‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 19 sur 109 · L'Empereur Aurélien. p. f · texte numérisé non relu

L'Empereur Aurélien. p. f

Zénobie se serait-elle contentée de ce partage incomplet qui donnait cependant à Paimyre une splendeur inespérée . le second rang- après Rome? Voulut-elle absolument se parer du titre d'Augusta? Il est plus probable qu'elle comprit qu'Aurélien, désormais débarrassé de ses adversaires, ne tarderait pas à rétracter des concessions humiliantes. Elle prit les devants. Entre le 23 février et le 29 août 271 , \Vaballath prit le titre d'Auguste et Zénobie celui d'Augusta. La guerre était déclarée'.

Aurélien la mena avec sa décision ordinaire. Un premier acte se joua à Antioche. Le terrain était mal choisi pour Zénobie. L'élément hellénique païen avait peu de sympathie pour cette monarchie arabe qui prétendait s'imposer à des Grecs. Les chrétiens, nombreux à Antioche, en voulaient à Zénobie de la protection qu'elle avait accordée à Paul de Samosate , arien avant la lettre. Zabdas. vaincu presque sans combat, se retira d'un seul coup sur Émèse. Là encore, la tactique des légions l'emporta dans une bataille décisive. Il ne restait à Zénobie que Paimyre et sa barrière de sables. Aurélien se lança dans le désert et le siège commença. L'armée assiégeante privée d'eau, éloignée de tout centre de culture, était, en outre, exposée aux attaques des Arabes.

1. Homo. p. 82. Le R. P. Germer -Durand a trouvé sur la route romaine d'Amman à Bosra, un milliaire du nom de Wahaballath Auguste. Il est donc postérieur à la rupture, et prouve que les Palmvréniens prenaient au sérieux leur rôle administratif.

Aurélien les acheta et en fit les pourvoyeurs de l'armée. Dès lors, tout était fini. La ville fut prise et Zénobie capturée au moment où. montée sur un chameau rapide, elle allait atteindre l'Euphrate. Une seconde rébellion n'aboutit qu'à la destruction plus complète de la malheureuse cité. La première prise de Palmyre, certainement postérieure à août 271, est probablement du printemps de 272, la chute définitive de la fin de 272. On raconta que Zénobie avait suivi le char d'Aiirélien, parée plutôt qu'enchaînée par de lourdes chaînes d'or, dont des soldats supportaient le fardeau.

Ce fut un effondrement aussi total que rapide. A cette reine du désert, il manquait le sol pour devenir une patrie. En dehors de la petite oasis, ses sujets n'avaient cessé d'être des nomades. Et ces nomades étaient des marchands, îls avaient pu amasser des richesses immenses et créer, par leurs relations, un vaste empire commercial. Il leur manquait l'attachement au sol, la culture, la tradition historique ; ils n'avaient pas de patrie. Quand Athènes eut perdu l'hég-émonie des mers, il restait l'Attique, groupée autour du Parthénon. Quand Palmyre, vaincue, ne fuf plus qu'un poste militaire romain, cavaliers et chameliers, qui n'avaient pris de la civilisation qu'un vernis étranger, retournèrent au désert et disparurent à l'horizon de l'histoire.

Ce fut en vain qu'Aurélien ordonna de recons-

truire le grand temple saccagé par ses propres sol lats^ ; en vain que, sous Dioclétien, le ptw.ses Hiéroclès y construisit un camp ; que Justinien étendit jusque-là son activité de bâtisseur. Les destinées de Palmyre étaient terminées. Benjamin de Tuy y trouva deux mille Juifs en 117-2. En 1321, elle fut décrite par Abulféda. Puis ce fut une obscurité si profonde que le monde lettré refusa d'abord de donner créance à des marchands anglais d'Alep qui découvrirent, en 1678, les merveilleuses ruines, bâties par les djinn, obéissant à la baguette de Salomon.

Les ruines de Palmyre doivent au désert leur conservation et leur charme. Si elles sont les plus considérables qui nous .soient restées de l'antiquité, c'est que la chute de la cité fut soudaine et irréparable, et que nul ne songea à bâtir une autre ville au même lieu ou dans les environs. Antioche, située dans un pays d'alluvions et constamment rebâtie, n'a pas conservé à la surface du sol une seule pierre antique. (>ésarée a été pillée au profit de Saint-Jean d'Acre. Mais qui pouvait songer à aller chercher à Palmyre des tambours de colonne ou de grandes

1. Templum sane Solis, quod apud Palmyram aquilifer legionis terti,c cuia vexilliferis et draconario cornicibus atque liticinihus diripuerunt, ad eam foi'mam volo, qu;i' fuit, reddL

pierres, Émèse, à trois grandes journées de marche rapide, étant la cité la plus voisine? Elle demeura donc veuve et solitaire, selon Timage de l'Écriture, et le sable qui l'envahit peu à peu la préserva, comme fit la cendre à Pompéi, sans toutefois dépasser la partie basse de ses colonnes. Aussi fut-ce unéblouissementpour les premiers qui la découvrirent, que ces colonnades, ces temples, ces arcs, qui se dessinaient si fièrement et avec tant de netteté dans la lumière, comme une victoire sur le désert, hostile à l'homme, improductif, rebelle à toute civilisation. La mélancolie se mêle à l'étonnement. car le sable, qui est là chez lui, a repris ses droits et triomphe à son tour d'une entreprise héroïque, mais désespérée. A Sienne, dans l'enceinte vide qui devait être une cathédrale, et où la cathédrale actuelle, pour grande qu'elle soit, n'occupe qu'un transept du plan primitif, on respire, comme le parfum d'un vase brisé, les hautes aspirations de la cité du moyen âge. A Palmyre, l'émotion n'est pas moins profonde à contempler l'effort gigantesque de ces nomades qui ont osé faire de leur oasis la capitale d'un empire. L'oasis existe encore, car la source coule avec la même abondance qu'autrefois ; l'âme du peuple ancien ne parle plus que par les ruines qui attestent, en même temps que sa richesse, une incontestable grandeur.

Le contraste entre le passé et le présent n'est que plus accusé par la présence de quelques

centaines de masures qui abritent tant bien que mal trois ou quatre mille habitants. Ces gens ont oublié le nom grec de Paimyre et ne connaissent que le nom sémitique primitif qu'ils prononcent Tèdmôr ou Tèdmour. On ne peut se défendre d'un sentiment de répulsion et de dég-oût quand, en pénétrant dans le grand temple, on rencontre partout ces misérables gourbis, accolés aux portiques, appuyés sur les murs, barrant partout le chemin, brisant les lignes, salissant les riches moulures, semblables aux morsures des parasites sur un tissu de pourpre. En dehors du temple, quelques cabanes cachées dans le feuillage de l'oasis font moins piteuse figure. Heureusement, le reste des ruines en est complètement affranchi, et on peut se rendre compte très facilement du plan général de la ville.

Ceux qui ne cherchent pas seulement dans ce spectacle un incomparable tableau ou un sujet de méditation sur la fragilité des choses humaines, mais qui voudraient se faire une idée précise de l'état ancien des monuments, seront sans doute bientO)t satisfaits, car, dès 1897, M. E. Guillaume annonçait dans la Revue des Deux Mondes, que la mission entreprise par M. Bertone avait pleinement réussi ^ Ce jeune savant, membre de l'École française de Home, a passé plusieurs mois à Paimyre et en a rapporté les

1. Revue des Deux Mondes. 15 juillet 1897. Les ruines de Paimyre et leur récent explorateur.

éléments d'une restauration complète et certaine de l'ancien état ^ . Comme toutes les villes antiques bâties sous l'empire, Palmyre était traversée par une immense avenue. Cette avenue, à trois arcades, avait plus de i.lOO mètres de long. C'était comme l'artère principale, devenue une sorte de Panthéon national, où la cité exposait les statues de ses plus glorieux citoyens. L'un des tambours des colonnes était dans ce but taillé de façon à saillir en console. Sur la console, une statue; au-dessous de la statue, on avait quelquefois gravé une inscription en palmyrénien et en grec, pour présenter le grand homme au public. Aujourd'hui, tous les socles sont vides ; les statues ont été prises pour des idoles et brisées.

L'avenue s'ouvrait, du côté du grand temple, en lui faisant face, par un arc triomphal, et se terminait du côté de la montagne par un petit édifice, probablement un château d'eau. A gauche, le théâtre, découvert par M. Bertone, et le palais. A droite, des thermes, une bibliothèque, un petit temple et, plus tard, une basilique chrétienne.

Le grand temple, selon la loi fondamentale de tout sanctuaire sémitique, se composait d'une grande enceinte, renfermant la maison proprement dite du dieu. L'enceinte était ici un péri-

1. Nous n'avons aucune connaissance dune publication des plans de M. Beilon,e qui ont été exposés à Rome à la villa Médicis, si nous ne nous trompons. [C'est encore vrai en 1914.]

bole carré de 227 mètres de côté. Vu de Textérieur, c'était comme une immense construction compacte, avec ses lignes de fenêtres étagées. En franchissant la porte, restaurée (!) depuis par Bibars, on pénétrait dans une grande cour. On constatait alors que les murs extérieurs servaient simplement d'appui à des portiques doubles, dont les colonnes, au nombre de Mï, et hautes de iï mètres, répondaient à une rangée de pilastres. Au centre se trouvait, selon Tordre accoutumé, la celia da dieu, qui était encore un édifice considérable.

De même que les colonnes de la grande avenue, les colonnes des portiques du temple portaient des statues sur leurs consoles, avec des inscriptions. Deux de ces inscriptions, découvertes très récemment, ont permis de dater la construction du temple. On ne sait pas, il est vrai, si le naos central est antérieur ou postérieur aux portiques, mais l'œuvre parait bien être d'une seule venue et les inscriptions placées sous les consoles lui sont nécessairement postérieures.

Or l'une d'elles, trouvée par M. Littmann ', date de l'an 3i0, d'après l'ère des Séleucides (312 av. .I.-C), c'est-à-dire de l'an 28 à 29 de notre ère ; une autre, notée par Euting, est de l'an 333, soit 21 ap. J.-C, et enfin celle qu'a relevée le prince AbamelekLazarew, de l'an 321,

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