêche plus de mettre les récits merveilleux, incroyables, sur le compte de cette origine même. Nous avons devant nous un témoignage élastique qui se plie à tous les doutes, à toutes les conjectures, et qui ne se brise jamais entre nos mains, parce que nous ne lui demandons jamais que ce qu'il peut nous donner. Mais il n'en est plus ainsi, du moment que Ton s'imagine avoir devant soi des témoins oculaires de l'histoire évangélique, les récils des propres compagnons de Jésus, ou seulement les souvenirs des disciples de ses disciples. La position du critique est dès lors complètement changée. Il a affaire à des récits de prodiges, à des histoires de flots apaisés et de morts rappelés à la vie> et ne pouvant plus expliquer ces relations
par les habitudesbienconnuesde la tradition, se trouvant face à face d'un écrivain qui vous dit : J'ai vu et j'ai entendu, rbistorien se voit contraint de recourir à la supposition de quelque fraude. Les sœurs de Lazare, penset-il, l'auront fait passer pour mort ; Jésus lui-même se sera, bien que malgré lui, prêté à des supercheries. On voitmaintenantcomment M. Renan a été conduit, par ses vues sur Tauthenticilé des Évangiles, à des hypothèses qui n'ont pas seulement scandalisé les Qdèles, mais qui, c'est ma ferme persuasion, ont gratuitement méconnu la naïveté et la pureté du prédicateur de la Galilée.
Ceci nous conduit à un autre point encore. Il esl dans la nature des choses que le prophète, le novateur religieux, ne soulève pas tout d'abord l'opposition qui se formera ensuite contre lui, et qui, allant en grossissant, finira peut-être par l'écraser. Jl dut en être ainsi de Jésus surtout, qui se disait venu, non pour abolir, mais pour accomplir; qui, au commencement du moins, ne prétendait point renverser les croyances de son peuple, mais plutôt les confirmer; qui, d'ailleurs, il est vraisemblable, ne se reconnut pas, ne se proposa pas, dès le premier jour, comme le grand libérateur, et par conséquent ne fut point tout de suite une cause de scandale. Il y eut donc une gradation dans les idées de Jésus, gradation qui correspondit aux développements de sa destinée, aux péripéties de la lutte qu'il
avait engagée avec les puissances du mal. Nos Évangiles, malgré Tabsence d'ordre chronologique, ont conservé quelques traces de cette marche dqs choses. A mesure qu'on avance dans le récit, et surtout lorsqu'on arrive à Jérusalem et aux jours de la Passion, on voit frémir sur les lèvres du saint martyr des reproches plus pressants, des invectives plus véhémentes. C'est sur Tobservation de ce fait que repose Tinterprétation que M. Renan nous a donnée de la vie de son héros. Il est parvenu ainsi, nous l'avons reconnu, à nous présenter un Jésus infiniment plus vraisemblable et plus vivant que celui de la tradition. Reste à savoir, toutefois, si Fauteur n'a pas un peu plié les textes, s'il n'a pas un peu outré les contrastes, s'il n'a pas tour à tour trop amolli ou trop forcé Fimage du maître , si, par exemple, entre le charmant docteur du début et le géant colossal du dénoûment, entre le Jésus si serein et si déhcieux des premiers jours et le thaumaturge de la fin, dominé par les exigences de son rôle, emporté, fanatique, — si, dis-je, entre ces deux personnages, il n'y a pas une contradiction que toute l'opposition des habitants de Jérusalem ne parvient pas à expliquer.
Telles sont les objections qu'a suggérées à plus d'un lecteur l'étude du livre de M. Renan. L'impartialité me faisait un devoir de les signaler. Et pourtant il faut avouer que le péril n'était pas ici dans la réticence.
Dirai-je mon impression? L'opinion, (en ce qui concerne la Vie de Jésus, n'a péché par rien moins que par la faiblesse. A part les personnes dont la piété a été offensée, et à ne prendre que celles qui semblaient libres du parti pris, il ne semble pas que le public ait montré à Tauteur une sympathie bien cordiale ni une apprécialion bien intelligente. L'ouvrage a eu un grand succêft de curiosité^ il a excité de Vives admirations; mais en somme en a plutôt été rigoureux à son égard. La plupart des lecteurs se sont arrêtés à de petites objections, à des défauts de manière, à des inexactitudes de détail telles que tout savant peut en laisser échapper, à des indécisions et des contradictions auxquelles la sincérité même de M. Renan l'expose plus qu'un autre; on s'est buté à tout cela, et l'on a méconnu le grand caractère de l'ouvrage, je veux dire cette tentative d'un écrivain qui, pour la première fois, et en quelque sorte d'un seul coup, a fait passer la vie de Jésus du domaine de la controverse à celui de la narration , du terrain de la théologie à celui de l'histoire. Eh bien , c'est là quelque chose de considérable , et qui restera. Il y avait deux Christ avant le livre de M. Renan : l'un , celui de la croyance populaire, entouré d'une auréole sous l'éclat de laquelle on ne distinguait plus les traits de l'humanité; Tautre, celui des théologiens, qui s'était comme atténué et perdu dans les minuties d'une enquête sans
fin. Chose étrange, et que n'ont assez vue ni les adversaires ni les partisans de M. Renan : c'est lui qui, le premier, a fait rentrer Jésus dans le droit commun de rhistoire, et par conséquent dans la réalité. Il a rendu ainsi au christianisme, au christianisme durable, au christianisme spirituel,, un service qu'il eût été vain d'attendre de l'orthodoxie. Le Christ de M. Renan n'est peut-être pas complètement authentique; il n'est pas cohérent dans tous ses traits, vraisemblable dans toute son individualité; mais il est possible, il se tientdebout : c*est une personne. Or, c'est là ce qui importait. Ne nous lassons pas de le répéter, en effet : les croyants avaient si bien réussi dans leur apothéose que le monde les avait pris au mot et s'était fait de Jésus une conception toute mythologique. Plus sa place avait grandi dans le ciel , moins on était disposé à tenir compte de son existence terrestre. Il était Dieu, passe; mais il n'était pas bien sûr qu'il eût jamais été homme.
Au milieu des ardentes controverses suscitées par l'ouvrage qui nous occupe, il me semble qu'on n'a pas non plus assez rendu justice au génie de l'écrivain. On a reconnu sans doute que le livre était beau : éloge banal et qui ne signifie pas ici grand'chosc ! 11 y a plus dans ce livre que de l'éloquence et du bien dire; le bonheur de l'expression n'y fai( qu'un avec la force de la pensée, la vérité du sentimental la profondeur
des vues. Il nie serait facile d'en donner une foule d'exemples.
« Jésus ne faisait à ses disciples aucun raisonnement; il n'exigeait d'eux aucun effort d'attention, 11 ne prêchait pas ses opinions, il se prêchait luimême. »
a La persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. »
« Il est probable que, dès ses premiers pas, il s'envisagea avec Dieu dans la relation d'un (ils avec son père. Là est son grand acte d'originalité. Dieu conçu immédiatement comme Père, voilà (oute la théologie de Jésus. »
a La plus haute conscience de Dieu qui ait existé ^u sein de l'humanité a été celle de Jésus. »
Tout cela est également frappant comme justesse d'intuition historique et comme vérité de l'expression. Il serait bon que les pédants le comprissent : on peut écrire de gros et savants livres sur la vie de Jésus, et y jeter moins de lumière que ne fait un seul de ces passages tout ensemble si simples et si profonds.
J'en dirai autant de la manière dont l'auteur apprécia l'œuvre du prophète de Nazareth, en reconnaît le sens intime, en signale la vertu éternelle. « Avoir fait de la pauvreté un objet d'amour et de désir, écrit
M* Renan ^ avoir élevé le mendiant sur Tautel et sanctifié Tbabit de Thomme du peuple, est un coup de maître dont l'économie politique peut n'être pas fort toucliée, mais devant lequel le vrai moraliste ne peut rester indifférent. L'humanité , pour porter son fardeau, a besoin de croire qu'elle n'est pas complètement payée par son salaire. Le plus grand service qu'on puisse lui rendre est de lui répéter souvent qu'elle ne vit pas seulement de pain, x»
Et encore : a Grâce à Jésus, l'existence la plus terne, la plus absorbée par de tristes et humiliants [devoirs, a eu son échappée sur un coin du ciel. Dans nos civilisations affairées , le souvenir de la vie libre de Galilée a été comme le parfum d'un autre monde, comme une rosée de l'Hermon qui a empêché la sécheresse et la vulgarité d'envahir entièrement le champ de Dieu. »
Je ne crois pas qu'il soit possible de mieux dégager la conception du grand réformateur religieux, de lui mieux assigner toute sa portée idéale.
Ailleurs, ce sont des réflexions pénétrantes, de fines et hardies généralisations, des principes tirés d'une connaissance profonde des choses humaines. Ainsi le mot si juste et qui a tant scandaUsé les sots : a L'histoire est impossible si Ton n'admet hautement qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures. » Et cet autre : « Pour
nouSy race profondément sérieuse^ la conviction signifie la sincérité avec soi-même. Mais la sincérité avec soi-même n'a pas beaucoup de sens chez les peuples orientaux, peu habitués aux délicatesses de Tesprit critique. » Ou bien encore : a Toute idée pour réussir a besoin de faire des sacrifices; on ne sort jamais immaculé de la lutte de la vie.x> — «Toutes les grandes choses^ rappelle encore M. Renan^ ont été accomplies au nom de principes absolus. Un philosophe critique eût dit à ses disciples : Respectez Topinion des autres, et croyez que personne n'a si complètement raison que son adversaire ait complètement tort. Hais Taction de Jésus n'a rien de commun avec la spéculation désintéressée du philosophe. » C'est ainsi, par des traits de ce genre, que récrivain nous ramène sans cesse au véritable point de vue de l'histoire, à celui où Fabsolu même ne paraît plus que Tune des formes du relatif.
Je ne me lasse point de citer. M. Renan, dans son style contenu, atteint quelquefois au sublime, à celui qui ne consiste pas seulement dans la magnificence de la phrase, mais avant tout dans Tèlèvation extrême de la pensée. Quelle page, par exemple, que celle où il décrit les joies des premiers disciples! a Combien dura cet enivrement? OnFignore. Nul, pendant le cours de cette magique apparition, ne mesura plus le temps qu'on ne mesure un rêve. La durée fut suspendue;
une semaine fut comme un siècle. Mais qu'il ait rempli des années ou des mois, le rêve fut si beau que Thumanilé en a vécu depuis, et que notre consolation est encore d'en recueillir le parfum affaibli. Jamais tant de joies ne souleva la poitrine de l'homme. Un moment, dans cet effort, le plus vigoureux qu'elle ait fait pour s'élever au-dessus de la planète, l'humanité oublia le poids de plomb qui rattache à la terre, et les tristesses de la vie d'ici-bas. Heureux qui a pu voir de ses yeux cette éclosion divine, et partager, ne fût-ce qu'un jour, cette illusion sans pareille ! Mais plus heureux encore, nous dirait Jésus, celui qui, dégagé de toute illusion, reproduirait en lui-même l'apparition céleste, et, sans rêve millénaire, sans paradis chimérique, sans signes dans le ciel, par la droiture de sa volonté et la poésie de son âme, saurait de nouveau créer en son cœur le vrai royaume de Dieu ! » L'avouerai-je? cette page me paraît une des choses considérables de la littérature contemporaine.
La phrase suivante a un autre genre de beauté. « Nos hésitations, écrit M. Renan, nos hésitations, nos doutes ne l'atteignirent jamais. Ce sommet de la montagne de Nazareth, où nul homme moderne ne peut s'asseoir sans un sentiment inquiet sur sa destinée, peut-être frivole, Jésus s'y est assis vingt fois sans un doute, i» Assurément, je ne voudrais pas ici, en un si grave
sujet, introduire Texpression d'un sentiment trop individuel, et cependant je ne puis ra'empêcher de dire avec quelle émotion j'ai toujours relu ces lignes. Je me sens chaque fois comme porté sur ces sommets d'où l'œil embrasse les grands espaces, comme livré, sur la vie et le monde, à ces pensées mélancoliquement incertaines qui sont le charme et la terreur de l'àme. Passé et avenir, doute et croyance, les grandes solutions qui ont satisfait nos pères et qui sont remises aujourd'hui en question, la nature de l'homme, le mystère de la destinée, l'éternel pourquoi^ l'éternel peut-être, autant d'abimes que l'artiste a entr'ouverts devant nous d'un trait de plume. Et que de mots de ce genre dans les pages de M. Renan, mots jetés au hasard, mais où s'exprime lour à tour et la philosophie qui cherche à se rassurer sur le but divin que poursuit le monde, et la poésie, une poésie tout ensemble douce et amère, des notes qui vont éveiller un écho dans le plus profond de la conscience humaine, et que l'on se répète tout bas avec des rêveries infinies !
Oh ! qu'il faut que les passions religieuses soient aveugles pour que la critique ait relevé avec tant d'âpreté quelques fautes de goût ou d'érudition, et soit restée ' insensible à de si exquises beautés littéraires!