‹ Mélanges d'histoire religieuseChapitre 49 sur 109 · Lois, f'd. Didot. IF, p · texte numérisé non relu

Lois, f'd. Didot. IF, p

donner à ce principe de raison toute sa portée religieuse.

Quant aux; religions orientales, osons dire toute la vérité. Si elles ont paru rompre avec la tradition des cultes officiels, c'est cependant bien l'Orient qui a fait renaître sous une forme plus odieuse la religion d'État. Seulement, — et ce n'était pas un gain, — la cité fut remplacée par un despote.

Pendant qu'on jouait les Perses d'Eschyle, les Athéniens furent surpris d'entendre les Perses traiter le grand roi d'égal au « démon », de « démon », de « dieu » enfin. Et sans doute ils étaient froissés dans leurs sentiments religieux, mais flattés aussi de leur propre supériorité sur des barbares, capables par flatterie de donner du divin à leur roi.

L'Orient prit sa revanche, car ce fut lui qui porta à la religion des Grecs et des Piomains le coup le plus fatal, en leur suggérant de diviniser leurs maîtres. C'est l'Orient adulateur (fui a imposé cette flétrissure à lAthéné du Parthénon, d'en faire la complice des excès d'un Démétrius Poliorcète'. Les Athéniens, il faut

1. Dès l'ail 302. les Athéniens chantaient en l'honneur de Démétrius : « Voici que les plus grandes, les plus chères des divinités sont dans notre ville : la lorlune nous amène à la fois Démêler et Déinetrius. L'une vient céléhrer les mystères sévères de Coré; l'autre est là, joyeux, beau, souriant cunune il convient à un dieu. Salut, lils du tout-puissant Poséidon et d'Ajihnidite! Les autres dieux sont loin de nous, (lu ils n'ont j)as d'oreilles, ou ils n'existent pas. ou ils ne l'ont nulle attention à nous; mais toi, nous t'e voyons, lu nous protèges vraiment de ta ]irésence, tu n'es pas

l'avouer, sont entrés vivement dans ce jeu dégradant, mais du moins on avait protesté quelque part en Grèce quand la rumeur se répandit qu'Alexandre avait trouvé la divinité en Egypte.

Une fois gagnés à cette religion nouvelle, les Grecs trouvent naturel d'adorer même des étrangers, pourvu qu'ils soient vainqueurs. Titus Q. Flaminius, en 196 avant Jésus-Christ, reçoit des Chalcidiens les honneurs divins. Vers la même époque, Smyrne bâtit un temple à la déesse Rome. En 45 avant Jésus-Christ, on élève à Rome un autel à César, dieu invincible; on avait bien adoré les Attalides à Pergame, les Séleucides en Syrie, les Ptolémées en Egypte. Puisqu'on veut dresser le bilan des influences orientales, il ne faut pas négliger celle-là.' Et M. (^umont nous a appris encore que si les empereurs ont été si favorables à Mithra, c'est que son culte favorisait singulièrement les prétentions les plus extravagantes du despotisme impérial.

Au cinquième siècle avant notre ère, le christianisme se serait heurté à chaque pas aux remparts des petites cités ; la soumission d'une ville au joug du Christ aurait été pour la voisine une raison d'expulser les chrétiens; les succès les plus brillants n'auraient eu qu'un retentissement très limité. Dans l'empire, la bonne nouvelle passait librement et pouvait espérer de gagner

une idole de bois ou de marbre. Aussi, fadressons-nous nos vœux.» Dans Colin, Home et lu Grèce de 200 à 146 avant J.-C, p 2S4.

le monde méditerranéen en une seule bataille. Mais aussi il suffisait d'un mot pour que la même police, partout active, lui déclarât une guerre sans merci. Il avait plu à Dieu ([ue le théâtre fût plus grandiose, mais non ([ue la victoire lut moins chèrement achetée. Or le grand adversaire, ce fut le pouvoir impérial, la religion de César que l'Orient avait vraiment fondée, unie à ce paganisme naturaliste et panthéiste commun à toutes les religions.

Ce n'est pas seulement au quatrième siècle qu'il n'y a qu'un seul paganisme ; à mesure que les religions orientales pénètrent dans le monde romain, on s'en aperçoit mieux.

On se tolère parce qu'on se comprend, on se comprend parce qu'on a les mêmes croyances. Si l'État romain s'opposa pendant quelques années à l'introduction du culte d'Isis, c'était pour obéir au droit public ancien, non pas au nom d'une religion meilleure. Je ne sais où M. Cumont a vu la trace de luttes intenses, engagées par les prêtres orientaux, pour arracher les foules à leurs vieux cultes ancestraux^. Les inscriptions nous montrent les dieux syriens gagnant du terrain par l'assimilation au Jupiter optimus maximus. Isis fusionnait avec presque toutes les déesses, Mithra fut le Soleil invinci])le. Quand les dieux gardaient mieux leur aspect propre, ils fraternisaient. Les prê-

très du culte officiel affichaient leur dévotion aux divinités orientales.

Qu'il nous soit permis de citer ici M. Toutain ' : « Ainsi, ce que les documents nous apprennent sans doute ni contestation possible, c'est que, dans les diverses provinces latines de l'empire, l'accord fut parfait entre les cultes officiels et les cultes païens, soit venus de l'Orient, soit particuliers aux anciennes populations. » Encore ne faut-il pas exagérer le triomphe des religions orientales sur les cultes officiels. Ceux-ci avaient pour eux une antique tradition, la splendeur des temples, les souvenirs littéraires, l'appui normal et constant du pouvoir.

« Les apologistes, nous dit-on, s'attardent à réfuter des erreurs Adeillies. » Il se peut, mais ils ont aussi conscience des périls présents. Ni Origène, ni saint Augustin, n'ont ignoré les cultes orientaux, mais ce n'est pas de ce côté qu'ils ont vu le danger. Et en effet, si les chrétiens sont morts, c'est qu'ils ont refusé d'adorer le génie de l'empereur ou les dieux de l'empire. La colère des foules contre eux montre assez que le grief était grave et que la religion de l'empire était profondément enracinée. Et, au fond, il n'y avait vraiment en présence que la religion païenne, refusant d'adorer le dieu unique qu'elle pressentait, et le christianisme.

Cette unité du paganisme, M. Cumont la

1. J. Toutain, Les Cultes païens dans l'empire romain, 1, p. 239.

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reconnaît au quatrième siècle de notre ère, après que les religions orientales auront fait leur œuvre et enrichi le paganisme romain. Il y a plus, il est tenté de rapprocher cette religion païenne de la religion chrétienne elle-même. N'avaient-elles pas, en somme, le même Dieu? « Les deux croyances opposées se meuvent dans la même sphère intellectuelle et morale, et, de fait, on passe alors de l'une à l'autre sans secousse et sans déchirement'. »

C'est là, je l'avoue, ce qui m'a le plus péniblement surpris dans un livre d'ailleurs si estimable ; car, la ressemblance des deux croyances fùt-elle réelle, il faudrait se demander si le progrès n'est pas dû au christianisme, au lieu de l'attribuer « à l'esprit religieux et mystique de rOrient ». Ou plutôt il faut voir dans la sublimité qu'affecte maintenant le paganisme, dans son effort pour constituer une morale relig"ieuse, un effort suprême pour résister au christianisme vainqueur.

On nous cite un beau passage de iMaxime do Madaure en 390 : « Il n'existe qu'un dieu suprême et unique, sans commencement et sans descendance, dont nous invoquons, sous des vocables divers, les énergies répandues dans le monde », etc. Ce monothéisme incohérent est-il supérieur à l'hymne de Cléanthe? D'autres en jugeront. Mais n'est-il pas évident que Maxime,

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écrivant à saint Augustin, a voulu élever son panthéisme au niveau du monothéisme de l'évêque?

Saint Augustin n'ignorait donc pas le point précis de la controverse, mais il répondait sans se lasser : c'est toujours la nature que vous adorez au lieu de rendre hommage à son auteur.

Pour la morale, les païens eux-mêmes ont senti le déficit.

<' Julien avait voulu organiser dans les temples tout un enseignement morale » Il faisait donc défaut jusqu'alors? Julien, qui était un fervent sectateur de Mithra, a-t-il essayé d'opposer sa rigueur morale à celle d'une religion abhorrée? Mais il est assez évident, je pense, que Julien, pour vaincre le christianisme, n'a rien trouvé de mieux que de limiter. Lui-même n'a-t-il pas excité l'émulation des païens par le spectacle des vertus chrétiennes?

Le paganisme du quatrième siècle est donc une religion évoluée, — rien ne demeure immobile; — il n'est pas revenu à l'animisme, — rien ne retourne en arrière! Mais les hommes tombent parfois dans d'étranges aberrations, et ce fut une aberration que de chercher le salut dans les religions orientales. Elles étaient devenues plus savantes, plus spirituelles, plus soucieuses de s'unir à un dieu un, plus préoc-

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cupces peut-être de Texistence de l'au-delà ; mais tout cela se trouvait aussi dans les religions officielles. Si donc on alla aux religions orientales, il y a lieu de croire que ce fut pour satisfaire un attrait des sens plus grossier, ou la curiosité qui s'attache à l'inconnu, ou le désir de s'assurer une sûreté de plus^

S'il y avait progrès depuis les jours des Hammourabi et des Touthmès, il avait surtout consisté à augmenter la séduction et la puissance d'une conception naturiste vieille à tout le moins comme l'histoire. Cela pouvait durer longtemps encore ; on ne voit pas que le monothéisme ait eu plus de chance de sortir d'un système qui lui faisait sa part pour éviter de reconnaître ses droits. Les esprits s'embrouillaient dans ce pathos. Le progrès ne conduisait pas au christianisme, il donnait des prétextes aux païens. La Grèce fournissait des arguments, l'Orient contentait certaines aspirations mal définies, rassurait les âmes par l'ascendant des tradi lions antiques, à l'occasion invitait au plaisir.

Ce sont bien toutes les forces de l'esprit humain, pour ne pas dire, avec les Pères, des démons, qui barraient la route à la vérité que prêchait le christianisme. Toutes les combinaisons étant épuisées, et la grâce de Dieu aidant, on se rendit.

1. Il semble bien que ce fut aussi le sentiment de M. Gaston Boissier, qui connaissait si bien les dillérents aspects de la religion romaine.

130 MELANGES DillSTOIRE RELIGIEUSE.

C'est ainsi qu'ont compris les Pères, témoins de la lutte qui s'est livrée dans les âmes, lutte qu'ils ont parfois éprouvée dans leur propre cœur avant de devenir des directeurs spirituels et des apôtres. Leur témoignage est d'autant moins suspect qu'ils ont volontiers rendu hommage aux vertus naturelles des Romains et à la perspicacité des Grecs. Leur impression très nette est que les païens, de leur temps, valaient mieux que leurs religions et que leurs prêtres. Les études récentes ne paraissent pas leur donner tort.

DAPHNK, PAR ALFRED l>K Vl(i>V

{l.e Correspondant , ib mars l'JH.)

Alfred de Vigny compte aujourd'hui plus d'admirateurs que de son vivant. D'autres, plus grands que lui, ont reçu davantage l'empreinte de leur temps, et l'ont conservée. Ses poèmes, les Destinées surtout, sont comme ces médailles qu'on peut croire d'hier parce qu'elles n'ont pas de millésime. Et si les « Vig-nystes » ne sont toujours pas très nombreux, ils sont très fervents. Aussi ont-ils appris avec joie la publication d'une œuvre importante du poète philosophe : Daphné.

Très soucieux de perfection, Vigny avait laissé dans ses cartons l'ébauche d'un grand ouvrage qu'il ne put jamais terminer. Une fois encore, Vigny donnait, comme M. Faguet l'a si bien dit ' . la sensation ■ du grand et de l'incomplet )>. Car il manquait un « peu d'haleine >•> et il avait trop

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