LA COLONIE JUIVE DE L ILE DÉLÉPHANTINE
seule famille, assez modeste à en juger parles dots et les trousseaux oà ne figurent que des miroirs et des coupes de bronze, des vêtements de laine et des lits en papyrus avec des pieds de pierre; le fard ne pouvait manquer, mais on ne sait môme pas s'il était dans une boîte d'ivoire. Ce qui étonnerait davantage nos lectrices, si leur curiosité les a conduites jusqu'ici, c'est le rôle assez indépendant joué par les femmes. Je veux parler d'une indépendance reconnue, car on prétend, en Orient, que les femmes, dont nous plaignons l'esclavage, y sont aussi maîtresses qu'ailleurs.
Encore n'y aurait-il à s'étonner que ceux qui jugent d'après l'Orient musulman. Nous savons maintenant que les Arabes étaient parfois gouvernés par des reines, et les monnaies des Nabatéens associent le profil de la reine à celui du roi. Les Juifs étaient plus sévères. Sans parler du souvenir fâcheux laissé par la mère du genre humain, ils se rappelaient que souvent l'attachement des princesses étrangères à leurs cultes avait séduit le cœur des rois. Et déjà la loi de Moïse tenait les femmes dans une sujétion assez gênante. Celles d'Éléphantine paraissent plus émancipées, je parle au sens juridique; on dirait que ce sont elles qui font une bonne partie des afl'aires. Non seulement la femme était garantie contre les caprices de la répudiation, mais elle-même pouvait demander le divorce, ester en justice, être marchande publique, rece-
voir des donations entre vifs. Nous avons vu plus haut une femme, probablement la sœur de l'ethnarque, en tête de la liste des souscriptions.
Malgré tant d'occupations civiles et militaires, il restait dans notre colonie du temps pour la littérature. Malheureusement, aucun débris ne nous a été conservé des Lettres saintes. Quel émoi dans le monde moderne tout entier, si l'on avait retrouvé quelques fragments du Pentateuque ou des Prophètes I
Il a fallu se contenter des bribes d'une très ancienne histoire, et, celle-là, nous la connaissons tous depuis notre enfance. Elle fait partie de la vie d'Ésope qu'on imprimait, autrefois du moins, avant les fables de La Fontaine. Elle a couru partout, et naturellement les noms changeaient à chaque frontière. Est-on sûr que nous ayons maintenant la première esquisse de ce conte très moral, puisque l'ingratitude y reçoit un châtiment mérité? On racontait donc, dans les loisirs de la garnison à Éléphantine, comment Aliikar, vizir de Sennachérib, le grand roi d'Assyrie, et d'Assarhaddon, son successeur, comblé des biens de la fortune, était désolé de n'avoir pas d'enfant. Il avait adopté son neveu et l'avait formé selon toutes les règles de la sagesse orientale, par sentences, exemples tirés de la vie des animaux, et proverbes au sens profond. Le jeune Nadan, monstre d'ingratitude, dénonce son bienfaiteur comme traitre et le fait