‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 23 sur 109 · Le mîm et le qôf · texte numérisé non relu

Le mîm et le qôf

sa diffusion. On la retrouve à mesure que les trouvailles se multiplient depuis Li haute Egypte jusqu'en Cappadoce et à Babylone. Les Palmyréniens, quoi qu'il en soit de leurs origines arabes lointaines, plus voisins du foyer de la langue, mis plus tût en contact avec la culture, ont gardé beaucoup moins de traces de l'arabe que les Nabatéens. La tradition d'une race se maintient surtout par les noms propres ; ainsi ceux qui permettent de reconnaître en Angleterre ou à Berlin les descendants des compagnons de Guillaume le Conquérant ou des réfugiés sortis de France après la révocation de l'édit de Nantes. Les noms propres des Nabatéens ont encore le cachet de l'Arabie; ceux des Palmyréniens sont plus araméens.

Et ce sont bien les noms propres qui firent d'abord le principal intérêt des inscriptions palmyréniennes. Celles qu'on a recueillies jusqu'ici sont le plus souvent de simples titres funéraires, avec le nom du défunt, de ses parents, quelquefois de celui qui a construit le monument, et la date du décès. Plus importantes sont les inscriptions votives, qu'on rencontre surtout sur les consoles des colonnes. La console, avons-nous dit, supportait une statue et l'inscription indique alors quelle est cette statue et pour quel motif elle a été dressée. C'est le Sénat et le peuple qui ont voulu témoigner leur reconnaissance à un, grand citoyen, ou de simples marchands qui disent leur gratitude au chef de caravane habile

qui a su les conduire sans danger de la Syrie aux bords du Tigre. D'autres fois l'inscription relate la construction d'un autel et le dédie à tel dieu.

Il est cependant un texte qui sort tout à fait de l'ordinaire. Découvert par le prince Abamélek Lazarew, il est maintenant au musée de l'Hermitage, à Saint-Pétersbourg-. C'est un tarif douanier, écrit sur une stèle de forme pyramidale, en grec et en palmyrénien. Les philologues qui s'en sont occupés sont même convaincus que le texte grec est le texte original, et que la traduction en palmyrénien pourrait être plus heureuse. Ce fait n'est peut-être pas sans importance pour la question de l'origine des évangiles. Il en ressort avec évidence que le grec avait supplanté l'araméen même à Palmyre, comme langue du commerce et de la littérature. Le texte palmyrénien lui-même, outre les mots latins déjà signalés plus haut, contient plus de trente mots grecs simplement transcrits, qui se rapportent presque tous à la vie politique. Il est vrai que nous sommes à une époque postérieure au voyage d'Hadrien (130 ans après J.-C).

L'importance de ce document se comprend sans peine. Dépourvue d'industrie et de culture, la cité ne pouvait s'enrichir que par les douanes et les octrois, comme les citoyens par le trafic. Ici douanes et octrois sont des expressions à peu près identiques. L'usage de prélever une redevance sur les marchandises qui entraient à Palmyre devait être immémorial.

f;2 MÉLANGES D'HISTOIRE RELIGIEUSE.

L'antiquité avait coutume de confier la perception de ces taxes à des fermiers généraux. Ayant versé au Trésor des sommes considérables pour acquérir le monopole, ces publieains, que nous connaissons dès notre enfance par l'Évangile, étaient exposés à la tentation de tondre de trop près les contribuables. Aussi saint Jean-Baptiste leur recommandait-il de ne prélever que la somme fixée (Luc, m, 13). Encore fallait-il que chaque article fût réglé et que le tarif fût connu de tous les intéressés. Le Sénat de Palmyre avait pourvu à cette double nécessité en dressant, près de l'entrée du grand Temple, et sous la protection des dieux nationaux, une stèle sur laquelle était taxée l'entrée de chaque objet. A ce mot, l'imagination, toujours en éveil quand il s'agit de Palmyre, ne manque pas d'évoquer les trésors de l'Inde et les richesses de l'Arabie, les diamants de Golconde et les pierres précieuses de Saba. Or, ce ne sont pas les objets rares qui produisent le plus sûrement la richesse, et peut-être trouverait-on plus de millionnaires chez les marchands de sardines de la Cité que parmi les joailliers de Piccadilly. Les choses les plus vulgaires sont l'objet ordinaire du tarif de Palmyre; les poissons salés n'y font pas défaut, — nous parlions de sardines, — non plus que les agneaux.

On y voit pourtant figurer aussi les fournitures de prix, la pourpre, venue probablement de Phénicie, le chrême parfumé, transporté dans des alabastres au long col, soigneusement scel-

lés, tandis que l'huile ordinaire voyageait dans des outres, ballantes aux ilancs des ânes. Le chrême payait pour l'importation vingt-quatre deniers, plus un denier pour le chameau et douze deniers plus un pour l'exportation. C'était d'ailleurs le seul article qui fût imposé à la sortie. Faut-il en conclure que c'était une des ressources de l'industrie locale? Le tarif taxait encore les peaux, le sel, les racines précieuses, peut-être analogues à la réglisse, dont on fait encore aujourd'hui un grand commerce aux environs d'Antioche. Il avait établi l'équation : un char égale quatre chameaux, quatre chameaux égalent huit ânes.

Impitoyable, il faisait payer pour les esclaves, pour les victuailles de voyage, le vin, l'orge, la paille, et même pour les chameaux à vide. On imagine si l'eau était donnée pour rien, dans ce désert! Huit cents deniers pour l'usage de la source ont paru une somme si énorme, qu'on propose d'y voir un abonnement annuel. On se rendra compte des sommes considérables versées dans le trésor de la cité, ou plutôt d'abord dans la caisse des fermiers généraux, si l'on songe au nombre vraiment formidable de chameaux qui passaient alors par cette route. M. André Marcopoli, banquier à Alep, se souvient d'avoir vu dans sa jeunesse une caravane composée de dix mille chameaux, pliant le genou pour décharger leurs caisses dans les immenses khans de la cité. L'ouverture du canal de Suez a diminué ce transit,

mais, danslantiquité. il devait être encore plus considérable que vers le milieu du dix-neuvième siècle, puisque le commerce se faisait alors, non pas entre des pays ruinés, mais eatre le bassin de la 3Iéditerranée et tout le monde oriental.

Il semble, d'ailleurs, d'après les articles du tarif, que le mouvement des marchandises allait d'Occident en Orient. Peut-être l'Orient livrait-il en échang-e des produits très rares, que le tarif ne taxait pas comme de trop petit volume et trop faciles à dissimuler. Il faut aussi compter avec les lacunes d'un texte incomplet.

Le principal intérêt des inscriptions est de nous renseigner sur la religion des Palmyréniens. Elle se rattache à l'ensemble très caractérisé des religions sémitiques. Il ne peut être ici question de tracer même les grandes lignes des croyances communes aux Assyro-Babyloniens, aux Cananéens, aux Araméens et aux Arabes. Il faut se borner à quelques traits, sinon tout à fait particuliers, du moins plus accentués à Palmyre.

Pendant longtemps on a cru et proclamé comme une vérité indiscutable que le soleil était son dieu principal. Et, en effet, Aurélien donne le nom de temple du Soleil au grand temple qui était sans aucun doute le centre respecté de la religion nationale. Cependant Aurélien est ici quelque peu suspect de partialité. Fils, d'après

la légende, d'une mère prêtresse du soleil, il entreprit de fondre tous les cultes de l'empire dans le seul culte du dieu-soleil. Cette tentative, qui n'est pas sans analogie avec celle qu'avait hasardée, dix-sept siècles auparavant, Aménophis IV, le roi hérétique d'Egypte, avait l'avantage de constituer l'unité religieuse comme fondement de l'unité politique restaurée. L'Orient et l'Occident pouvaient s'unir dans la même croyance, et le choix du soleil était une avance aux sectateurs de Mithra, troupe ardente et résolue, remarquable par la vivacité de ses sentiments religieux. Les chrétiens, irréductibles, étaient destinés à disparaître. Le projet d'Aurélien, esprit très pratique, aurait manqué de base si l'opinion générale à cette époque n'avait, en effet, reconnu au soleil une sorte d'hégémonie sur tous les dieux. Cela était sans doute vrai au troisième siècle, à Palmyre comme ailleurs. Nous savons cependant aujourd'hui, par le témoignage irrécusable d'une inscription trouvée dans le grand temple et datée de 321, ère des Séleucides, soit 9 après Jésus- Christ, que ce temple avait été d'abord consacré au dieu Bel'. Un autre texte, découvert en 1901 par M. Littmann, qualifie ce temple « maison de leurs dieux- », mais ce groupement de tous les dieux du pays n'empêche pas la domination du titulaire principal. Ce qui est assez étrange, c'est que le nom même de Bel n'appartient pas à la lan-

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