‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 104 sur 109 · Loc. laud., p. 63 et p · texte numérisé non relu

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bâtit un temple au dieu local, on comprend qu'il ait déposé dans les fondations des caryatides de bronze à la manière de son pays; mais les vainqueurs auraient-ils transporté dans leur pays un usag-e religieux de Suse? La chronologie d'ailleurs semble appuyer l'origine chaldéenne.

On ne peut dater les pièces élamites les plus anciennes, mais du moins on n'en connaît pas au IV^ et au II l" niveau, qui soient antérieures à la conquête des Chaldéens, capables, dès le temps d'Entéména, vers 3000 av. J.-C, de ciseler son admirable vase d'argent.

On doit donc conclure sans trop d'hésitation que, au moment de la conquête chaldéenne, il y eut à Suse une sorte d'engouement pour l'art des vainqueurs, et que, sans renoncer aux anciens thèmes de la céramique, on fit une très large place à des thèmes nouveaux. Mais le fait de l'adaptation comme celui de la continuité s'expliqueraient mieux encore si la race susienne du début était en somme la même que celle de la Chaldée. Avant d'aborder cette question, il faut revenir à la céramique primitive dont nous connaissons maintenant le développement, pour comparer tout cet art avec les autres céramiques du monde ancien.

La comparaison a été faite avec beaucoup de soin par M. Pottier. Entraîné par un enthousiïisme qui se comprend à merveille, M. de Morgan place à Suse le berceau de toute la ce-

ramique orientale et européenne. Il estime que l'art original de la peinture des vases n'est né qu'une fois et par conséquent en un seul lieu. A cette théorie, M. Pottier oppose le polygénisme de la peinture des vases, et il est difficile de ne pas lui donner raison. Avant même d'avoir lu son mémoire, j'avais été frappé de l'infériorité de la poterie ég-yptienne, même de cette belle poterie que M. de Morgan ne veut plus appeler préhistorique, mais qu'on peut toujours, semble-t-il, appeler pré-pharaonique, et dont les musées du Caire et les expositions de M. Flinders Pétrie à Londres ont montré de si remarquables échantillons. Elle est certes très attirante par ses formes élégantes et son beau rouge tranchant sur le noir avec une crudité qui s'atténuait à la chaude lumière du soleil : mais elle est beaucoup plus grossière, moins svelte et élancée ; et ni les motifs géométriques de Suse, ni son décor à scènes ne se retrouvent en Egypte. Les potiers de la vallée du Nil ont fait moins bien que leurs confrères de l'Élam et ne les ont même pas imités. Leur poterie peinte est leur œuvre exclusive.

Si cet art est né en Egypte comme dans l'Élam, n'a-t-il pas pu naître en Crète? La céramique Cretoise, elle, peut rivaliser avec celle de Suse. Disons même sans hésiter qu'elle est encore plus belle. Or on en suit les développements depuis les origines. C'est d'abord l'humble poterie noire, dite bucchero nero, avec ses décors in-

cisés remplis d'un pigment blanc, puis le fond clair domine et le dôcor peint remplace le décor incisé. Mais dès ses premiers pas, l'art crétois tend à Fimitation de la nature, avec une prédilection particulière pour le règne végétal. Lorsqu'il se sert de lignes, il préfère la ligne courbe, plus rapprochée de la vie. Enfin les anses apparaissent dès le début, même au néolithique, tandis qu'elles ont toujours été étrangères à l'Élam.

Il est donc tout à fait impossible de supposer que cet art dérive de l'Élam. Mais comment faire l'hypothèse contraire? La gloire légendaire de Minos suffit-elle à expliquer l'influence de l'ile de Crète sur un empire d'Asie aussi éloigné? Le jeu de la chronologie permettraitil une semblable combinaison ? Le plus simple est assurément de supposer deux origines distinctes. D'autant que, s'il s'agit non plus de l'impression esthétique, mais du choix des sujets, la ressemblance est plus étroite entre les poteries de seconde époque qu'aux temps les plus anciens. En dépit de son principe intérieur d'originalité, qui réside dans le sentiment de la vie et de ses formes, l'art crétois a imité des motifs étrangers. On touche du doigt, au musée de Candie, les objets où l'imitation de l'Egypte est évidente. Aussitôt que les résultats des fouilles de Tépé-Moussian ont été publiés, on a noté dans la Revue biblique des rapprochements frappants entre l'Élam et la

Grète^, 11 paraît décidément plus probable que c'est l'Orient qui a prêté.

Le plus sage est donc de conclure, avec M. Pottier, au polygénisme de l'art des vases peints, avec adaptation, en Crète, de motifs orientaux, surtout de ceux qui sont communs à l'Élam et à la Chaldée.

Si j'ai surtout parlé naguère de l'Élam, c'est que la Chaldée a produit très peu de vases peints. Après tant de recherches, on n'en possède guère qu'un, et quelques tessons, recueillis à Tello, plus une bouteille du second style de Suse, probablement importée en Chaldée. Le vase peint est connu en Assyrie, mais il semble dériver de l'Élam.

Il est donc très vraisemblable que la céramique susienne n'a point ses origines en Chaldée. Sans doute, nous avons reconnu sur les vases de la seconde époque l'influence d'un art chaldéen, mais cet art n'a-t-il pas été d'abord influencé par l'art susien, ou plutôt le berceau même de l'art chaldéen n'est-il pas à Suse?

C'est ce que iM. Pottier est tenté de conclure pour des raisons assez précises. Si un motif parait être vraiment chaldéen, c'est celui de l'aigle aux ailes déployées, qui est devenu

1. Revue biblique, 1907, p. 403. Rapprocbement entre ces taureaux ilans un champ semé de croix et tel protoine crétois orné d'une croix; le type du niinotaure se retrouve dans ces taureaux debout sur deux pieds qui ramènent sur leur poitrine des mains à trois doigts (cf. Lagrange, La Crète ancienne).

comme un emblème héraldique à Tello, l'emblème du dieu Ninib. Or cet aigle volant se retrouve sur une écuelle susienne de la première époque, peint avec beaucoup plus de naturel. A Tello, il est stylisé et plante ses serres sur une double proie. Ne saisit-on pas ici l'évolution du motif devenu en même temps plus compliqué et plus artificiel?

On pourrait en dire autant du thème de la lance fichée sur un autel dont j'ai déjà parlé. Sur une coupe susienne antique, le dieu à tête de lance plante ses deux lances sur deux socles. Sur les bornes-limites, la tète de lance parait seule, comme emblème du dieu; cette fois, le symbole est abrégé ; mais il ne s'explique que par le thème primitif plus complet. D'autre part, Suse est plus rapprochée que la Basse-Chaldée de la région des montagnes, et les sujets les plus familiers à la glyptique chaldéenne supposent plutôt un pays de montagnes qu'un terrain d'alluvions : le bouquetin, l'auroch, le lion, le cyprès ou le cèdre ; et c'est précisément un arbre conifère qui est le plus ordinairement le type de l'arbre de vie. N'est-ce pas ce que voulait dire la Genèse en faisant d'Élam le premier-né de Sem (Gen., x, 22)?

Les premiers habitants de Suse étaient-ils donc des Sémites? L'art chaldéen est-il donc d'origine sémitique? Est-ce à des Sémites qu'appartient la gloire d'avoir créé un art aussi parfait?

Le tell de Suse est évidemment le point de contact de deux races, qui s'y sont livré des combats furieux ; la question est de savoir quels furent les premiers occupants. Si ce sont les Sémites, ils sont ensuite ou en même temps descendus en Chaldée. Mais nous trouvons, sur le tell, des Anzanites dès le temps de Narâm-Sin, et ce sont eux qui sont alors les indigènes vaincus par des envahisseurs accadiens, c'est-à-dire Sémites. Pourquoi ne seraient-ils pas les fils des artistes qui ont créé la céramique primitive? Des Anzanites on ferait aisément des Aryens. Il est avéré maintenant que les Aryens ont pénétré dans l'Asie occidentale beaucoup plus tôt qu'on ne le croyait il y a dix ans. Les découvertes de M. Winckler à Boghazkeui les montrent au quatorzième siècle en Cappadoce et dans la haute Syrie. Le P. Dhorme ' regarde les princes Cassites, maîtres de Babylone et auteurs des bornes-limites i Koudourrous), comme des Aryens. Rien n'enipêche de supposer que des tribus de même race aient été les premières à occuper le sol de Suse.

C'est l'opinion de M. de Morgan. A tout le moins, on sait que les Sémites ont eu peu de goût pour les arts. La céramique de la Crète et celle de Suse sont isolées comme les produits d'un sentiment esthétique supérieur. On aimerait les attribuer à la même race...

1. Les Aryens avant t'urus, dans les conférences de Saiiit- Étienne, 1911.

Mais décidément ce doit être un mirage. Rappelons encore une fois le caractère distinctif de la céramique élamite. Elle est rectiligne, et, comme l'a dit admirablement M. Pottier, « aucune courbe fantaisiste n'altère la rigidité voulue du système. Le végétal, fort peu abondant, est stylisé. Les êtres vivants se présentent aussi avec une structure qui n'admet que des lig-nes droites ou brisées ^ ». Cela n'est-il pas caractéristique de ces Sémites dont Timagination s'est complue au traité des Entrelacs? L'Islam est responsable de cette horreur de la nature animée. Mais n'a-t-il pas en cela répondu à un instinct profond de la race ?

Et c'est précisément ce que M. Strzygowski a remarqué de l'art persan, même avant l'Islam ~ : « Cet œil des Grecs et des Chinois, grand ouvert sur la nature, manque aux Persans, c'està-dire dans le domaine situé entre la Syrie et l'Inde. On y voit tout décorativement et, surtout dans le nord, on est porté presque exclusivement à lornemeut. »

On doit donc rendre justice à l'efflorescence de l'art chaldéo-assyrien et en particulier à l'ancienne céramique de l'Élam, mais on ne saurait la comparer, ni pour la reproduction des formes, ni surtout pour l'expression de la vie, ni pour la splendeur des couleurs, aux incompa-

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