‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 22 sur 109 · Article cité, p · texte numérisé non relu

Article cité, p

56 MÉLANGES DHISTOIRE RELIGIEUSE.

cession aux Asiatiques d'abandonner les règles de mesu're d'après lesquelles ils avaient fait des chefs-d'œuvre pour élever des édifices immenses auxquels, à force d'art, ils étaient l'aspect du démesuré. Pour cela, au temps d'Alexandre, ils s'étaient servis des ordonnances corinthiennes, jusque-là peu employées chez eux. Ayant reconnu que c'étaient celles qui se prêtaient le mieux à être grandies, ils les avaient développées avec une sorte de passion. »

Ainsi, ce sont des Grecs qui ont bâti Palmyre, du premier au second siècle de notre ère, et cette origine étrangère des monuments s'accorde bien avec ce que nous savons de l'histoire de la ville ; tout ce qui, chez les Palmyréniens, n'était pas la vie nomade, ne pouvait être qu'un emprunt à la civilisation des pays de culture.

Il est cependant des monuments dont le cachet leur est propre, ce sont les tombeaux. Il n'est pas douteux que les Palmyréniens, comme les autres Sémites, n'aient d'abord enseveli leurs morts dans des caveaux creusés dans le roc. On ne pouvait se dispenser d'élever des monuments sur les tombes, selon une coutume non moins générale. Puis les monuments eux-mêmes furent organisés pour recevoir les cadavres. Sur l'hypogée primitif, on bâtit de hautes tours carrées. Dans l'épaisseur des murs, on ménagea des escaliers conduisant aux étages. Au centre de chacun de ces étages, une grande chambre carrée, ornée de stucs peints, était comme le

salon des morts. Sur les parois se trouvaient leurs images sculptées en bustes : tantôt un homme d'un aspect sévère, tenant à la main une sorte de rouleau, tantôt une femme parée d'un diadème ou de riches colliers. Ordinairement, une inscription placée dans le champ libre indique le nom du défunt, l'année de sa mort et se termine par hélas! Combien de bustes de femmes n'ont-ils pas été vendus par les Arabes pour quelques métalliks à des marchands d'antiquités, et revendus chèrement à des amateurs, comme le propre portrait de Zénobie! Ces images funéraires, tracées sur des plaques de pierre, servaient de fermeture au caveau où reposait le mort, non point le long du couloir, comme dans les catacombes de Rome, mais dans le sens de la profondeur du mur.

Situées à l'entrée de la ville, au penchant des collines qui la bornent à l'ouest, et le long de la voie qui y conduit, ces tours sont comme une ligne de défense où les morts gardent les issues de la cité. Les tombeaux des Califes, au Caire, sont d'un style tout différent, mais c'est bien la même situation, suggérant la même pensée, attestant la perpétuité de la tradition arabe.

Plus jaunes encore que les colonnades, sinon plus jaunes que les sables, ces tours ont cette couleur dorée que Théophile Gautier nommait couleur de dinde rôtie. Et, dans cet or universel, que, pendant la saison d'été, les broussailles brûlées du soleil rehaussent encore de tons

plus ardents, la monochromie intense de la terre répond au bleu non moins implacable du ciel.

Décidément toutes les protestations du goût occidental tombent. On eût peut-être conservé la liberté de la critique, quand la ville était animée, bruyante et glorieuse. Aujourd'hui on se tait, on est vaincu par l'harmonie des ruines et du désert. Et quand le soleil couchant les caresse d'un éclat plus vif, qu'on sait plus trompeur, et que tout cet or qui tlamboie coule sous les doigts, sable stérile, on rêve de ces trésors que le diable donne et qui fondent sous la main. — Il fait nuit, rentrons sous la tente, laissons les djinn maîtres chez eux, dit le cheikh.

Les premières inscriptions palmyréniennes rapportées en Europe ne firent dabord qu'exciter la curiosité. On s'étonne aujourd'hui des longs tâtonnements de la science, car ce déchiffrement n'était qu'un jeu, comparé à la lecture des caractères hiéroglyphiques ou cunéiformes. Au maniement extrêmement compliqué des écritures de l'Egypte et de la Chaldée, les Phéniciens ou les Araméens avaient, peut-être dès le quinzième siècle avant Jésus-Christ, substitué l'écriture alphabétique. L'unique alphabet avait pris, selon les lieux, des formes différentes et, tandis que les Phéniciens restaient fidèles à sa

physionomie primitive, rendue cependant plus cursive, plus arrondie, plus molle, les Araméens avaient formé leurs lettres d'une façon plus massive, comme s'ils avaient voulu les inscrire dans des carrés. L'alphabet palmyrénien, un peu moins cependant que Falphabet nabatéen, ressemblait à celui que les Hébreux avaient adopté après la captivité de Babylone. Il ne devait donc point offrir de difficulté autre que l'embarras de distinguer certains caractères trop semblables', ce qui est encore aujourd'hui un écueil pour les épi graphistes.

La langue n'était pas non plus inconnue. Sauf quelques particularités dialectales, c'était cette langue araméenne connue depuis longtemps par la Bible et qui se révèle de plus en plus comme la langue de l'administration et des affaires sous les Achéménides. Comment s'était-elle formée? c'est ce qu'il est assez difficile de dire. On comprend plus aisément sa rapide diffusion. Ayant pris naissance au cours supérieur de l'Euphrate, elle était au centre du vaste empire. Très simple dans ses flexions, beaucoup moins riche que l'arabe et même que l'hébreu, sortie de la gangue traditionnelle qui enfermait l'assyrien dans des signes illisibles, elle était naturellement destinée à servir de lien aux différents peuples sémitiques, et les ancêtres des Palmyréniens de l'histoire ont dû contribuer beaucoup à

Page 1