‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 8 sur 10 · U LA CRI · texte numérisé non relu

U LA CRI

turel comme inuti quand le sentimen une raison exigea Pauront transfornr aura plus d'autori personnelle de chi ayant déchiré tous tères, contemplera ne se trouvera-t-il f rhomme lui-même manité personnifié devenir plus religie Tel est, si je ne i qui s'élève par del rivalité ecclésiastiq térèt aux controvc semble qu'une reli dis pas plus ration sans cesseri)Our ai qu'en se perfection également impossi céder, de se laisser par les progrès de Tavenir du cbristi tion de cette diffici

Pendant que les sciences exactes et les sciences (Inobservation renouvellent Tindustrie, et par l'industrie transforment les conditions de la vie matérielle^ il est une autre science qui, sans bruit, sans prétention, livrée à des recherches obscures, étrangère en apparence aux préoccupations de la société^ n'en semble pas moins appelée à modifier de son côté les conditions de la vie morale. Je veux parler de la critique historique. Au premier abord, rien ne semble plus désintéressé ; on est tenté de n'y voir qu'une branche de l'érudition, et cependant la critique historique touche aux plus graves problèmes. Elle est née d'hier, et déjà elle a

* The PefUatêuch and book of Joshua eriticaliy exanUned^ hj ihe rigbi rev. John William Colenso D* D., bisbop of Natal. 4863.

produit une révolution dans la religion et la philosophie. C'est qu'elle est plus qu'une science^ elle est une méthode ; c'est qu'elle a fait plus que d'apporter des solutions^ elle a changé la manière de poser les questions.

Il en est de la critique comme de toutes les découvertes contemporaines : elle est rapidement entrée dans le domaine commun. Née en Allemagne, restée quelque temps la possession exclusive de nos savants voisins, elle a fini par franchir le Rhin et par se répandre en France et en Angleterre. L'Angleterre, où la tradition a beaueoup d'empire, n'a {kib accueilli sans résistance le nouveau venu, que précédait la renommée de tant de ruines; mais si l'Angleterre est attachée à ses usageè, si elle redouti^ instinctivement tout ce qui peut ébranler les principes qui font sa force, elle se distingue en même temps par une équité naturelle qui ne lui permet point de juger une cause sans avoir écouté les avocats des deux parties. En vain les partisans de la critique menaçaient-ils les préjugés les plus chers, les institutions les plus respectées, les croyances les plus saintes : là sincérité du caractère anglais n'a pas permis qu'on leur fermât la bouche; on a voulu les entendre, on les a admis à développer leur arguments; puis, la cause une fois plaidée, on a vu quelques-uns des juges, et cêux-là mêmes qu'on pouvait supposer les plus pré-

venus, déclarer qu'ils se rendaient à Tévidence, el passer des sièges de la cour au banc des accusés.

On saif quel fut le principal incident dans l'histoire de cette crise théologique. Plusieurs ministres de rÉglise anglicane publièrent^ il y a deux ans^ un yolume d'Essais et Revues dans lequel les principes de la critique moderne étaient appliqués avec hardiesse aux livres de TAncien et du Nouveau Testament. Le scandale de cette publication fut d*autant plus grand que dix éditions attestaient combien le public prenait de part aux débats. Les journaux et les revues ne parlèrent plus que théologie. Les évêqUes lancèrent dès anathèmes. De gros volumes entreprirent de réfuter les audacieux théologiens. On ne leur épargna pas les injures : celui-ci comparait H. Jowelt à Julien TAposlat ; celui-là déclarait qu'il ne pouvait lire les livres du pieux Bunsen « sans un frisson involontaire de dégoût, de pitié et de mépris. » Cependant les arguments ni les injures ne satisfirent les fureurs des geuF d'église, et Ton eut recours aux tribunaux. Des sep coupables, deux furent considérés comme de moindres pécheurs: un troisième était laïque, un quatrième était mort; mais les évêques do Salisbury et d'Ely ont réussi à faire condamner devant la cour des arches leurs diocésains respectifs, xMH. Rowland Williams et H.-B. Wilson. Il ne restait plus à atteindre que M. Jowett,

le plus dangereux de tous^ parce qu'il est le plus instruit et le plus influent. On a cru longtemps qu'il était protégé par sa qualité de simple professeur; cependant les jurisconsultes ont fini par trouver un biais, et trois des collègues de H. Jowett viennent de le déférer à Tautorite universitaire ^ Ainsi tout allait pour Tortbodoxie au gré de ses vœux ; on n'avait pas répondu bien victorieusement, mais on avait réussi à soulever les craintes et rindignalion des fidèles; on n'avait pas réfuté les hérétiques, mais on les avait frappés ou menacés dans leur carrière et dans leurs moyens d'existence. On pouvait espérer que l'ialimidation avait réussi; il semblait que le silence allait se faire, que les croyances allaient se rassurer. C'est sur ces entrefaites qu'un nouveau coup^ infiniment plus inattendu, plus sensible, plus difficile à parer, est venu ébranler l'édifice des traditions.

On sait que TAngleterre, depuis quelques années, a érigé dans ses vastes dépendances coloniales un assez grand nombre de sièges épiscopaux. Il y a des évêques non-seulement au Cap, à Calcutta, à Sydney, mais à Labouan et à Honolulu. Ces sièges, à proprement parler, sont des postes de mission, et ceux qui les remplissent

i Le procès inteolé à M. JoweU a échoué. De leur côté, BIM. William et Wilson ont été acquittés^ en dernière instance par le conseil privé.

ne sont point des dignitaires qui ont déjà passé par les cliarges ecclésiastiques^ mais des hommes dans la force de rage, et que recommandent leurzèle et leurs talents. Un épiscopat de ce genre a été établi dans la colonie de Natal, au nord-est du Cap^ territoire de dix-huit mille milles carrés^ habité par des Cafres et par des fermiers hollandais. Le docteur Colenso y fut appelé en 1854. Il avait quarante ans. Élève distingué de Funiversité de Cambridge, il avait ;passé plusieurs années dans renseignement^ puis dans les fonctions de pasteur de campagne. Excellent mathématicien^ ses traités d'arithmétique et d'algèbre ont été adoptés dans les écoles et les universités. Zélé ministre de l'Évangile^ il avait publié des «Sermons de village^ » dans lesquels les gens experts avaient bien démêlé une petite saveur d'hétérodoxie^ mais dans lesquels on n'avait pu méconnaître l'éloquence et la piété. Ce qui est certain^ c'est que personne ne s'attendait à l'éclat qui se préparait. L'évêque Colenso était tout entier à son œuvre de conversion et de civilisation; les ouvrages qu'il publiait de temps en temps avaient tous trait aux travaux du missionnaire ; les dépisteurs d'hérésie, occupés à la poursuite des Essais et Revues, avaient oublié ses premières hardiesses. Qui eût dit que le nouvel acte du drame théologique se préparait aux antipodes^ parmi les Zoulous, et qu'un évêque devait y jouer le rôle principal?

n y a quelques mois, le docteur Colenso revint en Angleterre. Le bruit se répandit bientôt qu^il venait pour y publier un examen critique du Penlateuqueyei que ce livre était destiné à faire du bruit. Un premier volume parut en effet au niois de novembre 1862, et Ton ne peut dire qu'il ait trompé l'attente du public. L'efTel produit par les Essais avait eu quelque chose de plus imprévu, la consternation causée par le volume du docteur Colenso a été plus grande : c'était un second coup qui venait s'ajouter au premier; mais ce qui augmenta surtout l'impression de crainte et de colère qu'éprouvèrent les orthodoxes, ce fut le caractère ecclésiastique dont était revêtu l'auteur. L'anglican n'est pas si bien dégagé des doctrines du catholicisme que l'épiscopat soit à ses yeux une simple dignité hiérarchique. Il lui semble toujours qu'à un si haut rang, à une si solen nelle consécration, doivent correspondre des grâces divines toutes particulières. Un évêque errer, un évêque renverser les fondements de la foi ! A qui donc faudrat-il recourir, et quelle garantie conservera le peuple chrétien, s'il doit se défier de ses propres pasteurs et des plus haut placés? Ce n'est pas tout. L'Église anglicane n'avait jamais prévu un pareil péril; elle a bien pu armer les évêques du pouvoir de poursuivre ou de suspendre les pasteurs de leur diocèse, mais elle n'a rien décide pour le cas où l'évêque lui-même tomberait

dans l'bérésie. En vain les tribunaux exislenl-îls ; ce qui manque, c'est quelqu'un qui ait le pouvoir de déférer le délinquant aux tribunaux. Telle est la perplexité où se trouve jetée TÉglise d'Angleterre : elle Voit Thérésie éclater dails son sein^ elle la voit envahir jusqu'à ses chefs spirituels^ et elle se reconnaît impuissante à punir le coupable et à se préserver du danger.

Le caractère ecclésiastique de l'auteur était une aggravation de l'offense; il faut avouer cependant que l'ouvrage du docteur Colenso était assez alarmant déjà par lui-même. Quelque familière que l'Angleterre fût devenue avec les travaux de la critique biblique, elle n'était pas encore préparée à des résultats tels que ceux auxquels arrivait l'évêque de Natal.

La critique des saintes Écritures q'est pas une science à part; c'est tout simplement la critique historique appliquée à l'histoire de la religion juive et de ses développements. Qu'il s'agisse dé livres dits sacrés ou de livres dits profanes, le but, la méthode, les moyens d'investigation sont absolument les mêmes. On se propose toujours de peser des témoignages, de contrôler des traditions, de démêler le vrai du faux. Du moment que la Bible se présente, non pas comme un livre tombé * du ciel, mais comme une collection d'ouvrages écrits en différents temps, dans des circonstances particulières 6t par des hommes semblables à nous, il est perinis de

rechercher quelles sont l'origine et la valeur de ces livres, de se demander d'où ils viennent et à quelle autorité ils peuvent prétendre.

La critique historique se divise en deux branches, la critique des documents et la critique des faits.

lia critique des documents est la partie la plus nou* velle de la science, celle qui, de nos jours, a pris le plus de développement et a fourni le plus grand nombre de résultats inattendus. Elle consiste à chercher dans le texte même d'un ouvrage, dans son style, dans les notions qui forment l'horizon intellectuel de l'écrivain, dans les indications indirectes qui se sont glissées sous sa plume, à y chercher, dis-je, des renseignements sur Tauteur, l'époque et le but de l'ouvrage. Le critique part de Fincertitudede la tradition; cette tradition, il sait par de nombreux exemples qu'elle est souvent erronée, et par conséquent toujours suspecte. Il s'agit donc de la confronter avec le témoignage involontaire des textes, de voir si ceux-ci la confirment ou la contredisent, et, dans ce dernier cas, d'essayer de la remplacer par des données qui pourront être incomplètes, insuffisantes, mais qui reposeront du moins sur une base solide. On comprend d'ailleurs que les résultats auxquels on arrive ainsi seront le plus souvent négatifs. Il est plus aisé de prouver que les lettres de Platon ou quelques-uns des discours de Cicéron n'ont pas été

yéritablement écrits par ceux dont ils portent le nom que d'en découvrir le vérilable auteur. Il est certain que l'Épitre aux Hébreux n'est pas de saint Paul, mais il n*est pas certain, comme on l'a conjecturé, qu'elle soit d'ApoUos. On voit bien que les fausses décrétâtes ne sont pas authentiques, mais toutes les circonstances qui ont présidé à la fabrication de ce fameux recueil ne sont pas également claires. Il n'en est pas moins vrai que la critique a souvent réussi à jeter un jour singulier sur des ouvrages d'une haute antiquité. La portion des Écritures juives dont s'est occupé le docteur Colenso en est un exemple. On sait que le Pentateuque est un recueil de cinq livres renfermant Phistoire des origines de l'humanité et celle du peuple hébreu jusqu'à la mort de Hoïse. Moïse lui-même, si Ton en croyait la tradition, serait Fauteur de ce récit. Il faut dire que Fexamen le plus léger suffit pour renverser cette opinion ; non-seulemeut l'ouvrage lui-même ne prétend point à une si haute parenté, mais il renferme une foule de données qui sont inconciliables avec la supposition dont il s'agit. Toutefois, on ne s'est pas arrêté à cette conclusion négative. Un examen plus attentif a fait découvrir que le Pentateuque se compose de divers documents, que l'un de ces documents, histoire suivie et étendue, a été plus tard remanié et complété par une autre main, et qu'il n'est point impossible de faire le

triage des morceaux qui appartiennent à Tun et à l'autre des deux rédacteurs. Ce n'est pas tout : on a pu établir d'une manière approximative la date du document primitif et celle du remaniement auquel il a été souo^is plus tard. Le livre^ ramené à sa première foroie, désigne Tépoque dont il parle comme un temps où le peuple dlsraël n'avait pas encore de rois; il est clair d'après cela que Fauteur écrivait postérieurement à rétablissement de la monarchie. L'auteur, d'un autre côté^ ne connaît encore ni Jérusalem ni le temple de Jérusalem; il s'ensuit qu'il écrivait avant le règne de Salomon^ qui construisit le temple^ et même avant celui de David^ qui, le premier^ enlcTa Jérusalem aux Ghananéens. La conclusion n'est pas difficile à tirer : l'ouvrage que le rédacteur du Pentateuque a pris pour base de son récit remonte au règne de Saûl^ le prédécesseur de David et le premier roi d'Israël. Je pourrais multiplier les exemples. De FAncien Testament, je pourrais passer au Nouveau. Je pourrais montrer coniment la critique a^ sur une foule de points^ modifié la tradition, comment elle a tantôt renversé, tantôt confirmé Tauthenticilé des écrits apostoliques, par quels moyens ingénieux, par quelles ressources d'esprit et d'érudition elle a fixé, à quelques mois près, la date d'un écrit qui n'en avait point, ou rejeté jusque bien avant dans le second siècle telle épître qui s'était décorée du nom d'un apôtre;

mais ce n'est p^s ici le lieu d'enlrer dans des détails de ce genre. Mon seul but était de faire comprendre ce qu'on entend par la critique des documents^ quelle en est la méthode et à quels résultats elle peut espérer d'arriver.

La critique des faits a un autre but et procède différemment. Elle se propose, par la comparaison des renseignements fournis, par l'examen de la vraisemblance et de la cohésion interne des récits, elle se propose, . dis-je, de déterminer le degré de confiance que ces récits méritent, et d'y séparer, s'il y a lieu, la vérité de la fiction, Thistoire de la légende. Elle aspire même quelquefois, par des conjectures, par des combinaisons, à rétablir la suite et le vrai sens des événements, que la tradition a défigurés. Les recherches auxquelles les premiers siècles de l'histoire romaine ont été soumis depuis Beaufort et Niebuhr offrent un exemple de ce genre de travail et des procédés au moyen desquels les savants se flattent tantôt de détruire, tantôt de reconstruire l'histoire traditionnelle.

Le premier volume du docteur Colenso, le seul dont nous ayons à parler ici, parce que c'est lui qui a fait événement, ce volume s'occupait uniquement de la critique des faits et s'en tenait au côté purement négatif des questions. L'auteur ouvre les livres de l'Ancien Testament vulgairement attribués à Moïse. Il laisse de

côté les grands récits de la création, de la chute, du déluge, pour se borner à des événements plus faciles à contrôler. II ne rejette point un fait par cela seul que ce fait est miraculeux; il ne trouve, pour sa part, aucune difficulté à admettre une intervention surnaturelle de la Divinité dans les affaires humaines, mais il ne peut recevoir comme vraies des relations contradictoires ; or ce sont des contradictions qu'il a cru reconnaître dans le Pentatetique. Prenant pour objet spécial de ses recherches le séjour des Israélites dans le désert, il s'attache à l'un des éléments de ce récit, le nombre assigné par le texte sacré à la multitude des Hébreux qui venaient d'échapper au joug des Pharaons. Ce nombre, d'après le Pentateuque, était de plus de six cent mille guerriers, ce qui, avec les femmes et les enfants, suppose un total de trois millions de personnes. Cette population, habitant sous des tentes, devait former une ville mouvante d'au moins douze milles carrés, à peu près l'étendue de la ville de Londres. Veut-on se représenter tout ce peuple en marche, on a une immense colonne qui, sur une largeur de cinquante hommes, couvrirait en longueur un espace de vingtdeux milles, de telle sorte que les derniers seraient séparés des premiers par deux journées de chemin. Ces chiffres obtenus, le docteur Colenso les met en regard des nombreux passages qui semblent incompa-

tibles avec de pareilles données. 11 est dit que Moïse

rassemble le peuple à la porte du tabernacle : comment

trois millions d^ommes seraient-ils entrés dans un

espace qni n'en pouvait contenir plus de cinq mille?

Josué lit la loi entière à tout le peuple : on se demande

combien de personnes^ dans cette immense population,

purent entendre cette lecture^ et, si quelques-uns seu*

lement l'entendirent^ on se demande à quoi servait une si

longue cérémonie. Les prêtres (il n'j en avait que trois^)

devaient porter hors du camp les restes des sacrifices •

les sacrifices étaient fort nombreux, et le prêtre, pour

satisfaire à ce devoir^ n'aurait pas eu chaque fois moins

de deux lieues à parcourir. Les Israélites étaient sortis

d'Egypte avec leurs troupeaux : admettons que les

hommes fussent nourris de manne; il est difficile de

comprendre comment on nourrissait et on abreuvait

deux millions de bœufs et de moutons. Telles sont les

questions que se pose le docteur Colenso. Je laisse de

côté d'autres calculs encore et d'autres difficultés. J'ai

seulement voulu donner un exemple de la critique de

notre écrivain. Ce qui nous importe d'ailleurs^ c'est sa

conclusion. Or cette conclusion^ la voici : a Le Penta^

teuquey dans son ensemble^ ne peut avoir été écrit ni

par Hoïse, ni par un homme qui connaissait les faits;

disons pluS; le prétendu récit mosaïque^ quel qu'en ait

été l'auteur, ne peut être considéré comme historique.

i58 LES CONFESSIONS D'UN MISSIONNAIRE.

1^ plus grande partie d^ rhisteiradela gortie d'Egypte, bien qu'ayant probablement quelque fondenaeni, ne saurait être tenue pour vraie, 9 Qq voit où tout eaci nous mène. Si les récits de la Bible ne sont pas vrais> la Bible n'est plus un livre inspiré dans le sens où l'on pr^nd ordinairement ce mot} elle n'est pas un livre surnaturel^ un livre dpui chaque ligne renfem^e upe révélation d^ Di?u, 0? cette notion de la Bible ^ le ^dément de la croyance orthodoxe; elle est^ le docteur Çoleqso ne se le dissin^ule pas, liée^ en Angleterre, 4 la fol et aux es^pérwcei du plus grand non^bre des ftd^Sf Pès lors il n'est pas difQcile de compr^odre avec qud inélange de terreur et d'indignation oi| a vu de pareilles idées se produire ^us Fautarité d'un de; chefo de l'Église. Lacritique de l'auteur n'a rien de bien nouveau^ de hieu Ingénieu^^ de bien profond : elle est tout élémentaire > presque naïve; mais elle marcbe à front levé^ elle ne cache point les résultats auxquels elle est arrivée, elle ne cherche point à en l^tténuer la gr^vité^ elle frappe ouvertement le protestantisme vulgaire, dif^nf niieuXi le christianisme t?adilionnel, dani son dogme cardinal ; comn^ents'éton- 9QÇ que bien des lecteurs aient été jetés dans la plus ^euloureuse perplexité?

n y a toutefoiji dans le livre du docteur Colenso quelque chose dinflniment plus grave que lei résultats

LES CONFESSIONS D'UN MISSIONNAIBE. i60

ftwquols il arrive^ et que Tautorité épiscopale sous laquelle ces résultats sont présentés au public : c^est 1-bistoire même du livre. L'auteur, dans sa préface^ Dous a raconté ce qui lui a mis la plume à la main> et cette préface est devenu le récit d'une lutte secrète^ d'une agitation douloureuse^ et comme un chapitre ée» mémoires intimes de Técrivain. Hélas l combien de personnes^ dans celle confession pleine de candeur^ n'ont-elles pas retrouvé l'image de leur propre expé* riencel Essayons d'expliquer comment les questions se sont dressées devant notre missionnaire^ et commmt elles s'imposent FÉglise dont il fait partie.

La |)aroIe du Christ^ le plus simple comme le plus sublime enseignement ^ue le monde ait jamais entendu^ ne suf&t pas longtemps aux auditeurs qui l'avaient recueillie. En prenant une forme et un corps dans leurs pensées, elle s'y combina avec bien des éléments étrangers^ philosophie grecque ou mythologie hébraïque; elle prit la consistance des religions positives; elle se formula en dogmes; elle se cristallisa. Le christianisme ne fut plus une simple proclamation prophétique de paix avec Dieu et de fraternité entre les hommes, il devint une théologie. La révélation fut regardée comme une communication surnaturelle de connaissances religieuses, comme une proclamation de certaines propositions abstraites sur Tessence divine, Forigine du mal.

la nature de la grâce. Les germes de cette transformation se trouvent déjà dans les écrits apostoliques^ dans le Logos de saint Jean^ dans la Justificaiion de saint Paul; mais cette transformation dogmatique se développa rapidement. Il suffit de rappeler les discussions des Pères et des conciles sur la Trinité et le péché originel, et ces Sommes du moyen âge dans lesquelles la doctrine chrétienne est fixée jusque dans ses plus petits détails et ses conséquences les plus éloignées. Le christianisme était devenu un vrai système de doctrines embrassant le ciel et la terre, le passé et l'avenir de rhumanité^ renfermant une théogonie, une métaphysique et une morale, mais qui se distinguait surtout en ce qu'il faisait dépendre le salut de la connaissance des dogmes et de la soumission avec laquelle chacun les recevait Les recevoir^ — fort bien, mais sur la foi de qui? On le comprend, tout était là. Il s'agissait de savoir à quel titre la doctrine chrétienne s'ofiTrail à la foi des fidèles, sur quelle autorité elle s'appuyait. L'autorité, dans une religion dogmatique, c'est la clef de voûte du système. On me somme de croire, mais encore faut-il que je sache ce qui doit déterminer ma croyance. Vous me parlez de révélation, mais encore faut-il que cette révélation ait ses preuves, qu'elle produise ses titres. En d'autres termes, il y a nécessairement par delà toutes mes croyances une dernière croyance qui appuie

et résume les autres^ qui en établit la certitude et en justifie la divine origine. C'est ici que le catholicisme et le protestantisme se sont séparés. La conception religieuse fondamentale est restée la même; de part et d'autre^ le salut est également attaché à une croyance dogmatique^ de part et d^autre il y a un dépositaire infaillible des doctrines^ un juge suprême des controverses; seulement Tautorité catholique^ c'est TÉglise^ tandis que Tautorité protestante, c'est TËcriture.

On comprend par là ce que la Bible est devenue pour le protestant. Il n'y voit pas les monuments de la foi des Hébreux et des premiers chrétiens ; il n'y voit pas les documents de l'histoire de la plus pure des religions ; il n'y cherche pas le verbe de ces grands prophètes de Dieu qui ont parlé à leur peuple de justice, de repentance et de pardon, de ces pieux poètes qui ont chanté leurs douleurs et leurs espérances, et dont les accents sont éternels comme les sentiments qui les ont animés. Non, le protestant orthodoxe ouvre sa Bible pour y trouver les propositions qu'il doit croire. Elle est pour lui,^ ne dirai pas la source de la révélation, mais la révélation même. Comme elle est l'autorité religieuse suprême, elle est. au-dessus de tout jugement et de toute appréciation. C'est Dieu même qui s'y fait entendre. Non-seulement il ne peut s'y trouver rien d'humain^ ni erreur, ni tache, ni contradiction^ il ne

set LES CONFESSIONS D'UN MISSIONNAIRE.

s'y trouve rien non plus dMnutile; chaque ligne^ cha*que mot est un message du Très-Haut adressé à rhomme, une manifestation de sa volonté et de ses perfec-» tiorts.

L'autorité dogmatique^ quel qu*en soit le siége> â un inconvénient : elle doit prouver tout le reste^ et ell6«* même a besoin de preuves. Il faut croire sur la foi de rÉglise, mais il faut pour cela commencer par croire à rÉglise^ et les titres de TÉglise à notre confiance ne sont pas moins sujets à contestation que les dogmes qu'elle prétend couvrir de son infaillibilité. Il faut croire à rÉcriturei mais la dogmatique protestante ne renferme pas une seule proposition qui ne soit plus facile à prou* ver ou à défendre que Tinspiration de la Bible. La dif« ficulté est grave; ce n'est pas la seule. L'autorité en matière de foi est surtout compromise par le conflit dans lequel elle se trouve avec les faits. Si l'élise enseigne la cosmologie de Ptolémée^ la cosmologie de Copernic et de Newton ne pourra s'établir sans ébran*^ 1er l'autorité de l'Église. Si l'Écriture renferme sur la création ou le déluge des relations qui sdht en désac^ cord avec la science moderne^ s'il y a des contradie** tkms ou des impossibilités historiques dans ses récits, ri ci et là nous y rencontrons des sentiments qui nous blessent ou des exemples qui nous scandalisent^ il est dâir que nous sommes placés dans l'alternative d'a-

LES CONFESSIONS D'UN MISSIONNAIRE. 2é8

bàndonner Pinfaillibilité de FÉcriture y ou de fermer violemment nos yeux à Tévidence. C'est ici que les esprits légers ou prévenus ont un grand avantage sur lei esprits droits et sérieux. Ils n'ont garde de s'appesantir sur des questions qui les embarrassent , ils en détournent leur attention^ et^ n'en sentant plus le poids^ ils finissent par croire qu'elles n'existent pc^int. Que si les circonstances ramènent les objections devant eux^ si la controverse les oblige à s'en occuper, si le doute est dans l'air^ si la critique viole la consigne qui devait lui défendre leur porte, il leur reste encore des ressoiircés: la majesté dés traditions, la sainteté de la foi, les intérêts de la religion et ceux de la morale religieuse, le danger de tout perdre du moment qu'on renonce à tout défendre, autant de fins de non- recevoir qu'Us opposent aux arguments les plus spécieux. Ëntrent-ils dans l'examen des difficultés qu'on leur oppose, c'est pour se contenter des réponses les plus faibles, de» preuves les plus illusoires : après quoi, ils retournent à leurs occupations, ils s'étourdissent par l'accomplissement de leurs devoirs, ils cherchent dans la pratique des vertus chrétiennes Foubli de ces questions importunes, et ils se persuadent qu'ils sont en règle avec la sincérité et la vérité. Bien différent est le sort de l'àme scrupuleuse qui tient par-dessus tout à être au clair aVéè elle-même, qui se i^éprocherait d'aller au delà de

ses convictions, qui ne sait se faire ni illusion ni violence, qui a appris à tout subordonner à la vérité^ dogmes^ traditions^ les préceptes les plus saints, les autorités les plus hautes, persuadée que la yérité n'est rien si elle n'est tout^ et que rien n'est sacré que ce qui est vrai I

Le docteur Colenso^ il faut le reconnaître^ est un homuDe de cette noble race.

« Dieu m'en est témoin , s'écrie-t-il , j'ai passé bien des heures douloureuses lorsque, lisant la Bible et rcr gardant chaque parole du saint liyre comme une parole de Dieu , j'y trouvais des contradictions qui me paraissaient incompatibles avec son autorité absolue^ et que dans tout autre livre je n'aurais pas hésité à regarder comme des erreurs. Mais non, on m'avait appris qu'il était de mon devoir d'étouflTer en moi toute étincelle de doute^ comme si ce n'était pas l'amour de la yérité qui eût allumé ces étincelles^ et comme si l'amour du yrai n'était pas un don de Dieu. Je réussis à imposer silence à mes scrupules , à m'aveugler moimême^ à faire violence à mon amour de la vérité ; mais grâce au ciel je n'y réussis pas longtemps. A mesure que mes connaissances s'étendaient et que mon intelligence s'exerçait; je sentais l'impossibilité de rester fidèle aux doctrines exagérées dont j'ai parlé. Je me refusais encore à admettre que les contradictions de l'Écriture

fussent réelles^ mais j'évitais de serrer de trop près la question. Absorbé dans mes devoirs pastoraux^ je faisais ce que bien d'autres ministres de TÉvangile ont probablement fait dans de pareilles circonstances : je recourais aux explications spécieuses des commentateurs^ je me retranchais dans la vérité générale des récits bibliques^ je m'attachais aux parties de l'Écriture qui renferment des enseignements ou des exhortations^ et quand je tombais de nouveau sur des difficultés insolubles^ manifestes^ telles que la création ou le déluge^ je cherchais à me persuader qu'il y avait sûrement quelque moyen d^expliquer tout cela. »

Telles étaient les perplexités dans lesquelles se débattait le docteur Colenso^ lorsqu'il fut nommé évéque de Natal. Il se lança aussitôt dans la carrière du missionnaire avec toute Tardeur d'un homme qui croit à rÉvangile comme à un principe de civilisation pour les peuples^ de relèvement moral pour les individus. Son premier soin fut d'apprendre la langue des indigènes. 11 s'en rendit bientôt maître^ et il publia une grammaire et un dictionnaire de cette langue. Il voulut ensuite traduire les Écritures. C'est là ce qui le perdit. En face d'un texte qu'il était obligé d'étudier minutieusement^ d'interpréter littéralement^ il vit toutes les difficultés revenir en foule et plus importunes que jamais. Ce n'est pas tout. 11 avait eu recours dans ce tra-

Tftil à radBistance de quelques indigènes coûvertis. Or les îoulous sdht des Cafres intelligents^ que leur genre de vie pastorale et la nature de leur pays rapprochent de là condition des anciens Israélites^ et qui apportaient à rétudé de rAncièn Testament les réfleiions naïves que suggère une première impression. On en était un Jour à rhistoiredu déluge^ on Tenait de lire la description de ce vaisseau gigantesque dans lequel des exemplaires de tous les animaux terrestres, quadrupèdes, oiseaux et reptiles, avaient trouté Un refuge, a Tout cela est-il bien vrai? s^écria le pauvre Zoulou 5 est-il bien vrai que l'arcbe ait contenu tous ces animaux, et que Noé ait en de quoi les nourrir toUs^ les animaux féroces et les oiseaux de proie comme les autres ? »

Une autre foi» on traduisait les lois de Mo!se. On en était arrivé à un passage qui permet au maitre de frapper son esclave jusqu'à la mort, pourvu que la mort ne soit pas immédiate, a Je n'oublierai jamais, dit Colensô, rétonnement et Tindlgnation avec lesquels un des indigènes qui m^assistaient apprit que ces pai^olés avaient été prononcées par l'Être infiniment grand et miséricordieux que je lui avais enseigné a adorer. Son âme tout entière se révoltait à cette seule idée.»

Une autre fois encore, Tévèqué de Natal voulait consacrer au Éfrinfstè^e de l'Évangile un Zcmlou, le tnètûé

LES CONFESSIONS D'UN MISSIONNAIRE. '2êl

petit-étre que celui dont il vient d^être question^ homme parfaitement propte à Faider dans ses travaux de missionnaire^ et il était obligé d'y renoncer parce qu'il aurait fallu le faire Sôtiscrire à des confessions de foi dont les distinctions Subtiles né ()euvent pas même être traduites dans la langue de Natale et lui faire déclarer qu'il croyait à toutes les Écritures^ tandis qu'il ne les avait pas même lues et n'avait pu les lire tout entières.

On s'explique maintenant ce qui est arrivé au .docteur Colenso. Obligé par les devoirs de sa vocation d*envisager de près les difficultés dont il s'était débarrassé jadis en se réfugiant dans des considérations générales où en se distrayant par des occupations actives^ tenu de résoudre pour autrui les objections dont il avait éludé la force lorsqu'il s'agissait seulement de les résoudre pour lui-même ^ appelé à se rendre un compte exact du pour et du contré^ il avait senti tout le poids de la critique. 11 avait alors eu recours aux commentateurs^ il s'était adressé à l'Allemagne, aux plus célèbres défenseurs de l'orthodoxie^ aux plus sa* vants des apologistes : il avait lu Hengstenberg^ Haevernicll, Keil^ Kurt2; mais ici encore il avait éprouvé ce que tant d'autres ont éprouvé de nos jours : les auxiliaires dont il cherchait l'appui s^étaient tournés contre lui. 11 avait été étonné de la faiblesse de leurs argu-

iiients, irrité de l'arbitraire de leurs procédés, scandalisé du manque de droiture qui perce dans leurs plaidoyers.

(x Est-ce donc là, se disait Colenso, le dernier mot de la science dans la question dont il s'agit? Est-ce là tout ce que la sagacité la plus aiguisée^ jointe aux connaissances les plus étendues^ trouve à répondre aux doutes soulevés par la critique? Une cause ainsi défendue n'est-elle pas une cause perdue ? d

Le point auquel en était arrivé Colenso est le point de séparation entre deux classes d'esprits. Il y a des hommes qui croient ce qu'ils veulent^ et il y en a qui croient ce qu'ils peuvent. Ceux-ci s'attachent au vrai uniquement parce qu'il est vrai j ceux-là font du bien, du beau, de l'utile, le signe auquel ils le reconnaissent. Tandis que les uns sont résignés d'avance à toute vérité et à toute conséquence de la vérité, les autres, avant de recevoir une opinion, commencent par se demander si elle est commode ou sûre, si elle ne dérange pas leur foi ou n'affaiblit pas leurs principes. Les uns partent de ce fait que le vrai #st ce qu'il peut, qu'il est souverain d^ailleurs, que c'est à la société, à la religion, à la morale même, de s'arranger avec lui, qu'il est après tout la source et le fond de ces choses, et que les idées les plus chères au genre humain, si elles ne peuvent se concilier avec la réalité, n'ont pas le droit d'être. Les

autres reconnaissent également en principe Tidentité du juste et du bon avec le vrai, mais ils difTèrent des précédents en ce qu'ils partent des conséquences sociales ou morales d'une proposition pour déterminer si elle est vraie ou fausse. Ces derniers passent généralement pour les vrais croyants, tandis que les premiers sont rangés parmi les sceptiques; il n'est pas de jugement plus injuste : on a beau s'inscrire en faux contre un grand nombre d'opinions reçues^ de dogmes établis^ on n'est pas incrédule pour cela^ si Ton est conduit par le désir et animé par l'espoir d'arriver à la vérité. Le sceptique est bien plutôt celui qui préfère quoi que ce soit^ sa commodité^ sa sécurité^ son âme méme^ à la vérité; celui qui^ subordonnant le vrai à l'utile^ montre assez par là que l'objet de sa foi c'est l'utile plutôt que le vrai.

On peut exprimer la même distinction d'une autre manière encore en disant qu'il y a plusieurs degrés dans la sincérité. Le manque de sincérité n'a pas toujours conscience de lui-même. Conscient^ il s'appelle duplicité, mensonge^ fourberie; inconscient^ il ne trompe les autres qu'en se trompant tout le premier : il est; à cet état; Tessence de la légèreté; de l'esprit de parti, du fanatisme ; mais il y a aussi telle duplicité qui n'est qu'à demi consciente; qui ne néglige pas seulement la vérité; mais qui la craint et l'évite. Or; il ne

faut pas s'y tromper, on peut redouter la vérité pour des motib corrompus ; mais on peut la redouter aussi pour des motifo quil est difficile de blâmer. Il y a des gens qui n'en veulent pas parce qu'elle les coudamne, d'autres parce qu'elle les gêne^ d'autres enfin parce que leur vie morale est liée à des croyances dont ils ne peuvent se séparer, et qui leur sont dès lors aussi cbàres que T honneur et le devoir. Insensibles à la surprise et au charme des découvertes intellectuelles^ peu curieux de leur nature, peu spéculatifs^ peu critiques^ ils n'éprouvent pas ce besoin qui agite les autres et qui les porte à tàter sans cesse le pouls à leurs convi^Qons pour savoir si elles vivent encore et comment elles se portent. Les objections ne les atteignent point. I^eur attention est ailleurs. Ils sont sincères^ bien qqerd^une sincérité relative; ils aiment le vrai^ mais ayec un sou»entendu : c'est qu'ils le possèdent d^, et avec une condition^ c'est que leurs recherches s*arrêteFont toujours en deçà des principes auxquels ils ont déjà prêté serment de fidélité.

Le docteur Colenso^ sans être un esprit trèfi-indépendant ou très-audacieux^ appartient à la classe de ceux qui sont esclaves du vrai et qui ne savent pas croire par un acte de volonté. Il s'est trouvé placé en face de récits contradictoires^ de faits impossibles^ de données inconciliables avec la foi dans laquelle il avait été élevée

lï:s confessions dun missionnaîkî:. 'ra ^\ il p'4 pa$ osé mentir à sa coqscienee ^t 9 Qieii en dissîmulgqt sa conviction. « Ja nç fne suis p^s «Dg^gé d^ moi-même dans ces recherches, diMl, qmii j'y ai ét4 amepé par mes devoirs çoi^me évêque et comme missionnaire. Du reste Je puis entraîné, je le sais, avec le courant du ^ècle, courant qui coule tout entier dans l^ direction indiquée, et qui grossit chaque jour à vue d'oeil. Quelles seront les conséquences de ce mouvement? Dieu seul peut ]e prévoir. Pour moi, m'en remettant à lui, j^at lancé ma barque sur les flots, et je sens qu'ils m'entratnent. Combien n'aurais-je pas préféré éviter de pareilles recherches, si je Pavais pu ! Et en efiét je les ai évitées aussi longtemps que cela m'a été possible, a

Et ailleurs :

« Il est injuste de repousser des recherches de ce genre en signalant les conséquences qu^elles doivent avoir, en déclarant qu'elles conduisent à incrédulité et à l'athéisme. Il est possible qu'il en soltainside quelques personnes; mais en sera-t-il nécessairement ainsi de tous? Ne pouvait-on pas en dire autant et ne l'a-t-on pas très-probablement dit de saint Paul lorsqu'il combattait le judaïsme, des réformateurslorsqu'ils entrèrent en lutte avec l'Église romaine? Notre devoir évident est de suivre la vérité partout où elle nous conduira, et de laisser les conséquences entre les mains de Dieu. »

5m LES CONFESSIONS D'UN MISSIONNAIRE.

Il ne fout pas croire d'ailleurs que notre évêque soit devenu ce qu'on appelle un incrédule. Loin de là^ il est resté chrétien^ chrétien sincère et fervent. La Bible continue d'être pour lui le livre des livres, de renfermer la vraie parole de Dieu^ d'offrir Timage la plus fidèle du Très-Haut et Tinstrument le plus efficace du salut des hommes. Il estime que Tesprit divin parle dans ce volume avec des accents qui vont à la conscience de tous^ à celle de Tenfant et du pauvre aussi bien et mieux encore qu'à celle du critique ou du philosophe. La foi ne peut que gagner à des vues plus saines sur l'Écriture et l'inspiration. Vienne le jour où Ton n'enseignera plus aux hommes à croire^ sous peine de damnation > des fables dont tous les peuples possèdent l'équivalent dans leurs propres traditions, et l'on verra l'œuvre des missions faire parmi les Caf res de l'Afrique et les brames de l'Hindoustan des progrès qu'on ne peut attendre aujourd'hui. Telles sont les espérances dont se nourrit la foi du docteur Colenso.

Son attachement à l'Église dont il fait partie n'a pas changé davantage. On peut même dire que c'est par dévouement pour elle, et dans l'espoir de la servir, qu'il a pris la plume. Les superstitions qu'il attaque sont, à ses yeux, ce qui fait la faiblesse de l'anglicanisme. On prêche une doctrine de l'inspiration qui est en désaccord avec les faits, on exige des ministres du

culte qu'ils reçoivent comme infaillibles des livres tels que ceux de Moïse, pleins d'impossibilités et de contradictions. La conséquence en est que les jeunes gens qui se distinguent dans les universités préfèrent toute autre profession à celle du ministère évangélique^ et que les laïques eux-mêmes tombent dans le doute ou Tincrédulilé. Les i)asteurs ont perdu la conQance des troupeaux. L'irréligion prévaut aux deux extrémités de la société^ parmi les gens éclairés et instruits et parmi les ouvriers intelligents. On laisse aller les choses^ on veut à tout prix maintenir le silence et le statu quo ; mais^ en attendant, TËglise d'Angleterre est sur le point de tomber par sa propre faiblesse^ elle est en train de perdre son influence sur toutes les classes^ et elle ne reprendra la direction des esprits que si elle revient à la sincérité^ à la vérité^ à la liberté^ si elle redevient un foyer de lumière et de vie.

« Pour moi, igoute l'auteur^ je sens que sortir de PËglise^ que m'arracber à tout ce que j'ai aimé et révéré^ serait un déchirement affreux. Je ne crois pas avoir enfreint les lois ecclésiastiques; mais s'il en est a^utrement; s*il est prouvé qu'un évêque de TÉglise protestante d'Angleterre n'a pas le droit de soumettre rÉcriture à l'examen et de publier le résultat de ses recherches, si cela est établi^ il va sans dire que je devrai supporter les conséquences de ma conduite.

C'est aux laïques de voir s'ils veulent que le clergé soit tenu de souscrire à des dogmes qu'ils ne croient pas eux-mêmes, et dont ils ne consentiraient pour rien au monde à prendre la responsabilité. »

Ce n'est pas sans intention que j'ai cité ces aveux et ces déclarations du docteur Colenso. Je l'ai déjà dit : là est le principal intérêt de son livre^ là en est le point palpitant^ le ^côté dramatique. Notre siècle est témoin d'un phénomène tout nouveau. L'incrédulité autrefois pouvait se confondre avec l'irréligion; lors même qu'elle n'était accompagnée ni du vice ni de la frivolité, rien n'empêchait absolument qu'on ne lui supposât des motifs intéressés. C'était un axiome dans TËglise que nul ne pouvait s'écarter des croyances consacrées, si ce n'est par l'effet de quelque perversité secrète, et Ton ne se faisait point faute de conclure de la liberté des opinions, sinon au libertinage des mœurs, du moins à l'orgueil de l'intelligence. La candeur, la pureté d'un Spinoza n'échappait pas plus à cette logique de l'orthodoxie que la légèreté d'un Voltaire. Aujourd'hui, l'argument n'est plus de mise : on a vu, on voit à chaque heure l'incrédulité envahir le sanctuaire. Disons mieux, c'est de là qu'elle sort aujourd'hui. Quelques-uns des hommes qui se sont séparés avec le plus d'éclat de la tradition ont commencé par la foi la plus naïve, la plus implicite> la plus opiniâtre. Ils n'ont pas douté pour

LpS CONFÇSSJLONS D'UN MISSIQNNAIEE. m

se débarrasser d'une doctrine dc^t lai^otelé lepr ét^ devenue inoportune; ils n'ont pais p|é j^ç^ qu'il Ifiur iffïfoji^i de le ^airç : ç'^ ni^gl^ mif^ We l^sm croyance? l^yr ont épfeappé. L€|ifl4'aWer*Uiiey#|||4^ p>)ectipns, Uç n'pp oijt f eqeywjp le p/[;44s qp ^g 4^ 4'eu^-n]^ê0ies« jUs ont iC|§dé à Féyidencj^, L^jar imà^ lorsqu'ils opt vu d'^fePF^ l'abîme s'ojuvxif .devait eui;, 2^ ^é prise ^'m WVt\fil^^ ^t 4qi4W]jr^v$.eflirc!l : îh â^ sf>r)!i jetés 4 ^qpuj^^ jjs ftnt luttç |uy^ larmefi^ ils ost ç^$sa^é dje tÇiU^flf^ reniè4afs^ ipQQurjii k toos les o o ojg û ftjle;*s. Se;i;i.(|uit leur ^c^pp^r le3 pensées qui A\mmiùà l^T joie et jleiu* force, ^^çppraoant toirt ca 4|^ aUitt jle^r nçtan^ier, f^ ne iCQipprfiAittt pas qua iJea pÉt Ittor c^n t^ir M^ b^t^tnôs À riegai^ le iûgme goomm raliment de la \ie spirituelle et laeeiiâe gacantie éek Yctrl^ I;im^aiAe, il leur ^emUait qu'ils aUaîeiit BOUler ,$a,i;is fin ds^ns d^ (4)&tcurité9 sans lond. Yrn^ lois ita ojxt r^ojji^ de douter de leurs doutes mâaaèfi» ils «ot yoi^u t^vmef l(ss yeu^i^ à une odieuse luaûère^ ils se sottt efforcés 4ii crc^re de parËi pris^ et toujours ils se sont retrouvés eu priàs^oce ^ e^t empire absolu qu'«xeitee te vrai Aur les esprits lionnétes. Mais que dis-je ? il y a plus ici que le simple ascendant de ^évid^nce : si les croyants les plus fervents^ si les saints même doutent aujourd'hui^ ce n'est pas par la séduction des idées spéculatives^ ce n'est pas même par la puissance a^^ec

laquelle s'imposent plusieurs des résultats de la critique moderne ; c'est surtout par le besoin de rester uns avec eux-mêmes. Habitués à écouter leur conscience^ ils ne peuvent lui résister. La sincérité est pour eux une chose si haute et si sacrée, qu'ils finissent par lui sacrifier jusqu'à leur foi. Le conflit dans lequel ils se trouvent engagés est en définitive un conflit de la morale avec le dogme, de la loyauté du caractère avec la fidélité au drapeau. En un mot^ si l'essence de la religion est le juste et le vrai, on peut dire que les hommes dont nous parlons deviennent incrédules par dévouement à la religion même. Telle est la contradiction dans laquelle se débattent aujourd'hui bien des âmes ! Tel est le spectacle vraiment tragique auquel assiste le xix'' siècle !

Les grandes révolutions sont celles qui restent d'abord le plus inaperçues^ parce que ce sont celles qui s'accomplissent dans les idées. Celle dont nous venons de parler comptera un jour parmi les plus considérables. L'abolition des juridictions ecclésiastiques^ la constitution civile du mariage^ l'égalité des cultes^ ne marquent pas plus nettement la fin des institutions du moyen âge que le principe de la liberté des croyances ne marquera la fin de l'époque théologique. Le dogme des dogn^és^ c'est le caractère volontaire de la foi. Si la foi^ en effets ne dépend pas d'uu acte de volonté^ l'homme

n^est plas responsable de ce qu'il croit^ rhétérodoxie n'est plus coupable, TÉglise ne peut plus imposer son credo sous peine de châtiments étemels, les croyances enfin ne sont plus qu'affaire d'examen et d'appréciation individuelle. La théorie de TÉglise a toujours été que la vérité chrétienne est évidente^ si bien que l'endurcissement seul peut se refuser à en reconnaître réclat. Ébranlez ce principe^ et le dernier vestige de la scolastique a disparu de la pensée moderne. La doctrine religieuse a toujours aspiré à s'imposer; elle est désormais réduite à se proposer^ elle perd le privilège de l'anathème : elle tombe dans le droit commun^ je veux dire dans le domaine de la discussion ; elle ne peut plus en appeler de l'homme égaré par le péché à l'homme repentant ; elle n'a plus le monopole de la certitude et de la vérité. Tranchons le mot: la doctrine religieuse n'est plus qu'une opinion.

Je n'ai garde de compromettre en l'exagérant le fait qu'il s'agit d'établir. Je suis loin de supposer que les hommes se déterminent uniquement^ dans leur manière de voir^ d'après des preuves et des raisons. Je ne crois pas faire la part du préjugé et des passions plus petite qu'elle n'est en réalité; je ]a crois considérable.. J'admire tous les jours à quel point on croit ce que l'on veut croire, l'on ne voit que ce que l'on veut voir. J'ai beau avoir conflance au progresse ne réussis point

^m LES CONPESiftÔNS D'UN MISSlÔNNAlïtÈ.

à më reptémilé^ Uûë époque où lé fftàs des bothitf es dtrrait pris PbâMtudtf de peser âirani <ie décider. Le p»fH pris restera longtemps encore h tvtnse défernrimnrte des opiiriotls^; niais cet état des e^rits^ s? je iie me tfMnpey ne sert cpi'à i^endfe pins frapp^tité les téSti qtû iiemient de passer sons nos yéut. Qu'aVôns-tions vn en effet ? Des hcMnle^ dé parti priâ^ de^ honhUés qui âfvâient donné à ïeur foi des gag^eS Considérable^, qâi avaient embrassé uû inini^ére reiigfeùi, qne l'ar- Alur de leurs couTicKotiS ataîf éfitraîriés an milriefu âèi pér^ et des privatiotis d'otié triission lointaine, et (jfuî tout à coup Èe ^ont é^rèféâ pôtrr ^e rëfnêttrè d'a(rcôrd artéc èchL-mêtnês. C^est tiii Làmenààié, qui a défe&dà ràgfîse ettradùit VMUatiofi ; c* estun Francis NeWttian, (fui a été ÈôBKiùtér Myangtiè à Bag4d; c'est un ÈnûsSn, dOtii des rangs du piétismé le ^Itis étroit; c'ëki Colenso enfin, qui n^a qu'une pëtiséê, Tavanfceinétit dû rëgne de Bien sur fa terre : ce sbtit ces hdhmïés cBez qtÀ rexpéHéùëè, la réflexion, Fétûdè, oiit flùl par lîiddifiër le^ cotrvîctidiïs les plus chères, pafr rèilverséi' léS ctoyjtaces au sèi^Viee desquelles ils avàietit coùsacré leur vie.

Èst-Ce à dire pour cela que la religion arrive inévitablement à une négation ? Devons-nous admettre que les sentiments les plus élevés du cœur de Thomme soient à là Merci des variations de la pensée ou des décou-

vertes de la critique ? Les croyances chrétiennes sontelies une illusion de Tenfance que la maturité est destinée à dissiper impitoyablement ? Je suis loin de le penser. Il y a ici une distinction capitale à faire. La foi, en elle-même^ est un sentiment : elle croit ce qui ne peut se démontrer, elle aime ce qui ne peut se voir^ elle aspire à ce qui ne saurait être atteint. Comme sentiment^ elle est ce qu'elle est^ et^ n'ayant pas besoin de preuves, elle n'est pas non plus susceptible de réfutation. C'est ainsi ^ dans cette pureté native et sublime^ qu'elle s'est produite dans l'Évangile. « Ce qui fait Tessence de la religion chrétienne, a dit madame de Staël^ c'est raccord de nos sentiments intimes avec les paroles de Jésus-Christ, o L'enseignement du grand prophète de Nazareth s'adresse toujours et tout droit à la conscience humaine ; il y porte d'aplomb; il ne lui demande rien qu'il ne soit sûr d'en obtenir ; il ne lui dit pas un mot qui n'y trouve un écho. Il n'y a rien d'arbitraire^ rien d'adventice dans cette limpide doctrine; mais son élévation même en compromettait l'efficacité, et il semble que les hommes aient été obligés de la rabaisser pour l'accommoder à leur usage. Elle était tout esprit^ ils lui ont donné un corps; métal pur, ils y ont mêlé leur alliage. Au christianisme du Christ succède celui des apôtres, à celui des apôtres celui des Pères, celui des conciles, celui des scolasliques. En vérité, c'est à n'y

plus rien reconnaître. Au lieu des simples et profondes sentences du Galiléen^ nous avons eu un mélange bizarre de dogmes abstraits et de mythologie saugrenue, une combinaison bâtarde de propositions métaphysiques et de faits légendaires. C'est ainsi que la foi religieuse est devenue croyance dogmatique^ en d'autres termes qu'un élément de science et de spéculation s'est mêlé à ce qui n'était d'abord qu'élan et adoration ; mais la science est l'objet légitime de Texamen : une histoire, fût-elle sacrée, tombe nécessairement sous la critique; une ontologie, fût-elle sanctionnée par des conciles, est soumise aux lois de la raison humaine. La religion ne pouvait devenir une science sans partager le sort de toutes les sciences, sans être tenue de présenter ses preuves et de satisfaire aux besoins de la pensée. On comprend maintenant comment il est arrivé quel'esprit moderne, avec ses instruments plus aiguisés, ses méthodes plus rigoureuses, ait découvert l'insuffisance d'une foule d'arguments dont se contentaient nos pères, et on comprend aussi comment la bonne foi du chrétien le plus orthodoxe, du penseur le plus religieux, le jette parfois dans la plus cruelle hésitation entre les doctrines qu'il a appris à confondre avec la religion et des découvertes scientifiques qui ne lui permettent plus de considérer ces doctrines comme vraies.

C'est ici que s'élève une question dont il est impossible d'exagérer la gravité^ et sur laquelle je voudrais appeler les méditations des hommes sérieux. Nous avons distingué la religion de la théologie^ ou^ ce qui revient à peu près au même^ la foi de la croyance ; nous avons même vu la religion briser la croyance comme une enveloppe devenue trop étroite, comme une forme qui ne répond plus au principe dont elle était jadis Tex- I)ression. Est-ce à dire que la religion puisse se passer d'une forme et d'un corps? La religion ramenée à son essence, réduite à ses éléments mystiques, débarrassée de toute théologie, cette religion est-elle possible? L'alliage qui semble en diminuer la beauté n'en fait-il pas en même temps la force ? Les masses ne sont-elles pas trop peu spirituelles pour le culte du pur esprit? En détruisant ce que nous appelons des superstitions, ne risquons-nous pas de détruire quelques-unes des fibres par lesquelles la piété jette racine dans Tâme? Je vais plus loin, et je me demande s'il n^est pas nécessaire que la religion se mêle à toutes les pensées de l'homme, s'il n'est pas de sa nature de pénétrer les sciences, les arts^ la vie tout entière, si l'idée même de la religion n'implique pas qu'au liey de rester isolée dans quelque recoin de noire être, réservée aux heures de la contemplation ou de rabattement, elle doit devenir comme le levain qui fait lever toute la pâte, comme

382 LEi CONFESSIONS D'UN MISSIOKNAIÎIE.

le principe de foute l'existëûce pour riddlvidu^ de toute la civilisation pour la société. S'il èîi est ainsi^ Téner-* gië en Vertu de laquelle le christianisme s'est jadis incarné dans là société serait inséparable du sentiment religieux, et si aujourd'hui lés progrès des idées ont emporté l'ancienne civilisation et l'ancienne croyance^ on pourrait admettre qile le principe de cette civilisation n'a pas nécessairement péri pour cela^ qu'il saura s'accommoder à un ordre de choses plus vaste^ à une science plus sévère, à une morale plus généreuse^ et qu'il finira par créer une Église où il y aura place pour les Jowett et les Colenso.

Mars 1863.

HEGBL WE L'HEGBLIANISME*.

Ob ÛB jttéé Wéh fes grâttds hoitinfïé^ qtfà dtetaûcè. Pour comprenare îettr œtrvi*e, if fàùf qù^elle Se soit montrée dains tôcrte èa pôi-tée; Les àppréciatîÔDs contempôraiiïes sont riéceéSaîi^ènfien! fauèéés, parce Qu'elles sont tiécessaîrenténf limitées. Ce ne éônt d'aillèilrs qtîé des opinions. Plus tard, lés actes Onf été suivie de léurS conséquetices^ les principes ont porté leurs fruits; dès

' ^ I. Éegelund seine ÉéU, von R« Haym. ^8S7. — II. Àpologte JhgeVs gegen Dr A. Haym, vdn Kattl Roseéki^anr. 4S58.-^I1I. Mtroduction à la Philosophie de Hegel, par A. Véra. 4855. — lY, Logique de Hegel^ traduite pour la première fois et accompagnée d*ane introduclîon et d*ùn commentaire perpétuel , par le même. 4859, 2 vol. — La leltre h étant aspirée en allemand^ il faudrait proprement écrire le Hégélianisme. J'avoue que j*ai reculé devant un pareil hiatus. Aussi bien, notre langue a depuis longtemps l'habitude de traiter les langues étrangères eri p^s conquis.

Di^tized by VjOOQIC

i84 HEGEL ET L'HÉGÉLIANISME.

lors le jugement n'est plus simple affaire d'impression individuelle^ il est soutenu^ guidé par le témoignage même des choses. Je ne veux d'autre preuve de cette assertion que l'histoire de nos temps : la révolution française commence à peine à être jugée^ l'empire ne Test pas encore.

Ce qui est vrai des hommes et des événements qui agissent sur les destinées des nations ne l'est pas moins

de la science et des héros de la pensée. Pour comprendre un système philosophique^ il faut qu'il nous soit devenu étranger^ et^ pour ainsi parler^ que nous puissions le considérer du dehors. Nous connaissons Descartes et Kant^ je veux dire le sens et la valeur de leur œuvre^ infiniment mieux qu'on ne les connaissait à répoque où l'enseignement de ces philosophes passait pour le dernier mot de la philosophie. II en est de même de l'hégélianisme. Hegel a exercé une grande influence^ il a eu une foule de disciples^ il a remué l'Allemagne ; quelque chose de ses vues s'est même répandu au dehors y et a pénétré dans le domaine de la pensée mo- . derne; et cependant^ on peut le dire^ Hegel ne commence à être connu ^ sa philosophie ne commence à être jugée que depuis qu'il n'y a plus d'hégéliens.

En disant qu'il n'y a plus d'hégéliens^ j'oubliais H. Véra. H. Véra n'est pas de ceux qui cachent leur drapeau : il croit à Hegel; il confesse le nom de son

HEGEL ET L'HÉGÊLlANlSME. )85

maitre^ il ne doute point de l'avenir du système. Peutêtre convient-il de Ten féliciter. Moins convaincu^ 1 auteur se montrerait moins zélé pour la tâche à laquelle il a consacré ses forces. H. Véra a beaucoup fait pour répandre la connaissance de la philosophie spéculative. Italien de naissance^ mais doué d'une remarquable facilité à manier les langues modernes^ il a plaidé la cause de rhégélianisme en Angleterre et en France avant de la porter devant le public de sa propre patrie. La traduction de la Logique en français est assurément une œuvre méritoire : reste à savoir si la Logique peut se traduire ; j'incline à penser que la meilleure version serait celle qui^ renonçant à tenir lieu du texte allemand^ supposerait l'original sous les yeux du lecteur, et à force d'en préciser le sens^ d'en expliquer les termes^ d'en accuser les intentions, y ferait enfin circuler cette lumière que la langue française porte partout avec elle. La partie la plus utile des travaux de M. Véra est probablement l'introduction générale au moyen de laquelle il s'est proposé d^orienfer le lecteur sur l'ensemble du système. Toutefois, Ici encore, il n'a pas conçu sa tâche d'une manière assez large. Une histoire de la vie et des travaux de Hegel, une histoire critique surtout, qui nous eût montré le philosophe dans la transformation de sa pensée et les inconséquences de sa doctrine, nous aurait mieux aidés à le comprendre

M HEG^L ET UHÉGÉLIANÏSMP.

gu'qne simple apalyse ia Vpv^clopfidie. Ajoutons qij^ rexposîtion de M. Véra est pi;olîxe , qjje le ÇJ en e$t roippu pçir uijie polémique perpétuelle^ epflo qu'on y sent trop Tenthousiasme du4isiciple et trop pjaia la fermeté du critique.

J'ai inscrit en tête 4e cetje étude le titre d'un liyr^ de M. Haym. Ce livre indique la fin d'unie période Aà^ rhistoire de la pensée allemande. Il faut qi^e Thégélianisme soit déjà biep U>ip/ijleiiou§ ppur <ïu'#n écrivsûn ait pu si bien Fembraç^er daqs SQp ^ai3^mble; Iç f^Wttner à ses origines^ lui âssipie^r s^ plaqe j^bjo^ le à^yj^-^ loppement des idé'e^^ y distinguer les résultats 4éfiAÎ* tifs et les éléments périssableis. L'auteur^ connu par une biographie d'Ale^candr^ 4e Humb^ddt et p^ 1^ Annales prussiennes, dont il est le rédac^ur e^ c)ief^ a eu les manuscrits de Hegel à s^ disposition et a pu ainsi jeter un nouveau jour sur la lormation des idée? du philosophe. Il ne s'est pas cru engagé par la gé^érosit^é dont la famille du défunt avait fait preuve à son égard en lui livrant des documents auçsi importants^ et le lecteur jugera probablemeiU que la i;oeiUeurfi manière d'honorer la mémoire d'un grand hopime était en effet de conserver vis-à-vis de lui une entière liberté d'appréciation. Peut-être cependant M. Haym, en sa qualité de représentant du libéralisme prussien, s'estil montré trop sévère pour le caractère politique d'un

HEGEL ET L'^ÉGÉLIANISME. 237

savant qui^ semblable en cela à Gœthe^ considérait les événements contemporains avec plus de curiosité que de passion^ et tendait à les accepter^ par cela même qu'il cherchait surtout à les comprendre. C'est un point sur lequel on devra écputer les réclamations de M. Bosenkranz^ Typ des plus fidèles^ et non pas Vm des n^oins méritantsf des disciples de Hegel. Quoi qu'il ep soit^ le volume de M. Haym est un rejmarquable cbc|r pitre d'histoire de la philosophiç. le le signale coçime une excellente introduction à rétuc^e à^ idées hégéliennes pour ceux qui voudra^nt entreprendre cet^^ étude f et comme un excellent résumé pour ceux qui sont déjà versés dans la connaissance du système- h le signale en même temps comble up exemple dp progrès que les Allemands ont fait depuis quelques apnées dans Tart d'écrire sur des matières sçiepti^ques. U^\\r teur traite un sujet difficile avec une aisance pa^fs^it^ et i^ne admirable clarté. 11 est peu de livres du m$me genre de l'autre côté du Rhin où Texpression soit qiussi précise y le mot auss[i souvent heureux et frappé. Cp n'est pas la nianière française sans doutç^ n^aji^ c'est ^a manière allemande ds^ns ce qu'elle ^ 4? P^Vis dis^ip^é* Plût à Dieu que M. Véra eût fait pour p9i\§ ce <^ue M. Haym a fait pour ses compatriotes : je n'aurais assurément pas eu la pensée de parler de Segel après lui.

HEGEL ET L'HÉGÉUANISIIE.

Hegel est un représentant de Tesprit allemand. Avec on air de gaucherie et une absence notable de ces aptitudes pratiques qui font réussir dans le monde^ TAUemagne aune nature admirablement riche. Elle réunitles qualités qui semblent le plus s'exclure. Elle est croyante et savante, rêveuse charmante et critique redoutable. S'il m'arrive parfois de douter de la poésie, c'est en écoutant un des poètes de TAllemagne que je réussis le mieux à dissiper ce scepticisme profane. Ces cantiques passionnés, ces ballades résonnantes comme une armure, ces chansons folles ou sérieuses, douces ou amëres, ce mélange gracieux de sensualité naïve et de sentiment exquis, de rêverie ardente et de bruyante gaieté, cette verve d'imagination, cette sincérité d'accent, cette profondeur d'intuition, un Novalis, un Uhland, un Heine, voilà ce dont la littérature d'aucun autre peuple ne saurait donner TidéCi ce qui plus qu'aucune autre poésie fait éprouver l'émotion poétique. Il en est du lied comme de la musique allemande, c^est un monde à part. Eh bien ! le peuple qui chante ainsi n'est pas moins extraordinaire par son génie critique. n faut avoir vu à l'œuvre sa patience dans les recher-

HEGEL ET L'HÉGÉUANMISE. 289

ches, sa rigueur de méthode, sa sagacité^ sa conscience^ son audace; il faut avoir au moins entrevu comment entre les mains de ces travailleurs cydopéens se sont transformées l'histoire^ la philologie^ la philosophie^ pour comprendre quel est le rôle de rAllemagne dans le domaine de Tintelligence. On trouve ailleurs de Férudition^ mais Tesprit scientifique proprement dit^ cet esprit qui n'a son nom que là (Wissenschafllichkeil) n'a que là aussi la conscience claire de lui-même et de ses devoirs. Quand Thistorien futur jettera un regard sur le développement social de notre temps, il n'y découvrira rien peut-être qui ait plus contribué que la science allemande à modifier l'ensemble des idées du xix« siècle^ qui ait plus agi sur Tesprit moderne considéré dans ses notions dernières^ et par suite qui ait plus décisivement^ bien quindirectement^ travaillé au grand renouvellement dans lequel le moyen âge achève aujourd'hui de disparaître.

L'esprit allemand a eu la bonne fortune de trouver son expression monumentale. Deux génies de premier ordre en ont personnifié les éléments divci*s avec une égale énergie. Si Gœthe représente la poésie de l'Allemagnci Hegel n'en représente pas moins la science. Réunis, ces hommes extraordinaires offrent le type complet d'une nation et d'une époque. Ils se ressemblent d'ailleurs à plus d'un égard : ils ont Tun comme

990 HEGEL ET L'HÉGÉLtANISMÈ.

Fftutre Tainour dé l'idéal et rintelligencé de la réalité^ la puissante activité, la vaste érudition. Je tte crains fidlnt, en m'exprimant ainsi, d'exagérer llmportâtice de Hegel. Jamais tentative aussi colossale que 1à dfeilhe li'avait encore été faite pour comprendre TUttivers et le reproduire par la pensée. Âristote âeul peUt lui être comparé, et entre Aristote et Hegel il y â lont llnler- Vâlie qui sépare le motide ancien du monde fnoderiie, llh AlexâUdre d'un Napoléon.

S'il est un pays qui soit plus allemand que le reste de FÂIlemagne, c'est la Souabe. Hegel était Souabe comme Schiller, Schelling et llhland. Né à Stuttgat^ en 1770, il fit de bonnes études classiques au coHége de cette ville, puis il alla étudier la théologie protestante à Ttitliterdité de Tubingue. Schelling y faisait les mêmes études. Les deux jeunes gens se lièrent. Du reste, Tapti-^ tude de Begel pour la science qu'il a illuMrée depuis ne perçait pas encore. Lorsquil sortit du séminaire en tl%Zy il reçut, selon l'usage, un certificat d'études et ût brades mœurs dai^ lequel on n'est pas étonné de voir qutl manquait de toutes les qualités de rc»*atettr) mais où l'on est surpris d'apprendre auasi qu^il travailtoit peu et qu'il avait complètement négligé la philosophie. En somme, cette attestation n^indique rien éé phis qti'une honnête médiocrité. Deux ans plus tard^ Schelling quitta le si^minaire à son tour, mais avec un

HEOtEL et L'HÉCtÉLUNISME. 291

certificat qui rendait un éclatant témoignage à ses talents. C'est ainsi qu'on voit se dessiner dès les bancs de récole le caractère des deux amis : chez Tun, une précocité brillante qui a fini par la stérilité; chez Tautre, une pesanteur sous laquelle se dissimulait le génie le pins vigoureux.

Au sortir de Tuniversité, Hegel, qui était sans fortune, et qui ne paraît avoir eu aucune velléité d'entrer dans TÉglise, chercha une place qui lui permît de continuer ses études. Il devint précepteur dans-une famille de Berne, et, trois ans après, dans une autre famille à Francfort. Les années qu'il passa de la sorte furent consacrées au travail le plus opiniâtre. A Tubingue, il s'était mis avec ardeur à l'étude de l'antiquité grecque; à Berne, ses préoccupations furent théologiques : il écrivit une vie de Jésus-Christ et s'enfonça dans des recherches sur les origines du christianisme. A Francfort, son attention se tourna vers la politique : il lut Adam Smith, composa un écrit sur la constitution du Wirrtemberg, un autre sur l'organisation de l'Allemagne. Il embrassait ainsi dans ses méditations Tantiquité et les temps modernes, la religion et la société, tous les problèmes qu'offre le monde; mais ces problèmes à leur tour, l'amenaient à la philosophie comme à leur solution commune, et lorsqu'il quitta Francfort, il possédait en portefeuille un cours de philosophie complet

dans lequel on trouve déjà très- neltement accusées la méthode caractéristique^ les grandes divisions et les données fondamentales du système auquel il a plus tard attaché son nom. Hegel avait alors trente ans.

Il résolut à cette époque de se vouer à l'enseignement public, et il se mit à la recherche d'une chaire de philosophie. Attiré par Schelling, il se rendit à léna. léna était alors la capitale littéraire de FAllemagne. Schiller et Fichte y avaient enseigné, Guillaume de Humboldt et Goethe y avaient souvent visité leur ami, les romantiques en avaient fait en quelque sorte leur quartier général; Schelling enfin, malgré sa jeunesse, y enseignait avec éclat. Hegel y arriva au commencement de 1801 et s'occupa de rédiger la thèse qu'il devait soutenir pour être autorisé à faire des cours. Ce travail était de mauvais augure : le candidat avait pris pour sujet l'orbite des planètes; il s'elTorçait d'établir à priori les lois de Kepler, et, remontant aux calculs du Timée^ il estimait qu'il n'y avait point lieu de chercher une nouvelle planète entre Mars et Jupiter. Or, Gérés venait justement d'être découverte par Piazzi. C'était jouer de malheur, mais le jeune philosophe n'en devint pas plus prudent; nous le verrons reconstruire l'univers entier avec la même assurance.

Le nouveau professeur, qui, selon Tusage allemand, n'était encore que professeur bénévole, réussit peu

d abord, il débuta avec quatre auditeurs. Ce nombre ne grossit guère. D'un autre côté, il avait entrepris avec Schellingla publication d'un recueil philosophique dans lequel parurent ses premiers travaux. Hegel, à cette époque, semblait être complètement sous Tinfluence de son ami; 'en réalité, sa pensée suivait déjà une voie indépendante. Schelling quitta bientôt léna pour Wurzbourg, et dès lors Hegel fit plus que s'affranchir : une réaction s'opéra en lui contre les doctrines qu'il avait un moment adoptées, et il se trouva, en fin de compte, que les deux collaborateurs étaient des rivaux et les deux philosophies des systèmes opposés. Depuis ce moment, Hegel ne cesse plus de développer les idées qu'il a entrevues et esquissées à Francfort. Ses vues se précisent et se complètent. Débarrassé de la concurrence que lui faisait son brillant collègue et des soins du Journal critique, il s'attache à l'enseignement avec plus de zèle; il est nommé professeur extraordinaire, il prépare Timpression de son premier ouvrage. Sur ces entrefaites, les événements de 4806 fondent sur l'Allemagne. Il faut avouer que le moment était mal choisi pour la publication d'une Phénoménologie de l'Esprit humain. Ausierlitz avait jeté l'Autriche aux pieds de Napoléon ; le vainqueur, dans une seconde campagne, allait, selon l'expression de Joseph de Maistre, écraser la Prusse comme une citrouille. Tout cela n'empêche

pas Hegel de poursuivre la formule métaphysique des développements de Thumanilé. La guerre se rapproche^ les armées manœuvrent autour d'Iéna ; le penseur n'a pas l'air de s'en apercevoir; il est occupé à envoyer les dernières feuilles de son livre à Timprimeur, et 9e$ lettres expriment plus de craintes sur le sort de son manuscrit que sur celui de la patrie allemande. Il y a plus : quand il fait allusion aux événements qui s'accomplissent sous ses yeux, c'est pour exprimer l'admiration que lui inspire le général français. Il a vu l'empereur, a Cela fait une singulière impression, écrit-il, de voir un pareil homme, qui là, sur un point donné, à cheval, plane sur le monde et le domine. » Il explique les succès des Français par la supériorité dQ TintelUgence sur la sottise et la barbarie. Il ajoute que tout le monde fait des vœux pour eux. Ce dernier trait jette du jour sur la situation. M. Haym, en reprochant amèrement ces paroles à Hegel, a commis un anachronisme : il a confondu 1806 avec 1815 ou 1860. Le patriotisme allemand, tel qu'il est compris aujourd'hui, n'était pas encore né alors : c'est Napoléon lui-même qui l'a évoqué à force d'oppression et d'insultes. On pouvait, à l'époque de la bataille d'Iéna, pardonner à un Souabô de ne pas se regarder comme solidaire de la Prusse et de la politique berlinoise.

Le séjour d'Iéna et la publication de la Phinominolo-

gfiGEL ET L'HÉGÉLIMIÇJME. 99»

gi$ naarquept la première période de la pbilpsophiç d^ Hegel. La seconde embrasse les dix années suiv^pfa^, et noui fait Qjssisler à répanoui^ssement du système; mai^ les événements laissaient toujours moiqs de plaipiç à Tenseignemeq^ d« la philosophie. Le pauvre profei* seur suppléant mourait de faim. Les garnisaires fjra;^çais dévoraient son petit patrimoine^ et ses cours js^ lui rapportaient rien. On le voi^ obligé d'emprunter quelques écus à Goethe^ qui lui-même était alors dans la gêne. Hegel finit par quitter la chaire académique pour prendre la plume du journaliste. Il se réfugia m Bavière^ où pendant dix-huit mois il rédigea la GazeiU de Bamberg, La variété de ses connaissances le randtil plus propre à ce nouveau métier qu'on ne pourrait croire. Il y apporta, sinon une indépendance que lef circonstances ne comportaient pas, du moins du bon sens et de la modération. Au surplus, il ne resta pai longtemps sous le joug; il devint en 1808 recteur du gymnase de Nuremberg, établissement qu'il n'était pas seulement appelé à diriger, mais où il avait en outre à faire un cours élémentaire de philosophie. Ce fut pour lui une occasion de revoir et de compléter l'ensemble de ses doctrines. Il leur donna leur forme définitive dans sa Logique et leur forme complète dans son Encyclopidie des Sciences philosophiques. Ce dernier livre fut pubhé à Heidelberg , où Tauteui

996 UËOKL ET L H£GÉLIAN1SM£:.

avait été appelé en 1816 comme professeur de philosophie.

La dernière période de la vie et des travaux de Hegel commence en \S\S, époque à laquelle il alla occupera Berlin la chaire que la mort de Fichte avait laissée vacante. Cette période est celle où, dans ses cours et dans ses livres, il multiplie les applications de son système « où il voit se presser autour de lui de nombreux disciples, qui, maîtres à leur tour, s'empressent de propager ses doctrines, où il jouit d'une gloire croissante et incontestée. Toutes les sciences viennent se , rajeunir à la source de la métaphysique nouvelle; la politique même y puise des inspirations. Le monde pensant est aux pieds du professeur. Jamais on ne vit de royauté intellectuelle mieux établie. C'est au milieu de ce triomphe que le choléra, qui faisait alors sa première apparition en Europe, vint frapper l'illustre victime. Hegel mourut le ÏA octobre 1831, à l'âge de soixante ans. Dans l'excès de leurs regrets et de leur enthousiasme, ses disciples allèrent jusqu'à le comparer à Alexandre le Grand et à Jésus-Christ. Ils consultèrent mieux les intérêts de sa mémoire en publiant les dixhuit volumes de ses œuvres complètes. On chercherait vainement ailleurs un monument aussi prodigieux d'érudition et de profondeur spéculative.

On possède quelques lettres de Hegel dans la col-

HEGEL ET L'HÉGÉLIANISME. 2ô7

lectioD de ses ouvrages; ces lettres sont surtout remarquables en ce qu'elles n'ont rien de très-saillant. Dan& les dernières années de sa vie^ il employait ses vacances à voyager. 11 visita les Pays-Bas^ Vienne, Paris. 11 faut voir avec quelle régularité il envoie à madame Hegel de minutieux récits de ses mouvements, notant la manière dont il a dormi, le vin qu'il a bu, le temps qu'il fait. Il n'est pas jusqu'aux modes qu'il n'étudie pour en rendre compte à qui de droit. Excellent père de famille, il ne s'éloigne |lu logis qu'en sou: pirant, et ne cesse d'appeler de ses vœux le moment où il reverra sa femme et ses enfants, et où il pourra leur raconter les belles choses qu'il a vues. Il a la passion du spectacle. A Vienne, il passe toutes ses soirées à Topera, il y entend Rubini, Lablacbe; il se déclare converti à Rossini. Mademoiselle Mars, à Paris, lui fait admirer M. Scribe. Cependant, le savant ne laisse pas de trouver aussi son compte dans ces voyages. Hegel ne manque pas une église, pas une galerie de tableaux, pas une collection d'estampes. Un ouvrage d'un grand maitre lui fait changer son itinéraire. 11 parle de la cathédrale de Cologne en termes sentis et élevés. 11 s'intéresse d'ailleurs aux hommes aussi bien qu'aux choses. Passant à Magdebourg, iMa trouver Carnot, a charmant vieillard, dit-il, qui m'a su gré de ma visite. » A Bonn, il veut voir Windischmann, a qui, en

faisant des prières avec le duc de Hohenlohe, a été guéri d'une opbthalmje dont il souffrait depuis sixans^ et qui aujourd'hui se porte parfaitement bien. > Le^ lettres dont nous parlons montrent partout l'obserrateur éveillé, mais partout aussi l'homme simple et naïf.

Le contraste que la bonhomie du philosophe forme avec sa terrible renommée le caractérise assez bien. On f. f comprend qu'il ait érigé en principe Tunité des contraires, car il est lui-même un composé de contradictions. 11 est tout ensemble pesant et pénétrant, solide et délié, pédant et sublime. Sa langue usuelle est le comble de la barbarie, mais il a çà et là des mots d'un rare bonheur. Il est telle page de la Logique ou de la Phénoménologie dont le jargon semble défier Tintelligence humaine et qui fait douter que l'auteur se soit compris li^i-même; mais il y a des phrases qui ouvrent d^s horizons inconnus, et laissent le lecteur interdit et pensif. Sa dialectique est d'une subtilité, d'une ténuité telle que le Parménide de Platon semble en comparaison n'être qu'un jeu d'enfant, et d'un autre^côté il tombe sans cesse dans l'image, dans la personnification, et l'on croirait, en le lisant, assister à la formation d'une mythologie, au développement d'un monde semblable à celui des anciens gnostiques, dans lequel les notions prenaient un corps, marchaient, passaient par toute

HEGEL ET L'HÉGÉLUNISME. 999

sorte d'aventures. La philosophie de Hegel, riche, vivante, substantielle, est en même temps ingrate, sco* lastique, affaire de divisions, de subdivisions et de formules. Jamais homme n'eut un tour d'esprit aiiç^i abstrait] nul depuis Spinoza ne s*est plus facilement dépouillé de son moi pour se perdre dans le gr^nd tout et vivre de la vie universelle : eh bien, ce penseur est le même qui a fait entrer dans la philosophie Tétude ^ de la nature et de l'histoire, et rien ne le distingue au^ tant que le besoin de toucher en toutes choses le terrain solide des faits. Enfin, et comme pour épuiser tous les contrastes, Hegel est un savant; ses connaissances soi|t encyclopédiques : il est au courant de toutes les sciences et de tous les arts; il vous dira les dernières découvertes de la physique, de la chimie, de la physiologie; il a embrassé dans ses recherches les théories du drpit, l'histoire des États, la critique des reUgions; mais ce sa*» vaut est en même temps un artiste : ce monde qu'il connaît par le menu est pour lui un ensemble viyanl, c'est un drame, et si l'on pénétrait jusqu'aux dernières intentions de l'œuvre de Hegel, je ne doute pas qu'on n'y trouvât quelque chose d'analogue à la conception poétique.

Les leçons du maître ressemblaient à ses livres. Jamais professeur à la fois plus bizarre et plus puissant n'a occupé une chaire. Il entrait, s'asseyait, déroulait un

300 HEGEL ET L'UÉGELIANISME.

cahier^ en tournait et retournait les pages^ toussait^ bégayait^ et ne laissait yoir d'abord à l'observateur étonné qu'une tournure bourgeoise^ une physionomie sans expression, un air gauche et éteint. La leçon une fois commencée^ Tétonnenient allait croissant. Hegel cherchait péniblement ses expressions; ses longues périodes arrivaient rarement à bon port. 11 était difficile de prendre son parti de cet accent souabe, de ce langage sans prosodie, de ce débit cahotant, de l'emphase avec laquelle les mots s'échappaient enfin. Tout cela pourtant n'était rien encore auprès de l'obscurité de la pensée. La perplexité augmentait à chaque phrase. On se sentait entouré de ténèbres visibles. Et c'était là le maître dont la renommée remplissait l'Allemagne! En vérité^ n'eût été la crainte de passer pour un profane, le nouveau-venu serait sorti de la salle; il ne serait surtout pas revenu le lendemain. 11 revenait^ et au bon t de quelque tem ps cette parole si laborieuse commençait à l'intéresser comme l'expression d'un travail intérieur. 11 y avait tant de droiture dans ce travail^ tant de sérieux dans cet effort, tant de conscience dans cette opiniâtreté! D'ailleurs la ténacité avec laquelle l'orateur luttait contre les difficultés de son propre débit ne restait pas sans récompense. A force de tours et de détours^ on s'apercevait qu'on avait fait un pas en avant. Puis c'était un mot heureux qui de loin en loin venait

caractériser les événements, les peuples, les époques^ Ajoutez que Hegel, toujours embarrassé lorsqu'il s'agissait de raconter ou de décrire, se mouvait avec plus d'aisance dans les régions de la pensée pure. Bref, la curiosité fmissait par être excitée. Les leçons se succédaient. Tout d'un coup un éclair sillonnait robscurité. L'intelligence d'une idée avait amené Tintelligence d'une autre. La lumière s'était faite. Le néophyte avait entrevu un monde nouveau. 11 reconnaissait en même temps qu'il ne s'agissait pas d'un système semblable à tout autre système, d'un enseignement tout simplement plus vaste ou plus profond que tel autre enseignement; non, il avait devant lui le prophète d'une science complètement originale, le révélateur de la philosophie définitive. Dès lors, l'auditeur était sous le charme. Une révolution s'était accomplie dans sa vie intellectuelle, il se sentait enchaîné au pied de cette chaire. L'obscurité même de l'oracle devenait pour lui un attrait de plus, un motif d'émulation et d'ardeur. Plus tard, la réflexion et la critique pouvaient reprendre leurs droits, mais plus tard seulement, beaucoup plus tard : pour le moment, on subissait le prestige; oh s'abandonnait d'autant plus complètement, qu'on avait été d'abord plus indifTérent ou plus rebelle. Parmi les disciples qui s'empressaient ainsi autour du maître se trouvaient des hommes illustres ou considérables. Ces écoliers

qui récitaient suspendus aux lèvres de Hegel, qui recueillaient ctiacune de ses paroles, prenant des notes, rédigeant des cahiers, ces écoliers étaient MM. Scliulze, Rotbo, Gans, Hichclet, des théologiens, des jurisconsultes, des littérateurs, des professeurs, des hommes dIÈtat. De là, de cette salle de cours, la doctrine se répandait par toute FAIlemagne. Elle avait le double attrait de la difBculté à vaincre et de la nouveauté. Les adeptes f^ croyaient en possession du mol de Tunivers, ils formaient une sorte de confrérie : on faisait des prosélytes, on célébrait des initiations. C'étaient les beaux temps de l'école, le temps des commencements. Le mouvenrient saint-simonien en France, vers 1830, ne donnerait qu'une idée Irès-imparfaite do l'élan dont les esprits étaientanimés à Berlin pendant les dix dernières années de la vie de Hegel.

Parmi les ouvrages dont se compose la volumineuse eolleetion des œuvres de Hegel, il en est trois qui méritent une attention particulière, soil parce qu'ils font date dans la vie de l'auteur, soit parce qu'ils présentent sed docirines à des phases différentes de formation, soit enfin parce qu'ils renferment toutes les données fondamentales de la philosophie hégélienne, tandis que les antres volumes de la collection en développent seiilement tes applications. Les trois écrits dont je parle sont la Ph^omémhgie, In Logique et V Encyclopédie. On

HEGEL ET L'HÉGÉLIANISMf:. 303

peut dire qiiè le premier est Ife plus beau, le second le plus Important, le troisième le plus vaste des ouvrages de Itegel. La Phénoménologie fut le produit du séjour de TauteUr à ïéna, et marque la naissance du système; la logique, rédigée à Nuremberg, en indiqué la fixation; VEncyciopédie, publiée à Heidelberg, le laisse voir dànë sa pleine maturité. De cette relation entre les trois ouvrages, il est 4out naturellement résulté que les deux premiers ont en quelque mesure passé dans le dernier. La Logique est devenue la première partie de V Encyclopédie, et la Phénoménologie s'est fohdue dans la troisième.

La Phénoménologie peut avoir été dépassée par l^autèur, elle n'en garde pas moins sa valeur et son intérêt. ]'^i déjà dit au milieu de quelles catastrophes politiques Hegd termina ce livre. Il se plaisait à l'appeler son « voyage de découvertes. » Aujourd'hui, s*il faut en croire M. Haym, on ne le lit guère plus que la Messinde de klopstock ou les scolastiques du moyen âge; mais cet écrit a ouvert jadis un monde nouveau à Tintelligénce, il a excité l'enthousiasme de bien dés lecleurp, el ceux-ci n'ont pas oublié l'impression qu'ils en l'essentirent. Un des disciples proclame la Phénoménologie, ei t^un des livres les plus hardis, les plus grandioses et les plus originaux qui aient jamais été écrits en alleimand. » Strauss en juge de même. « Ce livre, dit-il, est

Talpha et l'oméga de l'œuvre de Hegel. C'est là que^ montant sur un navire construit de ses propres mains, il est parti pour faire le tour du monde. Plus tard^ sa direction a peut-être été plus sûre^ mais il a navigué sur de moins vastes mers. La Phénoménologie marque l'apogée de son génie. » Strauss en écrivant ces lignes> se reporte vers ses souvenirs d'étudiant. C'était un peu avant 1830. Il avait entrepris avec quelques camarades de lire Hegel^ dont les ouvrages étaient encore peu connus à Tubingue. On se réunissait le dimanche. Chacun avait étudié d'avance le paragraphe qui devait faire le sujet de la conversation. L'un des assistants le relisait touthaut, puis ladiscussion s'engageait. C'étaità qui jetterait quelque jour sur les obscurités du texte. On avançait lentement^ mais le labeur était déjà une récompense^ l'effort déjà une conquête, a Aucune lecture^ ajoute Strauss^ n'aurait pu mieux répondre à nos be* soins. Pendant que l'intelligence y était matée par la discipline la plus sévère^ l'esprit y puisait d'immenses pressentiments, Timagination y entrevoyait toutes sortes de surprises.L'histoiredu monde s'éclairait à nos yeux d'un nouveau jour. L'art^ la religion^ sous leurs formes les plus diverses^ trouvaient leur place dans Tenchainement général. Nous reconnaissions partout les formes infinies d'un principe qui^ produisant et dé-' truisant tour à tour^ se manifestait par cela même comme la puissance universelle. »

La Phénoménologie est l'histoire des déyeloppemenls par lesquels l'univers arrive à prendre conscience de soi. L'humanité y devient un individu collectif dont l'éducation constitue l'évolution même des choses. Nous retrouverons plus loin ces idées. Ce qui est propre au livre dont je partes c'est que les progrès de rhumanilé y sont présentés comme répondant aux progrès philosophiques de l'individu. Ainsi se confondeût dans cet ouvrage la psychologie^ la phitosophie et l'histoire de la philosophie. Ce n'est pas tout |: les évolutions de la conscience universelle et de la conscience individuelle sont présentées sous la forme défaits particuliers. Une époque^ un événement^ un'personnage devient chaque fois l'exemple et comme Tèxpression symbolique d'une phase de l'esprit humain. L'auteur n'a pas évité les écueils du genre. Le choix des faits qu'il élève à la valeur d^un type est souvent arbitraire. La fantaisie de l'écrivain, les préoccupations tîu moment y ont inévitablement quelque part. Quand Hegel fait de l'histoire d'CKldipe et de ses fils l'emblème deis idées morales de l'antiquité grecque, on reconnaît le savant qui, dès le collège, s'est passionné pour Sophocle, qui a traduit et retraduit VAntigone. Si la corruption d'une civilisation qui se décompose est peinte sous des traits empruntés au Neveu de Rameau^ on se rappelle que Goethe venait de foire connaître à l'Allemagne cette vive et forte

^ HEGEL ET L'fi£G£I4ANISt¥E.

çr^i^tiop de Diderot. Il n'en e^t ^ mçix^ yv^ que ce procédé symbolique fi| l'uii des charmas de 1» Phéneménologie. Les lecteur^ de c^ temps-1^ u'étaient pas eqcore blasés sur les généça^tious historiques, D'aiUiçurs^ la vérit^le pi^ss^ç^ de Hege| c$](Eisistait dan$ Valliai^cé dé^à siga^ée d'une vive Iptellig^cç d^ faits et d'i^ne rare aptiti^de à les interpréter Wi^ leurs lois g^npralc^. Les plus f^ççsid^ de 6e& ouvrages^ les 4crit& pmr If^uels il a ei^^ç^ |ii^ iqDiiepce ^Itii^iMi^ 9e aontp9j& çcMp; qui reoferi^^t 1^ dçdp^ioi^ deçi qatégon^ ou la reçoi^truqtiou de 1^ p^iture^ qaai^ pln^ <feux da^is lesquels il a tracé ^ grands tr$dt& Vb|sl^Q à^ peuples, des religions etd^ pbilqso|^esu ^^g^l restera^ non comme mélaj^ysici^ : la bul)^ de §a)(on a^ çv^yé depuis longtemps,— npnçoifim^ BbyMpien spécuk^ijf : notre.sîècle n'admet j^iis de pareijles prétent|k)ns; -^ il rjestersi comme lepenseui; qui a cherché (^^UHf Iç^f^Y^l(^peiaent.historique des choses leurs lois^ leyp n^nre et leur sujbst^oce.

Je ne m'arrête pas à la Xogîgv«4 ^^\ a passé, tout entière daus VExiçyçlQpédi$, ^ j'arrive à ce dernier oipi^yrage, celui dans \efme\ Tautpur nous a d^nné^ avec réimpression déâuitlve de sa pensée^ un r4sunié COfuplet de son système* C'est là qu'il faut étudier la p^- ^osophje hégélienne^ si oiji veut l'apprécier di^ç^ 39^ ensemble; c'est en suivant ce guide que jejaj^ ^§saj^r

BEGEL ET L'HÉGÉJUUNISME. 907

da recidre compte d'une doctrine ^ui a ^apjaçe a^préç parmi les grands monunjients de la pensée.

Je me hâte 4a le dijre, je p'ai apcMna eayie d'écrire uQe foi$ de plus^ à propos de Hegel^ cette histoire de ^ philosophie moderne que chacuj) refait en I^ tirant d§ son côté e^ en la taillant selon les b^scôns de sa cause; ^pulefQisJl^est indispeixsabla^ pQi^r comprendre le philosophe qui va nous ^occuper], de savoir quelle est la l^aée qui'kl occupe ^sm M f ucce§^j^Q 4<^ idées. Yoi||i ce qu'il laujt d'abprd dat^miner«

La plupart d^ honames crj^ient à $px-memes^ à leurs seps et àWur raison; ils jçr^Hept da plus m moi^ extérieur qpe leur reYàlept las sens^ et dans lequel ils recopûâi^sent des grou{)es et des hahiitudes^ une classification et des Jais,

Le philosoi^a wol plus loin. U éprouve le be^c^n da ramener à Tunité ces deux choses que le vulgaire laisserait volontiers à jamais ds^ps leur opposition^ Thopime et le monde^ Têtre qui pense et les êtres qui sont pensés. Entre ces termes opposés^, il cherche quelque ressemblance qui permette de les réunir sous une même idée générale; c^ telle est la loi d^ l'esprit hu-

sois ^ÈGEL ET L'HÉGÉLIAXISMB.

main : il veut comprendre^ et pour lui^ comprendre c'est trouver la ressemblance dans la différence^ ce qui est général dans ce qui est particulier. Tous les systèmes sont donc des tentatives pour ramener le monde à l'homme ou Thomme au monde* Cette conciliation est la tftcbe philosophique par excellence.

On comprend déjà qu'il y a deux sortes de philosophie : Tune qui part de ce qui est extérieure l'homme, ou, comme on dît dans l'école, de Tobjet, l'autre qui part de rhomme lui-même ou du sujet; l'une qui, commençant par un acte de foi, admet tout d'abord le témoignage des sens, l'autre qui, s'occupant de déterminer les conditions de la connaissance, commence par révoquer en doute la proyance vulgaire et prend d'emblée l'attitude de la critique; la première qui arrive facilement à ne voir dans l'esprit humain que Faction des causes extérieures, et qu'on a nommée à bon droit philosophie de la sensation, la seconde qui arrive non moins vite à placer toute réalité dans l'esprit de rhonime, dans l'idée, et qui mérite ainsi le nom de philosophie idéaliste. Ajoutons que celle-ci^ s'attachant à ce qui, dans la connaissance, est antérieur à l'expérience, sera la science de l'a priori, tandis que l'autre philosophie sera essentiellement empirique.

La philosophie de la sensation n'est autre chose que Topinion vulgaire élevée par la réflexion à l'état de sys-

HEGEL ET L'HEGELIANISME. 309

tème. C'est la philosophie la plus ancienne, la plus répandue, le point de départ naturel de toutes les autres. La pensée moderne, pour ne pas remonter plus haut, a débuté par Bacon et par Locke, c'est-à-dire parFempirisme. Cependant la tendance critique ou subjective, de son côté, est toujours prête à se réveiller. Elle se réveille dans la réformation du xvi*" siècle, qui, en invoquant le droit du libre examen, proclame implicitement

A que la vérité pour chacun, c'est ce qui lui paraît vrai. Elle se réveille avec Descartes, lorsqu'il place dans un fait de conscience la source dernière de la certitude. Elle se retrouve jusque dans Pascal, lorsqu'il fait du consentement de soi-même à soi-même cda règle de la créance. » Il est vrai que Pascal, Descartes et Luther se doutaient peu des conséquences auxquelles devait aboutir le principe de l'individualité du vrai. Ces conséquences ne tardèrent pas à se faire jour : on vit Taimable et spirituel Berkeley refuser à Thomme le droit de conclure de ses perceptions à l'existence des objets perçus ; on vit Hume attaquer les fondements de l'idée de cause; on vit Kant consacrer par une analyse rigou-

^ reuse ces résultats du scepticisme. Fichte fit un pas de plus, le dernier : selon lui, c'est l'homme qui crée le monde. L'école de Locke avait montré l'intelligence humaine façonnée et en quelque sorte produite par la sensation, c'est«à-dire par les choses du dehors; Fichte

renverse les fermes et nous montre au contraire dans les choses un ffroduil de l'intelligence et de sou activité. Nous voîcl donc arrivés à un point après lequel il n'y à plus rien. La tendance subjective aboutit à la suppression de tout ce qui n'est pas le sujet; on ne saurait aller au delà. Cependant la philosophie de Fichte n^était pas seulement significative en ce qu'elle marquait ainsi le terme où un principe s'épuise en s'exagérant^ elle marquait aussi à plusieurs égards la transition à une tendance nouvelle. En premier lieu, elle abandonnait les allures méthodiques du scepticisme de Kànt pour y substituer des assertions. En outre, elle répudiait tout appel à l'expérience, et arrivait à ses résultats par un procédé purement dialectique. Ajoutqns enfin que le moi dont elle parlait n'était pas le moi individuel, mais un moi général, abstrait, et nous aurons trouvé dans Fichte tous les éléments des systèmes qui vont remplacer le sien.

L'unité obtenue soit par l'idéalise, soit par l'empirisme, avait été obtenue en Sacrifiant l'un ou l'autre des deux termes du problème. L'homme ici, là le monde, étaient également en souÉTrance, réduits à je ne sais quel minimum de réalité, à un reste que l'on slmagînait pouvoir négliger sans nuire à la justesse de l'opération. Une pareille solution ne pouvait niânquer d'être reprise en sous-œuvre. Elle le Ait par des esprits qui se

ÉËéEL ET t'HÉtïÉLIANISME. 311

proposèrent d^arriver à ï^inîté au moyen d'une conciliation sincère de tous les âëments de là réalité. Inutile d'ajouter que dans cette vole encore la pensée n^airança que pas à pas et en tâtonnant.

Spinoza fut le premier et pendant longtemps le seul qui s*y aventura. Cbercbant Tunité de Tesprit et de la chose, il s'éleva à Tidée générale de substance, fit de la substance la réalité souveraine, et considéra la pensée, aussi bien que l'étendue, comme un attribut delà substance. En d'autres tertnes, la réalité a deux manières d'être, et la pensée est tine de ces manières. Quant au caractère personnel de là pensée, quant à Tindividualifé, à la conscience, au moi, ce sont les formes finies de Finfini, une limite au-dessus de laquelle il faut savoir B^élever potir contempler Fensemble dans sa totalité, Tunivers dans son essenée. Celte doctrine renfermait une ptiîl(>s6phiè nouvelle; elle inaugurait dans la métaphysique une révolution analogue à celle que Copernic avait introduite dans la cosnïologie, en nous apprenant (Jue là terre n^st pas le centre du système dont elle fhit partie. La personnalité, au lieu d'être le centre du monde intellectuel et moral, en devenait un élément subordonné. La ressemblance ne s^arrêtaît pas là. De même que, pour comprendre l'astronomie moderne, il faut surmonter le témoignage trompeur des sens et croire au mouvement de la terre malgré son immobi-

312 HEGÇL iCT L'HÉOÉUAKISME.

liié ^pparente^ de même Spinoza s'efforçait de nous élever au-dessus du sentiment opiniâtre qui fait que nous croyons à la forme personnelle de la vie comme à la réalité par excellence.

Ne nous y trompons pas cependant : Thypothèse de Spinoza est moins étrange qu'elle ne parait d'abord. Le philosophe^ en effet, ne croit pas seulement à des lois de la nature, il croit que la nature est tout entière soumise à des lois. Ces lois, qui correspondent à celles de notre intelligence^ puisque autrement nous ne les saisirions pas comme lois et n'y verrions que des accidents, cet enchaihement de causes et d'effets, cette nécessité qui régit la nature constitue ce qu'on pourrait appeler l'intelligence de celle-ci. La nature devient ainsi en quelque sorte un esprit qui n'a pas la conscience de soi) comme l'esprit à son tour est une nature qui est douée de conscience. 11 n'y a plus, comme on se le représente vulgairement, une opposition radicale entre la nature et Tbomme, mais plutôt un rapport véritable et des propriétés communes. Eh bien, il faut aller plus loin. Si la nature est intelligente, si l'homme se reconnaît en elle^ c'est que la nature et l'homme ne font qu'un. Ce sont deux formes d'une même substance, deux manifestations d'un /même principe; la nature, pour me servir d'une expression que j'ai déjà employée, a deux manières d'être, la matière et l'esprit : disons

HEOEL ET L'HÉGÉLIANISME. .318

mieux^ l'esprit se révèle sousdeux modes^ run conscient^ l'autre inconscient. On va voir cette idée envahir la science et y jouer un rôle considérable.

Spinoza resta d'abord incompris et isolé. Sa postérité est toute posthume. Elle n'est venue au jour que dans ce siècle. Les cendres du grand penseur étaient depuis longtemps refroidies, lorsque Schellingel Hegel en sor- "^ ^ tirent. Je ne sais cependant si ces philosophes n'ont pas encore été plus directement suscités par les excès du subjeclivisme. Un insurmontable instinct devait se révolter contre une théorie qui tenait si peu compte du témoignage des sens. Le monde était dépouillé^ désenchanté, Ttomme restait nu et solitaire au milieu d'un univers qui n'avait plus que l'apparence. La nature, ses mystères^ ses merveilles avaient disparu. L'art et la reUgion réduits à un pur sentiment, s'étaient dévorés eux-mêmes, car tel est leur caractère que, jaillissant des profondeurs de la personnalité humaine, l'un et l'autre supposent cependant un objet déterminé sans lequel ils ne sont plus. L'art et la religion sont condamnés à se rapprocher éternellement d'un but qu'ils ne doivent jamais atteindre. Tous deux sont des tentatives de l'homme pour transformer le monde en le ramenant à la mesure de son esprit, mais ce sont des tentatives qui se déjouent du moment qu'elles réussissent. Il n'y a plus d'art dès que l'idéal a englouti le réel, plus de

314 HEGEL ET L'HÉOÉLtANISMiÉ.

religion dès'cpie le dogme est devenu tout entier péhétrable pour la raison ou même pour la conscience^ car alors rhomme ne se retrouve plus en face que de luimême : Dieu a disparu.

Quoiqu'il en soit, une vive réaction ne tarda pas à se manifester en Allemagne contre rexagérâtion avec laquelle avait été faite la part du moi humain dans la fixation des rapports entre la personne qm compreml et les choses qui sont comprises. Cette réaction fut favorisée par tout le développement social de Fépoque. Elle le fut par les sciences positives, qui célébraient précisément alors quelques-uns de leurs plus éclatants triomphes, et qui ne pouvaient étendre Tempire de rhomme sur la nature sans donner à tous une nouvelle confiance dans ces réalités matérielles dont la puissance se faisait sentir d'une manière si évidente. Il en arriva de même dans un autre domaine de la pensée. On en était à la jgrande époque de la littérature allemande. Gœthe et Schiller avalent créé une poésie nationale et donné un élan extraordinaire aux esprits; puis le romantisme avait exagéré ce mouvement. L'art avait été érigé en religion, le beau avait été proclamé la conciliation de tontes les contrsldiètlons et ki solution de tous les problèmes. On s'abandonnait auï impulsions d'un instinct tenu pour divin. La doctrine de Schelling devint Texpressiô» de ces nouvelles tendances. Elle fut

ÔEGEL ET L'HÉGÉLÏANISME. 315

à la fois philosophie de ta îiattire et phitosophie de Fart; on pourrait Tappeler la métephyswjue du roman- IKhïé.

L'œuvre de Kant avait été essentiellement critique; Schelling prétendit élever Tintuition à la valeur d^un procédé scientifique. Kant avait laissé Tesprif et le

3c monde en face Y\m de Taulre; Sehelling entreprit de les ramener à lidentité. L'Identité absolue, tel fut le nom de la doctrine nouvelte. L*homme et la nature ne faisaient plt» qu'un pour la spéctilation, comn>e ils se fon^nt en efTet et se confondent dans le sentiment du beau et dans Touvrage de ïarti^e. Toutefois, ete'est en ceci que consiste le progrès de Schelling sur Spinoza, le îond de rideiirtité, l'essence de l'absolu, n'était

V phis la substance, c'était la raison. Spinoza avaît concilié ce qu'il appelait la pensée et l'étendue, en ea faisant deux attributs d'un même sujet; mats ces deux attributs restaient ainsi à côté i^un de l'antre dans leur différent et leur opposition i ScheMmg les fondit en élevant la pensée elle-même à la dignité de substance. Spinoza avait donné la priorité à la nature, Schelling revendiqua celte priorité pour l'esprit. L'esprit ne fut plus opposé au monde, il en devint le principe et le fond ; le monde ne fut plus opposé à l'esprit, il en devint la forme et la manifestation; l'univers ne fut plus l'objet sur lequel s'exerce la raison, et la raison ne ftjt plus

316 H£GKL ET L'HEGELIANISME.

rhomme cherchant à comprendre Tunivers : Tunirers deTint luî-méoie raison ^

Le monde de Scfaelling avait un défaut : il était raisonnable^ mais il ne pensait pas ; ij était esprit» mais il était mort. Cet absolu que nous donnait l'intuition intellectuelle restait yague» abstrait, inerte, inorganique. De là vient aussi que le système se présentait sous une forme toute dogmatique : il lui manquait cette preuve qui consiste dans l'organisation même» dans, le mouvement» dans la vie. Schelling, en poète qif il était» ne s'était guère embarrassé de la méthode. Or la méthode est Fâme d'une philosophie, Hegel aperçut assez vite quel était le point vulnérable des idées de son ancien condisciple de Tubingue. De même que» tout en s'appropriant la rigueur scientifique de Kant, il éprouvait, lui, rhomme de la réalité et de la substance» une vive répugnance pour le monde problématique et déshérité que lui laissait le philosophe de Ko^igsberg» de même il éprouva» lui, Thomme du labeur honnête» une répugnance non moins vive pour les fantaisies brillantes et faciles de Schelling. L'œuvre de Hegel revient propre-

1 Le système de SchellÎDg, à l'époque de sa vie que j'ai ici en vue, peut se formuler aiusi : Tabsoiu est rindifférence ou Tidentîlé du sujet et de Tobjet; le principe identique de celte opposition, Tabsolu, est idéah c*est la raison ; enfin l'absolu est saisi par la contemplation intellectuelle.

HEGEL ET L'HÉOÉLIANISME. 3l7

ment à ceci, qu'il a donné une méthode à la philosophie de l'identité ; mais il faut ajouter, je le répèle, que la méthode en philosophie, c'est la philosophie même, et que les idées de Schelling n'ont commencé à se tenir >c debout et à vivre qu'après avoir été transformées par «^ Hegel. Kant avait été essentiellement critique, Schelling avait substitué l'intuition à la réflexion; Hegel proposa une nouvelle méthode, qu'il appela spéculative, et qui consistait à unir la sévérité du procédé critique à la puissance du procédé poétiqije, à comprendre véritablement les choses en empruntant leur substance pour leur prêter notre conscience, à nous perdre en elles afin qu'elles se retrouvassent en nous.

Nous voici arrivés à Hegel. 11 s'agit maintenant, je ne le cache pas, de gravir avec lui les sommets les plus ardus de la pensée. Peut-être le meilleur moyen d'y parvenir sera-t-il de nous élever graduellement, et comme d'étage en étage, d'abstraction en abstraction, jusqu'à cette dernière cime ou les idées, raréfiées à l'excès, menacent d'abandonner l'intelligence dans le vide.

Conunençons par la notion même de la philosophie.

818 HKGL ET L'HÉGÉLIANISME.

A mesure que les olyets tombent sous nos sens^ nous en recevons une impression^ et par suite nous en (détenons une connaissance; mais la connaissance n'est pas encore la science. Les sciences se constituent Iprsque Tobservateur réussit à grouper les objets d'après leur ressemblance et à ramener les pbénomèpes à ées lois: je dis les sciences» car la science n'existe pas encore. La science serait Tuniié de toutes les sciences particulières, la découverte de la loi qui régit les autres lois, la ^nnaissance de ce qui esjt universel et péce^s^re ; ce serait le açiçret de la nature, ce serait le nom de l'absolu. Eb bien, cette science existe, au moins à Tétat de recbercbe, d'bypothèse ou de pr^ntion : c'est la pbilosophie. On a souvent pris la pbilosophie dans un sens plus modeste; pour Hegel, elle est essentiellement la science de l'absolu.

Le but à atteindre indique la méthode qu'il faut sui* vre. Il ne suffit pas, pour arriver à la pbilosophie, de ramener l'univers à un point de vue systématique. Le travail de la réflexion ne produirait que des théories individuelles, toujours exposées à être remplacées par d'autres théories. Nous ne sortirions jamais ainsi du domaine du caprice. On fera donc pour la philosophie ce qu'a fait pour science de la nature la substitution de la méthode naturelle aux méthodes artificielles. C'est en pénétrant dans l'essence intime des choses que

lEkOttS ej$ ço^pr^Rdrons les lois; mais con^prendre le lii^o^d^^ c'esUe reproduire; l'expliquer, c'est en quelr que sorte le créer ^e nouveau, car les lois des choses smi les choses mêmes, et la forme ici ne fa^ qu'un ayeiç le fQi^d. Telle est donc la méthode philosophique: ^ e)le consul à expliq^er le monde en montrant comxmuh il se fait, et, pour ainsi parler^ en le refaisant.

L?r ^me nje fait q]a*un avec le fond.— Quel est ce fpi^r quelle est Tessence de l'univers?

Ce qui a déjà été dit de Spinoza pourra nous aider ici à saisir la pensée de HegeL Spinoza voyait les c^qses an rebours de ce qu'elles paraissent être ^u conpaup des mortels. Nous ne croyons guère qu'aux olajets particuliers; invinciblement nomin^isles, pour parler 1^ langage dek scolastique, nous ne reconnaissons danç une espèce qu>'i^ne collection d'individus, et dans l'humanité que la somme totale des humains. L'individuel ^t pour nous ce qu'il y a de fondamental, de réel, de co|^cret dans le moncte, tandis que les idées générakis nous font toujours plus ou moins l'effet d'une abstractioi^ de Fesprit. Il en était autrement du grand philosophe juif. Son intelligence était faite de telle sorte que les existences particulières lui semblaient être de simides modes d'une substance infinie. Ce qu'il voyait en chaque ohosç, ce n'était pas cette chose^ c'étoM Méip^i^t simple quM^ J'étoffe et le fond de tout. Ëofuj^c^^iii^e

390 HEGEL ET L'tîÉGÉLlANISME.

il ne peut rien y avoir hors de la substance nniverselie, cette substance prenait le nom de Dieu. Voilà le Dieu dont on a dit que Spinoza était enivré.

Hegel procède de Spinoza. Lui aussi ne voit de réel que ce qui est général ; à lui aussi^ le monde apparaît comme la forme et la manifestation d^un principe qui en est l'essence. Seulement, tandis que la substance infinie de Spinoza n'est que substance^ Hegel la conçoit comme esprit. L'absolu, d'après lui, est de nature spirituelle.

11 est une manière vive^ bien qu'un peu grossière, dont on pourrait se représenter cette conception. Je pense^ et, dans le progrès de ma pensée, j'arrive à des opérations toujours plus élevées, à une conscience plus parfaite de moi-même, à une intelligence plus intime du monde. Us'agitmaintenantdesortirdema pensée^ etde la considérer, non plus comme ma pensée, mais comme une pensée générale; il s'agit de prendre toutes les intelligences humaines avec la mienne, de les dépouiller toutes également de cette forme de l'individualité qui nous parait essentielle, mais qui ne l'est points qui n'est qu'une forme, et de faire de toutes ces intelligences une seule intelligence, et de cette intelligence le principe de l'univers. Ce principe, qui trouve dans l'homme sa plus haute expression, est le même qui produit les êtres inférieurs et jusqu'aux vorps inorganiques. La vie

HEGEL ET L'HÉGELIANISME. dSl

qui bal dans mes artères n'est qu'une manifestation de la vie générale^ et la pensée qui se forme dans mon cerveau n'est qu'une manifestation partielle (comme toute manifestation l'est nécessairement) de la pensée générale. Et ce qui est vrai de la pensée Test aussi de la conscience. Par un effort plus extraordinaire encore que le premier, je cesserai de regarder ma conscience comme mienne, pour en faire, avec toutes les autres consciences^ la conscience du monde. Ce sera^ à bien dire^ la conscience moins la conscience^ le moi moins le moi; c'est égal, il le faut. La donnée fondamentale de v* Hegel^ c'est l'homme cessant de vivre comme homme individuel -pour sentir le monde vivre en lui.

Nous ne sommes pas encore au bout de notre tâche. Voilà le monde constitué comme moi universel, ou, pour parler avec Hegel, comme sujet, comme esprit. Mais ce sujet suppose nécessairement un objet : quel sera cet objet? Cet esprit supirso une pensée: quelle sera la matière de cette pensée? La réponse ne saurait être douteuse. Puisque l'esprit est absolu^ et qu'il ne peut rien y avoir en dehors de l'absolu, la chose pensée ne fera qu'un avec l'être qui pense, elle sera la forme même de la pensée, l'acte par lequel la pensée se produit. Le sujet, c'est-à-dire l'esprit, est identique avec l'objet, c'est-à-dire avec la substance; la substance est elle-même sujet ou esprit.

322 HEGEL ET L'HÊGÉLIANISME.

On vient de voir l'esprit élevé au rang de principe universel; l'esprit, dis-je, ou plutôt la pensée, ou mieux encore l'idée. Il ne suffit pas, en effet, pour atteindre la conception hégélienne , de se représenter l'univers comme une personne collective douée de l'intelligence et delà conscience dont chaque homme a été individuellement dépouillé. 11 ne suffit pas même d'établir ridentité de la pensée et de la chose pensée. Arrivés là, nous n^avons guère dépassé encore le point de vue de ScheUing. L'intention de Hegel est bien plus subtile. L'être qui pense et la chose qui est pensée ne sont pas identiques, ils le deviennent, et lis le deviennent dans l'acte de la pensée; ils s'identifient dans Tidée. L'idée est donc le vrai principe des choses, et lorsque Hegel parle de l'esprit, c'est pour se conformer au langage usuel ou par infidélité à sa propre doctrine. L'esprit, en effet, c'est ce qui pense, et l'idée, c'est l'opération de l'esprit. Or cette distinction n'a point de place ici. Cet être pensant, cet objet pensé que suppose toute idée,^ dans l'acception ordinaire du mot, il faut en faire abstraction. L'idée dont parle Hegel n'ani père ni mère : ^elle est antérieure à tout, elle est la substance de tout, elle produit tout, elle se produit elle-même, et si elle est nécessairement pensée, c'est elle au fond qui se pense. Sommes-nous enfin arrivés au terme de cette atténuation incroyable des notions vulgaires? Nullement.

HEGEL ET L'HÉGÉLTANISME. 323

Taî parlé de l'idée, c'est le mouvement de l'idée quil fallait dire, car Tidée en elle-même n*est rien; sa vie, sa réalité, c'est son développement. Hais quoi! le mouvement même n'est pas un simple mouvement, c'est plutôt le passage incessant d'un état à un autre état, la transition éternelle. Ce qui est n'est pas proprement, mais est toujours en train de se faire; l'être n'est autre chose que le devenir. L'absolu n'est donc pas une substance, il n'est pas une force, il n'est pas même une activité : il est un acte, un changement sans repos, une transformation sans fin, le progrès constant d'une réalité qui consiste dansla transition même et dans le progrès. Ai-je dit assez ? Pas encore. Ces expressions : mouvement, transformation, passage, sont elles-mêmes des figures, une manière imparfaite de pe représenter l'absolu en fixant par la parole ce qui n'est pas fixé en soi« en séparant ce qui n'est pas séparable. On ne peut rien affirmer de l'absolu qu'à la condition de nier en même temps cette affirmation. Ou ne peut proprement dire de lui ni qu'il est le repos, ni qu'il est le mouvement, car ce sont là seulement des aspects de son être. L'absolu, Hegel le dit expressément, c'est le repos dans le mouvement, c'est un mouvement qui est le repos même \ Comme l'Océan n'a pas d'existence distincte des

* GesehictUe der Philosophie^ t. lil, p. 689.

324 HEGEL ET I/HEGÉLIANISME.

flots qui sortent de son sein pour y rentrer aussitôt^ comme le temps consiste dans une succession de moments qui ne sont déjà plus lorsque leur tour est arriTé, ainsi en est-il de Tabsolu. Pour atteindre le fond dernier des choses^ il faut les contempler dans ce courant éternel où elles surgissent à peine que déjà elles ont fait place à d'autres; il faut laisser passer sous ses regards les millions d'existences individuelles dans chacune desquelles se particularise l'espèce ; il faut/de loi en loi, remonter à une loi suprême^ mot dernier de ce qui est; cette production et cette destruction incessantes, cette . succession, cet enchaînement^ ce qui se dégage de tout cela^ la règle de ce mouvement^ la raison de ces transformations; le lien qui les rattache, l'ensemble qu^elles forment, l'idée qui s'y manifeste, Toilà l'essence des choses^ voilà l'unique réalité^ voilà l'absolu !

Mais, demandera-t-on, quelle est la raison dernière de toutes ces évolutions? La voici. Le but auquel tend Tabsolu est d'arriver, de manifestation en manifestation^ à une forme dans laquelle il soit identique à lui-même, c'est-à-dire dans laquelle il n'y ait plus ni sujet ni objets ni esprit; ni nature, dans laquelle l'être ne fasse plus qu'un avec la pensée, l'idée avec la réalité, dans laquelle l'absolu soit enfin absolu, parce qu'il se connaîtra comme tel, et parce que se savoir absolu, c'est être absolu. C'est pourquoi aussi l'expression qui représente

HEGEL ET L'HÉGÉLUNISME. 325

le mieux le principe hégélien est celle de conscience du moi^ le propre de la conscience étant de n'avoir d'autre contenu^ d'autre objet qu'elle-même, a La conscience, dit Hegel, a conscience de soi, et la conscience ayant conscience de soi, c'est l'absolu. »

Cependant, s'il faut se garder de prendre l'idée ou Tabsolu comme une substance par opposition à des attributs, comme une force par opposition à des effets, ou même comme une activité par opposition à des actes, s*il faut y voir essentiellement un mouvement, et, comme s'exprime Hegel, une dialectique, il ne faut pas moins se garder d'y voir un mouvement à vide, un jeu qui ne laisserait à l'univers que la consistance du rêve. L'identité hégélienne n'est pas l'identité abstraite, mais celle qui suppose la différence. L'idée est en quelque sorte la résultante générale des forces et le sens général des faits. L'idée est l'absolu, mais l'absolu pris en soi n'est pas encore l'absolu; pour qu'il le devienne, il faut, si j'ose me servir de cette expression, qu'il s'intègre lui-même en produisant Tunivers. La simplicité de l'absolu ne doit pas être confondue avec celle d'un principe purement idéal; c'est celle au contraire qui suppose la variété infinie des êtres, les combinaisons infinies de la nature, les rencontres infinies de l'histoire, et qui s'en dégage comme l'unité se dégage de la diversité. L'absolu se constitue en sortant de soi

et en reyenant à soi après être devenu autre que luimême, — et cette évolution, c'est le monde.

Redescendons un moment des hauteurs où nous sommes parvenus. Nous avons Tidée comme principe

^ de ce qui existe; mais si nous savons qu'elle se meut, nous ne connaissons pas encore ia loi de son mouvement. Or c'est là l'important. Toutefois, avant d'aller plus loin, je fais observer que les lois qui constituent la marche de l'univers composent en même temps la méthode philosophique, puisque, si l'univers est l'idée, la philosophie, qui s'occupe de l'idée, qui est Tidée se comprenant elle-même, ne saurait avoir d'autres lois que l'univers, d'autre méthode que de suivre le déve-

"loppement de l'idée en s'abandonnant au mouvement propre de celle-ci.

J'ai dit que le but de l'absolu est de se réaliser en prenant conscience de soi. Ce but n'est pas atteint tout d'abord; Userait plus juste de dire qu'il ne l'est jamais, et que le mouvement de l'idée est un voyage étemel vers un but qui disparaîtrait s'il était atteint, vers un but qui n'est autre que ce voyage même. Quoi qu'il en soit^de ce point, sur lequel la pensée de Hegel n'est pas

* parfaitement claire, les transformations à travers lesquelles l'idée marche à son but suivent une loi constante. Selon cette loi, toute affirmation suppose une négation, conmie toute existence suppose une limite.

Dire qu'une chose est, c'est dire qu'elle n'en est pas une autre ; je ne suis moi qu'autant que je ne suis pas ce qui n'est pas moi. D'un autre côté, il résulte de ceci que la négation ne reni^erse pas l'affirmation précé-

t4f dente \ elle la limite seulement, elle la modifie, et elle nous oblige ainsi à embrasser l'une et Tautre dans leur unité, à les concilier. La conciliation se fait au moyen d'un troisième terme qui renferme les deux autres, mais qui les renferme réunis, combinés, absorbés. Cependant ce nouveau terme éprouve à son tour ce que les précédents ont déjà éprouvé : il ne peut se poser sans mettre au jour.la contradiction qu'il porte en soi, et qui va le pousser, lui aussi, à une transformation. Telle est, d'apès Hegel, la loi du mouvement des choses. L'absolu sort de lui-même en vertu du principe de contradiction. Affirmation, négation, conciliation, — thèse, antithèse, synthèse, — voilà la succession des phases à travers lesquelles l'idée se réalise en se transformant. C'est ce

^ qu'on ^ appelé le rhythme du système. Ce rhythme à trois temps s^y retrouve partout, dans les grands traits et dans les dernières ramifications, dans la marche générale de ridée et dans chacun des pas dont cette marche se compose. On a ingénieusement comparé le système de Hegel à l'une de ces cathédrales gothiques dans lesquelles chaque détail reproduit le type général de l'édifice.

3i8 HEGEL ET L'HEGELIANISME.

Nous avons le principe universel ou Tidée^ nous 1 avons la formule générale ou la loi du mouvement de ridée; il nous resterait maintenant à suivre Tapplica- ^ tion de cette loi et, pour ainsi parler^ les étapes de l'absolu dans le voyage qu'il a entrepris à la recherche de lui-même. On comprend toutefois que je ne puis conduire le lecteur à travers cette odyssée infinie ; ce serait refaire la philosophie de Hegel. D'un autre côté^ je ne saurais résister au désir de montrer le puissant métaphysicien à Fœuvre; je me bornerai donc à fournir un échantillon de sa dialectique en remontant pour cela jusqu'aux origines de l'idée. Le commencement est, en toutes choses, ce qu'il y a de décisif.

Il s'agit de trouver un point de départ. Ce point de départ sera nécessairement l'idée elle-même^ mais ridée, sous sa forme la plus simple et la plus abstraite^ puisque ses développements ultérieurs doivent nous la montrer toujours plus concrète et plus complexe. Il faudra donc remonter jusqu'à une notion si élémentaire qu'au delà il n'y ait plus rien. Ce n'est pas tout : il faudra^ dans cette notion si simple^ trouver le germe d'une contradiction^ afin que de cette contradiction nous arrivions à une synthèse qui devienne le point de départ d'une nouvelle évolution. Tel est le problème. Voki maintenant comment Hegel l'a résolu. Le commencement, c'est l'élre, non tel êti:e, mais l'être, non

telle OU telle chose comme étante mais Têtre général et indéterminé, la notion de Têtre. Cependant, par cela seul que Pêtre est conçu de cette manière abstraite,

y c'est un être qui n'est pas, c'est le non-étre. L'être renferme donc en soi, et comme sa négation, le néant. A son tour cependant la négation est une affirmation, car en niant Tétre nous le supposons, et nous avons ainsi un être qui est à la fois et qui n'est pas, c'est-à-dire qui devient. Le devenir est la conciliation des deux termes qui semblaient s'exclure et qui cependant restaient inhérents Pun à Fautre.

Il n'y a que le premier pas qui coûté; avec le devevenir, nous allons sentir le terrain se raffermir sous nos pieds. Le résultat du devenir, c'est l'existence, quelque chose; mais quelque chose trouve sa négation dans autre chose, et en repoussant cette autre chose, il

> se renferme en soi-même, il se rapporte à soi-même, il devient eu un mot ce que Hegel appelle Vêlre pour soi. — Second groupe ternaire, seconde transformation.

Cependant cet être pour soi est nécessairement tin, et en même temps, comme un, il est opposé à tous les autres uns. De là une exclusion réciproque, qui a beau

/ être exclusive, elle n'en constitue pas moins un rapport. Un rapport, ai-je dit : l'un n'est donc plus négatif; par conséquent aussi, au lieu de l'un, nous avons la pluralité, et de la catégorie générale de la qualUé dans

laquelle nous nous mouvions jusqu'ici^ nous passons à celle de la quantité, pour arriver, par une série d'opérations toujours semblables, à celle de la mesure.

Avec la mesure, nous épuisons la théorie de Vêtre, à laquelle succède celle de l'essence, puis celle de Vidée. La théorie de Tidée, à son tour, termine la logique, mais lalogiquen'estelle-mêmequ'une première pbasede révolution universelle* Elle nousa montré l'idée soussa form^ abstraite et générale, en dehors du temps et de Tespace, dans sa pure virtualité. OrTidée à Tétat logique éprouve un besoin que Hegel n'a pas suffisamment expliqué^ mais qu'il faut bien admettre, le besoin de sortir d'ellemême et de se nier; la conséquence en est qu'elle de-

^ vient nature et que la logique fait place à la philosophie de la nature. Ici nous traversons successivement l'ordre mécanique, l'ordre physique, le règne organique. L'esprit (c'est l'autre nom de l'idée), en se plongeantdans la nature, en s'y dissimulant, ne laisse pas de s'y déve-

w lopper; par cela seul qu'il la -produit et en la produisant s'y manifeste, il revêt plus de réalité ; il continue de prendre conscience de soi, de devenir toujours plus

"^ égal à lui-même, idée de l'idée, connaissance de l'absolu. Haitre enfin de soi, il apparaît tel qu'il est, et la philosophie de la nature disparaît derrière la philoso-

* phie de Vesprit. Toutefois, là encore nous avons à passer par les phases d'évolution analogues à celles que

nous avons déjà parcourues. L'esprit est esprit, mais il a encore à devenir esprit absolu. Que dis-je? L'absolu a des degrés, et s'il est déjà présent dans Fart, s'il se manifeste sensiblement dans la religion, ce n'est que (lans la philosophie, à savoir dans la philosophie de l'absolu, qu'il prend définitivement conscience de soi et célèbre

w ridentité du sujet pensant et de l'objet pensée L'absolu n'est pleinement réalisé que lorsque la notion de l'absolu s'est fait jour, car cette notion est nécessairement l'absolu lui-même dans un système où l'idée fait un avec la substance, où la connaissance fait un avec la réalité. A ce point de vue, la philosophie de l'absolu sera en même temps la philosophie absolue, et celle-ci

/ ne sera autre chose que l'absolu devenu absolu.

La logique, la philosophie de la nature et la philosophie de l'esprit sont à la fois les trois termes du syllogisme de l'univers, les trois actes du grand drame de l'absolu, et les trois parties de l'Encyclopédie des sciences philosophiques.

Je viens d'esquisser la pensée de Hegel; je voudrais maintenant Tapprécier, non pas toutefois en y appliquant des données toutes faites, mais en me plaçant au-

tant que possible au centre du système pour le juger sur sa propre cohérence. Un mot d'abord sur Forganisation de ce système^ telle qu'elle se montre dans V Encyclopédie. Les parties dont se compose cet ouvrage ne s'enchaînent point par un lien naturel et nécessaire. Je veux bien que la nature soit une forme de Pesprit, et que Fabsolu se déguise sous des manifestations inférieures avant d'arriver, dans l'homme, aune expression plus digne de lui : une simple loi de progression suffirait pour justifier ce point de vue; mais il n'en est pas de même lorsque nous passons de la Logique à la Phi^ losophie de la nature, c'est-à-dire des formes abstraites à la manifestation matérielle des choses. En vain nous dit*on que l'ensemble des catégories logiques, par cela seul qu'elles sont épuisées, par cela seul qu'elles sont revenues à leur point de départ, qui est l'être, par cela seul en un mot qu'elles sont, sont aussi la nature ; en vain, nous parle-t-on d'un acte de liberté absolue; en vain recourant à l'image, nous déclare-t-on que l'idée a pris une résolution, qu'elle a éprouvé le désir de sortir d'elle-même et de regarder au dehors : —je ne puis voir dans ces expUcations autre chose que des mots, je ne puis surtout y voir ce que Fauteur m'avait cependant fait attendre, une contradiction intérieure en vertu de laquelle l'idée se dissoudrait pour reparaître sous la forme d'une synthèse des termes opposés. Ce n'est pas

HEGEL ET L'HÊGÉLIANISME. 333

tout^ cette solution de continuité entre la Logique et la Philosophie de la nature proTient d'un vice organique du système. Les trois parties dont il se compose sont moins trois parties que trois systèmes divers, et qui empiètent les uns sur les autres. Cela est si vrai que chacune pourrait à son tour fournir un cadre complet à la métaphysique de Tauteur; mais cela est vrai surtout de la Logique. On se demande malgré soi ce que les formes abstraites qu'elle fait passer devant nous ont à faire dans une philosophie qui repose sur Fidentité de. la forme et du fond^ qui ne distingue pas et ne saurait distinguer entre Tabsolu et sa réalisation. Aussi la £ogique présente-t-elle; à vrai dire, le système entier de la réalité sous la forme des catégories; elle est la réalité ramenée à ses lois générales, elle est le monde considéré à un point de vue donné; mais, encore une fois^ elle n'est pas une partie du système^ elle en est la totalité. On s'en aperçoit bien en y voyant figurer non-seulement l'être, mais la chose, non-seulement la quantité mais la mesure, non-seulement le syllogisme, mais ce que l'auteur appelle le mécanisme et le chimisme^ nonseulement enfin l'être et Tessence, mais l'idée et l'idée aji>solue. Hegel a eu beau faire : il n'a pn construire sa logique sans anticiper tantôt sur la philosophie de la nature, tantôt sur celle de l'esprit.

Au reste, ces critiques portent sur le livre de Hegel

334 HEGEL ET I/HÉGÉLÎANISME.

plutôt que sur son système, et ce qui nous importe, c'est son système plutôt que son livre. Il y a deux choses dans une philosophie née viable : il y a la lettre et l'esprit, le squelette et Tâme, la forme scientifique, qui est passagère, et les vives intuitions qui forment la raison d'être du système, et qui en sont la partie immortelle. Nul ne comprendra jamais une métaphysique, s'il ne sait lire entre les lignes.

Rien n'est plus facile que de réfuter Thégélianisme, lorsqu'on s'arrête à la lettre. CVst une porte ouverte, qu'ilest parfaitement superflu d'enfoncer, Hegel est jugé par sa tentative même. Comprendre l'univers, c'est le refaire ; le philosophe l'entendait bien ainsi, et il faut qu'il ait eu le cœur porté aux grandes choses pour entreprendre une pareille tâche. Il n'en est pas moins vrai que cet héroïsme inspire aujourd'hui plus d'admiration que de confiance. Nous sentons trop bien que la réalité * nous déborde pour ajouter foi à ceux qui prétendent nous l'expliquer. Nous dirions volontiers de la nature ce qu'on a dit de Dieu, qu'il y restera toujours quelque

chose d'anonyme. Le penseur qui court après l'absolu

est un homme qui veut sauter hors de son ombre. La philosophie ainsi comprise ressemble à la quadrature du cercle : elle poursuit un but dont elle peut se rapprocher indéfiniment, mais qu'il serait contradictoire qu'elle atteignît. Quelque vaste qu'elle soit, la concep-

HEGEL ET L'HEGELlANISME. 335

tion de Hegel est trop simple ; elle méconnaît les enche- ►yétrements infinis de la nature, ses formules craquent et laissent échapper de tous côtés la substance deS choses. Qu'est-ce d'ailleurs ^ue l'absolu? C'est un cousingermain de riufini, la négation de toute limite^ de toute condition et de toute relation; mais, s'il en est ainsi^ l'absolu n'est qu'un mot. On ne peut penser l'absolu, parce qu'on ne peut penser que ce qui est déterminé. La condition de toute pensée et de toute connaissance, c'est la relation. Or l'absolu implique l'absence de toute relation, puisqu'il est unique, et qu'en dehors de lui il n'y a rien. Voilà ce que nous apprend la critique de Kanl, complétée par celle de Hamilton. On pourrait aller plus loin encore : l'absolu n'est pas seulement insaisissable, il est contradictoire. Comment le définit-on en efiTel? Par l'absence de la limite. L'absolu est donc une /notion purement négative; seulement, cette notion négative est conçue comme une affirmation, présentée comme une réalité et une substance. L'absolu, pour qui regarde derrière les mots, c'est le néant personnifié, c'est-à-dire la contradiction même. Or l'hégélia- ^ nisme n'est pas autre chose que la philosophie de ce néant. Ce n'est pas tout enfin. Si le principe de Hegel est vide, sa méthode est ambiguë. Tantôt elle se regarde comme dispensée de rien prouver sous prétexte que l'absolu se sert de preuve à lui-même, tantôt elle

se vante de la rigueur des procédés. Ici elle nous exhorte à nous jeter à corps perdu dans le courant du système; ailleurs, elle affiche la prétention de ne rien tenir pour accordé, et, partant d'une donnée première qui s'impose d'elle-même à Tesprit, elle se fait fort d'en tirer tout ce qui existe avec une nécessité qui est celle des lois de la pensée. Arrétons*nous à cette prétention, et voyons si cette rigueur de procédé ne serait pas une illusion. Le point de départ est la notion de Tétre, notion entendue d'une manière aussi abstraite que possible, puisqu'elle est identique avec le non-être, mais notion qui doit en même temps avoir une certaine réalité, puisqu'elle constitue déjà une forme de Fidée, c'est-à-dire de la réalité souveraine. Malheureusement, celte réalité de la notion abstraite est précisément ce qui fait question. Jusqu'ici, nous avions cru que l'abstraction n'était qu'une abstraction, qu'une idée n'était qu'une idée : je consens bien à admettre le contraire, mais je voudrais ne le faire qu'à bon escient. Nous avions cru, en outre qu'une idée supposait un esprit : or il n'y a pas ici d'au- ' tre esprit, il n'y a pas d'autre sujet pensant que l'idée elle-même. Voilà donc un terme doublement privé de son sens convenu pour revêtir une signification doublement nouvelle. Et cependant le système repose sur cette acception arbitraire du mot ! C'est dire que le système a pour principe une équivoque. On pouvait s'y

attendre. Les pbilosophies de l'absolu nous ont accoatumés à ces artifices de langage. Quand Spinoza déclare que la substance est sa cause à elle-même, il détourne les mots de leur sens propre, puisque le terme de cause, dans le langage reçu, implique entre la cause et TefTet

une distinction dont Spinoza ne tient pas compte. Quand une doctrine issue de SchellingS cherchant à éliminer de ridée de Dieu tout élément de nature et de nécessité, fait.de Tôtre divin une liberté pure, il est évident de nouTeau que le mot de liberté est pris dans une acception inconnue, dans un sens contradictoire, puisque ce mot, d'après l'usage établi implique des motife, des mobiles, et par conséquent une nature. Quaiid un penseur original et longtemps méconnu, Scbopenbauer, place le principe des choses dans la volonté, et retrouve ce principe jusque dans le monde inorganique, il devient manifeste qu'il équivoque sur les mots, et peut bien entendre par volonté ce que nous appelons une force, mais non cette détermination consciente du moi pour laquelle nous réservons le terme dont il s'agit. Eh bien, il en est de même quand Hegel nous parle de l'idée conune antérieure à la chose. En s'exprimant ainsi, il parle un autre langage ({ue le nôtre, car nous avons toujours entendu par idée une image qui se forme ou

^ Voy. la Philosophie de la Uberté, par Charles SicaiTAii , Vuu des plus beaux livres de mélaphysique de noire temps. 4849» S vol.

338 HEGEL ET L*HËGÉUANlSkÊ.

ûiïe CDiice|;)tion qui s'opère dàbs M é^prït Le fait est qU^bn ne peut lire Hegel sans se detnandef s'il faut le prétldt^ au sérieux, si sa hiétaphysiquis ebtiêirô ne selilit pas après tout une vaste métlÉpbo^e, une pëi^bnbibûation^ utie ihythôlogiè.

ÀGiBordbns ttotitetois ndée tomme )[>rincii^ et Têti^e c6mme )[)Oiht die départ, accordons toiit ce qtie l^oh nous demande : te monde att moins l$era-t-il ex]3Uqué.? L'hypothèse ];)ar^itra4-elle plàusiblts? Loin de là. Hegtèl fait setablâht tllgnoi^r là rtalïtè et d'y arriVei* pai' le déTiôlop)pementl6jgiqtoe de Tidée; maisâti Ibbd il ûè fiait que découper cette réalité en Ib^mules tetnâit^ë^ labeur à la fois ingénieux et puéril, et <)ui ne fait tllu^ioti à personne. C'eât line scolaslique d'un tiouVeau ]gehrie; les matéï*iauk de la science sont dohnés, donhéis ici )[)ar Texpériettce et par rhisloîï^e : il ne s'agît pluâ que de tes disposer dans le cadre tout fait du système, dépendant là )[>ùlssànté varièlé des choses né se laisise pias Ranger sous des étiquettes. L'arbitraire ici se trahit partout. Les formules du philosophe sont tour à tour trop larges et trop étroites. Il rte sait qUe faire des étoiles fixes, taiais il construit d priori l'histoire évangélîque et la constitution politique de la Prusse. Ces clartés sans nombre dont s'illumine la nuit, il n'y voit qu'une darin «ur la ftiee du ciel; en reYanche> il nous montre que lé Père, te tlls ^t le Sainl^sprit réponééùt «ut KMt

HSaEL £f L'HEGÉLIANISME. 9$9

divisions de la philosophie^ et qu'ils sortent l'un de Tautre conformément aux règles delà dialectique. Ou admire généralement la richesse de la nature : Hegel, dans cette yariété, signale une marque d'impuissance; s'il est difficile de classer les faits, c'est, pense-t^l, que fat nature^ en réalisant Tidée, n'a pas su la suivre d'assez près. Elle la suit d'assez près cependant, s'il est vrai que Tazote, Toxygène et l'hydrogène» puis le carbone, forment une série dans laquelle on distingue les trois moments de l'indifférence, de la diiSéroice et du retour ou de Tuaité i

Je ne quitterai point ce sujet sans indiquer une conséquence inattendue de la doctrine de Hegel. On sait quel rang cette doctrine assigne à la philosophie comme manifestation spéciale et suprême de l'absolu ; mais comment l'absolu se manifeste-t-il dans la philosophie? Id perce la contradiction logique que nous avons reconnue dans la notion même de l'abscdu. L'absolu, étant la négation de la limite, ne peut se réaliser que sous une succession éternelle de fonnea diverses; il se réalise toujours, et il n'est jamais réaUeé, car, s'il était une fois réalisé, il ne serait plus l'absolu. La réalisation de l'absolu par la philosophie n'a émc pas lieu dans une philosophie ^^uiiculière quekonque, mais dans la suite infinie des systèmes. D'un autre côté, nous tie l'avons pas oublié, la philosophie de l'abscdu.

c^est Tabsolu lui-même se reconnaissant comme tel; il est donc évident que Tabsolu s'est réalisé^ et^ qui plus est^ qu'il s'est réalisé dans la philosophie même de Hegel. Or savez-vous ce que cela yeut dire ? Cela yeut dire que cette philosophie est le dernier mot de la philosophie^ le dernier mot de Thistoire, le dernier mot de l'univers : conclusion piquante^ et qui a été appelée la naïveté^ — d'autres ont dit l'ironie du système. Ce qui est certain^ c'est que Hegel reste enfermé dans un dilemme : sa philosophie est la philosophie de l'absolu, et par conséquent la philosophie absolue^ ou elle ne l'est pas; si elle ne l'est pas^ elle manque à ses propres prétentions^ elle s'anéantit; si elle l'est^ elle s'anéantit encore^ car l'absolu qu'elle nous livre est un absolu compris, un absolu réalisé, un absolu épuisé; ce n'est plus l'absolu .

Le système de Hegel est plein de disparates. C'est un mélange de puissance et de faiblesse. Il attire et repousse tour à tour. Il séduit par la hardiesse de la tentative, par la grandeur de la conception, par la richesse des ressources, par la force soutenue de Texccution; il scandalise par les violences faites à la réalité, par les tours de passe-passe au moyen desquels l'auteur arrive à ses fins, par la stérilité générale de l'œuvre. L'œuvre est stérile, parce qu'elle est contradictoire. Elle l'est dans son essence, elle l'est dans ses termes; on ne peut

renoncer sans en faire jaiUir la contradiction. Pour comprendre Dieu^ il faut être Dieu : un enfant aurait pu dire cela à Hegel.

Toute contradiction finit nécessairement par éclater. Les contradictions que renferme la philosophie hégélienne se sont manifestées de plusieurs manières. Les disciples^ après la mort du maître^ se sont divisés pour suivre des directions opposées, sans cesser néanmoins d'invoquer à Tenvi Tautorité de Hegel et de se proclamer, à Texclusion les uns des autres, ses interprètes authentiques et ses héritiers légitimes. Voilà pour Fécole. Quant au système, il a été miné par les éléments discordants qui se livraient bataille en son sein, et il s'est dissous, laissant derrière lui de grandes ruines, un imposant souvenir, mais laissant aussi dans l'esprit ^ public une incurable défiance à Tendroit de la métaphysique.

La philosophie de Hegel, comme toute grande doctrine philosophique, comme celle de Descartes, celle de Kant et celle de Schelling, a étendu son influence sur les divers domaines du savoir humain. La science, en Allemagne est volontiers philosophique, comme la philosophie à son tour, nous Tavons vu par Texemple

a42 HEOEL ET yBÉGÉUANlSME.

de Hegel^ se croit tenue d'être encyclopédique. On «ait quelle impulsion renseignement de Sehelling donna à l'étude de la nature; Schubert^ Steffens^ Oken> pour ne nommer que les plus marquants^ étaient au nombre de ses disciples. Quant à Thégélianisme^ c'est le champ de la politique et de la théologie qu'il envahit tout d'abord, et c'est là aussi que ses doctrines se sont brisées en se développant.

La Philosophie du Droit, publiée par Hegel en 1830^ pourrait s'appeler une philosophie de la politique^ ou même une philosophie sociale^ puisqu'il y est question de l'État considéré dans son sens le plus large et le plus élevé. Il faut le dire cependant , cet ouvrage fut regardé comme le principal symptôme de la réaction qui tendait à s*accomplir au sein delà science nouvelle. Hegel^ en qui l'on avait salué d^abord le plus hardi des novateurs^ semblait maintenant en toutes choses se porter le défeiiseur de Tordre établi, Ici en particulier» dans la Bpb^e du droite il annonçait hautement qu'il cherchait à comprendre les faits en les ramenant à ridée> mais qu'il ne cherchait qu'à comprendre* Quant à enseigner au monde comment il doit te conduir^^ ce n'était pas, selon lui, l'affaire du philosophe : la science vient trop tard pour cela. Lorsque la pensée s'empare d'un ordre de faits> le mouvement qui les a produits est parvenu à son terme. « Lorsque l'oiseau de Minerve

HEQ9^ ET L'^^^ÉUANISMR. 8^3

prend 9qp yol, la m\\ est déjà % m Hegel se tr<HQ|Mât sans doute. La politiqqe se pompo'se de dem éléments qu'on ne saiirait séparer : ce qui est et ce qui doit être> le fait et la règle. Tissage et Vîflée* Sa^s respect jmt le développemeni historique 4^s peuples, il n^y a que théories stériles eit réyplvitiof^ç ipcessaptes; sans idéal ^rationnel, le droit in^mf^ nous échappe, qar on a heau faire, le ^rciit est une iclée et n'est que cela. L'hégéliaqisQie avait raison de reprpcher à l'école historique, ^n manque de priqcjpci scientifique , et au parti libéral le caractère purement rationnel de ses doctriiies; mais il errait à son tour en éliminant de la science Fun de ses éléments constitutifs, el en réduisant la philosophie à n'être qu'une étude spéculatiTc du fait. Il manquait ainsi^ lui qui faisait de l'histoire un mouvement, c'està-dire un progrès, il manquait du principe même de tout progrès.

Qegel n'aimait pas les révolutions. Celle de i830, à laquelle il suryécut, l'affecta péniblement. Des événements de ce genre le blessaient doublement. Épris de la réalité, il éprouvait une vive aversion pour les théories abstraites de nos réformateurs modernes. D'un autre côté, les révolutions sont l'interruption violente de ces lois dont il était accoutumé à observer la réalisation , et si ces perturbations finissent toujours, elles aussi, par trouver leur formule^ Hegel n'en avait pas

moins quelque peine à y reconnaître l'empreinte de la raison. Il en était de lui, à cetégard^ comme de Goethe aux prises avec les théories géologiques. Le sentiment intime du poète protestait contre Thypothèse des soulèvements yolcaniques. Il aimait mieux en croire les neptuniens. Une terre en ébullition^ des montagnes sortant brusquement dès entrailles du globe, ces crises effroyables de la nature^ dérangeaient un esprit amoureux des développements harmoniques. Si Goethe faisait de la géologie avec ses prédilections, Hegel faisait de la politique avec les siennes. Est-il bien sûr d'ailleurs que ses vues à cet égard aient besoin d'excuse? Le libéralisme a-til toujours été si intelligent^ a-t-il été toujours si libéral^ qu'un philosophe ne puisse le critiquer sans encourir le reproche de méconnaître des aspirations généreuses? Ne s'est-il pas gratuitement compromis en confondant ses intérêts avec ceux des partis révolutionnaires? Il faudra bien que le jour vienne où une politique mûrie par l'expérience jugera Y la révolution^ et y signalera non plus la crise héroïque des peuples y mais le déploiement d'une force souvent morbide. Ce n'est pas parce qu'une nation est forte qu'elle se soulève^ c'est parce qu'elle est faible. Il en est comme d'un homme qui a ses moments d'emportement et d'exaltation^ précisément parce qu'il ne se possède pas. Une révolution est quelquefois un mal

nécessaire^ elle est toujours un mal^ en ce sens qu'elle est toujours un danger pour la liberté. La société moderne n'aura fondé Ta liberté que lorsqu'elle aura renoncé à la révolution^ et elle n'y renoncera que lorsqu'elle aura repris confiance dans la puissance de

M l'idée, c'est-à-dire de l'opinion. Hegel, au fond, ne voulait pas dire autre chose', lorsqu'il rappelait aux libéraux de 1820 que a la raison est assez forte pour se réaliser. »

Après cela, il faut bien avouer qu'on retrouve ici, comme dans les autres applications de la doctrine hégélienne, l'ambiguïté signalée plus haut. Oscillant entre la notion d'une réalisation toujours inachevée de la raison et cette autre notion que la philosophie de

^ l'absolu est l'absolu réalisé, Hegel a porté cette contradiction dans la politique. Si d'un côté sa philosophie du droit proclamait, avec la souveraineté de la raison, le principe de toute amélioration sociale, d'un autre X côté elle tendait à présenter le gouvernement prussien de la restauration comme la réalisation absolue de la raison. En révélant si bien le sens profond des institutions du moment, elle semblait Revendiquer pour ces institutions le droit divin de l'idée. C'est ainsi que Hegel devint le théoricien accrédité du gouvernement de la résistance. Il passait pour l'un des soutiens du ministère Altehstein. Lui-même se complaisait dans ce

840 H^G[l^h IT VH^0BLI4NK|«I,

râle. Au fond, tout Iq mond» se {aîsaU illusion* Il y avait dai^ ce système cqnservateur iid autre élénient^ un élément opposé, celui de Tidéfd à réaliser, et cet élément deyait Qnir par se dégager. G^m, le disciple chéri , se brouilla de bqnne heure avec soq maître* I)e pos JQurs^ r^vant-ganle de Téçole est avenue Tav^t-r garde du parti Tévolutioqqaire. Aiqsi Vhégéliapisme s'est brisé e« mettsint au jovn* ce qu'il port?iit en soi^ Les principes en se développant^ les événements en sq produisant^ les \)dLTiis en se divisant, oqt trabi l$t pontradiction inhérente du système.

La théologie devint eqcore plus funeste à rhégélianisme que la politique. C'e§t Ih cependant qu'elle avajt d'abord étabH le plqs solide^iept son règqe* L'espril naïf et profond de l'Allemegne es^ naturellen^ent reli'^ gieux, et toqtes lies qqestions, au delà du Rbip^ aboutissent vite à Dieu, La philosophie, en partiçi|l|erj y ^ toujours soutenu les rapports les plus étroits avec la théologie. On n'y croit pas mériter le nom de penseur^ si l'on ne se préoccupe ava?it tout des. problèines posés par le ebristianîsnfie. |Iegd s'en était vivement préoccupé. Nous avons vu le rang qq'il assignait à la religiop dans le développement des choses. 11 la considérait comme l'une des manifestations supérieures de l'idée, et s'il mettait la philosophie au-dessus , c'était en rappelant qu'elles di£^rent moins l'iine de l'autre par les

HEGEL ET yaÉGÉLUNISMK, 347

Téritéa qu'elles enseigqeat que par I9 qfi^qière dont elles le» présentent. Ce sont deux formes de l'absolu^ lequel^ dans Tune^ parait à Tétat d'image^ taudis que, dans rantre, il est arrii/é à l'état d'idée.

Celte distinction flt une rétolution dans la théologie, Hegel., par un mot magique, semblait avoir concilié tous les adversaires et mis fin à tous les débats. Planant au-dessus des controverses, il attribuait à chaque école sa place ef sa valeur relative^ il reconnaissait dans chaque opinion un élément de la vérité, et, se faisant ainsi un cortège des partis subjugués et rapprochés, il les entraînait tous ensemble à sa suite dans les régions paisibles de Tabsolu. Les anciennes discussions paraissaient singulièrement mesquines en présence des nouveaux horizons qui s'ouvraient; disons plus, elles semblaient perdre leur sens. Il s'agissait bien en vérité de discuter sur la révélation, sur la nature de Jésus^^Christ , sur les miracles, lorsque tout, la chose et l'homme, le monde et rhistoire, était devenu comme des manifestations de Dieu. Rationalistes et orthodoxes recevaient plus qq'ils n'avaient demandé. Ceux-ci apprenaient à ne plus voir l'action divine dans tel ou tel fait, sur tel ou tel point, mais partout et en tout ; ceux-là étaient invités à étendra à l'inflni les limites de la raison, désormais élevée au rang de principe souverain. Les problèmes n'étaient pas seulement résolus, la position du théologien était

éclaircie et assurée. Grâce à la distinction de l'image et de ridée, il lui était désormais permis en toute bonne conscience d'être savant et de rester chrétien ; il pouvait faire de la philosophie dans son cabinet et porter en chaire les doctrines officielles et le langage consacré. Bref; une alliance définitive paraissait scellée entre ces ennemis séculaires ^ la science et la foi; la religion et la philosophie n'étaient plus des rivales , c'étaient des sœurs.

L'intelligence humaine offrit alors un spectacle singulier. Ainsi qu'il lui arrive d'ordinaire^ elle était tombée d'un extrême dans un autre. Inquiète des résultats d'une théorie sceptique^ elle s'était jetée dans le dogmatisme le plus aveugle. Elle avait renoncé volontairement, impétueusement; non-seulement à toute preuve^ mais à toute règle. La contradiction logique avait cessé

w d'être un signe du faux pour devenir un élément du vrai. Rien n'était plus admis^ à moins qu'on ne pût en dire à la fois le oui et le non. On comprend quelles . durent être> surtout entre les mains de disciples fanatiques ou bornés ; les conséquences d'une pareille mé-

w thode. La pensée avait perdu sa loi. Tout sembla également possible et impossible. Il y eut comme une fièvre de paradoxe. C'était à qui jetterait au sens commun les défis les plus éclatants. Semblables à des enfants en possession d'un nouveau jouet; les théologiens de l'école

HEGEL £T L'HÉGELIANISME. 34d

se plaisaient à faire servir les formules hégéliennes aux plus étranges usages. Les récits les plus merveilleux de la Bible^ les subtilités les plus aventurées de la doctrine luthérienne^ rien ne les arrêtait. G^était l'époque à laquelle Harheineke^ enseignant le dogme à Berlin^ divisait son sujet en trois parties d'après les trois personnes de la Trinité^ et où Goeschel^ unissant le dévouement le plus entier aux enseignements de TÉglise et la confiance la plus parfaite dans la méthode spéculative^ recevait de Hegel lui-même cette approbation empressée que Strauss a appelée un péché contre le Saint-Esprit de la philosophie.

Il ne faut pas croire cependant que Hegel fût de moitié dans ces exagérations. Il n'était coupable que d'équivoque; il avait évité de se prononcer et de se compromettre; il avait reçu avec trop d'empressement les avances de l'orthodoxie; il s'était piqué de paraître conservateur en religion aussi bien qu'en politique. Hais, d'un autre côté^ comment croire à la sincérité de cette attitude? Comment concilier son rôle et ses principes^ la prudence de ses livres et les indiscrétions de ses cours ^ la hardiesse des premiers temps et la timidité de la dernière époque? Le système ne parlait-il point assez clairement? Ne fallait-il pas une grande force d'illusion pour retrouver les dogmes chrétiens dans les évolutions logiques d'un principe sans sub-

3Ô0 H£6£L ET L'HÉGÉLIÀNISMK.

sianœf l<e spinotisme dialectique était-il plus conciliable atec la foi que le spiâosistne de SpincNEa? Voilà l66 questions qui deyaieut se poser tôt ou tard.

H y avait d'ailleurs plus que des équitoques da)is la pliiloBOphie de Begel> il y avait des contradictioas. Ou y trouvait sans peine le pour et le contre sur les plus graves proMèmes qui puissent passionner un théologien. Jésus<3irist est-il perscmnellement la manifestation de ri4ée dans ta sphère de la religion^ ou bien riéée> id eomme ailteurs, se maiilfeste4-elte sous une pluralité de forons ^tfams une multiplicité d'individus entre lesquels le fondatoir du diistianisnie est tcml sini^em^it le plus grand que ie monde ait encore tu? La religion cbr^ienne eliennëme doit'^e être regardée êonime la religion définitive^ ou les principes h^éliens ti'exigent«-iis pas' plutôt que le chatnp de l'avenir ^t laissé libre à une série infinie de religions supé* rieures? Les écrits du maître ne se prononçaîentpas catégoriquement. Sous le couvert de cette ambiguné^ toutes les opinions avaient pu s'abriler. Cela dura tmt que vécut Hegel. Après sa mort^ la discussion ne 4arda pas a abords toutes les difficultés^ au risque de par^ tager l'école et de déchirer le système.

La scission édata d'abord sur un point particulier de U doctrine r^^euse. Il est vrai que ce point était cal^tal. Va libraire île Bresteu^ Frédéric RicMer, publia

HEGEL ET L'HÊGÉUA^ÎâME 351

en 1833 uik écrit daâs lequel il se posait eti prophète^ et proolathait un nouvel Évangile^ celui de la mori éterueUt^» Dûns cet ouvrage sincère^ tuais dédamatoi)re> vulgaire malgré une certaine élévation , TauleuV attaquait la notion de la Vie à venir au nom des intérêts leis {)lus sacrés de rhumanité. Rejetant comme autant de paralogismes les divers arguments dont la théologie et la pMlOBophie se sont «erviei^ pour prouver à l*hoinme qu'il i^ meurt pas tout entier» repotiss^nt comme (ab^ straite et dépassée Toppoeition ordinairement établie etiire l'ttUlé et )e tôrps, M. Richteir (signalait danis la foi à rimmortalité la source de tous les )lMui qui affligent rhumanité> et éonviaît Tindividu à se contenter de la vie généiale, eelie de ia famille^ de la société et de l'Église. «H faut^ s'écrïait-il> que tout s'efilice^ Jusqu'au nom^ jusqu'à la date; il faut que l'esprit individud se perde entièrement dans Tesprit du mond^^ s'il veut aspirer à la vie éternelle et à la majeBié qui appartient à Dieu seul. »

Ric^ter ne se réclamait pas préeisà[n<ent du nom de Hegel> mats il faisait usage des formules de l'école^ et son principal argument lui était fourni par la notion hégéttenne de l'individualité. Ce qui est individu^ m pe^t ^r^r comme tel, parce que l'ittdividu;: ne peut , réalisa rMée> et par conséquent ne vient iM jour qm pour faire platse à ^m aiitre> pow faire tiomlirè 4mA

353 HÈOEL ET L'HÉGÉLIANISIIB.

cet ensemble cPexistences particulières dont la totalité seule représente vraiment Tidée. On ne se trompa pas sur la parenté du livre. Il produisit une profonde consternation dans le cénacle. Chacun en voulait au malappris dont la main grossière déchirait le voile des plus douces illusions; on se sentait compromis; ce fut un haro universel. Weisse et Gœschel se hâtèrent de chercher dans la logique hégélienne les ressources infinies qu'elle présente pour toutes les thèses et toutes les causes. En général^ on chercha à étouffer la discussion sous les injures et les cris d'indignation. C'est ce que le plus spirituel des théologiens modernes a appelé Tassassinat littéraire de Richter. On put croire un instant que le crime avait réussi. Hélas! On était à la veille d'un bien autre scandale. Deux ans après le livre de Richter paraissait celui de Strauss.

Aucun livre dans notre siècle n'a plus eu le caractère d'un événement que la Vie de Jésus par Strauss. L'action en a été profonde et dure encore. L'auteur se vantait dernièrement^ et avec raison ^ que^ depuis vingt-cinq ans, il ne s'est pas dit ou écrit un mot sur l'histoire évangélique qui ne fût dominé par le souvenir de ce terrible livre. Si l'ébranlement s'est fait sentir dans les pays qui se trouvent le plus en dehors 3u courant des idées allemandes, si une nouvelle génération frémit encore du coup qui frappa au cœur les croyan-

HEGEL ET L'HEGËLIANISME. 353

ces de ses pères, on peut imaginer quelle émotion l'ouvrage de Strauss produisit en Allemagne au mo* ment où il parut; mais^ tandis que tout le monde se sentait atteint dans sa foi traditionnelle^ la famille hégélienne souffrait plus cruellement encore: elle se voyait compromise de nouveau^ et le schisme éclatait pour tout de bon dans son sein.

Pour comprendre toute la signification de la Vie de JésuSy il faut connaître Thistoire de ce livre. Hegel^ quant à lui, n'aimait pas la critique historique, soit à cause des tendances conservatrices de son caractère, soit parce qu'il ne pouvait plus procéder avec sécurité dans ses opérations philosophiques^ du moment que les faits étaient mis en discussion. La métaphysique a ceci de commun avec la poésie, qu'elle repousse ce qui tend à déranger son idéal; mais l'autorité de Hegel lui-même et les préoccupations philosophiques dont il avait rempli les esprits n'étaient pas assez puissantes pour arrêter à jamais la critique. En vain cherchaiton à persuader à celle-ci que, le mot du mystère universel étant trouvé, ses services étaient désormais inutiles : il est de l'essence de la critique de ne jamais abdiquer, car elle ne fait qu'un avec l'esprit de l'homme, dont elle est l'éucrgie même,. En particulier, on ne pouvait attendre de la théologie qu'elle suspendit ses immenses travaux et consentit désormais à recevoir

354 HEGEL ET L'HÉC^ÉLTANISME.

sans examen tes traditions du passé. Ce n'est pas pour eela qu'elle avait étudié les langues^ comparé les textes^ compulsé l'histoire^ entassé des prodiges de patience et de sagacité. La science qui cherche et qui discute^ un moment décréditée, commençait donc à reprendre sa place à côté de celle qui résume et qui construit. Strauss et ses amis, à Tubingue^ vers 1830, menaient de front les deux ordres d'études et s^efforçaient de trouver une liaison entre les résultats de la critique et ceux de la philosophie. Us avaient beau se dire que la religion est une forme inférieure de Tidée, que l'idée, sous sa forme philosophique, offre seule la vérité pure: cette distinction jetait peu de jour sur les difficultés qui les arrêtaient. Les faits évangéliques appartiennentils à la forme ou à l'idée? Les miracles dont l'histoire biblique est pleine ont-ils une valeur relative ou une valeur absolue? Jésus-Christ lui-même, sa divinité, sa mission surnaturelle, ne convient-il pas 'd'en faire abstraction comme d'un symbole pour s'attacher uniquement au sens religieux que ce symbole exprime? Tels sent les problèmes à la solution desquels ces jeunes gens s'appliquaient avec ardeur.

La distinction entre la philosophie et la religion n'ayant pas éclairci leurs doutes, ils eurent recours à une autre formule. Hegel, je Tai rappelé tout à Theure, avait enseigné que le propre de l'idée est de se mani-

feister, non pas dans \\n individu ou dçns un fait particulier quelconque^ mais dans une suite de manifesta-r tions^ si bien qu'il était permis de se demander si 1^ série p'en était pas conçue comme infinie^ en d'autres termes, si le propre de Tidée n'est pas de se réaliser toujjours sans y jamais parvenir, c^'être à la fois éternellement réalisable et irréalisable. Hegel, à la vérité, s'était montré singulièrement réservé ou incertain qu^^pt à Tapplicatioi^ de cette loi. 11 était difficile de décider si la personne et la vie du fondateur du christianisme ^ts^ient , à ses yeux , une manifestation v^ çopiplèle ou seulemept une manifestation éminente de l'absolu. On ne pouva|t guère mieux déterminer si la réalisation de l'idée consistait, à son sens, da^s la nature même du Christ ou dans la doctrine que l'Église a établie sur ce point, et par conséquent si la réahsation de l'idée, pour lui, était un fait divin ou 4 humain, positif et historique ou intérieur et spirituel, une histoire ou une croyance. Toutefois, si les assertions éparses dans les œuvres de Hegel étaient équivctques, la tendance de ses spéculations pe l'était pas^ et / c'est à l'esprit général du système ou à ce qu'il prit pour tel que Strauss s'attacha. Il avait d'abord ordonné son sujet d'après la formule consacrée. L'histoire évangélique lui offrait, comme point de départ, Taffi^mation première, la foi immédiate et naïve ; les héré«

356 HëGëL £r L'HÉGÉLIANISMË.

sies anciennes et la critique moderne jouaient le rôle de cette négation qui suit toute affirmation; enfin la théologie hégélienne représentait la croyance primitive sortie de Tépreuve, la critique revenue à la foi, la conciliation triomphante des contraires. On peut encore distinguer ce plan dans Touvrage de Strauss. En effets si la partie critique a fini par y prendre à peu près toute la place^ Tauteur a cependant suivi une méthode qui consiste à partir du ;récil évangélique comme de Texpression spontanée de la croyance et à poursuivre ensuite cette croyance à travers les négations de la science. D'un autre côté, il a placé à la fin de ses volumes des considérations générales dans lesquelles il s'attache à restaurer ce qu'il a renversé, et, après avoir montré comment la science s'écarte de la foi, à montrer qu'elles ont un fonds commun et doivent arriver à se concilier. ' Ici interviennent les catégories hégéliennes: le Christ a ^disparu comme personne et comme fait, il demeure comme idée. L'Église a vu en lui l'union de Dieu et de l'homme, et l'Église ne s'est point trompée; seulement cette union ne s'est pas consommée dans un individu , «elle se réalise dans l'humanité. Le Christ est un des hommes dans lesquels l'absolu s'est manifesté de la manière la plus sensible : à cet égard, il reste unique dans rhistoire; mais cela ne veut pas dire que sa doctrine puisse échapper aux modifications que l'esprit humain.

en se développant, ne saurait manquer d'y apporter.

Telle était la conclusion philosophique du livre, et tandis que le gros du public s'arrêtait aux procédés critiques de Tauteur, les gens sérieux comprirent que la véritable question, la question menaçante et décisive, était posée dans le dernier chapitre. On se demanda avec anxiété si ces doctrines étaient véritablement la conséquence légitime de renseignement de Hegel. L'école fut ipise en demeure de se prononcer, mais elle se divisa sur la réponse à donner. C'est de cette époque que date la classification qui y distinguait une droite, une gauche, un centre, des extrêmes. On devine où siégeait pour le moment l'auteur de la Vie de Jésus. Cependant il lui advint bientôt ce que nous avons vu quelquefois arriver dans nos assemblées délibérantes ; la gauche se vit débordée par la révolution à laquelle elle a^ait travaillé, et le radical de la veille devint le modéré du lendemain.

Le monde philosophique, en etfet, n'était pas au bout de ses surprises. Deux ans après l'ouvrage dont je viens de parler, parut un livre qui détourna un moment l'attenlion de celui de Strauss. L'esprit, l'intention en étaient fort ditTérents ; mais l'application des principes hégéUens au christianisme y était plus directe, et le résultat en paraissait plus radical encore. L'auteur , Richard Rothe, aujourd'hui professeur à Heidelberg,

358 HEGEL ET L'HEGELIANISME.

à une physionomie scientifique assez originale. Issu à la fois ciu piétisme et de la philosophie spéculative^ doué d'une puissance dialectique incontestable et d'une forte imagination, partagé entre le goût d'une science sévère et celui des fantaisies à la Jacob Bœhme, il a transformé la théologie en théosopbie. Il est juste d'ajouter que son livre de 1037 ne portait pas encore ce caractère. C'était le premier volume d'une histoire des Origines de VÈglise chrétienne. L'auteur, adoptant avec une espèce (i^empressement les théories et les traditions ecclésiastiques du catholicisme, proclamait très-haut qu'il n'y a d'Église dans le sens propre du mol que là où il y a organisation et unité visible. Il s'efforçait, en outre, de prouver que les apôtres l'avaient bien entendu ainsi et avaient eux-mêmes, vers Fan 70 de notre ère, donné à la coinmunauté 'chrétienne la constitution épiscopale que le temps et les besoins ont développée depuis. Toute cette déduction historique était très-savante, trèssubtile, trop subtile peut-être pour porter dans les esprits tine conviction entière. La d'ailleurs n'était pas l'intérêt du Uvre ; il se concentrait dans une introduction qui transportait la question du terrain de Thistoire suf celui de la philosophie. Ici Tauteur reprenait d'avance tout ce qu'il allait accorder dans le reste du volume, et, soumettant la notion même de l'Église à une analyse pénétrante, il arrivait à la dissoudre com-

H£G£L ET L'HÉGELIANISME. 359

plétement. — Oui, disait-il, il n'y a d'Église que celle qui a une constitution, celle qui embrasse la chrétienté dans l'organisme compliqué de ses formes, celle qm traduit aux yeux, par la hiérarchie de ses é^êques soumis à un pasteur suprême, Tunion mystique des fidèles etTunité essentielle du corps du Christ; mais, en même temps, rÉglise ainsi comprise, ainsi constituée^ renferme un germe de mort relie exprime une idée contradictoire, et ce principe de contradiction doit tôt ou tard se montrer, briser l'Église et manifester le triomphe de rÉvangile par la ruine même de la société religieuse.

On chercherait longtemps dans le vaste champ de la littérature philosophique allemande avant de trouver un morceau d'une discussion aussi lucide, d'une dialectique aussi pressante que l'introduction du livre de Rothe. Une fois d'accord avec l'auteur sur les données premières, il était difficile d'éluder les conséquences auxquelles il entraînait le lecteur. Or ces données, il ne s'en cachait pas, lui étaient fournies par HegeL Le premier anneau dans la chaîne de sa démonstration était formé par la notion hégélienne de l'État. Rothe n'a fait que développer cette notion et la pousser à ses conséquences.

Hegel repousse expressément la notion moderne qui voit dans l'État une institution destinée à protéger les personnes et les propriétés et comme un mal nécessaire

qu'il faut soigneusement resserrer dans les limites les plus étroites. L'État^ pour Hegel^ est un produit de la raison; c'est le monde moral réalisé et organisé. Rothe s'est emparé de cette définition^ il en a rapproché sa propre définition de la religion^ et voici les résultats auxquels il est arrivé. La religion aspire à se soumettre Thomme tout entier, elle tend de sa nature à pénétrer toute la vie intérieure et extérieure du croyant : elle n'est véritable^ elle n'est religieuse qu'à la condition tout au moins de poursuivre ce but. Ces prétentions de la religion sont nécessairement aussi celles de l'Église, qui n'est autre chose que la religion organisée. Seulement, nous venons de le voir^ l'État^ en vertu de son idée même, affiche des prétentions semblables. Il est l'humanité personnifiée; il représente et satisfait l'ensemble de nos besoins spirituels, et par conséquent il est essentiellement religieux ; il l'est autant et plus que l'Église. Voilà donc l'Église et l'État en conflit, et cela en vertu de la nature propre de chacun. Que faut-il en conclure? Que l'Église, qui est l'oi^anisation de la religion, n'a pas son but en elle-même, mais dans l'État, qu'elle porte en soi le principe d'une dissolution, qu'elle ne peut se réaliser sans se détruire. L'Église, enetfet, est la forme du principe religieux en tant que celui-ci lutte encore avec le monde, et par conséquent se trouve encore dans une condition d'imperfection ; mais quand

la religion remplit te cœur d'un homme^ elle n^est plus en lui une sphère particulière de sa vie, elle est le mobile de toutes ses actions et en quelque sorte sa vie tout entière: de même aussi, quand le monde sera converti à TÉvangile, la religion n'y existera plus comme une puissance distincte du monde et engagée dans une lutte avec lui, et dès lors l'Église, n'ayant plus de raison d'être comme Église, s'absorbera tout naturellement dans l'Etat. Rothe présente à Tappui de cette thèse le tableau des vicissitudes de l'Église. En quelques coups d'un vigoureux pinceau, il nous la fait voir formant à l'origine une société puissante et régulière, portant dans son triomphe les germes de son déclin, frappée au cœur par la Réforme du xvi* siècle, se divisant, s'affaiblissant, s^anéantissant toujours davantage, tandis que l'État au contraire prend mieux conscience de ses droits et étend ses attributions. Rien n'égale le calme avec lequel l'auteur déroule ces faits , la sereine confiance avec laquelle il conclut à l'anéanr tissement final de la société des croyants.

Sommes-nous arrivés avec Rothe au terme des négations que la philosophie de Hegel portait dans ses flancs, et que l'inexorable logique a successivement tirées au jour? Nullement. Il n'y a plus d'immortalité , plus de Dieu fait homme, plus de société religieuse ; mais la religion subsiste encore, et la religion doit tom-

ber à son tour. Richter, Strauss et Rothe l'ont respectée tout en la dépouillant^ ils ont même cru la servir; Feuerbach va se charger d'en démontrer la vanité. 11 n'a pour cela qu'à remonter à la définition hégélienne. Qu'est-ce que la religion, selon Hegel? La religion est un produit et une forme de l'idée ; c'est l'idée qui se contemple elle-même, mais qui n'a pas encore pleine conscience de soi, parce que la forme sous laquelle elle se produit ne lui est pas encore adéquate; elle ne sera vraiment et pleinement elle-même que lorsqu'elle aura cessé d'être ce qu'elle est pour devenir pensée spéculative. Or cette idée dont la religion est une forme, cet esprit dont la religion constitue une phase, ce sujet, comme l'appelle Hegel, cet être qui finit par se prendre pour la seule réalité et reconnaître la conscience de soi pour sa propre réalité, cet être, en définitive, c'est l'homme, — l'homme abstrait, l'homme général, maisPhomme. Traduisons maintenant ce langage métaphysique en langage vulgaire, voici à quoi nous arriverons : la religion est une création et une illusion de l'esprit humain ; l'homme adore un Dieu qu'il a fait lui-même et qu'il a fait à son image; la nature divine n'est autre chose que la nature humaine idéalisée, affranchie de toute limite, et considérée eh même temps comme un être réel et personnel. En un mot, et pour me servir d'une expression de Feuer-

bach qui est devenue le résume de sa doctrine et le drapeau de son parti, la théologie n'est au fond que de raritfiropologie. La religion ignore encore ce qu'elle est, mais elle ne peut tarder à l'apprendre. Celte découverte sera la grande crise de l*histoire du monde. L'illusion une fois dissipée, la morale redeviendra indépendante et prendra une nouvelle force. Au lieu d'aimer Dieu, les hommes s'aimeront les uns les autres. Nous n'aurons plus les sacrements, mais nous retrouverons TEucharistie dans nos repas el le baptême dans Tusage salutaire des bains froids ! Qu'on ne croie pas que j'exagère; je résume fldèlenienl les idées que ï'euerbach* exposait en 1841, dans son livre sur rEssence du Christianisme. Ce livre, un moment célèbre, est surtout remarquable par la rigueur avec laquelle il part des prémisses posées par la philosophie moderne. L'auteur n'est pas précisément hégélien, mais il procède de Hegel; ^ouvrage évite comme à dessein d'indiquer sa filiation, mais il est plein des formules que nous connaissons: c'est,, pour ainsi parler, Hegel retourné contre lui-même.

Malsain, échauffé, déclamatoire, l'ouvrage de Feuerbacli a développé la philosophie spéculative, mais en la corrompant. H l'a jetée hors de ses voies en lui faisant abandonner l'absolu pour le fini, les préoccupations scientiâ4ues pour les intérêts, l'idéalisme

pour le naturalisme. Le livre ne pouvait manquer ^d'être dépassé à son tour. Après le culte du génie, on eut le culte de la chair. Après la loi d'amour, que i proclamait encore Feuerbach , on eut la loi sacrée de régoïsme promulguée par Gaspard Schmidt,plus connu sous le pseudonyme de Stirner. La révolution et le socialisme firent invasion dans la doctrine. Les événements de 1848 en Allemagne eurent ceci de particulier, qu'ils furent comme les saturnales de la philosophie. Arrivés ici, nous ne sommes plus en présence d*une évolution, mais d'une décomposition, d'une fermentation putride. Le plus puissant mouvement de la pensée spéculative a abouti au scandale, à.la folie, au néant.

Nous venons de voir l'bégélianisme entrer en conflit avec les instincts libéraux et avec les besoins religieux. Pour rendre complètement compte du travail par l'action duquel il a été insensiblement miné, il faudrait encore signaler les progrès des sciences naturelles, les magnifiques résultats obtenus par la méthode expérimentale, ces grandes découvertes qui, en établissant la sûreté du procédé d'observation, semblent établir par contre-coup Tinsuffisance des démonstrations à priori. On ne peut se le dissimuler, la philosophie positive, celle qui se borne à observer, à grouper et à réduire en système, tend à envahir la place jadis occupée par la

métaphysique^ c'est-à-dire par la science qui part de ridée pour expliquer le monde. Eh bien , ThégéUanisme^ par sa perfection même, par la variété des applications qu'il avait tentées, par l'audace avec laquelle il avait entrepris d'expliquer Tunivers, Thégélianisme a contribué à ruiner la confiance des hommes dans la pensée pure. 11 a fait failHte, et c'est le positivisme qui a pris la suite^de ses affaires.

Une philosophie n'est jamais renversée par des arguments ; on ne la réfute pas, elle se réfute elle-même. Une philosophie est une hypothèse, et une hypothèse qui s'use contre la réalité. Elle ne se superpose jamais exactement aux faits, et il faut bien que le désaccord finisse par se trahir. Tôt ou tard les hommes s'aperçoivent que la solution proposée ne résout point toutes les questions, ne satisfait pas à tous les besoins : on la délaisse alors, quitte à recourir à une autre explication. Estce à dire qu'il ne reste rien de la première ? Loin de là. Il serait plus juste de la comparer à la semence dont parle l'Évangile, et qui ne fructifie qu'à la condition de mourir. Comme la cloche qu'a chantée Schiller^ elle ne vient au jour si sa forme ne tombe en mor-

366 HEGEL ET I/HÉOÉLÎANISME.

cçaux. Je l'ai déjà dit, tonte pliilosophîe digne de ce nom se compose de deux parties, Tune transitoire, l'autre éternelle; en vivant elle se développe, et en se développant elle se transforme, c'est-à-dire qu'elle a||)andonne d'elle-même ses élément? inférieurs pour en dégager un petit nombre de vérités dont s'accroît le grand patrimoine de Thumanité. Cette trçinsfprms^tion, c'est sa mort; c'est aussi sa résurrection. Seulement, tandis que son esprit est absorbé par l'esprit universel, ce qui reste d'elle sur la terre n'est qu'un squelette desséché et grimaçant. Tout cela est arrivé à Thégélianisme. Comme doctrine, il a fait son temps ; comme système, il n'existe plus qu'à l'état de formule stérile, de ritournelle dialectique. C'est le gobelet du prestidigitateur sous lequel on retrouve cç qu'on y a caché, et rien de plus. La réalité lui a été sévère. Il a été mis à l'épreuve, et il n'a pas résisté. De quelles promesses il avait séduit l'âme humaine, et qu'il les a mal tenues! Oui, il y plus de choses dans le ciel et sur la terre que la philosophie ne saurait en expliquer, fût-ce la philosophie de l'absolu. Les questions restent debout devant nous, toujoursaussi obscures et aussi menaçantes, et nous, pour les résoudre, nous avons l'espérance de moins et de découragement de plus. Hegel nous apportait l'infini dans une formule, mais l'infini qui se formule n'est pas l'infini. Il n'y a au'un infini, celui de nos désirs et de nos aspirations, celui de

HEGEL ET L'HEGELÎANISME. 367

nos besoins et de nos efforts, l'infini de la vérité, de la liberté, de la perfection. Ah! nous satisfaire, ce serait nous limiter. Il est heureux que tous ne le puissiez pas.

Hais si Thégélianisme s*est usé dans les esprits par un efTetdu mouvement continuel des choses et de son propre développement, il n^en est pas moins vrai qu'il a laissé au monde plusieurs idées dont on risque d'oublier Torigine, précisément parce qu'elles ont passé dans la substance de Tesprit moderne. Essayons de les découvrir en nous plaçant de nouveau en présencç du système, non plus pour en étudier le mécanisme, mais au contraire pour chercher sous Tenveloppe scolastique la pensée vivante et éternelle.

Il y a, je ne veux pas le nier, quelque chose d'étrangement paradoxal dans la conception d'une idée qui est à la fois ridée et le sujet pensant, d'un monde qui ressemble à un syllogisme, d'une réalitéqui, au rebours des notions les mieux accréditées, est le reflet, l'image, le produit de l'idéal. On croit d'abord en lisant de pareilles choses, être le jouet d'une mystification. On se demande si l'on a bien compris. La langue de l'auteur assurément n'est pas la nôtre ; il doit y avoir quelque secret làdessous, quelque sens caché. En effet, il y a un sens caché; Hegel a parlé à sa manière, en symboles, en formules; il a été obscur comme les prophètes, mais comme eux il a eu le regard qui va au fond des choses.

â08 HEGEL ET L HE6ÉL1ANISMB.

Il est de la race de Spinoza^ de ces hommes étranges qui tiennent pour réalité ce que nous appelons des apparences, pour apparence ce que nous regardons comme les seules réalités, et qui s'élèvent sans effort et se meuvent, sans embarras dans une sphère où les autres hommes ne trouvent pas assez d'air pour respirer. Il a hardiment soulevé le voile du monde sensible. Il a reconnu que si l'univers est intelligible, c'est quMl est intelUgent; que si l'univers dit quelque chose à l'homme, c'est qu'il a quelque chose de commun avec l'homme; en un mot, que la vraie réalité, la première, ce n'est pas la matière, mais l'esprit. La chose n'est que le corps ^ de l'idée, le phénomène n'est que l'expression de la loi. Hegel a devancé la science contemporaine, qui commence à se demander si la matière ne serait pas tout simplement une force ou un mouvement. Tel est, à le bien prendre, le sens du mémorable axiome qui proclame que tout ce qui est réel est par là même rationnel; mais par cet axiome, le philosophe a en même temps donné aux existences une valeur qu'elles n'avaient pas avant lui, et c'est là ce qu'il faut signaler tout d'abord lorsqu'il s'agit de déterminer les éléments permanents de sa pensée. Il nous a enseigné le respect et Tintelligence des faits. Nous avons appris de lui à reconnaître l'autorité de la réalité. Nous savons aujourd'hui y démêler une idée supérieure, et, alors même que nous

HEGEL ET L'HÉGELIANISME. 369

n'apercevons pas cette idée, nous avons l'assurance qu^elle finira par se manifester. Nouveauté immense ! ce qui est a pour nous le droit d'être. Le mol de hasard n'a plus de sens à nos yeux. Nous croyons à la raison universelle et souveraine. Nous y croyons pour l'histoire comme pour la nature. Nous estimons qu'avec des instruments plus délicats, une observation plus persévérante, un esprit plus souple, nous parviendrons à dé- ^couvrir les forces qui régissent Fhumanité. De là une méthode d'étude et des procédés de critique tout nouveaux. Au lieu de soumettre les faits aux caprices d'une réflexion personnelle, de les ramènera des catégories arbitrairement fixées, nous nous jetons au cœur des réalités que nous voulons connaître. Nous sortons de nousmêmes pour mieux éprouver la puissance de Tobjet; nous nous identifions avec les choses, écoulant leur voix, cherchant à prendre sur le fait le mystère de leur existence. Nous ne transformons plus le monde à notre image en le ramenant à notre mesure; au contraire, nous nous laissons modifier et façonner par lui. Nous nous livrons à l'évolution des lois immanentes de l'unie vers, afin de les suivre et de les saisir. Nous les saisissons alors, parce que nous sommes saisis, emportés, portés par leur courant. Aux yeux du savant mo- ^derne, tout est vrai, tout est bien à sa place. La place de chaque chose constitue sa vérité. Ainsi, nous com-

prenons tout parce que nous admettons tout. Nous nous ^préoccupons moins de ce qui doit être que de ce qui ^est. La morale^ qui est Tabstrait et Fabsolu^ trouve mal son compte a une indulgence qui est peut-être inséparable de la curiosité. Les caractères s'afTaissent pendant que les esprits s'étendent et s'assouplissent. Mais aussi ^quelle merveilleuse entente de Thistoire! Que le passé revit bien sous nos yeux ! La filiation des peuples, la marche des civilisations, le caractère des temps, le génie des langues, le sens des mythologies, l'inspiration des poésies nationales^ l'essence des religions, autant de révélations dues à la science moderne. El comme est notre science, ainsi est notre esthétique. On peut lui reprocher le manque de principes dans l'ancienne acception du mot, mais non pas assurément le manque d'intelligence et de sympathie. Elle aime mieux contempler que juger, étudier qu'apprécier, ou, si elle apprécie, c'est en laissant parler et se dérouler le sens intime d'une œuvre. Elle rend à chaque chose son lieu, à chaque lieu sa chose. Elle a renoncé au stérile procédé qui consiste à opposer une forme du beau à une autre, à préférer, à exclure. Elle n'a ni préjugé ni parti pris. Elle croit tout, elle aime tout^ elle supporte tout. Elle a une place , dans le panthéon de la beauté, pour l'art païen et l'art chrétien, pour le Parlhénon et la cathédrale, pour la sérénité du Grec et pour Tascé-

lisme du moine, pour la force et pour la grâce, pour Texpression claire et pour le symbole mystérieux, pour le goût et pour la puissance, pour Shakspeare et pour Racine, pour tout ce qui palpite, tout ce qui vit, tout ce qui est. Elle est vaste comme le monde, tolérante comme la nature.

•^ 11 est un autre principe qui s'est emparé avec force de Tesprit moderne et qui peut être ramené à Hegel. Je veux parler du principe en vertu duquel une assertion n'est pas plus vraie que Tassertion opposée et aboutit toujours à une contradiction pour s'élever ensuite à une conciliation supérieure. Benjamin Constant exprimait cette loi à sa manière en disant qu'une vérité n'est point complète à moins qu'on n'y ait fait entrer son contraire. La loi de la contradiction, tel est, dans le système que nous avons étudié, le fond de celle dialectique qui est elle-même l'essence des choses. Qu'est-ce à dire? Que le fait n'est pas isolé, borné, mais indéfini ; que la chose ne se termine pas en elle-même, mais tient à un ensemble ; que tout dans l'univers se touche et s'enchaîne, se limite et se prolonge; cela veut dire en même temps que tout est relatif, ayant son commencement et sa fin, son sens et son but ailleurs qu'en A soi; cela veut dire que les jugements absolus sont faux parce qu'ils isolent ce qui n'est pas isolé, parce qu'ils fixent ce qui edt mobile, parce qu'ils font abstraction

du temps, du lieu^ du but, de la relation générale et de Tordre universel.

Eh bien, ne nous y méprenons pas, cette découverte %p du caractère relatif des vérités est le fait capital de Tbistoire de la pensée contemporaine. Il n'est pas d'idée dont la portée soit plus étendue, l'action plus irrésistible, les conséquences plus radicales. Veut-on savoir en quoi la société actuelle diffère surtout des temps qui Tout précédée et ce qui a creusé entre le moyen âge et nous cet abîme où tant de débris achèvent chaque jour de rouler? Demandez-le à cette conception nouvelle qui ne reconnaît plus que des différences là où nos ancêtres voyaient des contradictions. L'édifice du monde ancien 'reposait sur la foi à l'absolu. Religion, politique, morale, littérature, tout portait l'empreinte de celte notion. 11 n'y avait alors ni doute dans les âmes ni hésitation dans les actes; chacun savait à quoi s'en tenir. On ne connaissait que deux causes dans le monde, celle de Dieu et celle du démon ; deux camps parmi les hommes, les bons et les méchants; deux places dans l'éternité, la droite et la gauche du juge. L'erreur était toute ici, la vérité était toute là. Aujourd'hui, rien n'est plus pour nous vérité ni erreur, il faut inventer d'autres mots. Nous ne voyons plus partout que degrés et nuances. Nous admettons jusqu'à l'identité des contraires. Nous ne connaissons plus la religion, mais des re-

HEGEL ET L'HEGELIANISME. 373

ligions; la morale, mais des mœurs; les principes, mais des faits. Nous expliquons tout, et, comme on Ta dit, l'esprit finit par approuver tout ce qu'il explique. La vertu moderne se résume dans la tolérance, c'est-à-dire dans une disposition qui eût paru à nos ancêtres le comble de la faiblesse ou de la trahison. Ah ! pour moi, je l'avoue, je ne puis considérer la révolution dont je parle, et ce monde ancien qu'un mot a fait crouler, tant d'esprits désorientés, tant^de croyances déracinées, tant d'obscurité et de deuil dans les cœurs, la fin de tant de choses fortes et grandes, je ne puis penser à tout cela sans me rappeler cette voix qui retentit jadis sur les mers et annonça aux hommes éperdus que le grand Pan était mort, a Auquel cri, raconte Pantagruel, tous furent épouvantés. Et n'étoit encore achevé le dernier mot, quand furent entendus grands soupirs, grandes lamentations et efTrois en terre, non d'une personne . seule, mais de plusieurs. » Oui, la voix a de nouveau résonné à travers les espaces pour nous annoncer la fin d'un autre âge, le dernier soupir d'un autre dieu : l'absolu est mort dans les âmes, et qui le ressucitera?

Mais Hegel n'en est pas resté là; il ne s'est pas contenté d'établir la loi de la contradiction; la contradiction dont il parle est le principe d'un mouvement, et ce mouvement n'est pas seulement l'évolution des choses, il en est le fond. C'est dire que rien n'existe, ou que

Texistence est un simple devenir. La*chose^ le tait^ n'ont qu'une réalité fugitive^ une réalité qui consistedansleur disparition aussi bien que dans leur apparition^ une réalité qui se produit pour être niée aussitôt qu'affirmée. Toutn'estquerelatif^disions-noustout à l'heure; il faut ajouter maintenant : tout n'est que relation. Vérité importune pour l'homme qui^ dans le fatal couran t où il est plongé, voudrait trouver un point fixe, s'arrêter un instant,se faire illusion sur la vanité des choses! Vérité féconde pour la science qui lui doit une intelligence nouvelle de la réali té ,une intuition inflnimen t plus pénétrante du jeu des forces qui composent le monde. C'est ce principe qui a fait de l'histoire une science et de toutes les sciences une histoire. C'est en vertu de ce principe qu'il n'y a plus de philosophie, mais des philosophies qui se succèdent, qui se complètent en se succédant, et dont chacune représente, avec un élément du vrai, une phase du développement de la pensée universelle. Ainsi la science s'organise elle-même et porte en soi sa critique. La classification rationnelle des systèmes est leur succession, et le seul jugement équitable et utile qu'on puisse passer sur eux est celui qu'ils passent sur euxmêmes en se transformant. Le vrai n'est plus vrai en soi. Ce n'est plus une quantité fixe qu'il s'agit de dégager, un objet rond ou carré qu'on puisse tenir dans la main. Le vrai, le beau, le juste même se font perpé-

HEGEL ET L'HÉGELIAUSME. 375

tuellement; ils sont à jamais en train de se constituer, jparce qu'ils ne sont autre chose que l'esprit humain^ qui, en se déployant, se retrouve et se reconnaît.

L'hégélianisme a pu sans doute, dans Tenivrement qui accompagne les grandes conquêtes de la pensée, s'imaginer qu'il était le dernier mot de la science ; mais il a été soumis comme tout le reste aux lois générales *■ qu'il a le mérite d'avoir reconnues. S'il reste un grand fait, s'il convient de le considérer comme Fun des efforts les plus extraordinaires de Tesprit de l'homme, il n'en portait pas moins en soi ce germe de contradiction qui se développe au sein de tout ce qui est pour le transformer en le détruisant. Il a été entraîné, lui aussi, dans le vaste courant dont il a réussi à mesurer la force et à déterminer la direction. Les pensées élevées ou profondes que nous lui devons, c'est en périssant comme système qu'il les a dégagées et nous les a livrées. De toute sa laborieuse construction du monde, que reste- t-il? Deux ou trois idées que l'humanité s'est appropriées. Eh quoi ! n'est-ce pas assez pour la gloire d'un philosophe, pour celle du pays et du siècle qui l'ont vu naître !

Février 4864.

Page 1