‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 27 sur 109 · Métamorphoses, xi · texte numérisé non relu

Métamorphoses, xi

Il y a lieu d'examiner pour chacune des religions, orientales, cultes syriens, religion d'Isis, mystères de Mithra, quelle ressemblance elle peut avoir avec le christianisme, pour se demander ensuite si toutes ensemble ont eu une influence favorable sur son développement. Ce sont les deux parties du thème donné.

Ce n'est pas seulement sous l'empire que les cultes syriens se répandirent en Occident. Sans parler des influences très anciennes qu'on n'a pas encore suffisamment éclaircies, le phénicien Adonis, dont le nom même, Adon, «. seigneur », indiquait l'orig-ine étrangère, était devenu un dieu grec longtemps avant la conquête d'Alexandre. Il n'existait point alors d'État syrien absolument autonome, et les sacerdoces syriens eurent quelque mérite à conserver leurs cultes malgré Tascendant de la religion professée par le grand roi. Les Perses, il est vrai, ne paraissent pas avoir fait alors de propagande bien sérieuse. Tout changea quand l'Orient devint grec. Il fut alors partagé entre plusieurs dynasties très férues d'hellénisme. Les Séleacides, maîtres de la Syrie, se distinguèrent par leur zèle, le roi étant l'image vivante de Zeus et son incarnation véritable. Le prosélytisme d'Antiochus Épiphane est bien connu, et chacun sait, par l'histoire sainte, que Jérusalem refusa de recevoir le Zeus

Olympien. Mais le Dieu des Juifs était le seul à se tareuer de cette intolérance. Les dieux syriens cohabitèrent avec les dieux grecs ou s'affublèrent de leurs noms. Dans quelle mesure s'opéra cette fusion et quel fut le dosage? C'est ce qu'on ne saura jamais exactement. La religion grecque n'était guère alors que la religion de la poésie et des arts. C'est par là quelle régna en Orient, sur le goût des gens cultivés plutôt que sur l'esprit des masses. On élait dévot aux dieux grecs dans la mesure où l'on était Philhellène; ceux qui savaient lire Homère et savaient apprécier les chefs-d'œuvre de la sculpture professaient, au moins du bout des lèvres, le culte de Zeus et d'Aphrodite; dans le danger chacun recourait au dieu ou à la déesse de son pays natal, quand, pour plus de sûreté, on n'invoquait pas tout le monde : témoin ce Syrien d'Ascalon, poursuivi par les pirates, qui se voua à la fois à Zeus des vents favorables, à Astarté de Palestine et à Aphrodite Ouranie^

Ordinairement, chacun gardait ses dieux, et, avec le temps, les cultes syriens reparurent plus homogènes et plus tranchés. Ce fut probablement lorsque la Grèce perdit le pouvoir politique qu'on se soucia moins de son panthéon. Les Sémites formèrent, dès lors, de petites principautés indépendantes, dont les Nabatéens et Palmyre sont les plus célèbres. Incapables de

1. Inscription du deuxième siècle avant notre ère découverte à Délos en 1907.

se soustraire à l'empire artistique <]es Grecs, ils n'adorent cependant que les dieux nationaux', et c'est bien aussi ce que semblent avoir pratiqué les Syriens soumis à Rome. Incontestablement, au deuxième siècle après Jésus-Christ, les cultes syriens prennent une sorte de revanche. Non seulement ils s'affranchissent du joug" des Grecs, mais ils se concentrent, se fortifient et envahissent le monde romain.

On a maintes fois décrit cette pénétration du monde latin par des Syriens, esclaves, commerçants ou soldats. Très souples d'allures, affectant de s'adapter aux hommes et aux choses, insinuants, adroits, soucieux de plaire, persuadés que leur finesse et leur génie de l'intrigue les rendent supérieurs aux bonnes gens d'Occident, les Syriens — comme les Juifs — ont toujours compris l'avantage de se serrer et de demeurer unis.

Or la religion est le principal et le plus sacré de tous les liens. Aujourd'hui, même si la diversité de croyance ne sépare pas un Syrien ou un Maronite d'un Américain du Nord, l'Oriental tient encore à se faire accompagner dans ses migrations d'un prêtre de sa race qui célébrera les mystères selon son rite. Combien plus, au temps de l'empire, le Palmyrénien ou le soldat de Commagène, l'adorateur de Bel ou de la déesse syrienne, était-il jaloux de conserver ses

1. Sauf, l>ieii entendu, le culte impérial qui s'imposa à Pal- 111) re.

dieux! Quelques-uns de ces dieux étaient trop étroitement nationaux pour attirer un public cosmopolite. Douchara ou larkhibol ne furent jamais honorés que des Nabatéens ou de ceux de Palmyre. Mais de cette cohue des dieux sémitiques, non moins pressée que celle des petits dieux du Latium, deux grandes figures avaient émergé, la déesse syrienne, que l'on nommait maintenant Atergatis, et le dieu mâle, qu'il fût originaire d'Héliopolis ou de Doliché, qu'on avait assimilé directement au Jupiter de Rome. La déesse représentait l'éternel féminin auquel toutes les religions antiques avaient fait une si large place; le dieu était tout le divin, tel que l'entendaient les Sémites, le maître du monde, tout-puissant et éternel.

Cette religion s'étendit-elle beaucoup en dehors de sa clientèle normale de Syriens émigrants? On serait tenté de l'admettre, puisque, par deux fois, un empereur de Rome songea à faire d'un dieu sémitique le dieu suprême de l'empire. La première fois, ce fut Elagabale, prince plus syrien que romain. Et déjà l'on constate que c'est bien en Syrien qu'il se comporte. C'est le dieu dont il était prêtre avant de devenir empereur, le dieu dÉmèse, la pierre noire en forme de ruche, avec son cortège d'efféminés vêtus à la mode syrienne, c'est son dieu à lui que le jeune extravagant prétend imposer à Rome. Il fut victime de son zèle : cette mascarade disparut et l'on balaya les restes de l'orgie. La tentative

d'Aurélien fut plus sérieuse. Mais dans son cas le dieu sémitique partage, ou plutôt, il fournit la moitié du type qu'on propose à l'adoration officielle du monde romain. Le nouveau dieu est le Soleil, déjà reconnu comme dieu dans l'empire, et l'on espère que dans le Soleil tout l'Orient reconnaîtra l'antique Bel, qui avait surnagé dans le naufrage du Panthéon babylonien. Il n'y a qu'un dieu, mais il y a deux statues : celle du Soleil à la mode grecque et celle de Bel le Babylonien^. Les Grecs savent bien aussi que leur Apollon est le Soleil, et il sera loisible encore aux sectateurs de Mithra de reconnaître leur dieu dans l'essence de ce Soleil, car Mithra est, lui aussi, le Soleil invincible.

C'est donc un vaste syncrétisme qui hante la pensée du vainqueur de Zénobie, mais en somme Palmyre a été vaincue; l'Orient a été encore une fois débouté de sa prétention de créer un empire rival. Ce fut le Soleil gréco-romain qui prévalut comme type : les collèges sacerdotaux, les temples, les jeux fondés par Aurélien relevèrent de lui.

L'idée d'Aurélien dura autant que son règne. Ce n'est donc pas d'après ces démonstrations officielles qu'on peut juger de l'importance acquise par les dieux syriens. Si l'on se rapporte aux inscriptions, ce sont surtout, comme nous l'avons dit, la déesse syrienne, leBaal de Doliché

î. Le texte de Zosime (I, 61, 2) est formel.

et celui d'Héliopolis qui ont les faveurs. A Rome même, on connaît depuis longtenps le sanctuaire de Jupiter Doliclienus à l'Aventin. Son rival, le dieu de Baalbek, était installé au Janicule, comme l'ont prouvé les fouilles qu'on pratique depuis 1901 à la villa Sciarra. De Rome, ces cultes se répandirent jusqu'aux confins de l'empire, même c'est là surtout qu'on les rencontre, spécialement chez les soldats originaires de Syrie. Sans pouvoir entrer ici dans une discussion minutieuse, j'avance que personne ne comparerait la propagande des dieux syriens parmi les Occidentaux à celle de Mithra ou même d'Isis. D'aillenrs, ce qu'il importerait le plus de connaître, ce n'est pas le nombre des adeptes, c'est la valeur de la religion.

Pour le culte, on reconnaît qu'il n'était pas particulièrement recommandable. Les religions syriennes n'ont point eu de mystère, s'il faut entendre par là des initiations successives, associant les mystes du plus haut degré à des spectacles dont on leur révélait l'énigme ^ Ce n'est pas qu'elles n'aient rien eu à cacher, et il est des rites qui demeurèrent sans doute enveloppés d'un certain mystère, ne fût-ce que par précaution envers la police. Les sacrifices humains, cette tare des cultes sémitiques, et spécialement

1. M*. Cumont cite, il est vrai, deux passages d'Hippolyte {Adv. hxres., V, xi. 7 et 18) sur les mystères des Assyriens. Mais c'est une autorité assez ciiétive. On aimait à se réclamer de la sagesse, des mystères des Orientaux, sans avoir en vue rien de bien précis.

des cultes phéniciens et carthaginois, se maintinrentmalgré la loi romaine. Dans le sanctuaire du temps des Antonins découvert au Janicule, M. Gauckler a cru reconnaître les traces d'une victime humaine sous l'autel.

On se cachait moins pour pratiquer la prostitution sacrée, sous son mode le plus répugnant, et il fallut que Constantin y mit un terme au sanctuaire d'Afca, à la source du fleuve Adonis. M. Cumont s'est exprimé là-dessus avec toute la vigueur désirable : « La religion qui sacrifiait à la divinité la vie des hommes et la pudeur des femmes était demeurée sous bien des rapports au niveau moral des peuplades insociables et sanguinaires >. »

Qu'y avait-il donc dans cette religion qui pût attirer les âmes? La transcendance du divin? soit ! Nous avons cherché nous-mome à marquer de quelques traits ces religions sémitiques, exigeantes et sévères-. On n'y plaisantait pas avec le divin, on ne se permettait pas de familiarités avec les dieux, on ne mettait pas de bornes à leur empire ni à leur durée.

En Egypte, par exemple, on croyait que les dieux comme les hommes obéissaient aux formules magiques. Les dieux mouraient comme hommes, et même une seconde fois comme dieux. Il y avait un terme à leur existence terrestre, cela va de soi, mais leur existence de l'au-delà

Page 1